La Plume d'Aliocha

22/06/2019

Vers l’obsolescence judiciaire ?

Filed under: Justice,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 17:41

Les médias  au sens large, y compris les réseaux sociaux, ont acquis une telle puissance ces dernières années, qu’on peut se demander s’ils ne sont pas en capacité d’imposer leur loi à la société. Les premiers signes inquiétants apparaissent dans le domaine judiciaire. A ce titre, l’affaire Sauvage est sans doute le cas le plus emblématique d’une justice mise en échec par la pression de l’opinion publique. Dans ce dossier en effet, deux cours d’assises ont considéré que Jacqueline Sauvage méritait dix ans de prison pour avoir tué son mari violent de trois balles dans le dos alors qu’il était assis sur sa terrasse. Mais c’est une toute autre histoire qu’on a racontée au public, celle d’une femme battue depuis plus de trente ans par un mari qui en plus violait ses filles, une femme qui n’a eu d’autre choix que de tuer pour sauver sa vie. Et sur la foi de ce récit tronqué, l’opinion publique a exigé et obtenu sa libération. Tant mieux pour Jacqueline Sauvage. Mais comment ne pas s’inquiéter de voir que l’institution judiciaire peut désormais être neutralisée par la pression médiatique ? Qu’est-ce donc que cette victoire de la foule ignorante et illégitime sur l’institution légitime et au fait du dossier, si ce n’est l’expression la plus pure de ce qu’on nomme populisme ? Et comment ne pas s’inquiéter aussi de constater à quel point le public est de plus en plus intoxiqué par une information de mauvaise qualité qui l’amène à opérer des choix erronés ?

Mais il y a pire. Il suffit d’observer les réseaux sociaux pour voir surgir la tentation d’une justice privée. Dénoncer publiquement son agresseur est perçu par beaucoup comme bien plus simple et plus rapide que d’introduire une action en justice. Alors sous prétexte que la police et la justice seraient lentes et inefficaces, on décide de se faire justice soi-même en réinventant la sanction du pilori, voire en initiant de véritables chasses à l’homme dans la vie réelle.

Tels sont les sujets abordés dans Justice et médias, la tentation du populisme. J’y évoque les affaires Kerviel, Sauvage, Merah, Tron, Fillon, Barbarin et d’autres. Chacune est l’occasion d’observer comment fonctionne un emballement médiatique, à quel moment s’opère la rupture entre le bruit médiatique dominant et la réalité du dossier, comment les médias imposent peu à peu leurs valeurs à l’institution judiciaire au point que le secret de l’enquête, la présomption d’innocence, le temps judiciaire, le contradictoire et même la liberté d’expression dans un prétoire sont en passe de disparaître. Au fond, on en vient à se demander si ce n’est pas l’institution elle-même qui est menacée d’obsolescence dès lors que l’on peut se faire justice avec son smartphone.

Le judiciaire apparait au fil des pages comme un terrain privilégié d’observation de la fabrique de ce populisme que nous redoutons tant.  Il n’est pas encore trop tard pour réfléchir et agir.

06/12/2018

Fabrique-moi un gilet jaune

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:59

J’ai écrit ce billet en sortant d’un cours au Panthéon où l’on m’avait invitée à parler de journalisme. C’était en novembre. Mais j’avais renoncé à le publier. Trop de colère. J’espérais me tromper. Et puis il y a eu le terrifiant week-end dernier à Paris. Et ce matin je lis le reportage d’un jeune journaliste qui a rencontré les gilets jaunes et découvert avec sidération la méfiance pour ne pas dire l’hostilité que suscitait chez eux la presse. Paradoxalement comme le souligne Alain Duhamel, toute cette semaine les chaines d’information en continu leur ont offert une tribune permanente. Comment mieux résumer la toxicité du système médiatique ? Qu’on me comprenne bien. Je ne mets pas en cause mes confrères. Et je ne m’exclus pas de ce que je dénonce. Comme journaliste, mais aussi blogueuse et twitteuse, je participe à cet infernal brouhaha. Ce billet est un cri de rage contre des mécanismes auxquels nous participons ensemble et qui sont destructeurs. Puissions-nous apprendre à les maitriser un jour. 

Comme il est de bon ton de s’emparer de l’insulte homophobe proférée à Trifouilly-les-oies par Michalon, du propos raciste au barrage de Becon-sur-Loing par Marcel, du « casse toi connard » de Kevin au journaliste de Non-Stop TV à la sortie de Brelon-sur-Grivelle pour cracher sur les qui-en-ont-ras-le-bol. Faute de pouvoir raccrocher le mouvement à l’extrême quelque chose  pour le disqualifier, on traque le dérapage, ça marche aussi bien. Faut les dézinguer les sans-dents, les zextrémistes, les ploucs, les smicards, les-qui-veulent-pas-réussir, les sans-rolex, les-laissés-pour-compte-de-la-mondialisation, les-qui-traversent-pas-la-rue, les feignasses, les profiteurs, les zonards, les bas-de-QI, les pas-milliardaires, les start-up-nation-non-compatibles, les sans-compte-en-suisse-ni-villa-à-StBarth…..Bref les losers, les réactionnaires, les peigne-culs comme disait mon grand-père. Tout ceux qui manifestent non pas pour le grand soir, mais seulement pour faire le plein d’essence. Songez donc, quelle faute de goût !  Larguons-les, il vont retarder l’élan de la start-up nation au moment précis où un chef éclairé l’incite enfin à marcher dans les pas de la Silicon Valley. La France bientôt, ce seraTechno-fric à tous les étages, du crypto-pognon comme s’il en pleuvait, et l’immortalité en récompense suprême. Mais seulement pour les plus motivés,  l’élite, ceux qui auront tout sacrifié, à commencer par la planète pour s’acheter une bulle thermo-régulée garantie résistante au réchauffement climatique et étanche à la pollution atmosphérique, anti-intrusion, bactéricide avec supplément accompagnement personnalisé à la vie éternelle, transfert de cerveau sur le cloud et assurance platinum sur la régénération des cellules et le remplacement des organes défectueux. Il y aura même un forfait Platinum Plus offrant le clonage gratuit du souscripteur et de sa famille dans la limite de 4 personnes. Un enfant offert pour le 5e assuré. Les autres, eh bien les autres, ils constitueront une ressource biologique naturelle pour nourrir et réparer ceux des bulles, et une main d’oeuvre nombreuse et peu couteuse pour entretenir leur espace de vie. Vous ne me croyez pas ? Voyez les chinois qui commencent à modifier génétiquement les embryons. Bientôt tous les nouveaux-nés seront calibrés pour être Ken et Barbie, avec QI de 180 et patrimoine génétique de star (1).

Industrialisation de la révolte

Je caricature. A peine. En attendant, l’avénement joyeux du monde qu’on nous prépare, les médias compris au sens large (information, divertissements, tous supports et réseaux sociaux) fabriquent en quantité industrielle ces gilets jaunes, autrement dit ces  citoyens  qui vont se peler de froid sur la chaussée  pour exprimer leur colère face au mépris dont ils s’estiment victimes de la part de l’élite qui gouverne et de celle qui commente.  D’abord en leur assénant une vision de l’avenir univoque, dictée par les modes du moment, et la plupart du temps en déconnexion absolue avec leur réalité. Ensuite en les intoxiquant lentement. Nos intellos germano-pratins parlent de colère triste annonçant  un possibe tsunami populiste. Sur ce-dernier point au moins, ils n’ont pas tort. Mais à qui la faute ? Qui donne de la merde intellectuelle à manger tous les jours à la population ? Prenons l’exemple de la médiatisation de la justice, autrement dit de la manière dont ces derniers temps on parle aux citoyens du fonctionnement d’une des institutions les plus sensibles et les plus sacrées de nos sociétés. Pourquoi cet exemple ? Parce que je le connais et que je suis en mesure de décrire sur ce point précis la manière dont jour après jour on dégoute les citoyens de leurs institutions, on cultive un sentiment d’abandon, d’injustice, de révolte, en accumulant mensonges, approximations et déformations diverses. Oh bien sûr il y a des chroniqueurs judiciaire qui font très bien leur travail, mais ils sont engloutis par le flot gigantesque de l’infotainement et des réseaux sociaux.  Le bruit médiatique dominant a enseigné aux citoyens avec l’affaire Kerviel  qu’en France les banques manipulaient la justice pour faire condamner à leur place d’innocents employés. Jérôme Kerviel l’a expliqué au journal de 20 heures sur France 2 à trois reprises et notamment le 17 mai 2014 lors de son arrivée à Vintimille, à l’issue d’une pèlerinage aussi extravagant que médiatisé à Rome. Personne en plateau n’était là pour rappeler la vérité judiciaire. L’affaire Merah à travers l’interview lunaire de l’avocat Eric Dupond-Moretti par Nicolas Demorand a révélé aux auditeurs que les terroristes  pouvaient se payer des ténors du barreau inaccessibles au commun des mortels pour défendre des monstres qui assassinent des petites filles à la sortie de l’école. Des petites filles qui ont une tétine dans la bouche, a pris soin de souligner Demorand.  Durant toute l’interview il a écrasé la raison sous des flots d’émotionnel et de démagogie malodorante. Avec l’affaire Sauvage, les citoyens ont découvert que la justice française se moquait des femmes battues et ne trouvait rien d’autre à faire que de les condamner quand elles osaient se défendre. Je le sais, c’est Muriel Robin qui  l’a expliqué. Et elle, elle le sait encore mieux, elle a joué le rôle pour un film TV qui a été diffusé en prime time dans une soirée spéciale Sauvage sur TF1, c’est vous dire si c’est sérieux comme information. Quel esprit suffisamment éclairé a parlé assez fort pour dénoncer cet odieux mensonge et ce viol caractérisé de nos institutions ? Personne. Pire, François Hollande l’a graciée, sur le conseil de Christiane Taubira qui elle-même s’est assise sur l’avis de ses services, c’est la preuve que la justice avait fait n’importe quoi. L’affaire Tron, c’est le pompon. Avec celle-là, on sait désormais que les politiques ne vont jamais en prison, même quand ils violent leurs employés sans défense. Un maire a tous les droits, y compris de vous tripoter les pieds et de vous fourrer les doigts dans le vagin en prime. C’est comme ça la vie. De mensonges en approximations, médias, politiques, intellectuels, lobbys n’ont de cesse de présenter une vision déformée du monde parce que cela sert leur cause, leur business ou leur carrière. Quand ce n’est pas simplement le produit d’une insoutenable désinvolture. On appelle ça l’ère de la post-vérité. Concrètement cela signifie que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on ne cherche plus à distinguer le vrai du faux.

Miroir ô mon beau miroir

Voilà pour la justice, le reste est à l’avenant. Souvenez-vous de l’inénarrable Yann Moix, bien au chaud dans son rentable fauteuil de chroniqueur chez Ruquier, insultant une policière sous prétexte, selon lui, qu’elle chiait dans son froc en entrant dans certains quartiers.  Il fallait qu’elle intègre la peur dans son métier, la tançait doctement l’intello non sans l’accuser au passage de martyriser les gentils citoyens en multipliant contrôles à la gueule du client et violences.  Elle s’est foutue en l’air. Avec son arme de service. Le chroniqueur, lui, se répand chez ses potes journalistes en regrets de pacotille. Et ses copains écrasent une larme d’émotion devant tant de grandeur d’âme. On ne saurait imaginer cas plus chimiquement pur de la désinvolture des soi-disant élites. On jette les policiers en pâture aux téléspectateurs car la pause parait moralement avantageuse, sans se soucier des conséquences. Hop, discréditée la police,  sujet suivant ! Miroir ô mon beau miroir suis-je toujours le chroniqueur le plus fin, le plus mordant, le mieux en cour du marché ? Puis-je négocier une augmentation ? Aller me vendre ailleurs ? Oh, il arrive bien de temps en temps que certains décident de descendre sur le terrain, d’aller voir le pays, les gens, la vraie vie. Ceux qui le font sincèrement en tirent un enseignement d’une rare qualité, plein d’humanité, de nuances, de craintes mais aussi d’espoirs. Les autres balancent des clichés aussi factices que toxiques, et gagnent beaucoup d’argent. Voyez-les se congratuler entre eux, la larme à l’oeil, pour avoir eu la folle audace de parler aux vraies gens, aux pauvres (songez donc !). Ils en sont tout étourdis. Et se contemplent éblouis racontant leur folle expérience.  En buvant du Château Cheval Blanc. Et en s’inquiétant pour la forme de ce que ceux-là vont devenir, qui ne savent même pas ce qu’est une start up et pensent que blockchain est le nom d’une nouvelle série américaine.

Capture d_écran 2018-12-06 à 13.00.04Ainsi fonctionne la machine à intoxiquer le public. Et quand il en tire les conséquences en rejetant à la fois les élites et les institutions, les mêmes intellos se grattent le cerveau pour comprendre comment les citoyens rebaptisés pour l’occasion les fachos-ploucs, ont pu en arriver là. Encore ces extrémistes de tous bords qui manipulent les bas instincts des bas-de-plafonds. C’est toujours la faute à l’autre. En réalité, c’est en partie parce qu’on les a mal informés que les citoyens sont amenés à mal raisonner ! Il faut rappeler jusqu’à l’épuisement cette merveilleuse citation qu’Hannah Arendt a rapportée de l’observation attentive de l’enfer du 20e siècle : “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” .

Si la catastrophe redoutée survient, si gavés de mensonges frelatés, les gilets jaunes portent un jour au pouvoir un extrémiste ou un fou, c’est eux que les belles âmes accuseront. La paille et la poutre.

(1) Une abondante littérature nous met en garde contre les errements de la Silicon Valley qui impose ses rêves à la planète. Je recommande « La siliconisation du Monde » de Eric Fradin et « Leurre et malheur du transhumanisme » de Olivier Rey.  

25/11/2018

Vous avez dit connecté ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:19

C’est incroyable ce qu’on parle de connexion depuis quelques années. Tout est connecté. La technologie bien sûr, mais aussi grâce à elle les individus. Et dans le monde entier. C’est fou cette connexion. Un smartphone, un seul, et on tient dans sa main sa famille, ses amis, son univers professionnel,  ses secrets avouables ou non, sa banque, sa maison, la connaissance sans limite, le monde entier….

Et si cette connexion était l’escroquerie du siècle ?

En y regardant de plus près en effet, on a le sentiment assez vite que tout est déconnecté au contraire. Tenez, prenons la finance qui a toujours beaucoup d’avance sur le reste. Après l’explosion de la bulle internet au début des années 2000, quelques esprits éclairés ont mis en garde : ils venaient de constater avec horreur que la finance s’était déconnectée de l’économie. Au lieu de remplir son objet, à savoir apporter des capitaux pour faire tourner les entreprises, et donc les emplois, voici qu’elle décidait de fonctionner en vase clos, l’argent allait financer l’argent dans une course folle au profit. Quelques années plus tard, c’est la crise des subprimes. On découvre que la finance, déconnectée du réel, découpait en tranche des dettes impossible à rembourser pour en faire de prétendus investissements rentables. Un gosse de 4 ans aurait compris qu’une pomme pourrie ne redevenait pas saine parce qu’elle était coupée en petits morceaux. Aujourd’hui la déconnexion est consommée. Les entreprises font des levées de fonds en crypto-actifs, ces monnaies virtuelles qui ne se rattachent plus à rien de connu.

S’il n’y avait que cela…

Voyez la discipline que l’on nomme aujourd’hui communication et qui a entièrement envahi l’espace public. Tout le monde communique. Les publicitaires, mais c’est normal, ils ont inventé la discipline. Les entreprises, avec leurs techniques managériales et leur vocabulaire délirant. Les politiques aussi. Et puis les individus. On apprend tous à communiquer, on nous fournit les objets pour cela. Nous voici transformés en photographes, vidéastes, écrivains, reporters de nos propres vies. Il faut voir certains couples ou familles au restaurant, chacun le nez plongé dans son smartphone. Puisqu’on vous dit qu’on communique….Et que dire de ces passants dans la rue, qui ne se voient plus, plongés qu’ils sont sur leur smartphone. A communiquer avec ceux qui sont loin, voire avec des inconnus, plutôt qu’avec  les passants parmi lesquels se trouve peut-être un ami perdu de vue depuis 10 ans, un grand amour possible, un vieillard qui a besoin d’aide pour traverser la rue, un mendiant qui pour une toute petite pièce vous offrira en échange la fleur inestimable d’un sourire. Est-on si sûr d’être connectés quand on ne parle plus à ses proches à table, quand on ne regarde plus le passant dans la rue, quand on ignore le nécessiteux ? On est au contraire déconnecté totalement. Le coup de génie des fabricants de tous ces objets connectés réside moins dans le tour de force  technologique -réel- que dans l’illusion qu’ils vous connectent quand en réalité leur profit réside dans votre déconnexion.

Au fond nous le savons que cette communication est frelatée. Comme la finance, elle se nourrit d’elle-même. L’autre a disparu en tant qu’interlocuteur dans un échange. Il est devenu le spectateur obligé d’un spectacle qui est tout sauf de la communication. Une mise en scène d’un message qui n’a pas pour objet d’échanger avec quelqu’un, mais de renforcer la posture de l’émetteur face à un public d’anonymes dont seul compte le nombre. C’est une communication folle, inconsistante et fugace, stérile, totalement déconnectée.

Et voyez le politique. Avant il réfléchissait à la manière d’exprimer une action réalisée ou à réaliser et organisait avec plus ou moins de talent un discours pour l’énoncer. Désormais il discourt et ne fait plus que cela.  La communication est elle-même devenue l’alpha et l’omega de l’action politique. Il suffit de dire pour agir, le réel est devenu accessoire et comme facultatif. Tenez donc, il est devenu si dénué d’intérêt que nous sommes entrés dans le temps de la post-vérité. Pour la première fois dans l’histoire humaine, le discours ne se soucie plus de vérité, il y a le vrai, le faux et le reste. Et tout est sur le même plan.

Du coup, la déconnexion entre les « élites » et le peuple que l’on pointe à l’occasion du mouvement des gilets jaunes relève de la même logique. Les élites en ont assez des boulets de la classe populaire. Ces petites gens avec leur modeste salaire, leur petite baraque en province, leurs pauvres ambitions et leur culture limitée. Ces zozos qui manifestent à cause du prix de l’essence. Ces Madames Michu qui se sont laissé faire trois gosses, plaquer par leur mari, avec leur pauvre job de caissière et leur HLM en périphérie. Ils sont déconnectés ceux-là. Déconnectés de la mondialisation, de l’avenir, des start up, de la Silicon Valley, des nouveaux lieux de pouvoir et d’argent. Parfois même, ils n’ont pas accès à Internet ! Ah les losers. Eh oui, Messieurs les énarques, intellos germano-pratins, journalistes en cour, grands patrons, et autres privilégiés. Vous avez raison, malheur aux vaincus. Quand on n’est pas au minimum millionaire, c’est qu’on est un raté, un profiteur du système, un boulet qui empêche la France d’avancer. Mais entre nous, qui construit les voitures, bateaux, avions, trains dans lesquelles vous posez vos cul caleçonnés de soie ? Qui fabrique les produits que vous achetez, depuis l’indispensable shampoing pour préserver votre fibre capillaire d’exception jusqu’au très inutile produit miracle anti-ride ? Qui construit les maisons qui abritent vos précieuses personnes, les routes et les ponts sur lesquelles roulent vos très polluants mais rutilants SUV ? Qui nettoie tout cela ? Qui vous nourrit (et crève du glyphosate que vous vendez au plus grand nombre tout en nourrissant votre descendance dorée de bio) ? Qui cueille les grappes de raisin de vos précieux millésimes ? Qui pèche vos poissons hors de prix ? Qui les cuisine ? Qui fabrique votre huile d’olive bourrée d’omega 3 ? Qui imprime les livres dans lesquels justement vous avez lu que vous deviez acheter cette huile-là ? Qui veille sur votre sécurité ? Qui viendra éteindre l’incendie dans vos maisons ? Qui soignera votre fracture, vous savez, celle que vous vous êtes faite sur la piste noire à Megève, parce qu’un abruti dans votre genre mais plus jeune, en monoski, vous est rentré dedans ? Qui enregistrera votre dossier d’action en responsabilité au tribunal ? Mais le peuple dont vous vous êtes déconnecté justement ! Parce que lui, il reste connecté. Au réel, à la vie, à des valeurs qui sont au moins aussi légitimes que les vôtres.  Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes comme vos smartphones. Connectés au virtuel, au rien, au vide. Mais totalement déconnectés de la vie. Les connectés, les vrais, ce sont les gilets jaunes. Les élites, quand elles se mettent à mépriser ceux qu’elles prétendent conduire et éclairer, ne sont plus rien d’autre que des baudruches qu’un coup d’épingle éclate.

25/10/2018

Science sans conscience….

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:55

….n’est que ruine de l’âme, prévenait Rabelais. Mais qui s’en souvient encore ? Certainement pas les scientifiques qui se penchent actuellement sur les fabuleuses promesses de la voiture autonome. Ils ont d’abord lancé une étude pour savoir, nous explique L’Express  :  « Quelle décision les algorithmes – ou plutôt ceux qui les programment – doivent-ils prendre si, par malheur, la voiture subit une panne de frein à quelques mètres d’un passage piéton ? Faut-il sacrifier les passagers en visant un mur ou continuer tout droit et percuter les piétons ? ». Réponse des internautes à l’époque :  nous voulons le moins de morts possible. Ouf ! Notons au passage que nos scientifiques ont intégré que ces voitures allaient tuer, et diffusent tranquillement cette idée, ce qui est proprement sidérant.

Mais leur enthousiasme pour le progrès les a encouragés à  aller plus loin encore. « Nous nous sommes alors demandé si ces résultats seraient similaires si nous décrivions de manière plus détaillées les piétons et les conducteurs », explique à L’Express Jean-François Bonnefon, directeur de recherche au CNRS à l’école d’économie de Toulouse, chercheur invité au MIT et coauteur de l’étude ». Soyons modernes. Voici nos aimables scientifiques lançant une sorte d’enquête/sondage sur une plateforme dénommée « Moral Machine » – Ah, le bel oxymore ! – concernant le point de savoir ce que les internautes préféraient qu’on écrase au nom du progrès :  des enfants, des personnes âgées, des voleurs, des médecins, des personnes en surpoids, des sans-abris, des contrevenants au code de la route etc ?  « En dix-huit mois », note l’Express, « ils ont récolté 40 millions de décisions de millions d’internautes venant de 233 pays ou territoires à travers le monde ». Réponses qu’ils ont analysées et dont les résultats ont été publiés dans la prestigieuse revue Nature, c’est vous dire si c’est sérieux.

Tuons les gros, les vieux et les moches

Mais alors, me direz-vous ? Eh bien voilà. On y apprend que les internautes préfèrent les humains aux animaux (comme c’est réconfortant) et parmi les humains, les bébés, les enfants, les femmes enceintes, les personnes athlétiques et les riches. A l’inverse, les grands perdants sont les pauvres, les gros, les vieux et ceux qui ne respectent pas les clous en traversant. Quand j’étais gosse, je regardais des films catastrophe dans lesquels j’ai appris qu’on sauvait toujours en priorité les femmes et les enfants. En grandissant, j’ai compris que c’était un réflexe vital pour la préservation de l’espèce humaine. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour on me proposerait sans ciller de choisir entre le gros et le mince, le pauvre et le riche, le vieux et le jeune, comme si le prix de la vie était indexé sur les valeurs d’un canard féminin ou d’un chef de pub. Il me semblait à moi justement que le seul choix moralement admissible était celui communément admis : la survie de l’espèce humaine à travers la préservation prioritaire des femmes et des enfants. Cette étude est aberrante à tous les niveaux. D’abord elle pose comme admissible et fondée une question parfaitement absurde. La probabilité qu’un individu se retrouve confronté à un choix de cette nature est de l’ordre de l’infinitésimal. Celle que ce même individu dispose du temps et des informations nécessaires, à l’instant où survient un accident de la circulation, pour opérer un choix à l’aune de ces critères est quasi-inexistante. Ensuite, elle présuppose que la valeur d’une vie peut être variable. Et que cette variabilité est indexée sur des critères physiques ou de fortune. En réalité, cette étude est scientifiquement stupide en plus d’être dégueulasse par ses préjugés et son niveau sidérant d’amoralisme sous ses faux airs d’étude morale.

L’eugénisme décomplexé

Mais ce ne serait rien si elle n’était l’atroce prémonition du monde qui vient.   « Même si en tant que chercheur j’essaye de m’abstenir de porter un jugement sur les résultats, évidemment, le biais contre les sans-abris ou les personnes en surpoids est inacceptable », résume le scientifique du CNRS ». Tartuffe ! Tu demandes aux gens s’ils préfèrent sauver le gros moche ou le mince avenant et ensuite tu t’indignes qu’ils répondent : le mince avenant… Mais l’article se veut rassurant. « Les données de l’étude, intégralement publiées sur Internet, sont principalement destinées aux gouvernements qui envisagent de légiférer sur les voitures autonomes ou les industriels travaillant sur la programmation de ces voitures. « Notre espoir est que les législateurs connaissent les préférences de leurs populations sans forcément les suivre, mais pour anticiper leurs réactions et être pédagogues après coup », espère Bonnefon ».  Sans forcément les suivre….

Allons, à d’autres ! Cette simple étude montre que les scientifiques à la pointe des évolutions ont déjà intégré les choix eugénistes que l’avenir tel qu’ils le conçoivent est censé nous imposer et qu’ils soumettent non sans une forme de terrifiante ingénuité à notre appréciation. Ils nous montrent surtout avec une indécence qui frise l’obscénité qu’ils sont  déjà prêts, quoiqu’ils en disent, à cautionner la programmation de machines pour sauver les jeunes, beaux et riches humains en sacrifiant  les vieux, les moches et les pauvres. Voilà à quoi vont ressembler demain les normes de la vie en collectivité. Voilà comment on va programmer les fameuses intelligences artificielles à qui nous avons déjà décidé de confier le soin de prendre les décisions à notre place. Mais le pire, c’est peut-être de découvrir que cette vision hallucinante de l’homme et de la valeur de la vie trouve déjà un terreau à ce point fertilisé que l’article qui rend compte de ces travaux s’en offusque à peine. La perspective d’un tel mépris de la vie humaine dans un proche avenir n’a qu’un seul mérite, mais au fond, il est de taille. Nous réconforter sur la question du réchauffement climatique. Car si l’humanité devient cela, le mieux est encore qu’elle disparaisse.

08/05/2018

Est-ce ainsi que les hommes jugent ?

Filed under: Justice,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:52

C’était il y a deux ans, peut-être un peu plus. Je m’apprêtais à écrire pour la 20è année consécutive que la justice n’avait pas d’argent, à la sortie de l’une de ces audiences de rentrée solennelle où j’entendais les mêmes angoisses puisant dans le vocabulaire les mêmes mots pour dénoncer depuis deux décennies la même pénurie inquiétante de moyens, la même souffrance morale, le même découragement. Pourquoi en ai-je eu assez ce jour-là plus qu’un autre ? Avec le recul, je m’en veux d’avoir mis autant de temps à m’indigner. Vingt ans….Cela me rappelle la fameuse scène dans I comme Icare où le scientifique rétorque au procureur (Yves Montand) qui s’étonne du temps qu’a mis un cobaye à se révolter contre les tortures qu’on le forcçait à infliger à un inconnu, que le magistrat lui-même avait réagi très tard….

Toujours est-il que ce jour-là j’ai songé qu’il n’était plus supportable de répéter les mêmes constats. Qu’un problème de cette ampleur, touchant une fonction si importante qui durait depuis plus de 20 ans, ça n’était pas normal. Soit ceux qui le dénonçaient étaient fous, ce qui vu leur nombre, leur qualité et leur diversité était peu probable, soit il se produisait quelque chose d’anormal. Alors j’ai posé le crayon et j’ai décidé de tenter de comprendre comment il était possible que dans un pays comme la France la justice soit sinistrée. J’ai rencontré des avocats et des magistrats dans toute la France, recensé au jour le jour les juridictions qui allaient mal (oui, presque chaque jour une juridiction quelque part appelle au secours), j’ai épluché les  projets de loi de finances, les rapports de la cour des comptes, j’ai parlé à des justiciables sinistrés, interrogé d’anciens ministres de la justice, des collaborateurs de la chancellerie, des inspecteurs des finances….Ce livre est la synthèse de ce que j’ai trouvé. Certaines choses m’ont effarée, par exemple quand j’ai découvert grâce aux travaux d’un enseignant remarquable à la fois historien et économiste, Jean-Charles Asselain, que le budget de la justice était sous-dimensionné depuis 200 ans. Il le sait, il les a analysés un par un, son travail est fascinant. D’autres m’ont amenée au bord de la nausée, comme le rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté sur la prison de Fresnes. On y lit que l’urine des rats coule des faux plafonds… La détresse des professionnels, dont certains ne trouvent d’autre échappatoire que le suicide, m’a tiré des larmes.

Mais surtout, surtout, j’ai découvert avec inquiétude les ravages occasionnés par la tyrannie gestionnaire dans l’institution judiciaire. Non pas qu’il faudrait défendre une vision idyllique de la justice déconnectée de toute considération budgétaire, flottant en apesanteur au-dessus des contraintes matérielles en raison de la noblesse de sa mission, étrangère aux vulgaires préoccupations de coût et de gestion. Mais comme l’écrivait Pascal, il y a un milieu entre rien et tout. Et ce milieu c’est l’homme. Or justement, le terrible constat auquel amène ce livre, c’est que la justice est au bord du vide. Soit on accepte de lui donner enfin les moyens dont elle a besoin et on les accompagne de réformes d’organisation, mais guidées par le principe d’humanité et non par des obsessions névrotiques de gestion, soit la justice va déraper dans un enfer orwellien. Et ça se joue maintenant. Peut-être que nous le sentons tous à notre manière d’ailleurs. Jamais un ministre ne s’était emparé de la question des moyens comme l’a fait Jean-Jacques Urvoas pour y consacrer toute son énergie durant l’intégralité de son mandat. Jamais un parlementaire comme le président de la commission des lois du Sénat Philippe Bas n’avait décidé spontanément d’enquêter sur le sujet, de produire un rapport exhaustif sur l’état de la justice en France et même de rédiger les proposition de réformes pour augmenter les chances de changer les choses. Jamais on n’avait vu une telle mobilisation des avocats, des magistrats, des greffiers et fonctionnaires de greffe sur une période aussi longue et avec une telle intensité qu’à l’occasion de la réforme de la justice initiée par le gouvernement. Jamais non plus un gouvernement n’avait promis une telle augmentation du budget. Mais pour quoi faire ? Là est la question. Ce livre est une goutte d’eau dans un océan de mobilisation. La puissance même de ce mouvement nous dit quelque chose d’essentiel sur l’importance de ce qui se joue en ce moment….La déjudiciarisation, la dématérialisation, le recours à l’IA et pourquoi pas à la visioconférence, tout ceci n’est ni bon ni mauvais en soi. A condition que ce qui en guide l’utilisation soit l’homme et non la gestion.

Note : il sort le 15 mai en librairie,  mais peut être  commandé  dès maintenant auprès de l’éditeur ou de vos sites préférés. 

21/11/2017

Mais de quel droit, Monsieur Enthoven ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:38

Un million d’auditeurs ont entendu le philosophe Raphaël Enthoven affirmer ce matin sur Europe 1  que les catholiques avaient modifié la célèbre prière du Notre Père par pure islamophobie. Il est exact qu’à compter du 3 décembre prochain, la phrase « Et ne nous soumet pas à la tentation » du Notre Père sera remplacée par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Tout le reste n’est qu’élucubrations. Mais observons la chronique de plus près :

  • R. Enthoven : « C’est un événement considérable à côté duquel une révision de la Constitution relève de l’anecdote !  C’est au sacré qu’on touche ici !  C’est l’éternel en VF qu’on retraduit !  C’est à la parole du Christ que l’on s’en prend puisque le Notre Père est transmis par Jésus en personne qui l’enseigne aux apôtres.
  • P. Cohen : Est-ce que cet événement considérable…. en quoi ça modifie le sens du texte ?
  • R. Enthoven  : ça modifie rien du tout, en fait.  Ou pas grand chose. L’argument est qu’en substituant « ne nous laisse pas entrer en tentation » à l’ancien « ne nous soumet pas à la tentation », on remplace une action, l’action de soumettre, par un laisser-faire, plus conforme nous dit-on à la valeur permissive du verbe araméen. Bon. A quoi on peut ajouter  effectivement que de cette façon dieu n’est plus présenté comme un tentateur mais comme le portier du vice (sic) qui peut laisser entrer ou non l’homme dont la chair est faible. Sauf que, pardon !  Le texte biblique dit exactement le contraire. Dans la première épitre aux Corinthiens, Paul attribue clairement à Dieu la responsabilité de la tentation afin de nous donner, dit-il,  les moyens d’en sortir et la force de la supporter. Et les évangiles rappellent que Jésus lui-même a connu la tentation. Alors qu’on dise « ne nous soumets pas à la tentation » ou « ne nous laisse pas entrer en tentation », dieu reste tentateur,  on dit la même chose.
  • P. Cohen : Dans ces conditions, si ça ne change rien, pourquoi avoir changé le texte….
  • R. Enthoven. : ….au risque de modifier les habitudes de millions de fidèles ? A mon avis Patrick pour une raison ou le ciel n’entre guère. Vous avez remarqué la ligne qu’on a changé : « ne nous SOUMET pas à la tentation ». Le problème ce n’est pas la tentation. Le problème c’est qu’on a supprimé le verbe soumettre, on a ôté du texte l’idée de soumission. Or longtemps avant que Houellebecq en fasse un roman, la première chose qu’on sait de l’islam, le seul truc que croient savoir les gens qui n’y connaissent absolument rien c’est que Islam, dit-on, signifie : soumission. La suppression inutile du verbe « soumettre » est juste, à mon sens, une façon pour l’Eglise de se prémunir contre tout suspicion de gémellité entre les deux cultes. Et les paranoïaques de l’islamophobie qui passent leur temps à la traquer chez les républicains exemplaires feraient bien de tendre l’oreille pour une fois dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là, sournoisement, contre l’Islam, crève les tympans quand on tend l’oreille. A compter du 3 décembre prochain, tous les fidèles francophones qui diront le Notre Père annoneront quotidiennement à mots couverts : « chez nous dieu ne soumet pas. Nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit ».
  • Le fin mot de l’info Raphaël ?
  • Une prière mérite mieux qu’un message subliminal ».

Si l’on décompose le « raisonnement » cela donne :  les deux formules sont équivalentes, ne diffère que le verbe « soumettre ». Or le verbe « soumettre » renvoie nécessairement et uniquement à l’Islam (Au terme de quelle démonstration ?). Donc si les catholiques suppriment « soumettre », c’est qu’ils le font à cause de l’Islam (Au terme de quelle démonstration ?). Et s’ils le font à cause de l’Islam c’est pour s’en démarquer (Au terme de quelle démonstration ?). Et s’ils s’en démarquent, ce ne peut être que par islamophobie (Au terme de quelle démonstration ?).

En réalité, et contrairement à ce qu’affirme le « philosophe », les deux formules de cette prière sont si peu équivalentes que les débats ayant abouti à cette nouvelle traduction remontent aux années 60. C’est ici. L’utilisation du verbe « soumettre » ne renvoie pas à l’Islam, mais au rapport que les catholiques entretiennent avec leurs propres écritures. De fait, l’intervention de ce « philosophe » relève de l’erreur de débutant : affirmer sans la démontrer l’existence d’une corrélation entre deux événements, ici la modification d’une prière catholique et l’Islam. Fort de cette corrélation non démontrée, en déduire l’existence d’un lien de causalité – affirmée mais non démontré – entre les deux mêmes événements, selon le processus suivant : puisque les catholiques modifient le Notre Père en même temps que le philosophe présuppose sans le démontrer que l’Islam est un problème,  c’est donc qu’ils modifient le Notre Père à cause de l’Islam. C’est aussi absurde que d’affirmer : on vend beaucoup de cartables en automne, les feuilles des arbres tombent en automne, donc les cartables ont été créés pour ramasser les feuilles d’arbres en automne. Et notre philosophe conclut cette série d’excentricités logiques par un splendide procès d’intention : l’Eglise est islamophobe.

On est ici à l’exact opposé de la philosophie. On n’éclaire pas, on obscurcit. On ne raisonne pas, on affirme au mépris des règles élémentaires de la logique. D’un point de vue journalistique puisque nous sommes dans une émission d’information, on n’informe pas, on désinforme en prétendant résoudre en moins de deux minutes à la radio des décennies de débat sur la traduction et le sens des mots. On accuse sans preuve. On jette de l’huile sur le feu. Accessoirement, on moque, on ironise, on tourne en dérision. Prétendre informer, éclairer, aide à penser est une responsabilité immense qu’on ne devrait exercer qu’en tremblant. Et en multipliant précautions de langage et nuances. En fait de quoi ce « philosophe » affirme sur un sujet hautement sensible et avec une désinvolture affolante qu’une religion agit dans le but de se distinguer d’une autre. En plus de dix ans d’observation quotidienne des médias, je n’ai jamais vu d’exemple aussi chimiquement pur de pollution médiatique. Ni d’aussi inexcusable.

 

Note 23/11 à 8h57 : Raphaël Enthoven retrouve sa conscience de philosophe et consacre toute une chronique à s’excuser d’avoir livré une opinion non démontrable au lieu d’éclairer le débat. C’est tout à son honneur et c’est à écouter ici 

 

 

08/07/2017

Au secours, le débat se meurt !

Filed under: Mon amie la com',questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:54

Muray prédisait il y a quelques temps déjà qu’un jour viendrait où tout le monde penserait la même chose de sorte qu’on ne s’engueulerait plus qu’entre nuances. Ce jour là pourrait arriver plus vite que prévu, tant certains mettent d’énergie à faire disparaître toute possibilité de contradiction à l’intérieur du débat public.

Prenons comme point de départ parfaitement arbitraire tant les symptômes sont nombreux, la création par le Monde du Décodex. Lutter contre les « fake news » est évidemment un objectif aussi important que légitime. Mais comment a-t-on pu considérer un instant de raison que l’un des quotidiens les plus puissants de France (et le groupe de presse qui va avec) pouvait se permettre seul de distribuer des bons et des mauvais points à ses concurrents et à l’ensemble des autres médias ? Une telle attitude dans n’importe quel autre domaine industriel serait qualifiée de dénigrement et ses auteurs envoyés s’expliquer en correctionnelle (oui, c’est pénal de dire du mal d’un concurrent). Au-delà de l’argument économico-juridique, comment supporter l’idée que cet organe incarnant une vision du monde dominante – sans connotation péjorative – puisse décider qui informe correctement et qui doit être mis au ban de la société de l’information ? C’est proprement hallucinant. On m’objectera que certains médias sur Internet délivrent des nouvelles évidemment fausses. Parce que le Monde n’a jamais donné de fausse information ? Allons donc…Mais comme évidemment cela vient du dominant, les minoritaires qui protestent sont renvoyés à leur triste statut de minoritaires qui protestent. Ainsi va la loi du plus fort (1) (2) (3).

Des médias à la politique, il n’y a pas l’épaisseur d’une nappe de luxe dans un restaurant étoilé Michelin. Et précisément, on y constate le même phénomène d’éradication programmée de toute contradiction. Nous venons de voir émerger sans presque frissonner un parti tellement dominant qu’il absorbe ce qu’il n’a pas déjà écrasé, ne laissant de l’ancien affrontement entre une majorité et une opposition de poids politiques comparables qu’un mastodonte dont la puissance ne pourra être discutée – avec le succès qu’on imagine – que par quelques extrémistes et les restes moribonds des anciens grands partis. Tous les jeunes députés qui constituent cette nouvelle force politique sont eux-mêmes, en raison de leur caractère novice, aussi susceptibles de contrarier leur chef qu’une bande de témoins de Jéhovah de se rebeller contre leur gourou. D’ailleurs, on leur demande d’applaudir à l’assemblée, ils applaudissent. Lors des travaux en commission ils se taisent, quant aux amendements de l’opposition, ils filent naturellement à la poubelle….Autrement dit, exit le contradictoire digne de ce nom de la part des autres partis et exit également la capacité du parti lui-même à discuter les orientations du chef suprême.

Mais il faut croire qu’une majorité jeune et malléable ne suffisait encore pas à garantir l’exclusion de toute contradiction possible puisque le président de la République a décidé aussi de tenir la presse d’une main de fer et même de l’envoyer devant les tribunaux. Evidemment, nul ne peut lui reprocher de rompre avec la fâcheuse habitude de son prédécesseur de se répandre dans les médias. De même quand il explique que sa pensée est trop complexe pour des médias que les citoyens ont pris la peine de détester, les français j’en suis sûre applaudissent secrètement. Emmanuel Macron n’est pas le premier à décider de se passer des médias pour parler directement au peuple. J’aurais tendance à penser que c’est Nicolas Sarkozy qui a initié vraiment cette habitude. Mais ce-dernier s’était rendu si vite irritant qu’il était moqué et contredit systématiquement. Macron est beaucoup plus subtil, il n’en sera donc que plus dangereux, s’il confirme son apparente intention de développer un pouvoir personnel débarrassé de toute forme de contradiction sérieuse. C’est ainsi que le plus tranquillement du monde, son parti a annoncé la volonté de créer un média. Attention, nous parlons bien d’un média. On objectera que ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un parti politique communique et que c’est même sa vocation. Communiquer oui, devenir un média pour porter la bonne parole gouvernementale dans tous les coins les plus reculés de France en tenant les journalistes et donc les éventuelles critiques à l’écart, c’est une toute autre affaire. Il y a une confusion des genres qui doit être combattue par principe.

Tout ceci pourrait être tempéré par la puissance des réseaux sociaux. Hélas, il n’est pas possible d’y développer la moindre contradiction. Car ce lieu utilisé à l’origine pour échanger des informations est devenu un lieu de marketing et de militantisme. Chacun vient y vendre sa vérité et s’assurer que toute forme de contradiction ne peut prospérer, en utilisant des procédés tels que le dénigrement, l’insulte, et la répétition obsessionnelle de mantras qui finissent par étouffer toute possibilité d’en discuter la légitimité.

La contradiction est en train de disparaitre du débat public, il est urgent de la classer «espèce protégée » et de tout faire pour la défendre et s’employer à la réintroduire partout où elle a disparu.

(1) Un exercice intéressant consiste à chercher les observations sur les médias, on y découvre que Libération est à gauche, Mediapart indépendant et que Valeurs actuelles, à droite, a subi une condamnation (c’est le seul média en France jamais condamné comme chacun sait) et que ses informations doivent être vérifiées.

(2) Voir les critiques de Daniel Schneidermann, depuis, le site a évolué mais la démarche demeure sujette à caution.

(3) Et pour une critique très nourrie, voir les billets de Olivier Berruyer, en conflit ouvert avec les décodeurs du Monde.

21/02/2017

Le caca sort du cucul

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:23

unknown-1On ne saluera jamais assez le mal que se donnent les médias pour informer les foules. Tenez par exemple, on pouvait lire hier (et sans doute encore aujourd’hui) un excellent article de Slate sur une affaire de la plus haute importance. Les scientifiques ont découvert un moyen astucieux de connaitre les animaux les plus sauvages : ils traquent leurs excréments. Et oui, certaines bêtes ont beau être passées reines dans l’art d’échapper à la curiosité des hommes, elles laissent sur leur passage une trace, peu flatteuse mais hautement instructive. Tout  à la joie de livrer cette précieuse information à ses lecteurs, le journaliste de Slate a du songer tout à coup que « Les scientifiques traquent la fèces des animaux » était abscons et que « La science découvre le bronze » ne convenait pas non plus. Non, pour attirer le lecteur et plus encore le clic, il fallait être habile. Il opta donc pour « Le caca, la clef vers une meilleure connaissance des animaux insaisissables ? ». Le caca….Evidemment tout lecteur de plus de 8 ans se trouve immédiatement interpellé par ce mot régressif. Cé Ki ka fait caca ? Et clic donc pour répondre à cet irrésistible questionnement. D’ailleurs, en faisant une recherche pour retrouver ce précieux document lu via twitter, j’ai constaté que le sujet passionnait Slate. capture-decran-2017-02-21-a-08-54-57

On objectera que ça n’élève pas forcément le niveau du discours public. En effet, mais les journalistes ont bien raison d’adapter leur discours. Les études sont formelles : notre QI baisse. Moins 4 points en dix ans. Non ce n’est pas la faute de la télévision ni des médias mais de notre environnement. Les pesticides c’est décidément mauvais pour tout, même l’intelligence. Mais il y a une autre nouvelle, plus mauvaise encore. Les chinois sont en tête à plus de 100, nous à 98. Ne pensez pas : c’est cool, on n’est pas loin. Cela nous mène au 9e rang, tout près de la queue du peloton. Les italiens nous devancent, mais on pouvait s’en douter à voir comme ils savent embellir tout ce qu’ils touchent. Même les perfides anglais sont plus malins que nous ce qui ne lasse d’étonner au vu de leur affligeante gastronomie.  En clair, le français lumière du monde, inventeur de l’époisses, des droits de l’homme, de la bonne littérature, des espadrilles et du code du travail, le français donc, chant d’espérance à l’aube d’une ère sans cesse nouvelle a le cerveau plus près du fumier dans lequel il patauge que du ciel vers lequel il lance son cri de gallinacé matinal.

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Voilà pourquoi les médias, initiés aux grands secrets du monde, se donnent tant de mal pour mettre leur discours à la portée des cerveaux débiles de leurs lecteurs. Ne leur reprochez donc plus de vous abrutir, ils font ce qu’ils peuvent au contraire pour maintenir péniblement un semblant d’information et de divertissement dans un monde rempli d’imbéciles.  Il est temps également de demander pardon aux politiques de les avoir accusés de nous égarer alors qu’ils déploient de trésors d’ingéniosité pour convaincre les épais crétins que nous sommes de voter pour eux. L’un nous amuse d’un hologramme. Un autre transforme sa campagne en thriller juridique pour retenir notre attention. Un troisième, inspiré par le génie marketing, nous propose un avenir beau comme un spot de pub dans lequel le Christ descendrait de sa croix sous les ovations de son public pour s’en aller régner sur le France.  Mais me direz-vous, pourquoi le titre de ce billet ? J’informe mon bon ami, j’informe, tant que mon QI et celui de mon aimable public est encore à même de former des phrases et de les lire. Un jour viendra où ce titre je ne le comprendrai plus et vous non plus.

Note en forme de cadeau :  je signale que ce billet a été pour moi l’occasion de découvrir que cucul est un doublement hypocoristique, ce qui est une autre manière de dire affectueux. C’est ici. 

16/02/2017

Twitter, ce petit musée des horreurs de l’information

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:17

images-2C’est un fait, Twitter est devenu irrespirable. En témoignent ceux qui régulièrement annoncent la fermeture de leur compte…pour revenir un peu plus tard, comme on revient à la cigarette, avec un plaisir mêlé de défaite et de dégout. S’il n’était pas addictif, je gage que l’outil aurait d’ailleurs disparu. Seulement voilà, on s’habitue à cet appendice artificiel du monde et de son ego, à ce pandémonium de plus en plus bruyant et agressif d’où émerge parfois – mais désormais si rarement – un bon mot, un éclat de rire, une information inédite, un lien vaguement intéressant.

Hélas, il faut se rendre à l’évidence, Twitter que l’on utilisait à sa création pour échanger le meilleur est devenu le lieu de concentration du pire. Une sorte de musée des horreurs de l’information. Un bouillon de culture infâme où l’on trouve tous les virus de la pensée : la mauvaise foi, le mépris, l’arrogance, la haine, la bêtise, la paresse, l’ignorance, la dénonciation….Fini les tweets émerveillés signalant un article de plus de 10 lignes qui traite une information inédite ou nourrit une réflexion de fond. Terminé le temps des blagues potaches, des conversations à plusieurs sur un sujet d’actualité, du partage de liens pour approfondir cette question dans un climat de curiosité pacifique.

Est-ce l’expression d’un malaise de société ou une simple pathologie twitteresque, toujours est-il que le militantisme a remplacé la recherche, le slogan tient lieu de réflexion, l’invective de discussion. Aussi et surtout, chacun ayant compris que l’ironie et la méchanceté avaient plus de chances de recueillir des applaudissements – et donc les précieux abonnés qui flattent l’ego – que toute autre chose,  on n’y signale plus que les sottises, les petites phrases, les événements considérés comme scandaleux. Tout le monde y dénonce la sottise de tout le monde, s’indigne, hurle, ironise, tourne en ridicule. Ceci ne va évidemment pas dans le sens du dialogue et de l’ouverture d’esprit. C’est alors un cercle vicieux qui s’enclenche, la pensée synthétisée en 140 signes trouve toujours dans cette foule d’esprits excités, soupçonneux et malveillants un inconnu et même un habitué pour s’offenser de l’idée exprimée, en dénoncer l’imbécillité présumée, les sombres intentions cachées. On voit y apparaître de drôles de nouveaux crimes, par exemple celui d’incitation à la modération. Cela consiste au beau milieu d’un lynchage à lancer un appel au calme. Comment ? On ne s’indigne pas, mais c’est donc qu’on cautionne et si l’on cautionne on est l’ennemi ! Haro, crie la meute, changeant soudain de proie…

Il fallait s’y attendre. Twitter découvre à ses dépens pourquoi les médias ne parlent jamais que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Parce que c’est précisément cela qui intéresse le public. Preuve en est que lorsque le public devient lui-même acteur du système médiatique, il nourrit ce-dernier du pire. Et l’élève dépasse le maître…Car les concepteurs de l’oiseau bleu ont ajouté un ingrédient qui contribue largement à ce dévoiement : l’ego. Sur Twitter, rapporter une information sur une sale petite phrase, un scandale, une horreur quelconque ne rapporte pas d’argent, mais quelque chose d’un attrait comparable : des abonnés, des applaudissements, des mentions de l’existence du twittos auprès d’un auditoire plus ou moins large.  C’est ainsi que l’oiseau bleu au physique joufflu qui gazouillait joliment sur sa branche s’est transformé en sinistre charognard….

24/01/2017

Polanski : Les médias en proie à de nouvelles pressions

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03

220px-roman_polanski_cannes_2013Souvenons-nous. C’était il y a quelques années. L’apparition du web 2.0 bousculait en profondeur le journalisme. Les sites de presse découvraient les commentaires en ligne. Les journalistes créaient des blogs, invitaient le public à visiter les coulisses de leur métier, commençaient à dire « je »; un peu plus tard ils se sont mis à développer  le personal branding sur les réseaux sociaux.  Une évolution passionnante venait de s’amorcer. Alors que les journalistes jusque là étaient proches des puissants dont ils parlaient dans leurs articles et loin de leurs lecteurs, voici que soudain un lien se tissait enfin entre les médias et les citoyens pour lesquels ils travaillent. Il y avait toutefois un risque qui sautait aux yeux : le danger d’une nouvelle allégeance. A la pression d’en haut (j’entends par là des sources d’information : politiques, monde économique, scientifiques….) s’ajoutait une nouvelle pression d’en bas (les récepteurs de l’information). Comment résister à la tentation de séduire un public qu’on ne se contente plus d’imaginer, mais avec lequel on se trouve en prise directe ? Un public qui peut manifester en temps réel son approbation ou son rejet, étant entendu que les deux sont aussi dangereux pour le journaliste. La tentation de plaire en effet est aussi risquée que la peur de déplaire, en termes d’indépendance. Comment résister donc, si plaire ou déplaire touche l’amour-propre en même temps que le portefeuille ? Hélas, cette crainte se révèle fondée. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sur la toile le nombre d’articles racoleurs dont le seul intérêt réside dans le titre incitant à cliquer. Un autre danger plus pernicieux encore se profilait. Celui d’une pression du public sur le contenu d’un article.

Quand une vie, selon certains, se résume à une faute vieille de 40 ans

Il s’est incarné récemment à l’occasion de la nomination de Roman Polanski à la présidence de la cérémonie des César. Dans cet article, le site Arrêt sur Images révèle que plusieurs sites de presse, à commencer par Le Monde, ont modifié leurs titres ou leurs contenus suite aux protestations des féministes sur les réseaux sociaux. Motif ? Il n’était pas suffisamment fait état des accusations  de viol sur mineur portées contre le réalisateur quarante ans plutôt. Voici les documents produits par le site :

La rédaction initiale du Monde :

original-95692

 

 

Puis la version modifiée suite aux protestations :

original-95693

 

 

 

 

 

 

Selon @si d’autres journaux ont modifié leurs titres, passant de « Roman Polanski sera le président de la 42ème cérémonie des César« , à « Polanski président des César 2017 : la polémique enfle » (DNA).

L’autre face de la médaille

Il faut se féliciter de cette interaction public/médias devenue possible grâce à la technologie. En tout cas sur le principe. Après tout, l’intervention du public et, en face, la capacité d’écoute des médias, peuvent mener à corriger des erreurs, nuancer des positions, établir en tout état de cause un dialogue fructueux, forcément plus fructueux qu’un monologue infligé ex-cathedra. Mais il n’est pas de médaille qui ne possède de revers. L’affaire Polanski nous montre qu’il convient de ne pas céder à l’optimisme béat de ceux qui pensent que tout progrès technologique s’accompagne d’un progrès indiscutable et totale de l’humanité. Les faits remontent à quarante ans. Depuis lors, sa victime lui a pardonné et plaide activement en sa faveur. Il ne subsiste au fond qu’un problème juridique qui maintient le dossier en vie envers et contre toutes les règles de prescription et le nécessaire oubli sans lequel il n’est pas de vie en société possible. Sans compter le fait que la vie de cet homme est un tissu d’événements tragiques qui entre forcément en ligne de compte quand il s’agit d’évoquer sa personnalité dans un article. Les journalistes savent tout cela et ont fait un choix de présentation de l’information. Et voici que sous la pression minoritaire – les lobbys sont toujours des minorités actives, souvent des extrémistes – voici que les médias changent leur présentation de l’information en modifiant la proportion accordée aux événements. Accessoirement, c’est encore une affaire judiciaire qui incarne ici une dérive. (Pardon, petit coup de gueule : « Qui sont-ils, ces petits procureurs des tribunaux médiatiques qui instrumentalisent des affaires qui les dépassent pour, au choix, se conférer de la dignité, libérer leurs névroses ou défendre des causes qui souvent méritent mieux que leurs vitupérations ? » Fin du coup de gueule).

L’indépendance, mais laquelle ?

Certes il ne s’agit ici que de la nomination d’un artiste à la tête d’une cérémonie de cinéma, mais comment ne pas redouter que demain un autre groupe de pression ne parvienne aussi facilement à contraindre des journalistes à modifier  le récit d’un événement d’actualité majeur ?

L’indépendance des médias est aujourd’hui uniquement analysée sous l’angle capitalistique. On considère que si les groupes médiatiques français s’émancipaient des mains des grandes fortunes qui les détiennent, un journalisme  enfin libre et objectif pourrait émerger. D’abord c’est caricatural et insultant pour tous les journalistes qui font bien leur métier dans ces groupes de presse dits « à la botte des puissants ». Ensuite, cette critique occulte délibérément les autres risques qui pèsent sur l’indépendance des médias, depuis l’engagement idéologique jusqu’aux liens personnels d’intérêt des uns et des autres, en passant surtout par le manque de moyens qui est sans doute l’une des causes majeures du défaut d’indépendance (et s’aggrave d’heure en heure).   Voici donc que surgit en pleine lumière avec l’affaire Polanski un autre danger : la vulnérabilité du système aux groupes de pressions qui sont capables de mobiliser les réseaux sociaux.

Roman Polanski  a annoncé aujourd’hui par la bouche de son avocat Hervé Témime qu’il renonçait à présider la cérémonie des Cesar.

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