La Plume d'Aliocha

05/05/2019

Notre-Dame, le coup de force médiatique

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 08:13

Il faut se préparer dès maintenant à faire une deuxième fois le deuil de Notre-Dame. Il y a peu de chances en effet qu’elle puisse échapper au « geste architectural contemporain » voulu par Emmanuel Macron et détaillé par Edouard Philippe le 17 avril dans le cadre de la promesse présidentielle «Nous rebâtirons la cathédrale plus belle encore, et je veux que cela soit achevé d’ici cinq années » (E. Macron, allocution du 16 avril).

Tout pourtant s’y oppose. Comme l’explique  Maryvonne de Saint-Pulgent  il ne s’agit ni de rebâtir ni de reconstruire mais de restaurer : 

« Clairement, ce chantier est une restauration ! Parler de reconstruction n’est pas du tout conforme aux principes du patrimoine. Dans le patrimoine, on ne ravale pas, on ne reconstruit pas, on restaure selon les principes de la charte de Venise et en respectant les procédures mises en place par la loi de 1913 et inscrites dans le Code du patrimoine. Suivant ces principes, il faut chercher autant que faire se peut à restaurer le dernier état cohérent connu et certain. Ce qui ne veut pas dire une restitution à l’identique dans ses moindres détails ».

On peut aussi l’entendre dans un extrait vidéo très rapidement devenu viral, montrant à quel point parfois sur les réseaux sociaux, l’intérêt pour une parole juste peut susciter autant d’intérêt qu’une ânerie (ce qui est un peu réconfortant). Elle y explique que ce n’est pas une construction neuve, de sorte qu’on n’y fait pas ce qu’on veut, que le clergé aura son mot à dire et que la flèche de Viollet-le-Duc est classée aussi. Elle en sait quelque chose. Cette femme très cultivée est conseiller d’Etat et notamment ancienne directrice du patrimoine au ministère de la Culture et de la Caisse nationale des monuments historiques et des sites. C’est elle qui a piloté la restauration du Parlement de Bretagne dont la toiture avait brulé. On lira aussi utilement les nombreux articles consacrés au sujet par La Tribune de l’Art et en particulier celui-ci.

L’imparable argument du progrès

Seulement voilà, à l’ère de la communication et de l’instantanéité, il faut réagir vite et fort, ce qui exclut d’interroger les professionnels et de lire les textes. Est-ce une bourde de communicant préparant en urgence une intervention flatteuse pour Emmanuel Macron où l’expression d’une vraie décision présidentielle prise en connaissance de cause ? Toujours est-il qu’on a balayé toutes les règles et tous les savoirs en annonçant une reconstruction en 5 ans et le lancement d’un concours international d’architectes pour la flèche.  Lorsque les premiers spécialistes, émus, commencent à expliquer que la question ne se pose pas car tout contraint à restaurer à l’identique, les médias servent sans le vouloir la cause l’Elysée en parlant improprement d’un débat.  C’est à peu près comme si le président avait affirmé que l’eau ne mouillait pas et qu’on lise dans les journaux : le fait que l’eau mouille suscite le débat. Qu’importe, il a suffit que les médias commencent à mettre en scène le débat pour qu’une proposition et sa réfutation deviennent soudain deux affirmations d’égale valeur.  Belle opération de blanchiment. A l’heure de la post-vérité et du relativisme généralisé, il n’y a pas lieu d’en être surpris, mais comment ne pas s’affliger face à un si bel exemple de mépris de la réalité ? Plus de 1000 professionnels (d’abord 1170 puis 1186) ont eu beau ensuite signer une tribune dans Le Figaro pour rappeler les règles, les contraintes, les savoir-faire, il était trop tard. Puisqu’il y avait débat alors tout était soutenable, et puisque le changement incarne toujours le progressisme,  soudain tout le droit existant se retrouvait catalogué, ainsi que les sachants, dans le camp infamant du conservatisme. Le progrès c’est un peu comme l’atout à la belote, ça bat tout le reste, la loi, la raison, le bon sens, l’esthétique, tout !  Le faible 7 devient plus fort que l’as. Rien ne résiste à l’argument du progrès. 

Une flèche pour non-croyants ?

Une fois l’impossible débat instauré de force, on a vu éclore toutes les idées les plus excentriques au nom du fameux « geste architectural contemporain ». La palme revient sans doute à Cedric Villani expliquant qu’il fallait construire une flèche ou les non-croyants puissent se reconnaître.

Ah ? A supposer qu’il faille se livrer à cette excentricité contraire à la loi, au bon sens et à l’opinion des professionnels, il resterait à définir ce que peut être une flèche  pour non-croyants sur un édifice religieux. Un clitoris géant rappelant que Notre-Dame était une femme et portant le combat féministe cher à notre époque en lieu et place de l’ancienne flèche par trop phallique ? A ce niveau de stupidité, l’argument par l’absurde cesse de passer pour absurde et c’est bien ce qui doit nous inquiéter le plus. Toit rétractable, terrasse, forêt, flèche en verre….chacun s’amuse. Il ne manque que le centre commercial, mais je ne doute pas qu’il viendra. C’est l’époque. Tout doit être divertissant, tout est rigolade, spectacle médiatique. C’est à peine si l’on se souvient qu’il s’agit d’un lieu de culte et d’un monument historique. D’ailleurs s’agissant du lieu de culte, on le gomme le plus possible, c’est si embarrassant d’être obligé de pleurer malgré soi  un haut lieu de cette religion qu’il est de très bon ton de moquer. Le catholicisme est même la dernière chose que l’on moque en toute impunité en France. Notons que dans son allocution du 16 avril, le président a cité tout le monde, depuis les pompiers jusqu’aux journalistes, des parisiens aux étrangers sauf …..les catholiques. Ce début d’expropriation symbolique de l’un de leurs plus beaux édifices, toujours consacré et vivant n’en déplaise à l’industrie touristique et au marché, n’est pas un détail. Ils sont le seul vrai caillou dans le soulier présidentiel, ceux dont il faudra recueillir l’avis et qui ne laisseront pas faire n’importe quoi. Parallèlement, le gouvernement a préparé une loi d’exception en cinq jours, qui, sans surprise a été adoptée par la commission des lois et le sera par le Parlement. On s’autorise à déroger à tout pour satisfaire la volonté présidentielle.

Le combat est déjà perdu

Les pétitions qui fleurissent, les sondages d’opinion négatifs, la spectaculaire tribune signée par 1170 professionnels, tout ceci pourrait donner le sentiment que l’on va sauver Notre-Dame du fameux « geste architectural contemporain ». L’opposition à cette folie semble si puissante et unanime qu’on pourrait l’imaginer invincible. Tout porte à croire au contraire qu’elle  a déjà perdu.  D’abord parce que ce gouvernement ne cesse de montrer depuis son entrée en fonction que plus l’opposition à ses réformes est forte et plus il se sent conforté dans ses choix. On a rarement vu une majorité si convaincue de son génie et de son droit absolu à imposer ses décisions. Les gens de justice en ont fait la cruelle expérience à l’occasion de la réforme de la justice, ils ne sont pas les seuls. Ensuite parce que rien ne peut empêcher l’idée de progrès de s’imposer. D’ailleurs, les articles présentant les projets se multiplient dans des médias ravis. Il est vrai que  rappeler la réglementation est beaucoup moins fun et vendeur que de publier les projets excentriques d’architectes toujours en quête de business et de renommée. Voir ici l’article du Parisien intitulé « Les 10 projets fous pour Notre-Dame de demain » qui distrait le lecteur en lui proposant de choisir son préféré. Et c’est ainsi qu’après avoir, par inconséquence, acclimaté l’opinion à l’idée qu’il pouvait y avoir débat sur une restauration ou non à l’identique, voici qu’on la conditionne à la vision d’autres représentations de Notre-Dame. Je gage que si le matraquage est assez intensif, même les plus radicaux s’habitueront à l’idée d’une nouvelle flèche, pour peu que l’on choisisse la moins moche. 

Evidemment, on pourrait se rassurer en songeant  que l’UNESCO va défendre ce joyau du patrimoine de l’humanité contre l’avidité des uns et des autres. Rien n’est moins sûr, car il est dirigé par Madame Azoulay, ancienne ministre de la culture de Monsieur Hollande. Voici ce qu’elle explique au JDD le 20 avril  :

Faut-il restaurer à l’identique les monuments anciens qui témoignent de la richesse du passé?

La doctrine n’est pas figée. L’Unesco a publié en mai dernier, lors d’une rencontre internationale à ­Varsovie qui a regroupé 200 experts de 30 pays, des recommandations pour la meilleure reconstruction possible en respectant l’authenticité et l’intégrité des sites. À Mossoul, par exemple, nous nous sommes ­demandé s’il fallait reconstruire le minaret légèrement de travers, comme il était avant d’être détruit, ou tout droit. Mais les principes de Varsovie encouragent également chaque génération à participer à ce travail d’édification et ­d’inclusivité. Cela ne peut se faire, selon nous, qu’au terme d’un débat sur les ­valeurs qui ont conduit à la construction du monument.

Inclusivité….L’infernale novlangue commence à circonvenir la cathédrale, ce n’est pas bon signe.

Il n’est pas inutile à ce stade de citer un article de la tribune de l’Art rappelant utilement que l’intéressée avait connaissance d’un rapport sur la fragilité à l’incendie de la charpente. C’est dire s’il y a de quoi être en confiance du côté de l’UNESCO.

Au moins pourrait-on espérer que le pilote des opérations soit suffisamment savant pour contenir les errances. Pas davantage. C’est un …..militaire qui a été choisi. Jean-Louis Georgelin aura nous dit-on, son bureau à l’Elysée. Va-t-on confier la défense du pays à un architecte des monuments historiques ? Ce serait un minimum me semble-t-il.

Reste la mobilisation des professionnels et de l’opinion. Les premiers jusqu’ici ont été tenus à l’écart, on ne voit pas que cela puisse changer. Quant à l’opinion, le ministre de la culture nous annonce une grande consultation nationale, mais il prévient   : c’est le gouvernement qui aura le dernier mot. C’est la spécialité de celui-ci, il consulte pour finalement s’en tenir exactement à ce qu’il avait décidé avant la consultation. A ceux qui protestent, il rappelle qu’ils ont été consultés. Et s’ils continuent de protester, alors le ministère concerné leur explique  que soit ils sont idiots, soit ils font exprès de ne pas comprendre. L’intérêt de consulter dans ces conditions relève du mystère le plus épais. Non seulement on perd du temps et de l’argent, mais à l’arrivée le procédé suscite colère et déception quand  ceux qui s’y sont investis découvrent qu’ils ont été bernés. En l’espèce, on sait déjà que l’opinion des citoyens comptera pour rien puisque le dernier mot reviendra au gouvernement sur le fondement du résultat du concours.  De quoi s’agit-il alors ? D’un exercice d’onanisme intellectuel pour distraire le citoyen ?Dans ce contexte, ce n’est pas faire preuve d’un pessimisme excessif que de considérer que le combat pour une restauration à l’identique de Notre-Dame était perdu à la fraction de seconde où l’on nous annonçait un geste architectural contemporain. La cathédrale va bruler une deuxième fois. Cette fois sur le bucher de la vanité, d’un progressisme de pacotille, et d’intérêts financiers bien compris. Car la vraie ligne de fracture qui se dessine ici n’est pas entre conservateurs et progressistes, mais entre culture et marché, entre le savoir d’un côté, l’ego et l’argent de l’autre. 

Ici la volonté politique soutenue à leur insu par les médias – en ce qu’il a suffi de laisser le système fonctionner comme à son habitude –  a de fortes chances de triompher du droit, du savoir, de l’esthétique, de la raison et de l’opinion. Voilà une situation à méditer tant elle révèle un inquiétant dévoiement des mécanismes démocratiques….

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5 commentaires »

  1. Cela ne me gênerait pas qu’on reconstruise cette flèche dans un style plus contemporain que celui de Violet-le-duc. Ce dernier a voulu ré-interpréter le moyen âge à sa sauce au château de Pierrefond qui semble aussi authentique qu’un châeau médiéval vu par Mickey. Après tout la Pyramide du Louvre a aussi fait crier en son temps et même la tour Eiffel. Il y a suffisamment d’hommes de l’art concernés et je leur fait confiance pour trouver une solution convenable. On criera un peu au début et puis on s’habituera, comme pour Louvre et tour Eiffel.

    Commentaire par Sautter — 05/05/2019 @ 08:32

  2. Notre-Dame au bûcher

    Sans doute par l’effet d’une simple négligence, la toiture de Notre-Dame a été réduite en cendres. En plein Paris, sous nos yeux. Quelle catastrophe !

    Dans les rues et les places, tout autour de la cathédrale en feu, on s’agenouillait et priait, la foule pleurait et chantait. Dans toute la France, dans le monde entier même, réunis en une foule virtuelle par la magie de nos écrans, nous avons assisté, consternés, fascinés, à une sorte d’autodafé. Car il y avait de la ferveur religieuse, au sens primitif du terme, dans cette extraordinaire émotion collective. Puis des offrandes ont été faites, atteignant en deux jours une somme inouïe, proche de 1 milliard d’euros ! Puis le lendemain le président de la République, dans un court discours aux allures d’homélie, nous a parlé d’union, de victoire, d’éternité, d’espérance…

    L’émotion est retombée. Le temps est venu de la réflexion. De ce lieu de culte qu’est Notre-Dame de Paris, n’est-il pas étrange que nous ayons fait un objet de culte ?

    Sachons rester raisonnables, objectifs. Toute évidence, toute certitude est suspecte. Laissons au doute sa place.

    Les bâtisseurs de cathédrales ont voulu des constructions toujours plus hautes, plus majestueuses, plus belles, exaltant toujours mieux la gloire divine. Projet après projet, les connaissances et les techniques les plus modernes étaient exploitées, testées, mises en œuvre. Le gothique sut construire plus haut, affiner les façades, les percer d’ouvertures plus grandes et plus hautes, la lumière venant du haut se faisant ainsi métaphore de la transcendance. Comment être fidèle à un tel héritage ?

    La décision sera politique. Il convient qu’elle soit éclairée de la meilleure façon.

    Le sacré a sa place dans nos vies, dans la société, à condition d’en avoir conscience, à condition de se méfier des évidences et certitudes, le sacré le plus redoutable n’étant pas le plus manifeste.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 05/05/2019 @ 10:02

  3. Il n’y a plus qu’à espérer un miracle

    Commentaire par Rico — 06/05/2019 @ 13:39

  4. @Sautter
    Il n’était pas évident que la flèche était du XIXème siècle, il fallait s’être documenté sur ND pour le savoir. Par contre, il est évident que la pyramide du Louvre n’est pas de la même époque que le reste des bâtiments.Mais elle a pour fonction de donner un accès aisé et la lumière au hall d’accueil du musée. C’est un aménagement devenu nécessaire quand ce dernier a été étendu à la partie des bâtiments utilisée jusque-là côté rue de Rivoli par le Ministère des Finances, déménagé à Bercy, depuis. Que pourrait apporter de tel une flèche de conception « moderne » ? Hélas, il est à craindre qu’entre un projet de ce type et un projet respectant au mieux l’esprit de ce qui se faisait au moyen-âge, ce soit le premier qui sera adopté.

    Commentaire par xc — 08/05/2019 @ 18:28

  5. Les barbares sont parmi nous. Ils sont diplômés, progressistes, ineptes, influents. Leur horizon intellectuel se limite à leur courte vie. Le sens de la durée leur échappe. Ce sont les nouveaux barbares.

    Commentaire par Passim — 16/05/2019 @ 07:15


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