La Plume d'Aliocha

16/09/2019

Reductio ad buzzum

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:21

« La PMA pour toutes sera « notre malédiction » estime François-Xavier Bellamy ». Ainsi titrait hier le site Internet de Europe 1. Interloqué par le titre choc (c’est fait pour ça les titres choc), on clique. Voici les premières lignes de l’article :

Dans un entretien au Journal du dimanche, l’ex-tête de liste aux élections européennes dénonce une « fuite en avant perpétuelle dans l’insatisfaction ».

L’ouverture de la PMA à toutes les femmes sera « notre malédiction », estime le député européen LR François-Xavier Bellamy qui ira manifester le 6 octobre contre cette « fuite en avant perpétuelle dans l’insatisfaction et la frustration ».

Ah que c’est délectable, l’affreux élu LR qui non content d’être catholique (pardon, mais moi je dis « catholique » et pas « catho » parce que nombre de désagréments de la vie en société naissent d’une excessive familiarité) donc l’intéressé, avec sa tête de premier communiant et son regard bleu porcelaine, se révèle ouvertement anti-égalité, vraisemblablement homophobe, et aussi facho, ce que l’on comprend à la discrète allusion à la manifestation du 6 octobre organisée par….l’épouvantable Manif pour tous. On s’en lèche les babines tant on tient là un cas chimiquement pur de l’incarnation de la France rance, facho, réactionnaire, omniphobe qu’il convient d’éradiquer sans relâche.

Mais plus bas, voici que les choses deviennent un peu moins simplistes : « Depuis son apparition, la médecine a pour but de remédier à la maladie. Dans ce cadre, la loi autorisait la PMA pour pallier une infertilité pathologique, qui devait être médicalement constatée. Si nous supprimons ce critère, la technique médicale ne servira plus à rétablir l’équilibre de la condition humaine, mais à dépasser ses limites ». Ah, mais dites donc il se pourrait que ce soit une vraie question, ça. Une question qu’il n’y a aucun déshonneur à soulever. Bien vite, cependant on nous remet dans le droit chemin.  En fait, la question est forcément sotte et réac, puisque celui qui la pose « a conduit la liste Les Républicains aux élections européennes, pour un score catastrophique de 8,48% des voix« .

Au paragraphe suivant, nous arrivons enfin à la phrase qui justifie le titre « Une fois cette nouvelle logique acceptée (de la médecine non plus de soin mais d’augmentation et de transformation de l’humain), je ne vois pas ce qui nous arrêtera : elle nous conduit directement au transhumanisme, par la transformation technique de nos corps (…) rompre avec la condition humaine parce que ses limites frustrent nos désirs. Je crois que ce choix sera notre malédiction« . 

Reductio ad phobos, reductio ad cathoreac

Voilà un splendide exemple de ce qu’on pourrait appeler une reductio ad buzzum. Le propos de François-Xavier Bellamy consiste à mettre en garde sur le fait que l’on est en train d’opérer un basculement de civilisation qui va accélérer la marche vers le transhumanisme. La PMA ne mène au transhumanisme que lorsqu’elle concerne les homosexuels, ironisait hier un twittos réputé pour sa mauvaise foi. C’est le procédé bien connu de ce que j’appelle la reductio ad phobos.  Tout propos peut être disqualifié, il faut et il suffit d’accuser son interlocuteur d’une phobie quelconque. Je ne sais pas si à l’époque de sa découverte, la PMA soulevait déjà ces craintes, j’étais née mais pas en âge de réfléchir à ces questions, ce que je sais en revanche, c’est que la Silicon Valley travaille à l’heure actuelle sur un grand nombre de projets destinés à faire naitre un homme augmenté, voire à vaincre la mort et que ça représente un marché potentiellement énorme.  Pour tout intellectuel attentif à ces sujets, le problème se pose bel et bien, c’est même l’une des questions les plus cruciales qui se pose à notre époque. On lira avec profit à ce sujet de nombreux ouvrages dont ceux du philosophe Eric Sadin, en particulier La siliconisation du monde, mais aussi Olivier Rey Leurre et malheur du transhumanisme, ou encore Jacques Testart et Agnès Rousseaux, Au péril de l’humain. La liste est non exhaustive, il en sort tous les jours ou presque.

Le biomarché

A ce stade et pour tenter de s’extraire de la reductio ad cathoreac, voici quelques auteurs qui partagent les inquiétudes de François-Xavier Bellamy sur la post-modernité. Ils ont en commun de mener une critique très argumentée de l’ultra-libéralisme et d’apercevoir assez nettement à quel point le marché s’infiltre jusqu’au plus intime de nos vies, dévastant des siècles de culture et de civilisation dans le but d’isoler les individus pour mieux les tenir en son pouvoir. En ce sens, un certain socialisme se révèle l’idiot utile du capitalisme le plus brutal. On lira à ce sujet utilement Christopher Lasch pour sa splendide description de « La culture du narcissisme » dans l’Amérique des années 70 car il plante le décor en quelque sorte. Plus près de nous, je renvoie à  son disciple, Jean-Claude Michéa, aussi et surtout connu en raison de sa fascination pour Orwell (eh, oui, tout est cohérent), mais aussi Dany-Robert Dufour, philosophe des sciences de l’éducation, grand pourfendeur du marché dont il démontre brillamment qu’il est devenu la nouvelle religion qui nous tient sous son emprise (lire notamment l’ouvrage à mon avis fondateur Le Divin marché). Sans oublier le professeur de droit Alain Supiot, membre du Collège de France, dont les travaux sont régulièrement cités par les philosophes contemporains (son ouvrage majeur est La gouvernance par les nombres, mais il vaut mieux commencer par l’excellent Homo Juridicus). Concernant précisément la PMA, on peut également citer Sylviane Agacinski dont je n’ai pas souvenir qu’elle soit facho-catho-reac (voir « L’homme désincarné » Tracts Gallimard, mais surtout « Le tiers-corps » au Seuil). Aussi et surtout, pour prendre vraiment la mesure de la situation non plus seulement à travers l’analyse des philosophes, mais en se fondant sur une minutieuse analyse de la réalité, je recommande d’ouvrage de référence qu’est devenu en quelques années Le Corps marché, de la sociologue Celine Lafontaine, sorti en 2015 au Seuil. Voici une interview dans laquelle elle explique ce qui nous attend si nous ne prenons pas conscience du fait que le marché de nos données personnelles n’est rien comparé au biomarché qui va s’attaquer à nos cellules, organes, etc….

Voilà. Alors on peut continuer à réduire toutes ces questions qui interrogent rien moins que l’avenir de l’humanité à une poilade sur le dos d’un candidat qui n’a fait que 8,5% aux européennes et s’amuser en tordant ses propos à le faire passer pour un moine prédicateur hystérique sorti du fond des âges. Ou bien se dire qu’on en a assez des manipulations médiatiques qui aboutissent à confisquer des débats aussi majeurs. C’est au choix.

Ah, j’oubliais. Europe 1 n’est coupable en l’espèce que de complicité d’intoxication intellectuelle. C’est le JDD qui a choisi ce titre (puis a fini par le modifier). Et toute la presse hier a embrayé. Je ne saurais trop recommander la lecture de la vraie interview que FX. Bellamy a mis en ligne lui-même pour rétablir la réalité de ses propos. Et puisque vous êtes là, jetez un oeil la prochaine fois que vous irez en librairie à son livre Demeure, dans lequel il pose notamment cette amusante question : être perpétuellement en mouvement pourquoi pas, mais pour aller où ?

02/09/2019

Selon que vous serez médiatique ou misérable…

Filed under: Coup de griffe,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:13

Savez-vous qui a écrit de l’Abbé Pierre « Il est petit, épais comme un Juif version Buchenwald, porte des binocles pour mieux voir le fric (…) et une barbe de père Noël pouilleux qui serait resté trop longtemps à distribuer des cadeaux aux pensionnaires d’Auschwitz. Faut dire, vu le nombre de cheminées qu’il y avait là-haut, il devait y avoir du pain (grillé) sur ces planches qui ont servi à casser du Youpe, etc. » ?

Ou bien encore à propos de la famine en Ethiopie « Après les six millions de Juifs soi-disant morts dans les camps en carton pâte que la Metro Goldwyn Meyer a fait construire un peu partout en Europe pour le compte (en banque) de quelques Juifs avides de pognon, on réinvente l’actualité pour renflouer les caisses de quelques dictateurs nègres dont le roseau de 30 cm ne suffit plus à aguicher les putains d’Adis-Abeba. »

Et c’est encore le même qui a dit  « En fait, ces nègres maigres n’existent pas. Ce ne sont que les négatifs des photos truquées par les Juifs sur les prétendus camps de la mort. » 

Ces propos sont des écrits de jeunesse de Yann Moix. Révélés lundi par l’Express, ils étaient déjà   pardonnés dimanche par toute la communauté germanopratine, à commencer par son protecteur et mentor, BHL lui-même. La larme à l’oeil, tous n’ont voulu voir que le splendide exercice de rédemption de l’intéressé, invité vedette de l’émission de service public On n’est pas couché qui entamait samedi dernier une regrettable nouvelle saison. Mieux, on a même donné au bas peuple des leçons d’élégance morale. Ce serait à hurler de rire si l’on n’était pas si occupé à juguler une rage tellurique.

Ainsi donc, cet individu  agressif et méchant (1), mascotte d’une petite coterie médiatique qui fait et défait les gloires littéraires depuis des décennies sans que l’on n’aperçoive jamais aucun lien entre les heureux élus et le talent, s’est-il rendu en toute impunité coupable d’un crime qui aurait socialement désintégré n’importe qui d’autre à sa place.

On ne saurait trouver illustration contemporaine plus saisissante de la célèbre Fable de La Fontaine, Les animaux malades de la peste. Rappelons-nous de la leçon du génial fabuliste. La peste décime les animaux, « ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés ». C’est alors que le lion expose lors d’un conseil que cette épidémie est une punition du ciel qui nécessite que l’un des animaux se sacrifie pour expier. Vraie noblesse ou suprême habileté, le lion lui-même donne l’exemple en avouant qu’il a mangé des moutons et même un berger.  Puis il invite chacun à avouer aussi ses fautes. Sur ce le renard, habile rhéteur, affirme au lion qu’il n’a commis aucune crime car, dit-il,  le mouton est sot et le berger l’avait bien mérité. On feint ensuite de n’apercevoir  aucune faute non plus chez le tigre et l’ours. En revanche quand l’âne vient avouer qu’il a volé un peu d’herbe dans un pré voisin, voilà que l’assemblée lance le fameux cri « haro sur le baudet ».

« Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n’était capable.

D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

Et c’est ainsi que les petits marquis médiatiques se protègent entre eux en trouvant toujours un pauvre baudet à livrer à la foule pour faire oublier que la peste qui décime la société, c’est eux. Mais lorsque malgré le subterfuge, l’un des leurs commet une faute impossible à dissimuler, elle est alors immédiatement et bruyamment pardonnée au nom d’un commandement dont le nom n’avait jusque là jamais franchi leurs lèvres ni même vaguement effleuré leur esprit : la bienveillance. On se répand même en dégoulinants exercices d’admiration, non sans menacer des pires châtiments ceux qui ne se rallient pas suffisamment vite à la cause. Car il y a visiblement un bon antisémitisme, même si l’on ne comprend toujours pas ce qui pourrait bien le distinguer du mauvais. A part les enjeux de pouvoir et de vente de livres, bien évidemment. Comme l’écrit Anne Rosencher dans l’Express, « l’indulgence pour l’erreur de jeunesse, il faut la plaider pour tous ou se taire ».

Cette affaire répugnante (ajoutée aux dégoutantes polémiques familiales), qui au passage permet à l’intéressé d’occulter médiatiquement en cette rentrée littéraire tous ses concurrents sans doute plus talentueux et certainement moins méchants, a un mérite et un seul, à condition que l’on s’en saisisse : interdire à ses défenseurs de prononcer à l’avenir un quelconque jugement moral sur qui que ce soit. Jamais. Quoiqu’il advienne.

On notera au passage la fascination des médias pour les personnalités toxiques. Car il ne faut pas s’y tromper. On ne pardonne pas ici à l’intéressé ses dérapages sous prétexte que ses qualités seraient telles ( Humaines ? Littéraires ? Dans les deux cas elles nous auront échappées) qu’elles justifieraient de fermer les yeux sur ses défauts. Non, ce sont précisément ses épouvantables tares qui ont fait son succès. C’est bien l’homme méchant, vindicatif, hargneux que l’on a vendu aux téléspectateurs tous les samedis soirs pour orchestrer d’abjects jeux du cirque qui n’avaient d’autre objectif que de faire de l’audience le jour même et du buzz les jours suivants.

 

 

(1) La policière s’est suicidée.

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