La Plume d'Aliocha

13/05/2014

Hexagones veut réinventer le journalisme

Filed under: Invités,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 17:44

20140512_173416Un nouveau site de presse en ligne est sur le point de naître dans le paysage français : Hexagones. Le titre se définit ainsi : « Hexagones est un site d’information national implanté en régions, payant et sans publicité. Hexagones propose de l’investigation, des enquêtes et des reportages aux citoyens pour révéler la France telle qu’elle est, et mieux décrypter les enjeux à venir ». Les fondateurs ont réuni un capital de départ mais aussi fait appel au financement participatif des internautes (crowdfunding) via le site KissKissBankBank, essentiellement pour fédérer une communauté de lecteurs autour du projet. Ils ont déjà récolté 4000 euros soit près d’un tiers de leur objectif. L’idée est née en 2007 d’une rencontre entre plusieurs journalistes, puis elle a été mise en stand by en raison de la crise et elle vient de redémarrer sous l’impulsion de Thierry Gadault. Thierry Lévêque (en photo ci-contre), ancien journaliste police justice chez Reuters, aujourd’hui indépendant fait partie de l’aventure. Il nous explique l’esprit de ce projet.

Le projet Hexagones réunit combien de personnes?

Nous sommes aujourd’hui une vingtaine de journalistes dans toute la France ainsi que des webmasters. Hexagones fonctionne pour l’instant sous la forme d’un réseau de journalistes indépendants. C’est un média que nous souhaitons nourrir de nos contacts, de nos idées, pour le construire tout en continuant nos activités professionnelles en parallèle. Il n’y a pas de salariés et surtout pas de chefferie. Nous sommes tous des journalistes old school aguerris et nous avons vu les ravages occasionnés par le modèle autoritaire consistant pour une poignée de directeurs de presse et de rédacteurs en chef à dicter d’en haut l’agenda médiatique, c’est-à-dire les sujets que les journalistes doivent traiter et que les lecteurs doivent lire. Notre ambition est d’ouvrir les portes et les fenêtres de la vieille citadelle de la presse pour associer le public à l’information.

Les pure players du web se répartissent en deux catégories. Mediapart, Arrêt sur images ont opté pour le payant. Slate, Atlantico, Rue 89, le Huffington Post misent sur la gratuité. Quel est le modèle économique d’Hexagones ?

Nous avons opté pour un modèle payant sans publicité. L’abonnement coute 5 euros par mois, sachant que ceux qui le souhaitent peuvent donner plus pour nous soutenir. Les personnes qui acceptent de participer au lancement d’Hexagones via l’opération de crowdfunding auront droit à une durée d’abonnement équivalente au montant versé.

Hexagones est un projet purement web ou bien comporte-t-il un volet papier ?

Je ne sais pas qui se rend encore le matin à l’aube au kiosque pour acheter un journal qui lui parle de ce qui est arrivé la veille, en tout cas pas moi ! Ce modèle est fini et je ne serais pas surpris qu’on assiste à son effondrement brutal. En revanche, il suffit d’observer autour de soi dans la rue, le métro, les magasins, au bureau, chez soi pour constater que tout le monde a son téléphone à la main. Il est évident que face à cette soif de connexion, il y a des places à prendre, des modèles à inventer dans le traitement de l’information. Hexagones est une aventure risquée, nous en sommes tous conscients, mais on ne pouvait pas laisser passer le train. Evidemment, nous aurions préféré avoir des investisseurs, un capital de départ de plusieurs millions comme Médiapart, une structure, des salariés…. Plutôt que d’attendre en vain, il nous paraît préférable à nous journalistes de nous prendre par la main pour réinventer la manière d’exercer notre métier. L’intérêt du web, c’est que les investissements sont beaucoup moins lourds que pour lancer une publication papier. C’est une chance formidable. Et puis nous avons un public potentiel sur la planète entière, c’est aussi une opportunité formidable. La seule limite c’est la langue.

Qu’allez-vous proposer aux lecteurs ?

Avant tout, il y a à la base de notre démarche, un état d’esprit, une conviction il faut rompre avec le traitement de l’information actuel. Nous pensons qu’on arrive au bout de la non-information qui tourne en boucle. Par exemple la polémique sur le fait que Christiane Taubira n’a pas chanté la Marseillaise. Un politique la lance, la ministre se défend, on fait réagir d’autres politiques, et le résultat, c’est que ce fait qui n’intéresse absolument personne occupe tous le temps d’antenne des chaines d’information et toute l’actualité ou presque sur Internet. Les sondages nous montrent que les français se désintéressent de la politique et on pense vraiment qu’en leur servant de la sous-politique on va les mobiliser ? Et le pire, c’est que l’agenda politique finit par se caler sur la roue infernale médiatique qui commande d’organiser des événements sans aucune consistance, simplement pour obtenir une visibilité médiatique. Nous pensons qu’il y a une vraie demande pour une information approfondie, via des articles longs, réfléchis, rédigés avec recul. Il y aura donc du magazine, des reportages et de l’investigation, à Paris, dans les régions car l’une de nos convictions est qu’il faut lutter contre le parisiannisme et à l’international.

L’intérêt de votre projet est aussi sa faiblesse potentielle, on comprend à vous entendre que c’est un rêve de journalistes. Or, les éditeurs de presse disent depuis toujours que les rêves des journalistes ne sont pas rentables. Et il faut croire en effet que la malbouffe médiatique attire le clic…

Peut-être, mais je suis convaincu qu’à côté de ce modèle, il existe une demande pour une autre information. La preuve, les fondateurs de XXI qui à l’ère de l’immédiateté, du court et du gratuit ont lancé un trimestriel papier de grands reportages qui tire à 40 000 exemplaires ! Personne n’aurait misé sur un tel projet à l’ère numérique et pourtant…Idem pour Mediapart qui jouit d’un grand succès avec un site payant et sans publicité. Notre époque est très difficilement lisible, même les sociologues, les philosophes et les économistes s’y perdent. D’où la nécessité pour notre profession d’observer et de rendre compte des événements pour tenter de tirer le fil et d’en saisir le sens profond. J’ai réalisé il y a peu de temps un reportage sur l’électroménager intelligent pour Sud-Ouest. Au départ, le sujet ne m’enchantait pas et puis en creusant, je me suis aperçu que le frigidaire numérique évite le gaspillage alimentaire ; or ce gaspillage représente 500 milliards chaque année dans le monde. De même le lave-linge électronique permet d’éviter de gâcher de l’eau. Sans compter les économies d’électricité. Derrière ces apparents gadgets censés nous faciliter la vie, il y a des enjeux colossaux qui touchent tout simplement l’avenir de l’humanité ! Je suis certain que des articles qui prennent le temps d’observer et de comprendre trouveront un public. De toute façon, nous n’avons pas le choix, il faut arrêter cette course folle des médias, mais aussi de chacun d’entre nous et prendre le temps de lire, réfléchir, penser.

Quand aura lieu le lancement ?

D’ici quelques semaines. Nous avons déjà plusieurs articles de fond qui sont prêts à être mis en ligne. Par exemple, j’ai réalisé un reportage sur le quartier juif de Budapest. Hanté par le génocide juif qui y a fait 600 000 morts, ce quartier est aujourd’hui la capitale de la « picole » dans les fameux comkosma, littéralement les bistrots de ruine. J’ai aussi fait un reportage sur la prostitution chinoise à Paris et un autre sur le départ massif des juges à la retraite. Une consoeur signe un reportage sur l’Afrique du Sud, nous avons aussi une interview assez cash d’un responsable de l’UMP ou encore un article sur la Banque de France. Bref, des sujets variés, mais toujours creusés.

 

Pour lire une présentation détaillée du projet et devenir membre de la communauté, c’est par ici. Nous avons réalisé cet entretien lundi en fin de journée, il y avait 4 000 euros de collectés, le lendemain à la même heure 5 000. Bravo et longue vie à Hexagones !

 

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02/04/2013

La bande dessinée du réel

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:29
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Par Gwynplaine

Il y a un moment  déjà que je veux faire ce billet sur le reportage en bande dessinée et plus largement sur ce que d’aucuns appellent “la bande dessinée du réel” et que je nommerais par conséquent ainsi, faute d’un meilleur terme. Il existe toute une production en bande dessinée à laquelle on peut accoler cette expression, une production qui, sans relever spécifiquement d’un même genre, s’attache à des récits ayant au moins un point en commun : ils ont pour matière première le réel. La belle affaire me direz-vous, c’est là la matière première de toute littérature ! Certes, mais la particularité des albums dont je veux parler ici c’est que ce sont des récits non fictionnels, qu’ils soient reportages, (auto)biographies ou témoignages.

Les lecteurs les plus anciens de ce blog – ou ceux des plus récents qui ont remonté le fil du temps – me connaissent pour avoir commis par le passé quelques billets (ici,, et puis  ou encore ici, sans oublier celui-ci et le tout premier de la série)  principalement sur la bande dessinée, et contribué par là à l’animation du salon littéraire. Pour les autres sachez que, fidèle de la première heure, commentateur régulier (si ce n’est pertinent) en son temps, et passionné de bd en ce qu’elle est pour moi une composante unique des arts narratifs (bd/littérature/cinéma) ayant encore beaucoup à explorer formellement (sans doute plus que les deux autres), j’aime à poser et partager mes idées sur le sujet, ce que me permet l’écriture de ces billets. Aliocha m’a fait l’amitié de publier les quelques-uns que j’ai pu lui soumettre jusqu’ici, je l’en remercie une fois de plus.

Pour finir avec cette introduction, la plupart des albums dont j’ai parlé ici présentaient pour moi un intérêt en lien avec les préoccupations de ce lieu : le journalisme et les formes différentes qu’il peut revêtir. En cela ils appartiennent aux types d’ouvrages dont je veux parler ici sous forme de petite bibliographie sélective commentée.

La bd du réel peut selon moi  se concevoir en trois catégories[1] distinctes mais poreuses : on peut discuter de la place de chaque livre dans l’une ou l’autre, la vérité étant que chacun possède un peu des ingrédients qui me servent à distinguer lesdites catégories entre elles.

Je commencerai par celle qui intéresse le plus ce blog.

Le reportage

Il n’aura pas échappé à ceux d’entre vous qui suivent un peu l’actualité éditoriale foisonnante de la bd qu’il sort de plus en plus de bd reportage : le genre connaît un succès certain, à tel point qu’une revue comme XXI en a fait l’une des composantes.

Parmi toute cette production je voudrais attirer votre attention sur deux livres lus récemment qui donnent toute sa dimension au genre

imgresLe premier est Palestine de Joe Sacco. Intéressant à plus d’un titre, il l’est notamment parce qu’il s’agit d’un des premiers exercices du genre.

Si le reportage écrit est journalistiquement parlant bien identifié, sa transposition sur le support bande dessinée pose quelques questions : est-ce encore du journalisme ? que devient la notion essentielle bien que discutée d’objectivité journalistique ? quelle objectivité quand un dessin – bien plus à mon avis que le style « littéraire », qu’on peut rendre à une certaine neutralité factuelle – quand un dessin, disais-je, porte en lui l’empreinte de son auteur, quand il est déjà par là même un commentaire sur le monde, un point de vue ?

Palestine de Joe Sacco est un élément de réponse. Avec ce livre Joe Sacco est peu ou prou « l‘inventeur » de la bd reportage. L’édition de Rackham, la deuxième en langue française, propose une introduction passionnante (qu’on peut lire ici) de la main de l’auteur dans laquelle il explique son travail sur ce livre, sa vision de ce qu’est le bd journalisme – concept sur lequel il n’avait pas réfléchit alors qu’il se lance dans l’aventure de Palestine, et qu’il développera par la suite en s’appuyant sur cette expérience fondatrice.

Diplômé d’une école de journalisme, Joe Sacco s’aperçoit en se documentant sur le conflit israélo-palestinien que sa vision est jusque-là façonnée uniquement par le prisme des médias américains, largement favorables à Israël. Comme il l’explique  dans l’introduction : « La plus sérieuse de critiques que l’on ait pu porter à l’encontre de Palestine est qu’il ne restitue qu’un seul point de vue du conflit israélo-palestinien. C’est une description du livre qui me semble exacte, mais cela ne me gêne pas. Ma conviction était et demeure que le point de vue du gouvernement israélien est parfaitement représenté dans les médias américains dominants, et que n’importe quelle personne élue à un poste important aux Etats-Unis se fait fort de le claironner lourdement. » Et de finir son texte ainsi : «  Ce n’est pas un travail objectif  si on entend par objectivité cette approche américaine qui consiste à laisser s’exprimer chaque camp sans se préoccuper que la réalité soit tronquée. Mon idée n’était pas de faire un livre objectif mais un livre honnête. »

L’objectivité ne peut pas être l’horizon du « bd journalisme » pour la raison que j’ai expliqué plus haut, mais également parce que sa pratique s’est avec une mise en scène de l’auteur qui lui interdit de rester extérieur à son récit – ce qu’on pourrait rapprocher du concept de journalisme gonzo par certains aspects. De plus il faut parfois que l’auteur torde des éléments factuels pour les faire entrer dans sa narration afin de rendre les évènements au plus près sans perdre en lisibilité : le reportage est donc plus ou moins fictionnalisé selon les besoins.

Avec ce premier ouvrage Sacco s’immerge vraiment dans la vie des palestiniens au moment de la première Intifada et nous livre un témoignage saisissant des conditions de vie dans les territoires occupés au début des années 1990. Un vrai travail de reporter de guerre, dont il nous montre aussi les coulisses : la chasse aux cicatrices, le côté charognard à la recherche de l’histoire la plus frappante. Une œuvre essentielle, fondatrice.

De ce que j’en sais, toute son œuvre est digne d’intérêt, même si pour l’instant je n’ai lu que Palestine. Du même auteur, dans ma pile des « à lire » :

–       Gaza 1956, chez Futuropolis, sur l’exhumation du récit d’un massacre ayant eu lieu, comme son titre l’indique, à Gaza en 1956,

–       Jours de destruction,  de Chris Hedge et Joe Sacco, chez Furturopolis, sur les conditions de vie dans les zones industrielles sinistrées des Etats-Unis d’aujourd’hui.

Le deuxième livre dont je voulais parler pour illustrer la partie reportage est celui qui m’a le fait réfléchir ces derniers temps, un livre dont vous avez sûrement entendu parler au moment de sa sortie en mars 2012 (chez Delcourt) car c’est un vrai succès de librairie : Saison Brune, de Philippe Squarzoni.

Ce livre est le résultat de six années d’enquête sur la question du réchauffement climatique, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne ressort pas41fRjylNQqL._SL500_ indemne de cet ouvrage. Alors qu’il prépare un chapitre sur le bilan des années Chirac-Raffarin en matière écologique pour son précédent livre (Dol, également chez Delcourt), Squarzoni s’aperçoit qu’il ne sait pas vraiment de quoi il parle : s’il a le niveau d’information moyen de chacun d’entre nous, il ne comprend en profondeur les tenants et les aboutissants de la question écologique. Au fur et à mesure de l’avancée de son enquête, il se demande si l’ampleur du problème ne va pas nécessiter un nouveau livre… C’est bien là tout l’intérêt de ce travail : l’auteur se montre en proie à son questionnement, en parallèle de son enquête dont il nous livre la teneur au travers d’interviews passionnantes. Il réalise le tour de force de dessiner des interviews « face caméra » sans que cela devienne une seconde, et sans que le dessin ne soit le moins du monde accessoire. Le fait de suivre les progrès de l’auteur dans l’appréhension du sujet nous fait progresser en même temps que lui et rend cet ouvrage complètement indispensable parce que, bien que dense et complexe, il arrive à amener un sujet ô combien difficile à portée de compréhension de tout un chacun. Un livre indispensable.

Du même auteur (dans ma pile des « à lire ») :

–       Garduno en temps de paix où l’auteur fait un aller-retour entre ses expériences en Croatie avec une mission pour la paix et au Mexique dans les milieux zapatistes et sa vision théorique et politique de la mondialisation, et Zapata en temps de guerre, d’abord parus chez les Requins Marteaux puis réédités chez Delcourt,

–       Torture blanche, récit d’un séjour dans les territoires occupés de Palestine avec la « 41ème mission de protection des peuples palestiniens » (toujours chez les Requins ou Delcourt),

–       Dol, le bilan des politiques capitalistes libérales des années Chirac-Raffarin (les Requins ou Delcourt).

Que le côté militant anticapitaliste des ouvrages ci-dessus ne rebute pas les réfractaires et ne les empêche pas de lire Saison Brune qui livre, au-delà des commentaires de l’auteur sur son enquête en cours, un bilan précis de la connaissance scientifique que nous avons aujourd’hui de la situation climatique planétaire tout en en décortiquant les enjeux de manière intelligible.

Enfin sachez qu’une expérience passionnante va bientôt aboutir : la collaboration de journalistes et d’auteurs de bande dessinée à une revue numérique de bd reportage, La Revue dessinée, dont le premier numéro devrait sortir en septembre et qui sera également en version papier en libraire. Parution trimestrielle.

 Passons maintenant à la deuxième catégorie de cette bd du réel.

 

La biographie/l’autobiographie

L’autobiographie en bande dessinée est un genre qui s’est développé en France dans le courant des années 90, avec la création de plusieurs maisons d’éditions indépendantes (ou alternatives) dont la plus connue est l’Association. Ces éditeurs ont grandement contribué à faire évoluer la bande dessinée en variant les formats (récits en noir et blanc et nombre de pages aléatoires alors que le modèle dominant est le « fameux » 48 cc – 48 pages cartonné couleur) ne s’interdisant plus d’aborder des genres jusque-là ignorés sous cette forme.

Maus, le chef d’œuvre de l’Américain Art Spiegelman publié en France par Flammarion, est une bd pionnière du genre autobiographique (qui s’est développé plus tôt aux Etats-Unis), parue entre 1981 et 1991.

Maus, raconte la déportation et la vie dans les camps de Vladek Spiegelman, le père de l’auteur, et la relation difficile entre un père survivant des camps et son fils. L’auteur choisit de représenter les personnages sous une forme anthropomorphique – des souris pour les Juifs, des chats pour les Allemands, des grenouilles pour les Français, des porcs pour les Polonais (les souris et les porcs étant repris de représentations de la propagande nazie). Le procédé permet une mise à distance de l’horreur, l’auteur l’ayant adopté pour pouvoir dessiner le récit paternel, recueilli  peu de temps avant sa mort. Sans cette nécessaire mise à distance, il raconte qu’il n’aurait pas pu venir à bout de ce travail éprouvant.

Cette œuvre essentielle– première et à ce jour seule bande dessinée à avoir reçu le prix Pulitzer – devrait figurer dans les programmes scolaires du secondaire notamment pour le témoignage de première main qu’il représente sur la Shoah. Mais là n’est pas son seul intérêt : c’est aussi un formidable récit d’une relations entre un père et son fils, relation conflictuelle faites de non-dits et d’incompréhensions, qui trouvera dans la transmission de ce lourd héritage un terrain apaisé au rapprochement familial.

Pour la première fois sans doute, le grand public découvrait avec Maus les potentialités de la bande dessinée en tant que support sérieux, il apportait la preuve qu’on peut tout aborder sous forme de bande dessinée.

Du même auteur :

–       A l’ombre des tours mortes, chez Casterman, première œuvre de fiction traitant du 11 septembre après les attentats (publiée en 2002-2003 dans plusieurs revues internationale), dans laquelle l’auteur se sert des vieux comics dans lesquels il s’est replongé pour surmonter le traumatisme (il habite et travaille à Manhattan) pour livrer sa vision du drame et de son impact sur les Américains. La couverture de cet ouvrage est un chef-d’œuvre.

–       MetaMaus, chez Flammarion, formidable document multimedia sur la fabrication du chef-d’œuvre de Spiegelman (le livre est accompagné d’un dvd contenant la version numérisée de chaque planche de Maus depuis le crayonné jusqu’à sa version finale, ainsi que des archives sonores du récit paternel) aussi essentiel que l’œuvre sur laquelle il revient.

Autre bd autobiographique d’importance, Persepolis de Marjane Satrapi, un témoignage précieux sur l’histoire récente et les conditions de vie 41YD622V8DL._SL500_AA300_des classes moyennes cultivées dans un pays objet de biens des fantasmes et constamment sous les feux de l’actualité : l’Iran, pays natal de l’auteur.

C’est le récit d’un Iran en pleine transition entre le régime du Shah et celui issu de la révolution islamique iranienne vu par les yeux d’une enfant de huit ans, celui d’une société ballotée entre son désir d’ouverture  et la confiscation de cet espoir d’ouverture par les gardiens de la révolution.

Nous suivrons ensuite la période de la guerre Iran-Irak, puis l’adolescence de l’auteur envoyée à Vienne pour ses études, son retour en Iran pour son entrée à l’université et enfin son départ pour la France qui clôt le récit.

Persepolis n’est bien évidemment pas qu’un témoignage sur l’Iran. C’est avant tout l’histoire d’une jeune fille au XXe siècle, de son enfance, son adolescence, de ses aspirations de jeune fille dans un pays intégriste, qui sont les mêmes que toutes les jeunes filles du monde.

Ce livre est un cas à part dans le paysage de la bd française. Il s’agit d’un succès de librairie inattendu (mais mérité) pour une bd issue de l’édition indépendante ce qui a permis à tout le secteur d’acquérir une certaine visibilité chez les libraires et qui a poussé les éditeurs « mainstream » à copier la recette.

Du même auteur, toujours chez l’Association, à lire également :

–       Broderies, où l’on retrouve l’inénarrable personnage de la grand-mère de l’auteur, femme libre au verbe haut. Broderie raconte les heures d’après repas familial chez la grand-mère de Marjane Satrapi quand, une fois la vaisselle expédiée par les femmes, celle-ci s’assoient autour du samovar pour de longues séances de ventilation du cœur car, comme dit la grand-mère sus citée, « parler derrière le dos des autres est la ventilation du cœur… »,

–       Poulet aux prunes (pas lu), biographie du grand-oncle de Marjane Satrapi, musicien qui, parce qu’il n’arrive pas à remplacer son instrument brisé lors d’une dispute conjugale, décide de se laisser mourir.

imgresEnfin une troisième œuvre que je rangerais dans cette catégorie est moins connue mais tout aussi digne d’intérêt. L’histoire d’Une Métamorphose iranienne – qui se déroule encore une fois en Iran, sous le régime actuel – est celle du dessinateur de presse Mana Neyestani. La référence à La Métamorphose de Kafka n’est pas innocente tant ce que l’auteur nous raconte relève d’une logique administrative kafkaïenne, pour une fois ce qualificatif n’est pas usurpé.

La référence à La Métamorphose précisément vient de ce que tout part d’une histoire de cafard. Mana Neyestani travaille dans la presse. Alors que beaucoup de ses connaissances de la presse d’actualité se voient contraintes d’abandonner le métier à cause de la censure, quand elles ne sont pas arrêtées, lui se trouve relativement tranquille comme dessinateur pour le supplément enfant d’un hebdomadaire. Pourtant, à cause d’un dessin dans lequel l’auteur fait discuter son héros avec un cafard qui utilise un mot azéri dans la conversation, sa vie va basculer. Ce mot, interprété comme une insulte raciste, va jeter dans la rue le peuple azéri qui vit au nord du pays, d’origine turque et opprimé par le régime. Il faut un (ou des) responsable(s) à ces émeutes, ce seront donc l’éditeur et le dessinateur par qui le scandale est arrivé, accusés de déstabiliser le régime, sans doute à la solde de l’étranger. Ils seront envoyés en prison le temps (interminable, forcément interminable) de faire la lumière sur cette affaire.

Voilà trois livres autobiographiques chacun avec une voix originale, particulière, essentielle par ce qu’elle nous dit du monde contemporain. Des livres salutaires qui, en plus de nous passionner pour des trajectoires individuelles, invitent à la réflexion sur la condition humaine.

Le témoignage

Je fais une distinction entre ce que j’appelle le témoignage et la biographie/l’autobiographie : si les témoignages sont évidemment à caractère (auto)biographique, le récit n’est pas entièrement centré sur la vie de l’auteur (ou du protagoniste principal dans le cas d’un récit biographique) dans son « environnement naturel » si je puis dire, mais sur les observations de celui-ci dans un environnement qui lui est étranger et dans lequel il se trouve plongé pour un laps de temps défini.

51mXd%2BEtXLL._SL160_De ce type de récit, le canadien Guy Delisle s’est fait une spécialité. Dans Chroniques de Jérusalem il relate une année passée en Israël où il a suivi son épouse, administratrice dans l’ONG Médecins sans frontières. Il gère la vie quotidienne, il s’occupe de ses deux enfants tout juste scolarisés. Delisle « surjoue » un tantinet le candide (d’une part c’est quelqu’un d’informé et de cultivé, et d’autre part il est marié à une administratrice de médecins sans frontière, il ne peut pas être aussi « innocent » qu’il le laisse paraître), mais cette fausse candeur à l’avantage de la légèreté et permet d’aborder une situation pesante avec un peu de distance. C’est aussi la limite de ce point de vue, de ne pouvoir aller plus en profondeur, de rester un peu en surface (si l’on compare notamment à Palestine, de Joe Sacco, mais on ne peut pas vraiment comparer).

Du même auteur :

–       Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003) chez l’Association, où l’auteur livre ses impressions alors qu’il passe quelques mois dans chacun de ces pays (respectivement donc la Chine et la Corée du Nord) pour superviser la sous-traitance de la réalisation d’une série télévisée animée.

–       Chroniques Birmanes chez Delcourt où, comme dans celles de Jérusalem, l’auteur accompagne sa femme en mission pour MSF, pendant une année complète.

Dans le même esprit (que j’ai préféré) on lira Kaboul-Disco de Nicolas Wild. Nicolas Wild est un jeune auteur de bd qui n’a pas vraiment de projet,imgres qui vivote chez un pote en attendant l’inspiration, des jours meilleurs, le lendemain… Bref, il ne sait pas vraiment lui-même, la seule chose de sûre c’est qu’il est raide. En désespoir de cause, il répond à l’annonce d’une agence de communication à Kaboul qui cherche un auteur de bande dessiné. Il part pour arriver là-bas en plein hiver, avec pour mission de réaliser une bd sur la constitution afghane : le pays organise ses premières élections législatives.

Il s’agit pour Nicolas Wild d’une première expérience en tant qu’expatrié, c’est ce qui rend son récit non pas plus authentique ou plus sincère que celui de Delisle dans les Chroniques de Jérusalem, mais sans doute plus attachant, parce qu’avec un regard neuf de toute habitude. Il découvre à la fois le monde des expatriés et l’Afghanistan. D’abord en décalage avec la vie de l’agence qui l’emploie, dirigée par trois personnages hauts en couleurs, il finira par s’y couler au point de prolonger son contrat en acceptant une nouvelle mission.

Du même auteur (pas encore lus) :

–       Kaboul disco T. 2 : comment je ne suis pas devenu opiomane en Afghanistan chez la Boîte à bulle, la suite des aventures de Nicolas Wild, chargé cette fois de contribuer à la campagne de lutte contre l’opium.

Beaucoup de points communs relient Chroniques de Jérusalem et Kaboul disco : narration sous forme de journal – les observations sont égrenées au rythme des jours qui s’écoulent et de “thématiques” formant plus ou moins des chapitres –, un dessin en noir et blanc concentré sur l’essentiel (décors réduits au nécessaire, trait épuré).

Le Photographe d’Emmanuel Guibert, Frédéric Lemercier et Didier Lefèvre que j’ai déjà évoqué ici-même, est lui bien différent, narrativement et icono-graphiquement (même si les Chroniques… et Kaboul Disco sont aussi très différents graphiquement. Il est à la frontière du témoignage tel que je le conçois et du reportage : c’est l’histoire du voyage du photographe Didier Lefèvre en Afghanistan (une fois encore), en mission reportage pour le compte de Médecins Sans Frontières (encore une fois encore). Mais ce n’en est pas tout à fait un parce que ce qui nous est raconté ici ce sont les coulisses, l’expérience de ce photographe pendant la réalisation de son reportage et non le reportage en lui-même, par un savant mélange de bande dessinée et de photos dont un certain nombre sont les chutes de ce travail pour MSF. Voilà encore un témoignage précieux sur un pays somme toute méconnu, en pleine conflit entre l’U.R.S.S et les moudjahidins.

imgres

Le Photographe allie la puissance d’une œuvre qui laisse des traces à un travail tout à fait singulier sur la narration, un mélange d’images inédit qui donne une couleur particulière à ce récit. Un travail que Guibert continue aujourd’hui avec Alain Keler, un autre photojournaliste (Didier Lefèvre étant malheureusement décédé) publié dans la revue XXI puis maintenant en livre, pour un reportage sur les Roms d’Europe.

Après ce petit tour d’horizon, faisons maintenant fi des catégories pour quelques autres pistes de lectures intéressantes, tant narrativement que graphiquement.

  • La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, chez l’Association, le récit de guerre d’Alan Cope, un Américain auquel l’auteur s’est lié d’amitié et qui a décidé de mettre son histoire en livre tellement Alan est un formidable conteur. Il y raconte comment en traversant l’Europe comme soldat dans les dernières années il est pourtant resté loin des combats. Suivi de L’Enfance d’Alan (pas encore lu) sorti en septembre dernier.
  • Une jeunesse Soviétique, de Nicolaï Maslov chez denoël Graphic, qui, comme son titre l’indique, raconte la jeunesse de l’auteur en Union Soviétique où pour survivre il s’engage dans l’armée, et se retrouve en Sibérie parce que, en U.R.S.S, tout passe toujours par la Sibérie. Un album graphiquement original, uniquement dessiné au crayon. Nicolaï Maslov poursuivra ce travail avec un second livre , sous forme de “nouvelles” : Les Fils d’Octobre. Puis il entamera un travail sur l’histoire de la Sibérie avec Il était une fois la Sibérie chez Actes Sud BD (pas lu).
  • Les Mauvaises gens, d’Etienne Davodeau, chez Delcourt, où l’auteur demande à ses parents de lui raconter leurs années de syndicalistes dans une région où l’industrie est dominée par la bourgeoisie catholique paternaliste,
  • Rural !, d’Etienne Davodeau chez Delcourt, encore. Enquête sur les répercussions d’un projet d’autoroute sur la vie de gens vivant sur son tracé : un couple ayant retapé un corps de ferme pour y habiter et trois agriculteur ayant fait le pari du bio. Je ne l’ai pas lu mais pour bien connaître le travail de cet auteur, si le sujet vous intéresse, je vous recommande le livre.
  • Un Homme est mort, de Kriss et Etienne Davodeau chez Futuropolis, le récit de la couverture d’un drame (la mort d’un homme) suite à l’intervention de la police lors d’une grève générale à Brest dans les années 50, drame couvert par le documentariste René Vautier.
  • Working, collectif, dirigé par Paul Buhle, chez çà et là, dont j’ai déjà parlé ici. L’adaptation en bd du travail de Studs Terkel, journaliste radio américain ayant réalisé la première enquête de grande envergure sur les conditions de travail aux Etats-Unis dans les années 50 jusqu’aux années 70, à travers les portraits de différents travailleurs, de l’ouvrier automobile à la prostituée en passant par les saisonniers agricoles de Californie.

Et puis puisqu’il faut bien sortir des cases et ne pas s’enfermer dans des catégories, voici des albums ne relevant pas de la bd du réel puisque de fiction, mais qui aide à la compréhension du monde.

  • La série des Ernie Pike d’Hugo Pratt et Héctor Oesterheld, chez Casterman pour les dernières éditions, courts récits de fiction d’épisodes de la seconde guerre mondiale, basés sur la figure du reporter Ernest Pyle.)
  • Là où vont nos pères de Shaun Tan chez Dargaud, un magnifique album muet qui, dans un monde fantasmagorique au fil de vignettes sépia qui semblent tout droit sorties d’un vieil album photo nous raconte l’histoire de d’un immigrant, et à travers lui celle de tous les immigrés économiques dans un pays dont ils ne connaissent rien.
  • Notes pour une histoire de guerre, de Gipi chez Actes Sud BD, ou l’errance de deux adolescents dans un pays en guerre qui pourrait être n’importe où. Un excellent livre.

[1] Cela enferme un peu les œuvres que de les ranger dans des cases, mais que voulez-vous, on ne se refait pas : j’ai la passion des listes et des catégories, ça m’aide à organiser le monde. Cela n’empêche pas d’exploser les cases pour les réarranger autrement dès que l’envie s’en fait sentir.

20/11/2011

Rencontre avec Hervé Ghesquière

Filed under: Invités — laplumedaliocha @ 21:26

France 3 diffusera le 23 novembre à 23 heures le reportage réalisé par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan juste avant leur enlèvement le 30 décembre 2009. Hervé Ghesquière livre ici son analyse de la situation à l’aune du reportage réalisé avec l’armée française, mais aussi des 547 jours durant lesquels il a côtoyé au quotidien les taliban.

Sa vision du journalisme ? Observer, comprendre pour ensuite pouvoir expliquer. Un exercice qu’il juge de plus en plus difficile à l’ère du zapping et alors que le système médiatique accorde plus d’attention à l’affaire DSK qu’aux enjeux internationaux. A ses yeux, c’est le public qui a le pouvoir de changer les médias en consommant l’information de manière responsable. 

Quel regard portez-vous sur votre travail presque deux ans après le tournage ?

Nous avions 23 heures de rushes qui étaient heureusement restées à l’hôtel et que nous avons donc récupéré en intégralité. Il nous manque bien sûr la cassette du tournage du matin du 30 décembre et c’est dommage car elle était intéressante, nous avions eu le temps de filmer environ une heure. Avec le recul, on s’aperçoit que la situation n’a pas bougé depuis deux ans. Pierre Babet, le correspondant de France 3 à Kaboul, est retourné sur place récemment et il a constaté que l’armée française ne contrôlait toujours pas l’axe Vermont, cette portion de route de 60km qui contourne Kaboul par le Nord, excepté lorsqu’elle y circule, ce qui ne se produit quasiment plus. A la décharge de notre armée, pendant longtemps c’était elle qui ouvrait la marche, suivie par l’armée afghane, puis les troupes ont progressé côte à côte et aujourd’hui, c’est l’armée afghane qui devrait prendre la tête des opérations. Former une police et une armée locale était certes l’un des objectifs de la présence de l’OTAN en Afghanistan, mais la situation s’accélère en raison du calendrier de retrait des troupes décidé par Barack Obama d’un côté, et de la politique « zéro mort » de Nicolas Sarkozy de l’autre.

Vivre un an et demi sous le toit des taliban est une expérience unique pour des journalistes. Quel enseignement tirez-vous de cette promiscuité forcée avec eux ?

A leur manière et en dépit des apparences, les taliban sont très bien organisés. De fait, il n’y a aucune zone parfaitement sécurisée en Afghanistan, ils frappent où ils veulent, quand ils veulent. Le plus étonnant, c’est qu’ils ont des moyens dérisoires, quelques vieilles kalachnikovs, des bombes artisanales, mais aussi il est vrai la possibilité de prendre des otages et d’envoyer des kamikazes. Avec si peu, ils parviennent à mener une guérilla très efficace.  Ce dont témoigne par exemple l’assassinat récent de l’ancien président Burhanuddin Rabbani à qui Hamid Karzai avait confié le soin d’ouvrir des négociations avec eux. De même, en ce qui nous concerne, ils ont obtenu satisfaction, même si nous ignorons le prix de notre libération. Le seul moment de cafouillage dont nous avons été témoins est survenu dans les 6 derniers mois de notre captivité. Il y a eu des tensions entre les taliban de Kapisa qui nous détenaient et leurs chefs de la « Choura de Quetta ». En réalité, les taliban sont tout simplement en train de reprendre la main sur le pays. La province de Kunar par exemple, située au Nord-Est de Kaboul près de la frontière du Pakistan, est désormais partiellement sous le contrôle des taliban qui maîtrisent les « administrations » et s’occupent de régler les querelles dans les villages. Ce que nous avons compris également, c’est que les taliban d’Afghanistan sont profondément nationalistes, contrairement à ceux du Pakistan qui combattent pour une sorte d’internationale islamiste, plus proche d’Al Qaida.

Notre présence là-bas est-elle utile ?

Les talibans m’ont posé des dizaines de fois la même question : mais pourquoi vous, les français, êtes-vous là ?  Vous n’êtes pas comme les Américains, a priori, on vous aime bien. Et je leur ai répondu que lorsqu’on était membre de l’OTAN, on ne pouvait pas indéfiniment se désolidariser de ses partenaires, comme on l’avait fait pour l’Irak. Aujourd’hui, nous nous calons entièrement sur le calendrier de retrait décidé par Barack Obama.  Si vous voulez mon avis, nous n’avions rien à faire en Afghanistan.

Quand vous dites que « nous n’avions rien à faire en Afghanistan », vous songez à la France ou à l’OTAN ?

C’est la même chose. D’une manière générale, l’intervention occidentale n’a pas atteint ses objectifs. Et d’ailleurs, notre enlèvement en est la preuve. Nous avons été capturés sur ce que j’appelle « l’autoroute A6 de la province de Kapisa », entre deux bases françaises distantes l’une de l’autre de 20 kilomètres, avant d’être emmenés dans les vallées secondaires. Vallées où je n’ai vu ni militaires français, ni militaires ou policiers afghans.  Ce qui signifie en clair qu’on ne contrôle rien. Quand nous avons été kidnappés, on dénombrait 38 morts dans les rangs français en l’espace de 8 ans de présence. Deux ans plus tard, il y avait le double de morts parmi les soldats français,  soit autant en deux ans qu’en huit ans. Certes, au départ, nous étions à Kaboul, ce qui était moins dangereux. Quoiqu’il en soit, cela montre que la coalition ne peut pas contrôler l’Afghanistan. Et pourtant, on estime que les taliban représentent entre 15 000 et 20 000 personnes, alors que l’OTAN a déployé 140 000 hommes. En réalité, nul n’a jamais réussi à s’imposer dans ce pays. Les soviétiques ont échoué malgré leurs 500 000 soldats. Avant eux, les britanniques avaient également échoué au XIXème siècle, tout comme les Ottomans. Même Gengis Kahn a du renoncer !  D’ailleurs les taliban, et plus généralement les afghans, en font un sujet de fierté. Mais il y a un autre problème, celui de la guérilla, nous savons que ce type de conflit est toujours quasiment perdu d’avance. Et pourtant, la coalition est dix fois plus nombreuse que les taliban et 100 fois mieux armée. En plus de cela, les Etats-Unis ont dilapidé leurs forces en essayant de mener de front la guerre en Irak et le conflit afghan, or, ils ne pouvaient pas tenir deux fronts à la fois. Au final, ils ont dépensé 1000 milliards de dollars, et encore, la note a du augmenter depuis qu’on évoque ce chiffre !

Dès votre retour, vous avez expliqué que jamais l’armée ne vous avait interdit de vous rendre sur l’axe Vermont. Pourtant, la polémique a continué. Jean-Dominique Merchet évoque l’existence d’un échange de mails et de conversations téléphoniques prouvant que l’armée était opposée  à ce reportage…

Ni nous, ni notre rédacteur en chef, ni même le président de France télévision, n’avons vu ce mail. Non seulement l’armée ne nous a pas interdit d’y aller, mais il était convenu avec elle que nous prendrions un jour de liberté pour nous rendre sur cet axe. Mon analyse c’est que l’armée a commencé par vouloir se couvrir pour ne pas montrer qu’elle ne contrôlait pas le terrain. Ni l’armée française, ni aucune autre de la coalition d’ailleurs. Lorsque nous sommes arrivés au premier check point, les soldats afghans nous ont prévenus qu’il pouvait y avoir des opérations en cours, autrement dit des échanges de tirs. C’est normal, un moment c’est calme, un autre pas. Mais ils ne nous ont pas empêchés d’avancer et n’ont jamais évoqué le risque d’enlèvement. S’ils avaient estimé qu’on ne devait pas y aller, ils pouvaient facilement nous bloquer.

A supposer même qu’on vous ait décommandé de sortir du giron de l’armée, le métier de journaliste impose de dépasser la communication officielle…

On ne nous a rien interdit, mais en tout état de cause, le risque zéro n’existe pas. J’aimerais que ceux qui nous critiquent viennent sur le terrain pour se rendre compte. Nous sommes toujours en risque. Avec l’armée, nous sommes des cibles. Sans elle, nous risquons l’enlèvement.

Selon vous, quelles vont être les conséquences du retrait de la coalition  pour le peuple afghan ?

A mon avis, le désengagement progressif est pire qu’un départ brutal. Ceux qui resteront sur place deviendront des cibles, donc ils seront plus vulnérables et sortiront de moins en moins de leur base.  Ils ne contrôleront plus rien. Déjà qu’aujourd’hui avec 4000 hommes on ne tient pas grand-chose, vous imaginez ce que sera quand il n’en restera plus que 500 ?

Dans son livre « Retour à Peshawar »  Renaud Girard, grand reporter au Figaro, estime que l’une des erreurs dans ce conflit a été d’envoyer des troupes non formées à la culture et à la langue locale, créant ainsi une incompréhension entre les militaires et la population. Qu’en pensez-vous ?

Comme je vous le disais toute à l’heure, personne n’a jamais réussi à « coloniser » les afghans. S’il y avait une solution miracle, cela se saurait. En réalité, c’est bien plus compliqué. Les afghans sont nationalistes, et les talibans ultra-nationalistes. A mon sens, nous sommes face à une forme de national-islamisme, autrement dit, l’islam n’est que le vecteur d’un mouvement plus profond de nature nationaliste. Les taliban veulent d’abord que les armées étrangères partent, c’est leur priorité, ensuite les ONG et tous les autres étrangers. Ils veulent se gérer eux-mêmes, quitte à plonger dans une nouvelle guerre civile comme celle qu’a connu l’Afghanistan entre 1992 et 1996. La démarche des taliban du Pakistan, beaucoup plus proches d’Al Qaida, est différente, ils rêvent d’une internationale islamiste. Le jour de la mort de Ben Laden, les talibans afghans nous on dit : « nous sommes tristes, mais eux c’est eux et nous c’est nous. La mort de Ben Laden est sans incidence sur les négociations relatives à votre libération ». Selon eux, les talibans pakistanais leur auraient demandé à deux reprises de nous rétrocéder et ils auraient répondu non. Ils refusent d’être soumis à Al Qaida.

Vous nous décrivez l’état d’esprit des taliban mais, comme vous le soulignez, ils ne représentent que 15 000 à 20 000 hommes sur une population estimée à environ 30 millions d’habitants, dans un pays plus grand que la France. Qu’en pensent les afghans?

Ils pensent de la même façon, car à mon sens, ils sont très souvent nationalistes.  Bien sûr qu’ils ont des problèmes ethniques, politiques, économiques, religieux, mais les étrangers ne leur apportent rien, leurs ponts et leurs écoles ne représentent à leurs yeux qu’une goutte d’eau dans la mer. Franchement, je crois qu’ils préféreraient qu’on s’en aille. Et les taliban jouent précisément sur le fait que les afghans veulent se gérer eux-mêmes. Cela étant, il ne faut jamais oublier que la question des taliban en Afghanistan est indéfectiblement liée à celle des taliban du Pakistan. Les taliban veulent un grand « Pachtounistan »  qui réunirait l’Afghanistan et la partie ouest du Pakistan, là ou les pachtounes sont majoritaires. Il est vrai que la frontière entre les deux pays est artificielle, c’est ce qu’on appelle la ligne Durand, définie vers 1850 par les Anglais.  Une zone montagneuse absolument incontrôlable.

Vous avez été détenu au milieu de nulle part pendant 547 jours. Quel regard portez-vous sur l’information que vous trouvez en rentrant ?

Précisément, il y a quelque chose qui me tient particulièrement à cœur depuis mon retour et que je veux absolument exprimer, c’est mon écœurement face au flot d’informations inintéressantes qu’on nous assène et qui dissimulent l’essentiel. En particulier, j’en ai plus que marre de l’affaire DSK, elle me donne physiquement la nausée. Quand j’entends que l’on consacre un quart d’heure sur les radios d’information à ce dossier ou encore à des primaires socialistes peu passionnantes tant le débat est mou et consensuel, alors qu’on accorde à peine dix secondes à l’assassinat par les talibans de l’ancien président d’Afghanistan, Rabbani, j’ai le sentiment que quelque chose ne va pas.  Pour moi, c’est une démission totale du journalisme.

A en croire les commentaires des internautes, le public est le premier à dénoncer la superficialité des médias…

Peut-être, mais alors qu’on m’explique pourquoi le documentaire dont tout le monde prétend rêver dans les dîners en ville et sur Internet ne fait que 1,5% de parts de marché sur Arte, 2% sur France 5 ou 6% sur France 3 ? A en croire les critiques contre la télévision, personne ne regarde jamais ni TF1 ni M6. Sauf que les chiffres d’audience disent le contraire. Le public doit prendre ses responsabilités. Il est en droit d’exiger des reportages de qualité, encore faut-il être cohérent et les regarder quand on les propose.  Inutile d’exiger de l’information de haut niveau simplement pour briller au bistrot, sur Internet ou en famille. Parce que ceux qui conçoivent les programmes observent les courbes d’audience et se disent : le public veut du divertissement, on va lui en donner ! Si ces programmes ne font plus d’audience, ils disparaîtront.  Les citoyens doivent adopter un comportement responsable vis à vis de l’information.

La plupart des reportages sont diffusés en deuxième partie de soirée pour des raisons évidentes d’audience, mais Envoyé Spécial par exemple a les honneurs du prime time, c’est donc que l’émission marche.

Elle doit réaliser entre 10 et 13% de parts de marché, mais pour atteindre ce score, l’émission est obligée d’inscrire le reportage grave au milieu d’une série de sujets plus légers. Si l’émission est trop pesante, les téléspectateurs fuient. On ne revient à ce que je vous disais sur le comportement responsable.

Un sujet sur la guerre en Afghanistan est forcément plus difficile à « vendre » qu’une émission de divertissement. Est-ce entièrement de la faute du public ? N’a-t-on pas une part de responsabilité en ne développant pas suffisamment de moyens pour concevoir des programmes d’information attractifs ?

Bien sûr que si, on se donne du mal. Maintenant, je peux comprendre qu’en rentrant du travail les téléspectateurs aient envie de se détendre, il est aussi là, le problème. Mais il y a un moment où il faut être intellectuellement courageux et responsable. Soit on est satisfait, et dans ce cas on ne revendique rien d’autre. Soit on revendique, et alors ensuite il faut aller au bout de la logique et « consommer » ce qu’on propose. Maintenant, je suis d’accord avec vous, nous devons nous donner du mal pour rendre notre travail attractif. Mais même quand on fait tout ce qu’on peut, on n’obtient pas l’audience que l’on souhaiterait. Pièces à conviction a fait un succès relatif, 13 ou 14% de parts de marché,  avec le sujet sur les déchets d’uranium en France parce que cela concernait  la vie quotidienne des gens. Tant mieux, c’est un très beau score pour une émission d’information, mais cela montre quand même que 86% des téléspectateurs regardaient autre chose. Si on programme un sujet sur la Cote d’Ivoire ou la Libye, on n’intéressera pas grand monde, même en déployant tous les moyens possibles pour attirer l’attention.

C’est la théorie du mort au kilomètre, un mort à un kilomètre touche plus que 10 000 à 10 000 kilomètres…

Ce dont on ne se rend pas compte en France car nous sommes très « ethno centrés », c’est qu’aujourd’hui l’avenir du monde se joue entre la Méditerranée et le Pacifique, c’est-à-dire en Asie. Il est vrai qu’on voit des reportages sur l’Inde et la Chine, mais pas suffisamment. Et surtout, ces reportages portent le plus souvent sur des sujets anecdotiques, rarement sur le fond. Quand on connaît la puissance de ces pays, on a tout simplement le vertige. Ce qui nous ramène toujours au même problème, soit on choisit un roman de gare – ce n’est pas péjoratif, il y en a de très bons -, soit on opte pour le traité de philosophie, mais en acceptant à l’avance que cela nécessitera un effort intellectuel. A l’ère du zapping généralisé, en est-on encore capable ?

Précisément, quand on travaille dans des zones dangereuses, est-ce qu’il n’y a pas des moments où l’on se décourage à l’idée de risquer sa peau pour ne s’adresser au final qu’à une poignée de téléspectateurs ?

Parvenir à intéresser 80 000 personnes, ce n’est peut-être rien en termes d’audience télévisuelle, de parts de marché, mais c’est déjà beaucoup dans l’absolu. Figurez-vous que cela représente l’équivalent du Stade de France ! Et ceux qui ont choisi de regarder le reportage, généralement diffusé très tard, sont très attentifs à notre travail.  Sans doute plus que les téléspectateurs du JT. Sur 5 millions de personnes, on estime que 4,5 millions regardent plus ou moins distraitement, 450 000 sont attentifs et 50 000 très concentrés.  Toucher 500 000 personnes dans ce contexte, c’est énorme. Aucun journal papier ne réalise ce tirage, excepté Ouest France. Sans compter ensuite les rediffusions, en France et à l’étranger, la possibilité de  visionner les reportages sur Internet. On ne peut pas dire qu’on travaille pour rien.

Vous avez couvert beaucoup de zones de conflit, la Croatie, la Bosnie, le Kosovo, le Cambodge, le Rwanda… Quand vous rentrez de reportage, quel est votre objectif : émouvoir, alerter, faire réagir, documenter?

Personnellement, je préfère donner à réfléchir que faire pleurer. J’ai surtout envie de décrypter, d’expliquer, de contextualiser. Nous sommes tellement submergés d’informations aujourd’hui qu’on finit par ne plus rien comprendre, ou alors on comprend mal. Ce qui m’intéresse dans mon travail, c’est de prendre le temps de me poser, d’approfondir, pour comprendre réellement ce qui se passe. Ensuite, le public réagit ou pas. Entre comprendre et agir il y a un pas. Ce qui m’intéresse, c’est la pédagogie. J’ai été plongé dans la crise financière pour « Pièces à conviction » pendant deux mois. J’étais un béotien quand on a commencé à me parler du Tier One des banques, il m’a fallu comprendre pour expliquer aux téléspectateurs. Je me souviens d’une conférence de presse de Baudoin Prot, directeur général de BNP Paribas, en pleine crise financière. D’après lui tout allait bien. J’avais consulté les comptes de la banque. Ils avaient gagné 36 milliards d’euros en 4 ou 5 ans,  alors pourquoi demander 2 ou 3 milliards d’aide à l’Etat français ? Je n’ai jamais obtenu d’explication. Aucun journaliste économique n’a posé la question ce jour-là. A mon avis parce que, au mieux, ils ne voient plus les choses tant elles leur paraissent évidentes, au pire parce qu’ils ont un problème d’indépendance, ils ont peur de se griller auprès de leurs sources ou de perdre de la publicité dans leurs journaux.

Donc vous ne faites pas que du reportage de guerre. Et pourtant, c’est en ex-Yougoslavie que vous avez commencé le métier et c’est cet aspect qui semble le plus vous intéresser. Pourquoi ?

A l’origine,  ça a été une pulsion adolescente provoquée par le film Under Fire dans lequel Nick Nolte incarne un reporter de guerre en 1979 au Nicaragua. Aujourd’hui, j’ai dépassé cette vision romantique du métier, ce qui m’intéresse et même me passionne, c’est la géopolitique. Il y a deux manières de la voir. La manière universitaire, très posée, a priori ce n’est pas mon métier. Et puis il y a celle de l’histoire en marche. Je regrette de n’avoir pas pu suivre le printemps arabe. Par exemple, en Libye, j’aimerais savoir quel est le projet de société, le projet politique du CNT alors qu’il y a des anciens kadhafistes, des islamistes, des notables de Benghazi et d’ailleurs…C’est ça qui m’intéresse. Pour vraiment comprendre un conflit, l’idéal serait de pouvoir se rendre dans le pays avant qu’il n’éclate, pendant et après. C’est ce que j’ai eu la chance de faire en Bosnie et surtout au Kosovo où je suis allé pour la première fois en 1992 et où je continuais de me rendre régulièrement jusqu’à mon enlèvement. J’ai travaillé longtemps avec Michel Anglade qui m’a appris à sortir de l’immédiateté qu’impose souvent le métier pour observer les choses en profondeur. C’est pourquoi aujourd’hui je conçois le journalisme comme la nécessité de montrer, expliquer, comprendre. Cela n’a rien de très original, et pourtant, j’ai le sentiment que l’on prend de moins en moins le temps de décrypter, et c’est dommage…

Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Continuer d’aller sur le terrain. D’ailleurs, je vais retourner en Croatie pour les 20 ans de la chute de Vukovar. Ensuite, je m’isolerai quelques mois pour écrire. Lors de notre libération, les taliban m’ont confisqué les 500 feuillets que j’avais rédigés durant notre captivité. C’est pour cela que je veux réécrire cet épisode de ma vie. Et puis je reprendrai le métier, avec l’équipe d’Envoyé Spécial sur France 2 qui m’a proposé de la rejoindre.

Pour aller plus loin : j’ai préparé l’entretien avec le livre d’Anne Nivat, « Les brouillards de la guerre » (Fayard 2011), « Retour à Peshawar » de Renaud Girard (Grasset 2010), « Massoud l’Afghan » de Christophe de Ponfilly (Folio) et l’album de Reza et Jean-Pierre Perrin « Massoud, Des russes aux taliban » (Editions Quai de Seine 2001). Par ailleurs, je recommande l’excellente interview d’Hervé Ghesquière par Daniel Schneidermann chez Arrêt sur Images, réalisée en juillet dernier.

Et pour ceux qui souhaiteraient connaître le contexte de cette interview, j’ai écrit à Hervé Ghesquière en septembre parce que son histoire me passionnait. Il a accepté de me rencontrer, ce dont je le remercie. Ceci est la retranscription de nos échanges lors d’un déjeuner il y a quelques semaines, complétés ensuite par deux entretiens téléphoniques. 

Mise à jour 22/11/2011 à 18h44 : Je suis surprise de lire des commentaires, ici mais surtout chez Jean-Dominique Merchet, accusant les deux journalistes de n’avoir jamais remercié l’armée pour leur libération. C’est faux. Je n’ai pas visionné toutes les vidéos de leurs interviews, je vous en livre une seule, celle de leur accueil à France Televisions. Vous y verrez Hervé Ghesquière remercier l’armée, à partir de la troisième minute, puis s’expliquer sur la polémique autour de leur enlèvement. Merci de prendre le temps de consulter les documents avant d’accuser.

Mise à jour 22/11/2011 à 21H16 : dans la lignée de la mise à jour précédente, Hervé Ghesquière précise sur France Info (17ème minute) que lui et Stéphane n’ont jamais voulu mettre en danger la vie des soldats et salue le travail exceptionnel de l’armée qui a permis leur libération.

18/01/2011

Working : une adaptation graphique

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:50

Par Gwynplaine

Voilà un livre dont je voulais vous parler il y a un moment déjà, parce qu’il recoupe plusieurs thèmes centraux de ce blog. Adaptation graphique d’un remarquable travail journalistique – celui de Studs Terkel, sur lequel Jalmad fut la première à attirer mon attention – il questionne ce qu’est le journalisme, notamment sous un angle qui me tient particulièrement à cœur : peut-on parler de journalisme en bande dessinée[1] ? Et puis le temps passe, et d’autres priorités vous happent.

Heureusement que parfois, à la faveur d’un billet qui fait débat, l’actualité vous rappelle à vos intentions originelles. Cependant je change d’angle, laissant là pour l’instant la fameuse question qui me travaille sur le journalisme et la BD (sachez simplement que je parlerais plus volontiers de documentaire que de journalisme en bande dessinée), et me bornerai à vous parler du livre.

Studs Terkel

Figure populaire du journalisme radio et de la gauche radicale américaine, l’introduction nous apprend qu’il surmonta la période McCarthyste  grâce à son émission quotidienne d’interview d’acteur et célébrités sur WFMT (diffusée tout de même de 1952 à 1997), dont certains invités soutenaient même « qu’ils étaient plus intéressant quand ils parlaient avec Studs que dans leurs propres écrits » selon ce qu’en dit son éditeur et ami André Schiffrin dans cette introduction.

C’est en lisant les entretiens publiés dans la revue de WFMT que ce dernier prend contact avec Terkel et le pousse à utiliser ses talents d’intervieweur sur l’Américain ordinaire, le lançant ainsi dans une entreprise de recueil de la parole de ses contemporains, au plus près de leur vie quotidienne. Par cette impressionnante somme d’entretiens, Terkel devient un contributeur de premier ordre à “l’écriture” de l’histoire orale américaine du XXe siècle. Ce travail est rendu dans ses ouvrages, tels que Hard Times (sous-titré en français Histoires orales de la Grande Dépression), The Good War (Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale – prix Pullitzer, il y montre notamment « à quel point cette guerre fut racialement chargée, rapportant des crimes racistes qu’aucun historien de quelque importance n’avait découvert à ce jour (ou qu’aucun n’avait choisi de rapporter) », toujours selon Schiffrin) ou encore Race: What Blacks and Whites Think and Feel About the American Obsession. C’est Working (Histoires orales du travail aux Etats-Unis), son ouvrage le plus célèbre, qui est ici adapté, à travers une sélection de vingt-huit entretiens sur les soixante-dix que compte l’original.

Encore une adaptation !

Pourtant, à la base, ce livre ne partait pas avec les meilleures chances de me plaire ; il combine deux handicaps bien souvent rédhibitoires chez moi en BD : il s’agit à la fois d’une énième adaptation “littéraire”[2] (entre guillemets, parce qu’il ne s’agit pas à proprement parler de littérature) et d’un ouvrage collectif.

Ces deux écueils sont ici contournés de fort belle manière. L’ouvrage conserve une remarquable unité, rare  pour un ouvrage collectif. Cela tient sans doute au fait qu’il est dirigé par une seule et même personne[3], qui n’est d’ailleurs pas partie prenante des récits. Le choix des auteurs est impeccable ; l’intelligence de cette adaptation est que plusieurs auteurs reviennent illustrer différentes histoires, et que seuls sept scénaristes se sont collés aux adaptations sur les dix-huit contributeurs (dont certains ont fait scénario et dessins). On retrouve Harvey Pekar parmi ces scénaristes, personnage important de l’histoire du comic book underground américain, puisqu’il lança avec American Splendor le mouvement (si mouvement il y a) dit un peu pompeusement de la bande dessinée non fictionnelle, dans lequel on retrouve par exemple Le Photographe, Persepolis ou encore Gaza 1956.

Mais contrairement aux exemples précités, ici l’auteur n’est jamais mis en scène, hormis la phrase qui introduit chaque entretien sous forme de voix off. Ce sont sur ces Américains ordinaires que l’on s’attarde ; ils nous brossent par le menu le quotidien de l’Amérique laborieuse des années 70.

Je ne peux pas vraiment mesurer l’intérêt de cette adaptation graphique par rapport à l’original – que je n’ai pas lu –, mais son intérêt intrinsèque réside dans ce que les dessinateurs s’emparent de leur sujet à bras le corps et, qu’ils choisissent une représentation figurative (du style le plus réaliste à celui plus caricatural en passant par un trait plutôt “ligne claire”) ou plutôt symbolique (imagerie aztèque pour les travailleurs agricoles mexicains, réalisme soviétique pour le syndicaliste – cf le dessin de couverture de l’ouvrage), tous nous donnent à voir, à éprouver les récits qui nous sont livrés. Certes, l’on peut préférer les originaux nous donnant à entendre la voix des protagonistes sans passer par le point de vue des scénaristes et dessinateurs – d’autant qu’on ne peut pas adhérer à tous les styles – mais ce point de vue apporte un éclairage tout à fait singulier au propos, me semble-t-il, un éclairage complémentaire et grandement digne d’intérêt.

Une œuvre importante

L’intérêt de cet ouvrage, enfin, est de remettre en lumière l’ouvrage original, et à sa suite l’auteur et son œuvre (publiée en français chez Amsterdam, depuis 2005).

En 1974 nous sommes encore à l’ère du capitalisme industriel, les conditions ne sont pas du tout les mêmes qu’aujourd’hui, et les récits de la mine ou de la condition ouvrière agricole nous ramènent encore à Zola ou Steinbeck. On pourrait se dire qu’aujourd’hui que les conditions sont différentes, ce livre est à reléguer au rayon des témoignages folkloriques d’un passé révolu, mais si le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel, les ressorts de sujétion à l’autorité restent similaires, et si les conditions de travail se sont globalement améliorées, il reste beaucoup à faire aujourd’hui que le travail est encore un lieu où se font jour les comportements humains parmi les moins reluisants.

Je laisse le dernier mot une nouvelle fois à André Schiffrin : « Dans le livre le plus célèbre de Studs, Working, (…) il fut aussi surpris que moi de ne pas arriver à mettre la main sur une seule personne aimant réellement son métier, même quand, en apparence, elles avaient l’air de l’apprécier. Nous avons finalement réussi à trouver un homme, un tailleur de pierre, qui était vraiment heureux dans son travail. »

Working, une adaptation graphique, co-édition Amsterdam/çà et là, 2010.


[1] Ce qui devait à l’origine faire l’objet d’un billet parlant de deux remarquable parutions BD de la fin d’année 2010 : Working, donc, mais aussi l’excellent hors-série Le Monde Diplomatique en bande dessinée.

[2] Qui masque bien souvent le manque d’ambition éditoriale en BD – ambition entravée, soyons juste, par le manque de scénaristes.

[3] Paul Bulhe, par ailleurs scénariste – entre autre – de l’adaptation en BD d’Une histoire populaire de l’Empire américain.

07/11/2010

Différentes Saisons

Filed under: Invités — laplumedaliocha @ 12:09

Il y a une semaine, nous avons entamé ici une discussion sur les fruits de saison. Je regrettais alors, dans un petit billet d’humeur, qu’on me propose sur les marchés framboises et melons fin octobre, tout en m’invitant à préparer mes cadeaux de Noël. Un choc temporel en quelque sorte entre l’été envolé et l’hiver déjà annoncé, orchestré par les marchands au mépris de cette si jolie saison qu’est l’automne. En réponse, Fantômette nous dévoilait en quelques lignes son intérêt très poétique pour les serres.  A la demande générale, elle a accepté de rédiger un petit billet sur le sujet, ce dont je la remercie. Elle devient ainsi le deuxième auteur invité sur ce blog avec Gwynplaine et me permet d’inaugurer une nouvelle rubrique permettant aux lecteurs, s’ils le souhaitent, de rebondir sur un sujet de discussion et de participer à la petite équipe rédactionnelle de ce blog.

Aliocha.

Par Fantômette

« Presque rien, et pourtant: pas rien.

Quelque chose, et cependant: un endroit seulement formé d’espaces creux, de
lumière tiède et de parois fragiles.

Une réalité, et pourtant: une théorie, celle d’un espace qui abrite, d’un
intérieur qui n’est pas coupé de l’extérieur, qui le contient, tout en y
étant contenu.

L’air, la lumière et l’eau, à l’intérieur et à l’extérieur – mais à
l’intérieur et à l’extérieur, différentes saisons.

La serre est née d’un beau souci – un peu égoïste. C’est en Angleterre, pays
de marins et de jardiniers, que s’est posée la question de l’accueil des
plantes vagabondes, que les voyageurs rapportent dans leurs bagages. Le
XIXème siècle est concret et industrieux. A ce souci du botaniste, il
propose une solution d’ingénieur : le verre courbé, puis le verre courbé
préfabriqué, et le travail de la fonte.

Les serres sont rapidement brevetées, et vite construites, adossées ou non
aux belles demeures victoriennes, palm house, green house, glass house. On y
cultive l’hospitalité, les roses et les palmiers. On y fait entrer la
lumière, un peu grise en hiver, autant que possible, on l’y laisse sans l’y
enfermer : les serres sont illuminées la nuit, et éclairent les fêtes des
belles ladies. On y installe les premiers chauffages à vapeur d’eau. On
ouvre et referme les panneaux de verre, en haut, pour y apporter un peu
d’air, laisser ou non se condenser l’eau qui s’y diffuse ou que l’on ne
répand que parcimonieusement.

En un mot, on y découvre l’environnement, et l’art d’y susciter des
conditions propices.

En 1851, toute l’Europe se presse à l’exposition universelle de Londres,
dans le Palais de Crystal. Elle l’ignore à peu près, mais c’est sous cette
immense serre – lumineuse, bruyante, fascinante – qu’elle découvre les
prémisses de sa propre modernité. Marché international, industrialisation,
techniques, savants et experts, diplomates, touristes et grand public,
publicité, marchandises et richesses.

Jungle ou jardin?

Dans la serre, ne pousse que ce que l’on y plante.

Dans une serre, ne pousse que ce que l’on y abrite.

Et pourtant, non – ce n’est pas si vrai.

Dans le jardin de ma grand-mère, c’est l’automne. Novembre chasse à grands
coups de vent les dernières feuilles des grands arbres ; elles tombent
doucement sur la terre froide. L’air sent la pluie et la fumée.

Dans la serre du jardin de ma grand-mère, c’est une autre saison. Nous y
hébergeons quelques roses fraichement écloses, leurs joues rouges comme des
pommes, des plantes qui égrènent leurs quelques fruits, ma précieuse récolte
pour le dessert de tout à l’heure. La lumière, immobile par dessus les
fleurs, est celle de l’été passé. Elle a trouvé refuge ici, à l’auberge du
temps suspendu. Nous la laisserons sortir au mois d’avril.

Je sors de la serre.

C’est l’hiver. »

18/05/2010

Le photographe, ce héros

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 08:27

Par Gwynplaine

Depuis maintenant quelques temps que je traîne mes guêtres par ici, la plupart d’entre vous ont dû s’apercevoir que je suis passionné de BD. Mais, sauf à venir vous les briser dès qu’un album m’enthousiasme, bien peu combinent à la fois qualité et sujet susceptible d’intéresser les lecteurs de céans[1] (ou du moins de coller au centre d’intérêt de ce blog). C’est le cas ici, voilà donc pourquoi je m’autorise de nouveau à solliciter Aliocha afin qu’elle m’offre un espace en ce lieu. Et si vous me lisez, c’est qu’elle a accepté, je l’en remercie de tout cœur.

Il est des livres dont on remet toujours la lecture à plus tard, tout en sachant qu’ils revêtent un fort potentiel et qu’ils ont toutes les chances de vous plaire. Le Photographe n’est pas à proprement parler une actualité[2], puisqu’il est paru en trois tomes entre 2003 et 2006, c’est dire s’il m’a fallu du temps avant d’y plonger. C’est qu’en matière de bandes dessinées, il faut que le dessin m’accroche dès le début pour me jeter sur un titre, et ce ne fut pas le cas ici. Le premier feuilletage, ce premier contact charnel que je m’octroie avec le livre avant de savoir si oui ou non il finira dans mon escarcelle, ne fut pas concluant. Pourtant tout le monde, partout, jusque dans les colonnes des plus grands médias (ce qui n’est pas fréquent en BD – mais qui n’est pas une garantie pour autant), mes prescripteurs les plus fiables, en faisaient l’éloge. Mais rien à faire, il ne m’attirait pas : l’impression que ce mélange de photos et de récit dessiné était factice, surfait.

Pourquoi nous boursoufle-t-il le cortex avec ce livre s’il ne lui a pas plu, vous dîtes-vous ? Et sinon pourquoi cette longue introduction propre a nous en dégouter ? La réponse tient à ceci : ce livre ne m’a pas plu, non, il m’a happé, il m’a littéralement transporté. Tout en lui, dessin, forme du récit, originalité de la narration, concourt à une seule chose, qui fait la force des grands livres : raconter cette histoire de la meilleure manière possible, la rendre lisible en faisant oublier au lecteur le travail de la forme pour accéder au cœur de l’humain. Et de l’humain, ce livre en regorge, il en transpire à chaque page. Voilà pourquoi cette introduction, pour exhorter ceux qui auraient le même mouvement de recul à passer outre, pour ne pas passer à côté d’une œuvre aussi forte.

Didier Lefèvre, photographe

Didier Lefèvre était[3] un photo-reporter ayant promené son objectif aux quatre coins du globe, de Peshawar à Bougainville. Fin juillet 1986, il part en Afghanistan à la demande de Médecin Sans Frontières, pour réaliser son premier “grand reportage” sur une des missions de l’O.N.G., en plein conflit entre soviétiques et Moudjahidin.

C’est ce voyage qui nous est conté dans Le Photographe, par sa voix, ses yeux, son objectif. Cette découverte du “plus beau pays du monde”, selon les membres de la mission qu’il accompagne.

En mission en Afghanistan.

Le premier tome raconte les préparatifs à Peshawar (la scène du marchandage au marché à bestiaux est un vrai régal), la prise de contact avec l’équipe que dirige Juliette Forot (une femme chef, qui a dû s’imposer parmi les afghans, sans heurter leurs coutumes), puis le voyage vers la vallée de Yaftal pour rejoindre l’hôpital de campagne. Trois semaines à marche forcée au milieu d’une caravane de Moudjahidin (MSF préfèrerait un convoi sans armes, mais il n’y en a pas : si l’on passe du Pakistan en Afghanistan c’est pour alimenter la résistance aux soviétiques), à franchir les cols de nuit pour éviter les bombardements, à peiner derrières de véritables montagnards, avec deux cœurs et trois poumons, des hommes armés pas tous très sympathiques… Une épreuve, mais également un choc face à tant de beauté.

Le deuxième tome s’attache aux conditions d’intervention des médecins sur place, au milieu de nulle part, avec le minimum de matériel et le maximum de fatigue. Les blessés de guerre forment le gros des patients (attention, certaines images sont dures, voire très dures, sans jamais être obscènes), mais les équipes soignent aussi les accidents du quotidien, celui de la vie âpre des paysans du coin. Il faut faire avec le manque de moyens, mais aussi avec le poids des traditions, témoin cet homme qui refuse qu’on soigne la plaie ouverte de son frère avant que le rebouteux fasse son office. Après force négociations, le médecin se voit obliger de céder et assiste impuissant à l’inévitable : le rebouteux explose irrémédiablement le genou du blessé.

Il y a, dans ce deuxième tome, un passage qui mérite attention, surtout en ce moment. Il s’agit d’un dialogue entre Juliette Forot et Didier Lefèvre. Juliette vient de lui raconter une anecdote, celle d’un couple qui, dans un pays où les mariages arrangés sont nombreux, s’est marié par amour. Elle les a laissés jeunes mariés, complices et friands des petites espiègleries des jeunes couples amoureux, et elle les retrouve quatre ans plus tard avec une nouvelle épouse. Elle demande alors à la femme : “Comment ça se fait que ton mari ait pris une deuxième femme ?” Et la femme de répondre : “C’est moi qui l’ai trouvée.” C’est alors qu’intervient ce dialogue qui, pour avoir censément eu lieu il y a plus d’une vingtaine d’années, n’en fait pas moins écho à l’actualité la plus brûlante :

Didier – C’est marrant, parce que ce n’est pas du tout l’idée qu’on se fait chez nous de la vie conjugale en Afghanistan.

Juliette – Mais elle est fausse, l’idée qu’on se fait chez nous !

D. – Nous, ce qu’on voit, c’est toujours la même pauvre gonzesse sous son chadri.

J. – Franchement, tu en as vu beaucoup, des chadri, depuis qu’on est ici ? A part ceux qu’on s’est mis sur le dos pour passer la frontière ?

D. – Non, pas beaucoup.

J. – Le chadri, d’abord, c’est un phénomène essentiellement urbain[4]. Dans un petit village, tout le monde est de la même famille. Pas besoin de se voiler. En plus, ça coûte cher, un chadri. Une paysanne en voudrait un qu’elle ne pourrait pas se le payer. Ensuite, il faut savoir que le chadri, c’est assez récent. A peu près un siècle. Auparavant, beaucoup de femmes des villes, de toute leur vie, ne mettait pas le nez hors de leur maison.

D. – C’est vrai ?

J. – Bien sûr que c’est vrai. Dans une grande ville, une femme est vouée à côtoyer des inconnus. C’est pour ça que l’invention du chadri a été un gain d’autonomie et de liberté. Elles ont pu enfin sortir de chez elles. De toute manière, on en fait un symbole exagéré et idiot, de ce chadri. Les vraies priorités, pour les femmes, c’est l’accès aux soins, à l’éducation, au travail et à la justice. Pas les fringues.

C’est, entre autres, ce genre de passage qui en fait un grand livre, un de ceux qui (me) permettent de changer de regard sur le monde.

Enfin le troisième tome est celui du retour de Didier qui, fatigué par la vie de groupe et pressé de retourner en France, ne rentre pas avec l’équipe MSF, parce que celle-ci doit encore faire un détour pour visiter le lieu d’établissement d’un prochain hôpital de campagne. Il se fait donc accompagner par quatre clampins, alors qu’il ne parle que quelques rudiments de la langue et qu’une courante foudroyante l’a affaibli, et a déjà retardé son départ d’une journée. L’insouciance des premiers jours – la liberté retrouvée, les paysages incroyables, la vie au grand air – va vite faire place à un calvaire où le photographe fera l’amère expérience de la plus totale solitude, entre le désespoir, la folie qui guette, puis l’abandon. “Je prends une dernière photo pour que l’on sache où je suis mort.” Des moments d’une rare intensité, dignes des plus grands romans d’aventures, quand le héros se retrouve aux prises avec une nature implacable et toute puissante (voir les Croc blanc, Arthur Gordon Pym et les livres de Jules Verne), la dimension héroïque en moins et l’aspect “vécu” en plus.

Emmanuel Guibert, dessinateur

Emmanuel Guibert est un auteur prolifique, sans doute l’un des plus intéressants de la BD française actuelle. Grand ami de Didier Lefèvre, il a su très tôt, en écoutant celui-ci raconter l’un de ses périples – Didier Lefèvre était paraît-il un conteur hors-pair –, qu’ils feraient un livre ensemble. Guibert a alors fait parler son ami, a recueilli son histoire, puis l’a adaptée à ce qu’il savait faire : de la bande dessinée. Mais ce livre, c’est autre chose, un petit plus par rapport à une BD traditionnelle. Il est né du constat qu’après chaque reportage photographique, ne sortent dans la presse que quelques tirages, les plus marquants. Toutes les histoires contenues dans les autres restent dans l’ombre, elles ne vivent plus que pour leur auteur, puis elles s’oublient dans une boîte à chaussure, chassées par de nouvelles photos, de nouveaux reportages. Ici ces photos qui restent habituellement au rencard trouvent une seconde vie – et quelle vie ! – s’imbriquant singulièrement avec les dessins de Guibert, qui en racontent le hors-champ.

Frédéric Lemercier, graphiste-metteur en scène, coloriste

Le coloriste est un des acteurs de la BD qui restent le plus souvent dans l’ombre (à son grand dam, une des revendications des coloristes aujourd’hui étant d’être reconnus en tant qu’auteurs). Et il faut rendre hommage au remarquable travail de Frédéric Lemercier qui donne à cette histoire une ambiance particulière, toute en nuances de terre (beaucoup) et de verdure (parfois), toute en tons pastels qui se marient à merveille avec le noir et blanc des photos.

Son travail ne se limite pas à la couleur, car c’est lui aussi qui monte les pages, qui met en scène. Cette œuvre donne une puissance singulière aux photographies, qui sont utilisées ici à la manière des cases et s’inscrive sans heurts dans le fil narratif. Elles font sens les unes avec les autres, les une par rapport aux autres et par rapport au dessin, et rendent palpable les ambiances, les situations, les caractères. Singulièrement, on peut se rendre compte de celles qui n’ont été retenues pour les reportages parus dans la presse.

Le tout, l’alliance de ces trois talents, donne un livre comme on n’a pas l’habitude d’en lire. De ceux dont il vous reste toujours quelque chose.

Le photographe, Dupuis, collection Aire libre, en 3 tomes ou en version intégrale.


[1] Si cela vous intéresse, je pourrais vous en faire le détail à l’occasion.

[2] Même s’il reste d’actualité, parce que sélectionné aux Eisner awards (prix BD outre-Atlantique) – catégorie “Best Graphic Album” et “Best U.S. Edition of International Material” , parce qu’il parle du pays de la fameuse burqa, parce qu’il offre un regard plus qu’intéressant sur un pays – l’Afghanistan – et ses habitants dont on entend beaucoup parler mais que l’on connaît assez peu dans l’ensemble.

[3] Depuis la parution des livres, Didier Lefèvre a malheureusement succombé à une crise cardiaque.

[4] Ce qui contredit la fiche Wikipedia mise en lien, qui affirme que le “Tchadri est le vêtement des femmes afghanes  en ville comme à la campagne (sauf dans certaines tribus nomades où les femmes ne portent qu’un foulard sur la tête). C’est le vêtement traditionnel des femmes afghanes depuis plus d’un millénaire; on le trouve aussi au Pakistan et en Inde.”

15/12/2009

De la pub à la com’

Filed under: Invités,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 08:59

Par Gwynplaine

La com’ telle que nous la connaissons aujourd’hui est une invention née dans la fin du XXème siècle. C’est au début de ce siècle que le lessivier Procter & Gamble (né en 1837) réalise les premières enquêtes de marché, puis dans les années 30 sponsorise des feuilletons radiodiffusés, inventant par-là même les fameux soap-operas. Avec l’apparition de son plus farouche concurrent, Unilever (1930), Procter & Gamble développera des stratégies de vente à grande échelle : c’est cette concurrence qui accélèrera les innovations publicitaires dans le combat pour le leadership que se livrent les deux géants lessiviers. C’est ainsi que Procter & Gamble inventera les préceptes de la publicité tels que l’Unique Selling Proposition (USP pour les intimes) qui veut que l’on nous vende un produit sur un et un seul argument massue.

Une industrie du discours.

En un siècle les techniques marketing se sont affinées, à tel point qu’aujourd’hui les spécialistes sont devenus détenteurs d’un savoir unique sur les attentes des consommateurs. Dans une économie que l’on qualifie volontiers de post-industrielle, qui est une économie des intermédiaires – les distributeurs sont ceux qui aujourd’hui mènent la danse, ils sont en position de force vis-à-vis des producteurs comme des consommateurs – la publicité s’est affirmée comme une industrie du discours. Le publicitaire cherche, avec des mots, à vendre un produit au public, mais également un public à son client (la fameuse cible) : en identifiant un cœur de cible susceptible d’être un acheteur, le publicitaire produit un public.

Selon Dominique Quessada[1], qui réussit le tour de force d’arborer la double casquette de philosophe et publicitaire (!) – et par-là même est un des rares à penser l’objet qu’il fabrique et vice-cersa[2]), la publicité opère une transformation industrielle sur le langage, transformation qui commence au moment où un annonceur fait appel à une agence de pub pour trouver le langage approprié pour s’adresser au consommateur. S’applique ici une division scientifique du travail sur le langage, division quasi taylorienne qui s’opère comme suit (cf. La société de consommation de soi, p. 126-127) :

–       les planners stratégiques analysent études et statistiques pour cibler la figure du consommateur,

–       ils travaillent sur la copy strategy de conserve avec les commerciaux, texte destiné à la fois au client et aux autres membres de l’agence,

–       les commerciaux et les planners transmettent alors le problème aux créatifs par l’intermédiaire du brief,

–       deuxième niveau de transformation, les créatifs (souvent un tandem concepteur-rédacteur – pour les mots – directeur artistique – pour les images) sont chargés de transformer les données de la copy strategy en idée de campagne,

–       avant fabrication, cette campagne est souvent testée sur un échantillon de public avant le lancement – troisième niveau de transformation –, et pourra encore être affinée après celui-ci,

–       enfin les media-planners déterminent par quels canaux la campagne a le plus de chance de trouver sa cible.

Du fait que la publicité s’adresse à nous, public, en partant de données fournies par nous (études, enquêtes, etc.) puis finalement en testant sur nous le produit fini (la campagne de pub), Quessada tire l’idée que nous coproduisons ces campagnes publicitaires, nous contribuons à fabriquer les pubs que nous allons plus tard consommer, d’où La société de consommation de soi.

Le réenchantement du pouvoir

La sécularisation du pouvoir religieux au début du vingtième siècle s’accompagne d’une perte de la transcendance dans nos sociétés, si bien que le pouvoir, désormais beaucoup plus politique, perd de son aura mystérieuse. De plus, après la seconde guerre mondiale et l’avènement de la puissance américaine, le vrai “pouvoir” devient synonyme de pouvoir économique, il est entre les mains de puissantes entreprises comme Procter & Gamble. Un problème se pose alors : aux mains de la sphère économique, le pouvoir se voit, il n’est plus nimbé d’un halo de mystère (il reste au pouvoir politique la transcendance de re-présentation, où le peuple s’incarne dans ses élus et lui transfère son pouvoir pour le temps d’un mandat), il se désenchante.

La publicité, dont le but est de booster la consommation des produits industriels, opère un réenchantement du pouvoir par le discours, en donnant un sens à la consommation. La pub vous dit que vous êtes ce que vous avez, elle vend non pas une voiture mais du bonheur, elle vante un monde moderne, nouveau (forcément nouveau), etc., et invente la notion d’obsolescence qui fait que quand existe une nouvelle version d’un produit, l’ancienne perd toute valeur (alors même qu’elle peut être toujours fonctionnelle).

Elle utilise toute les surfaces d’inscription possibles et tend à gagner de plus en plus d’espace, occultant la dimension du temps : la nouveauté est forcément bonne, forcément meilleur, la pub n’a pas de passé, est tournée vers l’avenir qui est déjà ici et maintenant – rappelez-vous : “Philips, c’est déjà demain”. En ce sens, elle participe de ce qu’Aliocha dénonce dans l’idéologie technique.

La fin de la dialectique

Par sa maîtrise des mots et du discours, elle réussit ce tour de force de positiver (mot clé dans l’univers publicitaire) tout ce qui vient la critiquer négativement. Elle se renforce de tout ce qui vient la contredire. Il n’est que de voir combien de campagne ont repris de grandes figures révolutionnaires a priori peu suspectes de sympathie envers la société de consommation, dont le summum fut celle d’une entreprise informatique (dont je ne me souviens plus le nom) qui réunissait rien moins que Robespierre, Karl Marx, le Che et Mao. Ou encore toutes ces entreprises pétrolières qui aujourd’hui font leur choux gras de campagnes écologiques, vantant combien ils sont soucieux de la planète et ont été les premiers à l’être.

Quessada en tire le concept de l’esclavemaître, les modalités du discours publicitaire ayant dissout le principe de la dialectique de maître et de l’esclave, en faisant disparaître le négatif. Il va jusqu’à théoriser le fait que ce discours, qui a aujourd’hui envahit toutes les sphères (économique mais aussi politique, via notre amie la com’ qui marche sur les mêmes fondements) a accompli le projet des philosophes – régir la Cité par le discours, le logos – en utilisant des méthodes de sophiste.


[1] Lire sur le sujet La société de consommation de soi, éditions Verticales, 1999 (191 p.) ainsi que L’esclavemaître, concept par lequel il explique que le mode de discours publicitaire sonne le glas de la dialectique du maître et de l’esclave.

Dernier ouvrage paru : Court traité d’altéricide, éditions Verticales-Phase deux, 2007.

[2] Voir la fiche biographique de l’intéressé sur le site des éditions L’œil électrique.

28/10/2009

In god do we trust ?

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:06

Me voyant débordée, Gwynplaine, fidèle lecteur de ce blog,  a décidé de voler à mon secours en rédigeant ce billet. Je suis heureuse d’accueillir sur le blog un passionné de lecture doublé d’un spécialiste de bande dessinée. Aliocha.

Par Gwynplaine

arton14624-a303fMarc-Antoine Mathieu est un cas à part dans la bande dessinée, ne faisant partie d’aucune chapelle, traçant son sillon à l’écart des bandes et des mouvements. Et pourtant il fait partie de ceux qui ont contribué, dans les années 90, à sortir cet art de l’ornière sous-littérature dans laquelle il reste trop souvent (en gros et bref, après la décennie des années 70 qui consacra la bd adulte – Futuropolis, L’Echo des Savannes, Métal Hurlant, Fluide Glacial, …, ça ronronnait un peu, rien de bien excitant ne s’étant produit dans les années 80), avec notamment sa série phare (et indispensable) : Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Une série dans laquelle il questionne la narration en bande dessinée, réfléchit sur sa construction, tout en nous racontant les hilarantes aventures onirico-kafkaïennes de Julius Corentin, employé au ministère de l’humour. Le fond par la forme en quelque sorte.

L’incarnation

Mais là n’est pas le propos, cette introduction n’étant là que pour situer l’auteur dans le paysage du neuvième art français pour les néophytes de la chose dessinée. Le propos est son album sorti récemment, dans lequel il traite de sujets intéressant au premier chef ma blogosphère personnelle (Aliocha et Philarête en tête) : l’emballement médiatique et Dieu en personne.

Le sujet est simple : Dieu en personne descend sur terre, il s’incarne parmi les humains. Une fois son identité établie de façon certaine, la (bonne ?) nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et c’est un emballement médiatique sans précédent.

Mais que fait donc Dieu descendu sur terre ? Rien… Il parle, beaucoup plus qu’Il n’agit, et ça, c’est insupportable au monde qui avait mis tant d’espoir en Lui. On le rend responsable de tous les maux, et c’est bien logiquement qu’une sorte de class action à l’échelle mondiale le traîne devant le tribunal. Un procès[1] s’ouvre alors, fil rouge narratif de l’ouvrage, où l’accusation aura à cœur de prouver l’existence de Dieu pour engager sa responsabilité, tandis que la défense devra minimiser son rôle voire, peut-être remettre en cause son existence.

Le tour de Dieu en 120 pages

Parallèlement à ce procès, l’auteur envisage toutes les facettes du phénomène Dieu : scientifique, journalistique, sociologique, artistique et littéraire (ou plutôt éditoriale), publicitaire, Dieu est scruté sous toutes les coutures. Pourtant on ne verra jamais son visage. Et c’est la grande force de cette bd qui révèle Dieu sans vraiment le montrer (ou serait-ce l’inverse ?). Marc-Antoine Mathieu a de plus eu l’intelligence de parler du Dieu universel, et non celui d’une religion particulière (même si l’on sent bien qu’en matière de représentation, il vient quand même de la tradition judéo-chrétienne).

Bref une bd intelligente, philosophico-mystique, truffée de paradoxes et de nonsense, faisant réfléchir tout en proposant une vision extrêmement lucide de notre société dont le matérialisme confine souvent au ridicule, une vision un brin désabusée mais franchement drôle. Mais le rire n’est-il pas la politesse du désespoir ?[2]


[1] L’intrigue se déroulant dans une société “parallèle” pourrait-on dire, que les juristes n’y cherchent aucune orthodoxie judiciaire.

 

[2] Pour rendre la dimension humoristique de cette bd, il fallait bien une chute tarte à la crème.

20/01/2009

Le dernier édito

Filed under: Invités — laplumedaliocha @ 13:25

Eolas vient de m’adresser ce billet qu’il a rédigé en hommage à Lasantha Wickramatunge, journaliste Sri Lankais. Le publier est pour moi un honneur, tant en raison de son auteur que de son sujet.  

 

LE DERNIER EDITO, Par Eolas

Ceci est un extrait du dernier éditorial de Lasantha Wickramatunge, journaliste Sri Lankais au Sunday Leader. Et quand je dis le dernier, c’est vraiment son dernier. Il a été assassiné le 8 janvier 2009. Il avait 50 ans et était père de trois enfants. Ce texte a été rédigé en vue d’une publication après sa mort qu’il pressentait comme prochaine. Traduction de votre serviteur.Lasantha Wickramatunge


Aucune profession n’exige de ses membres de sacrifier leur vie pour leur art à part la carrière militaire, et, au Sri Lanka, le journalisme. Au cours des dernières années, les médias indépendants ont été de plus en plus souvent l’objet d’attaques. Des médias électroniques ou sur papier ont été incendiés, ont fait l’objet d’attentats à la bombe, ont fermés de force ou influencés par la contrainte. D’innombrables journalistes ont été harcelés, menacés, et tués. J’ai eu l’honneur d’appartenir à ces catégories, et désormais tout particulièrement à cette dernière.

J’ai exercé la profession de journaliste un bon bout de temps. De fait, 2009 sera le 15e anniversaire du Sunday Leader. Beaucoup de choses ont changé au Sri Lanka pendant ce laps de temps, et je n’ai pas besoin de vous dire que la majeure partie de ce changement a été vers le pire. Nous nous trouvons pris au milieu d’une guerre civile impitoyablement menée par des protagonistes dont la soif de sang ne connaît pas de limite. La terreur, parfois perpétrée par des terroristes d’État, est devenue notre quotidien. De fait, le meurtre est devenu le premier outil par lequel l’État cherche à contrôler les organes de la liberté. Aujourd’hui, ce sont les journalistes, demain, ce sera les juges. Car jamais ces deux professions n’ont connu des risques si élevés pour des enjeux si bas.

Alors, pourquoi le faisons-nous quand même ? Je me pose souvent la question. Après tout, je suis aussi un mari, et le père de trois merveilleux enfants[1]. J’ai également des responsabilités et des obligations qui transcendent ma profession, que ce soit le droit[2] ou le journalisme. Est-ce que le risque en vaut la chandelle ? Beaucoup de gens me disent que non. Des amis m’ont dit de retourner au barreau, et Dieu sait qu’il offre une vie meilleure et plus sure. D’autres, y compris des leaders politiques de tous bords, ont essayé de me convaincre de me lancer dans la politique, allant parfois jusqu’à me proposer le portefeuille de mon choix. Des diplomates, connaissant le risque que courent les journalistes au Sri Lanka, m’ont proposé un sauf-conduit et un droit de résidence dans leur pays. Quoi que ce soit qui m’ait maintenu dans ma profession, ce ne fut pas le manque de choix.

Mais il y a un appel plus fort que les hautes fonctions, la célébrité, le lucre et la sécurité. C’est l’appel de la conscience.


Lasantha Wickramatunge, â€ŠAnd then they came for me, Sunday Leader, 11 janvier 2009

Notes

[1] Avinash, Ahimsa et Aadesh.

[2] Lasantha Wickramatunge a commencé à travailler comme avocat avant de faire de la politique comme conseiller de plusieurs élus puis de devenir journaliste.

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