La Plume d'Aliocha

14/08/2019

Les riches enseignements de la non-affaire Woerth

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:36

Il est des petites agitations sur les réseaux sociaux qui ne mériteraient pas que l’on s’y appesantisse si elles ne représentaient un terrain d’observation privilégié de la manière dont fonctionnent les phénomènes d’emballements. Ainsi la minuscule affaire de la photo d’escalade d’Eric Woerth est particulièrement représentative du fonctionnement des médias au sens large (incluant les réseaux sociaux) et facile à observer car elle est simple, courte et que tous les éléments de sa compréhension sont publics. Voyons donc cela de plus près.

Eric Woerth (LR), ancien ministre  des gouvernements Fillon, actuellement député et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale poste le 12 aout à 13h37 une photo sur laquelle on le voit un piolet à la main, encordé, à flanc de glacier.  Il n’y a aucun commentaire. C’est dans un tweet suivant qu’il précise qu’il s’agit du Glacier du milieu à l’aiguille d’Argentière. Une photo de vacances parmi des centaines de milliers d’autres, et donc un tweet parfaitement anodin. Seulement voilà, il émane d’un homme politique. C’est ainsi que le député LREM Bruno Questel commente à 18h51 sur Twitter : « Cher collègue, je mesure mieux votre incapacité à appréhender les courbes d’amélioration de notre économie en ce que vous semblez confondre horizontal et vertical    @LaREM_AN ». Pour mémoire, Eric Woerth est président de la commission des finances de l’Assemblée nationale et l’une des rares personnalités de droite à ne pas avoir rejoint LREM. Le tweet est accompagné de la photo sur laquelle on a entouré une deuxième corde emmêlée à droite de la photo. A 17h48 Gaspard Gantzer, énarque et ancien conseiller aux relations presse de François Hollande, commente à son tour « La route est longue visiblement, mais la pente est surtout très plate   » …Notez l’utilisation de horizontal et de très plate, cela sera important par la suite. A 18h14, Eric Woerth lui répond « Les grincheux le sont même en été. La photo est vraie et dans le bon sens! Demandez donc à mon ami guide de Chamonix qui l’a prise. Bonnes vacances à tous les internautes! ». Ce à quoi l’intéressé répond à 19h02 « En tout cas, vous nous avez bien fait rire en ce mois d’août. Merci 🙏🏻 ». Entre temps, le réseau social a fait monter le hashtag en tête des tendances et chacun y va de son détournement de photo pour moquer tant le montage supposé que son auteur. Car les internautes s’en sont rapidement persuadés, la photo est prise à l’horizontal, l’intéressé est donc selon eux à quatre pattes dans la neige et a publié le cliché après lui avoir fait subir une rotation pour faire croire qu’il se trouvait sur un glacier abrupte.

Au soutien de leur « analyse », les internautes font observer que :

  • la fermeture du blouson pend vers le sol, ce qui indique que l’homme est parallèle au glacier et non accroché dessus ;
  • en bas à droite de l’image, on peut apercevoir en agrandissant la photo deux personnes qui se déplacent debout sur la même pente;
  • une corde à droite de la photo interroge quant à sa position.

L’ambiance à ce moment-là sur Twitter est partagée entre deux types de réactions. Il y a les éternels virulents qui ont trouvé là une preuve supplémentaire de ce que Eric Woerth en particulier et les politiques en général sont tous des faussaires doublés d’imbéciles qui pensent que leurs tromperies grossières passeront inaperçues. Et puis il y a les plaisantins, nombreux, qui  ont saisi l’occasion pour rivaliser d’inventivité dans les montages photos ridiculisant l’intéressé en le mettant en scène dans d’impossibles prouesses physiques. « L’affaire » prend une telle ampleur que quelques médias professionnels jugent nécessaires de relayer « l’information ». En réalité, ils aperçoivent surtout la bonne affaire en termes de clics : les internautes adorent lire du mal des politiques et rire de leurs travers, autant qu’ils apprécient les articles qui parlent de leurs aventures virtuelles.  On aurait pu s’attendre à ce que les sites de presse fassent leur travail et donc enquêtent pour déterminer si la photo est vraie ou fausse. En réalité, pas du tout. Les premiers papiers qui sortent ne consistent pas à informer sur le point de savoir si l’ancien ministre et actuel député a menti ou non sur sa pratique sportive comme il en est accusé, mais à relayer le buzz. Et à le faire en montrant que l’on penche nettement en faveur du mensonge. Pour faire bonne mesure, les articles se terminent par les dénégations de l’intéressé, lesquelles ne peuvent convaincre personne tant il est dans l’ordre des choses qu’un individu accusé publiquement d’un forfait commence toujours par démentir les accusations (voir à ce sujet, les Inrocks BFM et même Le Figaro ). Le résultat en l’espèce c’est que la presse professionnelle a confirmé le bien fondé des accusations sur la seule foi des arguments des internautes.  Notons au passage que l’on pourrait attendre du Figaro classé à droite non pas qu’il soutienne par principe un élu LR mais qu’à tout le moins il ait le réflexe de vérifier la véracité des attaques à son endroit. En fait, non, il est même celui qui continue de douter après les mises au point opérées le 13 aout.

Ouvrir la fenêtre pour vérifier le temps qu’il fait

Comme le disait un professeur de journalisme : si quelqu’un dit qu’il pleut et un autre qu’il fait soleil votre rôle n’est pas de relayer les positions des uns et des autres mais d’ouvrir la putain de fenêtre et de dire le temps qu’il fait. Parfois c’est compliqué voire impossible, mais ici il suffisait d’appeler le guide ou de solliciter à défaut des alpinistes professionnels. Personne n’a ouvert la fenêtre, ce qui met en lumière un travers  des médias : on donne les version des uns et des autres et on laisse le lecteur se débrouiller avec tout ça. Un journalisme de paresse qui se double ici d’un journalisme de consanguinité entre médias professionnels et réseaux sociaux. Nous sommes dans la caverne de Platon où les ombres du réel sont tenues pour le réel lui-même. Dit autrement, les médias évoluent vers un fonctionnement en vase clos où ils ne parlent plus du réel mais d’eux-mêmes et donc de leur représentation du réel. Ils sont devenus leur propre sujet. Ce n’est au fond guère surprenant. La soi-disant ère de la connexion est en réalité une ère de la déconnexion : la finance s’est détachée largement de l’économie réelle, la communication remplace l’action en matière politique, et l’information ne s’intéresse plus guère aux faits. L’ennui c’est qu’on attendait au contraire des professionnels de l’information qu’ils maintiennent leur lien avec le réel quand tout le monde largue les amarres et constituent ainsi un repaire. C’est ce qu’ils ambitionnent de faire, simplement on observe que la pratique et en particulier les contraintes économiques de remplissage pourraient les faire déraper vers le contraire. 

Des éclaircissements qui tardent

Mais revenons à notre mini-affaire. Le lendemain à midi, en tapant le nom de Eric Woerth sur google, on ne trouve encore que des articles sur le buzz dont le ton indique clairement que les auteurs sont convaincus que l’ancien ministre et député a manipulé une photo de vacances. Pendant ce temps sur Twitter, une foule vient d’émerger qui expertise, dénonce, critique et moque, multipliant les montages photos destinés à ridiculiser le supposé faussaire. Il faut attendre le décodeur du monde Gary Dagorn le lendemain à 11h01 sur Twitter pour obtenir enfin des informations  « Vous serez heureux d’apprendre que selon un guide de haute montagne connaissant bien le glacier du milieu, la photo semble cohérente. La pente est assez raide dans les dernières centaines de mètres avant l’aiguille de l’argentière » puis « Les deux randonneurs en bas à droite semblent debout mais peuvent tout à fait être en train de redescendre debout grâce à une pente plus douce, et pris du dessus. Selon un guide, ça sent la fin de l’ascension en début de matinée ». Enfin à 13h14 le service de fact checking de Libération publie le résultat de ses investigations : oui, la photo est réelle, tout au plus est-elle légèrement penchée car le photographe s’est incliné dans le sens de la pente pour ne pas tomber. A 13h21, Eric Woerth twitte pour sa part la confirmation de son guide Jean-Franck Charlet publiée sur Facebook. En début d’après-midi, en tapant le nom de Woerth dans Google, on tombe enfin sur le décryptage de Libération. Encore faut-il y être abonné ou ne pas avoir épuisé son crédit d’articles gratuits…

Par la suite, plusieurs internautes vont tenter de se dédouaner en expliquant qu’ils n’ont jamais affirmé que la photo était un fake, mais simplement qu’il avait exagéré l’inclinaison de la pente qu’il descendait. Sauf que lorsqu’on reprend les articles parus avant le travail de check news ce n’est pas du tout de cela qu’il est question. Ainsi Marianne écrit :

« Une ascension façon Monty Python. Ce lundi 12 août, Eric Woerth a posté sur Twitter une carte postale de vacances à la verticale : on y voit l’ancien ministre du Budget, et actuel député de la 4e circonscription de l’Oise, harnaché et casqué sur une pente glacée, piolet en main. « Glacier du milieu à l’aiguille d’Argentière. Toujours sur les pointes avant… », a légendé l’élu dans un second tweet. Las, il s’agit d’une mise en scène… »

On distingue en effet, au second plan en bas à droite de l’image publiée par Eric Woerth, deux personnes se tenant debout dans une pente, qui ne semble donc pas si raide que ça. De nombreux internautes ont en outre souligné que la lanière qui pend de la parka du cadre des Républicains pointe perpendiculairement au sol, et non parallèlement, comme elle devrait le faire si l’alpiniste se tenait effectivement à la verticale. Autrement dit : Eric Woerth s’est simplement allongé pour prendre la pose dans ce massif du Mont-blanc, tandis que le photographe tournait l’appareil ».

Même son de cloche chez les Inrocks :

« Le député Les Républicains (LR) de l’Oise, Eric Woerth, est devenu la risée du web ce 12 août. En cause, une photo de lui, qu’il a postée sur Twitter, le montrant en pleine séance d’alpinisme, piolet en main, sur une pente vertigineuse. Apparemment, l’homme politique, adepte d’escalade, est en train de gravir un glacier (le Glacier du Milieu de l’aiguille d’Argentière, un sommet du massif du Mont-Blanc). Seulement voilà, en arrière-plan de la photo, deux personnes sont en train de marcher tranquillement sur cette pente abrupte. La photo a donc été truquée pour faire passer Eric Woerth pour un cador. Ces détails qui interpellent. D’autres détails n’ont pas échappé aux internautes, comme la lanière de son sac à dos, qui ne connaît vraisemblablement pas les lois de la gravité. Cette photo est donc devenue instantanément l’objet de moqueries sur Twitter, qui n’a pas manqué d’épingler cette erreur de communication ».

En fin de journée le lendemain, seul l’hebdomadaire Marianne avait présenté ses excuses aux lecteurs.  « Cet article a été modifié pour tenir compte des précisions d’Eric Woerth et de l’Office de haute-montagne, qui réfutent toute retouche du cliché. Nos excuses aux intéressés et à nos lecteurs ». Sans même aller jusqu’aux excuses (dignes d’être saluées), il était assez facile de procéder à la mise à jour des articles publiés en précisant que le guide et auteur de la photographie confirmait que la photo rendait compte d’une réalité et que personne ne l’avait trafiquée. Rien aux Inrocks. Du côté de BFM on ne corrige pas l’article initial, mais on en publie un deuxième avec les explications du guide. Chacun peut donc selon ses convictions, notamment politiques, s’en tenir au premier article ou préférer le second. Si les médias n’ont pas inventé la post vérité, convenons qu’ils la cultivent en y mettant tout leur poids. Une troisième type de réaction, observable chez France Info a consisté à actualiser l’article en modifiant l’attaque pour préciser que la photo, moquée, était vraie.  

La fabrique des foules

L’affaire a beau être minuscule, elle est absolument passionnante dans la façon dont elle met à nu les mécanismes médiatiques. Ainsi, la facilité et la rapidité avec laquelle le réseau social s’est enflammé contre un homme politique au seul motif qu’il avait posté une photo de vacances en dit long sur la possibilité via les réseaux sociaux de mobiliser un grand nombre de personnes très rapidement contre un individu. Ici, on a cru que l’intelligence et l’expertise partagées des internautes permettaient de déjouer une lamentable  tentative de manipulation de la part d’un homme politique. Le sous-jacent de tout ceci est le mépris des politiques qui joue  à la fois le rôle de la flaque d’essence et du briquet. Comme le faisait observer Gustave Le Bon, les foules pensent par images, préfèrent la croyance au savoir, sont émotives, manipulables et se sentent également investies d’un sentiment de toute puissance. Surtout, elles ne sont pas une addition d’intelligences comme on le pense sur Internet mais plutôt une soustraction. En clair, dans une foule, on n’est pas plus intelligent que seul, mais beaucoup plus bête. Or, les réseaux sociaux sont des machines à fabriquer ces foules, ce qu’illustre de façon particulièrement nette cette petite affaire. A chacun d’en tirer les conclusions sur le fonctionnement des institutions démocratiques….

L’information abrutissement

La mini-affaire met également en lumière la tendance des médias professionnels à contribuer au populisme quand on attendrait d’eux, au contraire, qu’ils le contiennent. Ici, le mépris des politiques sur les réseaux sociaux a contaminé les journalistes qui ont embrayé sans réfléchir ni vérifier. Cela est dû à la fois aux contraintes économiques et à l’endogamie grandissante entre médias professionnels et réseaux sociaux. Le résultat, c’est que les deux univers interagissent de plus en plus au risque de se déconnecter totalement de tout ce qui n’est pas eux. C’est ainsi qu’une agitation sur un réseau social est considérée désormais de façon habituelle comme un événement en soi, suffisamment important pour mériter d’être relayé, même et surtout lorsqu’il s’agit de plaisanteries potaches en lien avec un événement d’actualité. Les articles de presse sur la mini affaire Woerth n’étaient qu’un « metadiscours » se rajoutant à des discours dans une sidérante virtualité.  Au point qu’il a fallu attendre que les spécialistes du fact checking  se mettent en mouvement pour avoir le fin mot de l’histoire.  En réalité, ils n’ont réalisé qu’un banal travail de journalistes et les autres rien. Plus précisément, les autres ont produit du « contenu » pour divertir l’internaute. Le plus triste dans cette histoire c’est que ces articles dénués d’intérêt sont aussi ceux qui suscitent le plus de clics. L’information est parfois une activité démocratique, mais c’est de plus en plus souvent un business aux effets très toxiques.

Des conséquences durables….

Autre enseignement, ces attaques étaient toutes parées d’une soi-disant expertise de l’alpinisme, de la photo et des lois de la gravité. Au pire de l’emballement, pas une voix, en tout cas par une voix audible n’a contré ces pseudos analyses d’experts. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que lorsqu’on n’est pas soi-même expert on a tendance à croire celui qui prétend savoir. Ensuite parce que le coût social encouru lorsqu’on s’interpose dans ce genre de situation est beaucoup trop élevé. Cela montre que contrairement à ce qu’on affirme souvent concernant Internet, une fausse information peut parfaitement prospérer et que non, la toile ne s’autorégule pas. Pas plus que la finance. Alors les fact checkers sont intervenus, c’est vrai. Pour qui cherche la vérité en toute bonne foi, elle est devenue accessible par leur travail environ au milieu de la journée du lendemain. Mais le mal était fait. D’abord, gageons qu’il subsiste une proportion non négligeable de personnes qui n’ont pas eu accès à la véritable information. Ensuite, il y a tous ceux qui restent accrochés au mensonge parce qu’il est plaisant. Sans oublier ceux qui ne voient pas le mal et ont bien rigolé, confortés au passage dans leur conviction que les politiques sont vraiment tous des guignols. D’ailleurs, au fil de la journée il se trouvait des personnes  pour tenter de maintenir leurs accusations (et sans doute s’exonérer de toute responsabilité dans le bad buzz) en affirmant que ce qui était reproché n’était pas d’avoir trafiqué la photo mais seulement accru l’inclinaison de la pente. Pire, cela devenait la faute d’Eric Woerth en raison du fait qu’il était mis en cause dans plusieurs affaires judiciaires (un non-lieu, deux relaxes, deux affaires en cours) et que sa parole n’était donc plus crédible. Préférer un mensonge qui convient à une vérité qui contrarie, c’est humain, mais à grande échelle ça mène à ce qu’on appelle la post vérité et très certainement aux pires dérives populistes.

Il est regrettable à ce titre que des personnalités comme un député LREM ou encore membre du PS rompu aux médias aient pu contribuer à faire naître ces fausses accusations. Et l’on se prend à songer que les scandales politico-judiciaires ne sont, pour certains d’entre eux, pas plus consistants que ces fausses accusations d’avoir manipulé une photo. Ah, les préjugés, les affirmations péremptoires, les faux experts, les vengeances secrètes, les fumigènes….Paradoxalement, ceux qui se sont trompés, ou ont menti, en tout cas ont diffusé une fausse information s’en sortent très bien. Celui qui restera marqué c’est Woerth, parce qu’il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ? …. Pour l’heure, certains en sont à regretter que cette non-affaire prenne la place dans les moteurs de recherche des vraies affaires judiciaires en cours. Eric Woerth y aurait même gagné en e-réputation. C’est certain que se faire accuser de faussaire est très valorisant et que la psychologie humaine étant ce qu’elle est, personne ne songera lorsqu’on évoquera de nouveau les affaires judiciaires (non encore jugées par la justice mais déjà tranchées par les médias) à se souvenir que l’intéressé fut accusé de trafiquer ses photos de vacances. 

Il y en a au fond des leçons précieuses dans cette minuscule non-affaire de photo de vacances….Au point que l’on serait tenté d’appeler « effet Woerth » le fait d’être victime d’un bad buzz sur Internet en raison de la diffusion d’une information exacte mais perçue par les internautes comme fausse. On a surtout là un très bel exemple de fabrique du populisme, mais qui s’en soucie  ?

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05/05/2019

Notre-Dame, le coup de force médiatique

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 08:13

Il faut se préparer dès maintenant à faire une deuxième fois le deuil de Notre-Dame. Il y a peu de chances en effet qu’elle puisse échapper au « geste architectural contemporain » voulu par Emmanuel Macron et détaillé par Edouard Philippe le 17 avril dans le cadre de la promesse présidentielle «Nous rebâtirons la cathédrale plus belle encore, et je veux que cela soit achevé d’ici cinq années » (E. Macron, allocution du 16 avril).

Tout pourtant s’y oppose. Comme l’explique  Maryvonne de Saint-Pulgent  il ne s’agit ni de rebâtir ni de reconstruire mais de restaurer : 

« Clairement, ce chantier est une restauration ! Parler de reconstruction n’est pas du tout conforme aux principes du patrimoine. Dans le patrimoine, on ne ravale pas, on ne reconstruit pas, on restaure selon les principes de la charte de Venise et en respectant les procédures mises en place par la loi de 1913 et inscrites dans le Code du patrimoine. Suivant ces principes, il faut chercher autant que faire se peut à restaurer le dernier état cohérent connu et certain. Ce qui ne veut pas dire une restitution à l’identique dans ses moindres détails ».

On peut aussi l’entendre dans un extrait vidéo très rapidement devenu viral, montrant à quel point parfois sur les réseaux sociaux, l’intérêt pour une parole juste peut susciter autant d’intérêt qu’une ânerie (ce qui est un peu réconfortant). Elle y explique que ce n’est pas une construction neuve, de sorte qu’on n’y fait pas ce qu’on veut, que le clergé aura son mot à dire et que la flèche de Viollet-le-Duc est classée aussi. Elle en sait quelque chose. Cette femme très cultivée est conseiller d’Etat et notamment ancienne directrice du patrimoine au ministère de la Culture et de la Caisse nationale des monuments historiques et des sites. C’est elle qui a piloté la restauration du Parlement de Bretagne dont la toiture avait brulé. On lira aussi utilement les nombreux articles consacrés au sujet par La Tribune de l’Art et en particulier celui-ci.

L’imparable argument du progrès

Seulement voilà, à l’ère de la communication et de l’instantanéité, il faut réagir vite et fort, ce qui exclut d’interroger les professionnels et de lire les textes. Est-ce une bourde de communicant préparant en urgence une intervention flatteuse pour Emmanuel Macron où l’expression d’une vraie décision présidentielle prise en connaissance de cause ? Toujours est-il qu’on a balayé toutes les règles et tous les savoirs en annonçant une reconstruction en 5 ans et le lancement d’un concours international d’architectes pour la flèche.  Lorsque les premiers spécialistes, émus, commencent à expliquer que la question ne se pose pas car tout contraint à restaurer à l’identique, les médias servent sans le vouloir la cause l’Elysée en parlant improprement d’un débat.  C’est à peu près comme si le président avait affirmé que l’eau ne mouillait pas et qu’on lise dans les journaux : le fait que l’eau mouille suscite le débat. Qu’importe, il a suffit que les médias commencent à mettre en scène le débat pour qu’une proposition et sa réfutation deviennent soudain deux affirmations d’égale valeur.  Belle opération de blanchiment. A l’heure de la post-vérité et du relativisme généralisé, il n’y a pas lieu d’en être surpris, mais comment ne pas s’affliger face à un si bel exemple de mépris de la réalité ? Plus de 1000 professionnels (d’abord 1170 puis 1186) ont eu beau ensuite signer une tribune dans Le Figaro pour rappeler les règles, les contraintes, les savoir-faire, il était trop tard. Puisqu’il y avait débat alors tout était soutenable, et puisque le changement incarne toujours le progressisme,  soudain tout le droit existant se retrouvait catalogué, ainsi que les sachants, dans le camp infamant du conservatisme. Le progrès c’est un peu comme l’atout à la belote, ça bat tout le reste, la loi, la raison, le bon sens, l’esthétique, tout !  Le faible 7 devient plus fort que l’as. Rien ne résiste à l’argument du progrès. 

Une flèche pour non-croyants ?

Une fois l’impossible débat instauré de force, on a vu éclore toutes les idées les plus excentriques au nom du fameux « geste architectural contemporain ». La palme revient sans doute à Cedric Villani expliquant qu’il fallait construire une flèche ou les non-croyants puissent se reconnaître.

Ah ? A supposer qu’il faille se livrer à cette excentricité contraire à la loi, au bon sens et à l’opinion des professionnels, il resterait à définir ce que peut être une flèche  pour non-croyants sur un édifice religieux. Un clitoris géant rappelant que Notre-Dame était une femme et portant le combat féministe cher à notre époque en lieu et place de l’ancienne flèche par trop phallique ? A ce niveau de stupidité, l’argument par l’absurde cesse de passer pour absurde et c’est bien ce qui doit nous inquiéter le plus. Toit rétractable, terrasse, forêt, flèche en verre….chacun s’amuse. Il ne manque que le centre commercial, mais je ne doute pas qu’il viendra. C’est l’époque. Tout doit être divertissant, tout est rigolade, spectacle médiatique. C’est à peine si l’on se souvient qu’il s’agit d’un lieu de culte et d’un monument historique. D’ailleurs s’agissant du lieu de culte, on le gomme le plus possible, c’est si embarrassant d’être obligé de pleurer malgré soi  un haut lieu de cette religion qu’il est de très bon ton de moquer. Le catholicisme est même la dernière chose que l’on moque en toute impunité en France. Notons que dans son allocution du 16 avril, le président a cité tout le monde, depuis les pompiers jusqu’aux journalistes, des parisiens aux étrangers sauf …..les catholiques. Ce début d’expropriation symbolique de l’un de leurs plus beaux édifices, toujours consacré et vivant n’en déplaise à l’industrie touristique et au marché, n’est pas un détail. Ils sont le seul vrai caillou dans le soulier présidentiel, ceux dont il faudra recueillir l’avis et qui ne laisseront pas faire n’importe quoi. Parallèlement, le gouvernement a préparé une loi d’exception en cinq jours, qui, sans surprise a été adoptée par la commission des lois et le sera par le Parlement. On s’autorise à déroger à tout pour satisfaire la volonté présidentielle.

Le combat est déjà perdu

Les pétitions qui fleurissent, les sondages d’opinion négatifs, la spectaculaire tribune signée par 1170 professionnels, tout ceci pourrait donner le sentiment que l’on va sauver Notre-Dame du fameux « geste architectural contemporain ». L’opposition à cette folie semble si puissante et unanime qu’on pourrait l’imaginer invincible. Tout porte à croire au contraire qu’elle  a déjà perdu.  D’abord parce que ce gouvernement ne cesse de montrer depuis son entrée en fonction que plus l’opposition à ses réformes est forte et plus il se sent conforté dans ses choix. On a rarement vu une majorité si convaincue de son génie et de son droit absolu à imposer ses décisions. Les gens de justice en ont fait la cruelle expérience à l’occasion de la réforme de la justice, ils ne sont pas les seuls. Ensuite parce que rien ne peut empêcher l’idée de progrès de s’imposer. D’ailleurs, les articles présentant les projets se multiplient dans des médias ravis. Il est vrai que  rappeler la réglementation est beaucoup moins fun et vendeur que de publier les projets excentriques d’architectes toujours en quête de business et de renommée. Voir ici l’article du Parisien intitulé « Les 10 projets fous pour Notre-Dame de demain » qui distrait le lecteur en lui proposant de choisir son préféré. Et c’est ainsi qu’après avoir, par inconséquence, acclimaté l’opinion à l’idée qu’il pouvait y avoir débat sur une restauration ou non à l’identique, voici qu’on la conditionne à la vision d’autres représentations de Notre-Dame. Je gage que si le matraquage est assez intensif, même les plus radicaux s’habitueront à l’idée d’une nouvelle flèche, pour peu que l’on choisisse la moins moche. 

Evidemment, on pourrait se rassurer en songeant  que l’UNESCO va défendre ce joyau du patrimoine de l’humanité contre l’avidité des uns et des autres. Rien n’est moins sûr, car il est dirigé par Madame Azoulay, ancienne ministre de la culture de Monsieur Hollande. Voici ce qu’elle explique au JDD le 20 avril  :

Faut-il restaurer à l’identique les monuments anciens qui témoignent de la richesse du passé?

La doctrine n’est pas figée. L’Unesco a publié en mai dernier, lors d’une rencontre internationale à ­Varsovie qui a regroupé 200 experts de 30 pays, des recommandations pour la meilleure reconstruction possible en respectant l’authenticité et l’intégrité des sites. À Mossoul, par exemple, nous nous sommes ­demandé s’il fallait reconstruire le minaret légèrement de travers, comme il était avant d’être détruit, ou tout droit. Mais les principes de Varsovie encouragent également chaque génération à participer à ce travail d’édification et ­d’inclusivité. Cela ne peut se faire, selon nous, qu’au terme d’un débat sur les ­valeurs qui ont conduit à la construction du monument.

Inclusivité….L’infernale novlangue commence à circonvenir la cathédrale, ce n’est pas bon signe.

Il n’est pas inutile à ce stade de citer un article de la tribune de l’Art rappelant utilement que l’intéressée avait connaissance d’un rapport sur la fragilité à l’incendie de la charpente. C’est dire s’il y a de quoi être en confiance du côté de l’UNESCO.

Au moins pourrait-on espérer que le pilote des opérations soit suffisamment savant pour contenir les errances. Pas davantage. C’est un …..militaire qui a été choisi. Jean-Louis Georgelin aura nous dit-on, son bureau à l’Elysée. Va-t-on confier la défense du pays à un architecte des monuments historiques ? Ce serait un minimum me semble-t-il.

Reste la mobilisation des professionnels et de l’opinion. Les premiers jusqu’ici ont été tenus à l’écart, on ne voit pas que cela puisse changer. Quant à l’opinion, le ministre de la culture nous annonce une grande consultation nationale, mais il prévient   : c’est le gouvernement qui aura le dernier mot. C’est la spécialité de celui-ci, il consulte pour finalement s’en tenir exactement à ce qu’il avait décidé avant la consultation. A ceux qui protestent, il rappelle qu’ils ont été consultés. Et s’ils continuent de protester, alors le ministère concerné leur explique  que soit ils sont idiots, soit ils font exprès de ne pas comprendre. L’intérêt de consulter dans ces conditions relève du mystère le plus épais. Non seulement on perd du temps et de l’argent, mais à l’arrivée le procédé suscite colère et déception quand  ceux qui s’y sont investis découvrent qu’ils ont été bernés. En l’espèce, on sait déjà que l’opinion des citoyens comptera pour rien puisque le dernier mot reviendra au gouvernement sur le fondement du résultat du concours.  De quoi s’agit-il alors ? D’un exercice d’onanisme intellectuel pour distraire le citoyen ?Dans ce contexte, ce n’est pas faire preuve d’un pessimisme excessif que de considérer que le combat pour une restauration à l’identique de Notre-Dame était perdu à la fraction de seconde où l’on nous annonçait un geste architectural contemporain. La cathédrale va bruler une deuxième fois. Cette fois sur le bucher de la vanité, d’un progressisme de pacotille, et d’intérêts financiers bien compris. Car la vraie ligne de fracture qui se dessine ici n’est pas entre conservateurs et progressistes, mais entre culture et marché, entre le savoir d’un côté, l’ego et l’argent de l’autre. 

Ici la volonté politique soutenue à leur insu par les médias – en ce qu’il a suffi de laisser le système fonctionner comme à son habitude –  a de fortes chances de triompher du droit, du savoir, de l’esthétique, de la raison et de l’opinion. Voilà une situation à méditer tant elle révèle un inquiétant dévoiement des mécanismes démocratiques….

06/12/2018

Fabrique-moi un gilet jaune

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:59

J’ai écrit ce billet en sortant d’un cours au Panthéon où l’on m’avait invitée à parler de journalisme. C’était en novembre. Mais j’avais renoncé à le publier. Trop de colère. J’espérais me tromper. Et puis il y a eu le terrifiant week-end dernier à Paris. Et ce matin je lis le reportage d’un jeune journaliste qui a rencontré les gilets jaunes et découvert avec sidération la méfiance pour ne pas dire l’hostilité que suscitait chez eux la presse. Paradoxalement comme le souligne Alain Duhamel, toute cette semaine les chaines d’information en continu leur ont offert une tribune permanente. Comment mieux résumer la toxicité du système médiatique ? Qu’on me comprenne bien. Je ne mets pas en cause mes confrères. Et je ne m’exclus pas de ce que je dénonce. Comme journaliste, mais aussi blogueuse et twitteuse, je participe à cet infernal brouhaha. Ce billet est un cri de rage contre des mécanismes auxquels nous participons ensemble et qui sont destructeurs. Puissions-nous apprendre à les maitriser un jour. 

Comme il est de bon ton de s’emparer de l’insulte homophobe proférée à Trifouilly-les-oies par Michalon, du propos raciste au barrage de Becon-sur-Loing par Marcel, du « casse toi connard » de Kevin au journaliste de Non-Stop TV à la sortie de Brelon-sur-Grivelle pour cracher sur les qui-en-ont-ras-le-bol. Faute de pouvoir raccrocher le mouvement à l’extrême quelque chose  pour le disqualifier, on traque le dérapage, ça marche aussi bien. Faut les dézinguer les sans-dents, les zextrémistes, les ploucs, les smicards, les-qui-veulent-pas-réussir, les sans-rolex, les-laissés-pour-compte-de-la-mondialisation, les-qui-traversent-pas-la-rue, les feignasses, les profiteurs, les zonards, les bas-de-QI, les pas-milliardaires, les start-up-nation-non-compatibles, les sans-compte-en-suisse-ni-villa-à-StBarth…..Bref les losers, les réactionnaires, les peigne-culs comme disait mon grand-père. Tout ceux qui manifestent non pas pour le grand soir, mais seulement pour faire le plein d’essence. Songez donc, quelle faute de goût !  Larguons-les, il vont retarder l’élan de la start-up nation au moment précis où un chef éclairé l’incite enfin à marcher dans les pas de la Silicon Valley. La France bientôt, ce seraTechno-fric à tous les étages, du crypto-pognon comme s’il en pleuvait, et l’immortalité en récompense suprême. Mais seulement pour les plus motivés,  l’élite, ceux qui auront tout sacrifié, à commencer par la planète pour s’acheter une bulle thermo-régulée garantie résistante au réchauffement climatique et étanche à la pollution atmosphérique, anti-intrusion, bactéricide avec supplément accompagnement personnalisé à la vie éternelle, transfert de cerveau sur le cloud et assurance platinum sur la régénération des cellules et le remplacement des organes défectueux. Il y aura même un forfait Platinum Plus offrant le clonage gratuit du souscripteur et de sa famille dans la limite de 4 personnes. Un enfant offert pour le 5e assuré. Les autres, eh bien les autres, ils constitueront une ressource biologique naturelle pour nourrir et réparer ceux des bulles, et une main d’oeuvre nombreuse et peu couteuse pour entretenir leur espace de vie. Vous ne me croyez pas ? Voyez les chinois qui commencent à modifier génétiquement les embryons. Bientôt tous les nouveaux-nés seront calibrés pour être Ken et Barbie, avec QI de 180 et patrimoine génétique de star (1).

Industrialisation de la révolte

Je caricature. A peine. En attendant, l’avénement joyeux du monde qu’on nous prépare, les médias compris au sens large (information, divertissements, tous supports et réseaux sociaux) fabriquent en quantité industrielle ces gilets jaunes, autrement dit ces  citoyens  qui vont se peler de froid sur la chaussée  pour exprimer leur colère face au mépris dont ils s’estiment victimes de la part de l’élite qui gouverne et de celle qui commente.  D’abord en leur assénant une vision de l’avenir univoque, dictée par les modes du moment, et la plupart du temps en déconnexion absolue avec leur réalité. Ensuite en les intoxiquant lentement. Nos intellos germano-pratins parlent de colère triste annonçant  un possibe tsunami populiste. Sur ce-dernier point au moins, ils n’ont pas tort. Mais à qui la faute ? Qui donne de la merde intellectuelle à manger tous les jours à la population ? Prenons l’exemple de la médiatisation de la justice, autrement dit de la manière dont ces derniers temps on parle aux citoyens du fonctionnement d’une des institutions les plus sensibles et les plus sacrées de nos sociétés. Pourquoi cet exemple ? Parce que je le connais et que je suis en mesure de décrire sur ce point précis la manière dont jour après jour on dégoute les citoyens de leurs institutions, on cultive un sentiment d’abandon, d’injustice, de révolte, en accumulant mensonges, approximations et déformations diverses. Oh bien sûr il y a des chroniqueurs judiciaire qui font très bien leur travail, mais ils sont engloutis par le flot gigantesque de l’infotainement et des réseaux sociaux.  Le bruit médiatique dominant a enseigné aux citoyens avec l’affaire Kerviel  qu’en France les banques manipulaient la justice pour faire condamner à leur place d’innocents employés. Jérôme Kerviel l’a expliqué au journal de 20 heures sur France 2 à trois reprises et notamment le 17 mai 2014 lors de son arrivée à Vintimille, à l’issue d’une pèlerinage aussi extravagant que médiatisé à Rome. Personne en plateau n’était là pour rappeler la vérité judiciaire. L’affaire Merah à travers l’interview lunaire de l’avocat Eric Dupond-Moretti par Nicolas Demorand a révélé aux auditeurs que les terroristes  pouvaient se payer des ténors du barreau inaccessibles au commun des mortels pour défendre des monstres qui assassinent des petites filles à la sortie de l’école. Des petites filles qui ont une tétine dans la bouche, a pris soin de souligner Demorand.  Durant toute l’interview il a écrasé la raison sous des flots d’émotionnel et de démagogie malodorante. Avec l’affaire Sauvage, les citoyens ont découvert que la justice française se moquait des femmes battues et ne trouvait rien d’autre à faire que de les condamner quand elles osaient se défendre. Je le sais, c’est Muriel Robin qui  l’a expliqué. Et elle, elle le sait encore mieux, elle a joué le rôle pour un film TV qui a été diffusé en prime time dans une soirée spéciale Sauvage sur TF1, c’est vous dire si c’est sérieux comme information. Quel esprit suffisamment éclairé a parlé assez fort pour dénoncer cet odieux mensonge et ce viol caractérisé de nos institutions ? Personne. Pire, François Hollande l’a graciée, sur le conseil de Christiane Taubira qui elle-même s’est assise sur l’avis de ses services, c’est la preuve que la justice avait fait n’importe quoi. L’affaire Tron, c’est le pompon. Avec celle-là, on sait désormais que les politiques ne vont jamais en prison, même quand ils violent leurs employés sans défense. Un maire a tous les droits, y compris de vous tripoter les pieds et de vous fourrer les doigts dans le vagin en prime. C’est comme ça la vie. De mensonges en approximations, médias, politiques, intellectuels, lobbys n’ont de cesse de présenter une vision déformée du monde parce que cela sert leur cause, leur business ou leur carrière. Quand ce n’est pas simplement le produit d’une insoutenable désinvolture. On appelle ça l’ère de la post-vérité. Concrètement cela signifie que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on ne cherche plus à distinguer le vrai du faux.

Miroir ô mon beau miroir

Voilà pour la justice, le reste est à l’avenant. Souvenez-vous de l’inénarrable Yann Moix, bien au chaud dans son rentable fauteuil de chroniqueur chez Ruquier, insultant une policière sous prétexte, selon lui, qu’elle chiait dans son froc en entrant dans certains quartiers.  Il fallait qu’elle intègre la peur dans son métier, la tançait doctement l’intello non sans l’accuser au passage de martyriser les gentils citoyens en multipliant contrôles à la gueule du client et violences.  Elle s’est foutue en l’air. Avec son arme de service. Le chroniqueur, lui, se répand chez ses potes journalistes en regrets de pacotille. Et ses copains écrasent une larme d’émotion devant tant de grandeur d’âme. On ne saurait imaginer cas plus chimiquement pur de la désinvolture des soi-disant élites. On jette les policiers en pâture aux téléspectateurs car la pause parait moralement avantageuse, sans se soucier des conséquences. Hop, discréditée la police,  sujet suivant ! Miroir ô mon beau miroir suis-je toujours le chroniqueur le plus fin, le plus mordant, le mieux en cour du marché ? Puis-je négocier une augmentation ? Aller me vendre ailleurs ? Oh, il arrive bien de temps en temps que certains décident de descendre sur le terrain, d’aller voir le pays, les gens, la vraie vie. Ceux qui le font sincèrement en tirent un enseignement d’une rare qualité, plein d’humanité, de nuances, de craintes mais aussi d’espoirs. Les autres balancent des clichés aussi factices que toxiques, et gagnent beaucoup d’argent. Voyez-les se congratuler entre eux, la larme à l’oeil, pour avoir eu la folle audace de parler aux vraies gens, aux pauvres (songez donc !). Ils en sont tout étourdis. Et se contemplent éblouis racontant leur folle expérience.  En buvant du Château Cheval Blanc. Et en s’inquiétant pour la forme de ce que ceux-là vont devenir, qui ne savent même pas ce qu’est une start up et pensent que blockchain est le nom d’une nouvelle série américaine.

Capture d_écran 2018-12-06 à 13.00.04Ainsi fonctionne la machine à intoxiquer le public. Et quand il en tire les conséquences en rejetant à la fois les élites et les institutions, les mêmes intellos se grattent le cerveau pour comprendre comment les citoyens rebaptisés pour l’occasion les fachos-ploucs, ont pu en arriver là. Encore ces extrémistes de tous bords qui manipulent les bas instincts des bas-de-plafonds. C’est toujours la faute à l’autre. En réalité, c’est en partie parce qu’on les a mal informés que les citoyens sont amenés à mal raisonner ! Il faut rappeler jusqu’à l’épuisement cette merveilleuse citation qu’Hannah Arendt a rapportée de l’observation attentive de l’enfer du 20e siècle : “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” .

Si la catastrophe redoutée survient, si gavés de mensonges frelatés, les gilets jaunes portent un jour au pouvoir un extrémiste ou un fou, c’est eux que les belles âmes accuseront. La paille et la poutre.

(1) Une abondante littérature nous met en garde contre les errements de la Silicon Valley qui impose ses rêves à la planète. Je recommande « La siliconisation du Monde » de Eric Fradin et « Leurre et malheur du transhumanisme » de Olivier Rey.  

25/11/2018

Vous avez dit connecté ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:19

C’est incroyable ce qu’on parle de connexion depuis quelques années. Tout est connecté. La technologie bien sûr, mais aussi grâce à elle les individus. Et dans le monde entier. C’est fou cette connexion. Un smartphone, un seul, et on tient dans sa main sa famille, ses amis, son univers professionnel,  ses secrets avouables ou non, sa banque, sa maison, la connaissance sans limite, le monde entier….

Et si cette connexion était l’escroquerie du siècle ?

En y regardant de plus près en effet, on a le sentiment assez vite que tout est déconnecté au contraire. Tenez, prenons la finance qui a toujours beaucoup d’avance sur le reste. Après l’explosion de la bulle internet au début des années 2000, quelques esprits éclairés ont mis en garde : ils venaient de constater avec horreur que la finance s’était déconnectée de l’économie. Au lieu de remplir son objet, à savoir apporter des capitaux pour faire tourner les entreprises, et donc les emplois, voici qu’elle décidait de fonctionner en vase clos, l’argent allait financer l’argent dans une course folle au profit. Quelques années plus tard, c’est la crise des subprimes. On découvre que la finance, déconnectée du réel, découpait en tranche des dettes impossible à rembourser pour en faire de prétendus investissements rentables. Un gosse de 4 ans aurait compris qu’une pomme pourrie ne redevenait pas saine parce qu’elle était coupée en petits morceaux. Aujourd’hui la déconnexion est consommée. Les entreprises font des levées de fonds en crypto-actifs, ces monnaies virtuelles qui ne se rattachent plus à rien de connu.

S’il n’y avait que cela…

Voyez la discipline que l’on nomme aujourd’hui communication et qui a entièrement envahi l’espace public. Tout le monde communique. Les publicitaires, mais c’est normal, ils ont inventé la discipline. Les entreprises, avec leurs techniques managériales et leur vocabulaire délirant. Les politiques aussi. Et puis les individus. On apprend tous à communiquer, on nous fournit les objets pour cela. Nous voici transformés en photographes, vidéastes, écrivains, reporters de nos propres vies. Il faut voir certains couples ou familles au restaurant, chacun le nez plongé dans son smartphone. Puisqu’on vous dit qu’on communique….Et que dire de ces passants dans la rue, qui ne se voient plus, plongés qu’ils sont sur leur smartphone. A communiquer avec ceux qui sont loin, voire avec des inconnus, plutôt qu’avec  les passants parmi lesquels se trouve peut-être un ami perdu de vue depuis 10 ans, un grand amour possible, un vieillard qui a besoin d’aide pour traverser la rue, un mendiant qui pour une toute petite pièce vous offrira en échange la fleur inestimable d’un sourire. Est-on si sûr d’être connectés quand on ne parle plus à ses proches à table, quand on ne regarde plus le passant dans la rue, quand on ignore le nécessiteux ? On est au contraire déconnecté totalement. Le coup de génie des fabricants de tous ces objets connectés réside moins dans le tour de force  technologique -réel- que dans l’illusion qu’ils vous connectent quand en réalité leur profit réside dans votre déconnexion.

Au fond nous le savons que cette communication est frelatée. Comme la finance, elle se nourrit d’elle-même. L’autre a disparu en tant qu’interlocuteur dans un échange. Il est devenu le spectateur obligé d’un spectacle qui est tout sauf de la communication. Une mise en scène d’un message qui n’a pas pour objet d’échanger avec quelqu’un, mais de renforcer la posture de l’émetteur face à un public d’anonymes dont seul compte le nombre. C’est une communication folle, inconsistante et fugace, stérile, totalement déconnectée.

Et voyez le politique. Avant il réfléchissait à la manière d’exprimer une action réalisée ou à réaliser et organisait avec plus ou moins de talent un discours pour l’énoncer. Désormais il discourt et ne fait plus que cela.  La communication est elle-même devenue l’alpha et l’omega de l’action politique. Il suffit de dire pour agir, le réel est devenu accessoire et comme facultatif. Tenez donc, il est devenu si dénué d’intérêt que nous sommes entrés dans le temps de la post-vérité. Pour la première fois dans l’histoire humaine, le discours ne se soucie plus de vérité, il y a le vrai, le faux et le reste. Et tout est sur le même plan.

Du coup, la déconnexion entre les « élites » et le peuple que l’on pointe à l’occasion du mouvement des gilets jaunes relève de la même logique. Les élites en ont assez des boulets de la classe populaire. Ces petites gens avec leur modeste salaire, leur petite baraque en province, leurs pauvres ambitions et leur culture limitée. Ces zozos qui manifestent à cause du prix de l’essence. Ces Madames Michu qui se sont laissé faire trois gosses, plaquer par leur mari, avec leur pauvre job de caissière et leur HLM en périphérie. Ils sont déconnectés ceux-là. Déconnectés de la mondialisation, de l’avenir, des start up, de la Silicon Valley, des nouveaux lieux de pouvoir et d’argent. Parfois même, ils n’ont pas accès à Internet ! Ah les losers. Eh oui, Messieurs les énarques, intellos germano-pratins, journalistes en cour, grands patrons, et autres privilégiés. Vous avez raison, malheur aux vaincus. Quand on n’est pas au minimum millionaire, c’est qu’on est un raté, un profiteur du système, un boulet qui empêche la France d’avancer. Mais entre nous, qui construit les voitures, bateaux, avions, trains dans lesquelles vous posez vos cul caleçonnés de soie ? Qui fabrique les produits que vous achetez, depuis l’indispensable shampoing pour préserver votre fibre capillaire d’exception jusqu’au très inutile produit miracle anti-ride ? Qui construit les maisons qui abritent vos précieuses personnes, les routes et les ponts sur lesquelles roulent vos très polluants mais rutilants SUV ? Qui nettoie tout cela ? Qui vous nourrit (et crève du glyphosate que vous vendez au plus grand nombre tout en nourrissant votre descendance dorée de bio) ? Qui cueille les grappes de raisin de vos précieux millésimes ? Qui pèche vos poissons hors de prix ? Qui les cuisine ? Qui fabrique votre huile d’olive bourrée d’omega 3 ? Qui imprime les livres dans lesquels justement vous avez lu que vous deviez acheter cette huile-là ? Qui veille sur votre sécurité ? Qui viendra éteindre l’incendie dans vos maisons ? Qui soignera votre fracture, vous savez, celle que vous vous êtes faite sur la piste noire à Megève, parce qu’un abruti dans votre genre mais plus jeune, en monoski, vous est rentré dedans ? Qui enregistrera votre dossier d’action en responsabilité au tribunal ? Mais le peuple dont vous vous êtes déconnecté justement ! Parce que lui, il reste connecté. Au réel, à la vie, à des valeurs qui sont au moins aussi légitimes que les vôtres.  Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes comme vos smartphones. Connectés au virtuel, au rien, au vide. Mais totalement déconnectés de la vie. Les connectés, les vrais, ce sont les gilets jaunes. Les élites, quand elles se mettent à mépriser ceux qu’elles prétendent conduire et éclairer, ne sont plus rien d’autre que des baudruches qu’un coup d’épingle éclate.

08/05/2018

Est-ce ainsi que les hommes jugent ?

Filed under: Justice,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:52

C’était il y a deux ans, peut-être un peu plus. Je m’apprêtais à écrire pour la 20è année consécutive que la justice n’avait pas d’argent, à la sortie de l’une de ces audiences de rentrée solennelle où j’entendais les mêmes angoisses puisant dans le vocabulaire les mêmes mots pour dénoncer depuis deux décennies la même pénurie inquiétante de moyens, la même souffrance morale, le même découragement. Pourquoi en ai-je eu assez ce jour-là plus qu’un autre ? Avec le recul, je m’en veux d’avoir mis autant de temps à m’indigner. Vingt ans….Cela me rappelle la fameuse scène dans I comme Icare où le scientifique rétorque au procureur (Yves Montand) qui s’étonne du temps qu’a mis un cobaye à se révolter contre les tortures qu’on le forcçait à infliger à un inconnu, que le magistrat lui-même avait réagi très tard….

Toujours est-il que ce jour-là j’ai songé qu’il n’était plus supportable de répéter les mêmes constats. Qu’un problème de cette ampleur, touchant une fonction si importante qui durait depuis plus de 20 ans, ça n’était pas normal. Soit ceux qui le dénonçaient étaient fous, ce qui vu leur nombre, leur qualité et leur diversité était peu probable, soit il se produisait quelque chose d’anormal. Alors j’ai posé le crayon et j’ai décidé de tenter de comprendre comment il était possible que dans un pays comme la France la justice soit sinistrée. J’ai rencontré des avocats et des magistrats dans toute la France, recensé au jour le jour les juridictions qui allaient mal (oui, presque chaque jour une juridiction quelque part appelle au secours), j’ai épluché les  projets de loi de finances, les rapports de la cour des comptes, j’ai parlé à des justiciables sinistrés, interrogé d’anciens ministres de la justice, des collaborateurs de la chancellerie, des inspecteurs des finances….Ce livre est la synthèse de ce que j’ai trouvé. Certaines choses m’ont effarée, par exemple quand j’ai découvert grâce aux travaux d’un enseignant remarquable à la fois historien et économiste, Jean-Charles Asselain, que le budget de la justice était sous-dimensionné depuis 200 ans. Il le sait, il les a analysés un par un, son travail est fascinant. D’autres m’ont amenée au bord de la nausée, comme le rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté sur la prison de Fresnes. On y lit que l’urine des rats coule des faux plafonds… La détresse des professionnels, dont certains ne trouvent d’autre échappatoire que le suicide, m’a tiré des larmes.

Mais surtout, surtout, j’ai découvert avec inquiétude les ravages occasionnés par la tyrannie gestionnaire dans l’institution judiciaire. Non pas qu’il faudrait défendre une vision idyllique de la justice déconnectée de toute considération budgétaire, flottant en apesanteur au-dessus des contraintes matérielles en raison de la noblesse de sa mission, étrangère aux vulgaires préoccupations de coût et de gestion. Mais comme l’écrivait Pascal, il y a un milieu entre rien et tout. Et ce milieu c’est l’homme. Or justement, le terrible constat auquel amène ce livre, c’est que la justice est au bord du vide. Soit on accepte de lui donner enfin les moyens dont elle a besoin et on les accompagne de réformes d’organisation, mais guidées par le principe d’humanité et non par des obsessions névrotiques de gestion, soit la justice va déraper dans un enfer orwellien. Et ça se joue maintenant. Peut-être que nous le sentons tous à notre manière d’ailleurs. Jamais un ministre ne s’était emparé de la question des moyens comme l’a fait Jean-Jacques Urvoas pour y consacrer toute son énergie durant l’intégralité de son mandat. Jamais un parlementaire comme le président de la commission des lois du Sénat Philippe Bas n’avait décidé spontanément d’enquêter sur le sujet, de produire un rapport exhaustif sur l’état de la justice en France et même de rédiger les proposition de réformes pour augmenter les chances de changer les choses. Jamais on n’avait vu une telle mobilisation des avocats, des magistrats, des greffiers et fonctionnaires de greffe sur une période aussi longue et avec une telle intensité qu’à l’occasion de la réforme de la justice initiée par le gouvernement. Jamais non plus un gouvernement n’avait promis une telle augmentation du budget. Mais pour quoi faire ? Là est la question. Ce livre est une goutte d’eau dans un océan de mobilisation. La puissance même de ce mouvement nous dit quelque chose d’essentiel sur l’importance de ce qui se joue en ce moment….La déjudiciarisation, la dématérialisation, le recours à l’IA et pourquoi pas à la visioconférence, tout ceci n’est ni bon ni mauvais en soi. A condition que ce qui en guide l’utilisation soit l’homme et non la gestion.

Note : il sort le 15 mai en librairie,  mais peut être  commandé  dès maintenant auprès de l’éditeur ou de vos sites préférés. 

16/04/2018

Populisme, en avant toute !

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 08:09

On a donc, commentaient hier sur Twitter plusieurs stars du PAF, révolutionné enfin l’exercice de l’interview présidentielle. Il y aura un avant et un après nous, se rengorgeaient ce matin Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, si j’en crois les gazettiers (aujourd’hui rebaptisés twittos)

En effet, nous avons assisté à une profonde révolution. Avant le 15 avril 2018 les journalistes qui interviewaient le président de la République l’appelaient par son titre et venaient – pour les hommes – avec une cravate. Rien que ça, c’est énorme. Un vent fou de liberté et d’impertinence à soufflé hier sur le petit écran.  Avant, on n’avait jamais entendu un journaliste dire à un président de la République « vous m’interrompez parce que ma question vous dérange » (Plenel). Nous découvrons donc que la modernité consiste à systématiser le procès d’intention. L’agressivité gratuite des deux journalistes induisait que l’homme en face d’eux était un menteur et un manipulateur qu’il fallait forcer à rendre gorge en direct. Poser une question et y revenir avec force si l’on n’obtient pas de réponse, voilà du journalisme, mais insinuer dès le départ par le ton et la tournure de l’interrogation qu’on a en face de soi un voyou qui va tenter de biaiser, quel intérêt, à part celui de se faire rutiler l’ego pour l’un, d’affirmer ses convictions idéologiques pour l’autre ?  On n’avait jamais non plus entendu un journaliste poser la question « est-ce que vous n’êtes pas dans une illusion puérile de toute puissance ? ». C’est non seulement insultant, mais c’est aussi imbécile. Que viennent faire ces considérations de psychologie de comptoir dans une interview politique ? Oh bien sûr, nos duettistes ne les ont pas inventées hier soir. Voilà longtemps qu’on a posé les jalons de cette dérive du factuel vers l’analyse des postures, du discours, cette inquisition sur le terrain personnel aussi dénuée d’intérêt que de sérieux, ce MadameMichuisme hélas si tendance à l’heure actuelle.

Et que dire de Bourdin expliquant avec une sidérante arrogance à son interlocuteur ce que devait être le rôle d’un président de la République ? A la fin de l’exercice, comme l’a observé justement Bernard Pivot sur twitter,  l’homme souriant et calme gagne la bataille de l’opinion. Etait-ce vraiment l’effet recherché ? Ceux qui connaissaient bien un ou plusieurs dossiers abordés lors de cet objet médiatique consternant n’auront pas mis longtemps à saisir que les deux journalistes apparemment pugnaces se sont fait en réalité rouler dans la farine. Aboyer n’a jamais remplacé une connaissance fine des dossiers. Mais il est vrai que l’époque privilégie à ce point la forme que celle-ci a fini par dévorer le fond sans que nul ne s’en aperçoive. Assurément, cette interview est une révolution. Elle a supprimé la cravate et la politesse. Le journalisme s’en porte forcément bien mieux. Elle a aussi, et c’est plus inquiétant, agité des mécaniques populistes qui sont en principe l’apanage des extrêmes politiques et qui, fort étrangement, sont devenus l’outil de travail des journalistes contre le président de la République. Ce n’était pas une interview, ce que nous avons vu hier, mais un affrontement gratuit et stérile entre d’un côté le pouvoir médiatique brandissant la légitimité de l’opinion sur fond d’approximation et d’émotion et, de l’autre, l’exécutif dont la légitimité élective s’est affirmée par le calme et la compétence. Exécutif 1 – Journalisme 0.

27/03/2018

Justice, l’impasse gestionnaire

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:16

C’est un fait, à notre époque quiconque n’applaudit pas sans réserve aux réformes est un conservateur-corporatiste-réactionnaire-poussiéreux qu’il faut sans coup férir pulvériser par le mépris. Ainsi, certains esprits progressistes stigmatisent-ils les inquiétudes du barreau à l’égard de la réforme de la justice au nom de la modernité. On a même qualifié de   « guéguerre » les protestations contre les projets de textes. Tout est dit. On devine ce que cette expression renferme de sous-entendus sur le populisme supposé des instances représentatives de la profession d’avocat, jouant sur les peurs irraisonnées pour flatter les corporatismes et maintenir les rentes de situation. Le message est bien passé, merci. Pourquoi résister, en effet, à l’avenir radieux que dessine cette réforme, si ce n’est par le fait d’un corporatisme de bas étage ? Imaginez la joie de saisir la justice via internet et de se faire orienter vers des circuits de délestage où l’on sera invité à aller épancher sa soif de justice dans les bras de médiateurs ou de sociétés privées.  Et quel progrès en effet de ne plus avoir à se déplacer car on sera entendu/jugé par écran interposé.  Aussi et surtout, quel soulagement de voir cette justice vétuste, couteuse, spectaculaire, solennelle, encombrée de symboles et populaire, les assises, réservée aux crimes les plus graves et donc les plus rares, grâce à la création de très modernes tribunaux criminels capables de juger vite et donc bien ces petits crimes sans grande gravité, comme les viols par exemple. Car figurez-vous qu’à notre époque pressée, dans cette culture twiteresque qui calcule son rythme de vie à la seconde et sa communication en nombre de signes, les assises continuent de dilapider comme au siècle dernier le temps judiciaire en écoutant les accusés, les témoins, les experts, les victimes….On juge, mais quelle horreur, comme Antigone résistait à Créon, en allant au bout, en faisant tout ce qu’on peut faire, sans compter, sans se soucier d’un quelconque ratio coût/bénéfice, pour une raison absurde, parce qu’il est question de la souffrance des victimes et du sort des accusés sur les 30 années à venir. N’importe quel manager à qui l’on raconterait cette folie mettrait de l’ordre dans tout ça. Soyons modernes et gestionnaires, que diable !

A moderne, moderne et demi. Si ça se trouve, les conservateurs d’aujourd’hui seront les modernes d’après-demain. Quand on a aura chassé le temps et l’humanité de la justice quand tout, vraiment tout sera passé sous les fourches caudines de la tyrannie gestionnaire, quand la justice déshumanisé, artificielle, numérisée, uberisée sera enfin digne de la start up nation, je parie qu’il y a aura des sociologues inspirés pour venir pontifier sur le fait que « des études américaines tendraient à démontrer que les jugements sont de meilleurs qualité lorsque le juge a pu dialoguer avec les parties dans ce qu’on appelait autrefois une « audience » ». Certains iront même jusqu’à avancer qu’il se pourrait que le juge pénal soit plus à l’aise pour juger un prévenu en sa présence. Si l’on a de la chance, un psychanalyste recommandera la collégialité comme garde-fou contre la dépression des juges. Et s’il reste encore assez d’humanité chez ceux qui penseront la justice demain, il n’est pas impossible qu’un esprit supérieur décrète qu’adjoindre un jury citoyen à des juges professionnels serait un progrès démocratique pour juger les crimes les plus graves. Allez savoir….Pour l’heure, les modernes foncent comme un seul homme dans le mythe gestionnaire et managérial d’une justice  au goût du jour.

Tous ces gens ressemblent à des coiffeurs se disputant pour savoir quelle coupe de cheveux sera la plus seyante pour leur client sans s’apercevoir qu’il est chauve. La justice manque de moyens. Depuis des décennies. Elle est épuisée. Il faut lui administrer une dose massive de crédits supplémentaires sur une durée suffisamment longue pour lui permettre de se remettre à flots. C’est aussi nécessaire et urgent qu’une injection d’adrénaline à un cardiaque en pleine crise. Jean-Jacques Urvoas l’a dit. Le sénateur Philippe Bas le répète à qui veut bien l’entendre. Et dans le même temps, il faut réorganiser en profondeur l’administration centrale et celle des juridictions. Lorsque ce sera en marche, et à ce moment là seulement, il faudra prendre un an ou deux, peut-être plus, pour travailler sur la refonte de la procédure civile et pénale, sur la conception de la peine, de la prison, du rôle des surveillants, de la réinsertion. Bref, il faudra penser, beaucoup, énormément même, pour refonder notre justice dans une société qui a profondément changé. La refonder non pas sous le fouet imbécile des contraintes gestionnaires,  mais avec comme impératifs la qualité et l’humanité. Car dans une société désertée par la religion, les idéologies, les repères et les valeurs, il ne reste plus que la justice pour répondre aux attentes des citoyens, pour apaiser la soif de droits, rétablir les équilibres rompus, bref, rendre vivante, charnelle, effective, la démocratie.

En l’état, la justice ressemble à un cheval épuisé par des semaines de marche dans le désert qu’un cavalier brutal et arrogant forcerait à coups d’éperons et de cravache à se redresser. Elle se redressera, elle parcourra encore quelques mètres, peut-être même qu’elle passera la ligne d’arrivée de la compétition imbécile qu’on lui assigne depuis des années, cette course à l’épuisement des stocks avec toujours moins de moyens. Et puis elle s’effondrera. Dans l’indifférence générale. On lui substituera l’intelligence artificielle en alléguant du fait que non vraiment, ce n’était plus possible, le système était trop vétuste, il devait disparaître.

A moins que….

06/01/2018

Mot à maux

Filed under: Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:10

Le réel me lasse. Voici donc un conte pour commencer l’année. Très belle année à tous !

 

Cela arriva un soir sans crier gare. On retrouva des milliers de mots échoués au bas des pages des livres et des magazines.  C’était une étrange épidémie. « On dirait des baleines échouées », commenta un marin rêveur qui fumait sa pipe. Seulement voilà, les baleines échouées, on les remet à la mer, mais les mots effondrés, on en fait quoi ? Quelques écrivains et journalistes retroussèrent leurs manches et tentèrent de remonter les mots en haut des pages. Rien à faire, ils retombaient en bas.  On appela des imprimeurs et même des typographes. Ils se penchèrent sur les tas de mots inertes, tels de vieux magiciens observant des grimoires. « On n’a jamais vu ça !» lancèrent-ils en choeur avant de s’en aller en levant très haut des bras au ciel. Et les mots hissés sur les pages continuaient de tomber en bas. Plus personne ne pouvait écrire de phrases, elles s’effondraient lamentablement, dans un impossible fatras de mots, de points et de virgules. On courut dans les bibliothèques ouvrir des centaines de livres. C’était toujours pareil, les pages étaient blanches, et les mots qui avaient servi à les écrire reposaient en bas, sous forme de tas. Il était devenu impossible d’écrire. Heureusement on pouvait encore parler. C’était bien embarrassant quand même car beaucoup de choses se font par écrit. On ne pouvait plus fixer les histoires, ni signer de contrats, ni rédiger d’affiches. Partout les mots s’effondraient.

Soudain, quelqu’un eut une idée. Il y avait longtemps de cela, la légende disait que les mots étaient nés d’une mère, la pensée, qui les avait choyés et distribués aux hommes. Elle en inventait de toute formes et de toutes couleurs et les semait aux vents. C’est ainsi qu’étaient nées les langues.  Au début, la mère des mots aimait dessiner, c’était quand elle était toute jeune. Elle avait tracé des oiseaux, des hommes à tête de chiens, des scarabées et des bateaux toutes voiles dehors. Puis elle s’était amusée à inventer un langage à elle, qui ne ressemblait à rien de connu dans le monde réel et qu’elle déclinait à l’infini. Elle cherchait toujours la plus jolie façon d’exprimer les choses et n’était jamais satisfaite. Elle jouait avec les formes, les sons. Un jour, lassée sans doute, elle avait cessé et on ne l’avait plus revue. Les mots avaient commencé leur vie propre, les hommes s’en étaient emparés et tout avait fort bien prospéré jusqu’à ce jour funeste où les mots s’étaient effondrés. « Ils sont malades, ou fatigués ou les deux », diagnostiqua une vieux sage vêtu d’un curieux manteau bleu étoilé. Mais personne ne l’écoutât. Les spécialistes estimaient que c’était un problème d’attraction terrestre. On proposa de retourner les livres. En vain, les mots retombèrent en bas des pages, autrement dit en haut. Et réciproquement. D’autre invoquèrent l’humidité, la pression atmosphérique, un poison inconnu qui se diffuserait dans le papier. On fit des tests et des analyses. Et puis on refit encore des tests. Toujours en vain. Personne ne comprenait rien. La vie sans écrit devenait sacrément compliquée.

Alors quelqu’un eut l’idée d’aller chercher le sage au manteau bleu étoilé. Il vivait seul dans un phare où il tournait abondamment en rond, « ça m’aide à réfléchir » disait-il, et il tournait, la tête penchée en avant, les mains dans le dos, sa longue robe trainant sur le parquet.  « Les mots sont malades », déclara-t-il à la foule venue le consulter. « Ils sont malades par votre faute », cria-t-il en pointant un doigt accusateur.  Les gens se regardaient effarés et vaguement inquiets. « Avez-vous noté, reprit-il, que certains mots demeurent accrochés à leur place sur les pages ? » On avait constaté en effet que des mots tenaient en place, des mots surannés, si peu employés qu’on n’était pas bien sûr de connaitre leur sens. Et cela ajoutait au mystère. « Les bavards en tous genres ont finit par abimer les mots à force de les user souvent et parfois de les torturer. Certains sont tout simplement fatigués et sur le point de mourir. D’autres blessés. Il y en a même qui ont perdu leur sens ». Le sage se tut et se remit à tourner. Plus vite. Sa longue robe balayait le sol et faisait voler une drôle de poussière dorée. Tout le monde l’observait en silence. On ne savait que faire, rester, partir ? Le problème n’était pas résolu. Il fallait que le sage explique comment soigner les mots. C’est là que Balthazar – c’était son nom – s’arrêta brusquement. « Il faut aller chercher d’urgence Dame Pensée ! Vite, courez ! » Les gens se regardèrent. Ils voulaient bien courir chercher Dame Pensée, mais c’était qui d’abord Dame Pensée et on la trouvait où ? Balthazar tendit le doigt vers le mur : une carte lumineuse apparut. On y reconnaissait la région et tout au bout du bout, en un lieu que nul n’avait jamais osé explorer une croix désignait la demeure de Dame Pensée. C’était la reine déchue du royaume du Savoir, vaincue il y a des années de cela par la sorcière de la communication nommée Dame Com.  « Elle seule connait le remède pour soigner les mots, trouvez-là et apportez-lui les mots malades, accidentés et même les mourants. Sauvez les mots ! » hurla Balthazar. Puis il s’effondra épuisé au milieu de son phare dans un bruissement d’étoffe et un nuage d’or.

Le soir-même une troupe s’en allât chercher la maison de Dame Pensée. On avait chargé les mots les plus gravement malades sur des chariots en considérant que, quelle que soit l’humeur de cette dame, elle ne pourrait pas laisser les mots mourir devant sa porte.  Le voyage fut moins long et compliqué que prévu. On parvint en moins d’une semaine à la lisière de la terre inconnue où surgissait au loin sur un promontoire rocheux le château à moitié en ruine de Dame Pensée.  Mais au moment d’approcher, la troupe fut accueillie par une armée. On crut d’abord qu’il s’agissait de la garde de Dame Pensée. En réalité, c’était un bataillon posté par Dame Com pour interdire  l’accès à son ennemie de toujours.  Quelqu’un se rappela alors que Balthazar avait délivré un conseil incompréhensible mais qu’on avait noté. « Si buisson d’armes du rencontres, souffle fort à l’encontre ». La foule souffla. Et le bataillon s’évanouit.  Dame pensée,  vint à la rencontre des visiteurs. C’était une petite dame replète avec un bonnet pointu qui lui donnait des allures de gentille fée. Elle ne salua pas le chef qui s’avançait vers elle, mais courut en poussant des hauts cris vers les charrettes. « Mes enfants, qu’est-il arrivé à mes enfants ?! » Les mots avaient en effet un aspect pitoyable. Le voyage ne les avait pas arrangés. Empilés les uns sur les autres, affligés de blessures diverses, ils gémissaient à coeur fendre. « Dame Com a osé abimer les mots. Saleté ! », murmura Dame Pensée puis elle cria : « Portez les à l’intérieur. Un par un. Qu’est ce qui m’a fichu cette charrette infernale ! Les mots sont rares, précieux, il faut les traiter comme des princes. Sans eux l’homme n’est rien de plus qu’une bête ! »A l’intérieur, on improvisa un hôpital de campagne. A gauche, la salle de chirurgie pour réparer les mots blessés, à droite la salle de remise en forme pour revigorer les mots usés. Au premier étage enfin, on poussa le lit de Dame Pensée pour installer une dizaine de petites bassines. Personne n’osa demander à quoi cela pouvait bien servir.  Dans la salle réservée aux mots blessés, des typographes s’activaient. Leur travail, d’une grande minutie, consistait à restaurer les mots en reconstituant les lettres qui les composent avec un mélange d’encre et de papier mâché. Le programme pour soigner les mots usés consistait à les confier à des poètes qu’on avait convoqués en urgence. Ils avaient la lourde tâche d’effacer l’usure des mots pour leur rendre toute leur fraicheur. A l’étage Dame Pensée s’occupait en personne des mots qui avaient perdu leur sens. Soit on leur avait volé, soit eux-mêmes l’avait oublié à force d’être utilisés à tort et à travers. Sur un étagère, plusieurs flacons étranges étaient alignés. On pouvait lire sur les étiquettes : grec, latin, arabe, et tout un tas d’autres provenances. Dame Pensée installait le mot dans la baignoire, puis s’emparait sans hésiter d’un flacon qu’elle versait sur sa tête. Et c’était comme un baptême. Le mot, ragaillardi, bondissait de la baignoire et criait joyeusement : je sais qui je suis !

Trois mois plus tard, tous les mots se tenaient devant la porte, guéris et joyeux, et Dame Pensée les observait avec tendresse. Ceux qui les avaient amenés venaient les reprendre dans des charrettes qu’ils avaient recouvertes de velours et paré d’or car ils avaient enfin compris que les mots étaient précieux. Dame Pensée leur donna une ultime consigne : déposez les doucement dans les livres et laissez-leur la nuit pour se réhabituer. Demain matin si tout va bien ils seront de nouveau solidement accrochés sur les pages. « Pourrons-nous passer la garde de Dame Com sans danger », interrogea la foule ? « Soufflez dessus, le pouvoir de Dame Com n’est qu’un mirage ». L’armée était pourtant impressionnante. Des centaines de soldats dressaient leurs armes. Il y avait la garde rapprochée de Dame Com, puis l’infanterie du marketing et la cavalerie de la publicité. La foule souffla et les armées s’évanouirent en une fumée épaisse et poisseuse qui fit tousser tout le monde.  Le lendemain, les mots avaient regagné les livres et tout était rentré dans l’ordre.

21/11/2017

Mais de quel droit, Monsieur Enthoven ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:38

Un million d’auditeurs ont entendu le philosophe Raphaël Enthoven affirmer ce matin sur Europe 1  que les catholiques avaient modifié la célèbre prière du Notre Père par pure islamophobie. Il est exact qu’à compter du 3 décembre prochain, la phrase « Et ne nous soumet pas à la tentation » du Notre Père sera remplacée par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Tout le reste n’est qu’élucubrations. Mais observons la chronique de plus près :

  • R. Enthoven : « C’est un événement considérable à côté duquel une révision de la Constitution relève de l’anecdote !  C’est au sacré qu’on touche ici !  C’est l’éternel en VF qu’on retraduit !  C’est à la parole du Christ que l’on s’en prend puisque le Notre Père est transmis par Jésus en personne qui l’enseigne aux apôtres.
  • P. Cohen : Est-ce que cet événement considérable…. en quoi ça modifie le sens du texte ?
  • R. Enthoven  : ça modifie rien du tout, en fait.  Ou pas grand chose. L’argument est qu’en substituant « ne nous laisse pas entrer en tentation » à l’ancien « ne nous soumet pas à la tentation », on remplace une action, l’action de soumettre, par un laisser-faire, plus conforme nous dit-on à la valeur permissive du verbe araméen. Bon. A quoi on peut ajouter  effectivement que de cette façon dieu n’est plus présenté comme un tentateur mais comme le portier du vice (sic) qui peut laisser entrer ou non l’homme dont la chair est faible. Sauf que, pardon !  Le texte biblique dit exactement le contraire. Dans la première épitre aux Corinthiens, Paul attribue clairement à Dieu la responsabilité de la tentation afin de nous donner, dit-il,  les moyens d’en sortir et la force de la supporter. Et les évangiles rappellent que Jésus lui-même a connu la tentation. Alors qu’on dise « ne nous soumets pas à la tentation » ou « ne nous laisse pas entrer en tentation », dieu reste tentateur,  on dit la même chose.
  • P. Cohen : Dans ces conditions, si ça ne change rien, pourquoi avoir changé le texte….
  • R. Enthoven. : ….au risque de modifier les habitudes de millions de fidèles ? A mon avis Patrick pour une raison ou le ciel n’entre guère. Vous avez remarqué la ligne qu’on a changé : « ne nous SOUMET pas à la tentation ». Le problème ce n’est pas la tentation. Le problème c’est qu’on a supprimé le verbe soumettre, on a ôté du texte l’idée de soumission. Or longtemps avant que Houellebecq en fasse un roman, la première chose qu’on sait de l’islam, le seul truc que croient savoir les gens qui n’y connaissent absolument rien c’est que Islam, dit-on, signifie : soumission. La suppression inutile du verbe « soumettre » est juste, à mon sens, une façon pour l’Eglise de se prémunir contre tout suspicion de gémellité entre les deux cultes. Et les paranoïaques de l’islamophobie qui passent leur temps à la traquer chez les républicains exemplaires feraient bien de tendre l’oreille pour une fois dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là, sournoisement, contre l’Islam, crève les tympans quand on tend l’oreille. A compter du 3 décembre prochain, tous les fidèles francophones qui diront le Notre Père annoneront quotidiennement à mots couverts : « chez nous dieu ne soumet pas. Nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit ».
  • Le fin mot de l’info Raphaël ?
  • Une prière mérite mieux qu’un message subliminal ».

Si l’on décompose le « raisonnement » cela donne :  les deux formules sont équivalentes, ne diffère que le verbe « soumettre ». Or le verbe « soumettre » renvoie nécessairement et uniquement à l’Islam (Au terme de quelle démonstration ?). Donc si les catholiques suppriment « soumettre », c’est qu’ils le font à cause de l’Islam (Au terme de quelle démonstration ?). Et s’ils le font à cause de l’Islam c’est pour s’en démarquer (Au terme de quelle démonstration ?). Et s’ils s’en démarquent, ce ne peut être que par islamophobie (Au terme de quelle démonstration ?).

En réalité, et contrairement à ce qu’affirme le « philosophe », les deux formules de cette prière sont si peu équivalentes que les débats ayant abouti à cette nouvelle traduction remontent aux années 60. C’est ici. L’utilisation du verbe « soumettre » ne renvoie pas à l’Islam, mais au rapport que les catholiques entretiennent avec leurs propres écritures. De fait, l’intervention de ce « philosophe » relève de l’erreur de débutant : affirmer sans la démontrer l’existence d’une corrélation entre deux événements, ici la modification d’une prière catholique et l’Islam. Fort de cette corrélation non démontrée, en déduire l’existence d’un lien de causalité – affirmée mais non démontré – entre les deux mêmes événements, selon le processus suivant : puisque les catholiques modifient le Notre Père en même temps que le philosophe présuppose sans le démontrer que l’Islam est un problème,  c’est donc qu’ils modifient le Notre Père à cause de l’Islam. C’est aussi absurde que d’affirmer : on vend beaucoup de cartables en automne, les feuilles des arbres tombent en automne, donc les cartables ont été créés pour ramasser les feuilles d’arbres en automne. Et notre philosophe conclut cette série d’excentricités logiques par un splendide procès d’intention : l’Eglise est islamophobe.

On est ici à l’exact opposé de la philosophie. On n’éclaire pas, on obscurcit. On ne raisonne pas, on affirme au mépris des règles élémentaires de la logique. D’un point de vue journalistique puisque nous sommes dans une émission d’information, on n’informe pas, on désinforme en prétendant résoudre en moins de deux minutes à la radio des décennies de débat sur la traduction et le sens des mots. On accuse sans preuve. On jette de l’huile sur le feu. Accessoirement, on moque, on ironise, on tourne en dérision. Prétendre informer, éclairer, aide à penser est une responsabilité immense qu’on ne devrait exercer qu’en tremblant. Et en multipliant précautions de langage et nuances. En fait de quoi ce « philosophe » affirme sur un sujet hautement sensible et avec une désinvolture affolante qu’une religion agit dans le but de se distinguer d’une autre. En plus de dix ans d’observation quotidienne des médias, je n’ai jamais vu d’exemple aussi chimiquement pur de pollution médiatique. Ni d’aussi inexcusable.

 

Note 23/11 à 8h57 : Raphaël Enthoven retrouve sa conscience de philosophe et consacre toute une chronique à s’excuser d’avoir livré une opinion non démontrable au lieu d’éclairer le débat. C’est tout à son honneur et c’est à écouter ici 

 

 

05/11/2017

La robe en lambeaux

Filed under: Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:48

Dans l’affaire Merah, de l’avis général, la cour d’assises de Paris est parvenue à tenir éloignée la pression de l’opinion publique. Mais celle qui, selon le célèbre mot de Moro-Giafferi, au pied du Golgotha tendait les clous aux bourreaux, a plus d’un tour dans son sac. Ignorée par les juges, elle s’est vengée sur l’avocat. En le menaçant durant le procès. En l’insultant et le huant après le verdict. En lui demandant des comptes dès le lendemain matin à la matinale de France Inter. Certes, Eric Dupond-Moretti s’est rendu à cette émission de son plein gré. On se gardera de faire de la psychologie de comptoir en affirmant qu’il aime les arènes, au moins l’observateur le plus distrait peut-il affirmer qu’il ne se défile pas quand il s’agit d’y entrer. Il était venu parler de la place de la victime, du poids de l’opinion publique, de l’image de l’institution judiciaire et du fait que le terrorisme nous a anesthésiés. En pratique, il n’a rien dit de tout cela car il a été sommé de se justifier d’avoir défendu Merah, critique qui s’est focalisée sur un tout petit instant d’audience, celui où l’avocat a osé dire que Madame Merah était aussi une mère qui avait perdu un enfant. Sacrilège aux yeux de Nicolas Demorand qui crie à l’obscénité. La réponse d’EDM est exemplaire « le chagrin des victimes ne peut pas être confiscatoire. Une mère, même si elle a mis au monde un enfant qui est le dernier des derniers, peut avoir de la peine et que vous ne compreniez pas ça m’étonne beaucoup. Ce qui est obscène, c’est de dénier à cette femme le fait d’être une mère, ce n’est pas une vache qui a vélé  Monsieur, Votre question est obscène ».  Un peu plus tard, à l’occasion des questions des auditeurs, le journaliste revenait à la charge, porté par une opinion qu’il devinait favorable. Une partie civile a dit à EDM qu’il était méchant, c’est donc bien qu’il l’a été ! Et comme il n’arrivait pas à prendre le dessus sur son invité, il a fini par sortir l’arme fatale, l’enfant assassiné avec une tétine dans la bouche. L’appel à l’émotion contre la raison est une des ficelles préférées de ces manipulateurs qu’on nomme populistes.

Anesthésie

Ainsi l’opinion publique est-elle venue brutalement exiger qu’on lui rende des comptes, pour une phrase qu’elle n’a pas entendue mais qu’on lui a rapportée dans un contexte qu’elle croit connaître à travers les récits qu’on lui en a fait mais dont elle ignore en réalité tout. Les dossiers exceptionnels comme celui-ci possèdent cette vertu, par leur intensité paroxystique, de rendre visibles les courants souterrains qui animent une société. Ici, l’affaire révèle une méconnaissance du rôle de l’avocat pas très surprenante mais néanmoins inquiétante dans un état de droit.  Sans doute cette méconnaissance se nourrit-elle en l’espèce de ce que l’avocat était venu dénoncer en vain : l’anesthésie engendrée par le terrorisme, autrement dit cette incapacité des citoyens à identifier et résister aux atteintes portées à leurs valeurs communes au nom d’une promesse illusoire de sécurité. La fameuse question « mais comment faites-vous pour défendre des monstres ? » mille fois entendue dans les dîners en ville a encore de longs et tristes jours devant elle. Il est à craindre d’ailleurs que la tendance ne s’aggrave. Comment en effet expliquer les vertus du contradictoire et du respect de l’autre à des internautes dressés malgré eux par les outils que la Silicon Valley met généreusement à leur disposition au confort de l’opinion unique et au plaisir douteux de s’entourer d’une cour qui les plébiscite en permanence. Ces internautes qui ne connaissent souvent du débat que sa version dévoyée que constitue le troll, figure emblématique du sophisme, de la mauvaise foi et de l’agressivité dont le jeu aussi arrogant qu’imbécile consiste à faire déraper les discussions sur Internet en infligeant une contradiction guignolesque à ses interlocuteurs. Bien sûr il y a aussi la place de la victime dans le procès pénal. Ce qui nous renvoie de manière plus générale à la place de la victime ou prétendue telle dans une démocratie et à ces groupes de pression qui transforment tranquillement celle-ci en oligarchie de fait.

Sous le vent mauvais des réseaux sociaux

Mais cette affaire et le traitement qui a été infligé à EDM est peut-être également le signe d’un nouveau danger qui pèse sur l’avocat. Que le public hurle après la défense sa rage que la solution judiciaire ne soit pas conforme à ses désirs n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau en revanche et dont il convient de se méfier, c’est la puissance conquise par les médias. Ce qui est nouveau, c’est cette opinion publique hautement incendiaire sur laquelle souffle en permanence le vent parfois bon mais trop souvent mauvais des réseaux sociaux. Dans ce contexte, il va falloir veiller avec toute l’attention possible à préserver l’exceptionnelle liberté d’expression qui règne dans un prétoire. Cette liberté organisée par la procédure qui impose à chacun d’écouter l’autre sans l’interrompre et permet de tout dire, absolument tout sans craindre une quelconque censure. Avocats et magistrats se rendent-ils compte du trésor dont ils ont la garde ? Or, en écoutant EDM se défendre sur France Inter, comment ne pas craindre que la dictature de l’opinion ne triomphe un jour de la  liberté d’expression judiciaire ? Comment être sûr qu’un jour un avocat moins fort que EDM ne sorte broyé de la tornade médiatique ? Qu’un autre ne se censure au sein même du prétoire, par peur de déclencher un tsunami ? Ou plus insidieux encore, que l’opinion publique ne prenne le contrôle de la parole judiciaire par la tyrannie molle de la peur du scandale comme elle l’a fait sur tant de sujets du débat public ? Qui peut garantir que la justice sera toujours assez forte pour résister à la puissance de feu des médias et à une opinion chauffée à blanc ? Qui peut affirmer que le procès intenté par l’émotion à la raison, par le populisme à l’état de droit, par l’ignorance au savoir se terminera toujours par le victoire de l’intelligence sur l’obscurantisme ?

Au procès Merah, l’opinion publique a eu beau tirer sur la manche du juge, elle n’a rien obtenu ; alors pleine de colère et de dépit elle s’en est allée déchiqueter la robe de l’avocat. EDM a dit à l’antenne que le procès de Nuremberg, souvent cité par les parties civiles lors du procès Merah, était plus digne notamment parce que nul n’avait songé à contester la présence des avocats. Il a précisé plus tard dans une interview qu’à Nuremberg on n’avait pas non plus traité les accusés d’animaux. Quel constat terrifiant.

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