La Plume d'Aliocha

18/02/2017

Le petit automate de la pensée

Filed under: Coup de griffe,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:29

images-3Il est né avec la toile. Certains prétendent qu’il descendrait directement du pilier de comptoir, mais j’en doute. Contrairement au pilier de comptoir, le petit automate de la pensée qui peuple Internet n’a pas de pote. C’est un franc-tireur qui chasse en meute avec d’autres franc-tireurs qu’il ne connait pas mais qui pensent comme lui. L’alcool ne semble pas être l’excuse de sa violence. Le petit automate de la pensée sur Internet se reconnait au fait qu’il voit la vie en blanc (lui-même) et noir (ceux qui ne pensent pas comme lui et sont donc responsables du malheur du monde). Enfin, penser est un bien grand mot. Le petit automate a en fait adhéré il ne sait plus très bien quand ni pourquoi au camp du bien, dont il défend bec et ongles les valeurs et préceptes. Il est pour le bien et contre le mal selon une codification qui lui est propre mais qu’il juge universelle.

Pourquoi automate me direz-vous ? Parce qu’il surgit mécaniquement et répète inlassablement les même gestes, comme ces figurines des horloges anciennes. A ceci près qu’il est moins ingénieux et distrayant. On le dirait animé par ces petites feuilles à trous qui font chanter les orgues de barbarie : un trou, une note, quelques tours de manivelle et la musique simplette du discours jaillit sous le clavier. C’est toujours la même et pour cause, il est bien incapable de sortir de la ligne codée qui a façonné ce qui lui sert de pensée.

On le reconnait aisément à la force de ses certitudes. Il vous résume en 140 signes un raisonnement qui, à d’autres, prendrait mille pages. Il a même la place dans un si court espace d’ajouter « Point barre ». Mais il ne faut pas le sous-estimer, c’est un redoutable rhéteur quoique presque toujours sophiste. Il vous sert un argument de droit, vous le contrez il vous rétorque « de tout façon c’est moral », vous le contrez encore, il change de pied et vous assène « mais en vérité c’est électoral » et si vous le contrez de nouveau, il revient au point un. A supposer qu’il soit mal luné, vous n’aurez même pas l’honneur d’être contredit, car maniant avec maestria la matraque ad hominem, il vous assènera que vous n’êtes pas digne d’être lu ou entendu car n’étant pas de son avis, ou même juste pas totalement, vous êtes donc idiot, de mauvaise foi, vendu, idéologisé, inculte, manipulé, manipulateur…..

N’allez pas croire pour autant qu’il n’aime pas la discussion. Tout au contraire. Il adore échanger avec les gens qui sont d’accord avec lui. Alors il déploie les plumes rutilantes de son argumentation devant un public conquis et béat qui félicite, confirme, surenchérit. C’est l’extase. A le lire dans cet état, vous lui confiriez vos économies et votre dernier-né à garder. Mais attention, pour peu qu’il voit passer une nouvelle qui heurte son catéchisme, il se change en monstre de foire tapant ici et là à coups de gourdins, à moins que, la colère le cédant au sadisme, il n’opte pour la flèche de l’humour assassin. Car il n’aime rien tant que tourner l’objet de sa vertueuse indignation en ridicule.C’est d’ailleurs là qu’il excelle. A le lire tout est grotesque et prétexte à moquerie.  Il faut dire qu’il est si grand et le monde si petit.

C’est une autre caractéristique du petit automate de la pensée, il mesure environ dix fois la taille de son ego, laquelle est généralement cent fois supérieure à l’intérêt objectif de ce qu’apporte sa contribution à la toile. Sa force, il la tient de ses certitudes, de ses automatismes et….du groupe. Car le petit automate de la pensée est malin. Avant d’exprimer une indignation (l’idée en effet chez lui s’exprime presque toujours par l’indignation de constater que le monde a parfois à l’insolence de s’émanciper de ses valeurs et automatismes), il commence par humer l’air du temps. Et c’est seulement quand il est sûr d’intégrer par l’expression de son opinion un groupe préconstitué et assez puissant qu’il se met à hurler. N’essayez pas alors de le contrer, passez votre chemin, il n’y a strictement rien à faire pour qu’il s’arrête. C’est là sa grande différence avec le pilier de comptoir, on ne peut pas lui payer un coup pour qu’il s’apaise.

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03/06/2015

Les drôles de leçons de démocratie de Mediapart

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 22:08

« La justice française machine à blanchir », titre François Bonnet co-fondateur de Mediapart, dans une tribune incendiaire du 28 mai 2015. L’objet de son courroux ? La relaxe prononcée par la justice au bénéfice de l’ancien ministre Eric Woerth dans l’affaire Bettencourt. On comprend la colère du directeur éditorial de Mediapart. Avec tout le mal que se donne cet organisme (peut-on encore parler de site de presse ?) pour faire sortir les affaires que des policiers corrompus et des juges à la botte voudraient enterrer. Et patatras, la justice sourde et aveugle aux idéaux du plus vertueux des chiens de garde de la démocratie que la presse ait jamais engendré, la justice donc embourbée dans ses compromissions et ses vices s’obstine à blanchir les affreux coupables que Mediapart lui apporte pourtant ficelés et déjà grillés médiatiquement. Tout à sa rancoeur, l’auteur saisit l’occasion pour dénoncer la justice manipulée dans l’affaire Kerviel (il en est sûr puisque l’avocat de la défense le dit depuis 2 ans à une de ses journalistes qui l’a maintes fois répété, c’est dire la force de la preuve), la justice à genoux dans le dossier EADS, la justice fasciste dans l’affaire de Clichy-sous-bois, la justice malade dans l’affaire Outreau, la justice folle dans Tarnac….Zola n’avait qu’une seule cause à défendre, François Bonnet en a trouvé six ! Et encore, sans chercher. C’est dire…

Affreuse frustration

Sur l’ensemble de ces affaires présentées comme des scandales judiciaires et où l’on aperçoit aussi et surtout plusieurs scandales médiatiques,  cette diatribe apparait aux yeux du juriste pour ce qu’elle est : l’affreuse frustration d’un organe de presse devenu on ne sait trop quoi et qui prétend dicter sa loi à l’ensemble des pouvoirs mais à qui la justice a fait l’insupportable affront de tenir tête. Prenons deux affaires au hasard.

Oui le tribunal correctionnel de Paris a déclaré éteintes les poursuites dans l’affaire EADS. Mais puisque procès médiatique il y a dans ce dossier, alors François Bonnet va devoir poursuivre de sa vindicte Eliane Houlette, le tout nouveau procureur national financier mis en place par Christiane Taubira en février 2014 dans le but louable de traquer cette délinquance financière qui empêche Médiapart de dormir. Il se trouve en effet qu’Eliane Houlette est venue requérir en personne la fin des poursuites dans le procès EADS. La faute au Conseil constitutionnel, dont Mediapart devra demander immédiatement  la démission, puisque c’est lui qui a jugé contraire à la Constitution la procédure menée contre les prévenus dans ce dossier et dans tous ceux qui lui ressemblent. Ceci au nom d’un principe fondamental du droit que Mediapart devra également condamner sine die : non bis in idem, autrement dit nul ne peut être sanctionné deux fois pour les mêmes faits. Quel scandale en effet que l’application de ce principe. Et tant qu’on y est Mediapart devra également dénoncer la Cour européenne des droits de l’homme car c’est à cause de sa décision Grande Stevens du 4 mars 2014 que le Conseil constitutionnel s’est trouvé plus ou moins contraint d’abandonner un système français décidément contraire aux droits de l’homme. Telle est l’horrible genèse de l’insupportable relaxe. François Bonnet ne pouvait dénoncer dysfonctionnement judiciaire plus abject que l’application des droits fondamentaux en justice.

Recyclage d’arguments moisis

Passons à l’affaire Kerviel. Tout a été dit dans ce dossier jusqu’à l’épuisement, mais il faut croire qu’une partie des médias et du public (dans quelle proportion, je l’ignore)  préfère rêver au mythe de David contre Goliath plutôt que de comprendre ce qu’il s’est réellement passé si cette compréhension impose de renoncer au conte du gentil trader broyé par la méchante banque. Beaucoup de journalistes ont perçu  l’affaire ainsi au départ, jusqu’à ce que les faits leur ouvrent brutalement les yeux.  D’autres trouvent visiblement un intérêt qui ne saurait être purement journalistique à débarquer sur le tard et à continuer de croire au mirage mais aussi, ce qui est plus grave, à tenter d’en convaincre les autres.   Les chroniqueurs judiciaires qui ont assisté au procès savent que les soi-disant scoops de Mediapart depuis 2 ans ne sont  que le recyclage mal ficelé des arguments que la défense n’a pas réussi à faire gober aux magistrats. Voir le système médiatique entier relayer ces âneries comme ce fut le cas il y a deux semaines est tout simplement terrifiant. Mais il faut s’y résoudre, le système médiatique aime ceux qui le manipulent car ceux-là savent y faire avec lui, ils flattent son goût du spectaculaire, du scandale, du bruit et de la fureur. A l’inverse, ceux qui travaillent, ceux qui cherchent, ceux qui réfléchissent, ceux qui doutent s’inscrivent dans une dimension que les médias tiennent soigneusement à l’écart, par paresse autant que par intérêt. L’ennui, c’est que cette culture médiatique, superficielle et vaine se répand à toute allure dès lors que les outils de communication ont changé chacun de nous en un petit média obéissant désormais aux mêmes besoins de simplisme et de spectaculaire. Comment dans ces conditions être audible quand l’explication que l’on a à apporter ne tient pas dans les 140 signes d’un tweet ? Quand on invite à  lire 200 pages de raisonnement juridique alors que l’esprit s’est habitué à ne pas dépasser 6 lignes ? Quand il faut asséner une longue explication à un auditoire tellement plus tenté de reprendre à son compte un slogan séduisant ? Pourquoi enquêter alors que pour satisfaire ces nouveaux besoins, il suffit de brandir une idée aguicheuse arrimée à quelques éléments factuels vaguement crédibles ? Et si les scrupules venaient à déranger quelque conscience journalistique pas tout à fait morte, il suffirait alors de se consoler en songeant qu’un système quel qu’il soit est toujours forcément un peu pourri et qu’il n’y a pas de mal à le malmener un peu….

Mais revenons à nos affaires. Je comprends de l’indignation de François Bonnet qu’une bonne justice est une justice qui condamne vite et fort les délinquants que les médias lui apportent par la peau du dos et les méchants qu’ils lui désignent. Je gage qu’une justice aux ordres des journalistes ne fait pas rêver grand monde à part l’auteur de l’article. Pour ma part, j’y vois une dangereuse folie.

19/05/2015

Le syndrome de la chariotte du diable

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Justice — laplumedaliocha @ 09:10

Vous souvenez-vous de cette scène hilarante des Visiteurs dans laquelle  Christian Clavier qui arrive tout droit du Moyen-Age se retrouve face à face avec la camionnette des postes sur une route de campagne et s’écrie à l’attention de Jean Reno « Messire, Messire, un Sarrasin dans une chariotte du diable » ? C’est à peu près le sentiment qu’exprime la défense de Jérôme Kerviel – et tous ceux qu’elle entraîne avec elle – lorsqu’elle est confrontée à certaines questions techniques. Une clause de confidentialité dans un contrat de travail est perçue et présentée comme sorcellerie. La mise en place d’un dispositif destiné à empêcher la fuite d’une information privilégiée se transforme en « prise d’otage » témoignant de l’immense scandale qui est en train de se dérouler sous nos yeux effarés. Le spectateur familier du droit des affaires et pas assez haineux de la finance pour se laisser emporter dans n’importe quel combat se retrouve alors dans la peau de celui qui subodore que la chariotte du diable n’est sans doute rien d’autre que la camionnette des postes, que le Sarrasin est un fonctionnaire certainement très sympathique et en tout cas sans aucune intention belliqueuse et que l’écu appartient à la grande famille dont l’origine remonte aux PTT.

Hélas nous voyons depuis hier que le système médiatique relaie le grand cris d’alerte « attention, un Sarrasin dans une chariotte du diable ». Et le système, embourbé dans l’ornière où on l’a entraîné, s’interroge : le sarrazin peut-il changer le cours de la justice, la chariotte va-t-elle renverser Goliath ? Que pense Goliath de la chariotte ? Et David ? Et les experts en chariotte du diable ? Dans ces conditions, il est assez difficile – voire impossible – d’avancer l’hypothèse que la chariotte du diable pourrait en réalité n’être qu’une très classique camionnette des postes.

Surtout que les politiques s’en mêlent et commencent à brandir la chariotte du diable comme la preuve que le méchant Goliath n’est pas un banquier mais un ennemi de l’intérieur. Les voilà qui, de droite comme de gauche, saluent David de les avoir alertés sur le danger des chariottes tout en rêvant des électeurs que ce noble combat contre les chariottes va leur permettre de remporter.

On s’en voudrait de gâcher la fête avec notre camionnette de la Poste.

20/10/2014

A l’ère du rien…

Filed under: Coup de griffe,Droits et libertés,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 12:26

B0OFoudCMAAIpMPAinsi donc, pendant que je marchais sur les bords du canal du Loing ce week-end, à la recherche de mon ami le héron cendré – oui, j’ai des relations très haut placées et il m’arrive d’avoir la faiblesse de m’en vanter – Paris se déchirait à propos de l’oeuvre d’art d’un certain McCarthy. C’est un sapin assuraient les uns dans un souci d’apaisement, non, un plug anal rétorquaient les autres avec une assurance d’expert. Bref, vérification faite au vu de l’objet, il s’agit d’un très grand machin vert apparemment en matière souple, qu’on décrit gonflé d’air et retenu par des câbles, arborant une forme conique sur un pied.

Alerte, la France anti-plug est gangrenée

Las ! L’objet a été vandalisé durant la nuit de vendredi à samedi. On ignore qui sont les plaisantins qui ont dégonflé le machin, mais qu’en termes symboliques, ce dégonflage est amusant. Car en vérité cette querelle n’est pas celle que les beaux esprits de gauche à la sauce Inrocks tentent de nous décrire à grands renforts de « gangrenés » (brrrr, on frissonne) et de « honte à la France » (rien que ça !). Il n’y a ici aucun affrontement entre un artiste libérateur et des êtres bornés, mais une simple et splendide manipulation à visée purement financière, ou pour être plus précis, l’une des nombreuses excroissances purulentes de la société de consommation sur le corps martyrisé de l’art (moi aussi je peux délirer à la manière des Inrocks).

Il suffit pour s’en convaincre d’aller consulter l‘article que consacre Wikipedia à Mc Carthy. L’épisode du week-end occupe 7 lignes sur un paragraphe dédié à ses gonflages qui en compte 22. Sachant que l’artiste est né en 45, on comprend vite l’intérêt pour lui de faire se quereller les parisiens. Il ne lui reste plus beaucoup de temps pour faire cracher les collectionneurs au bassinet. Or, vendre des étrons gonflables géants ne doit pas être facile. Non parce que la chose est de peu d’intérêt, c’est précisément ce qui en fait la valeur sur le marché de l’art contemporain, mais il faut avouer que l’oeuvre est un tantinet encombrante.

Evidemment, n’importe quel esprit doué d’un minimum de sens critique aura saisi l’absence totale d’intérêt artistique du machin vert dont la seule caractéristique notable est son gigantisme. Seulement voilà, depuis qu’on a raté les impressionnistes, on est prêt à tout qualifier « art » plutôt que de prendre le risque de louper le nouveau génie. Et depuis que Duchamp a fait la blague de l’urinoir, on dispose même d’une théorie structurée pour affirmer que le « rien » est artistique dès lors qu’un individu se proclamant artiste nous impose de le penser.

La « subversion programmée »

Pour le philosophe Dany-Robert Dufour, notre époque n’en finit plus de copier l’acte subversif de Duchamp et donc s’est installée dans l’ère du « comme si’, de « la subversion programmée » (Le Divin marché » Ed. Denoël. p. 282 et suivantes « Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp »). Observons au passage que cette déconnexion  semble être la maladie du moment. La finance s’est déconnectée de l’industrie, entraînant la catastrophe que l’on sait depuis le début de ce siècle. La communication s’est déconnectée du message, engendrant une perte de sens. La politique s’est émancipée de l’action en considérant que le discours suffit le plus souvent à assurer le seul enjeu véritablement essentiel, la réélection. On est même en train de créer des églises pour athées, c’est dire si la forme s’emploie à couper le cordon avec le fond dans tous les domaines, même les plus inattendus. En ce sens, il ne faut pas s’étonner que l’art lui-même se déconnecte de l’esthétique et du sens pour devenir, à l’instar du reste, une sorte de guignolerie en apesanteur, reliée à rien d’autre qu’elle même, et sur le point en permanence de sombrer dans le néant en faisant plus ou moins de dégâts collatéraux (cf. par exemple la crise des subprimes).

Le plus drôle dans cette histoire, c’est que les défenseurs du machin vert dégonflé portent haut le flambeau de la liberté. La liberté de penser, la liberté de choquer et la liberté plus séduisante encore à notre époque de pouvoir installer un machin à connotation sexuelle au milieu d’une place parce que, hein, bon, le sexe c’est le dernier truc subversif. Croit-on. Car pour être subversif, il faut avoir une règle à transgresser et je voudrais bien qu’on m’explique ce qui, en dehors du tabou de l’inceste, demeure encore à transgresser en la matière. Deconnexion, vous dis-je. Mirage et fumisterie.

En réalité dans cette affaire, ce sont les esclaves de la société de consommation, c’est-à-dire de l’escroquerie financière et intellectuelle que constitue une très grande partie de l’art contemporain, qui prétendent attirer les esprits ayant conservé leur sens critique dans leur cul-de-basse-fosse mercantile. Ceux-là ricanent en songeant que McCarthy  a outragé les réactionnaires en leur plantant son machin vert à un endroit que la vieille décence passée de mode m’interdit de citer. L’outragé en l’espèce n’est pas forcément là où l’on croit.

Ca dit : je suis nul, et c’est vraiment nul

A ce stade, il serait de bon ton  d’énoncer doctement que, même très moche, le truc avait le droit de vivre au nom de la LIBERTE. Ainsi se terminent avec prudence les quelques articles qui s’inscrivent en rupture avec l’obligation d’admirer le génie du machin vert et de s’indigner qu’il ait été légèrement chahuté. J’ai plutôt envie de vous citer Baudrillard : « toute cette médiocrité prétend se sublimer en passant au niveau second et ironique de l’art. Mais c’est tout aussi nul et insignifiant au niveau second qu’au premier. Le passage au niveau esthétique ne sauve rien bien au contraire : c’est une médiocrité à la puissance deux. Ca prétend être nul. Ca dit : « je suis nul ! » – et c’est vraiment nul ». Il n’y a qu’une seule façon de réagir au dégonflement du machin vert qui s’est écrasé comme une bouse place Vendôme : un gigantesque et salvateur éclat de rire. C’est l’ego du faux artiste – et celui des ampoulés médiatiques qui contribuent à sa fortune – qui s’est ainsi affalé au pied de la colonne Vendôme. Surtout, la provocation a eu les effets escomptés, l’artiste a réussi sa com’, il n’y a pas de quoi pleurer ! Et moins encore de brandir le spectre du retour des pourfendeurs de l’art dégénéré, comme l’a fait sans rire Fleur Pellerin dans un tweet.

De fait, nous avons là un bel exemple de geste artistique que je qualifierais de « spontané, collaboratif » pour imiter les commentateurs bouffis du faux art contemporain. Et je vais vous en improviser dans l’élan une définition : un artiste provoque volontairement afin de susciter une réaction, lesquelles constituent ensemble – la provocation et sa réponse – une oeuvre d’art dont le résultat est anticipé par l’auteur mais par définition jamais connu à l’avance avec certitude.

Sur ce je vous laisse. M’étant découvert à l’occasion de cet article la capacité de pondre des théories artistiques fumeuses, je m’en vais aller faire fortune. J’ai un projet de merguez en peluche à finaliser pour l’ouverture de la FIAC. Elle mesurera 10 mètres de long et symbolisera ce que vous voudrez.

05/09/2014

Heureux celui par qui le scandale arrive !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:21

Tout le monde connait la formule « Malheur à celui par qui le scandale arrive » mais sait-on d’où elle vient ? De l’évangile de Luc :« Jésus dit à ses disciples : Il est impossible qu’il n’arrive pas des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent !
Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât dans la mer ». Rassurez-vous fidèles lecteurs, je ne m’en vais pas ici prêcher. La morale n’est pas dans l’air du temps. Elle heurte trop la liberté conçue comme absence de limite et surtout le droit de jouir sans entrave. Vous savez, ce droit dont les médias au sens large nous rappellent à chaque seconde qu’il est sacré et absolu, et pour cause, c’est en appuyant sur ce mécanisme que la société de consommation fourgue à un prix prohibitif le bonheur frelaté d’acheter n’importe quoi. Je renvoie ceux que le sujet intéresse à l’oeuvre intégrale du philosophe Dany-Robert Dufour. Toujours est-il que je voulais juste attirer l’attention sur l’inversion de paradigme qu’est en train d’opérer notre société hyper médiatisée : le scandale désormais est la voie royale vers le bonheur.

Le scandale paie

Car il faut bien admettre en observant le succès du livre de Valérie Trierweiler que le scandale paie. Et même très bien : 50 000 exemplaires du livre vendu en une seule journée (voir l’auto-promo de son employeur, Paris-Match). Tirage initial à 200 000 exemplaires mais l’heureux éditeur – Les Arènes, éditeur de la magnifique Revue XXI (1) – projette déjà d’en tirer 300 000 de plus. Un coup à 600 000 euros pour l’auteur disait-on avant de connaitre les chiffres du premier jour, c’est dire…J’ai entendu que c’était mieux que Nothomb, Harry Potter et de toute façon parfaitement inédit pour un « essai ». Oui, qu’on le veuille ou non, la chose se classe dans les « essais ». Au même titre que mon philosophe fétiche cité plus haut. Et au même prix pour le consommateur. Mais pas pour le même bénéfice s’agissant de l’auteur. Entre celui qui pense et celle qui couche, il y a la même différence qu’entre un smicard et un patron du CAC 40 (que les deux me pardonnent, ma comparaison est strictement limitée à l’ordre de grandeur). Entre celui qui offre pour 20 euros à ses lecteurs (dont entre 17 et 19 pour l’éditeur qui supporte les coûts) des clefs de compréhension du monde, un travail, un savoir, et celle qui jette de la boue mêlée de confidences sans intérêt dans un style approximatif, c’est la deuxième qui touche le jackpot. Que voulez-vous, nous sommes plus nombreux à nous demander ce qu’il se passe dans le lit élyséen qu’à vouloir comprendre pourquoi Adam Smith a engendré une société sadienne. Et pourtant….Si je les rapproche tous les deux, c’est qu’après avoir lu DR Dufour, rien de ce qu’il se passe ne surprend, même si tout désespère.

Millionnaire ?

Le système médiatique d’aujourd’hui – dont on a compris qu’il était le prophète intarissable de la société de consommation – promeut dans des proportions phénoménales le scandale. Marcela Iacub a vendu 18 000 exemplaires de ses confidences de porcheries sur DSK. Trierweiler pourrait exploser tous les records d’édition. Que les deux femmes aient souffert d’avoir cotoyé des goujats, nul ne le conteste. Qu’elles aient été blessées et humiliées, on s’en doute. Mais les deux ont fait des choix éclairés de femmes libres en fréquentant ces hommes-là. Et on peut leur appliquer le même raisonnement qu’à Kerviel : tant que ça gagnait, elles ne se plaignaient pas. Tant que Valérie riait avec François en parlant des sans-dents à l’Elysée ou à la Lanterne, tout allait bien. C’est quand François est parti rire avec une autre que les « sans-dents » ont cessé de faire rigoler. Ceux-là continuent de crever en silence tandis qu’une courtisane peut déjà, après avoir coûté les frais d’un cabinet à la France et profité de ses largesses, espérer devenir millionnaire en droits d’auteur pour se consoler de sa rupture. Si Valérie Trierweiler n’était pas aveuglée pas son désespoir de « journaliste » politique gâtée par le pouvoir, elle aurait compris que son sort, même peu enviable depuis la rupture, demeurait encore fort privilégié.

Juteuse indignation

Vous voyez, nul besoin de passer par l’ennuyeuse morale qui eût commandé d’attendre au minimum la fin du quinquennat pour publier cette horrible chose, pas besoin donc d’un rappel à la dignité, à l’intérêt collectif, au respect de la fonction qui dépasse l’homme haï, un simple raisonnement de proportion et de mise en perspective suffit à montrer en quoi la chose est insupportable. Au passage, on observe que la morale est bien une intelligence durable, et non pas un carcan imbécile dont il suffirait de se débarrasser pour vivre enfin libre et heureux. Car si Valérie s’était abstenue, cela aurait eu infiniment de classe et cela aurait épargné à un président qui est loin d’avoir mes faveurs mais dont je respecte la fonction, un coup fort préjudiciable à notre pays. Tout le monde est scandalisé par ce livre. C’est précisément ce caractère scandaleux qui lui vaut la Une des médias et permet donc à l’information relative à sa parution d’atteindre chaque citoyen et sur cette cible immense d’en intéresser une forte proportion en raison du caractère sulfureux complaisamment étalé par les médias. Et c’est précisément au nom de cette indignation que les consommateurs -j’emploie ce mot à dessein – achètent. De fait, non seulement ils récompensent la démarche qu’ils jugent eux-même scandaleuse, mais ils encouragent le système médiatique à poursuivre dans ce sens.

Diabolique.

(1) C’est un peu normal, dans le journalisme, le pipole finance l’utile. Autrement dit, pour payer par exemple un reportage de guerre, il faut souvent assurer ses ventes en attirant les lecteurs grâce au cul d’une star sur la plage.

02/07/2014

Info bingo

Il y a parfois des événements qui entrent en collision et déclenchent une réflexion.

Très en forme, le site de France Télévision a mis en ligne cet après-midi un « Sarko Bingo ». Le principe du jeu est le suivant  :

« Ce n’est pas la première fois que Nicolas Sarkozy monte au créneau dans une affaire au sein de laquelle son nom est cité. Après 15 heures de garde à vue dans celle des écoutes et une mise en examen pour corruption active, trafic d’influence actif et recel de violation du secret professionnel, l’ancien président s’exprimera, mercredi 2 juillet, sur Europe 1 et TF1. 

A chaque fois, Nicolas Sarkozy a adopté la posture de la victime, blessée mais encore battante, dénonçant « une instrumentalisation » de la justice contre lui. Voici quelques unes des phrases que vous pourrez très probablement entendre et cocher en écoutant son interview ». 

Suit un tableau que je vous laisse découvrir. Sur twitter d’aimables internautes m’ont indiqué qu’il y avait d’autres Sarko Bingo en circulation, notamment celui de Rue89.

Qu’un site à l’ADN  irrévérencieux comme Rue89 propose ce genre de distraction ne me choque pas plus que cela. C’est plus déstabilisant de la part de France Télévision dont on attend, me semble-t-il, autre chose de plus sérieux. Au-delà d’une éventuelle pique entre concurrents (Sarkozy a choisi le JT de TF1…), c’est peut-être aussi un constat d’impuissance qu’il faut deviner dans cette moquerie journalistique à l’égard de l’ancien Chef de l’Etat.  Impuissance par exemple des médias à résister à leur instrumentalisation dans le cadre d’une procédure judiciaire…On se souvient à ce sujet des interviews larmoyantes de DSK, Cahuzac, Kerviel et plus récemment Lavrilleux. C’est devenu mécanique, la justice vous ennuie ? Hop on file à la télévision appeler le téléspectateur à l’aide. Au grand match médias contre justice, cette dernière continue de gagner, discrètement mais surement. Jusqu’à quand ?

Et cela m’amène à mon deuxième événement.

Figurez-vous que pendant que l’internaute joyeux s’amusait à jouer au Sarko Bingo, on apprenait que la Cour de cassation venait de donner définitivement tort à Mediapart au sujet de la publication des enregistrements Bettencourt. Eh oui, les enregistrements à l’origine du feuilleton judiciaire du jour. Nicolas Sarkozy est soupçonné en effet d’avoir tenté de savoir ce qu’allait décider la Cour de cassation à propos de la saisie des agendas présidentiels dans l’affaire Bettencourt.

Voici un extrait de l’arrêt prononcé par la première chambre civile :

« Mais attendu que l’arrêt, après avoir rappelé que l’article 10 de
la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés
fondamentales dispose que la liberté de recevoir et communiquer des
informations peut être soumise à des restrictions prévues par la loi et
nécessaires, dans une société démocratique, à la protection des droits
d’autrui afin d’empêcher la divulgation d’informations confidentielles, retient
exactement qu’il en va particulièrement ainsi du droit au respect de la vie
privée, lui-même expressément affirmé par l’article 8 de la même
Convention, lequel, en outre, étend sa protection au domicile de chacun ;
qu’il s’ensuit que, si, dans une telle société, et pour garantir cet objectif, la loi
pénale prohibe et sanctionne le fait d’y porter volontairement atteinte, au
moyen d’un procédé de captation, sans le consentement de leur auteur, de
paroles prononcées à titre privé ou confidentiel, comme de les faire connaître
du public, le recours à ces derniers procédés constitue un trouble
manifestement illicite, que ne sauraient justifier la liberté de la presse ou sa
contribution alléguée à un débat d’intérêt général, ni la préoccupation de
crédibiliser particulièrement une information, au demeurant susceptible d’être
établie par un travail d’investigation et d’analyse couvert par le secret des
sources journalistiques, la sanction par le retrait et l’interdiction ultérieure de
nouvelle publication des écoutes étant adaptée et proportionnée à l’infraction
commise, peu important, enfin, que leur contenu, révélé par la seule
initiative délibérée et illicite d’un organe de presse de les publier, ait été
ultérieurement repris par d’autres ».

Le site Mediapart annonce qu’il va saisir la Cour européenne des droits de l’homme. On reconnait bien là le singulier manque d’humour d’Edwy Plenel.  C’est fini le temps des chiens de garde de la démocratie. Terminé. Nous entrons dans l’ère de l’info bingo. Et ça va rapporter très gros !

22/05/2014

L’idéologie, poison mortel du journalisme

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 16:11
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C’est Airy Routier je crois qui a dit de l’affaire Kerviel qu’elle rendait fou.

A lire les critiques des médias, il faut croire qu’il avait vu juste.

Tenez, prenez par exemple Daniel Schneidermann, ancien journaliste au Monde, inventeur d’Arrêt sur images qui fut d’abord une émission de critique des médias avant de devenir un pure player de la toile. Voilà un spécialiste qui a démontré sa capacité à pointer les failles du système médiatique, les approximations de ses confrères, leurs petites misères et leurs grandes lâchetés. Jusqu’au moment où, observant le cirque médiatique de ce week-end autour de Jérôme Kerviel, le critique perd soudain une partie de son jugement. Entre Pascale Robert-Diard du Monde qui a assisté aux procès et dénonce dans un remarquable article les manipulations du trader, et Martine Orange de Mediapart qui se contente de poser des questions en insinuant qu’une justice aux ordres du système financier a fait de kerviel un bouc-émissaire, DS choisit sans hésiter d’accorder sa confiance à la deuxième. Au grand match des faits versus les suppositions, il opte donc, lui le gardien de l’éthique journalistique en faveur des accusations gratuites et non étayées.

Pour les non abonnés, voici un extrait :

« C’est pousser un peu loin la théorie du complot ? Peut-être. Reste que Martine Orange, dans ses papiers antérieurs, a scrupuleusement pointé tous les « éléments troublants » du dossier, ignorés ou semi-ignorés par la Justice (et les chroniqueurs judiciaires). A commencer par les très confortables indemnités de licenciement versées par la banque à tous les supérieurs de Kerviel, en échange de leur silence. Scène éclairante, relatée par Orange, au procès en appel. Après qu’un des supérieurs de Kerviel, Martial Rouyère, ait expliqué qu’il n’avait rien vu, rien entendu des manipulations de Kerviel, l’avocat du trader, David Koubbi, l’interpelle : « que se passera-t-il si vous parlez ? »Rouyère : « je dois rendre l’argent ». Tout est dit. Pourtant, dans les compte-rendus du Monde, le nom de Rouyère n’apparait pas. Pascale Robert-Diard a été plus inspirée par le cas d’un autre des supérieurs de Kerviel, lui aussi cité comme témoin au procès en appel, Eric Cordelle. Décrivant « la trajectoire brisée d’un polytechnicien », elle impute la cécité de Cordelle à une humiliante incompétence, plutôt qu’à une stratégie non dite d’encouragement. Loin, très loin des instrumentalisations, dans les profondeurs du dossier judiciaire, la question se résume à ça : au total, les supérieurs de Kerviel l’ont-ils laissé faire sous l’effet d’une politique implicite de profit maximal, ou parce qu’il les a magistralement trompés ? Après deux procès, et tant et tant d’articles, la question reste entière ».

Les indemnités de licenciement ? Elles ne sont un mystère que pour qui ignore les procédures de licenciement des cadres dans les grands groupes. S’agissant de Martial Rouyère, les chroniqueurs judiciaires ont été témoin de l’événement, mais ils l’ont tous replacé dans le contexte de stress de l’audience qui a fait répondre au témoin n’importe quoi. Quant à Cordelle, quiconque a assisté au procès a pu évaluer la sincérité de ce témoin qui est au fond la seule victime incontestable de cette affaire. Rapatrié du Japon, il a été placé là en attente d’un poste qui lui convienne, assuré par Rouyère (son N+1) que ses traders le formeraient et qu’il serait épaulé par sa hiérarchie. En réalité, il s’est appuyé sur Kerviel (!) et n’a jamais été réellement secondé par ceux qui devaient l’aider. La catastrophe était assurée.

Sans surprise, deux jours plus tard, le site de critique des médias Acrimed (extrême-gauche) aboutit à la même conclusion que Daniel Schneidermann. Ces esprits aiguisés ne peuvent pas un instant soutenir que les médias ont eu raison ce week-end de relayer comme ils l’ont fait l’évidente et absurde manipulation de Jérôme Kerviel.  Pour autant,  Acrimed conclut comme DS que ce sont sans doute les insinuations de Martine Orange qui sont plus proches du vrai journalisme éthique et sincère, respectable et digne de revendiquer le titre de « chiens de garde de la démocratie », que le récit et l’analyse des journalistes qui ont suivi le dossier.

« Il faut dire que les autres médias ne semblent guère faire mieux. Ainsi, dans un article publié le même jour, le Monde revient avec virulence sur la « superproduction hollywoodienne livrée clés en main aux chaînes d’information  » par Kerviel, décrit comme un véritable « Goliath médiatique » – et au Monde non plus on ne s’interrogera pas sur la responsabilité des médias dans cet emballement… médiatique autour de l’ex-trader ! L’article pointe aussi le « coup de génie » opéré par Kerviel lors de sa prétendue rencontre avec le pape, l’audience étant publique et la foule nombreuse (près de « 40 000 personnes  »).

Un goût de la vérité qui n’empêche pas la journaliste de présenter un peu plus loin Kerviel comme le « héros de la gauche de la gauche », omettant alors que les questionnements viennent de tous bords (Nicolas Dupont-Aignanune poignée de députés UMP, etc.). On appréciera également l’énumération des chefs d’inculpation de l’ex-trader, « renvoyé devant le tribunal pour abus de confiance, faux et usage de faux et introduction de données informatiques frauduleuses », le rappel de sa condamnation à trois ans de prison, prononcée en 2010, puis « confirmée par la cour d’appel de Paris » en 2012, et… l’omission du dernier procès, qui a vu une partie de la condamnation s’effondrer (les dommages et intérêts). Encore un sens aigu de la précision et de l’équilibre de l’information.

Encore une fois, il ne s’agit en aucune manière de se prononcer ici sur la culpabilité respective de Jérôme Kerviel et de la Société générale. Mais à se focaliser de la sorte sur les errements d’un seul et sur le grand barnum médiatique que sa « stratégie de communication » nourrit, les médias manquent à leur obligation d’informer. Surtout, ils esquivent, en le glissant sous le tapis d’une polémique aussi opportune que stérile, tout débat sur la responsabilité sociale de la banque française en particulier, et de façon plus générale, sur les dérives de la haute finance ».

On l’aura compris, tous les journalistes qui ont enquêté/assisté aux procès sont des incompétents et/ou des valets du système dès lors qu’ils ne souscrivent pas à la thèse de l’innocence de Jérôme Kerviel. Seule Martine Orange, dont tous les spécialistes de l’affaire aperçoivent sans difficultés qu’elle plonge à bras raccourcis dans le dossier de l’avocat de Kerviel sans jamais se soucier de challenger les propos forcément orientés du défenseur, trouve crédit à leurs yeux. Et tant pis si les questions soi-disant non résolues qu’elle soulève ne sont un mystère que pour elle. Puisque ses écrits vont dans le sens de « la banque est pourrie, la justice est aux ordres » cela suffit à en faire une journaliste indépendante digne du prix Albert Londres. Mais indépendante de quoi, exactement ? Certainement pas de son parti-pris idéologique qui, d’une certaine manière, apparaît comme un joug plus dangereux et plus insidieux que celui de la publicité ou de l’actionnaire envahissant dans les autres médias.

Les journalistes qui refusent de croire à la culpabilité de Jérôme Kerviel feraient mieux de prendre acte des décisions judiciaires au lieu de plonger dans le complotisme. La justice a fait parfaitement son travail sur la base des éléments qui lui ont été fournis dans le respect absolu de la procédure et de l’égalité des armes judiciaires. Il y avait en première instance 80 journalistes dans le prétoire pour en témoigner. S’il y a lieu de fouiller, ce n’est pas en recherchant quelque complot d’une « justice aux ordres du grand capital », mais en trouvant de nouveaux témoignages et éléments factuels qui auraient échappé à  la justice. Seulement voilà, ce travail là, personne ne veut  le faire. Je l’ai fait. Pendant deux ans. Et je n’ai rien trouvé en faveur du trader. Pour autant, à chaque fois que l’on m’interroge je réponds que je n’ai qu’une assurance raisonnable que la banque dit vrai, jusqu’à preuve du contraire. Ma connaissance du dossier me permet juste de confirmer que mes confrères chroniqueurs judiciaires sont fondés à dire que la justice a correctement fonctionné. Il faut croire que d’autres trouvent plus simple de tenter le journalisme de pari, celui qui n’avance aucun fait mais sème la suspicion en se disant que de toute façon il trouvera un public pour applaudir la dénonciation de ces salopes de banques, coupables, forcément coupables.

Que ceux qui se livrent à ce petit exercice discutable ne s’étonnent pas de la montée des extrémismes, c’est exactement ce genre de discours qui fabrique ce qu’ils prétendent, bien installés dans leurs paresseuses certitudes, combattre d’un doigt désinvolte en tapant sur leur clavier.

19/05/2014

Douze idées fausses sur l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Eclairage — laplumedaliocha @ 21:21

Alors que l’affaire Kerviel a trouvé ce week-end un dénouement provisoire avec l’incarcération de l’intéressé, on peut encore lire ici et là des déclarations de colère et d’incompréhension.

Voici les éléments de réponse aux arguments qui reviennent le plus souvent.

Mon but n’est pas de convaincre les défenseurs aveugles du trader, moins encore de défendre la banque (j’ai autre chose à faire dans la vie),  mais d’éclairer tous ceux qui s’interrogent et en arrivent à douter de la justice, des politiques et des banques à cause de cette affaire. Non, tout n’est pas pourri. La justice n’est ni folle ni à la botte, elle avait des raisons  de juger comme elle l’a fait. Quant à la banque, elle est au minimum coupable d’une effroyable négligence, mais là encore, il faut se garder de sombrer trop vite dans le complotisme absurde. Ce qui me révolte dans le traitement médiatique approximatif de ce dossier, c’est qu’il contribue à alimenter un dégout généralisé pour les institutions, sur la base d’éléments parfaitement erronés et de simplifications hâtives. Ceux qui font cela, politiques et médias, portent une très lourde responsabilité dans le climat actuel de défiance. Non seulement ils agitent de faux ennemis, mais ils empêchent de lutter contre les vrais problèmes.

Voici donc quelques éléments pour éclairer un dossier plus simple et moins scandaleux qu’on ne le croit :

 » La banque soutenait son trader tant qu’il gagnait et l’a lâché quand il a perdu ». Faux. Entre mars et juillet 2007, le trader investit 30 milliards d’euros sur les marchés. Sa position début juillet est perdante à hauteur de plus de 2 milliards. Si la banque savait, alors c’était le moment de stopper le trader. Elle ne l’arrêtera que le 18 janvier suivant en raison d’une série d’alertes que JK ne parviendra pas, cette fois, à désactiver.

« Quand j’ai 300 euros de découvert la banque m’appelle et là elle n’aurait pas vu passer les 50 milliards, de qui se moque-t-on ? » On ne se moque de personne, simplement cette comparaison est erronée. En réalité, c’est comme si le client était plus compétent en matière financière que son conseiller, entrait lui-même ses opérations dans les systèmes de la banque, pouvait changer la nature des opérations, en inventer de fausses pour dissimuler les vraies etc…Quant aux montants concernés, ils sont faramineux mais doivent être mis en contexte avec l’activité d’une banque internationale où travaillent des centaines de traders. Les sommes brassées collectivement, pour compte propre et pour les clients, se chiffrent en centaines de milliards.

« La justice est folle, elle condamne à des montants absurdes ».  En droit français, dans le cas de figure concerné (dommage volontaire aux biens), on considère que le préjudice doit être réparé intégralement. Sauf qu’ici le montant du dommage, c’est-à-dire de la perte de trading, est faramineux. L’application de la règle de droit aboutit donc à un effet aberrant. C’est la perte qui est folle, pas la justice qui essaie de traiter comme elle peut les pathologies en perpétuelle évolution de la société.

« Le préjudice a été calculé par la banque, aucune expertise indépendante n’est venue confirmer l’existence ni le montant de la perte alléguée ». En effet, il n’y a pas eu d’expertise indépendante. Juste des montagnes de documents examinés par la commission bancaire et les commissaires aux comptes et versés au dossier, autrement dit placés entre les mains de deux juges d’instruction de la galerie financière. Alors on peut toujours se demander qui contrôle le contrôleur, mais c’est un questionnement infini.

« Jérôme Kerviel n’a pas eu droit à un procès équitable ». Variante :  » justice expéditive, enquête bâclée, système judiciaire aux ordres du grand capital ». En réalité, il y a eu une enquête de la brigade financière, puis deux juges d’instruction dont Renaud Van Ruymbeke, puis trois juges spécialisés dans ce type de dossiers lors du premier procès devant le tribunal correctionnel de Paris pendant un mois en 2010, puis trois autres juges spécialisés devant la cour d’appel de Paris pendant un mois en 2012, puis la Cour de cassation dans une formation élargie. Par ailleurs, le trader s’est offert les services des meilleurs avocats de Paris. J’ajoute que les procès ont eu lieu en public devant des dizaines de journalistes, s’il y avait eu un scandale à révéler, ils l’auraient fait avec délectation ! Il n’y a pas que le public qui déteste les banques.

« Le système est pourri, la banque manipule tout, les médias, les politiques, le gouvernement etc… ». Si la banque avait autant de pouvoir, elle n’aurait pas laissé le trader et ses supporters se répandre dans tous les médias comme ils l’ont fait ces dernières années jusqu’au point d’orgue qu’à constitué le show invraisemblable du week-end. Si la banque verrouillait tout, jamais Kerviel n’aurait été suivi en live par BFM TV. Il n’aurait pas non plus accédé au Journal de 20 heures. Jamais ses supporters, comme Roland Agret par exemple, n’auraient pu se répandre en invectives. Jamais Eva Joly ni Jean-Luc Mélenchon ne lui auraient tapé dessus à bras raccourcis en toute impunité. Jamais la Cour de cassation n’aurait procédé à un revirement de jurisprudence en décidant finalement de revenir sur le principe de la réparation intégrale du préjudice. Jamais Jérôme Kerviel n’aurait pu se promener tranquillement sur les routes d’Italie sous l’oeil complaisant des médias alors que sa condamnation était devenue définitive. Et jamais non plus je n’aurais pu sortir un livre sur cette affaire sans avoir à aucun moment informé officiellement la banque de mon enquête. A y regarder de près, la banque est plutôt d’une incroyable impuissance médiatique, politique et judiciaire dans cette affaire.

« Société Générale savait et l’a encouragé, c’est elle qui est responsable, lui n’est qu’un lampiste » : si ses supérieurs lui ont dit  « vas-y Jérôme, tu es génial, fonce, mais tache de ne pas attirer l’attention des contrôles »,  alors pourquoi cache-t-il son gain de 600 millions fin juillet ? Cacher ses activités, à la rigueur, ses pertes, certainement, mais ses gains ? Alors que justement on l’encourage à faire ça, on le pousse à faire n’importe quoi pour gagner toujours plus, selon ses propres dires ? Et pourquoi cache-t-il le gain de 800 millions fin novembre (Total 2007 : 1,4 milliards d’euros) ? Et pourquoi, alors qu’ils sont au courant, ses supérieurs ne jugent pas utile d’enregistrer ce gain miraculeux dans les comptes 2007, ni de l’annoncer à la direction, et même pas de demander des bonus en conséquence ? Réponse la plus plausible : parce qu’ils ignorent tout des activités parallèles et occultes du trader. Ce que confirme le fait que Jérôme Kerviel se donne un mal fou pour dissimuler ses activités et  ne demande pas de bonus proportionnel à ce gain mirifique, mais un bonus indexé sur son résultat officiel de 50 millions. Il sera découvert début janvier pour avoir maladroitement dissimulé son gain de 1,4 milliards alors  que la banque au même moment ne voit rien de la position de 50 milliards qu’il est en train de construire…

8  « L’affaire est bonne pour l’image de la banque ». Au contraire,  elle est calamiteuse. Car pour le monde de la finance, c’est la preuve qu’elle a des failles de contrôle interne et qu’un autre scandale de même nature peut surgir n’importe quand. Non seulement la banque aurait pu disparaître ou être absorbée par une concurrente lorsqu’elle a annoncé le sinistre, mais l’affaire a si durablement nuit à l’établissement que pendant la crise de la dette souveraine au cours de l’été 2011 son titre a chuté plus que celui des autres banques françaises. Les analystes financiers à l’époque ont avancé  la perte de confiance durable consécutive à l’affaire Kerviel pour expliquer le phénomène.

« Certains témoins ont été écartés sans explication par la justice ». Les témoins  présentés en appel l’ont été dans des conditions procédurales très discutables et surtout ils n’apportent aucun témoignage direct et ni aucun élément matériel. Juste des supputations fondées sur leur connaissance de la finance pour certains, de la Société Générale pour d’autres. Malgré cela, trois d’entre eux ont été entendus,  tandis que le témoignage écrit du quatrième  a été  versé au dossier.

10 « Tout le monde sait que la thèse de l’aveuglement ne tient pas ». J’ai été interroger les professionnels de la finance qui s’élevaient publiquement pour soutenir cette thèse. Ils n’ont rien de plus à dire que « c’est pas possible ». L’un d’entre eux m’a confié qu’à son avis, la banque avait passé un deal avec JK et lui avait ouvert un compte dans un paradis fiscal dont il bénéficierait en sortant de prison. Je vous laisse juges…Personnellement, quand j’observe la détermination avec laquelle le trader attaque son ancien employeur en particulier et la finance en général, j’ai du mal à penser que tout ceci serait une comédie orchestrée de concert par les deux adversaires. Voilà ce qu’il y a derrière les fameux « professionnels de la finance qui n’osent pas témoigner à visage découvert mais seraient détenteurs d’informations prouvant l’innocence du trader » : des doutes, des supputations, des interrogations et surtout une belle envie de faire parler de soi en montrant que, hein, bon, on est malin, on ne se laisse pas enfariner.

11 « Ses supérieurs ont été grassement payés pour se taire ». Non.  Le management ne pouvait pas rester en place après une telle catastrophe. Certains ont démissionné, d’autres ont été licenciés. Dans les grands groupes, il est d’usage de transiger, autrement dit de verser au salarié plus que ce qu’il lui est dû pour qu’il parte sur le champ (ce qui évite de garder un poids mort et permet d’embaucher un productif) et s’abstienne d’aller aux prud’hommes. Ces transactions contiennent classiquement une claude de confidentialité concernant les termes de l’accord. Clauses qui ne s’opposent en rien à un témoignage en justice dans une affaire pénale.

12 « La banque a dénoué les positions de Kerviel en urgence dès le lundi matin et aggravé les pertes artificiellement. Si elle avait attendu, elle aurait gagné de l’argent grâce à Kerviel ». Faux. Le président de la banque, Daniel Bouton à l’époque, a informé dès le dimanche 20 janvier  l’AMF et la Banque de France de la situation. Ses autorités de tutelle lui ont donné jusqu’au jeudi suivant 9 h pour dénouer la crise et en informer le marché. La position était illégale et mortelle pour la banque, ce qui imposait de la couper dans les plus brefs délais et dans la plus absolue discrétion car à la moindre fuite, la planète financière aurait joué contre Société Générale et risqué de tuer la banque.

 

Et pour finir, je vous invite à lire cet article salutaire de Pascale Robert-Diard du Monde sur la pantalonnade de ce week-end.

23/04/2014

Saluons l’invention du meuble sensible

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 07:40
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images-2Notre époque est niaise. La plupart du temps, il y a de quoi s’en affliger, mais il arrive parfois que l’effet comique balaie la tentation du désespoir.

Tenez par exemple, la semaine dernière la presse entière s’est enthousiasmée en apprenant que notre législateur avait eu l’idée géniale de reconnaître officiellement dans le code civil, autrement dit le texte phare de notre système juridique, que les animaux étaient doués de sensibilité. A cette occasion, on nous a expliqué doctement que jusqu’ici on prenait nos amies les bêtes pour des meubles ! Des meubles…fallait-il quand même que nos ancêtres soient arriérés et cruels. Il était temps de mettre fin à cette idiotie pour entrer de plain-pied dans la modernité radieuse.  Etonnamment, aucun article saluant cette merveille législative n’était agrémenté d’une photo de rat, de serpent ou d’araignée, tous penchaient pour le sirupeux façon chaton. Quand on entre dans l’univers de Marc Levy, le chaton s’impose. En gros plan. Dans son petit couffin. Si la vie était à la hauteur de ce qu’on attend d’elle, il y aurait des chatons exposant partout leur petite bouille attendrissante.

Foin des esprits chagrins, m’objecterez-vous, la chose ne va sans doute pas contribuer à réduire  le chômage, mais on vient de faire reculer l’obscurantisme en corrigeant un texte rédigé par des tortionnaires ignares confondant un chiot labrador avec une tondeuse à gazon. Tout à la joie de cette nouvelle étape franchie dans l’avènement de l’Empire du Bien cher à Muray, personne n’a pensé à se demander où était réellement la nouveauté. Songez donc, elle sautait aux yeux de l’homme de progrès : l’animal accédait enfin à la dignité d’être vivant et sensible. Il était temps !

Hélas,  pour l’ego de nos chers contemporains si promptes à juger arriéré tout ce qui les a précédés, le législateur napoléonien, autrement dit quasi-préhistorique, n’a jamais confondu un cheval avec une charrette, il a simplement considéré que l’animal, dans une logique consistant à distinguer le bien mobilier du bien immobilier, était quand même plus proche du meuble que l’on peut déplacer que de l’immeuble. C’est tout. Et ça ne préjugeait en rien du point de savoir si l’animal est sensible, et même s’il est doté d’une âme comme semble le croire Tante Hortense quand elle fait bénir son chihuahua. Je renvoie ceux qui ne l’auraient pas encore lu à l’excellent billet d’Eolas qui démontre que l’amendement qui a émerveillé le monde médiatique toute la semaine dernière ne contient absolument aucune nouveauté. Il n’est qu’une redondance dont on se serait passé dans le cadre de la simplification du droit qui précisément accueille cette fausse merveille juridico-réformatrice-à-la-sauce-empire-du-bien. L’ennui dans tout cela, c’est qu’on a semé incidemment dans l’esprit du public l’idée que nos lois étaient anciennement absurdes et que le législateur avait  corrigé une horreur. Pas sûr que l’obscurantisme ait reculé dans cette affaire….

Sans surprise, quand on cherche l’origine de cette merveille législative digne des plus belles déclarations des droits de l’homme, on trouve un lobbying des associations de défense des animaux, soutenues par une poignée de philosophes qui ont le vent médiatique dans le dos, dont l’incontournable Michel Onfray, ce Diogène moderne rivé à son plateau télé comme son lointain ancêtre l’était à son tonneau.

Là où l’affaire devient franchement à hurler de rire, c’est quand on interroge les différentes parties intéressées. Du côté des défenseurs de nos amies les bêtes, on salue une avancée symbolique tout en soulignant avec regret son absence de portée juridique pratique (c’est le seul article vraiment intéressant sur le sujet). Chez les agriculteurs en revanche, on s’inquiète d’un texte qui pourrait bien compliquer à l’avenir l’élevage et l’abattage des veaux, vaches, cochons, couvées désormais élevés au rang d’être sensibles. Sans surprise, l’UMP attrape la balle au bond. « Pas d’inquiétude » assurent les auteurs du texte, la réforme n’a qu’une portée symbolique. Quel aveu ! Quand il s’agit de faire adopter une réforme ou de la vendre aux médias, elle tutoie en importance la déclaration des droits de l’homme de 1789. Un lobby s’effraie-t-il des éventuelles retombées pratiques de la chose, qu’immédiatement l’élu confesse l’inutilité de son texte.  Belle leçon sur l’art de légiférer dans la France éclairée du 21ème siècle !

En définitive, le citoyen inattentif n’aura retenu qu’une chose de tout ce battage médiatique : on vient enfin de reconnaître aux animaux la qualité d’êtres sensibles. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le petit sondage qui va bien nous indique que 89% des français sont favorables à une telle évolution législative. On devrait à mon avis identifier d’urgence les 11% qui n’ont pas adhéré spontanément à la modernité radieuse et les foutre en taule sur le champ. Hélas, François Hollande ne pourra même pas surfer sur ce grand élan d’amour virtuel pour nos amies les bêtes pour regagner la confiance de Tante Hortense, la presse rappelle cruellement qu’il était contre la réforme. En revanche, l’auteur de l’amendement, Jean Glavany, peut se féliciter d’avoir inventé le meuble sensible puisque, avec son texte, l’animal bien que sensible demeure un meuble. A quand, le parlementaire pensant ?

 

 

20/03/2014

Vous avez dit bizarre ? Donc c’est bizarre !

J’ai écouté hier la passionnante interview d’Eva Joly dans laquelle elle fait des révélations à Canal Plus sur l’affaire Kerviel. La vidéo est ici (c’est la deuxième de l’article). Puisque nous allons en commenter une partie, je vous invite à la regarder avant, pour vous faire votre propre opinion, puis a revenir ici (si vous le souhaitez).

« C’est la figure de la lutte anti-corruption , elle a fait trembler les puissants en France, aujourd’hui elle s’intéresse de près, de très, très près à l’affaire Kerviel. L’eurodéputée a des révélations à nous faire ! » lance le présentateur pour introduire son sujet. On salive. La juge d’instruction la plus célèbre de France s’est penchée sur le dossier Kerviel, la lumière est proche. Surtout qu’elle a passé des heures et des heures sur le dossier.

Mais avant de l’entendre, on nous propose un petit reportage sur le pénitent de la finance.

Et là, scoop ! Jérôme Kerviel (notez sa tenue noir et rouge aux couleurs de son ex-banque) livre à la caméra amicale et tutoyante de Canal Plus (mode : on est cool, on dézingue la justice, les banque toussa, toussa, on rigole) une nouvelle présentation du dossier qui vaut son pesant de speculos.

En fait, Kerviel a fait gagner de l’argent à sa banque. Si !

« Je leur ai fait gagner 1,4 milliards », dit-il. C’est vrai. Au 31 décembre 2007, il a investi deux fois 30 milliards (mars-juillet puis août-novembre) et gagné 1,4 milliards d’euros au total. Croyez-vous qu’il ai sauté de joie sur le desk, exigé un bonus proportionnel à ce gain gigantesque ? Du tout. Croyez-vous que ses supérieurs, dont on nous dit qu’ils savaient tout, aient débouché le champagne et enregistré le milliard et demi dans la case bénéfice du groupe en 2007 ? Encore moins. Vous savez pourquoi ? Parce que le trader a caché ce gain. Oui. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui le raconte dans son livre. Il est embêté, c’est trop gros. Il a beau se rassurer en se disant que personne n’a jamais été viré pour avoir fait gagner de l’argent à sa boite, il flippe de l’annoncer.  La clef du dossier est là : on ne cache pas ce qui est connu de tous. C’est cette insurmontable incohérence dans la défense du trader qui explique la sévérité des juges à son endroit. Mais revenons aux pertes. En invoquant le gain de 1,4 milliard, le trader oublie un détail : la position de 50 milliards prise en janvier 2008 qui va occasionner 6,3 milliards de pertes. C’est en soustrayant le gain de 1,4 milliard -réalisé à l’insu de la banque mais non contesté par celle-ci dans son existence – qu’on obtient la perte nette de 4,9 milliards.

Mais en fait non, grâce à JK, la banque a gagné aussi :

1,7 milliards. Il fait référence au crédit d’impôt lié à la perte de trading de 4,9 milliards. Comme celle-ci n’a pas été expertisée, Kerviel en déduit qu’elles n’existe pas et conclut donc que la banque grâce à lui a économisé 1,7 milliard d’impôts. CQFD. En fait, une grande banque française s’est amusée en pleine crise des subprimes à annoncer au marché qu’elle avait paumé 5 milliards, mais c’était pour rire. Très drôle en effet.

Une fois que le public est bien chauffé par la monstruosité de cette banque qui martyrise un petit breton, se gave de façon occulte de milliards d’euros et vole en plus 1,7 milliard dans la poche du contribuable (chauffe Marcel, chauffe !) on peut passer à l’interview-révélations-choc-attention-scoop-mondial-indignation-et-buzz-garantis :

« Ce qui est remarquable dans ce dossier, c’est « la mort civile » », commente Eva Joly. Qu’on me permette de noter avec amusement qu’elle s’est appropriée les éléments de vocabulaire de la défense Kerviel.  Je trouve étrange qu’une ancienne juge critique le travail de ses collègues sur la seule foi des dires d’une partie au procès, mais bon.  Cette condamnation a été prononcée sur la seule base d’une petite feuille format A4 sur laquelle la banque a écrit le montant de son préjudice, poursuit-elle. Petite feuille A4 dont on oublie de nous dire qu’elle renvoie à des pièces du dossier, aux comptes contrôlés par les auditeurs légaux, à l’enquête de la commission bancaire, et aux listings retraçant les opérations de débouclage. Mais bon.

« Très bizarrement, ils choisissent de vendre le lundi », jour où la bourse américaine est fermée, ils vont accentuer la perte, poursuit la députée.

Quelle joie pour moi d’être en mesure de rassurer la juge.

S’il y a bien quelque chose de parfaitement PAS bizarre dans ce dossier, c’est le timing du débouclage.

Rien de bizarre, absolument rien.

Flash back. Le vendredi 18 janvier 2008, la banque s’aperçoit enfin que quelque chose cloche du côté d’un de ses traders. Le lendemain samedi, elle le somme de venir s’expliquer sur la nature exacte de ses opérations. L’exercice débute à 18 heures, il est long et pénible car le trader, effrayé,  se tait. Aux alentours de minuit, on finit par retracer grâce à ses maigres déclarations mais surtout aux investigations internes, l’existence d’un gain de 1,4 milliards correspondant à des investissements non autorisés en 2007 (deux fois 30 milliards). Mélange d’inquiétude et de soulagement. En général, les rogue traders dissimulent des pertes. Celui-là, c’est pas banal, a dissimulé des gains. Quelqu’un alors pose la question mortelle : et s’il avait repris des engagements depuis le 2 janvier ? Les recherches, poursuivies toute la nuit, vont révéler le dimanche en milieu de matinée l’étendue de la catastrophe : le trader a misé 50 milliards sur le rebond des marchés alors qu’on n’est qu’au début de la crise des subprimes…. « Dommage, c’était une belle banque » murmure le patron Daniel Bouton quand on lui apprend la chose (récit d’Hugues Le Bret). Il ne sait pas alors que le CAC 40 va perdre 45% dans l’année, mais en tant que banquier il s’en doute. Le spectre de la faillite vient de faire irruption dans son bureau. Puis il se reprend et lance les opérations de sauvetage. Parallèlement, il prévient ses autorités de contrôle. En tant qu’établissement bancaire, Socgen relève de l’autorité de la Banque de France. En tant que société cotée, elle est sous la surveillance de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

En principe, Socgen avait prévu  d’annoncer lundi au marché ses pertes sur les subprimes (2,2 milliards d’euros), conformément au souhait du gouverneur de la banque de France qui avait enjoint toutes les banques françaises de communiquer ces informations au marché. Problème, elle doit maintenant annoncer une nouvelle autrement plus grave. En tant que société cotée, elle n’a pas le choix, elle est tenue légalement de communiquer au marché immédiatement  toute information susceptible d’avoir un impact sur son cours de bourse (article 223-2 RGAMF en lien). Sauf si cette communication immédiate a pour effet d’aggraver la situation. Dans ce cas, un délai peut être accordé. Daniel Bouton va donc informer l’AMF et demander un délai pour informer le marché. Pourquoi ? Parce que s’il annonce le lendemain qu’il a une position non autorisée de 50 milliards qu’il doit céder, les fonds de pension vont jouer contre Socgen et c’est la faillite assurée. La seule solution consiste à céder les positions le plus normalement possible et annoncer ensuite au marché non pas une exposition aux conséquences incertaines, mais une perte nette et définitive. De toute façon, la position est illégale et ne peut être conservée. Sa taille est par ailleurs mortelle, ce qui est une raison supplémentaire de la couper. Sur les deux derniers points, je rappelle qu’à l’époque les fonds propres de la banque s’élèvent à 30 milliards. On dit que Daniel Bouton aurait réclamé 8 jours, l’AMF qui n’aime guère que l’on retienne des informations,  n’en accordera que 3. En clair, le dimanche soir Socgen sait qu’elle doit avoir soldé sa position au plus tard le mercredi soir suivant. Voilà pourquoi les opérations de débouclage ont débuté dès le lundi, malgré la fermeture de la bourse américaine et la situation calamiteuse des bourses asiatiques. Il n’y a là rien de bizarre. Il suffit de connaître un peu le droit boursier et un peu le dossier pour comprendre qu’il n’y avait absolument aucune autre solution.

« Si Socgen avait gardé les titres elle se serait considérablement enrichie »…lance le présentateur. Eva Joly acquiesce. A tort. Outre le fait que Mme Joly devrait savoir que la banque ne pouvait pas pour les raisons exposées ci-dessus conserver ces positions, lors du procès devant le tribunal correctionnel un tableau a montré que les positions prises par le trader pouvaient entraîner jusqu’à plusieurs dizaines de milliards de pertes selon la période de débouclage.

Pour conclure, je trouve consternant que l’on jette ainsi l’opprobre sur les banques et sur le système judiciaire avec des arguments aussi légers. Ce n’est évidemment pas propre au dossier Kerviel.  Il suffit désormais à n’importe qui de lancer dans le débat public un « c’est bizarre » pour immédiatement développer suspicion, complotisme et paranoïa. Les médias ont une responsabilité immense. Il serait temps qu’ils pensent à autre chose qu’à faire du buzz.

 

Note du 21 mars : pour les lecteurs occasionnels qui arrivent de Twitter sur ce billet, je signale que le récit complet de l’affaire depuis l’embauche du trader jusqu’au jugement de première instance est raconté dans « Kerviel, enquête sur un séisme financier » que j’ai publié en 2012 chez Eyrolles au terme de deux ans d’enquête. Par ailleurs, les 47 billets de ce blog consacrés à l’affaire sont accessibles ici

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