La Plume d'Aliocha

10/01/2016

Secrets de prétoires

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Mon amie la com',Salon littéraire — laplumedaliocha @ 14:53

Les amoureux de la chronique judiciaire ont de quoi se réjouir : deux livres y sont consacrés en ce mois de janvier. Tous deux ont été rédigés par des chroniqueuses judiciaires aguerries. Le premier par date de parution s’intitule « Les grands fauves du barreau » aux éditions Calmann-Levy. Il est signé d’Isabelle Horlans, journaliste justice depuis 30 ans et Valérie de Senneville, grand reporter aux Echos, spécialisée en justice et en économie (sortie le 13 janvier). Le deuxième, la Déposition, aux éditions L’Iconoclaste est signé de Pascale Robert-Diard, célèbre chroniqueuse judiciaire au Monde et blogueuse (sortie le 20 janvier).  

41KJMLR7gDL._SX327_BO1,204,203,200_Vaut-il mieux gagner dans le prétoire ou dans les médias ? Telle est la question à laquelle « Les grands fauves du barreau » tente d’apporter des éléments de réponse. Depuis qu’Emile Zola a fait basculer le cours de l’affaire Dreyfus avec son célèbre J’accuse, tous les avocats sont susceptibles d’être tentés de jouer la carte des médias pour défendre leurs clients. Ce d’autant plus que l’appétit de la presse pour les affaires judiciaires ne se dément pas. C’est Jacques Vergès qui, dans l’affaire Omar Raddad, a « inventé » l’usage contemporain de l’arme médiatique dans les procès en fabriquant à partir d’un coupable judiciaire un innocent médiatique. Les ténors du barreau ont embrayé, entrainant une révolution des usages.  « Les Kiejman, Vergès, Lombard, Leclerc et Soulez Larivière ont inauguré le procès moderne sans imaginer qu’ils créaient un monstre incontrôlable » notent les auteures. Ils ne sont pas seuls responsables. A la fin des années 70, la chronique judiciaire  s’est partiellement déplacée vers l’investigation chère à son « inventeur » Edwy Penel.

Haro sur le journalisme d’investigation idéologique !

Avec les travers que dénoncent les avocats interrogés dans le livre : la partialité, la course au scoop, la vision tronquée du dossier. Et les ténors de la place de dénoncer ces nouveaux juges d’instruction que sont devenus les journalistes (Me Jean Veil),  pratiquant un « journalisme idéologique » (Me Richard Malka), un « journalisme d’accusation » (Me Emmanuel Marsigny).  A mesure que la médiatisation des dossiers se fait de plus en plus violente et accusatrice, grandit la tentation (l’impérieuse nécessité ?) de plaider les dossiers autant dans la presse que devant les juges.  C’est ainsi que les procès se déplacent des prétoires vers les plateaux de télé. A travers les grandes affaires du moment, Kerviel, Bettencourt, DSK, le livre nous emmène dans les coulisses de cette nouvelle défense qui s’orchestre autant depuis les cabinets d’avocats que dans le secret des officines des communicants. Coup de maîtres et coups tordus émaillent le récit secret de ces grands procès tandis qu’une question lancinante rythme les pages de ce livre  : quel est l’impact exact des stratégies de manipulation des médias dans le cours de la justice ? Les confidences des grands communicants tendent à montrer que c’est moins la justice qu’ils tenteraient d’influencer que l’image du client qu’ils voudraient sauvegarder. Il y aurait donc une défense judiciaire dans les prétoires et une défense médiatique d’image dans la presse. Une pudique et modeste posture que chaque page du livre dément tant il apparait, et c’est assez terrifiant, que l’ambition cachée de tous ceux qui communiquent (prévenus, victimes, avocats, communicants, associations…) consiste bien, au-delà de l’opinion publique, à atteindre et influencer le juge. Quelques figures d’avocats amoureux du silence et de la discrétion apportent une réconfortante contradiction à la fièvre communicante dépeinte dans l’ouvrage. Citons François Martineau, avocat de la Société Générale dans l’affaire Kerviel, pour qui « la discrétion est souvent plus efficace, c’est un art qu’il faut savoir cultiver », ou bien encore Hervé Témime : « je n’ai jamais cru à la défense médiatique. Je ne connais pas d’exemple de procès gagnés grâce aux seuls médias ». Jusqu’à présent…est-on tenté de commenter. Tenez, jeudi prochain l’émission de France 2 « Complément d’enquête » se penche sur les soi-disant zones d’ombre de l’affaire Kerviel. A ma connaissance, aucun chroniqueur judiciaire ayant suivi le procès n’a été interrogé. Que pèsent une instruction, deux procès, 300 pages de décisions de justice, contre la tentation des médias à se rejouer indéfiniment le scénario de l’affaire Dreyfus pour faire de l’audimat ? Et tant pis si au passage, n’écoutant qu’une version de l’histoire, on accrédite l’image d’une justice folle ou aux ordres et que l’on aggrave le divorce entre les citoyens et leurs institutions. Vive le spectacle !

 

La déposition, ou l’affaire Agnelet vue de l’intérieur

 

9791095438021FSCe n’est pas un hasard si Pascale Robert-Diard est citée dans le livre ci-dessus pour avoir refusé que son journal soit instrumentalisé dans le procès Bettencourt par Me Metzner qui, en pleine affaire Kerviel, avait tenté de la convaincre de publier les enregistrements pirates de Liliane Bettencourt. Les chroniqueurs judiciaires sont rompus aux techniques d’influence des avocats, c’est une compétence professionnelle qui les tient à l’abri des manipulations, contrairement à certains de leurs cousins de l’investigation. Les deux métiers sont en principe séparés, mais il arrive qu’ils se rejoignent dans des circonstances exceptionnelles. C’est précisément un moment d’exception qui est à l’origine du magnifique récit intitulé »La déposition ».

Avril 2014 : au terme de son troisième procès, Maurice Agnelet est condamné pour le meurtre d’Agnès le Roux, l’héritière du Palais de la Méditerranée, disparue en 1977. Son corps n’a jamais été retrouvé, mais les soupçons pèsent sur cet avocat sulfureux de la famille qui était aussi à l’époque l’amant de la jeune femme. Débute alors une énigme judiciaire  passionnante qui va durer plus de 30 ans. Acquitté lors de son premier procès à Nice en 2006, Maurice Agnelet est condamné en appel à Aix-en-Provence l’année suivante. Son avocat dépose un recours devant la CEDH et gagne. Un troisième procès est organisé en 2014. Le 6 avril, coup de théâtre : l’un des fils de Maurice Agnelet, Guillaume,  qui avait défendu son père jusque là fait volte face et confie à la barre sa conviction que son père est coupable.   S’en suivent des moments d’une rare violence dans un prétoire lorsque Guillaume est confronté à sa mère qui continue de défendre l’innocence de Maurice Agnelet et le menacera quelques heures plus tard de se suicider. Le procès a été aussi marqué par  un geste magnifique d’Hervé Témime, avocat de la famille d’Agnès Le Roux. Bouleversé par cette famille qui implosait dans le prétoire, il a pris l’initiative de demander au président qu’on ne confronte pas Guillaume et son frère. Sous la plume de Pascale Robert-Diard, l’épisode arrache les larmes.

Bouleversée par cette affaire, la journaliste a écrit à Guillaume Agnelet à l’issue du procès, il lui a répondu. Les confidences de ce témoin hors normes permettent à l’auteur de reprendre l’histoire où le procès l’a laissée et de remonter le fil de ces trente années de mystère. On y découvre l’envers du décor, l’ambiance étouffante qui règne dans la famille, la personnalité singulière, tantôt séduisante, tantôt inquiétante de Maurice Agnelet, le désarroi de son épouse, l’amour angoissé de ses enfants. Nulle révélation fracassante, pas davantage de scoops et moins encore de racolage dans ce livre. Pascale Robert-Diard décrit avec une délicatesse de dentelière les interrogations et les douleurs d’une famille qui a vécu 30 ans sous le poids écrasant d’un secret partagé sans avoir jamais vraiment été avoué. On s’assoit aux côtés de la journaliste sur le banc dans la salle d’audience, on assiste tétanisé au retournement d’audience, puis l’on croise sur un quai de gare Guillaume Agnelet, on marche à sa suite pour découvrir la maison où il a vécu avec son père, on partage ses angoisses et sa rage quand la famille lui impose une insupportable omerta, puis sa délivrance quand enfin il parle. Très peu de livres de journalistes traitant de faits divers peuvent prétendre s’extraire du temps de l’actualité. La plupart sont condamnés au bout de quelques semaines, invalidés par les développements ultérieurs des faits qu’ils ont relatés, balayés par d’autres hochets médiatiques, bref, démodés. Il y a dans celui-ci tant d’amour de la justice et tant d’humanité, tant de finesse d’analyse et de grâce dans l’écriture qu’il mérite d’entrer dans la grande histoire du journalisme.

 

Informations transparence : nous appartenons toutes les 4 à la même association professionnelle, la très belle Association confraternelle de la presse judiciaire. Je n’aurais pas parlé différemment de ces livres si les auteures avaient été pour moi de parfaites étrangères, mais j’estime que ce point mérite d’être porté à l’attention des lecteurs du blog.

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13/12/2015

Les bateaux ivres

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:07

9782709645782-001-X-1Connaissez-vous l’histoire de ce bateau livré à lui-même après avoir rompu ses amarres qui s’enivre de liberté avant de sombrer, racontée par Arthur Rimbaud dans le bateau ivre ? En sortant du Musée du Luxembourg où se donne une enchanteresse et fort licencieuse exposition sur Fragonard, ce poème écrit sur les murs de la rue Férou m’a rappelé à de plus sinistres réalités.

Il se trouve que « Les bateaux ivres » est le titre d’un livre magnifique du grand reporter Jean-Paul Mari sur les migrants. J’ai déjà parlé ici de lui, c’était à l’occasion de la sortie d’un livre poignant intitulé « Sans blessures apparentes » dans lequel l’auteur, frappé par un symptôme post-traumatique pour avoir vu l’horreur de trop, enquêtait sur ce mal invisible qui frappe les professionnels en prise avec la violence, journalistes, médecins et même militaires. Jean-Paul Mari cette fois raconte les réfugiés dans un livre chorale où il nous emmène à la rencontre de plusieurs destins. Au coeur de l’ouvrage, il y a la Méditerranée, celle d’Homère, avec lequel l’auteur à l’idée brillante de relier l’histoire contemporaine des migrants. Et c’est sous la double paternité de l’aventurier Ulysse et du poète Rimbaud que le journaliste déroule le récit épique, poignant, parfois atroce, toujours douloureux de ces gens prêts à affronter les pires dangers pour un ailleurs qu’ils imaginent meilleur, loin des fous de Dieu :

« Et puis je les ai vus. Les hommes en noir. Un air de mendiants hirsutes, les yeux passés au khôl, des barbes de moines fous, en turbans et tuniques sombres, toujours le doigt levé vers le ciel à hurler « Dieu le veut « , cette fascination pour la mort plutôt que l’amour de la vie et – quelle hérésie – le plaisir ! (…) Aujourd’hui ces oiseaux de malheur nous cachent le ciel, les villes du Sud brulent, les cités encerclées rendent l’âme, les populations entassent leurs biens sur des camions ou des charrettes et traversent les montagnes de Turquie, du Liban ou le désert de Jordanie pour s’évader de l’asile des fous de dieu. Une fois les flancs de la Méditerranée en feu, ne restait plus que la mer, toujours libre, toujours aimante, toujours maternelle. Et puis elle aussi a commencé à changer. »

Il y a l’imam Zachiel qui refuse de prêcher les inepties haineuses des talibans et qui doit fuir avec toute sa famille pour échapper à leur vengeance, Robiel, l’érythréen qui parvient à s’échapper de la tyrannie qu’est devenue son pays où le service militaire est obligatoire et illimité mais au prix de quels dangers invraisemblables ; et tant d’autres…. Par terre ou par mer, dans des conditions qui les mènent parfois plus loin que l’enfer quand ils se retrouvent dans les centres de torture des bédouins du Sinaï ou sur des embarcations remplies des cadavres de leurs camarades qui ont succombé à la faim, la soif, le désespoir, les migrants rêvent de paix, de vivre tout simplement.

Nul angélisme chez Jean-Paul Mari. L’angélisme, c’est un luxe de politique et d’éditorialiste, de gens qui regardent le monde depuis leur fauteuil.  Il n’y en a jamais chez ceux qui racontent simplement la vie.  Bien sûr que cette marée humaine sème le trouble là où elle passe, bien sûr que rien n’est facile. Mais un petit village de Calabre nommé Acquaformosa trace peut-être au milieu des tragédies des uns et des peurs des autres l’amorce d’un arc-en-ciel. Ce village qui comptait 2000 âmes en 1957 n’en a plus que la moitié en 2011. Le maire a eu une idée : ouvrir les bras aux migrants. Alors il a conclu un accord avec Lampedusa. Je laisse la parole à Jean-Paul Mari :

« Dans le village, les retraités ont retrouvé leur place au soleil sur les bancs de pierre, l’école est pleine, les panneaux « à vendre » ont disparu des murs et l’équipe de foot, mélange de calabrais, de nigérians et de syriens, en tête du championnat de la vallée, en fait voir de toutes les couleurs à ses adversaires. Cet été, les migrants ont cuisiné en remerciement un repas pour mille personnes sur la place du village qui a su les accueillir avec tant de douceur. Au menu : risotto, couscous et gâteaux syriens. »

Le péril que fuient ces hommes et ces femmes, c’est celui qui nous a éclaté à la face ce sinistre et tragique vendredi 13 novembre. Et l’on frissonne en tournant les pages de ce livre : comment a-t-on pu, comment peut-on encore faire semblant de ne pas voir ni comprendre ? Il y a du Kessel, du Albert Londres dans ces lignes enflammées, possédées par la beauté de la vie et l’infinie cruauté des hommes, transcendées par l’espoir de frapper les âmes et toucher les coeurs…

05/04/2015

Et soudain une parole qui compte vraiment

Filed under: questions d'avenir,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 14:02

Electre_978-2-35204-410-9_9782352044109Ce livre est un main tendue au-dessus de vide, le récit d’une chute vertigineuse et d’une renaissance. Guy Birenbaum était apparemment insubmersible, une brute, un amateur de castagne comme il se définit lui-même, debout à l’aube, courant 7km par jour, blogueur prolixe, twittos intarissable, éditorialiste coup de poing capable de sortir une opinion sur n’importe quoi en un claquement de doigt. Et puis un jour, c’est l’effondrement, brutal, le corps qui dit stop. Il pense d’abord à une pathologie physique, court les spécialistes, multiplie les examens. Passé 50 ans, c’est fou le nombre d’affolantes misères que la médecine nous prédit. Enfin les médecins trouvent : burn out. Dépression. Lourde. La vie devient si terrifiante qu’un rayon de soleil à l’aube déclenche une attaque de panique. Ceux qui ont traversé une dépression le savent, il ne s’agit pas de quelques idées noires qu’on n’a pas su repousser à temps, ce n’est pas un vague à l’âme que la compagnie d’un ami, un verre de vin ou un bon film peut dissiper, c’est une maladie physique, une modification chimique du corps aux effets  invalidants. Une maladie terrifiante car invisible et à peu près inexprimable.

Dans Une dépression française, Guy Birenbaum décrit cette chute inexorable dans un trou noir de son existence. Etrangement, le livre est syncopé comme une série de chroniques radio que ponctueraient des tweets, illustré comme une page Facebook, impudique comme il est d’usage sur Internet. Et l’on songe en le lisant qu’il est habité par la maladie qu’il raconte. L’auteur dément cette influence et préfère parler d’un scénario de film. Qu’importe ! Sa forme en fait un objet littéraire parfaitement en ligne avec une époque au souffle court qu’il faut beaucoup de talent pour parvenir à intéresser au-delà de 10 pages. Pari réussi, on ne le lâche pas. Au-delà de la forme, la sincérité du ton y est sans doute pour quelque chose. Il y a donc la chute, puis au coeur du livre, la redécouverte d’un passé que l’auteur avait enfoui très profondément, la guerre, le père résistant, la mère sauvée de la déportation dans des conditions à la fois émouvantes et tragiques…Et la renaissance, quand enfin on met des mots sur la maladie, des faits en réponse à des interrogations, des explications à la panique. Quand le premier rayon de soleil du matin commence presque à ne plus faire peur.

Beaucoup de médias ont compris le récit comme celui d’un burn out lié à un abus d’Internet, Guy Birenbaum dément, l’abus d’internet n’était qu’un symptôme de la maladie pas sa cause, une façon de se perdre, un exutoire à une violence incompréhensible et un besoin de reconnaissance et d’amour inépuisable. La communication répond toujours à la même lancinante question, rappelle le chercheur Dominique Wolton « Est-ce que quelqu’un m’aime quelque part ? »Admettons qu’Internet et plus largement les médias ne soient pas la cause mais l’effet, quel champ immense de réflexion ouvre ce livre sur l’usage que fait chacun des médias depuis l’éditorialiste qui ne peut pas vivre sans son shoot quotidien d’applaudissements jusqu’au twittos anonyme que le moindre unfollow plonge dans des abîmes de désespoir. Question particulièrement cruciale à une époque où les médias tiennent une place aussi importante. Parmi ceux qui nous disent quoi penser de tel événement, célèbre chroniqueur ou twittos anonyme devenu influent à force de rageuse logorrhée , combien de névrosés ? Où nous emmènent-il, tous ces êtres plus ou moins border line, qui contribuent à forger cette fameuse opinion que politiques, gens de marketing et sondeurs observent de si près pour adapter leur comportement ?

Ces questions sont vertigineuses. J’ai forgé ma propre réponse en marchant tous les matins dans un parc. Décidément, regarder le monde et découvrir par exemple en ce moment le soin que se donnent les oiseaux pour trouver les brindilles avec lesquelles ils pourront construire leur nid est infiniment plus important à mes yeux que de savoir qui pense quoi de la dernière petite phrase scandaleuse ou d’émettre moi-même un avis pour compter ensuite fébrilement les lecteurs de mes opinions. Voilà pourquoi ce blog fonctionne au ralenti. Mais il arrive parfois que j’ai envie de l’utiliser pour des choses importantes. C’est un livre qui a contribué à sauver Guy Birenbaum, « Tomber sept fois se relever huit » dans lequel un autre journaliste, Philippe Labro, raconte sa dépression. L’ambition de Guy Birenbaum ressemble à une rédemption, lui qui a asséné tant de certitudes de l’instant si inutiles désormais à ses yeux, trouve avec ce livre la possibilité de livrer une parole capable d’aider et, qui sait, peut-être de sauver. C’est pour cela que je réveille le blog pour en parler. Un proverbe chinois dit « si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi ». Imagine-t-on Twitter en faire sa devise, alors que lui comme les autres réseaux sociaux ont  intérêt au contraire. Voilà encore une question qu’il faut se poser : allons-nous laisser des entreprises commerciales triturer impunément ce que nous avons de plus fragile au risque de nous détruire ? Le livre de Guy Birenbaum est plus important que le silence.

Information Transparence : Je ne connaissais pas personnellement Guy Birenbaum. J’avais juste le souvenir qu’il y a très longtemps, il m’avait un peu taclée, avec son fameux côté cow boy qui débarque dans le saloon et tire à tout-va. Il m’a proposé de m’envoyer son livre, cela m’a surprise, je l’ai lu et j’ai pensé qu’il venait illustrer fort à propos les discussions que nous avons ici depuis 2008.

15/03/2015

Sous la robe…

Filed under: Justice,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 20:17
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Marin-190x300Ah, les affaires politiques….Que se passe-t-il réellement au-délà des récits factuels proposés par les journalistes ? A quelle mécanique secrète obéissent-elles ? La justice est-elle  indépendante ou à la solde des puissants  ? Si vous vous posez toutes ces questions, alors le dernier livre de Michel Deléan, spécialiste justice à Médiapart est pour vous. Dans « Un magistrat très politique » publié  chez Pygmalion, le journaliste raconte l’histoire d’un magistrat qu’il cotoie depuis 20 ans dans sa vie professionnelle, Jean-Claude Marin, ancien procureur de Paris, aujourd’hui procureur général à la Cour de cassation. Autrement dit le magistrat du parquet le plus puissant de France, celui qui depuis deux décennies a vu passer tous les dossiers politiques lsensibles : Péchiney, Elf, Tapie, Chirac, Dray…. Dans un portait tout en nuance, Michel Deléan révèle les ombres et les lumières du personnage, salué unanimement comme un virtuose du droit et de la procédure, mais aussi sans doute habile politique pour être arrivé au poste qu’il occupe aujourd’hui en ayant géré toutes les bombes de ces 20 dernières années. Michel Deléan a une conviction, Jean-Claude Marin a su avec infiniment de talent stratégique et d’intelligence juridique tenir une ligne  subtile entre respect du droit et préservation des intérêts politiques de la droite dans les affaires sensibles. L’honnêteté de l’auteur consiste à assumer ouvertement son opinion et surtout à s’appliquer avec un soin rare à toujours livrer l’argument contraire à sa position, la défense de l’intéressé ou l’explication d’un témoin.

Un livre plein de finesse, bien écrit, qui dresse, au-delà du portrait de Jean-Claude Marin, celui de la justice lorsqu’elle est aux prises avec des dossiers sensibles et que la légendaire séparation des pouvoirs doit céder devant le principe de réalité. Michel Deléan apporte avec cet ouvrage la profondeur de champ nécessaire à la compréhension des mécanismes secrets unissant, pour le meilleur et pour le pire, justice et l’exécutif. Ce livre aurait mérité de faire plus de bruit. Il est sorti hélas début janvier alors que l’actualité suspendait son souffle. Il était légitime que l’on parle alors de choses fort graves, mais il serait dommage que le livre n’ait pas aujourd’hui  le retentissement qu’il mérite.

Information transparence : J’ai reçu le livre de Michel Deléan en service presse, nous sommes membres de la même association. 

27/02/2014

Et soudain…Bobin !

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 11:47
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product_9782070144259_195x320Avez-vous remarqué à quel point nous lisons, depuis Internet ? Tout le temps, partout. Le visage rivé à nos écrans d’ordinateur au bureau, de smartphone partout ailleurs, nous lisons, encore et toujours. La preuve, vous êtes en train de me lire, et c’est en lisant, un tweet, un mail d’alerte, que sais-je encore que vous êtes arrivé ici avant de repartir ailleurs, lire autre chose. J’envie ceux qui ne sont pas saisis de lassitude à force d’être assaillis de mots jour et nuit. Des mots souvent criards, des mots usés, des mots de médias, creux et boursouflés, des mots insensés, des mots nausée.

J’en étais là quand j’ai décidé d’aller dans un musée de vieux mots de papier. On appelait cela une librairie en mon temps. Il en reste quelques unes qui ne vendent que des livres, mais les plus grandes proposent aussi des écrans, des affiches et des moules à gâteaux. Faut ce qu’il faut. Toujours est-il que mon musée de vieux mots de papier à St Germain-des-Prés contenait lui aussi tant de mots que j’ai failli ressortir. Ils hurlaient en silence sur leurs couvertures, étalés ou bien debout, sur face ou sur tranche, en vrai et en photos. J’avais envie de silence. C’est étrange n’est-ce pas de chercher un livre contenant du silence ? Je l’ai trouvé. Il s’appelle La Grande vie, il est signé Christian Bobin. « Les palais de la grande vie se dressent près de nous » raconte la quatrième de couverture. Vous entendez le silence abyssal de ces palais ? Je l’ai feuilleté. On y parle de la joie atomique qui monte à la gorge de l’oiseau juste avant de chanter. Avant de chanter. « Aujourd’hui on n’écrit plus de lettres. C’est comme s’il n’y avait plus d’enfant pour jeter sa balle de l’autre côté du mur. Le monde a tué la lenteur, il ne sait plus où il l’a enterrée » écrit le poète. A mon avis, le monde a aussi tué le silence. C’est en lisant Christian Bobin que j’ai compris ce que je cherchais dans mon musée de vieux mots de papier. Un écrivain qui sache poser des mots précieux sur un écrin de silence ou bien qui les propulse dans le ciel en les regardant danser. Les mots papillon du poète ont une âme, c’est ce qui les distingue des mots gris qui nous assaillent. « Je jette le filet de mes yeux sur les eaux du monde détruit, puis je le ramène à moi et je sauve les poissons d’or ». Christian Bobin confie ici que l’écriture est une guérisonC’est vrai, le poète, ce poète, guérit le lecteur du bruit. Et puis il fait des pansements aux mots pour qu’ils cessent de saigner leur sens à en mourir à force d’être malmenés…

Christian Bobin, La Grande vie  – Gallimard 2014- 121 pages, 12,90 euros.

08/05/2013

Délicieuses nouilles froides !

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 19:30
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imagesDepuis quelques temps, vous fouillez les rayonnages des libraires, glissez sur les couvertures, retournez certains livres pour lire le résumé, seulement voilà, rien à faire, l’envie ne vient pas.  Je vous comprends, il arrive parfois que l’on se trouve saisi de lassitude face aux ficelles de maquignon des éditeurs, aux couv’ racoleuses et à leur cortège de recommandations médiatiques qui sentent un peu trop fort le copinage.  J’ai ce qu’il vous faut : un récit en prise directe avec l’actualité, mené d’une plume alerte par un journaliste voyageur, sur une région du monde aussi inaccessible que la planète mars. « Nouilles froides à Pyongyang » de Jean-Luc Coatalem (Grasset 2013), rédacteur en chef adjoint du magazine Géo, raconte le fascinant périple de l’auteur en Corée du Nord.

Pour pénétrer dans ce bastion imprenable, le journaliste  s’est  fait passer pour un voyagiste en quête de destination exotique et le stratagème a fonctionné. Le voilà autorisé à poser le pied dans le pays le plus fermé au monde. Il emmène dans ses bagages un ami au nom improbable de Clorinde, passionné de Valéry Larbaud, mais aussi   » amateur de tweed et de lin, collectionneur de souliers à façon, qui ne quitte plus guère les deux arrondissements de Paris où il vit et travaille ». Flanqués de leurs gardiens qui ne les lâchent jamais d’une semelle, les deux hommes sillonnent la Corée du Nord et découvrent effarés ses hôtels vides, ses restaurants sans nourriture, ses hommages imposés et millimétrés à la statue de Kim-Yong-Il, ses musées absurdes dont l’entrée est facturée 80 euros aux touristes et ses décors de carton-pâte destinés à dissimuler la pauvreté du pays. C’est fin, enlevé, remarquablement écrit, dans un style qui se situe quelque part entre Albert Londres et Oscar Wilde.

Extrait, pris au hasard car tout n’est que gourmandise dans ce livre : « Toi qui entres ici oublie le diamètre de l’assiette normale ! Mais aussi celui de l’assiette intermédiaire comme celle dite à dessert pour ne te souvenir que des plus petites, sous-tasses à café et soucoupes. Car c’est ainsi que tout, désormais, te sera servi : dans de la dînette. Avec peu à manger dessus. Et encore, tu es privilégié : le reste de la RDPC crève de faim. En règle générale, ni fruits frais, ni laitages, ni pain, ni vin, ni huile, ni condiments, et encore moins de sel ou de poivre sur la table. Deux bières et une bouteille d’eau de 500 ml à se partager. Quant au thé, pas plus d’une demi-tasse chacun, en redemander ne serait pas « camarade » ». Qu’on ne s’y trompe pas, au delà de la distance teintée d’humour avec laquelle l’auteur raconte ce qu’il voit, le livre apporte un éclairage précieux sur le fonctionnement de ce pays mystérieux qui s’offre depuis quelques temps le luxe de provoquer les Etats-Unis. Pourquoi des « nouilles froides », me direz-vous ? Parce que c’est la spécialité gastronomique nationale que l’on fait miroiter à nos deux aventuriers tout au long de leur voyage et dont ils ne découvriront les fort modestes charmes qu’à l’issue du séjour.  Un livre à déguster sur-le-champ !

02/04/2013

La bande dessinée du réel

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:29
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Par Gwynplaine

Il y a un moment  déjà que je veux faire ce billet sur le reportage en bande dessinée et plus largement sur ce que d’aucuns appellent “la bande dessinée du réel” et que je nommerais par conséquent ainsi, faute d’un meilleur terme. Il existe toute une production en bande dessinée à laquelle on peut accoler cette expression, une production qui, sans relever spécifiquement d’un même genre, s’attache à des récits ayant au moins un point en commun : ils ont pour matière première le réel. La belle affaire me direz-vous, c’est là la matière première de toute littérature ! Certes, mais la particularité des albums dont je veux parler ici c’est que ce sont des récits non fictionnels, qu’ils soient reportages, (auto)biographies ou témoignages.

Les lecteurs les plus anciens de ce blog – ou ceux des plus récents qui ont remonté le fil du temps – me connaissent pour avoir commis par le passé quelques billets (ici,, et puis  ou encore ici, sans oublier celui-ci et le tout premier de la série)  principalement sur la bande dessinée, et contribué par là à l’animation du salon littéraire. Pour les autres sachez que, fidèle de la première heure, commentateur régulier (si ce n’est pertinent) en son temps, et passionné de bd en ce qu’elle est pour moi une composante unique des arts narratifs (bd/littérature/cinéma) ayant encore beaucoup à explorer formellement (sans doute plus que les deux autres), j’aime à poser et partager mes idées sur le sujet, ce que me permet l’écriture de ces billets. Aliocha m’a fait l’amitié de publier les quelques-uns que j’ai pu lui soumettre jusqu’ici, je l’en remercie une fois de plus.

Pour finir avec cette introduction, la plupart des albums dont j’ai parlé ici présentaient pour moi un intérêt en lien avec les préoccupations de ce lieu : le journalisme et les formes différentes qu’il peut revêtir. En cela ils appartiennent aux types d’ouvrages dont je veux parler ici sous forme de petite bibliographie sélective commentée.

La bd du réel peut selon moi  se concevoir en trois catégories[1] distinctes mais poreuses : on peut discuter de la place de chaque livre dans l’une ou l’autre, la vérité étant que chacun possède un peu des ingrédients qui me servent à distinguer lesdites catégories entre elles.

Je commencerai par celle qui intéresse le plus ce blog.

Le reportage

Il n’aura pas échappé à ceux d’entre vous qui suivent un peu l’actualité éditoriale foisonnante de la bd qu’il sort de plus en plus de bd reportage : le genre connaît un succès certain, à tel point qu’une revue comme XXI en a fait l’une des composantes.

Parmi toute cette production je voudrais attirer votre attention sur deux livres lus récemment qui donnent toute sa dimension au genre

imgresLe premier est Palestine de Joe Sacco. Intéressant à plus d’un titre, il l’est notamment parce qu’il s’agit d’un des premiers exercices du genre.

Si le reportage écrit est journalistiquement parlant bien identifié, sa transposition sur le support bande dessinée pose quelques questions : est-ce encore du journalisme ? que devient la notion essentielle bien que discutée d’objectivité journalistique ? quelle objectivité quand un dessin – bien plus à mon avis que le style « littéraire », qu’on peut rendre à une certaine neutralité factuelle – quand un dessin, disais-je, porte en lui l’empreinte de son auteur, quand il est déjà par là même un commentaire sur le monde, un point de vue ?

Palestine de Joe Sacco est un élément de réponse. Avec ce livre Joe Sacco est peu ou prou « l‘inventeur » de la bd reportage. L’édition de Rackham, la deuxième en langue française, propose une introduction passionnante (qu’on peut lire ici) de la main de l’auteur dans laquelle il explique son travail sur ce livre, sa vision de ce qu’est le bd journalisme – concept sur lequel il n’avait pas réfléchit alors qu’il se lance dans l’aventure de Palestine, et qu’il développera par la suite en s’appuyant sur cette expérience fondatrice.

Diplômé d’une école de journalisme, Joe Sacco s’aperçoit en se documentant sur le conflit israélo-palestinien que sa vision est jusque-là façonnée uniquement par le prisme des médias américains, largement favorables à Israël. Comme il l’explique  dans l’introduction : « La plus sérieuse de critiques que l’on ait pu porter à l’encontre de Palestine est qu’il ne restitue qu’un seul point de vue du conflit israélo-palestinien. C’est une description du livre qui me semble exacte, mais cela ne me gêne pas. Ma conviction était et demeure que le point de vue du gouvernement israélien est parfaitement représenté dans les médias américains dominants, et que n’importe quelle personne élue à un poste important aux Etats-Unis se fait fort de le claironner lourdement. » Et de finir son texte ainsi : «  Ce n’est pas un travail objectif  si on entend par objectivité cette approche américaine qui consiste à laisser s’exprimer chaque camp sans se préoccuper que la réalité soit tronquée. Mon idée n’était pas de faire un livre objectif mais un livre honnête. »

L’objectivité ne peut pas être l’horizon du « bd journalisme » pour la raison que j’ai expliqué plus haut, mais également parce que sa pratique s’est avec une mise en scène de l’auteur qui lui interdit de rester extérieur à son récit – ce qu’on pourrait rapprocher du concept de journalisme gonzo par certains aspects. De plus il faut parfois que l’auteur torde des éléments factuels pour les faire entrer dans sa narration afin de rendre les évènements au plus près sans perdre en lisibilité : le reportage est donc plus ou moins fictionnalisé selon les besoins.

Avec ce premier ouvrage Sacco s’immerge vraiment dans la vie des palestiniens au moment de la première Intifada et nous livre un témoignage saisissant des conditions de vie dans les territoires occupés au début des années 1990. Un vrai travail de reporter de guerre, dont il nous montre aussi les coulisses : la chasse aux cicatrices, le côté charognard à la recherche de l’histoire la plus frappante. Une œuvre essentielle, fondatrice.

De ce que j’en sais, toute son œuvre est digne d’intérêt, même si pour l’instant je n’ai lu que Palestine. Du même auteur, dans ma pile des « à lire » :

–       Gaza 1956, chez Futuropolis, sur l’exhumation du récit d’un massacre ayant eu lieu, comme son titre l’indique, à Gaza en 1956,

–       Jours de destruction,  de Chris Hedge et Joe Sacco, chez Furturopolis, sur les conditions de vie dans les zones industrielles sinistrées des Etats-Unis d’aujourd’hui.

Le deuxième livre dont je voulais parler pour illustrer la partie reportage est celui qui m’a le fait réfléchir ces derniers temps, un livre dont vous avez sûrement entendu parler au moment de sa sortie en mars 2012 (chez Delcourt) car c’est un vrai succès de librairie : Saison Brune, de Philippe Squarzoni.

Ce livre est le résultat de six années d’enquête sur la question du réchauffement climatique, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne ressort pas41fRjylNQqL._SL500_ indemne de cet ouvrage. Alors qu’il prépare un chapitre sur le bilan des années Chirac-Raffarin en matière écologique pour son précédent livre (Dol, également chez Delcourt), Squarzoni s’aperçoit qu’il ne sait pas vraiment de quoi il parle : s’il a le niveau d’information moyen de chacun d’entre nous, il ne comprend en profondeur les tenants et les aboutissants de la question écologique. Au fur et à mesure de l’avancée de son enquête, il se demande si l’ampleur du problème ne va pas nécessiter un nouveau livre… C’est bien là tout l’intérêt de ce travail : l’auteur se montre en proie à son questionnement, en parallèle de son enquête dont il nous livre la teneur au travers d’interviews passionnantes. Il réalise le tour de force de dessiner des interviews « face caméra » sans que cela devienne une seconde, et sans que le dessin ne soit le moins du monde accessoire. Le fait de suivre les progrès de l’auteur dans l’appréhension du sujet nous fait progresser en même temps que lui et rend cet ouvrage complètement indispensable parce que, bien que dense et complexe, il arrive à amener un sujet ô combien difficile à portée de compréhension de tout un chacun. Un livre indispensable.

Du même auteur (dans ma pile des « à lire ») :

–       Garduno en temps de paix où l’auteur fait un aller-retour entre ses expériences en Croatie avec une mission pour la paix et au Mexique dans les milieux zapatistes et sa vision théorique et politique de la mondialisation, et Zapata en temps de guerre, d’abord parus chez les Requins Marteaux puis réédités chez Delcourt,

–       Torture blanche, récit d’un séjour dans les territoires occupés de Palestine avec la « 41ème mission de protection des peuples palestiniens » (toujours chez les Requins ou Delcourt),

–       Dol, le bilan des politiques capitalistes libérales des années Chirac-Raffarin (les Requins ou Delcourt).

Que le côté militant anticapitaliste des ouvrages ci-dessus ne rebute pas les réfractaires et ne les empêche pas de lire Saison Brune qui livre, au-delà des commentaires de l’auteur sur son enquête en cours, un bilan précis de la connaissance scientifique que nous avons aujourd’hui de la situation climatique planétaire tout en en décortiquant les enjeux de manière intelligible.

Enfin sachez qu’une expérience passionnante va bientôt aboutir : la collaboration de journalistes et d’auteurs de bande dessinée à une revue numérique de bd reportage, La Revue dessinée, dont le premier numéro devrait sortir en septembre et qui sera également en version papier en libraire. Parution trimestrielle.

 Passons maintenant à la deuxième catégorie de cette bd du réel.

 

La biographie/l’autobiographie

L’autobiographie en bande dessinée est un genre qui s’est développé en France dans le courant des années 90, avec la création de plusieurs maisons d’éditions indépendantes (ou alternatives) dont la plus connue est l’Association. Ces éditeurs ont grandement contribué à faire évoluer la bande dessinée en variant les formats (récits en noir et blanc et nombre de pages aléatoires alors que le modèle dominant est le « fameux » 48 cc – 48 pages cartonné couleur) ne s’interdisant plus d’aborder des genres jusque-là ignorés sous cette forme.

Maus, le chef d’œuvre de l’Américain Art Spiegelman publié en France par Flammarion, est une bd pionnière du genre autobiographique (qui s’est développé plus tôt aux Etats-Unis), parue entre 1981 et 1991.

Maus, raconte la déportation et la vie dans les camps de Vladek Spiegelman, le père de l’auteur, et la relation difficile entre un père survivant des camps et son fils. L’auteur choisit de représenter les personnages sous une forme anthropomorphique – des souris pour les Juifs, des chats pour les Allemands, des grenouilles pour les Français, des porcs pour les Polonais (les souris et les porcs étant repris de représentations de la propagande nazie). Le procédé permet une mise à distance de l’horreur, l’auteur l’ayant adopté pour pouvoir dessiner le récit paternel, recueilli  peu de temps avant sa mort. Sans cette nécessaire mise à distance, il raconte qu’il n’aurait pas pu venir à bout de ce travail éprouvant.

Cette œuvre essentielle– première et à ce jour seule bande dessinée à avoir reçu le prix Pulitzer – devrait figurer dans les programmes scolaires du secondaire notamment pour le témoignage de première main qu’il représente sur la Shoah. Mais là n’est pas son seul intérêt : c’est aussi un formidable récit d’une relations entre un père et son fils, relation conflictuelle faites de non-dits et d’incompréhensions, qui trouvera dans la transmission de ce lourd héritage un terrain apaisé au rapprochement familial.

Pour la première fois sans doute, le grand public découvrait avec Maus les potentialités de la bande dessinée en tant que support sérieux, il apportait la preuve qu’on peut tout aborder sous forme de bande dessinée.

Du même auteur :

–       A l’ombre des tours mortes, chez Casterman, première œuvre de fiction traitant du 11 septembre après les attentats (publiée en 2002-2003 dans plusieurs revues internationale), dans laquelle l’auteur se sert des vieux comics dans lesquels il s’est replongé pour surmonter le traumatisme (il habite et travaille à Manhattan) pour livrer sa vision du drame et de son impact sur les Américains. La couverture de cet ouvrage est un chef-d’œuvre.

–       MetaMaus, chez Flammarion, formidable document multimedia sur la fabrication du chef-d’œuvre de Spiegelman (le livre est accompagné d’un dvd contenant la version numérisée de chaque planche de Maus depuis le crayonné jusqu’à sa version finale, ainsi que des archives sonores du récit paternel) aussi essentiel que l’œuvre sur laquelle il revient.

Autre bd autobiographique d’importance, Persepolis de Marjane Satrapi, un témoignage précieux sur l’histoire récente et les conditions de vie 41YD622V8DL._SL500_AA300_des classes moyennes cultivées dans un pays objet de biens des fantasmes et constamment sous les feux de l’actualité : l’Iran, pays natal de l’auteur.

C’est le récit d’un Iran en pleine transition entre le régime du Shah et celui issu de la révolution islamique iranienne vu par les yeux d’une enfant de huit ans, celui d’une société ballotée entre son désir d’ouverture  et la confiscation de cet espoir d’ouverture par les gardiens de la révolution.

Nous suivrons ensuite la période de la guerre Iran-Irak, puis l’adolescence de l’auteur envoyée à Vienne pour ses études, son retour en Iran pour son entrée à l’université et enfin son départ pour la France qui clôt le récit.

Persepolis n’est bien évidemment pas qu’un témoignage sur l’Iran. C’est avant tout l’histoire d’une jeune fille au XXe siècle, de son enfance, son adolescence, de ses aspirations de jeune fille dans un pays intégriste, qui sont les mêmes que toutes les jeunes filles du monde.

Ce livre est un cas à part dans le paysage de la bd française. Il s’agit d’un succès de librairie inattendu (mais mérité) pour une bd issue de l’édition indépendante ce qui a permis à tout le secteur d’acquérir une certaine visibilité chez les libraires et qui a poussé les éditeurs « mainstream » à copier la recette.

Du même auteur, toujours chez l’Association, à lire également :

–       Broderies, où l’on retrouve l’inénarrable personnage de la grand-mère de l’auteur, femme libre au verbe haut. Broderie raconte les heures d’après repas familial chez la grand-mère de Marjane Satrapi quand, une fois la vaisselle expédiée par les femmes, celle-ci s’assoient autour du samovar pour de longues séances de ventilation du cœur car, comme dit la grand-mère sus citée, « parler derrière le dos des autres est la ventilation du cœur… »,

–       Poulet aux prunes (pas lu), biographie du grand-oncle de Marjane Satrapi, musicien qui, parce qu’il n’arrive pas à remplacer son instrument brisé lors d’une dispute conjugale, décide de se laisser mourir.

imgresEnfin une troisième œuvre que je rangerais dans cette catégorie est moins connue mais tout aussi digne d’intérêt. L’histoire d’Une Métamorphose iranienne – qui se déroule encore une fois en Iran, sous le régime actuel – est celle du dessinateur de presse Mana Neyestani. La référence à La Métamorphose de Kafka n’est pas innocente tant ce que l’auteur nous raconte relève d’une logique administrative kafkaïenne, pour une fois ce qualificatif n’est pas usurpé.

La référence à La Métamorphose précisément vient de ce que tout part d’une histoire de cafard. Mana Neyestani travaille dans la presse. Alors que beaucoup de ses connaissances de la presse d’actualité se voient contraintes d’abandonner le métier à cause de la censure, quand elles ne sont pas arrêtées, lui se trouve relativement tranquille comme dessinateur pour le supplément enfant d’un hebdomadaire. Pourtant, à cause d’un dessin dans lequel l’auteur fait discuter son héros avec un cafard qui utilise un mot azéri dans la conversation, sa vie va basculer. Ce mot, interprété comme une insulte raciste, va jeter dans la rue le peuple azéri qui vit au nord du pays, d’origine turque et opprimé par le régime. Il faut un (ou des) responsable(s) à ces émeutes, ce seront donc l’éditeur et le dessinateur par qui le scandale est arrivé, accusés de déstabiliser le régime, sans doute à la solde de l’étranger. Ils seront envoyés en prison le temps (interminable, forcément interminable) de faire la lumière sur cette affaire.

Voilà trois livres autobiographiques chacun avec une voix originale, particulière, essentielle par ce qu’elle nous dit du monde contemporain. Des livres salutaires qui, en plus de nous passionner pour des trajectoires individuelles, invitent à la réflexion sur la condition humaine.

Le témoignage

Je fais une distinction entre ce que j’appelle le témoignage et la biographie/l’autobiographie : si les témoignages sont évidemment à caractère (auto)biographique, le récit n’est pas entièrement centré sur la vie de l’auteur (ou du protagoniste principal dans le cas d’un récit biographique) dans son « environnement naturel » si je puis dire, mais sur les observations de celui-ci dans un environnement qui lui est étranger et dans lequel il se trouve plongé pour un laps de temps défini.

51mXd%2BEtXLL._SL160_De ce type de récit, le canadien Guy Delisle s’est fait une spécialité. Dans Chroniques de Jérusalem il relate une année passée en Israël où il a suivi son épouse, administratrice dans l’ONG Médecins sans frontières. Il gère la vie quotidienne, il s’occupe de ses deux enfants tout juste scolarisés. Delisle « surjoue » un tantinet le candide (d’une part c’est quelqu’un d’informé et de cultivé, et d’autre part il est marié à une administratrice de médecins sans frontière, il ne peut pas être aussi « innocent » qu’il le laisse paraître), mais cette fausse candeur à l’avantage de la légèreté et permet d’aborder une situation pesante avec un peu de distance. C’est aussi la limite de ce point de vue, de ne pouvoir aller plus en profondeur, de rester un peu en surface (si l’on compare notamment à Palestine, de Joe Sacco, mais on ne peut pas vraiment comparer).

Du même auteur :

–       Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003) chez l’Association, où l’auteur livre ses impressions alors qu’il passe quelques mois dans chacun de ces pays (respectivement donc la Chine et la Corée du Nord) pour superviser la sous-traitance de la réalisation d’une série télévisée animée.

–       Chroniques Birmanes chez Delcourt où, comme dans celles de Jérusalem, l’auteur accompagne sa femme en mission pour MSF, pendant une année complète.

Dans le même esprit (que j’ai préféré) on lira Kaboul-Disco de Nicolas Wild. Nicolas Wild est un jeune auteur de bd qui n’a pas vraiment de projet,imgres qui vivote chez un pote en attendant l’inspiration, des jours meilleurs, le lendemain… Bref, il ne sait pas vraiment lui-même, la seule chose de sûre c’est qu’il est raide. En désespoir de cause, il répond à l’annonce d’une agence de communication à Kaboul qui cherche un auteur de bande dessiné. Il part pour arriver là-bas en plein hiver, avec pour mission de réaliser une bd sur la constitution afghane : le pays organise ses premières élections législatives.

Il s’agit pour Nicolas Wild d’une première expérience en tant qu’expatrié, c’est ce qui rend son récit non pas plus authentique ou plus sincère que celui de Delisle dans les Chroniques de Jérusalem, mais sans doute plus attachant, parce qu’avec un regard neuf de toute habitude. Il découvre à la fois le monde des expatriés et l’Afghanistan. D’abord en décalage avec la vie de l’agence qui l’emploie, dirigée par trois personnages hauts en couleurs, il finira par s’y couler au point de prolonger son contrat en acceptant une nouvelle mission.

Du même auteur (pas encore lus) :

–       Kaboul disco T. 2 : comment je ne suis pas devenu opiomane en Afghanistan chez la Boîte à bulle, la suite des aventures de Nicolas Wild, chargé cette fois de contribuer à la campagne de lutte contre l’opium.

Beaucoup de points communs relient Chroniques de Jérusalem et Kaboul disco : narration sous forme de journal – les observations sont égrenées au rythme des jours qui s’écoulent et de “thématiques” formant plus ou moins des chapitres –, un dessin en noir et blanc concentré sur l’essentiel (décors réduits au nécessaire, trait épuré).

Le Photographe d’Emmanuel Guibert, Frédéric Lemercier et Didier Lefèvre que j’ai déjà évoqué ici-même, est lui bien différent, narrativement et icono-graphiquement (même si les Chroniques… et Kaboul Disco sont aussi très différents graphiquement. Il est à la frontière du témoignage tel que je le conçois et du reportage : c’est l’histoire du voyage du photographe Didier Lefèvre en Afghanistan (une fois encore), en mission reportage pour le compte de Médecins Sans Frontières (encore une fois encore). Mais ce n’en est pas tout à fait un parce que ce qui nous est raconté ici ce sont les coulisses, l’expérience de ce photographe pendant la réalisation de son reportage et non le reportage en lui-même, par un savant mélange de bande dessinée et de photos dont un certain nombre sont les chutes de ce travail pour MSF. Voilà encore un témoignage précieux sur un pays somme toute méconnu, en pleine conflit entre l’U.R.S.S et les moudjahidins.

imgres

Le Photographe allie la puissance d’une œuvre qui laisse des traces à un travail tout à fait singulier sur la narration, un mélange d’images inédit qui donne une couleur particulière à ce récit. Un travail que Guibert continue aujourd’hui avec Alain Keler, un autre photojournaliste (Didier Lefèvre étant malheureusement décédé) publié dans la revue XXI puis maintenant en livre, pour un reportage sur les Roms d’Europe.

Après ce petit tour d’horizon, faisons maintenant fi des catégories pour quelques autres pistes de lectures intéressantes, tant narrativement que graphiquement.

  • La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, chez l’Association, le récit de guerre d’Alan Cope, un Américain auquel l’auteur s’est lié d’amitié et qui a décidé de mettre son histoire en livre tellement Alan est un formidable conteur. Il y raconte comment en traversant l’Europe comme soldat dans les dernières années il est pourtant resté loin des combats. Suivi de L’Enfance d’Alan (pas encore lu) sorti en septembre dernier.
  • Une jeunesse Soviétique, de Nicolaï Maslov chez denoël Graphic, qui, comme son titre l’indique, raconte la jeunesse de l’auteur en Union Soviétique où pour survivre il s’engage dans l’armée, et se retrouve en Sibérie parce que, en U.R.S.S, tout passe toujours par la Sibérie. Un album graphiquement original, uniquement dessiné au crayon. Nicolaï Maslov poursuivra ce travail avec un second livre , sous forme de “nouvelles” : Les Fils d’Octobre. Puis il entamera un travail sur l’histoire de la Sibérie avec Il était une fois la Sibérie chez Actes Sud BD (pas lu).
  • Les Mauvaises gens, d’Etienne Davodeau, chez Delcourt, où l’auteur demande à ses parents de lui raconter leurs années de syndicalistes dans une région où l’industrie est dominée par la bourgeoisie catholique paternaliste,
  • Rural !, d’Etienne Davodeau chez Delcourt, encore. Enquête sur les répercussions d’un projet d’autoroute sur la vie de gens vivant sur son tracé : un couple ayant retapé un corps de ferme pour y habiter et trois agriculteur ayant fait le pari du bio. Je ne l’ai pas lu mais pour bien connaître le travail de cet auteur, si le sujet vous intéresse, je vous recommande le livre.
  • Un Homme est mort, de Kriss et Etienne Davodeau chez Futuropolis, le récit de la couverture d’un drame (la mort d’un homme) suite à l’intervention de la police lors d’une grève générale à Brest dans les années 50, drame couvert par le documentariste René Vautier.
  • Working, collectif, dirigé par Paul Buhle, chez çà et là, dont j’ai déjà parlé ici. L’adaptation en bd du travail de Studs Terkel, journaliste radio américain ayant réalisé la première enquête de grande envergure sur les conditions de travail aux Etats-Unis dans les années 50 jusqu’aux années 70, à travers les portraits de différents travailleurs, de l’ouvrier automobile à la prostituée en passant par les saisonniers agricoles de Californie.

Et puis puisqu’il faut bien sortir des cases et ne pas s’enfermer dans des catégories, voici des albums ne relevant pas de la bd du réel puisque de fiction, mais qui aide à la compréhension du monde.

  • La série des Ernie Pike d’Hugo Pratt et Héctor Oesterheld, chez Casterman pour les dernières éditions, courts récits de fiction d’épisodes de la seconde guerre mondiale, basés sur la figure du reporter Ernest Pyle.)
  • Là où vont nos pères de Shaun Tan chez Dargaud, un magnifique album muet qui, dans un monde fantasmagorique au fil de vignettes sépia qui semblent tout droit sorties d’un vieil album photo nous raconte l’histoire de d’un immigrant, et à travers lui celle de tous les immigrés économiques dans un pays dont ils ne connaissent rien.
  • Notes pour une histoire de guerre, de Gipi chez Actes Sud BD, ou l’errance de deux adolescents dans un pays en guerre qui pourrait être n’importe où. Un excellent livre.

[1] Cela enferme un peu les œuvres que de les ranger dans des cases, mais que voulez-vous, on ne se refait pas : j’ai la passion des listes et des catégories, ça m’aide à organiser le monde. Cela n’empêche pas d’exploser les cases pour les réarranger autrement dès que l’envie s’en fait sentir.

22/02/2013

Un diamant dans la boue

Filed under: Coup de chapeau !,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:38
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51om9YYSUvL._SL500_AA300_Les plus anciens lecteurs de ce blog se souviennent peut-être qu’un commentateur un jour ici a attiré mon attention sur le billet d’un avocat blogueur. Ce lecteur, c’était Mussipont. L’avocat, Maître Mô. J’ai oublié de quelle histoire judiciaire il s’agissait. Qu’importe, si chacune est singulière, toutes ont en commun de nous emmener au coeur de l’humain, là où Dostoievski apercevait à la fois la plus terrible noirceur et la plus belle des lumières, comme il le raconta au retour de son séjour au bagne de Sibérie. A l’époque, j’ai relayé l’information de Mussipont, Eolas est tombé dessus par hasard et Internet a fait son oeuvre, propulsant Maître Mô vers une célébrité méritée.

L’avocat-blogueur a sorti un recueil de ses billets à la Table Ronde en 2011. Parmi les multiples tâches essentielles ou accessoires que l’on note mentalement d’exécuter dans une journée, il y avait celle-ci qui me taraude depuis plus d’un an : signaler la parution du livre. Lorsque j’ai enfin trouvé le temps, il était trop tard, l’actualité avait repris sa course folle. Mais en lisant la chronique de Daniel Schneidermann chez @si ce matin, je me suis souvenue aussi que j’avais noté d’aller voir la dernière chronique de Maître Mô signalée par Eolas. L’ennui avec la malbouffe médiatique ce n’est pas seulement qu’elle est toxique en soi, c’est qu’elle parvient à vous détourner de l’essentiel. Un peu plus et je loupais cela ! Daniel a raison de signaler ce texte en contrepoint des errances sur DSK dont nous discutions hier. L’effet de contraste est sidérant entre les guignoleries médiatiques orchestrées par des spécialistes du marketing décérébrés pour distraire et surtout remplir les poches des maquereaux de la culture et ce récit-là qui arrache un diamant de la boue dans laquelle les autres se noient. Alors je vous y renvoie, histoire d’ajouter un tout petit maillon à la chaine de l’intelligence.

Et au passage, je répare mon défaut de 2011 en signalant la sortie du recueil en poche. Puisse-t-il écraser d’un succès mérité tous les produits toxiques dont l’édition nous inonde…Voilà, il y a les porcs fabriqués par le marketing pour titiller notre goût réel ou supposé de la fange, du scandale et du sexe graveleux. Et puis il y a aussi des livres qui ne font pas la Une des newsmagazines mais qui valent infiniment mieux. Raison de plus pour que je joue les discrètes caisses de résonance d’@si en ces lieux. Cela ne suffira sans doute pas à faire autant de bruit sur un bon livre que d’autres en font sur un dérapage, mais qui sait ? Il n’est jamais trop tard pour partir à la reconquête, millimètre par millimètre, du terrain investi par la bêtise et la vulgarité. J’invite tous les blogueurs et les internautes qui me lisent à y ajouter leur maillon. C’est la réponse la plus utile que l’on puisse apporter, me semble-t-il, à l’indignation et à la colère dont nous sommes légitimement saisis face aux errances du système…

11/11/2012

L’écriture est un chant de l’âme

Filed under: Réflexions libres,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:21

On m’a demandé cette semaine d’intervenir dans un cours de Master en communication juridique au Panthéon, pour expliquer mon métier, la différence entre le blog et le journalisme, l’écriture. Vastes sujets ! Parlons donc un peu d’écriture puisqu’on me pose souvent la question : comment ça marche ? C’est moins en tant qu’auteur que je livre ici quelques réflexions décousues – dieu me préserve de tant de vanité – que de lectrice passionnée depuis toujours.

L’écriture est un don, au sens d’un talent inné. Un don que l’on reçoit, ou plus modestement, une légère prédisposition qu’il faut travailler sans cesse. De sorte que c’est souvent une souffrance. A en croire Cioran, qui a très vite abandonné le roumain, sa langue natale, pour s’exprimer en français,   l’exercice serait même particulièrement douloureux dans notre langue : « Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaires pour écrire une phrase tant soit peu correcte dans cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à mon gré ! » (in Histoire et Utopie). Mais c’est également une gourmandise. Pour écrire, il faut aimer les mots. Il faut aussi cultiver cette passion qu’à mon sens Balzac a porté au sommet : celle d’exprimer au plus juste ce que l’on veut décrire. Quel orfèvre par exemple quand il peint au début de La Peau de chagrin l’arrivée du héros du roman dans un cercle de jeu du Palais Royal. Nous sommes en pleine journée, le jeune homme pauvre et désespéré qui entre dans la salle a décidé de jouer sa dernière pièce d’or, autrement dit sa vie. S’il perd, il ira se noyer dans la Seine. Et Balzac de décrire les réactions des joueurs qui ressentent immédiatement que ce garçon là n’est pas venu comme eux se livrer à son vice, mais interroger son destin. Tout le monde s’interrompt et l’observe   :

« Ne faut-il pas être bien faible pour obtenir de la pitié, bien triste pour exciter une sympathie ou d’un bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes, dans cette salle où les douleurs doivent être muettes, ou la misère est gaie et le désespoir décent ? « .

Quelle finesse de regard et quelle  délicatesse de plume !

L’écriture est un don au sens d’une capacité à donner. En particulier dans le journalisme de presse écrite où le métier consiste ni plus ni moins à livrer ce que l’on a découvert à un public. Je me souviens d’une amie il y a fort longtemps qui venait de rater pour la troisième fois son bac, et avait notamment récolté une note catastrophique à l’épreuve de philosophie. « Mais pourtant tu aimes la philo ? » l’interrogeai-je lors d’un dîner. « Oui, mais ce que je sais est à moi, je ne veux pas le donner » me répondit-elle. J’en suis restée ébahie. Elle ne voulait pas restituer ce qu’on lui avait appris ! Et ce refus était si puissant chez elle qu’elle préférait au fond décrocher une mauvaise note que d’écrire ce qu’elle savait. Nous nous sommes perdues de vue, mais je gage – et j’espère – qu’elle n’est pas devenue journaliste.

L’écriture enfin est musique.  « De la musique avant toute chose et pour cela préfère l’impair » conseillait Verlaine. Tout le charme de Balzac est à mes yeux contenu dans le rythme de valse auquel il était si attaché. Tenez, par exemple : « On a bien raison de dire qu’il n’y a rien de plus beau que frégate à voile, cheval au galop et femme qui danse ». A contrario, comme Kléber Haedens a raison dans son Anthologie de la littérature française, quand il décrit la peine infinie que se donnait Flaubert pour écrire, jusqu’à crier ses phrases dans un gueuloir pour s’assurer de leur musicalité, avant de conclure, assassin :  « Mais rien à faire, Flaubert n’est pas musicien ». Evidemment, le plus grand musicien du 20ème siècle, c’est Céline. Plusieurs comédiens ont tenté de le lire à haute voix. Georges Wilson, par exemple,  le déclame sur un ton à la Gabin récitant du Audiard. Ce n’est pas idiot dans la mesure où justement Audiard a été très fortement influencé par Céline. Surtout, la violence du propos célinien, son rythme haché peuvent donner  le sentiment qu’il y a chez cette homme-là du Ventura dans les Tontons flingueurs. A tort. En réalité, le seul comédien qui ait compris Céline à mon sens, c’est Fabrice Luchini. Il ne « gueule » pas Céline, il le susurre, comme Céline lui-même susurrait ses réponses aux interviews, vicieusement, baladant son interlocuteur, jouant au choix et avec un génie drôlatique extrême la victime ou l’imbécile profond.

Si l’écriture est musique, c’est que la pensée est elle-même musique, tout comme la vie. De sorte que celui qui la décrit va percevoir cette musique et l’accorder à sa propre musicalité intérieure pour en faire jaillir une expression plus moins réussie d’un événement ou d’un sentiment. C’est à mon sens de cette rencontre que nait le récit singulier, de sorte que plusieurs personnes peuvent assister à la même scène et décrire les choses de façon radicalement différente, y compris dans le journalisme, pourtant enjoint d’être l’esclave dévoué de l’objectivité. Un confrère de la presse audivisuelle me confiait un jour qu’il avait du mal à trouver la première phrase du livre qu’il voulait écrire sur un événement d’actualité le touchant de très près. Ah, la première phrase ! Quel écrivain en herbe n’a pas rêvé d’être l’auteur du célèbre « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Marcel Proust. Dans son roman Firmin, l’écrivain américain contemporain Sam Savage livre des observations très drôles et très justes sur le sujet. Extrait :

« J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’histoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis ne matière d’amorce on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Fox : « Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre ». J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox Fox, lui c’était un grand. Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, jamais je n’ai livré combat aussi viril – oui, viril, c’est le mot ! – que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentais cette première phrase comme une sorte d’utérus fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du génie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur ! C’est tout le contraire qui arriva. »

Notons au passage le talent de l’auteur qui se joue de son lecteur en évoquant sous les traits de l’échec ce qui me parait personnellement une jolie réussite …Le paragraphe que je cite correspond en effet aux toutes premières lignes du roman. Facétieuse première phrase que celle qui s’interroge sur l’art…de la première phrase !

Mais alors, qu’avez-vous répondu ? s’impatienteront quelques lecteurs plus attentifs que moi au fil de mon discours…« Ne cherchez pas la première phrase, elle n’existe pas. Laissez monter en vous la musique de ce que vous voulez exprimer, oubliez les mots, avant eux, bien avant, il y a l’émotion. Alors et alors seulement, la première phrase jaillira, et elle sera juste et belle ».

Ecrire, c’est un peu comme les autres disciplines artistiques, c’est aussi une question de regard. Il faut savoir choisir dans une scène ou un événement ce qui est notable, écarter le reste, et jouer des mots autant que des silences. Joseph Kessel a couvert pour France Soir le procès Pétain. Dans l’un de ses articles, il s’appesantit sur le képi lauré du maréchal posé sur la petite table près de lui dans la salle d’audience. Ce képi qui a coiffé un grand homme de la guerre de 14-18 et qui accompagne le militaire déshonoré deux décennies plus tard devant ses juges est en effet le personnage principal du procès, le noeud du drame qui se joue dans le prétoire. Voilà pour le choix. Passons au silence. A ce sujet, j’en ai déjà parlé ici mais je le cite de nouveau parce qu’il me bouleverse. Il s’agit d’un extrait des reportages d’Albert Londres au bagne de Cayenne, ceux-là même dont la force et l’intelligence ont entraîné la fermeture de cet enfer (ah ! le pouvoir des mots, quand ils sont bien utilisés !) :

« Il ne nous restait qu’une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur le lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.

– C’est un arabe ? demande le Pasteur.

– Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.

– Eh bien ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé. 

– Lève ton voile un peu mon ami, que je regarde.

Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ? »

 

Quelle puissance d’évocation dans ce silence sur la description de ce visage dévasté par la lèpre. Quel talent que celui de se taire à temps…

06/11/2012

Qui n’a pas lu Zoé Shepard ?

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:22
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On me dit qu’il y a encore des gens qui n’ont pas lu Absolument dé-bor-dée de Zoé Shepard. Notez, absorbée par quelques tracas mineurs d’ordre privé en 2010 lors de sa sortie, je l’avais manqué. Erreur réparée pour mon plus grand bonheur dimanche après-midi !

Il vient de sortir en poche, par conséquent vous n’avez plus aucune excuse pour passer à côté, l’effleurer d’une main hésitante, et renoncer, on ne sait trop pour quelle raison, à faire cette acquisition de choix. Surtout que par un mois de novembre qui promet d’être aussi pluvieux que le précédent, les occasions de rire doivent être saisies au vol et sans délai. Les plus anciens lecteurs de ce blog se souviennent sans doute du lien dans ma blogroll vers  « Eloge de la pipeautique » où l’auteur racontait jour après jour  ses premiers pas d’administratrice territoriale dans une collectivité. On y découvrait The Boss, sa fidèle secrétaire surnommée Coconne, le Don (le maire), Simplet, membre éminent du gang des chiottards (le cabinet du maire) et autres personnages savoureux. Eh bien Absolument dé-bor-dée, c’est la compilation de ces inoubliables billets étincelants d’humour, décapants d’insolence, impertinents en diable.

Pour vous mettre en bouche, un extrait pris au hasard (vous l’ouvrez à n’importe quelle page et vous hurlez de rire, donc non, je n’ai pas pris la bonne feuille qui vous inciterait à verser une obole de 7,20 euros au marchand pour vous apercevoir que vous auriez pu vous contenter de lire ce tout petit billet):

Zoé Shepard raconte l’arrivée dans le service d’un stagiaire surnommé Bizut. Elle vient de l’inviter à entrer dans son bureau et, forcément, ça se passe mal, comme tout le reste dans cette collectivité :

« Je vois la poignée s’abaisser convulsivement plusieurs fois sans que rien ne se passe.

– Il y a un problème ?

– je n’arrive pas à ouvrir la porte m’informe-t-il de l’autre côté.

S’il n’y arrive vraiment pas, deux conclusions s’imposent : il a le parfait profil pour travailler dans le service ; il va rapidement devenir chef. Ne pas réussir à ouvrir une porte, même Coconne ne me l’avait jamais faite. Je pose la pile de dossiers par terre, vais ouvrir la porte et m’écarte pour laisser passer un Bizut écarlate. Joignant le geste à la parole, j’explique doctement : pour ouvrir une porte je vous suggère une méthode qui nous vient d’Indonésie. Il suffit de mettre la main sur la poignée et hop, d’un coup sec, vous abaissez la poignée et vous poussez la porte.

– C’est vraiment indonésien ?

– Non, ouvrir une porte c’est international…quoique, au Japon c’est un peu différent, les portes coulissent.

– Comme les rideaux métalliques des boutiques ?

– Non elles coulissent horizontalement pas verticalement. Comme dans les films d’Ozu par exemple.

– O-quoi ?

– Ozu… Le gout du riz au thé vert, Crépuscule à Tokyo…

Le Bizut me regarde, les yeux emplis de détresse et je précise  :

– Elles coulissent comme dans une ancienne pub pour le déodorant Obao

– Ah oui ! Je me souviens ! s’exclame-t-il rasséréné que nous ayons enfin une référence commune ».

Le plus drôle dans cette histoire, c’est que l’auteur a eu beau changer les noms, les lieux, et faire tout ce qui était possible pour anonymiser le livre, certains fonctionnaires se sont reconnus et n’ont pas hésité à la dénoncer. C’est dire si le récit est l’exact reflet de la réalité…Cela lui a valu 4 mois d’exclusion ferme et six mois avec sursis. Que les fonctionnaires qui me liraient se rassurent, il me semble que le privé n’a rien à envier au népotisme et à la glandouille généralisée qu’on nous décrit ici….En tout cas, j’en aurais autant à raconter sur mon quotidien. Ceux qui la connaissent déjà seront ravis d’apprendre que Zoé Shepard vient tout juste de publier son second livre : Ta carrière est Fi-Nie.

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