La Plume d'Aliocha

08/07/2017

Au secours, le débat se meurt !

Filed under: Mon amie la com',questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:54

Muray prédisait il y a quelques temps déjà qu’un jour viendrait où tout le monde penserait la même chose de sorte qu’on ne s’engueulerait plus qu’entre nuances. Ce jour là pourrait arriver plus vite que prévu, tant certains mettent d’énergie à faire disparaître toute possibilité de contradiction à l’intérieur du débat public.

Prenons comme point de départ parfaitement arbitraire tant les symptômes sont nombreux, la création par le Monde du Décodex. Lutter contre les « fake news » est évidemment un objectif aussi important que légitime. Mais comment a-t-on pu considérer un instant de raison que l’un des quotidiens les plus puissants de France (et le groupe de presse qui va avec) pouvait se permettre seul de distribuer des bons et des mauvais points à ses concurrents et à l’ensemble des autres médias ? Une telle attitude dans n’importe quel autre domaine industriel serait qualifiée de dénigrement et ses auteurs envoyés s’expliquer en correctionnelle (oui, c’est pénal de dire du mal d’un concurrent). Au-delà de l’argument économico-juridique, comment supporter l’idée que cet organe incarnant une vision du monde dominante – sans connotation péjorative – puisse décider qui informe correctement et qui doit être mis au ban de la société de l’information ? C’est proprement hallucinant. On m’objectera que certains médias sur Internet délivrent des nouvelles évidemment fausses. Parce que le Monde n’a jamais donné de fausse information ? Allons donc…Mais comme évidemment cela vient du dominant, les minoritaires qui protestent sont renvoyés à leur triste statut de minoritaires qui protestent. Ainsi va la loi du plus fort (1) (2) (3).

Des médias à la politique, il n’y a pas l’épaisseur d’une nappe de luxe dans un restaurant étoilé Michelin. Et précisément, on y constate le même phénomène d’éradication programmée de toute contradiction. Nous venons de voir émerger sans presque frissonner un parti tellement dominant qu’il absorbe ce qu’il n’a pas déjà écrasé, ne laissant de l’ancien affrontement entre une majorité et une opposition de poids politiques comparables qu’un mastodonte dont la puissance ne pourra être discutée – avec le succès qu’on imagine – que par quelques extrémistes et les restes moribonds des anciens grands partis. Tous les jeunes députés qui constituent cette nouvelle force politique sont eux-mêmes, en raison de leur caractère novice, aussi susceptibles de contrarier leur chef qu’une bande de témoins de Jéhovah de se rebeller contre leur gourou. D’ailleurs, on leur demande d’applaudir à l’assemblée, ils applaudissent. Lors des travaux en commission ils se taisent, quant aux amendements de l’opposition, ils filent naturellement à la poubelle….Autrement dit, exit le contradictoire digne de ce nom de la part des autres partis et exit également la capacité du parti lui-même à discuter les orientations du chef suprême.

Mais il faut croire qu’une majorité jeune et malléable ne suffisait encore pas à garantir l’exclusion de toute contradiction possible puisque le président de la République a décidé aussi de tenir la presse d’une main de fer et même de l’envoyer devant les tribunaux. Evidemment, nul ne peut lui reprocher de rompre avec la fâcheuse habitude de son prédécesseur de se répandre dans les médias. De même quand il explique que sa pensée est trop complexe pour des médias que les citoyens ont pris la peine de détester, les français j’en suis sûre applaudissent secrètement. Emmanuel Macron n’est pas le premier à décider de se passer des médias pour parler directement au peuple. J’aurais tendance à penser que c’est Nicolas Sarkozy qui a initié vraiment cette habitude. Mais ce-dernier s’était rendu si vite irritant qu’il était moqué et contredit systématiquement. Macron est beaucoup plus subtil, il n’en sera donc que plus dangereux, s’il confirme son apparente intention de développer un pouvoir personnel débarrassé de toute forme de contradiction sérieuse. C’est ainsi que le plus tranquillement du monde, son parti a annoncé la volonté de créer un média. Attention, nous parlons bien d’un média. On objectera que ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un parti politique communique et que c’est même sa vocation. Communiquer oui, devenir un média pour porter la bonne parole gouvernementale dans tous les coins les plus reculés de France en tenant les journalistes et donc les éventuelles critiques à l’écart, c’est une toute autre affaire. Il y a une confusion des genres qui doit être combattue par principe.

Tout ceci pourrait être tempéré par la puissance des réseaux sociaux. Hélas, il n’est pas possible d’y développer la moindre contradiction. Car ce lieu utilisé à l’origine pour échanger des informations est devenu un lieu de marketing et de militantisme. Chacun vient y vendre sa vérité et s’assurer que toute forme de contradiction ne peut prospérer, en utilisant des procédés tels que le dénigrement, l’insulte, et la répétition obsessionnelle de mantras qui finissent par étouffer toute possibilité d’en discuter la légitimité.

La contradiction est en train de disparaitre du débat public, il est urgent de la classer «espèce protégée » et de tout faire pour la défendre et s’employer à la réintroduire partout où elle a disparu.

(1) Un exercice intéressant consiste à chercher les observations sur les médias, on y découvre que Libération est à gauche, Mediapart indépendant et que Valeurs actuelles, à droite, a subi une condamnation (c’est le seul média en France jamais condamné comme chacun sait) et que ses informations doivent être vérifiées.

(2) Voir les critiques de Daniel Schneidermann, depuis, le site a évolué mais la démarche demeure sujette à caution.

(3) Et pour une critique très nourrie, voir les billets de Olivier Berruyer, en conflit ouvert avec les décodeurs du Monde.

21/02/2017

Le caca sort du cucul

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:23

unknown-1On ne saluera jamais assez le mal que se donnent les médias pour informer les foules. Tenez par exemple, on pouvait lire hier (et sans doute encore aujourd’hui) un excellent article de Slate sur une affaire de la plus haute importance. Les scientifiques ont découvert un moyen astucieux de connaitre les animaux les plus sauvages : ils traquent leurs excréments. Et oui, certaines bêtes ont beau être passées reines dans l’art d’échapper à la curiosité des hommes, elles laissent sur leur passage une trace, peu flatteuse mais hautement instructive. Tout  à la joie de livrer cette précieuse information à ses lecteurs, le journaliste de Slate a du songer tout à coup que « Les scientifiques traquent la fèces des animaux » était abscons et que « La science découvre le bronze » ne convenait pas non plus. Non, pour attirer le lecteur et plus encore le clic, il fallait être habile. Il opta donc pour « Le caca, la clef vers une meilleure connaissance des animaux insaisissables ? ». Le caca….Evidemment tout lecteur de plus de 8 ans se trouve immédiatement interpellé par ce mot régressif. Cé Ki ka fait caca ? Et clic donc pour répondre à cet irrésistible questionnement. D’ailleurs, en faisant une recherche pour retrouver ce précieux document lu via twitter, j’ai constaté que le sujet passionnait Slate. capture-decran-2017-02-21-a-08-54-57

On objectera que ça n’élève pas forcément le niveau du discours public. En effet, mais les journalistes ont bien raison d’adapter leur discours. Les études sont formelles : notre QI baisse. Moins 4 points en dix ans. Non ce n’est pas la faute de la télévision ni des médias mais de notre environnement. Les pesticides c’est décidément mauvais pour tout, même l’intelligence. Mais il y a une autre nouvelle, plus mauvaise encore. Les chinois sont en tête à plus de 100, nous à 98. Ne pensez pas : c’est cool, on n’est pas loin. Cela nous mène au 9e rang, tout près de la queue du peloton. Les italiens nous devancent, mais on pouvait s’en douter à voir comme ils savent embellir tout ce qu’ils touchent. Même les perfides anglais sont plus malins que nous ce qui ne lasse d’étonner au vu de leur affligeante gastronomie.  En clair, le français lumière du monde, inventeur de l’époisses, des droits de l’homme, de la bonne littérature, des espadrilles et du code du travail, le français donc, chant d’espérance à l’aube d’une ère sans cesse nouvelle a le cerveau plus près du fumier dans lequel il patauge que du ciel vers lequel il lance son cri de gallinacé matinal.

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Voilà pourquoi les médias, initiés aux grands secrets du monde, se donnent tant de mal pour mettre leur discours à la portée des cerveaux débiles de leurs lecteurs. Ne leur reprochez donc plus de vous abrutir, ils font ce qu’ils peuvent au contraire pour maintenir péniblement un semblant d’information et de divertissement dans un monde rempli d’imbéciles.  Il est temps également de demander pardon aux politiques de les avoir accusés de nous égarer alors qu’ils déploient de trésors d’ingéniosité pour convaincre les épais crétins que nous sommes de voter pour eux. L’un nous amuse d’un hologramme. Un autre transforme sa campagne en thriller juridique pour retenir notre attention. Un troisième, inspiré par le génie marketing, nous propose un avenir beau comme un spot de pub dans lequel le Christ descendrait de sa croix sous les ovations de son public pour s’en aller régner sur le France.  Mais me direz-vous, pourquoi le titre de ce billet ? J’informe mon bon ami, j’informe, tant que mon QI et celui de mon aimable public est encore à même de former des phrases et de les lire. Un jour viendra où ce titre je ne le comprendrai plus et vous non plus.

Note en forme de cadeau :  je signale que ce billet a été pour moi l’occasion de découvrir que cucul est un doublement hypocoristique, ce qui est une autre manière de dire affectueux. C’est ici. 

16/02/2017

Twitter, ce petit musée des horreurs de l’information

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:17

images-2C’est un fait, Twitter est devenu irrespirable. En témoignent ceux qui régulièrement annoncent la fermeture de leur compte…pour revenir un peu plus tard, comme on revient à la cigarette, avec un plaisir mêlé de défaite et de dégout. S’il n’était pas addictif, je gage que l’outil aurait d’ailleurs disparu. Seulement voilà, on s’habitue à cet appendice artificiel du monde et de son ego, à ce pandémonium de plus en plus bruyant et agressif d’où émerge parfois – mais désormais si rarement – un bon mot, un éclat de rire, une information inédite, un lien vaguement intéressant.

Hélas, il faut se rendre à l’évidence, Twitter que l’on utilisait à sa création pour échanger le meilleur est devenu le lieu de concentration du pire. Une sorte de musée des horreurs de l’information. Un bouillon de culture infâme où l’on trouve tous les virus de la pensée : la mauvaise foi, le mépris, l’arrogance, la haine, la bêtise, la paresse, l’ignorance, la dénonciation….Fini les tweets émerveillés signalant un article de plus de 10 lignes qui traite une information inédite ou nourrit une réflexion de fond. Terminé le temps des blagues potaches, des conversations à plusieurs sur un sujet d’actualité, du partage de liens pour approfondir cette question dans un climat de curiosité pacifique.

Est-ce l’expression d’un malaise de société ou une simple pathologie twitteresque, toujours est-il que le militantisme a remplacé la recherche, le slogan tient lieu de réflexion, l’invective de discussion. Aussi et surtout, chacun ayant compris que l’ironie et la méchanceté avaient plus de chances de recueillir des applaudissements – et donc les précieux abonnés qui flattent l’ego – que toute autre chose,  on n’y signale plus que les sottises, les petites phrases, les événements considérés comme scandaleux. Tout le monde y dénonce la sottise de tout le monde, s’indigne, hurle, ironise, tourne en ridicule. Ceci ne va évidemment pas dans le sens du dialogue et de l’ouverture d’esprit. C’est alors un cercle vicieux qui s’enclenche, la pensée synthétisée en 140 signes trouve toujours dans cette foule d’esprits excités, soupçonneux et malveillants un inconnu et même un habitué pour s’offenser de l’idée exprimée, en dénoncer l’imbécillité présumée, les sombres intentions cachées. On voit y apparaître de drôles de nouveaux crimes, par exemple celui d’incitation à la modération. Cela consiste au beau milieu d’un lynchage à lancer un appel au calme. Comment ? On ne s’indigne pas, mais c’est donc qu’on cautionne et si l’on cautionne on est l’ennemi ! Haro, crie la meute, changeant soudain de proie…

Il fallait s’y attendre. Twitter découvre à ses dépens pourquoi les médias ne parlent jamais que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Parce que c’est précisément cela qui intéresse le public. Preuve en est que lorsque le public devient lui-même acteur du système médiatique, il nourrit ce-dernier du pire. Et l’élève dépasse le maître…Car les concepteurs de l’oiseau bleu ont ajouté un ingrédient qui contribue largement à ce dévoiement : l’ego. Sur Twitter, rapporter une information sur une sale petite phrase, un scandale, une horreur quelconque ne rapporte pas d’argent, mais quelque chose d’un attrait comparable : des abonnés, des applaudissements, des mentions de l’existence du twittos auprès d’un auditoire plus ou moins large.  C’est ainsi que l’oiseau bleu au physique joufflu qui gazouillait joliment sur sa branche s’est transformé en sinistre charognard….

24/01/2017

Polanski : Les médias en proie à de nouvelles pressions

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03

220px-roman_polanski_cannes_2013Souvenons-nous. C’était il y a quelques années. L’apparition du web 2.0 bousculait en profondeur le journalisme. Les sites de presse découvraient les commentaires en ligne. Les journalistes créaient des blogs, invitaient le public à visiter les coulisses de leur métier, commençaient à dire « je »; un peu plus tard ils se sont mis à développer  le personal branding sur les réseaux sociaux.  Une évolution passionnante venait de s’amorcer. Alors que les journalistes jusque là étaient proches des puissants dont ils parlaient dans leurs articles et loin de leurs lecteurs, voici que soudain un lien se tissait enfin entre les médias et les citoyens pour lesquels ils travaillent. Il y avait toutefois un risque qui sautait aux yeux : le danger d’une nouvelle allégeance. A la pression d’en haut (j’entends par là des sources d’information : politiques, monde économique, scientifiques….) s’ajoutait une nouvelle pression d’en bas (les récepteurs de l’information). Comment résister à la tentation de séduire un public qu’on ne se contente plus d’imaginer, mais avec lequel on se trouve en prise directe ? Un public qui peut manifester en temps réel son approbation ou son rejet, étant entendu que les deux sont aussi dangereux pour le journaliste. La tentation de plaire en effet est aussi risquée que la peur de déplaire, en termes d’indépendance. Comment résister donc, si plaire ou déplaire touche l’amour-propre en même temps que le portefeuille ? Hélas, cette crainte se révèle fondée. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sur la toile le nombre d’articles racoleurs dont le seul intérêt réside dans le titre incitant à cliquer. Un autre danger plus pernicieux encore se profilait. Celui d’une pression du public sur le contenu d’un article.

Quand une vie, selon certains, se résume à une faute vieille de 40 ans

Il s’est incarné récemment à l’occasion de la nomination de Roman Polanski à la présidence de la cérémonie des César. Dans cet article, le site Arrêt sur Images révèle que plusieurs sites de presse, à commencer par Le Monde, ont modifié leurs titres ou leurs contenus suite aux protestations des féministes sur les réseaux sociaux. Motif ? Il n’était pas suffisamment fait état des accusations  de viol sur mineur portées contre le réalisateur quarante ans plutôt. Voici les documents produits par le site :

La rédaction initiale du Monde :

original-95692

 

 

Puis la version modifiée suite aux protestations :

original-95693

 

 

 

 

 

 

Selon @si d’autres journaux ont modifié leurs titres, passant de « Roman Polanski sera le président de la 42ème cérémonie des César« , à « Polanski président des César 2017 : la polémique enfle » (DNA).

L’autre face de la médaille

Il faut se féliciter de cette interaction public/médias devenue possible grâce à la technologie. En tout cas sur le principe. Après tout, l’intervention du public et, en face, la capacité d’écoute des médias, peuvent mener à corriger des erreurs, nuancer des positions, établir en tout état de cause un dialogue fructueux, forcément plus fructueux qu’un monologue infligé ex-cathedra. Mais il n’est pas de médaille qui ne possède de revers. L’affaire Polanski nous montre qu’il convient de ne pas céder à l’optimisme béat de ceux qui pensent que tout progrès technologique s’accompagne d’un progrès indiscutable et totale de l’humanité. Les faits remontent à quarante ans. Depuis lors, sa victime lui a pardonné et plaide activement en sa faveur. Il ne subsiste au fond qu’un problème juridique qui maintient le dossier en vie envers et contre toutes les règles de prescription et le nécessaire oubli sans lequel il n’est pas de vie en société possible. Sans compter le fait que la vie de cet homme est un tissu d’événements tragiques qui entre forcément en ligne de compte quand il s’agit d’évoquer sa personnalité dans un article. Les journalistes savent tout cela et ont fait un choix de présentation de l’information. Et voici que sous la pression minoritaire – les lobbys sont toujours des minorités actives, souvent des extrémistes – voici que les médias changent leur présentation de l’information en modifiant la proportion accordée aux événements. Accessoirement, c’est encore une affaire judiciaire qui incarne ici une dérive. (Pardon, petit coup de gueule : « Qui sont-ils, ces petits procureurs des tribunaux médiatiques qui instrumentalisent des affaires qui les dépassent pour, au choix, se conférer de la dignité, libérer leurs névroses ou défendre des causes qui souvent méritent mieux que leurs vitupérations ? » Fin du coup de gueule).

L’indépendance, mais laquelle ?

Certes il ne s’agit ici que de la nomination d’un artiste à la tête d’une cérémonie de cinéma, mais comment ne pas redouter que demain un autre groupe de pression ne parvienne aussi facilement à contraindre des journalistes à modifier  le récit d’un événement d’actualité majeur ?

L’indépendance des médias est aujourd’hui uniquement analysée sous l’angle capitalistique. On considère que si les groupes médiatiques français s’émancipaient des mains des grandes fortunes qui les détiennent, un journalisme  enfin libre et objectif pourrait émerger. D’abord c’est caricatural et insultant pour tous les journalistes qui font bien leur métier dans ces groupes de presse dits « à la botte des puissants ». Ensuite, cette critique occulte délibérément les autres risques qui pèsent sur l’indépendance des médias, depuis l’engagement idéologique jusqu’aux liens personnels d’intérêt des uns et des autres, en passant surtout par le manque de moyens qui est sans doute l’une des causes majeures du défaut d’indépendance (et s’aggrave d’heure en heure).   Voici donc que surgit en pleine lumière avec l’affaire Polanski un autre danger : la vulnérabilité du système aux groupes de pressions qui sont capables de mobiliser les réseaux sociaux.

Roman Polanski  a annoncé aujourd’hui par la bouche de son avocat Hervé Témime qu’il renonçait à présider la cérémonie des Cesar.

09/01/2017

Bienvenue dans l’ère de la post-vérité judiciaire

Filed under: Justice,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:33

sauvage_0« Je ne suis pas du tout coupable » a déclaré vendredi soir au journal de France 2 Jacqueline Sauvage. Elle était, avec ses deux avocates, l’invitée du Journal de 20h pour commenter la grâce présidentielle (Reportage à 19:32 – interview plateau 22:30). Une invitée qui, dit-on, a dopé l’audience.  Pour mémoire, France 2 a offert 3 fois les honneurs du 20h à Jérôme Kerviel. Il faut croire que l’erreur judiciaire réelle ou supposée est médiatiquement rentable. Si la petite phrase de Jacqueline Sauvage sur son innocence a pu ravir son très actif comité de soutien et faire verser une larme aux téléspectateurs, en revanche, il a fait frissonner les juristes. Car ils se sont souvenus que c’est notamment en raison de ce déni, déni de crime, déni de l’existence d’une autre victime, que les demandes de liberté conditionnelles avaient été refusées.

Désapprobation générale dans la magistrature

Les juges honnis, ces grands mâles blancs (suppose-t-on par construction, si ça se trouve c’était des femmes  issues de la diversité) avaient donc analysé correctement la situation. Jacqueline Sauvage ne se sent coupable de rien.  Ses avocates quant à elles s’emploient en plateau à minimiser les protestations du monde judiciaire. Elles proviendraient  essentiellement, assure Me Tomasini, du Syndicat de la magistrature, sous-entendu pour les initiés d’une frange minoritaire et très marquée à gauche de la magistrature (celle du mur des cons) dont on ne comprend pas bien au demeurant pourquoi celle-ci pourrait soudain vouloir défendre le pouvoir du grand mâle blanc. En vérité, le reportage de Dominique Verdeilhan donnait  la parole à Virginie Duval, présidente de l’USM, syndicat majoritaire, modéré et sans étiquette politique qui a dénoncé le mauvais signal consistant à « aller taper à la porte du président de la République » pour » défaire tout ce que la justice a fait ». Au passage, on songe en les écoutant toutes les trois à l’extraordinaire coup de com’ pour François Hollande. Ses conseillers en communication ont du boire du petit lait lorsque Jacqueline Sauvage a décrit ce président « humble », à l’écoute, qui a si bien reçu et prêté attention à ses filles.

Le problème de l’affaire Sauvage, c’est qu’on choisit la mauvaise personne pour défendre le bon combat. Nul ne remet en cause l’urgente nécessité de traiter le problème des violences faites aux femmes. Mais ne pouvait-on  trouver meilleure figure de proue qu’une femme rompue au maniement des armes qui, au bout de 47 ans de vie commune ponctués dit-elle de violences à son endroit et d’agression sexuelles sur ses filles, tire trois balles dans le dos de son bourreau assis ? C’est comme l’affaire Kerviel, nul ne conteste la nécessité de critiquer la finance, le trading, et plus généralement la pression que l’entreprise exerce sur ses salariés pour des questions de rentabilité, mais pourquoi choisir comme étendard de tant de justes causes un homme qui pendant plusieurs mois a satisfait sa passion du jeu en utilisant les fonds de sa banque pour miser sur les marchés comme on joue au casino ?

Parce qu’il n’y en avait pas d’autres, songera-t-on. Il semble au contraire qu’il y ait hélas beaucoup de femmes battues.  Quant aux rogues traders, en France, il y en a eu deux. Jérôme Kerviel en janvier 2008 à la Société Générale pour une perte de 4,9 milliards et Boris Picano-Nacci en octobre suivant à la Caisse d’Epargne pour 750 millions. La parallèle entre les des deux dossiers est édifiant. Tandis que Kerviel a dissimulé entre mars 2007 et janvier 2008 une activité de spéculation non autorisée, Picano-Nacci lui n’a rien caché, à personne. On lui a demandé à l’été 2008 de mettre fin au trading pour compte propre de la banque et donc de céder les positions,  il a  fait les mauvais choix et a été emporté par la tourmente des marchés. Celui-là méritait le feu des projecteurs. Celui-là a vraiment vécu la situation possiblement injuste revendiquée par Jérôme Kerviel. Seulement voilà, l’homme a pris acte de sa condamnation – prison avec sursis et remboursement de 315 millions-, transigé avec sa banque et recommencé une nouvelle vie. Aujourd’hui, ce diplômé de mathématiques issu d’un milieu populaire enseigne sa discipline à des étudiants en finance et vient de sortir un livre sur son histoire. Dans la quasi-indifférence des médias. Il est vrai qu’il ne hurle pas au complot, n’est pas rentré à pied de Rome, ne fréquente pas l’univers des people, et ne livre pas de faux scoops à la presse tous les mois pour relancer son affaire.

Transformer les coupables en innocents

Si  les médias ont pu dans l’histoire contribuer  à corriger des erreurs judiciaires, par un singulier renversement des valeurs, ils sont aujourd’hui manipulés de plus en plus souvent par des coupables qui veulent défaire à la télévision les jugements défavorables dont ils ont fait l’objet en Justice (Lire à ce sujet les Grands fauves du barreau chez Calmann-Levy). C’est ce qu’on peut appeler l’avènement de la post-vérité judiciaire. Ce concept de post-vérité au début m’a fait sourire, je n’y ai vu qu’une facétie de la novlangue pour trouver un nom moderne au mensonge, mais en creusant un peu, j’ai compris que c’était bien plus intéressant que cela et surtout qu’il y avait des gens pour applaudir cette rupture de la pensée avec le factuel. Il y a bien des raisons à cela, depuis l’organisation de notre cerveau, jusqu’à l’influence structurante des technologies sur les esprits, en passant par l’intérêt des uns et des autres à mentir, pardon, à affirmer leur vérité au sein de vérités multiples et relatives.

Hélas, jamais la mise en garde d’ Hannah Arendt n’a sans doute eu autant de force qu’aujourd’hui : “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” .

C’est cette vérité de faits qui s’effondre. D’où l’engouement pour Jérôme Kerviel ou Jacqueline Sauvage. Combien de personnes s’accrochent à l’innocence de Kerviel non pas pour des raisons rationnelles, connaissance du dossier ou de l’univers concerné -, mais pour des motifs émotionnels, les uns détestent les banques, les autres ont une sympathie innée pour le personnage, ou son avocat, d’autres encore trouvent en lui une bonne raison de s’indigner contre le système….Sans oublier ceux, ils sont les plus inattendus, qui pensent préserver l’image de la finance en privilégiant la complicité de la banque car il vaut mieux à leur yeux être un voyou qu’un imbécile. A tous ceux-là il est impossible de démontrer qu’ils se trompent. Ils ne croient pas, ils veulent  croire et donc ne s’intéressent pas à ce qui peut briser le mythe. Au fond ce n’est pas bien nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’il ne semble plus exister de garde-fou contre cette tendance à préférer l’erreur qui plait à la réalité qui dérange. La raison est sommée par l’émotion de s’incliner. Et l’émotion trouve un puissant allié dans ce post-modernisme qui affirme qu’il n’existe pas une vérité, mais des vérités et qu’il est donc possible de choisir la sienne.

Au bout de ce processus, il y a, on le sait, le Brexit ou Trump. Mais il ne faudra pas attendre bien longtemps pour voir les plus violents pourfendeurs du nouveau président des Etats-Unis trouver la contorsion dorsale qui leur permettra de légitimer cette élection pour éviter de devoir renoncer à leur relativisme. C’est tout le danger de préférer une plaisante et confortable erreur à l’exigeante discipline qui consiste à s’imposer sans cesse de penser le plus juste possible. Evidemment, le fil rouge de tout ceci, c’est l’éthique, mais c’est une autre histoire….

29/12/2016

Affaire Sauvage : les médias élevés au rang de cour suprême

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:31

Il est des événements d’actualité qui portent en eux, plus que d’autres, une valeur de symbole. Ainsi en est-il de l’affaire Jacqueline Sauvage. Condamnée à 10 ans de prison pour avoir, en 2012 et au terme de 47 ans de vie commune, tué de trois coups de fusil dans le dos son mari, un homme violent et alcoolique, Madame Sauvage a fait l’objet d’une grâce présidentielle totale le 28 décembre. Cette grâce lui a permis de sortir de prison hier. Pourquoi deux cours d’assises successives ont-elles refusé de retenir la légitime défense ? Parce que celle-ci doit répondre à un péril imminent et que la justice a considéré que tirer trois balles dans le dos d’un homme assis n’entrait pas dans ce type de scénario. Jugée une première fois en octobre 2014, elle est condamnée à 10 ans de prison. La peine sera confirmée en appel en décembre 2015.

Associations, comités de soutien, pétition

C’est alors que ses deux avocates qui ont compris le parti qu’elles pouvaient tirer du contexte social – plus de 200 000 femmes victimes de violences chaque année – présentent une demande de grâce à François Hollande. Le mécanisme désormais classique s’enclenche : hurlement des associations, création de comités de soutien, mobilisation de personnalités politiques et du show bizz (de l’actrice Eva Darlant à l’incontournable Jean-Luc Mélenchon dont le costume de Zola est toujours à portée de main), pétition (plus de 300 000 signatures). Le scénario ne serait pas complet sans la traditionnelle proposition de loi plus-jamais-ça. Elle est déposée par Valérie Boyer qui souhaite élargir  la notion de légitime défense, laquelle pourrait être « différée » en raison de l’état de danger permanent dans lequel se trouvent les femmes victimes de violences. Le 31 janvier, François Hollande accorde  une grâce partielle qui réduit la peine restant à courir à 2 ans. (Voir, pour une analyse juridique méticuleuse, cet article).

Une première demande de remise en liberté est rejetée en août 2016. La décision de rejet est confirmée en appel. En substance, les juges considèrent que Jacqueline Sauvage se pose en victime au lieu d’admettre sa culpabilité et considèrent qu’elle doit rester en prison. Nouvelle mobilisation médiatique, pétition….La deuxième fois sera la bonne. Le 28 décembre dernier, François Hollande accorde une grâce totale à Jacqueline Sauvage.

On a mis une bombe dans le système judiciaire

On ne saurait imaginer cas plus « pur » pour incarner la dérive qui frappe le domaine judiciaire depuis quelques années. Des affaires plaidées dans les journaux, il y en a toujours eu. Des populations criant « à mort » contre un jugement trop clément ou bien au contraire qui insultent la justice pour une peine trop sévère, ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est l’ampleur du phénomène qui est en passe de devenir un mode de fonctionnement habituel autant qu’une bombe sur le point de faire exploser nos institutions si l’on n’y prend garde.

En première analyse, la cause est aussi juste que séduisante. Comme la tentation est forte en effet de faire de Jacqueline Sauvage le porte-drapeau des femmes battues, l’emblème d’une époque que l’on décide révolue, de la libérer – faute d’avoir pu la faire acquitter – au nom de toutes les femmes battues passées, présentes et futures. Et comme il est enthousiasmant de profiter de cette histoire édifiante et de l’émotion qu’elle suscite pour faire adopter une grande loi de protection des femmes. Médiatiquement, l’affaire est vendeuse. Elle plait, elle est facile, émouvante, suscite ce qu’il faut de révolte chez le lecteur pour agir et se sentir utile. Quelle claque en même temps se plait-on à infliger aux élites qui n’ont rien compris, à cette incarnation du vieux monde, de la domination du mâle blanc. Oui vraiment, avec Jacqueline Sauvage, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Demain c’est sûr, plus aucune femme ne sera battue. Le peuple veut du changement et le président (j’allais écrire « le monarque ») l’a entendu. Il a gracié. Une femme injustement condamnée est enfin libre et va terminer l’année chez elle, auprès de ses filles. Quant à tous ces magistrats couverts de pourpre et d’hermine qui ne comprennent rien à la vie et ne font que préserver un vieil ordre vermoulu, ils ont pris le grand coup de pompe dans le cul qu’ils méritaient.

Le populisme c’est le peuple contre le peuple

Il n’y a qu’un malheur, aurait dit à ce stade un avocat célèbre, c’est qu’ici, et c’est en cela que le cas est pur et parfait, le peuple à travers son monarque a donné un coup de pied au cul…… du peuple. Car ce sont des jurys populaires qui, par deux fois, ont considéré que Jacqueline Sauvage n’était pas en état de légitime défense. La seule différence entre le peuple médiatique révolté qui a signé la pétition et celui qui a jugé Jacqueline Sauvage, c’est la compétence pour se prononcer sur le dossier. Le premier a réagi à l’émotion que l’on a suscité délibérément chez lui, il ne connait ni la femme accusée, ni l’affaire. Il ne sait rien d’autre que ce qu’on daigne lui dire pour l’exciter. Le deuxième, lui, a passé des jours entiers à écouter la description des faits, l’intéressée elle-même, les témoins, les experts et a pris une décision sur la base de ces éléments. Avec au fond de l’âme le sentiment du poids extrême de la responsabilité qui s’attache à ce type de décision. Une responsabilité sans comparaison possible avec la révolte artificiellement fabriquée par des manipulateurs d’opinion et qui ne dure que le temps de signer une pétition.

Ainsi va le populisme, sous couvert de défendre le peuple contre les élites, il ne fait jamais que jouer le peuple contre le peuple. On le savait en politique. On le découvre dans la justice. Derrière l’apparent progrès de la lutte contre les violences faites aux femmes, se dissimule un vrai recul de civilisation. Un lacanien ici soulignerait à quel point il est troublant que celui-ci s’incarne dans un dossier qui a pour nom « sauvage ». Tirer dans le dos d’un homme assis, ce n’est pas de la légitime défense. Exciter une foule pour casser une décision de justice, ce n’est pas de la justice mais un retour à la barbarie. Il est affligeant que François Hollande ait ainsi donné à penser qu’il suffisait de gagner ce procès hautement injuste et parfaitement anti-démocratique qu’est le procès médiatique pour faire taire la justice rendue au nom du peuple français. Il a cautionné le pouvoir de quelques-uns sur la majorité, créé une singulière inégalité entre ceux qui ont accès aux médias (infiniment minoritaires) et les autres, discrédité la justice, fait triompher les ignorants sur les sachants. Il a surtout ouvert une brèche que rien ne refermera. Il est désormais acquis qu’une bonne campagne médiatique peut casser un verdict.

Le 28 décembre 2016, la télévision est devenue la juridiction suprême en France.

Note : à lire, l’analyse de l’excellent Thierry Lévêque, ancien journaliste police-justice à l’agence Reuters et celle de l’avocat Regis de Castelnau que je trouve toujours très percutant.

22/11/2016

Trump ou la victoire empoisonnée des médias

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:14

Mac LuhanGens de médias et sondeurs n’en reviennent pas : il a été élu. Donald Trump, le diable à la mèche blonde, a gagné. Comme une sinistre réminiscence d’un autre diable, à la mèche brune, celui-là…. C’est l’échec des médias et des instituts de sondage, lit-on ici et là. Et si c’était au contraire un spectaculaire succès médiatique : le système a porté l’une de ses créatures, un animateur télé, à la tête de la première puissance mondiale.  Quoi de plus logique ? Il est même étonnant d’avoir du attendre tout ce temps pour assister au triomphe de ce média dont l’histoire se confond précisément avec celle de sa vedette. Trump est né en 1946, au même moment que la télé. Dans les années 80, une fois fortune faite, il se lance dans la politique, puis, quelques années plus tard ressent la tentation des médias. Cela commence par des apparitions dans des films où il joue son propre rôle, jusqu’au moment où il décroche en 2004 sa propre émission de téléréalité qui rassemble jusqu’à 40 millions de téléspectateurs. Le concept consiste semble-t-il à mettre en lice des candidats pour décrocher un poste dans une grande entreprise. Ah comme déjà la confusion entre divertissement et politique – l’emploi – est édifiante !

Le message c’est le medium

En réalité, penseurs et philosophes nous mettent en garde depuis longtemps contre les changements profonds et plus ou moins invisibles induits par les médias. A commencer par Marshall Mac Luhan, ce théoricien canadien de la communication, qui lance dans les années 60 cette célèbre formule à propos de la télévision : « le medium c’est le message ». Autrement dit le message est façonné par le medium et lui-même façonne les esprits. Dans La société de consommation publié en 1970, Baudrillard reprend l’idée de Mac Luhan et note : « Cela signifie que le véritable message que délivrent les media TV et radio, celui qui est décodé et consommé inconsciemment et profondément, ce n’est pas le contenu manifeste des sons et des images, c’est le schéma contraignant, lié à l’essence technique même de ces médias, de désarticulation du réel en signe successifs et équivalents : c’est la transition normale, programmée, miraculeuse, du Vietnam au Music-Hall, sur la base d’une abstraction totale de l’un comme de l’autre. Et il y a comme une loi d’inertie technologique qui fait que plus on se rapproche du document-vérité, du « en direct avec », plus on traque le réel avec la couleur, le relief etc, plus se creuse de perfectionnement en perfectionnement technique, l’absence réelle au monde ».  Quand les observateurs disent qu’ils ne comprennent pas la victoire de Trump, c’est parce qu’ils se concentrent uniquement sur le contenu, alors que c’est l’outil qu’il convient d’observer. Trump n’a pas gagné les voix de citoyens rationnels adhérant à un programme crédible, en digne homme de télévision, il s’est placé naturellement en phase avec le formatage des esprits auxquels il s’adressait.

Temps de cerveau humain disponible

Mais des esprits formatés comment exactement ? A « la désarticulation du réel » que décrit Baudrillard, à la mise sur le même plan au niveau virtuel de l’objet vanté par la publicité, du spectacle et de l’information, à « l’absence réelle au monde ». Quarante ans plus tard, un autre philosophe Dany-Robert Dufour donne des clefs complémentaires de compréhension. Ce professeur en philosophie de l’éducation ne cesse de déconstruire l’idée qui fonde le libéralisme et la société de consommation selon laquelle les vices privés contribueraient au bien public (Mandeville). Pour lui, le  marché, devenu une religion (Le Divin marché), commande aux individus pour prospérer de libérer leurs instincts. Jouis ! exige le marché pour vendre. Ce faisant, il ruine la vieille différence entre l’âme d’en bas et l’âme d’en haut chez les grecs, autrement dit la nécessité pour être un humain émancipé et libre de dominer ses instincts (âme d’en bas) au bénéfice de l’âme de haut. Dans Le délire occidental sorti en 2014 (Editions LLL), il revient sur l’épouvantable phrase de Patrick Le Lay « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.[…] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise… »Le premier sens du mot divertir, c’est voler, rappelle cruellement DR Dufour qui n’est guère plus tendre avec la deuxième acception du terme. « Dans le divertissement on ne peut pas fixer son attention sur une chose puisqu’une autre chose vient immédiatement remplacer la première, et ainsi de suite (…) C’est pourquoi on peut dire que le divertissement est un destructeur d’attention et, précisément un destructeur d’attention profonde ». Et l’auteur de poursuivre en expliquant que l’attention profonde s’acquiert grâce à la lecture pour parvenir, selon le mot de Kant, à la majorité c’est-à-dire à une capacité d’entendement telle que l’individu peut devenir capable de penser par lui-même. Là où il devient visionnaire, c’est quand il explique « les grecs disaient que lorsque l’âme d’en bas domine, le troisième et dernier principe, l’âme intermédiaire, le thumos, élément irascible situé dans le coeur (qui est capable du courage qui fait les héros lorsqu’il est mis au service de l’âme d’en haut) devenait susceptible d’emportements et de colères dévastatrices ». Comme voter Trump par exemple ?

Simplisme, radicalité, violence

Pour se convaincre que Donald Trump est bien une créature médiatique, par nature en osmose avec les consommateurs de médias que sont devenus les citoyens des grandes démocraties, il suffit d’observer les critiques faites à l’intéressé. Opinion simplistes, vulgarité, radicalité, brutalité, violence, mensonges ? N’est-ce pas là une description parfaite des critiques portées contre le système médiatique et en particulier contre la télévision ? Ne peut-on considérer avec DR Dufour si on se penche cette fois sur le message et non plus le formatage opéré par le médium que cette libération des instincts prônés par la société de  consommation à travers les médias ne pouvait qu’aboutir à l’élection de Trump ?   Le concert des récits du réel proposé par les médias ne donne jamais qu’une vision simplifiée jusqu’à la caricature du monde, très noire dans la mesure où le journalisme à tort ou à raison est spécialiste du pathologique, violent pour la même raison. Et il s’insère dans un système plus vaste incluant culture et divertissement qui, sous la contrainte économique, sert au plus grand nombre ce qui est censé plaire : du divertissement et de la vulgarité. Avec ce commandement : Jouis ! Et comment jouir sereinement si on ne bénéficie pas de la sécurité ?

Un amuseur divertissant dans un univers virtuel

Trump n’a pas été élu malgré le fait qu’il est hors des réalités mais précisément parce qu’il est hors des réalités. On oppose ici à tort deux mondes réels, l’un connu des journalistes et l’autre qui leur aurait échappé, celui-là même qui aurait voté Trump. En réalité si les journalistes n’ont pas vu venir Trump, ce n’est pas parce qu’ils n’étaient pas sur le terrain, mais parce qu’ils y étaient justement et qu’ils s’obstinaient – à juste titre – à vouloir raconter le réel quand ils se faisaient doubler par un amuseur parlant à des êtres en quête de divertissement dans un monde virtuel. Face à des modifications qui affectent si profondément les esprits et les systèmes de valeur, les techniques de fact chekcing consistant à contredire en permanence par les faits les assertions erronées d’un candidat apparaissent bien dérisoires. La vérité des faits ? Mais qui s’en soucie encore ? Nous, rétorquent les médias ! Ah bon ? Saluons cet élan de vertu quand le système s’aperçoit qu’il a fabriqué une créature ingérable et tente de la détruire. Seulement voilà, quand on a déformé/formaté durant des décennies la représentation de la réalité – même involontairement- , comment croire que quelques semaines avant une élection on pourra soudain, face au péril, rectifier le tir ? C’est impossible car des effets de système bien trop puissants  empêchent les meilleurs volontés du monde de changer le cours des choses.

Non l’outil n’est pas neutre

J’ai longtemps cru et écrit à propos d’Internet qu’il fallait distinguer l’outil – neutre – et ce qu’on en faisait, soumis à jugement. Je pense désormais que Mac Luhan avait raison, l’outil n’est pas neutre, il formate les esprits et donc le monde. Or on est en train de reproduire avec Internet, ce lieu de liberté défendu bec et ongles par ceux qui ont décidé d’y installer un contrepouvoir à ce vieux monde qu’il détestent, la même erreur d’aveuglement en refusant de soupeser l’outil, d’en analyser les vertus mais aussi les dangers. Cet article par exemple sur la manipulation des élections américaines par Facebook est très intéressant, mais combien serait plus intéressant encore de commencer à étudier sérieusement l’impact sur les esprits de l’outil Internet indépendamment de son contenu. Le narcissisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme que cultivent chez leurs utilisateurs les réseaux sociaux pour prospérer, les troubles de la concentration induits par l’offre permanente d’information, les biais introduits par les moteurs de recherche, la virtualisation du réel, les mécanismes émotionnels qui fabriquent des emballements hystériques, la rumeur qu’il est si simple de propager….

Rien n’est perdu. La vie a des ressorts insoupçonnés pour fabriquer ses contrepoisons. L’intelligence humaine est éblouissante. On s’en sortira comme toujours, mais que de temps perdu à s’égarer…

01/11/2016

Quand le système médiatique entre en phase « No limit »

Filed under: Comment ça marche ?,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:33

l-ski-stunt-extremeIl est heureux que les concepteurs de l’Emission politique sur France 2 aient eu l’idée de l’appeler précisément l’Emission Politique. On aurait pu, sinon, douter de la nature de la chose, tant les interviewers issus du divertissement comme Léa Salamé, la présence d’une humoriste à la fin et plus généralement le ton de la première émission (ça s’est amélioré ensuite) faisaient plus penser à une guignolerie qu’à une émission dite « politique » censée éclairer le citoyen sur son vote. C’est un peu comme Paris Plage, pour convaincre les visiteurs qu’il s’agit d’une plage contre toute évidence, le mieux est de commencer par appeler la chose « plage » en espérant que le leurre fonctionnera, observait le génial Muray.

Kerviel et Ménard

Le point d’orgue du premier numéro de l’Emission politique a  résidé dans les deux invités surprises infligés à Alain Juppé. A commencer par Jérôme Kerviel, l’expert en finance. On ne présente plus le trader qui a fait perdre à sa banque 5 milliards et a été condamné par la justice française à 5 ans de prison et 4,9 milliards de dommages intérêts ramenés récemment à 1 million. En France, ce CV discutable en fait un héros. Ailleurs, partout ailleurs, ce serait juste un ex-délinquant. Passons. Il faudra quand même un jour que France2 explique pourquoi cet individu a été trois fois invité du 20 heures, je dis bien « invité du journal de 20 heures de France 2 » et notamment le soir de sa condamnation en appel. Ce qui est plus excentrique encore, c’est qu’on lui ai conféré un statut d’expert. Non pas du contrôle des opérations de marché, ce qui aurait pu éventuellement se défendre vu qu’il avait justement trompé les systèmes, mais un expert de la finance mondiale .… Comme l’a fait observer Guillaume Durand  ce soir-là sur Twitter, nous avons un prix Nobel d’économie en la personne de Jean Tirole. Mais non,  sur France 2 on considère qu’en matière de finance Jérôme Kerviel est plus compétent. On l’aura compris, pour les médias, l’ex-trader est compétent non pas pour expliquer le fonctionnement de la finance, mais pour dire face caméra : « la finance est pourrie ». L’invitation de pareil « expert »  aurait eu de quoi surprendre si les organisateurs de l’émission n’avaient éclairé le sens de leur pensée en invitant Robert Ménard pour interroger le même sur l’immigration. Robert Ménard, cet ancien défenseur de la liberté de la presse (patron de Reporter sans frontières) reconverti en élu d’extrême-droite à Béziers. Ménard, c’est l’emblème de tout ce que le PAF déteste : la facho réac’ indispose les animateurs bobos bien pensants, l’homme qui est passé sans transition de la défense des journalistes à la traque ADN des déjections canines puis à celle des migrants est détesté de tous les journalistes.  Soudain tout est devenu logique. Ménard est en effet à l’immigration ce que Kerviel est à la finance : le type en marge du système qui dit ce que les gens veulent entendre : la vérité vraie. Enfin la vérité qui est censée plaire au public, ce balourd. Du bien gras, de l’épais, de l’attaque sans nuance, du premier degré à la louche, de l’anti-élite car ma bonne dame, de l’avis des médias c’est ça qui marche en ce moment. La pensée en tong et en bob Ricard, la baguette coincée sous le bras. Le discours taillé sur mesure pour le raciste du camping, l’alcoolique surendetté, le chômeur vautré sur son canapé acheté à crédit, le crétin revanchard, le facho du village, tous ces affreux qui forment dans l’inconscient de notre élite médiatique le crétin moyen qui fait grimper l’audimat. Ce crétin qui permet à une petite caste d’aller skier à Courchevel et de passer le reste de son temps libre à St Barth  la coupe de Dom Perignon millésimé à la main en conchiant tous les sans dents du pays. Un crétin imaginaire, trop laid pour exister mais auquel les gens de médias continuent de croire dur comme fer. Jusqu’à quel point le fabriquent-ils à force de le rêver, là réside sans doute l’un des secrets les plus terrifiants du fonctionnement médiatique.

Et s’il n’y avait que cela. Mais que dire du transfert de Lea Salamé depuis l’émission de divertissement de Laurent Ruquier à L’Emission politique ? Sa qualité n’est pas en cause, mais faut-il en déduire  que les journalistes politiques ont disparu ou se sont décrédibilisés au point qu’il faille appeler une professionnelle généraliste pour les remplacer ? Et à quoi rime l’intervention d’une comique à la fin de l’émission qui vient tourner en dérision tout ce qui s’y est dit ? A quelle partie du cerveau des électeurs pense-t-on s’adresser quand toute donnée objective, tout raisonnement, tout programme est balayé au profit d’un galimatias psychologisant mâtiné de divertissement ? Tout ceci affirme haut et fort qu’aux yeux des médias, le citoyen ne vote plus sur la base de l’analyse raisonnée d’un programme, mais plébiscite un candidat plaisant, sympa, cool. Ainsi en a décidé la télévision, non pas au nom d’une conviction quelconque sur l’avenir de la démocratie et le bien public, mais plus prosaïquement parce qu’elle considère que le politique est devenu invendable tel quel et qu’il est donc obligatoire de le dévoyer, autrement dit de le transformer en autre chose qu’un politique pour pouvoir encore intéresser le téléspectateur-électeur. De fait, on constate que l’économie du système médiatique a impérativement besoin de tuer le politique pour prospérer. Quand va-t-on commencer de s’en préoccuper ?

A quand le politique à poil en prime time ?

L’émission politique à peine (mal) digérée par le public, voici que M6 proposait pire encore : l’amour est dans le pré version « l’électeur est dans le poste ». Ici, pas de paysan en panne d’amoureuse ouvrant sa ferme à des prétendantes, mais des politiques en quête d’électeurs  projetant leur intimité à la face de la ménagère de moins de 50 ans pour glaner des voix. Confidences amicales sur canapé. Psychanalyse sauvage du politique enfin sincère, livré là, nu entre les mains manucurées de la gentille animatrice, aussi vulnérable qu’un pauvre agriculteur en quête de l’âme sœur. Plusieurs téléspectateurs ont évoqué une sensation de malaise. Qu’importe, cette émission comme celle de France 2 aurait, dit-on, réalisé de bons scores d’audience (lien précédent). La critique, même et surtout virulente,  fait partie des preuves du succès de l’émission. On appelle ça le bad buzz. Au grand jeu du business médiatique, on n’appuie pas sur « Stop » quand un format d’émission répugnant de bêtise indigne, on appuie sur « Encore » ! Il faut donc poursuivre. Imaginer pire encore, anticiper ce moment où le téléspectateur se lassera. Quand est-ce qu’on va nous proposer le politique nu sur canapé ? L’émission de télé-réalité dont les candidats évoluent à poil devant la caméra soi-disant pour faciliter la rencontre amoureuse existe déjà (à l’étranger et sur D8). Le concept parait si bien adapté à l’exigence de transparence en politique, qu’on se demande jusqu’à quand la télévision va résister avant de nous le proposer. Qui ose mentir en même temps qu’il montre son cul à des millions de gens ? A quand les questions sexuelles, tant qu’on y est ? Je m’étonne qu’aucun génie médiatique inspiré ne nous ait  expliqué que le rapport au cul ne ment pas et qu’il suffirait de faire l’analyse de la sexualité du candidat, avec anciennes compagnes/ancien compagnons en plateau et sexologue inspiré pour atteindre enfin la vérité de l’individu ? Ne haussez pas les épaules, vous sentez comme moi que ce n’est pas une question d’années mais de mois avant qu’on nous propose le pire. Le stade ultime étant, on l’aura compris, le politique sur les chiottes. A force de rétropédaler dans l’évolution humaine, on va finir par retourner au stade anal, les disciples de Freud le savent bien.

Et s’il fallait une preuve supplémentaire du désastre annoncé, il suffirait de se rapporter à l’affaire Morandini. Voir les annonceurs faire eux-mêmes la morale en considérant qu’un animateur est vraiment trop indigeste moralement en dit long sur la déliquescence d’un système qui n’a plus que les marchands pour lui imposer un semblant de vertu, ou plus modestement de dignité. Non pas que l’annonceur soit moral, mais il craint de heurter la sensibilité de sa clientèle et donc de la perdre, ce qui peut l’inciter dans des cas extrêmes à se préoccuper du niveau de crasse des émissions auxquelles il associe son nom. Rappelons que le projet de l’animateur consistait notamment dans une websérie ainsi décrite par un des comédiens . Le web donc. Dont nous annonçait dans les années 2000 qu’il allait rompre avec ces sales médias menteurs et racoleurs pour imposer une sorte d’Utopia médiatique entièrement façonnée dans la glaise de l’intelligence et de l’honnêteté intellectuelle la plus pure. Rions. Jaune, mais rions. D’autant que les auteurs de la série ambitionnaient de la vendre à la télévision. Le fruit pourri ne tombe jamais bien loin de l’arbre crevé.

Qu’est-ce qui stoppera la course folle ?

Surgit alors une angoissante question : qu’est-ce qui peut stopper la folie médiatique ? Celle-là même qui a contribué à faire émerger des gens comme Trump, autrement dit des individus qu’on avait sous-estimés et qu’on observe soudain avec terreur grimper toutes les marches de l’escalier médiatique qu’on a dressé inconsidérément sous leurs pas. C’est connu, les médias adorent détruire les idoles qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. L’ennui, c’est qu’ils n’y parviennent pas toujours. Et quand ils s’aperçoivent qu’ils ont fabriqué des créatures incontrôlables, il est souvent trop tard. Sarkozy, Le Pen, Trump, voici quelques exemples de personnalités qui ont échappé à leurs promoteurs médiatiques. Kerviel en est une autre. Tout ce qui sait lire et écrire dans le journalisme a beau expliquer qu’il est coupable, il se trouve toujours à un endroit ou un autre de l’échiquier médiatique, depuis Mediapart jusqu’à France 2 quelque bleu pour lui tendre encore le micro et alimenter le feuilleton imbécile de la banque qui aurait confié l’équivalent de ses fonds propres à un trader lambda en peine crise des subprimes en lui demandant de tout miser sur la hausse des indices boursiers européens pour réaliser profit mirifique de l’ordre de 2,5%.

La finance quand elle est malade, quand elle a vraiment atteint les plus extrêmes limites de la folie explose, détruit presque tout sur son passage puis repart sur des bases  saines. Mais les médias, eux,  n’explosent jamais. Je ne vois à ce stade qu’une fin possible pour le système : la destruction de la société dont il se nourrit. Mais on peut toujours espérer un sursaut de celle-ci….Les journalistes d’Itélé en résistant à leur patron le milliardaire Vincent Bolloré donnent l’espoir peut-être un peu fou que le système soit capable in extremis de se sauver avant de tout emporter sur son passage. Un réconfortant sondage publié par le JDD montre que 15% seulement des téléspectateurs s’intéresseraient à la vie privée des politiques. Cette vie privée qui passionne tant la mauvaise télévision et jusqu’au journalisme haut de gamme du Monde (voir à ce sujet le journalistiquement et politiquement consternant « Un président ne devrait pas dire ça »). Cela signifie que les français sont plus intelligents que leurs médias. Mais combien de temps résisteront-ils à l’incroyable puissance d’abrutissement du système ?

18/02/2016

Silence, on tue les libertés !

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:06

En fin de journée, j’ai interviewé un bâtonnier. Peu importe lequel, en ce moment, sur fond d’état d’urgence et face aux libertés en péril, ils pensent tous pareil. Et pas seulement eux, tous les avocats, et puis tous les juges, et sans doute tout ce que la France compte de juristes, et pas seulement….C’était une interview difficile car il y avait trop de sujets à aborder et pas assez de temps. La situation du tribunal de Bobigny, catastrophique. Celle des autres tribunaux de France, pas meilleure. La réforme constitutionnelle et l’état d’urgence. Le statut des libertés publiques. L’inscription loupée du droit à l’avocat dans notre constitution. La réforme pénale qui banalise la possibilité pour tout un chacun, parce qu’il aura bavardé un jour avec un cafetier soupçonné sans qu’il le sache de frayer avec des terroristes, de se retrouver  en pleine nuit avec sa porte d’appartement défoncée par des types cagoulés, plaqué au sol et menotté devant ses enfants. Ce bâtonnier soudain m’a interpellée : « vous êtes où les médias, quand on tue les libertés publiques, on ne vous entend pas ! Quand Christiane Taubira a quitté le ministère, on est resté 30 minutes sur son départ à bicyclette pour admirer son pédalier, mais personne n’a parlé de l’essentiel, au même moment le nouveau garde des sceaux Jean-Jacques Urvoas reconnaissait et c’était une première, la situation d’urgence de la justice. Or sans justice, il n’y a pas de démocratie. Comment ne pas être amer face à des médias qui ratent l’essentiel ? », a conclu mon interlocuteur.

J’ai baissé la tête. En tant que journaliste spécialisée, ce n’est pas vers moi que se tournait sa colère, puisque j’étais là et que depuis novembre je ne cessais, comme d’autres journalistes spécialisés, de relayer les cris d’alerte des juristes. Il en voulait au Système qui mécaniquement est bien plus attiré par le vélo de Taubira  que par les paroles essentielles – mais si peu spectaculaires – de son successeur. Il avait raison. Rien de ce qu’il me disait ne me surprenait. J’ai répondu que sur Twitter tout le monde, en tout cas dans ma TL de juristes, était conscient de l’insupportable et bien inutile sacrifice de nos libertés. Réponse dérisoire et à côté de la plaque. Mon petit microcosme que j’ai confortablement taillé à la mesure de mes centres d’intérêt (et c’est bien le défaut d’Internet par rapport à un journal qui vous parle de tout, y compris de ce qui ne vous intéresse a priori pas), mon petit monde en effet est d’accord avec moi et me donne l’illusion que le « Grand » monde l’est aussi.

Fumisterie.

C’est le bâtonnier qui a raison.

Alors voilà, je lance cette petite bouteille à la mer. Il y a beaucoup d’avocats, de juges, d’universitaires qui savent qu’on va dans le mur, c’est le moment, puissants confrères des grands médias, de leur donner la parole. Ouvrez-leur vos spectaculaires matinales radio, vos chaines d’information en continu, vos émissions de prime time ou de deuxième partie de soirée, ils parlent bien, ont des tas d’exemples concrets à donner.  Ils vous raconteront que les Etats-Unis suite aux attentats du 11 septembre ont commis la même erreur que nous et admettent aujourd’hui avoir sacrifié leurs libertés pour rien. Ils vous abreuveront d’anecdotes effrayantes et de formule choc. Ce sont d’excellents clients qui, en plus, défendent une excellente cause. Invitez-les. Il y a tant de valeurs communes entre le journalisme au sens noble du terme et l’avocat défenseur des libertés. Tout n’est peut-être pas perdu.

13/12/2015

Les bateaux ivres

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:07

9782709645782-001-X-1Connaissez-vous l’histoire de ce bateau livré à lui-même après avoir rompu ses amarres qui s’enivre de liberté avant de sombrer, racontée par Arthur Rimbaud dans le bateau ivre ? En sortant du Musée du Luxembourg où se donne une enchanteresse et fort licencieuse exposition sur Fragonard, ce poème écrit sur les murs de la rue Férou m’a rappelé à de plus sinistres réalités.

Il se trouve que « Les bateaux ivres » est le titre d’un livre magnifique du grand reporter Jean-Paul Mari sur les migrants. J’ai déjà parlé ici de lui, c’était à l’occasion de la sortie d’un livre poignant intitulé « Sans blessures apparentes » dans lequel l’auteur, frappé par un symptôme post-traumatique pour avoir vu l’horreur de trop, enquêtait sur ce mal invisible qui frappe les professionnels en prise avec la violence, journalistes, médecins et même militaires. Jean-Paul Mari cette fois raconte les réfugiés dans un livre chorale où il nous emmène à la rencontre de plusieurs destins. Au coeur de l’ouvrage, il y a la Méditerranée, celle d’Homère, avec lequel l’auteur à l’idée brillante de relier l’histoire contemporaine des migrants. Et c’est sous la double paternité de l’aventurier Ulysse et du poète Rimbaud que le journaliste déroule le récit épique, poignant, parfois atroce, toujours douloureux de ces gens prêts à affronter les pires dangers pour un ailleurs qu’ils imaginent meilleur, loin des fous de Dieu :

« Et puis je les ai vus. Les hommes en noir. Un air de mendiants hirsutes, les yeux passés au khôl, des barbes de moines fous, en turbans et tuniques sombres, toujours le doigt levé vers le ciel à hurler « Dieu le veut « , cette fascination pour la mort plutôt que l’amour de la vie et – quelle hérésie – le plaisir ! (…) Aujourd’hui ces oiseaux de malheur nous cachent le ciel, les villes du Sud brulent, les cités encerclées rendent l’âme, les populations entassent leurs biens sur des camions ou des charrettes et traversent les montagnes de Turquie, du Liban ou le désert de Jordanie pour s’évader de l’asile des fous de dieu. Une fois les flancs de la Méditerranée en feu, ne restait plus que la mer, toujours libre, toujours aimante, toujours maternelle. Et puis elle aussi a commencé à changer. »

Il y a l’imam Zachiel qui refuse de prêcher les inepties haineuses des talibans et qui doit fuir avec toute sa famille pour échapper à leur vengeance, Robiel, l’érythréen qui parvient à s’échapper de la tyrannie qu’est devenue son pays où le service militaire est obligatoire et illimité mais au prix de quels dangers invraisemblables ; et tant d’autres…. Par terre ou par mer, dans des conditions qui les mènent parfois plus loin que l’enfer quand ils se retrouvent dans les centres de torture des bédouins du Sinaï ou sur des embarcations remplies des cadavres de leurs camarades qui ont succombé à la faim, la soif, le désespoir, les migrants rêvent de paix, de vivre tout simplement.

Nul angélisme chez Jean-Paul Mari. L’angélisme, c’est un luxe de politique et d’éditorialiste, de gens qui regardent le monde depuis leur fauteuil.  Il n’y en a jamais chez ceux qui racontent simplement la vie.  Bien sûr que cette marée humaine sème le trouble là où elle passe, bien sûr que rien n’est facile. Mais un petit village de Calabre nommé Acquaformosa trace peut-être au milieu des tragédies des uns et des peurs des autres l’amorce d’un arc-en-ciel. Ce village qui comptait 2000 âmes en 1957 n’en a plus que la moitié en 2011. Le maire a eu une idée : ouvrir les bras aux migrants. Alors il a conclu un accord avec Lampedusa. Je laisse la parole à Jean-Paul Mari :

« Dans le village, les retraités ont retrouvé leur place au soleil sur les bancs de pierre, l’école est pleine, les panneaux « à vendre » ont disparu des murs et l’équipe de foot, mélange de calabrais, de nigérians et de syriens, en tête du championnat de la vallée, en fait voir de toutes les couleurs à ses adversaires. Cet été, les migrants ont cuisiné en remerciement un repas pour mille personnes sur la place du village qui a su les accueillir avec tant de douceur. Au menu : risotto, couscous et gâteaux syriens. »

Le péril que fuient ces hommes et ces femmes, c’est celui qui nous a éclaté à la face ce sinistre et tragique vendredi 13 novembre. Et l’on frissonne en tournant les pages de ce livre : comment a-t-on pu, comment peut-on encore faire semblant de ne pas voir ni comprendre ? Il y a du Kessel, du Albert Londres dans ces lignes enflammées, possédées par la beauté de la vie et l’infinie cruauté des hommes, transcendées par l’espoir de frapper les âmes et toucher les coeurs…

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