La Plume d'Aliocha

17/09/2008

Crise des subprimes : la presse économique en question ?

Filed under: mea culpa — laplumedaliocha @ 09:52

Un coup d’oeil sur Boursorama m’apprend que le CAC 40 amorce un rebond à la suite du sauvetage d’AIG. Mais pour combien de temps ? La crise n’est pas soldée. Elle a déjà fait bien du dégât depuis l’été 2007. Elle en fera encore.  Une terrible question rôde dans mon esprit : et si la presse économique avait manqué à ses obligations ? Et si nous, journalistes spécialisés étions coupables de n’avoir pas suffisamment dénoncé les errances du système ?  

Ce que nous savions

Aux lecteurs qui se demanderaient si nous savions que cette crise allait survenir, la réponse est non. Nous ne savions pas que les crédits hypothécaires américains allaient, par un effet de domino, engloutir la finance mondiale dans leur naufrage.  Nous ne pouvions pas le savoir. Pour une raison simple : elle a pris de court les professionnels eux-mêmes, banquiers, économistes, régulateurs etc.  Mais il y a une chose en revanche que les journalistes économiques savaient, et depuis longtemps. C’est que la finance était en train de devenir folle. En se déconnectant de l’économie qu’elle est censée servir pour se mettre à fonctionner de manière autonome, elle a versé dans la spéculation pure. Et l’immense édifice, bâti sur du sable, voire du vent, ne pouvait que s’effondrer. Quand une entreprise est rachetée 4 fois de suite par des fonds différents qui s’offrent à chaque fois une belle culbute financière via le mécanisme dit du « LBO » (pour leverage buy-out : un rachat de société par endettement), on se dit que quelque chose ne va pas. Quand les jeunes loups de la finance qui pilotent ces opération touchent des millions d’euros de bénéfice alors qu’ils n’ont rien créé, ni richesse économique, ni emplois, on se dit que ça ne peut pas durer très longtemps. Voilà, ça nous le savions, c’était un peu maigre, mais nous le savions. Ce qui pose une autre question.

L’a-t-on assez dit ?

Voilà une question délicate qui nécessite d’expliquer comment fonctionne la presse économique. La plupart des journalistes sont des spécialistes des matières qu’ils traitent. Certains simplement diplômés d’économie, d’autres anciens traders, auditeurs, contrôleurs de gestion, bref, on ne s’improvise pas journaliste économique, il faut une formation spécifique et parfois même une expérience professionnelle. Et pour cause, l’économie et la finance ont atteint de tels seuils de complexité  qu’il faut nécessairement des spécialistes pour en parler. D’ailleurs, cette presse là est rarement accusée d’incompétence, elle est même plutôt respectée. Là où le bât blesse, c’est sur le plan de l’indépendance. Vous vous souvenez de la vente de La Tribune il y a quelques mois par Bernard Arnault qui avait décidé de racheter Les Echos ? Les journalistes ont tenté alors d’attirer l’attention sur les dangers pour un journal économique d’appartenir à un groupe industriel, qui plus est de cette dimension. Sans succès. Dommage, car la question était d’importance : peut-on admettre qu’un journal économique soit détenu par l’un des plus puissants groupes français, peut-on affirmer que cela ne nuira pas à son indépendance ?  Mais l’actionnaire principal est loin d’être la seule menace qui pèse sur l’indépendance d’un journal économique. Un journal vit aussi de publicité. Or, qui fait de la publicité dans les pages des titres économiques ? Les acteurs dont cette presse a vocation à parler.  Il y a en a encore une autre menace. Un journal économique peut-il prendre le risque de se fâcher avec les principaux acteurs de son secteur d’intervention ?  Si l’on veut de l’information, il faut entretenir de bons rapports avec ceux dont on est amené à parler. Sinon, ils ne disent rien, ou vont s’exprimer ailleurs. Prendre le risque de la critique n’est pas aisé, il faut être sûr de soi, courageux et techniquement irréprochable. 

Indépendance intellectuelle ?

La question de l’indépendance économique se double de celle de l’indépendance intellectuelle. Au fond, c’est peut-être là que se situe le coeur du problème. Face à l’incroyable complexité des sujets que l’on traite, notre degré de compréhension se limite bien souvent à la théorie. Ce qui nous oblige à faire confiance aux spécialistes ultra-diplômés auxquels nous nous adressons. Et le recoupement de l’information me direz-vous ? Oui, mais auprès de qui ? Quelle banque nous dira que le produit concurrent est trop complexe alors qu’elle prépare le même ? Quel fond s’indignera du comportement prédateur de son voisin alors qu’il s’apprête à déchiqueter lui-même une entreprise ? Restent les économistes. Mais vous connaissez la définition qu’en donnait Pierre Desproges :  un économiste, c’est un expert qui saura vous expliquer demain pourquoi ce qu’il avait prédit hier ne s’est pas produit ajourd’hui. En cas de difficultés, ils se séparent en deux groupes, les pessimistes qui annoncent les pires catastrophes et les optimistes qui rassurent tout le monde. Dans ces conditions, que peut-on faire de mieux que de relayer les deux théories? Ce qui n’avance pas à grand chose, nous sommes d’accord. En réalité, le monde financier n’a pas de vrai contre-pouvoir. Tout au plus des gardes-fous. Il y a bien en effet les autorités boursières et les régulateurs du secteur banque-assurance qui tentent d’encadrer ces activités, mais les acteurs qu’ils surveillent sont puissants, habiles à surmonter les obstacles réglementaires et puis ils ont un argument de poids : « n’entravez pas nos activités, répètent-ils à l’envie, vous risquez de nuire à notre développement, de freiner notre créativité, d’entraver notre compétitivité ». C’est ainsi que ces autorités passent leur temps à arbitrer entre la sécurité du système et sa compétitivité. Quant aux politiques, ils commencent seulement à se dire qu’ils doivent se mêler de tout cela. Gageons que dès qu’ils auront remis de l’ordre et seront passés à d’autres sujets, tout recommencera. 

Mais, me direz-vous, quel rapport avec la crise des subprimes et le rôle de la presse économique ? C’est que nous avons répété, avec conviction, qu’un produit financier complexe n’était pas forcément dangereux, c’est que nous avons cru que le système bancaire était infaillible. Songez donc, les génies de la mathématique financière que nous avions en face de nous ne pouvaient pas se tromper, pas plus que les polytechniciens et les énarques qui occupent les postes clefs. C’est que nous avons pensé que le système financier mondial était sous contrôle. Et pour cause, vous n’imaginez pas l’avalanche réglementaire qui se déverse tous les jours sur le monde économique et financier, principalement en provenance de Bruxelles. Les acteurs de marché avaient beau jeu d’attirer notre attention sur ce phénomène et de crier à l’étouffement administratif ! Fumisterie. On sait aujourd’hui que c’est l’absence de réglementation d’une partie du secteur du crédit aux Etats-Unis qui a permis ce gigantesque dérapage.  La sophistication du système nous a impressionnés et débordés comme elle a débordé ceux qui l’ont élaboré et en ont joué. Du coup, nous avons fait taire la petite voix qui nous disait que quelque chose clochait, par manque d’assurance et d’indépendance.

 

Faut-il boycotter la presse économique ?

Non bien sûr. Mais il faut en la lisant, garder présent à l’esprit que son indépendance est toute relative. Techniquement, elle est de haut niveau. Mais elle est moins un témoin objectif et critique du système qu’une émanation de ce système. Aujourd’hui que tout va mal, elle se complaît dans la description et l’analyse de la crise. Les mastodontes qui l’impressionnaient tant sont à terre, on peut les achever sans risque. Quand les marchés repartiront à la hausse, elle se félicitera avec les acteurs financiers d’assister à la fin de la tourmente. Je gage qu’elle ne verra pas venir la prochaine crise. Ce qu’on ne saurait vraiment lui reprocher. En revanche, n’est-il pas temps de tirer les leçons des subprimes et de relativiser sérieusement la crédibilité des acteurs de l’économie et de la finance ? De prendre ses distances et de développer un peu d’esprit critique ? Je crois que si.

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