La Plume d'Aliocha

24/01/2017

Polanski : Les médias en proie à de nouvelles pressions

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03

220px-roman_polanski_cannes_2013Souvenons-nous. C’était il y a quelques années. L’apparition du web 2.0 bousculait en profondeur le journalisme. Les sites de presse découvraient les commentaires en ligne. Les journalistes créaient des blogs, invitaient le public à visiter les coulisses de leur métier, commençaient à dire « je »; un peu plus tard ils se sont mis à développer  le personal branding sur les réseaux sociaux.  Une évolution passionnante venait de s’amorcer. Alors que les journalistes jusque là étaient proches des puissants dont ils parlaient dans leurs articles et loin de leurs lecteurs, voici que soudain un lien se tissait enfin entre les médias et les citoyens pour lesquels ils travaillent. Il y avait toutefois un risque qui sautait aux yeux : le danger d’une nouvelle allégeance. A la pression d’en haut (j’entends par là des sources d’information : politiques, monde économique, scientifiques….) s’ajoutait une nouvelle pression d’en bas (les récepteurs de l’information). Comment résister à la tentation de séduire un public qu’on ne se contente plus d’imaginer, mais avec lequel on se trouve en prise directe ? Un public qui peut manifester en temps réel son approbation ou son rejet, étant entendu que les deux sont aussi dangereux pour le journaliste. La tentation de plaire en effet est aussi risquée que la peur de déplaire, en termes d’indépendance. Comment résister donc, si plaire ou déplaire touche l’amour-propre en même temps que le portefeuille ? Hélas, cette crainte se révèle fondée. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sur la toile le nombre d’articles racoleurs dont le seul intérêt réside dans le titre incitant à cliquer. Un autre danger plus pernicieux encore se profilait. Celui d’une pression du public sur le contenu d’un article.

Quand une vie, selon certains, se résume à une faute vieille de 40 ans

Il s’est incarné récemment à l’occasion de la nomination de Roman Polanski à la présidence de la cérémonie des César. Dans cet article, le site Arrêt sur Images révèle que plusieurs sites de presse, à commencer par Le Monde, ont modifié leurs titres ou leurs contenus suite aux protestations des féministes sur les réseaux sociaux. Motif ? Il n’était pas suffisamment fait état des accusations  de viol sur mineur portées contre le réalisateur quarante ans plutôt. Voici les documents produits par le site :

La rédaction initiale du Monde :

original-95692

 

 

Puis la version modifiée suite aux protestations :

original-95693

 

 

 

 

 

 

Selon @si d’autres journaux ont modifié leurs titres, passant de « Roman Polanski sera le président de la 42ème cérémonie des César« , à « Polanski président des César 2017 : la polémique enfle » (DNA).

L’autre face de la médaille

Il faut se féliciter de cette interaction public/médias devenue possible grâce à la technologie. En tout cas sur le principe. Après tout, l’intervention du public et, en face, la capacité d’écoute des médias, peuvent mener à corriger des erreurs, nuancer des positions, établir en tout état de cause un dialogue fructueux, forcément plus fructueux qu’un monologue infligé ex-cathedra. Mais il n’est pas de médaille qui ne possède de revers. L’affaire Polanski nous montre qu’il convient de ne pas céder à l’optimisme béat de ceux qui pensent que tout progrès technologique s’accompagne d’un progrès indiscutable et totale de l’humanité. Les faits remontent à quarante ans. Depuis lors, sa victime lui a pardonné et plaide activement en sa faveur. Il ne subsiste au fond qu’un problème juridique qui maintient le dossier en vie envers et contre toutes les règles de prescription et le nécessaire oubli sans lequel il n’est pas de vie en société possible. Sans compter le fait que la vie de cet homme est un tissu d’événements tragiques qui entre forcément en ligne de compte quand il s’agit d’évoquer sa personnalité dans un article. Les journalistes savent tout cela et ont fait un choix de présentation de l’information. Et voici que sous la pression minoritaire – les lobbys sont toujours des minorités actives, souvent des extrémistes – voici que les médias changent leur présentation de l’information en modifiant la proportion accordée aux événements. Accessoirement, c’est encore une affaire judiciaire qui incarne ici une dérive. (Pardon, petit coup de gueule : « Qui sont-ils, ces petits procureurs des tribunaux médiatiques qui instrumentalisent des affaires qui les dépassent pour, au choix, se conférer de la dignité, libérer leurs névroses ou défendre des causes qui souvent méritent mieux que leurs vitupérations ? » Fin du coup de gueule).

L’indépendance, mais laquelle ?

Certes il ne s’agit ici que de la nomination d’un artiste à la tête d’une cérémonie de cinéma, mais comment ne pas redouter que demain un autre groupe de pression ne parvienne aussi facilement à contraindre des journalistes à modifier  le récit d’un événement d’actualité majeur ?

L’indépendance des médias est aujourd’hui uniquement analysée sous l’angle capitalistique. On considère que si les groupes médiatiques français s’émancipaient des mains des grandes fortunes qui les détiennent, un journalisme  enfin libre et objectif pourrait émerger. D’abord c’est caricatural et insultant pour tous les journalistes qui font bien leur métier dans ces groupes de presse dits « à la botte des puissants ». Ensuite, cette critique occulte délibérément les autres risques qui pèsent sur l’indépendance des médias, depuis l’engagement idéologique jusqu’aux liens personnels d’intérêt des uns et des autres, en passant surtout par le manque de moyens qui est sans doute l’une des causes majeures du défaut d’indépendance (et s’aggrave d’heure en heure).   Voici donc que surgit en pleine lumière avec l’affaire Polanski un autre danger : la vulnérabilité du système aux groupes de pressions qui sont capables de mobiliser les réseaux sociaux.

Roman Polanski  a annoncé aujourd’hui par la bouche de son avocat Hervé Témime qu’il renonçait à présider la cérémonie des Cesar.

12/04/2016

Pirate numéro 7, levez-vous !

Filed under: Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 07:57

Il s’appelle Fahran Abchir-Mohamoud. Il a un visage rond que marquent encore des traces d’enfance. Un regard égaré très loin. Il est assis au fond à droite du box, derrière les autres. Depuis 2 semaines, lui et 6 autres somaliens comparaissent devant les assises de Paris pour piraterie, vol et enlèvement, le tout avec armes et en bande organisée. Ils risquent la perpétuité pour avoir, le 8 septembre 2011, attaqué le Tribal Kat sur lequel naviguaient Christian Colombo 55 ans, et son épouse, Evelyne, 53 ans. Ils étaient partis pour un tour du monde de 10 ans. Christian est décédé à 16h15 notera sur le journal de bord son épouse, dans un état second. D’une balle de kalachnikov en plein front. Les pirates jettent son corps à la mer. Le bateau est pillé, puis les pirates la forcent à les suivre. Ils seront arrêtés deux jours plus tard par l’armée espagnole et transférés en France.

Deux mondes…

Depuis deux semaines, les débats tentent de faire la lumière sur ce qui s’est passé. Les accusés ne sont pas poursuivis pour assassinat car il est acquis que ce sont les deux pirates tués par l’armée, les chefs, qui ont tiré sur Monsieur Colombo. Les accusés disent qu’ils ont été recrutés sans trop savoir ce qu’ils auraient à faire, qu’une fois sur le bateau, ils ont écopé car le skiff prend l’eau,  on patauge en permanence à mi-mollets dans cette longue pirogue à moteur. Ils se défendent d’avoir tiré, et d’avoir pillé aussi. Ce sont les chefs qui les ont entraînés, les chefs qui les menaçaient,  les chefs qui ont tout fait. Certains sont crédibles, d’autres moins.  Hier ont commencé les plaidoiries. « Ce procès, c’est la collision de deux mondes qui n’étaient pas destinés à se rencontrer, qui n’auraient jamais du se rencontrer » plaide Me Elise Arfi. Depuis le départ, la défense essaie de faire comprendre aux jurés ce que c’est qu’être né en Somalie. Dans ce pays de guerre, de famine, de violence et de sécheresse, ce pays « A l’autre bout du monde, de notre société, de nos moeurs, de nos besoins et de nos urgences »  selon les mots de Me Julia Katlama.  Les autres pays viennent puiser dans ses eaux poissonneuses avec d’immenses tonniers. Et comme si ça ne suffisait pas,  la mafia italienne y déverse des déchets toxiques, parce que c’est un pays sans Etat et très pauvre. Une poubelle en somme…Un reportage de Paul Moreira diffusé à l’audience vendredi, montre les images insoutenables des effets de ces polluants sur la population. Mais ce sont les accusés qui expriment le mieux l’incroyable fossé entre eux et ceux qui les jugent. Quand ils s’émerveillent par exemple de faire trois repas par jour, de voir de la lumière en continu, ou quand ils s’affolent de la hauteur des bâtiments en France. Qu’importe. L’avocate générale n’a rien voulu entendre. Hier elle a requis entre 16 et 22 ans de prison et une interdiction définitive de territoire. Les parties civiles quant à elles ne voient pas le lien entre la mort de Monsieur Colombo et la situation en Somalie. Ainsi va se procès, il n’y aura pas de pardon. C’est à peine s’il y a du respect. Depuis le début, on désigne plus souvent les accusés par « pirate numéro » que par leur nom. « J’ai dix ans d’expérience. J’ai souvent eu de nombreuses personnes dans le box, avec des noms imprononçables, je n’ai jamais eu à noter une personne » s’indigne Me Katlama.

Je suis sa seule visite, sa seule compagnie…

Parmi eux il y a Fahran, mécanicien automobile. S’il s’est retrouvé dans cette mortelle expédition, c’est parce qu’on lui a promis 100 dollars et qu’à ses yeux, c’est une telle somme, qu’il pense pouvoir s’offrir un garage…Lors de son arrestation il donne son âge, 16 ans, mais personne ne le croit. Il a menti, forcément pour passer entre les mailles du filet. C’est vrai qu’avant d’embarquer sur le skiff, il a du prendre le temps d’étudier l’ordonnance de 45 sur les mineurs. Peut-être même de faire une analyse de droit comparé selon le pays occidental qui risquait de l’arrêter. Passons. Fahran est incarcéré à Fresnes dans l’attente de son procès. La prison des rats et des poubelles, explique Me Arfi aux jurés qui ne connaîtraient pas l’endroit. Il est violent Fahran. Il fait des crises de larmes et des crises de nerfs. Les gardiens y voient une marque de rébellion. Alors vient le temps des brimades. Il est privé de douche. Ses chaussures n’ont plus de semelles, un codétenu lui en offre une paire, elle lui est confisquée. Comme lui sont confisqués ses disques de musique somalienne, la seule chose qui le rattache à sa terre dans cette prison à des milliers de kilomètres de chez lui où tout est étrange, inquiétant, froid et hostile. Il continue d’avoir des crises. Cela lui vaudra un bras cassé. Il a déjà eu un doigt arraché Fahran par une balle espagnole. Cinq fois il passe en commission de discipline, sans avocat ni interprète. Mais le pire est à venir. « Je suis sa seule visite, sa seule compagnie, la seule qui lui envoie de l’argent, explique l’avocate, la seule pour qui sa vie est importante ». Depuis le début de sa plaidoirie, elle marche sur la corde raide de l’émotion, le silence dans la salle est absolu, on se demande comment elle fait pour ne pas pleurer, on craint qu’elle se brise à force de tension maîtrisée.

Un système pénal qui fabrique des fous

Elle continue de raconter le destin si lourd de son client. Un matin il se réveille avec un gros pansement. Dessous, une cicatrice de 50 cm de long. On l’a opéré en urgence pour lui enlever son poumon droit qui s’atrophiait. « Nous lui avons sauvé la vie », se réjouissent les médecins. Avec raison. Mais Fahran lui, tout ce qu’il voit, c’est que les étrangers qui l’ont enfermé viennent de fouiller dans son corps et de lui ôter un organe. Et comme on ne lui a rien expliqué et encore moins demandé son accord, il se dit que ça va continuer. Sa raison vient de basculer, irrémédiablement. A la barre l’expert psychiatre est formel : il a développé une psychose délirante. Il est persuadé d’être une somme d’organes que l’on va venir voler. Même le psychiatre lui fait peur : il veut lui voler son cerveau. C’était donc cela, ses crises de violence que l’on a pris pour de la rébellion et que l’on a punies.  La schizophrénie se soigne, explique le médecin, mais ne se guérit pas. Un jour où il est au mitard, il se pend avec sa couverture. On le sauve in extremis. « On devrait se poser la question d’un système pénal qui fabrique des fous. On vient les arrêter chez eux, on les ramène chez nous, pour les juger à l’aune de nos valeurs ! Que diriez-vous si la Somalie adoptait une loi lui donnant compétence pour vous juger et qu’on vous emmène là-bas, lance Me Arfi aux jurés. Son client ne devrait même pas être là puisqu’il était mineur, mais la chambre de l’instruction n’a rien voulu entendre. Il faut dire que l’expert est formel : selon les tests osseux il a plus de 18 ans. Enfin, quand on creuse un peu, l’expert admet qu’il pourrait avoir 17 ans et demi, mais bon. L’avocate dénonce ce que tous les avocats savent mais que la justice continue d’ignorer : ces tests sont fondés sur un panel de caucasiens aux Etats-Unis dans les années 50, la marge d’erreur est importante, la fiabilité douteuse. Peu importe, la science a parlé et tant pis si, à six mois près, le destin d’un homme aurait pu s’en trouver changé. Il est 20 heures. « Au fond des prisons, le rêve est sans limite. Son rêve à lui est de pouvoir retourner en Somalie ». La voix s’éteint dans un souffle. Elle a tenu.  Quelque chose dans la consistance de l’air a changé. L’humanité qui faisait tant défaut à ce procès dirigé par un président glacial vient de souffler comme un vent du large bienfaisant.

Il est 20h 10. L’audience qui a commencé à 10h vient de s’achever. Me Elise Arfi a tombé la robe et marche vite vers la sortie, le front baissé. Elle pleure.

 

Note : Marie Barbier publie aujourd’hui un long reportage dans l’Humanité sur le procès. Un autre ets à lire dans Libération.

Mise à jour 13 avril 22h22 : La cour a rendu son verdict à 20h52. Les peines de prison s’échelonnent de 6 ans à 15 ans, étant précisé que les accusés ont déjà passé 4,5 ans en prison. La cour n’a pas jugé nécessaire de prononcer les interdictions de territoire. C’est u verdict clément dans la mesure où l’avocate générale avait requis des peines de prison comprises entre 16 et 22 ans assorties de l’interdiction définitive du territoire. Quand Fahran Abchir-Mohamoud a compris qu’il allait pouvoir sortir puisque c’est avec lui que la cour a été la plus indulgente, il a simplement demandé à son avocate, quand est-ce qu’il allait revoir sa mère…

18/02/2016

Silence, on tue les libertés !

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:06

En fin de journée, j’ai interviewé un bâtonnier. Peu importe lequel, en ce moment, sur fond d’état d’urgence et face aux libertés en péril, ils pensent tous pareil. Et pas seulement eux, tous les avocats, et puis tous les juges, et sans doute tout ce que la France compte de juristes, et pas seulement….C’était une interview difficile car il y avait trop de sujets à aborder et pas assez de temps. La situation du tribunal de Bobigny, catastrophique. Celle des autres tribunaux de France, pas meilleure. La réforme constitutionnelle et l’état d’urgence. Le statut des libertés publiques. L’inscription loupée du droit à l’avocat dans notre constitution. La réforme pénale qui banalise la possibilité pour tout un chacun, parce qu’il aura bavardé un jour avec un cafetier soupçonné sans qu’il le sache de frayer avec des terroristes, de se retrouver  en pleine nuit avec sa porte d’appartement défoncée par des types cagoulés, plaqué au sol et menotté devant ses enfants. Ce bâtonnier soudain m’a interpellée : « vous êtes où les médias, quand on tue les libertés publiques, on ne vous entend pas ! Quand Christiane Taubira a quitté le ministère, on est resté 30 minutes sur son départ à bicyclette pour admirer son pédalier, mais personne n’a parlé de l’essentiel, au même moment le nouveau garde des sceaux Jean-Jacques Urvoas reconnaissait et c’était une première, la situation d’urgence de la justice. Or sans justice, il n’y a pas de démocratie. Comment ne pas être amer face à des médias qui ratent l’essentiel ? », a conclu mon interlocuteur.

J’ai baissé la tête. En tant que journaliste spécialisée, ce n’est pas vers moi que se tournait sa colère, puisque j’étais là et que depuis novembre je ne cessais, comme d’autres journalistes spécialisés, de relayer les cris d’alerte des juristes. Il en voulait au Système qui mécaniquement est bien plus attiré par le vélo de Taubira  que par les paroles essentielles – mais si peu spectaculaires – de son successeur. Il avait raison. Rien de ce qu’il me disait ne me surprenait. J’ai répondu que sur Twitter tout le monde, en tout cas dans ma TL de juristes, était conscient de l’insupportable et bien inutile sacrifice de nos libertés. Réponse dérisoire et à côté de la plaque. Mon petit microcosme que j’ai confortablement taillé à la mesure de mes centres d’intérêt (et c’est bien le défaut d’Internet par rapport à un journal qui vous parle de tout, y compris de ce qui ne vous intéresse a priori pas), mon petit monde en effet est d’accord avec moi et me donne l’illusion que le « Grand » monde l’est aussi.

Fumisterie.

C’est le bâtonnier qui a raison.

Alors voilà, je lance cette petite bouteille à la mer. Il y a beaucoup d’avocats, de juges, d’universitaires qui savent qu’on va dans le mur, c’est le moment, puissants confrères des grands médias, de leur donner la parole. Ouvrez-leur vos spectaculaires matinales radio, vos chaines d’information en continu, vos émissions de prime time ou de deuxième partie de soirée, ils parlent bien, ont des tas d’exemples concrets à donner.  Ils vous raconteront que les Etats-Unis suite aux attentats du 11 septembre ont commis la même erreur que nous et admettent aujourd’hui avoir sacrifié leurs libertés pour rien. Ils vous abreuveront d’anecdotes effrayantes et de formule choc. Ce sont d’excellents clients qui, en plus, défendent une excellente cause. Invitez-les. Il y a tant de valeurs communes entre le journalisme au sens noble du terme et l’avocat défenseur des libertés. Tout n’est peut-être pas perdu.

03/06/2015

Les drôles de leçons de démocratie de Mediapart

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 22:08

« La justice française machine à blanchir », titre François Bonnet co-fondateur de Mediapart, dans une tribune incendiaire du 28 mai 2015. L’objet de son courroux ? La relaxe prononcée par la justice au bénéfice de l’ancien ministre Eric Woerth dans l’affaire Bettencourt. On comprend la colère du directeur éditorial de Mediapart. Avec tout le mal que se donne cet organisme (peut-on encore parler de site de presse ?) pour faire sortir les affaires que des policiers corrompus et des juges à la botte voudraient enterrer. Et patatras, la justice sourde et aveugle aux idéaux du plus vertueux des chiens de garde de la démocratie que la presse ait jamais engendré, la justice donc embourbée dans ses compromissions et ses vices s’obstine à blanchir les affreux coupables que Mediapart lui apporte pourtant ficelés et déjà grillés médiatiquement. Tout à sa rancoeur, l’auteur saisit l’occasion pour dénoncer la justice manipulée dans l’affaire Kerviel (il en est sûr puisque l’avocat de la défense le dit depuis 2 ans à une de ses journalistes qui l’a maintes fois répété, c’est dire la force de la preuve), la justice à genoux dans le dossier EADS, la justice fasciste dans l’affaire de Clichy-sous-bois, la justice malade dans l’affaire Outreau, la justice folle dans Tarnac….Zola n’avait qu’une seule cause à défendre, François Bonnet en a trouvé six ! Et encore, sans chercher. C’est dire…

Affreuse frustration

Sur l’ensemble de ces affaires présentées comme des scandales judiciaires et où l’on aperçoit aussi et surtout plusieurs scandales médiatiques,  cette diatribe apparait aux yeux du juriste pour ce qu’elle est : l’affreuse frustration d’un organe de presse devenu on ne sait trop quoi et qui prétend dicter sa loi à l’ensemble des pouvoirs mais à qui la justice a fait l’insupportable affront de tenir tête. Prenons deux affaires au hasard.

Oui le tribunal correctionnel de Paris a déclaré éteintes les poursuites dans l’affaire EADS. Mais puisque procès médiatique il y a dans ce dossier, alors François Bonnet va devoir poursuivre de sa vindicte Eliane Houlette, le tout nouveau procureur national financier mis en place par Christiane Taubira en février 2014 dans le but louable de traquer cette délinquance financière qui empêche Médiapart de dormir. Il se trouve en effet qu’Eliane Houlette est venue requérir en personne la fin des poursuites dans le procès EADS. La faute au Conseil constitutionnel, dont Mediapart devra demander immédiatement  la démission, puisque c’est lui qui a jugé contraire à la Constitution la procédure menée contre les prévenus dans ce dossier et dans tous ceux qui lui ressemblent. Ceci au nom d’un principe fondamental du droit que Mediapart devra également condamner sine die : non bis in idem, autrement dit nul ne peut être sanctionné deux fois pour les mêmes faits. Quel scandale en effet que l’application de ce principe. Et tant qu’on y est Mediapart devra également dénoncer la Cour européenne des droits de l’homme car c’est à cause de sa décision Grande Stevens du 4 mars 2014 que le Conseil constitutionnel s’est trouvé plus ou moins contraint d’abandonner un système français décidément contraire aux droits de l’homme. Telle est l’horrible genèse de l’insupportable relaxe. François Bonnet ne pouvait dénoncer dysfonctionnement judiciaire plus abject que l’application des droits fondamentaux en justice.

Recyclage d’arguments moisis

Passons à l’affaire Kerviel. Tout a été dit dans ce dossier jusqu’à l’épuisement, mais il faut croire qu’une partie des médias et du public (dans quelle proportion, je l’ignore)  préfère rêver au mythe de David contre Goliath plutôt que de comprendre ce qu’il s’est réellement passé si cette compréhension impose de renoncer au conte du gentil trader broyé par la méchante banque. Beaucoup de journalistes ont perçu  l’affaire ainsi au départ, jusqu’à ce que les faits leur ouvrent brutalement les yeux.  D’autres trouvent visiblement un intérêt qui ne saurait être purement journalistique à débarquer sur le tard et à continuer de croire au mirage mais aussi, ce qui est plus grave, à tenter d’en convaincre les autres.   Les chroniqueurs judiciaires qui ont assisté au procès savent que les soi-disant scoops de Mediapart depuis 2 ans ne sont  que le recyclage mal ficelé des arguments que la défense n’a pas réussi à faire gober aux magistrats. Voir le système médiatique entier relayer ces âneries comme ce fut le cas il y a deux semaines est tout simplement terrifiant. Mais il faut s’y résoudre, le système médiatique aime ceux qui le manipulent car ceux-là savent y faire avec lui, ils flattent son goût du spectaculaire, du scandale, du bruit et de la fureur. A l’inverse, ceux qui travaillent, ceux qui cherchent, ceux qui réfléchissent, ceux qui doutent s’inscrivent dans une dimension que les médias tiennent soigneusement à l’écart, par paresse autant que par intérêt. L’ennui, c’est que cette culture médiatique, superficielle et vaine se répand à toute allure dès lors que les outils de communication ont changé chacun de nous en un petit média obéissant désormais aux mêmes besoins de simplisme et de spectaculaire. Comment dans ces conditions être audible quand l’explication que l’on a à apporter ne tient pas dans les 140 signes d’un tweet ? Quand on invite à  lire 200 pages de raisonnement juridique alors que l’esprit s’est habitué à ne pas dépasser 6 lignes ? Quand il faut asséner une longue explication à un auditoire tellement plus tenté de reprendre à son compte un slogan séduisant ? Pourquoi enquêter alors que pour satisfaire ces nouveaux besoins, il suffit de brandir une idée aguicheuse arrimée à quelques éléments factuels vaguement crédibles ? Et si les scrupules venaient à déranger quelque conscience journalistique pas tout à fait morte, il suffirait alors de se consoler en songeant qu’un système quel qu’il soit est toujours forcément un peu pourri et qu’il n’y a pas de mal à le malmener un peu….

Mais revenons à nos affaires. Je comprends de l’indignation de François Bonnet qu’une bonne justice est une justice qui condamne vite et fort les délinquants que les médias lui apportent par la peau du dos et les méchants qu’ils lui désignent. Je gage qu’une justice aux ordres des journalistes ne fait pas rêver grand monde à part l’auteur de l’article. Pour ma part, j’y vois une dangereuse folie.

11/05/2015

Faut-il chasser Internet des prétoires ?

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:58

Pour éclairer le débat actuel autour d’Internet dans les salles d’audience initié par l’association de la presse judiciaire, je reproduis ici un article que j’ai  publié l’an dernier dans la revue du barreau de Paris Escalier A. Pour ceux qui n’ont pas suivi le débat lancé ce week-end, la Chancellerie envisage d’installer un système de brouillage pour empêcher l’usage d’Internet à l’intérieur des salles d’audience. Autre point de discorde entre journalistes et ministère, la présence de boxes réservés à la presse dans les salles d’audience n’est pas prévue, contrairement à ce qui existe à l’heure actuelle (situés en principe sur le côté de la salle, en face de l’emplacement réservé aux prévenus ou aux accusés). Enfin, la Chancellerie envisage de restreindre notre possibilité de circuler dans le palais.

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En dix ans, Internet a bouleversé le paysage médiatique. Pour le pire, comme en témoignent les difficultés de la presse papier, mais peut-être aussi pour le meilleur. Et si la toile offrait une deuxième vie à la Chronique judiciaire ?

Avril 2014. Les internautes suivent avec passion sur Twitter le procès Agnelet. Le 7 avril, Guillaume Agnelet vient de briser un secret de famille, il accuse son père d’avoir tué Agnès Le Roux.  S’en suit une confrontation hallucinante, le 9 avril entre le fils, sa mère sur écran par visioconférence et le père dans son box. « #Agnelet c’est encore plus terrible que tt ce que l’on peut imaginer, cette confrontation entre une mère, son fils, sous les yeux du père » twitte Pascale Robert-Diard du Monde. Twitter suspend son souffle. Et lorsqu’au terme de cette scène déchirante le président demande qu’on fasse entrer Thomas Agnelet pour le confronter à son frère, Pascale Robert-Diard twitte : « immense geste de Me Temime (NDLR : l’avocat de la partie civile) qui demande au président de ne pas confronter Thomas et Guillaume Agnelet. Trop de douleur ». C’est Olivier Toscer de l’Obs et Amaury Guibert de France Télévision qui auraient été les premiers à live twitter un procès : Clearstream en septembre 2009. « Quand on a commencé à parler de twitter un procès, au départ tout le monde s’est inquiété du risque de sensationnalisme, et c’est vrai qu’on a assisté à quelques bourdes. Depuis, chacun a publié le tweet dont il a eu honte et le système s’est régulé » analyse Pascale Robert-Diard. Le live-tweet de procès, c’est l’innovation la plus visible du moment, c’est loin d’être la seule.

En voie de disparition, les chroniqueurs ?

Si la justice semble en effet n’avoir jamais autant occupé les médias, le traitement de celle-ci a profondément évolué ces dernières années. Le chroniqueur judiciaire au sens strict, c’est-à-dire un journaliste dédié par sa rédaction au suivi intégral d’un procès de plusieurs jours, semaines ou mois est en voie de disparition. Alors qu’il y a 20 ans tous les titres de presse régionale et nationale avaient leur chroniqueur, il n’en reste plus que deux aujourd’hui : Pascale Robert-Diard au Monde et Stéphane Durand-Souffland au Figaro. « Il y a de moins en moins de place dans les médias traditionnels pour le suivi des procès. Quand aux journalistes affectés à la justice, on ne leur permet plus d’assister à un procès de bout en bout, ils viennent le premier jour, puis pour le témoin capital et enfin aux réquisitions et plaidoiries » regrette Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association confraternelle de la presse judiciaire. Même les procès historiques n’ont pas la puissance d’attrait nécessaire pour changer la donne. « Au  premier procès en France d’un Rwandais jugé pour sa participation au génocide de 1994, un procès à caractère historique, à part l’AFP aucun média n’était là en continu ». Le phénomène, lié au manque de temps et de moyens ne touche pas que la presse papier. Même la chronique judiciaire à la télévision se transforme en autre chose. « D’une certaine manière, c’est un peu la justice qui a tué la chronique judiciaire, confie Dominique Verdeilhan de France 2. Nombre d’affaires politico-financières ou de santé publique, par exemple le sang contaminé, ont fait beaucoup de bruit dans les phases d’enquête et d’instruction pour finalement déboucher sur rien sur le plan pénal. C’est pourquoi désormais on réfléchit à deux fois avant de couvrir une affaire judiciaire ». Comme ses confrères de presse écrite et radio, le journaliste a vu son métier évoluer. « Rester sept semaines à Dijon comme j’ai pu le faire pour l’affaire Gregory est aujourd’hui inconcevable. On nous demande de suivre de front plusieurs procès et plusieurs dossiers, et surtout de ne plus les raconter au jour le jour mais de leur donner une valeur pédagogique». Le traitement des procès n’est plus le fait exclusif des chroniqueurs judicaires relatant le procès par le menu, avec ses contradictions et ses clairs-obscurs. Les investigations médiatiques menées en parallèle des instructions mettent bruyamment en scène les enquêtes judiciaires. Avec les conséquences que l’on sait lorsque la montagne médiatique accouche d’une souris.   « Pour qui suit un procès à l’issue d’une instruction très médiatisée, la dichotomie entre le scandale qui s’est étalé durant des mois voire des années dans la presse et la réalité exposée dans le prétoire est fascinante. Le contradictoire de l’audience permet d’appréhender de façon moins univoque le scandale « scandaleux ».» analyse Pierre-Antoine Souchard.  Quant au traditionnel commentaire de sortie d’audience sur les marches du palais, il s’éclipse au profit de spectaculaires confessions publiques sur les plateaux de télévision (voir encadré). Pour certains, le véritable séisme qui a changé la chronique judiciaire, c’est la télévision. « La télévision a montré les protagonistes des affaires judiciaires et ceux-ci se sont alors sentis obligés de jouer un rôle. Cela a entraîné une nouvelle représentation de l’affaire judiciaire, différente du procès dans le prétoire, une représentation à la fois tronquée et spectaculaire. Par la suite, des pseudos journalistes de boites de production spécialisés dans le fait divers ont achevé de dévoyer le traitement de la justice en la travestissant en une téléréalité  » s’agace Jean-Charles Marchand qui a travaillé 25 ans à Radio Monte-Carlo et est aujourd’hui l’auteur des émissions Verdict sur France 5.

Internet à la rescousse

Il y a quelque chose d’inquiétant à voir ainsi le récit d’audience, factuel et contradictoire, céder peu à peu la place à des exercices dissymétriques de communication et de décryptage encouragés par le besoin continuel d’alimenter sites Internet, chaines d’informations en continu et émissions de divertissement. « Nous sommes passés d’une logique de sélection de l’information en raison de la place limitée dans un journal papier, au remplissage forcé d’une place illimitée sur le web » résume Stéphane Durand-Souffland. Mais ces évolutions n’ont pas que des inconvénients. L’aspect positif, c’est que la chronique judiciaire enserrée dans des formats de plus en plus étroits en presse écrite, à la radio (40 secondes aujourd’hui contre 2 minutes 30 dans les années 70) et à la télévision (de 50s à 1mn15) s’est redéployée sur la toile. « Fin 2006, la place accordée à la justice dans mon journal se réduit à mesure que la campagne présidentielle prend de l’ampleur. Je décide alors d’aller voir le site. Les journalistes web m’ont accueillie avec enthousiasme et c’est ainsi qu’est né le blog. Il fallait peut-être expérimenter ce détour par le web pour faire renaître la chronique judiciaire. En ce sens, Internet est une formidable opportunité  » se réjouit Pascale Robert Diard. Quant à Stéphane Durand-Souffland il a pris ses marques sur internet et s’y sent désormais comme chez lui. « Je préfère rédiger mes papiers pour internet, plutôt que de boucler un récit d’audience court à 18h30, cela me permet d’offrir au lecteur à 21 ou 22 heures un récit plus détaillé de la journée. Le site est devenu le lieu du récit d’audience, quant au papier, il se prête mieux  à l’analyse ». Pour ces journalistes, Internet pourrait bien être l’avenir de la chronique judiciaire, et pas seulement parce qu’il offre la place que le papier refuse. « La chronique judiciaire est une forme d’écriture journalistique très ancienne qui convient bien au web. On raconte une histoire, on peut insérer des dialogues, faire passer une émotion. Et puis avec les liens on s’épargne le rappel des faits. Le risque, c’est que le web a une mémoire différente du papier, il faut être encore plus prudent dans l’analyse car on vous oppose facilement vos précédents écrits » confie Valérie de Senneville grand reporter aux Echos qui a développé la chronique judiciaire des procès économiques dans le prolongement de la rubrique juridique créée à son arrivée en 2000. A côté des chroniqueurs du print, de la radio ou de la télévision qui trouvent sur la toile un deuxième lieu d’expression plus souple et plus libre, les sites Internet des journaux se dotent parfois de leur propre chroniqueur. C’est le cas de Anne-Sophie Hojlo, journaliste sur le site du nouvel Observateur. « Tout a commencé en 2010, je n’avais jamais fait de chronique judiciaire. Ma rédaction m’a envoyée live-tweeter le procès Pasqua devant la cour de justice. C’était un procès truculent, le LT a eu beaucoup de succès. Depuis, nous sommes deux journalistes société à la rédaction web à couvrir les procès». Comme ses confrères du print, elle confie devoir se battre pour convaincre de l’intérêt d’un procès et avoir du mal à en suivre l’intégralité car son champ d’intervention n’est pas réservé à la justice. Au sein de l’association de la presse judiciaire, cette année on compte 10 journalistes web sur les 182 membres de l’association. La relève ?

 

Le live-tweet, nouveau visage de la chronique judiciaire ?

Trois questions à Corinne Audouin, journaliste justice à France Inter

Quel est le premier procès que vous avez twitté ?

C’était en 2012,  le procès de l’affaire «  Marina », cette petite fille morte en 2009 sous les coups de ses parents. Un tweet de 140 signes, cela paraît court, mais le nombre de tweets est illimité, on peut donc exprimer beaucoup plus de choses qu’en une minute à la radio. Depuis le procès du Mans, j’ai développé ma propre technique du récit d’audience sur Twitter où je mêle les éléments de contexte, le compte-rendu des auditions de témoins entre guillemets, les résumés, et parfois un sentiment personnel. A la fin de l’audience, les tweets m’ont plus ou moins permis de préparer ma chronique radio car ils répondent aux mêmes exigences en termes d’écriture.

Peut-on tout twitter ?

Non, en LT comme dans la chronique judicaire classique, il y a des informations que nos taisons car elles relèvent de l’indicible et ne peuvent pas sortir du prétoire. C’est un savant dosage entre ce que l’on doit raconter de l’horreur au public pour qu’il comprenne le déroulement du procès et ce qu’il faut taire pour ne pas sombrer dans l’obscène. On ne raconte pas les autopsies par exemple. Dans le procès Bonnemaison, une femme a décrit à la barre l’agonie de son mari, j’ai résumé pour les lecteurs, sans entrer dans les détails

Pensez-vous qu’internet soit une chance pour la chronique judiciaire ?

Oui, et nous devons d’ailleurs en convaincre les magistrats car certains présidents d’Assises sont encore hostiles à la presse et en particulier au fait de twitter les audiences. Il y a une vraie complémentarité entre Internet et les autres médias. A France Inter, nous avons aussi un blog justice. Il nous offre la possibilité de raconter ce que nous voyons sur un ton plus personnel. On l’ignore, mais il arrive que les chroniqueurs judiciaires vivent assez mal la violence de certains procès, heureusement rares. Il y a des soirs où l’on pleure, des nuits où l’on dort mal, le blog permet notamment de libérer ce trop plein d’émotion en le partageant avec les lecteurs.

 

 

 

 

 

 

12/02/2015

Et loin, très loin, le lecteur…

Filed under: Droits et libertés,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:49

C’est embarrassant de juger un procès quand on n’est pas dans le prétoire, mais comment résister lorsque tout vous y incite ? Lorsqu’on suit passionnément les compte-rendus en live sur Twitter, qu’on a lu un bout du dossier, qu’on dévore les articles de ses chroniqueurs préférés ?

Seulement voilà, avec une formation d’avocat et une toute petite expérience de prétoire, on sait bien qu’hors de la salle d’audience, point d’avis vraiment légitime. Il faut avoir suivi un procès de A à Z pour prétendre en parler. Avoir écouté les débats, flairé l’indicible, fait appel à toute son expérience…Et encore, avec modestie, car on en sait toujours moins que les juges, et beaucoup moins que les parties.

Tant pis, on va donner un avis.

Il est affreux ce procès dit du « Carlton ».

Affreux dans ce qu’il révèle de la prostitution.

Affreux de veulerie et d’hypocrisie de la part des prévenus.

Affreux dans les témoignages des prostituées en larmes.

Affreux de médiocrité dans les descriptions de pratiques sexuelles qu’il fallait soi-disant épargner au public et qui doivent faire rigoler les mômes de 8 ans si j’en crois l’évolution des moeurs actuelles et les charmes d’Internet pour les joyeux bambins.

Affreux dans son vocabulaire de SMS qui parle des femmes d’une façon qui conviendrait aussi bien à une marchandise qu’à du bétail de basse catégorie.

Et puis il est devenu écoeurant.

Pour les chroniqueurs, lorsque l’étude minutieuse des pratiques – fellations, sodomies – et de qui a couché avec qui – question ô combien complexe quand les participants sont plus que deux – s’est enferrée dans la répétition vomitive des mêmes scènes scabreuses à l’infini.

Pour les lecteurs à qui l’on a épargné à tort ou à raison ces récits là, l’écoeurant est survenu au moment où DSK a retourné la salle en sa faveur. Parce qu’il est avocat, parce que c’est un politique hors pair, parce qu’il a traversé bien plus rude aux Etats-Unis que le timide procès en province  d’un scandale presque exclusivement national, parce que le président avait interdit le débat moral et qu’il ne suffisait plus à l’intéressé que de le rappeler pour que tout le monde s’autocensure. Ah qu’elle est douce et utile la morale des autres à celui qui décide de la transgresser.Quel avantage il détient alors sur ceux qui se tiennent dans le rang ! Comme il peut, à cet  instant précis, jouir d’une liberté absolue et d’un pouvoir sans limite…

Il est devenu écoeurant ce procès quand sous la plume des chroniqueurs les plus aguerris ont a cru sentir à tort ou à raison naître une forme de fascination pour l’animal politique qui se débattait avec autant de talent dans le prétoire. A la réflexion, le dossier s’est dégonflé au moment où il l’a dégonflé par sa parole que personne, à aucun moment n’a qualifiée de sincère, mais plus prosaïquement de juridiquement pertinente. Eh oui, à côté de la bande de loulous lillois pataugeant dans leurs ambitions moisies et leur lubricité cradingue, il y avait un type d’une autre trempe, un type que nos loulous courtisaient en rêvant du jour où ils déjeuneraient à l’Elysée entouré de putes autrement mieux gaulées que celles de Dodo la Saumure.

Un dossier  mal ficelé à la qualification juridique hasardeuse, un homme d’une puissance exceptionnelle, et voilà ! Il est arrivé ce qui devait arriver : le procès n’est pas fini qu’on conclut déjà à la relaxe de DSK.

Le politique déchu pris dans une épouvantable affaire de moeurs s’est miraculeusement transformé en prince des libertins injustement sali par des femmes désaxées et des petits juges manipulés.

 

On murmure déjà qu’il sera au tribunal la semaine prochaine. Pourtant il n’y est pas tenu. Le tribunal l’a entendu, il a été remarquable, c’est terminé. En réalité cet homme a du génie. Il faut qu’il soit là en effet, me confie à l’oreille un ami avocat de très grand talent,  pour empêcher que ne se dissipe le charme, pour maintenir aussi la pression sur les parties civiles et le tribunal afin que nul ne songe à le charger une fois le dos tourné. On ne dit pas de mal, ou pas de la même façon, quand l’intéressé est présent. Surtout si celui-ci s’est fait donner une jour du « Monsieur le ministre ». Il lui suffira d’être assis là, en silence, pour rappeler que le procès ne porte pas sur ses pratiques sexuelles « un peu rudes » dès lors que le président du tribunal lui-même l’a interdit.

Chapeau l’artiste !

Ses avocats ont si bien compris qu’il avait gagné qu’ils ne parlent pas aux médias. Ils ont raison, on ne touche pas à un chef d’oeuvre. Otez une note à un concerto de Mozart et tout s’effondre. Ajoutez-en une et le miracle se transforme en cacophonie.

Alors à ce stade le lecteur qui n’est pas dans la salle et n’a pas le droit de juger, se demande ce qu’il va advenir des prostituées parties civiles. Evidemment, s’il devait s’avérer qu’elles ont été payées et/ou manipulées  pour mentir à la barre et faire tomber le futur candidat à la présidentielle, ou seulement défendre la cause des prostituées, alors ce serait tant pis pour elle. Mais si ce n’était pas le cas ? Si ces femmes avaient vraiment souffert ce qu’elles évoquent ? Si l’une d’entre elles au moins, par la faute des médias, avait involontairement révélé son passé à sa famille et en plus pour rien ? La souffrance ne crée pas l’infraction c’est vrai, mais il y a quand même un juge qui y a cru assez pour instruire et renvoyer devant le tribunal.

Et le lecteur qui n’est pas dans la salle et n’a pas le droit de juger se pose une autre question. On fait comment pour réconcilier l’éblouissement décrit face au témoignage du président de l’association de défense des prostituées et la conviction affichée que le pivot du dossier n’aurait jamais du être mis en examen, alors même que les protégées de l’éblouissant défenseur des prostituées le désignent comme l’artisan de leur malheur ?

Oh je sais bien que notre époque tente de plus en plus de trouver des responsables aux malheurs qui l’affligent, quitte à  fabriquer des coupables quand le seul auteur est la fatalité.  Je sais aussi qu’on ne condamne pas un individu au poids de souffrance de la victime.

Mais là il y a une contradiction difficilement surmontable entre la compassion pour les victimes et celle pour ceux qu’elles désignent comme coupables. Et c’est pourtant cette double compassion que nous renvoient les chroniques du procès, sur fond de mépris, il est vrai, pour les autres prévenus. On pourrait s’en sortir, et c’est sans doute ainsi que ça finira, en blanchissant le puissant politique et en sanctionnant ses médiocres courtisans…Selon que vous serez puissant ou misérable, vous aurez ou non l’intelligence de vous protéger, la puissance de vous défendre, le talent de convaincre et l’argent pour vous payer les meilleurs avocats. On pourrait. Mais comme on se sent mal à cette idée…

Cette contradiction est peut-être simplement le reflet de notre société qui a déjà cessé de jeter l’opprobre sur les prostituées mais qui n’est pas encore assez mûre pour aborder la question des clients. Et nous voici au milieu du gué, dans ce procès comme dans la société.

Il faudra bien un jour passer sur l’autre rive…Admettre que ceux qui utilisent ces êtres humains pour la satisfaction de leurs besoins sexuels moyennant finance sont coupables de leur malheur.

 

 

10/02/2015

DSK, la justice, l’ordre moral et la politique

Filed under: Droits et libertés,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:51
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220px-Girolamo_SavonarolaAinsi donc, il faudrait observer en silence. Suivre le procès dit du « Carlton » dans lequel une poignée de notables de Lille et une star politique sont accusés de proxénétisme aggravé, et ne rien dire. Sous peine, en émettant le plus léger froncement de sourcil, d’être accusé de vouloir instaurer un ordre moral à la manière du sombre Savonarole (ci-contre). Il faudrait de surcroit – on m’y a enjoint sur Twitter – prendre la défense de « l’homme à terre », autrement dit de DSK. Relayer l’hypothèse du possible complot. S’abstenir surtout à tout prix de juger le comportement sexuel de l’intéressé et de ses si gentils petits camarades. Ceux qui parlent au choix pour évoquer les femmes, de « négresses », de « dossiers » ou de « grosses ». Parce que voyez-vous le cul aujourd’hui, c’est un peu comme le culte hier, un truc sacré, intouchable, non pas une liberté mais La liberté fondamentale, la plus noble conquête de l’ homme occidental qui a déjà tout dompté et aborde le combat suprême : embrasser sa sexualité sans plus ni peur ni honte. Contre cet objectif si fabuleux, aucun obstacle ne sera toléré. A l’exception, parce qu’elles sont trop visionnaires pour être réellement comprises, des réflexions désespérées de Houellebecq ou, plus récemment, de l’inclassable et troublant auteur de la Fleur du capital.

Du droit, rien que du droit

Le président du tribunal correctionnel de Lille, qui a la lourde charge d’organiser les débats de l’affaire du Carlton, a posé les règles d’entrée de jeu, raconte Pascale Robert-Diard au soir de la première audience« Le tribunal, a-t-il déclaré, n’est pas le gardien de l’ordre moral, il est celui du droit et de sa bonne application. Il n’entend donc pas revenir sur ces détails, ces anecdotes, mais évoquer les faits pour les évaluer uniquement sous l’angle de la qualification pénale de proxénétisme aggravé », reprochée aux quatorze prévenus ». Saine réaction dans un dossier aussi glissant et médiatisé. La question qui se pose aux juges, la seule, est la suivante : DSK est-il juridiquement coupable de proxénétisme dans cette affaire ? Quant à ses pratiques sexuelles, on en pense ce qu’on veut, elles ne sont pas répréhensibles pénalement et doivent donc être tenues l’écart, pour ne pas influencer les débats judiciaires.

Pas de sensationnel

De leur côté, les chroniqueurs judiciaires ont évité volontairement jusqu’ici, comme à leur habitude – et c’est l’honneur de cette profession – de sombrer dans le graveleux et le sensationnel. Les professionnels de la chronique judiciaire font preuve d’une vigilance sans faille pour protéger l’anonymat d’une victime, taire un détail qui n’apporte rien à la compréhension du dossier mais pourrait faire du mal inutilement, rendre compte fidèlement des débats, restituer une phrase prononcée dans le prétoire au mot près (quitte à vérifier auprès des confrères ou à se taire en cas de doute), bref, c’est un journalisme haut de gamme et j’invite chacun à le vérifier  en confrontant les compte-rendus.  Vous trouverez éventuellement des différences de perception et d’angles – quoique minimes, les pros du prétoire voient généralement les mêmes lignes de force et saisissent les mêmes moments forts – mais à mon avis peu ou pas de divergences et moins encore d’oppositions. Les débats relatifs au vocabulaire sont également à leur honneur car ils montrent qu’il y a un travail dans le choix des mots, même si on peut discuter le résultat (ouvrez les liens, ce sont de vraies sources de réflexion).

De quoi peut-on donc débattre ?

Pour autant, si la justice et les chroniqueurs judiciaires s’astreignent à respecter les règles de leurs exercices respectifs,  tout particulièrement dans un dossier qui pousse à la dérive, rien n’empêche le citoyen de débattre de ce qu’on lui raconte. C’est même à nourrir le débat démocratique que sert, me semble-t-il, l’exercice de la liberté de la presse. Ne serait-ce pas une faute que de s’abstenir de s’emparer du sujet quand tant de professionnels font en sorte de nous donner les moyens d’en discuter ?

Or j’aperçois ici quelques sujets de débat.

Nous laisserons de côté les pratiques sexuelles dont je conviens volontiers qu’elles sont de nature privée même pour les personnages publics. Surtout que l’inénarrable Dodo La Saumure nous explique qu’on ne peut pas sacraliser la sodomie en autorisant le mariage homo et reprocher ensuite à DSK de la pratiquer sur un rythme industriel. Je n’invente rien sauf le rythme industriel, pour entendre l’orignal de cette merveille, c’est par ici. Si Dodo souhaite un jour arrêter d’exploiter des mères de famille aux abois en en faisant des objets sexuels qui pleurent pendant les sodomies, il pourra se reconvertir en dialoguiste de film, voire en souffleur d’arguments foireux pour avocats en panne d’inspiration.

Les pratiques sexuelles étant sagement mises de côté, que nous reste-t-il ?

L’essentiel.

Par exemple qu’un homme politique sujet à une passion frénétique (au sens étymologique du terme) puisse tomber dans les filets d’une bande de notables provinciaux franc-maçons qui voient dans cette aimable faiblesse (euphémisme) l’occasion de rencontrer l’intéressé, de satisfaire son besoin, par conséquent de le tenir par là, à l’instant et à long terme pour au choix, le faire chanter (pourquoi pas ?), obtenir de lui privilèges et passe-droits, grimper l’échelle sociale, se faire mousser, menacer, avilir, corrompre….N’oublions pas que DSK était le favori de la présidentielle. Et que nos compères le savaient. Il avaient même misé sur le candidat, le cadre d’Eiffage le confie sans problème. Celui-ci aurait-il été reconnaissant ou au contraire ingrat, nul ne le sait. Aurait-il cédé à une éventuelle pression ou résisté ? Toujours est-il que quand on s’est ému de voir François Hollande voyager à scooter pour retrouver dans un appartement appartenant à des gens bizarres une actrice, on ne peut que frémir en voyant un homme politique s’offrir ainsi à tous les chantages et toutes les pressions en étalant son goût de la sodomie à la chaine dans des rendez-vous libertins. Qui nous dit qu’il n’y a pas eu des photos de ces jolies rencontres à poil et à plusieurs  ?

Et que dire en termes d’engagement politique d’un homme qui défend des idées socialistes et dont l’exigeante passion l’amène, à l’insu de son plein gré – dit-il -, à sodomiser des mères de famille aux abois et d’autres femmes (je n’emploie pas « jeunes filles » c’est une expression de proxénète fayot à la barre du tribunal, ce que je ne suis pas) victimes de rien moins que de trafic d’êtres humains ? Il serait de droite, ce serait aussi grave, m’a-t-on objecté sur Twitter. Assurément. Mais je pointe ici un grave problème de cohérence entre le discours et les actes qui s’ajoute à la faute de base. Ainsi que me l’explique régulièrement un ami lettré, en démocratie, on peut difficilement critiquer une opinion, en revanche, il est possible de dénoncer une incohérence entre les idées affirmées et les actes. Ce que je fais ici. DSK peut sodomiser, autant qu’il veut. Mais pas des prostituées potentiellement victimes de traite des êtres humains. Pas des mères de famille qui n’ont plus que cette solution pour nourrir leurs gosses. Il ne le savait pas. Allons donc….Je gage que l’homme ne boit que des grands bordeaux et ne mange que de la viande de Salers. Mais à supposer même que ce ne soit pas le cas, tout homme politique a inscrit dans son ADN que « savoir c’est pouvoir ». Celui qui sait domine celui qui ignore. De sorte que l’homme politique est avide de savoir. Quand il ignore, c’est qu’il ressent un intérêt supérieur à ignorer. Ici il est évident et d’ailleurs affiché par ses camarades : ils lui cachaient, pour le protéger, qu’ils lui offraient des putes. Et DSK n’avait plus qu’à faire semblant d’ignorer aussi…

Et le journalisme politique dans tout ça…

On pourrait aussi utilement se demander comment ils se sentent aujourd’hui, après le FMI (souvenez-vous qu’il avait humilié la France en troussant une salariée du FMI) le Sofitel et le Carlton (oui ça fait beaucoup de complots contre un innocent), donc après ces illustrations d’une dangereuse faiblesse et d’une hasardeuse conviction politique, les journalistes politiques qui n’ont pas pris la mesure du personnage et qui ont minimisé au nom de la bien commode vie privée et de la crainte de l’ordre moral (qui semble être à l’air du temps ce que le père fouettard fut aux enfants, un monstre inventé pour avoir la paix) la réalité du candidat. Ils nous l’ont si bien vendu, qu’aujourd’hui encore il reste  une sorte de héros qui, s’il avait été élu, nous aurait tiré de la crise. Et qu’importe si sa société surendettée et  son associé suicidé tendent à invalider quelque peu le scénario du génial économiste….

Pour alimenter le débat et, au-delà de DSK, réfléchir sur la prostitution, il faut lire les témoignages des prostituées parties civiles. Celle qui dort dans une cave, en tenue de marchande de sexe roulée en boule dans un sac de couchage, toujours prête, au cas où il faudrait venir s’offrir au visiteur occasionnel et attendre d’être évaluée, choisie ou renvoyée à l’ombre. Ah, comme il doit être terrible ce sentiment de soulagement quand on n’est pas choisie, mêlé au regret de perdre de l’argent et à l’inquiétude alimentaire de risquer un jour de ne plus plaire au client. Le malheur, c’est compliqué, toute en nuance entre gris pale et noir. Il y a celle qui doit faire une pipe au marchand de chaussure nain pour 150 euros.  Il est juif, il ne veut pas qu’on sache qu’il se fait sucer par une arabe. Et puis le cas sordide de la fille saoule dans les chiottes qu’on ne sait combien de charmants messieurs se disputent à même le carrelage en appelant cela du « libertinage ». Des jeux  entre adultes consentants, plaident la défense et les beaux esprits pour qui éviter le« retour à l’ordre moral » (lequel , on n’en sait foutre rien !) justifie bien de sacrifier une pute  inconsciente et victime d’une tournante de luxe dans un restaurant chic. Après tout, c’est une pute, m’a-t-on encore faire observer sur twitter, elle n’avait qu’à pas se trouver là. C’est fascinant comme les donneurs de leçons peuvent avoir la morale souple quand il s’agit d’eux-mêmes ou de leurs protégés. En tout état de cause, voyez comme ils sont drôles les proxénètes.  Dodo, il cause comme Audiard. Et puis il est gentil avec ses filles, sur 80 euros de passe, il ne prend que 40 euros de commission d’apporteur d’affaires et 5 pour nettoyer la chambre. Sa chambre, elle se nettoie, le corps de la femme qui s’est laissé passer dessus pour nourrir ses enfants, il n’oubliera pas lui, ce genre de tâche ne se nettoie pas. Il s’en fout Dodo, grâce à lui, des connes à 25 de QI gagnent de quoi vivre, il est philanthrope Dodo, et même théologien qu’il dit, il a monté une association qu’il a appelé Marie-Madeleine, du nom de la pute magnifique de l’évangile que l’Eglise a faite sainte. Elle a séché les pieds du Christ avec ses cheveux, dans un acte sublime d’amour et de repentance. Mais qu’arrivera-t-il à celle qui n’a pas pu parler au directeur du FMI parce qu’elle l’avait en bouche ? Tout le monde n’a pas la chance de tomber sur Jésus.

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Un homme politique qui aspire à des responsabilités nationales dans une période aussi troublée cela impose des …..(je mets en garde les oreilles chastes, je vais prononcer un mot très choquant) …devoirs. Ce n’est pas ce procès-là qui se joue à Lille car un procès sert à déterminer s’il y a eu ou non des infractions à la loi de commises. Ne pas être à la hauteur d’une fonction ne constitue juridiquement ni un crime, ni un délit. Sodomiser des prostituées non plus, même si un doute a surgi au fil des débats sur le consentement de l’une d’entre elles et donc un soupçon de viol. C’est l’affaire de la justice. Le citoyen quant à lui est en droit de mener le débat sur tout le reste. Dans le respect des faits et sous réserve de ce que seront les conclusions judiciaires. Nous entrons dans un monde infiniment subtil. Il faut accepter d’en payer le prix : danser sur un fil au-dessus du vide. Débattre au milieu des interdits fondés ou non, réels ou imaginaires, sur fond d’incertitude, avec prudence et humilité. Mais débattre quand même, ne pas se laisser voler sa liberté de penser, sous aucun prétexte.

01/02/2015

Internet ou la liberté stupide de dire ce qu’on veut

Quand j’ai ouvert ce blog, en 2008, c’était pour réagir contre une présentation  caricaturale du journalisme – tous des imbéciles paresseux et pervers, manipulés et menteurs, vendus au pouvoir – et contre un certain nombre de visions naïves du progrès technologique. A l’époque, pour une bande de blogueurs qui constituait le poste avancé de la réflexion moderne sur l’avenir (oui, je continue de lire Muray avec gourmandise et parfois ça transparait), Internet allait libérer le peuple trop longtemps opprimé par les pseudos élites en place. Une nouvelle ère s’ouvrait, à l’aune de la compétence, du talent et de la sincérité. On allait voir ce qu’on allait voir ! Le vieux monde réel vérolé allait s’effondrer, que dis-je s’autodissoudre, pour laisser la place aux vraies gens qui instaureraient ce monde pur et parfait qu’une poignée de tarés corrompus empêchait d’émerger depuis la nuit des temps. C’est vrai que ça faisait rêver même si on voyait mal en quoi un nouvel outil de communication, aussi performant soit-il, pouvait accomplir pareil miracle…

Hélas, si les intéressés avaient lu la thèse de médecine de Céline, il se seraient souvenus de l’avertissement de l’écrivain qui déjà perçait sous le médecin à propos de la Révolution française : « l’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques dieux, changea de costume et paya l’histoire de quelques gloires nouvelles. Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie sujette pour la Bastille en revint citoyenne et retourna vers ses petitesses ».

Nous y sommes. Internet a changé la communication mais pas l’homme, de sorte qu’on y trouve les mêmes vices et vertus.

Si j’y pense, c’est que depuis des années ici, nous saluons Internet (ce n’est pas un nous de majesté, mais le nous rassembleur de l’auteur et des fidèles du blog) tout en revendiquant le droit de lui porter un amour lucide capable d’en apercevoir autant les atouts que les travers, dans l’objectif louable de se prémunir des derniers. Tout ceci pour vous inviter à lire un article remarquable publié par Robert Maggiori, sur la liberté d’expression et Internet (découvert via @si). Il ose porter le plume dans la plaie, selon l’expression d’Albert Londres, et ça fait du bien.

Sur ce, bon dimanche à tous !

 

14/01/2015

Etre ou ne pas être Charlie, là est donc la question

imgresEtre ou ne pas être Charlie, telle est la question qui monte en ce moment.

Elle s’est posée sur ce blog dès la semaine dernière à la suite du billet dans lequel je saluais la formidable mobilisation en réponse au massacre perpétré chez Charlie Hebdo. J’ai lu attentivement les commentaires des fidèles qui ne partageaient pas mon point de vue. C’est là que j’ai commencé à voir poindre le malentendu. D’où ce billet.

Philippe Bilger a écrit sur son blog avant la manifestation qu’il n’irait pas, parce qu’il ne se sentait pas Charlie. Et il a expliqué pourquoi :

« Je ne suis pas Charlie. L’esprit de cette publication n’a jamais été le mien et je suis persuadé que Charlie n’aurait jamais voulu être, même par solidarité, le réactionnaire que je suis.

Charlie Hebdo a usé de sa liberté d’expression et je n’irai jamais scandaleusement prétendre qu’il en a abusé, ce qui serait excuser ses assassins. Je l’ai toujours défendu à chaque fois que des explosions, des violences et évidemment des crimes avaient pour obsession de l’étouffer ou de tuer ceux qui, avec une audace tranquille, continuaient leur chemin.

Je n’en suis que plus à l’aise pour considérer que sa liberté d’expression était ciblée et que je n’ai jamais vu Charlie Hebdo se lever pour soutenir le droit à la liberté de causes qui n’étaient pas les siennes, politiquement, socialement ou culturellement. Ce sont les assassinats qui, dans le sang, ont constitué cette équipe horriblement décimée comme les héros d’une liberté d’expression tous azimuts. La leur n’avait qu’une direction : un anarchisme sélectif ».

Koz, dans un billet du 8 janvier s’interroge : « Si être Charlie, c’est valoriser l’insulte aux convictions profondes de l’autre comme modalité du « vivre-ensemble », j’ai bien du mal à être Charlie ».

Même question au sein de la chaine Al-Jazeera :

« Si la communauté internationale a manifesté son émotion lors de l’attentat au siège de Charlie Hebdo, d’autres ont hésité à soutenir le journal satirique. Outre le « Financial Times » qui avait critiqué la ligne éditoriale de la revue parisienne, avant de retirer l’article en question de son site web, la chaîne d’information qatarie Al Jazeera a, elle, connu un vif débat en interne.

C’est un e-mail du producteur exécutif de la chaîne basé à Londres, Salah-Aldeen Khadr, qui a mis le feu aux poudres, rapporte National Review qui s’est procuré la copie de ces échanges. On peut y lire une liste de « suggestions » quant à la couverture de l’attentat perpétré à Paris mercredi dernier. Khadr incite ainsi ses employés à réfléchir sur la nature de l’attaque : « s’agit-il vraiment d’une atteinte à la liberté d’expression ? », écrit-il, et leur demande de décrire les faits comme « un affrontement de franges extrémistes ».

« Il n’est pas clair si l’objectif de ces caricatures était d’offenser les musulmans, et de provoquer l’hystérie chez les extrémistes », ajoute-t-il. Avant de conclure : « Défendre la liberté d’expression contre l’oppression est une chose ; insister sur le droit d’être odieux et offensif juste parce que vous le pouvez est infantile. » »

Et puis aussi d‘une philosophe dans La Croix : « la loi nous permet de tout dire, mais pour paraphraser Tocqueville, la décence nous interdit de tout oser ».

Beaucoup plus radical, l‘historien israélien Shlomo Sand, chez Mediapart aperçoit dans les dessins de Charlie depuis 10 ans,  « une haine manipulatrice destinée à séduire davantage de lecteurs, évidemment non-musulmans » et s’inquiète :  « Un vent mauvais, un vent fétide de racisme dangereux, flotte sur l’Europe : il existe une différence fondamentale entre le fait de s’en prendre à une religion ou à une croyance dominante dans une société, et celui d’attenter ou d’inciter contre la religion d’une minorité dominée ».

Sans compter bien entendu les musulmans qui, même en France, sont divisés sur la questionInterrogé lundi par Le Figaro, le président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), Amar Lasfar, prévenait qu’il se tournerait vers la justice dans l’hypothèse d’une nouvelle représentation du prophète. «Notre différend avec Charlie Hebdo portait sur le divin et le sacré, qui ne doivent pas être caricaturés. Mais le moyen que nous avions utilisé (en 2011, ndlr) était celui de la voie juridique. Les tribunaux ne nous ont pas donné raison. Nous en avons pris acte et nous nous sommes tus. Si demain cela recommençait, nous ferions la même chose en reprenant la même voie juridique».

Le sacré n’est pas soluble dans l’humour

Une très grande majorité des réserves exprimées à propos du slogan « Je suis Charlie » provient de défenseurs des religions. Ce n’est pas étonnant. Le sacré est rarement soluble dans l’humour, surtout l’humour saignant de Charlie et surtout venant d’une bande de soixante-huitards réputés depuis l’origine pour être des bouffeurs de curés et taxés plus récemment d’islamophobie. Mercredi dernier, je déjeunais justement pour raisons professionnelles avec un catholique aussi pratiquant que fervent, lequel n’a même pas frissonné quand je lui ai annoncé le peu que je savais à ce moment là, à savoir qu’on avait tiré sur Charlie Hebdo et qu’il y avait des victimes, sans doute des morts, en nombre encore indéterminé. Mon émotion d’alors le laissait de glace et je soupçonne que c’était dû en partie à l’anticléricalisme marqué du journal. Non pas tant que certains morts seraient moins graves que d’autres, mais bon, hein, ils avaient engagé une guerre, c’était donc normal qu’il y eut des morts. Regrettable, mais normal.

Pour ceux-là,  « je suis Charlie » signifie je suis en guerre contre la religion. Evidemment, cela les empêche de dire « Je suis Charlie ».

Une vision d’ailleurs accréditée par certains, dont Aurélie Filippetti. L’ancienne ministre a déclaré à Marianne :« On a le droit d’être agnostiqueIl faut qu’on arrête de discuter en permanence avec les rabbins, les imams, les curés : ce ne sont pas des maîtres à penser ! La liberté, c’est aussi de ne pas croire. Et puis, reconnaissons que les religions n’ont jamais été des écoles d’émancipation. »  La première version de l’article faisait même dire à l’ancienne ministre « Je suis Charlie à 100% j’ai envie qu’on bouffe tous du curé », ce qui a été corrigé à sa demande. Je crois néanmoins que cette assimilation entre les millions de gens qui depuis mercredi en France et dans le monde entier crient « Je suis Charlie » et une poignée de laïcs militants voire bêtement agressifs est fausse.

Je suis Charlie parce que…

Il y a tant d’autres raisons pour dire « je suis Charlie ». Tenez, moi par exemple, si je l’ai dit  c’est en vrac :

– parce que les tueurs lorsqu’ils sont arrivés ont demandé où était Charlie Hebdo, et que j’aime l’idée qu’on leur réponde aujourd’hui là, et là et encore là,  allez-y tirez ! Vous avez tué 17 personnes, nous sommes désormais des millions.

– Parce que je suis journaliste et que c’était des confrères.

– Parce que ce massacre est odieux.

– Parce que je vis dans un pays qui a une longue tradition de presse satirique et que celle-ci a été associée à tous les combats pour la liberté menés dans notre pays. Pour un rapide cours de rattrapage c’est par ici. Je m’étonne d’ailleurs que personne encore à ma connaissance n’ait rédigé un article ou préparé une émission rappelant cette belle tradition.

– Par solidarité avec les victimes et leurs proches.

– Pour défendre la liberté d’expression, c’est-à-dire le droit d’exprimer toutes les opinions librement, quitte à en répondre devant les tribunaux en cas d’abus, mais pas de mourir d’une balle dans la tête.

– Pour défendre le droit de rire de tout et en particulier de ce qui continue encore au 21ème siècle à prétendre se situer au-dessus du rire ;

– parce qu’il parait indispensable de rappeler que l’humour bénéficie d’une immunité particulière depuis longtemps, le fou du roi sous l’Ancien régime bénéficiait déjà de cette exceptionnelle liberté, nos caricaturistes en sont les héritiers ;

– parce que je pense qu’il faut étendre sans cesse le territoire du rire, sous peine de le voir se rétrécir à mesure que les uns et les autres se sentiront en droit de dire qu’il ne faut pas rire de ceci ou de cela.

– Parce que les gens de Charlie pouvaient bien être d’affreux laïcs extrémistes militants comme le pensent certains à tort ou à raison, il n’empêche qu’ils ne riaient jamais de Dieu – Qui pourrait rire de ce qu’il ne connait pas ? – mais de l’idée que nous nous en faisons et des institutions qui servent ces idées. La revue jésuite « Etudes » l’a bien compris qui a mis en une quelques caricatures de Charlie contre l’église pour affirmer sa solidarité.

– Parce que la photo magnifique surnommée par les internautes « le crayon guidant le peuple » et qui fait écho au peuple en armes du célèbre tableau de Delacroix montre, même pour moi qui ne croit pas à l’idée du progrès, qu’il y a en a au moins un ici qui a consisté en l’espace de 200 ans à remplacer les armes par les crayons.

Non, je ne crois pas que Charlie Hebdo ait abusé de la liberté d’expression. Pourtant je suis catholique, attachée au sacré, républicaine, respectueuse des idées et des croyances des autres, allergique à la provocation, éprise de mesure et de justice, inquiète face aux extrémismes, profondément pacifiste.

Je crois qu’au-delà de ses obsessions réelles ou supposées contre ceci ou cela, de ses maladresses et même de ses brutalités parfois, des enfantillages et des grossièretés, Charlie incarne la liberté d’esprit envers et contre toutes les tyrannies qui est inscrite dans le cœur de chaque français. Si des millions d’entre nous ont spontanément lancé « Je suis Charlie » c’est qu’un instinct irrépressible nous a poussés une fois de plus à nous lever pour défendre cette liberté.

Tout ceci, au fond, n’a pas grand-chose à voir avec la religion.

Tout comme d’ailleurs les actes ignobles perpétrés la semaine dernière n’ont pas grand-chose à voir avec l’Islam.

10/01/2015

Nous sommes Charlie

Filed under: Droits et libertés — laplumedaliocha @ 02:21

D’abord il y a le choc de la nouvelle : des coups de feu dans les locaux de Charlie Hebdo. Et puis très vite l’horreur d’entendre qu’il y a des des blessés et des morts. On suspend son souffle, on s’informe, on ne mesure pas encore la gravité des faits. Les mots flottent, effrayants mais sans consistance. Les morts sont virtuels, incompréhensibles. Les chiffres sont insensés, il doit  y avoir erreur…

C’est lorsque claquent les noms des victimes « Cabu, Charb, Tignous, Wolinski » que la réalité dans toute son horreur vous gifle.  On ne les verra plus. Ils sont morts. Assassinés. C’est incompréhensible, mais c’est là, et il va falloir apprendre à vivre avec cette absurdité. « Quoi ? On a tué Cabu, mon Cabu de Récré A2, mais comment peut-on tuer Cabu ? »a twitté quelqu’un ce jour là. Je n’ai rien lu de plus juste que ce tweet ces deux derniers jours.

Aussi tragique soit-il et aussi unique dans les annales, l’événement aurait pu demeurer cantonné à un acte terroriste contre un titre de presse. Les chaines d’information en continu l’auraient traité en boucle, entre un sujet sur les soldes et la météo, le gouvernement aurait géré un dossier terroriste grave, la police et la justice piloté la traque des auteurs, le monde des médias aurait porté le deuil et le grand public quant à lui aurait suivi l’affaire comme il en suit d’autres, intéressé, compatissant pour les victimes, révolté par l’acte, inquiet pour sa propre sécurité. Puis l’on serait passé à autre chose.

Sauf que…un miracle s’est produit.

Souvenez-vous, le soir même, spontanément des dizaines de milliers de gens ont afflué sur les places des villes de France, une pancarte à la main  « Je suis Charlie ». C’est la France entière qui s’est levée et le monde a suspendu son souffle, et le monde a brandi la même pancarte « je suis Charlie ». A cet instant précis, la France a revêtu sa tenue des grands jours, celle qu’on ne lui voyait plus que dans les livres d’histoire, la France des lumières, celle des droits de l’homme. Plus belle encore que dans le tableau de Delacroix car les crayons ont remplacé les fusils. Convenez qu’il a un petit air de Gavroche, ce Charlie de la place de la République…

Deux jours plus tard, certaines voix s’élèvent ici et là pour nuancer l’unanimisme, freiner le déluge d’émotion, tenter de tracer un chemin pour la raison dans ce torrent de réactions, de larmes, d’informations sur la traque des auteurs de ce carnage obscène, de querelles sur le rôle et la place de des partis politique. La polémique a rattrapé la grâce et menace de la dévorer. C’est aussi cela la France et sans doute son esprit est-il incapable de penser sans grincer. Après tout, si c’est le secret de son génie…

Tâchons quand même de ne pas oublier l’extraordinaire miracle auquel nous avons participé. On se croyait abreuvés jusqu’à plus soif de la liberté d’expression, on la jugeait galvaudée, usée, éreintée même, surtout par ces fichus médias.  On ne savait plus quoi en faire. Dans ses excès et ses dérapages, elle finissait par nous écœurer. Jusqu’à ce qu’une poignée d’entre nous meurent au combat et que chacun découvre, sous la violence du choc, qu’il porte en lui un irréductible Charlie.

Les journalistes de Charlie avaient, dit-on, avant ces évènements, le sentiment d’être un peu seuls parfois dans leur poste avancé pour défendre la liberté d’expression. Et il est vrai qu’on ne comprenait pas toujours pourquoi ils estimaient si nécessaire de balancer autant de coups de poings dans la gueule de tout le monde chaque semaine. En réalité, leur férocité était à la mesure d’une guerre qu’ils avaient choisi de mener par le rire. Mercredi, des fous ont répondu par les armes. Et nous avons saisi soudain que oui, c’était bien une guerre, à mort. Et nous avons découvert que cette liberté était plus fragile qu’on ne le pensait et qu’on y tenait par-dessus tout. A cet instant précis, nous sommes devenus Charlie.

Recommençons à polémiquer, puisque c’est dans notre nature, sur l’opportunité ou non de chanter la marseillaise en leur honneur ou de dire des messes, sur l’islamophobie, la présence de Marine Le Pen aux rassemblements en leur mémoire, sur les responsabilités des intellectuels et des politiques dans la radicalisation d’une poignée de jeunes transformés en armes de guerre. Mais par pitié, gardons au fond du coeur gravé à jamais le visage de cette France qui a crié un jour, d’une seule voix « Je suis Charlie » et dont le cri de défi à la face des barbares a été relayé dans le monde entier.

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