La Plume d'Aliocha

28/09/2017

Mandat de dépôt

Filed under: Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:40

Tribunal correctionnel de Paris 28 septembre, une audience parmi d’autres. Le tribunal lit son jugement à l’encontre de trois prévenus poursuivis pour… je ne vous dirai pas quoi, ce n’est pas le sujet. Les deux premiers ont écopé de prison avec sursis pour l’un, aménageable pour l’autre. Tous comparaissent libres. Le troisième s’avance à la barre. Derrière lui une dizaine de robes noires. Sur le côté, autant de journalistes.

La magistrate égrène sur un ton dur la liste des faits que le jugement retient contre lui. Il y croit encore sans doute, qu’il sortira libre. Astreint à des obligations, dans le viseur de la justice, incertain sur l’aménagement ou pas de sa peine de prison, mais libre. Il le faut. Il doit se dire qu’il ne supportera pas l’autre scénario, celui qu’il ne nomme pas. Ce serait d’autant plus injuste que les autres vont repartir du palais de justice, respirer l’air, sentir la pluie, retrouver ce soir leur chez eux, leurs proches, leur lit toutes ces choses importantes ou dérisoires qui constituent un refuge. Mais il lui trouve le ton vraiment dur à la juge, et puis la liste des reproches s’allonge un peu trop. Son avocat l’a prévenu sans doute. Il a du lui dire : ne paniquez pas si vous entendez le mot prison, la peine peut être prononcée avec sursis, ou être susceptible d’aménagement. Mais il a du lui dire aussi sur un ton plus doux, plus prudent, sur le ton que l’on prend pour annoncer une nouvelle grave : théoriquement, le tribunal peut prononcer un mandat de dépôt, il faut vous y attendre, dans ce cas vous irez en prison à l’issue de l’audience.

La juge poursuit sa lecture, son ton se durcit davantage. C’est comme dans un songe, n’a-t-elle pas dit 3 ans de prison ferme à l’instant ? Une vague brulante envahit son corps, suivie d’un froid glacial. Il chancèle. Tout va si site. Mandat de dépôt. Elle a dit mandat de dépôt. Tout se brouille. Les gendarmes postés au fond de la salle s’avancent, il sont plusieurs, en polo bleu ciel barré du mot gendarmerie, ils sont combien ? Peu importe. L’homme à la barre est en plein désarroi, il est tout seul soudain. Son avocat s’approche, on sent qu’il est sonné. Son choc à lui n’est pas le même que celui de son client, mais il est violent. La robe qu’il porte a perdu face aux uniformes bleus et le plus terrible c’est que ça se voit. L’avocat reste tout près mais il doit céder son terrain, il n’y a plus désormais que l’homme seul entouré de gendarmes. L’air vibre de sa détresse, il tient sa veste à la main et ne sait qu’en faire. En même temps que son cerveau s’est soudain voilé n’apercevant plus que le tunnel noir et glacé de la prison, il est en train de comprendre qu’il vient de perdre jusqu’à l’infime liberté de porter ses affaires et d’en disposer à sa guise. Et le spectateur dans le coin de la salle ressent à la vue de cette homme en détresse une angoisse primale, il vient de toucher presque physiquement la liberté au moment où elle s’échappait du prétoire.

Les gendarmes sont d’un calme absolu. Ils ont saisi la panique de l’homme, ils lui opposent leur savoir-faire d’hommes entraînés aux situations extrêmes. Et c’est avec une assurance presque douce que l’un d’entre eux sort les menottes. Tandis qu’un autre prend la veste, cette veste d’homme libre, celle qu’il ne va plus pouvoir porter. Les bracelets se referment sans bruit sur les poignets tendus. Même pas le cliquetis qu’on entend dans les films. L’homme a les yeux pleins de larmes, son ami au fond de la salle s’est rapproché, « appelle ma mère » lance le condamné. Oui répond l’ami aux yeux pleins de flammes qui secoue la tête dans un mouvement de protestation mêlé de dégout et de rage. Le tribunal s’est déjà retiré. L’avocat, blême, prononce les quelques mots de réconfort qui parviendront ou pas à restaurer un semblant d’équilibre dans une vie qui vient de basculer.  Le public sort par la grande porte, celle par laquelle il est entré, la porte des hommes libres. Le condamné lui est entraîné vers la porte latérale qui mène au dépôt. Celle où l’on s’avance seul, menotté et encadré de gendarmes. Cela n’a duré que quelques secondes. Mais ce sont ces secondes d’une violence inouïe où les mots du juge se changent instantanément en réalité. C’est ce qu’on appelle un mandat de dépôt à l’audience.

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02/09/2017

Contrepoison

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:17

Notre époque, comme toutes les époques, est toxique. L’un des éléments de cette toxicité et non des moindres, réside dans les médias. J’entends « médias » au sens des outils techniques et de ce qu’on en fait. Personne n’est coupable et tout le monde l’est à la fois. Ce blog compris. Et aussi son auteur qui, en tant que journaliste et blogueuse, contribue deux fois à la loghorreite du monde. Fort heureusement, je découvre qu’il existe un contrepoison pur et parfait à la toxicité médiatique : le poète mystique Christian Bobin.

Je n’ai pas toujours aimé Christian Bobin. Je l’ai même détesté pendant plus de 20 ans. Mon premier patron, un avocat, dont j’ai compris avec le temps qu’il avait fait une dépression au moment où nous travaillions ensemble, ne venait jamais au bureau avant 15 heures (dans le meilleur des cas). Et alors il criait – parfois – dans les couloirs « il faut lire Bobin ». Nous savions qu’il passait ses matinées à fabriquer des oeuvres d’art avec des objets de récupération, à écouter le chant du rossignol quand l’un d’entre eux s’égarait dans la cour de son immeuble et, à défaut l’ave maria en boucle. Et nous savions aussi qu’il lisait Bobin. C’est pourquoi, ses collaborateurs dont j’étais détestaient en vrac Gounod, les arts plastiques, les bennes à ordures qui servaient de source de matière première aux oeuvres, et Bobin.

J’ai feuilleté Bobin a librairie durant deux décennies. A chaque fois je reposais le livre, quelqu’il soit. Jusqu’au jour où j’ai vécu une immense douleur. De celle dont on se demande, même longtemps après, comment il se fait qu’elle ne vous ai pas tué instantanément. On ne meurt pas de chagrin, ou beaucoup plus tard et très lentement. Et j’ai ouvert, par habitude, un livre de Bobin, dans une librairie. Ce jour-là, alors que je ne pouvais plus rien lire parce que le moindre mot me déchirait comme une lame, la très pure simplicité de la poésie de Bobin s’est posée sur moi comme l’aile d’un ange.

Depuis, je le lis à période régulière. On ne lit pas Bobin à n’importe quel moment, on ne le lit pas tout le temps. Il faut en avoir besoin, c’est-à-dire y être disponible. En écoutant son interview hier sur Radio Classique, entrecoupée par Chopin, Bach et Arvo Part, mais aussi pas d’atroces publicités, j’ai songé qu’il n’était pas qu’un ange de l’entre deux monde qu’on appelle dans les moments tragiques, mais aussi l’opposé pur et parfait de la logorrhée médiatique. Une respiration, un silence, une fenêtre ouverte. C’est pourquoi je voulais partager cette interview ici. Ecoutez-le. C’est un moment de grâce pure. Chaque mot est important et en même temps léger comme une plume. Chaque réflexion est essentielle. Et en plus c’est rempli de silences.

https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/christian-bobin-force-simple-de-poesie/

29/08/2017

L’erreur Bruno Roger-Petit

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 14:33

La nomination de l’éditorialiste/journaliste Bruno Roger-Petit, révélée ce matin sur RTL et confirmée par un communiqué de l’Elysée, a déclenché une bronca sur Twitter.

 

Les critiques pointent pour l’essentiel le fait que l’intéressé a soutenu durant des mois dans le magazine Challenge le candidat Macron au point de susciter la colère de la rédaction tant le traitement de la campagne présidentielle apparaissait partisan. Pour le grand public, c’est la preuve une nouvelle fois de la collusion entre journalistes et politiques. Mais là où l’affaire est embarrassante c’est qu’il ne s’agit pas d’un simple changement de métier, au demeurant courant, du journalisme vers la communication, mais de ce qui apparait comme le prix du soutien apporté par le journaliste/éditorialiste politique durant la campagne présidentielle. A la soupe ! lit-on ici et là. D’ailleurs, BRP avait déjà été repéré comme le seul « journaliste » invité au fameux dîner à la Rotonde le soir du premier tour. Cette annonce intervient alors que durant les jours précédents on a appris la reconversion de plusieurs politiques en chroniqueurs médias. De quoi alimenter  le « tous copains » et son frère de sang le « tous pourris ». A croire, comme ont pu l’observer certains, que cette nomination est une démarche cynique du Président visant à achever de discréditer les journalistes.

La réaction négative quasiment unanime sur twitter à l’égard de cette nomination suffit à démontrer que c’est une erreur de communication. On objectera que twitter ou n’importe quel autre réseau social ne représente ni la France ni l’opinion. En effet. Pourtant c’est ici le bon baromètre et ce pour deux raisons. La première, spécifique à cet événement, réside dans le fait que l’intéressé est désigné pour porter la parole de l’Elysée auprès des journalistes notamment via le compte twitter. Or, le réseau le rejette déjà, quant à ses confrères qui constituent une bonne part du réseau, ils le démolissent en choeur. La deuxième raison qui fait de Twitter la bonne référence est hélas plus générale. Il faut bien se rendre à l’évidence, les politiques agissent en considération de l’opinion, or l’opinion est une inconnue que ni les sondages ni les réseaux sociaux ne parviennent à exprimer de façon fiable. Mais comme il n’existe aucun autre outil, on continue d’observer les sondages et les réseaux sociaux et d’agir en conséquence. Twitter c’est l’opinion publique parce que politiques et journalistes n’ont pas de meilleure référence et finissent invariablement par s’y référer faute de mieux. A cela s’ajoute le fait qu’on y cultive un entre-soi intense et addictif qui occulte assez vite « le reste du monde »en donnant l’illusion que l’univers se confond avec le réseau social.

Cette nomination est sans doute aussi une erreur politique. BRP est en effet l’auteur d’un violent pamphlet anti-Fillon publié lors de la campagne et de tweets tout aussi violents à l’égard de ceux qui ne pensent pas comme lui. A voir leurs réactions toujours sur Twitter, les intéressés l’ont parfaitement noté.  Voilà qui confère soudain à la victoire d’Emmanuel Macron une allure revancharde et vindicative à l’égard d’une grande partie de ceux qui n’ont pas voté pour lui dont on peine à apercevoir l’intérêt. On a déjà vu des opérations de communication plus réussies, au moins dans un premier temps, que celle-ci !

Nemo, chien de transparence

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 07:19

Connaissez-vous Nemo ? Depuis hier soir une partie de la presse s’enthousiasme pour ce personnage. Il s’agit du chien adopté par le couple présidentiel. Nemo n’est pas un chien de race acheté en élevage mais un labrador croisé avec un griffon que le couple a trouvé à la SPA. C’est Madame qui a débuté les recherches au mois d’août. A l’aide des critères qu’elle avait indiqués, la SPA a proposé un certain « Marin » qui, la vie est farceuse, avait été abandonné à Tulle, fief de François Hollande. La presse nous apprend encore que le président a eu un coup de coeur en le voyant (c’est à cet endroit du récit me semble-t-il qu’il faut laisser place à l’émotion). Il l’a rebaptisé Nemo en référence au roman de Jules Vernes 20 mille lieues sous les mers (toute plaisanterie en lien avec une cote de popularité est fortement décommandée). Plus de détails ici.

Un chien, pas un chat

Avoir un chien à l’Elysée, c’est une tradition. Selon son conseiller en communication, il s’agit pour Macron de s’inscrire dans la lignée de ses prédécesseurs. Un chat aurait constitué une vraie rupture (on ne rit pas). C’est aussi une manière de revenir à une communication un peu plus old school. Pour la présidente de la SPA, adopter une chien abandonné c’est un acte fort. Mais, laissons le conseiller en communication livrer l’ultime finesse de la démarche : « Il vient de se faire pincer par François Hollande, mais par l’achat de ce chien, le président de République fait pareil que son prédécesseur. On peut voir ça comme un petit clin d’œil. Ni plus ni moins », résume Jean-Luc Mano.

La contrainte systémique de la transparence

Il y a un élément prodigieusement irritant dans cette « information »: l’importance accordée à un non-événement relevant de l’ordre de l’intime. Cela m’a rappelé un petit livre d’un philosophe allemand, Byung-Chul Han, intitulé La société de transparence qui vient de sortir aux PUF (août 2017 – 91 pages – 11 euros). Dans ce livre, l’auteur avance l’idée que loin d’être cantonnée à la sphère de la liberté de l’information concernant la corruption, l’exigence de transparence est en réalité « une contrainte systémique qui appréhende tous les processus sociaux et les soumet à une transformation en profondeur ». 

La transparence psychologise tout

Pour le philosophe, cette transparence a notamment pour effet, que chaque sujet est son propre objet publicitaire, ce que quiconque fréquente les réseaux sociaux a déjà fort bien compris. A cela s’ajoute une autre conséquence, la transparence se passionne pour l’intime : « selon l’idéologie de l’intimité, les relations sociales sont d’autant plus réelles, authentiques et crédibles, qu’elles approchent des besoins intérieurs et psychiques des individus ». C’est d’autant plus illusoire que, l’auteur le rappelle au début, Freud a bien mis en lumière le fait que l’homme n’est pas transparence à lui-même. Mais qu’importe. Cette obsession de l’intime qui déborde notamment sur les réseaux sociaux aboutit à privatiser le monde au sens d’en exclure l’intérêt public. Et c’est ainsi qu’en politique : « La tyrannie de l’intimité psychologise et personnalise tout. La politique ne lui échappe pas non plus. Ainsi les hommes politiques ne sont pas mesurés à leurs actes. L’intérêt général se porte plutôt sur la personne, ce qui produit chez eux une obsession de la mise en scène. La perte de la vie publique laisse un vide dans lequel se déversent intimités et fragments de vie privée. La vie publique laisse la place à la publicisation de la personne et devient un espace d’exposition. Elle s’éloigne sans cesse plus de l’espace de l’action commune ». 

Où tout cela nous mène-t-il me direz vous ?  Rejoignant Philippe Muray sans jamais le citer, il décrit un des effets de cette transparence : faire émerger une société positive qui éradique totalement le négatif et donc toute forme de dialectique. Cela engendre une transformation profonde qui se traduit par exemple par les promesses du site de rencontre Meetic d’aimer sans souffrir (relevées par Badiou). Surtout, la transparence a l’intérêt d’induire une accélération qui sert la loi du marché et fabrique au final un nouveau totalitarisme particulièrement sophistiqué dans lequel tout le monde contrôle tout le monde.  En ce sens, il est assez piquant (ou désolant, c’est selon) de constater que les médias défendent avec les meilleurs intentions du monde la transparence comme garantie éthique suprême et promesse d’un monde meilleur, alors que régulièrement depuis Orwell, artistes, penseurs et philosophes, nous mettent en garde contre ce qui ressemble fort à un poison violent.

 

08/07/2017

Au secours, le débat se meurt !

Filed under: Mon amie la com',questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:54

Muray prédisait il y a quelques temps déjà qu’un jour viendrait où tout le monde penserait la même chose de sorte qu’on ne s’engueulerait plus qu’entre nuances. Ce jour là pourrait arriver plus vite que prévu, tant certains mettent d’énergie à faire disparaître toute possibilité de contradiction à l’intérieur du débat public.

Prenons comme point de départ parfaitement arbitraire tant les symptômes sont nombreux, la création par le Monde du Décodex. Lutter contre les « fake news » est évidemment un objectif aussi important que légitime. Mais comment a-t-on pu considérer un instant de raison que l’un des quotidiens les plus puissants de France (et le groupe de presse qui va avec) pouvait se permettre seul de distribuer des bons et des mauvais points à ses concurrents et à l’ensemble des autres médias ? Une telle attitude dans n’importe quel autre domaine industriel serait qualifiée de dénigrement et ses auteurs envoyés s’expliquer en correctionnelle (oui, c’est pénal de dire du mal d’un concurrent). Au-delà de l’argument économico-juridique, comment supporter l’idée que cet organe incarnant une vision du monde dominante – sans connotation péjorative – puisse décider qui informe correctement et qui doit être mis au ban de la société de l’information ? C’est proprement hallucinant. On m’objectera que certains médias sur Internet délivrent des nouvelles évidemment fausses. Parce que le Monde n’a jamais donné de fausse information ? Allons donc…Mais comme évidemment cela vient du dominant, les minoritaires qui protestent sont renvoyés à leur triste statut de minoritaires qui protestent. Ainsi va la loi du plus fort (1) (2) (3).

Des médias à la politique, il n’y a pas l’épaisseur d’une nappe de luxe dans un restaurant étoilé Michelin. Et précisément, on y constate le même phénomène d’éradication programmée de toute contradiction. Nous venons de voir émerger sans presque frissonner un parti tellement dominant qu’il absorbe ce qu’il n’a pas déjà écrasé, ne laissant de l’ancien affrontement entre une majorité et une opposition de poids politiques comparables qu’un mastodonte dont la puissance ne pourra être discutée – avec le succès qu’on imagine – que par quelques extrémistes et les restes moribonds des anciens grands partis. Tous les jeunes députés qui constituent cette nouvelle force politique sont eux-mêmes, en raison de leur caractère novice, aussi susceptibles de contrarier leur chef qu’une bande de témoins de Jéhovah de se rebeller contre leur gourou. D’ailleurs, on leur demande d’applaudir à l’assemblée, ils applaudissent. Lors des travaux en commission ils se taisent, quant aux amendements de l’opposition, ils filent naturellement à la poubelle….Autrement dit, exit le contradictoire digne de ce nom de la part des autres partis et exit également la capacité du parti lui-même à discuter les orientations du chef suprême.

Mais il faut croire qu’une majorité jeune et malléable ne suffisait encore pas à garantir l’exclusion de toute contradiction possible puisque le président de la République a décidé aussi de tenir la presse d’une main de fer et même de l’envoyer devant les tribunaux. Evidemment, nul ne peut lui reprocher de rompre avec la fâcheuse habitude de son prédécesseur de se répandre dans les médias. De même quand il explique que sa pensée est trop complexe pour des médias que les citoyens ont pris la peine de détester, les français j’en suis sûre applaudissent secrètement. Emmanuel Macron n’est pas le premier à décider de se passer des médias pour parler directement au peuple. J’aurais tendance à penser que c’est Nicolas Sarkozy qui a initié vraiment cette habitude. Mais ce-dernier s’était rendu si vite irritant qu’il était moqué et contredit systématiquement. Macron est beaucoup plus subtil, il n’en sera donc que plus dangereux, s’il confirme son apparente intention de développer un pouvoir personnel débarrassé de toute forme de contradiction sérieuse. C’est ainsi que le plus tranquillement du monde, son parti a annoncé la volonté de créer un média. Attention, nous parlons bien d’un média. On objectera que ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un parti politique communique et que c’est même sa vocation. Communiquer oui, devenir un média pour porter la bonne parole gouvernementale dans tous les coins les plus reculés de France en tenant les journalistes et donc les éventuelles critiques à l’écart, c’est une toute autre affaire. Il y a une confusion des genres qui doit être combattue par principe.

Tout ceci pourrait être tempéré par la puissance des réseaux sociaux. Hélas, il n’est pas possible d’y développer la moindre contradiction. Car ce lieu utilisé à l’origine pour échanger des informations est devenu un lieu de marketing et de militantisme. Chacun vient y vendre sa vérité et s’assurer que toute forme de contradiction ne peut prospérer, en utilisant des procédés tels que le dénigrement, l’insulte, et la répétition obsessionnelle de mantras qui finissent par étouffer toute possibilité d’en discuter la légitimité.

La contradiction est en train de disparaitre du débat public, il est urgent de la classer «espèce protégée » et de tout faire pour la défendre et s’employer à la réintroduire partout où elle a disparu.

(1) Un exercice intéressant consiste à chercher les observations sur les médias, on y découvre que Libération est à gauche, Mediapart indépendant et que Valeurs actuelles, à droite, a subi une condamnation (c’est le seul média en France jamais condamné comme chacun sait) et que ses informations doivent être vérifiées.

(2) Voir les critiques de Daniel Schneidermann, depuis, le site a évolué mais la démarche demeure sujette à caution.

(3) Et pour une critique très nourrie, voir les billets de Olivier Berruyer, en conflit ouvert avec les décodeurs du Monde.

21/02/2017

Affaire Mehdi Meklat, ou la leçon de bienveillance médiatique

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:19

Il était temps ! Il était même grand temps que le système médiatique ait mal, qu’il souffre de la honte,  du lynchage, du déshonneur pour comprendre enfin ce que cela fait. L’affaire dite Mehdi Meklat en ce sens est salutaire. Elle commence comme un conte de fées. C’est l’histoire d’un jeune du 93  qui écrit sur le Bondy Blog en 2008 avec  un pote, on les appelles les Kids, des journalistes le repèrent, le voici chroniqueur radio, il journalise, réalise, publie un roman, puis deux. Mehdi devient le porte-drapeau de tous ceux qui pensent que la France est raciste et cherchent des raisons de lui balancer à la gueule qu’elle se trompe. Et soudain c’est la catastrophe. Le poète des citées, la mascotte des médias, le romancier du 93  dévoile lui-même qu’il est l’auteur d’un compte Twitter ordurier, raciste, antisémite, misogyne, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps. Amusant pseudo qui renvoie immédiatement l’imaginaire au fameux urinoir de Marcel Duchamp. Et au vaste courant d’escroquerie artistique aussi qui suivit le geste artistique initial…Mais passons.

Catastrophe ! Une grande partie du système médiatique s’effondre sur lui-même, vaincu par la déferlante des critiques. Depuis l’animatrice Pascale Clarck sur Europe 1 jusqu’aux éditions du Seuil, en passant par Mediapart et les Inrocks, tous ceux qui ont encensé Mehdi sont sommés de s’expliquer sur le point de savoir pourquoi ils ont nourri, promu, encensé celui qui se révèle incarner tout ce qu’habituellement ils stigmatisent, haïssent, passent au karcher impitoyable de leur bonne conscience et de leur hygiénisme parfois hystérique. Dans un premier temps ils ont condamné. Puis ils se sont mis  à réfléchir et à défendre. En particulier, Claude Askolovitch que le climat électoral délétère avait fini hélas par rendre aussi bête et hargneux que les autres et qui, joie, a renoué avec sa si belle intelligence quand il s’est agi de défendre. On leur pardonne. Car du fond de leur désespoir a jailli la plus belle des lumières, celle de la bienveillance. Cette lumière qui leur fait si cruellement défaut quand ils désignent à la vindicte ce qui n’a pas l’heur de penser exactement comme eux. Voici que les habituels procureurs de nos reins et de nos coeurs se transforment en avocats de la défense enflammés et magnifiques. Il nous faut comprendre, disent-ils, la face obscure et torturée du poète. Mais nous, la cohorte des anonymes modérés, on le sait.

Comme eux lorsqu’ils défendent Mehdi, nous pensons que l’homme est complexe, qu’il peut passer du sublime à l’abject en restant un et donc défendable. Comme eux nous croyons en la rédemption. Comme eux nous sommes tentés de penser que le système médiatique en fait trop, que l’affaire ne méritait pas forcément tant de hurlements. Comme eux nous finissons pas crier au complot quand ça va trop loin…

Mais s’en souviendront-ils quand passera devant leurs yeux un nouveau sujet d’indignation contre ce qui ne pense pas comme ils le voudraient ?

Si oui, ils seront pardonnés, mais dans le cas contraire on leur rappellera que nous exigeons de leur part, au bénéfice de tous les lynchés médiatiques, de tous les perdants de la présomption d’innocence, de toutes les idoles qu’on déboulonne, la même bienveillance avec laquelle ils se sont absous de leurs propres fautes.

Exactement la même bienveillance.

Le caca sort du cucul

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:23

unknown-1On ne saluera jamais assez le mal que se donnent les médias pour informer les foules. Tenez par exemple, on pouvait lire hier (et sans doute encore aujourd’hui) un excellent article de Slate sur une affaire de la plus haute importance. Les scientifiques ont découvert un moyen astucieux de connaitre les animaux les plus sauvages : ils traquent leurs excréments. Et oui, certaines bêtes ont beau être passées reines dans l’art d’échapper à la curiosité des hommes, elles laissent sur leur passage une trace, peu flatteuse mais hautement instructive. Tout  à la joie de livrer cette précieuse information à ses lecteurs, le journaliste de Slate a du songer tout à coup que « Les scientifiques traquent la fèces des animaux » était abscons et que « La science découvre le bronze » ne convenait pas non plus. Non, pour attirer le lecteur et plus encore le clic, il fallait être habile. Il opta donc pour « Le caca, la clef vers une meilleure connaissance des animaux insaisissables ? ». Le caca….Evidemment tout lecteur de plus de 8 ans se trouve immédiatement interpellé par ce mot régressif. Cé Ki ka fait caca ? Et clic donc pour répondre à cet irrésistible questionnement. D’ailleurs, en faisant une recherche pour retrouver ce précieux document lu via twitter, j’ai constaté que le sujet passionnait Slate. capture-decran-2017-02-21-a-08-54-57

On objectera que ça n’élève pas forcément le niveau du discours public. En effet, mais les journalistes ont bien raison d’adapter leur discours. Les études sont formelles : notre QI baisse. Moins 4 points en dix ans. Non ce n’est pas la faute de la télévision ni des médias mais de notre environnement. Les pesticides c’est décidément mauvais pour tout, même l’intelligence. Mais il y a une autre nouvelle, plus mauvaise encore. Les chinois sont en tête à plus de 100, nous à 98. Ne pensez pas : c’est cool, on n’est pas loin. Cela nous mène au 9e rang, tout près de la queue du peloton. Les italiens nous devancent, mais on pouvait s’en douter à voir comme ils savent embellir tout ce qu’ils touchent. Même les perfides anglais sont plus malins que nous ce qui ne lasse d’étonner au vu de leur affligeante gastronomie.  En clair, le français lumière du monde, inventeur de l’époisses, des droits de l’homme, de la bonne littérature, des espadrilles et du code du travail, le français donc, chant d’espérance à l’aube d’une ère sans cesse nouvelle a le cerveau plus près du fumier dans lequel il patauge que du ciel vers lequel il lance son cri de gallinacé matinal.

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Voilà pourquoi les médias, initiés aux grands secrets du monde, se donnent tant de mal pour mettre leur discours à la portée des cerveaux débiles de leurs lecteurs. Ne leur reprochez donc plus de vous abrutir, ils font ce qu’ils peuvent au contraire pour maintenir péniblement un semblant d’information et de divertissement dans un monde rempli d’imbéciles.  Il est temps également de demander pardon aux politiques de les avoir accusés de nous égarer alors qu’ils déploient de trésors d’ingéniosité pour convaincre les épais crétins que nous sommes de voter pour eux. L’un nous amuse d’un hologramme. Un autre transforme sa campagne en thriller juridique pour retenir notre attention. Un troisième, inspiré par le génie marketing, nous propose un avenir beau comme un spot de pub dans lequel le Christ descendrait de sa croix sous les ovations de son public pour s’en aller régner sur le France.  Mais me direz-vous, pourquoi le titre de ce billet ? J’informe mon bon ami, j’informe, tant que mon QI et celui de mon aimable public est encore à même de former des phrases et de les lire. Un jour viendra où ce titre je ne le comprendrai plus et vous non plus.

Note en forme de cadeau :  je signale que ce billet a été pour moi l’occasion de découvrir que cucul est un doublement hypocoristique, ce qui est une autre manière de dire affectueux. C’est ici. 

18/02/2017

Le petit automate de la pensée

Filed under: Coup de griffe,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:29

images-3Il est né avec la toile. Certains prétendent qu’il descendrait directement du pilier de comptoir, mais j’en doute. Contrairement au pilier de comptoir, le petit automate de la pensée qui peuple Internet n’a pas de pote. C’est un franc-tireur qui chasse en meute avec d’autres franc-tireurs qu’il ne connait pas mais qui pensent comme lui. L’alcool ne semble pas être l’excuse de sa violence. Le petit automate de la pensée sur Internet se reconnait au fait qu’il voit la vie en blanc (lui-même) et noir (ceux qui ne pensent pas comme lui et sont donc responsables du malheur du monde). Enfin, penser est un bien grand mot. Le petit automate a en fait adhéré il ne sait plus très bien quand ni pourquoi au camp du bien, dont il défend bec et ongles les valeurs et préceptes. Il est pour le bien et contre le mal selon une codification qui lui est propre mais qu’il juge universelle.

Pourquoi automate me direz-vous ? Parce qu’il surgit mécaniquement et répète inlassablement les même gestes, comme ces figurines des horloges anciennes. A ceci près qu’il est moins ingénieux et distrayant. On le dirait animé par ces petites feuilles à trous qui font chanter les orgues de barbarie : un trou, une note, quelques tours de manivelle et la musique simplette du discours jaillit sous le clavier. C’est toujours la même et pour cause, il est bien incapable de sortir de la ligne codée qui a façonné ce qui lui sert de pensée.

On le reconnait aisément à la force de ses certitudes. Il vous résume en 140 signes un raisonnement qui, à d’autres, prendrait mille pages. Il a même la place dans un si court espace d’ajouter « Point barre ». Mais il ne faut pas le sous-estimer, c’est un redoutable rhéteur quoique presque toujours sophiste. Il vous sert un argument de droit, vous le contrez il vous rétorque « de tout façon c’est moral », vous le contrez encore, il change de pied et vous assène « mais en vérité c’est électoral » et si vous le contrez de nouveau, il revient au point un. A supposer qu’il soit mal luné, vous n’aurez même pas l’honneur d’être contredit, car maniant avec maestria la matraque ad hominem, il vous assènera que vous n’êtes pas digne d’être lu ou entendu car n’étant pas de son avis, ou même juste pas totalement, vous êtes donc idiot, de mauvaise foi, vendu, idéologisé, inculte, manipulé, manipulateur…..

N’allez pas croire pour autant qu’il n’aime pas la discussion. Tout au contraire. Il adore échanger avec les gens qui sont d’accord avec lui. Alors il déploie les plumes rutilantes de son argumentation devant un public conquis et béat qui félicite, confirme, surenchérit. C’est l’extase. A le lire dans cet état, vous lui confiriez vos économies et votre dernier-né à garder. Mais attention, pour peu qu’il voit passer une nouvelle qui heurte son catéchisme, il se change en monstre de foire tapant ici et là à coups de gourdins, à moins que, la colère le cédant au sadisme, il n’opte pour la flèche de l’humour assassin. Car il n’aime rien tant que tourner l’objet de sa vertueuse indignation en ridicule.C’est d’ailleurs là qu’il excelle. A le lire tout est grotesque et prétexte à moquerie.  Il faut dire qu’il est si grand et le monde si petit.

C’est une autre caractéristique du petit automate de la pensée, il mesure environ dix fois la taille de son ego, laquelle est généralement cent fois supérieure à l’intérêt objectif de ce qu’apporte sa contribution à la toile. Sa force, il la tient de ses certitudes, de ses automatismes et….du groupe. Car le petit automate de la pensée est malin. Avant d’exprimer une indignation (l’idée en effet chez lui s’exprime presque toujours par l’indignation de constater que le monde a parfois à l’insolence de s’émanciper de ses valeurs et automatismes), il commence par humer l’air du temps. Et c’est seulement quand il est sûr d’intégrer par l’expression de son opinion un groupe préconstitué et assez puissant qu’il se met à hurler. N’essayez pas alors de le contrer, passez votre chemin, il n’y a strictement rien à faire pour qu’il s’arrête. C’est là sa grande différence avec le pilier de comptoir, on ne peut pas lui payer un coup pour qu’il s’apaise.

16/02/2017

Twitter, ce petit musée des horreurs de l’information

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:17

images-2C’est un fait, Twitter est devenu irrespirable. En témoignent ceux qui régulièrement annoncent la fermeture de leur compte…pour revenir un peu plus tard, comme on revient à la cigarette, avec un plaisir mêlé de défaite et de dégout. S’il n’était pas addictif, je gage que l’outil aurait d’ailleurs disparu. Seulement voilà, on s’habitue à cet appendice artificiel du monde et de son ego, à ce pandémonium de plus en plus bruyant et agressif d’où émerge parfois – mais désormais si rarement – un bon mot, un éclat de rire, une information inédite, un lien vaguement intéressant.

Hélas, il faut se rendre à l’évidence, Twitter que l’on utilisait à sa création pour échanger le meilleur est devenu le lieu de concentration du pire. Une sorte de musée des horreurs de l’information. Un bouillon de culture infâme où l’on trouve tous les virus de la pensée : la mauvaise foi, le mépris, l’arrogance, la haine, la bêtise, la paresse, l’ignorance, la dénonciation….Fini les tweets émerveillés signalant un article de plus de 10 lignes qui traite une information inédite ou nourrit une réflexion de fond. Terminé le temps des blagues potaches, des conversations à plusieurs sur un sujet d’actualité, du partage de liens pour approfondir cette question dans un climat de curiosité pacifique.

Est-ce l’expression d’un malaise de société ou une simple pathologie twitteresque, toujours est-il que le militantisme a remplacé la recherche, le slogan tient lieu de réflexion, l’invective de discussion. Aussi et surtout, chacun ayant compris que l’ironie et la méchanceté avaient plus de chances de recueillir des applaudissements – et donc les précieux abonnés qui flattent l’ego – que toute autre chose,  on n’y signale plus que les sottises, les petites phrases, les événements considérés comme scandaleux. Tout le monde y dénonce la sottise de tout le monde, s’indigne, hurle, ironise, tourne en ridicule. Ceci ne va évidemment pas dans le sens du dialogue et de l’ouverture d’esprit. C’est alors un cercle vicieux qui s’enclenche, la pensée synthétisée en 140 signes trouve toujours dans cette foule d’esprits excités, soupçonneux et malveillants un inconnu et même un habitué pour s’offenser de l’idée exprimée, en dénoncer l’imbécillité présumée, les sombres intentions cachées. On voit y apparaître de drôles de nouveaux crimes, par exemple celui d’incitation à la modération. Cela consiste au beau milieu d’un lynchage à lancer un appel au calme. Comment ? On ne s’indigne pas, mais c’est donc qu’on cautionne et si l’on cautionne on est l’ennemi ! Haro, crie la meute, changeant soudain de proie…

Il fallait s’y attendre. Twitter découvre à ses dépens pourquoi les médias ne parlent jamais que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Parce que c’est précisément cela qui intéresse le public. Preuve en est que lorsque le public devient lui-même acteur du système médiatique, il nourrit ce-dernier du pire. Et l’élève dépasse le maître…Car les concepteurs de l’oiseau bleu ont ajouté un ingrédient qui contribue largement à ce dévoiement : l’ego. Sur Twitter, rapporter une information sur une sale petite phrase, un scandale, une horreur quelconque ne rapporte pas d’argent, mais quelque chose d’un attrait comparable : des abonnés, des applaudissements, des mentions de l’existence du twittos auprès d’un auditoire plus ou moins large.  C’est ainsi que l’oiseau bleu au physique joufflu qui gazouillait joliment sur sa branche s’est transformé en sinistre charognard….

15/02/2017

Affaire Fillon, et si on se calmait ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:59

unknownL’information relative à une affaire judiciaire fait partie des plus sensibles, mais aussi des plus sujettes à retentissement. C’est surtout dans ces affaires là que les risques d’incompréhension, de mauvaise interprétation, voire de contresens sont les plus élevés, chez les journalistes, pas tous formés à la matière juridique et judiciaire, et chez le public. C’est si vrai qu’on ne compte plus les colloques et articles sur le thème « Justice et médias ». Voici quelques éléments de réflexion pour gérer cette information avec recul et discernement.

  • Les trois défauts du procès médiatique  :  il est partial, mal renseigné et déséquilibré. Partial, car il débute par une révélation à charge qui colore ensuite toute le déroulement de l’affaire, non sans avoir au passage déterminé l’opinion publique dans le sens de la culpabilité. Le procès médiatique est également mal renseigné car les journalistes n’ont jamais la totalité du dossier. Or eux-mêmes ne sont pas toujours conscients du fait qu’ils manquent d’éléments pour faire une présentation exacte de l’affaire. Ils peuvent donc égarer leurs lecteurs le plus sincèrement du monde. C’est ainsi  qu’à propos de l’affaire Kerviel, un confrère m’avait dit un jour, « Ah, mais la banque savait, j’ai publié un mail qui montrait qu’il informait son supérieur ». UN MAIL. Sur un dossier de plusieurs dizaines de tomes, contenant des milliers de pièces, dans une affaire ultra complexe techniquement. Inutile de rappeler que la justice qui, elle, a lu plusieurs fois tout le dossier a conclu à l’ignorance de la banque… Le procès médiatique enfin est déséquilibré en raison des deux  défauts précédemment cités. L’accusé on le sait, dans ce type de contexte, est toujours, toujours considéré comme coupable malgré les « présumé » que la presse accole à son nom et l’usage du conditionnel. Et sa parole est absolument inaudible. Les procès médiatiques tournent donc bien souvent au lynchage, n’en déplaise aux beaux esprits, dès lors qu’un individu est présenté comme coupable et que sa défense est mécaniquement rendue inaudible. Le tout bien avant d’avoir été jugé conformément aux principes démocratiques, agités par les mêmes beaux esprits mais uniquement dans les causes qu’ils estiment justes.

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  • La procédure judiciaire est devenue un outil stratégique :  Qu’on en veuille à un concurrent, à un ex-conjoint ou à un rival politique, la justice est une arme particulièrement efficace.  Le résultat de l’action judiciaire importe peu, ce qui est recherché dans le maniement de cette arme la plupart du temps c’est l’accusation infamante d’avoir commis un délit ou un crime, l’excitation que cela déclenche chez les médias, la condamnation immédiate du public, et la déstabilisation de l’adversaire. Et quand tout cela est validé par le déclenchement de la machine judiciaire, c’est le succès total ! C’est alors qu’on voit sortir dans la presse des PV d’auditions auxquels, dans le cas Fillon, les journalistes ont donc accès mais pas la défense. D’où  viennent-ils ? Laissons répondre Eric Dupond-Moretti.

 

  • La machine médiatique : on a pu lire ici et là que ceux qui se tenaient sur la réserve vis à vis de l’emballement médiatique, dans l’affaire Fillon comme dans d’autres, remettaient en cause le rôle du journalisme en démocratie. Allons donc…Personne ne dit que le Canard n’aurait pas du sortir ses informations. Et personne ne dit non plus qu’ayant obtenu  les PV d’audition, le Monde aurait du les garder secrets. Tout au plus peut-on regretter que des personnes soumises au secret de l’enquête aient pu ne pas le respecter.  Se méfier d’un brutal mouvement collectif relève de la simple prudence, surtout en ces temps où les réseaux sociaux soufflent sur des médias qui n’avaient vraiment pas besoin de ça pour atteindre l’incandescence. Le journalisme est indispensable à la démocratie, l’emballement médiatique est sa maladie mortelle. Souvenons-nous des affaires Gregory ou plus récemment Outreau et même Sauvage. Les médias peuvent avoir un effet calamiteux dans une procédure judiciaire quand ils ont déjà condamné alors que la justice débute à peine son travail, ou bien à l’inverse lorsqu’ils innocentent sur la foi d’informations partiales des personnes condamnées. Dans ces cas-là, ils court-circuitent les institutions démocratiques sans avoir eux-mêmes une quelconque légitimité à le faire. Dénoncer un dysfonctionnement est une chose, contrecarrer une institution qui a correctement fonctionné pour substituer la loi médiatique à la loi républicaine en est une autre.

 

  • Les associations, la question de principe et le cas particulier : Dans l’affaire Sauvage, on nous a expliqué très savamment avec l’aide de modèles étrangers que la justice ne comprenait rien, qu’il existait une légitime défense différée liée à la spécificité de la souffrance des femmes battues. L’argument est parfaitement intéressant sur le principe, mais deux jurys populaires qui ont eu connaissance du dossier, entendu les experts, l’accusée, le parquet, les avocats, ont considéré que non, il n’y avait pas ici de légitime défense. C’est l’un des pièges classiques dans une affaire judiciaire médiatisée : confondre la question de principe et le dossier particulier. On peut être le plus ardent militant de la défense des femmes et trouver la condamnation de J. Sauvage fondée parce que dans un palais de justice on juge toujours un individu, jamais une question de principe.

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  • L’expert et la vérité : Je ne connais aucune règle de droit qui ne soit sujette à interprétations multiples au moment de s’appliquer aux faits. Comme l’expliquait le philosophe Chaim Perelman,  la logique juridique est une dialogique, elle ne mène pas à une vérité comparable à une vérité scientifique mais à une conviction au terme d’un débat contradictoire. Par conséquent lorsqu’un avocat, un professeur de droit ou un juge pèse de tout son poids  dans les médias pour dire c’est ainsi et pas autrement,  il faut avoir le réflexe de considérer que son collègue pourra  démontrer l’inverse avec autant d’aisance et de conviction. Ce qui est regrettable dans ces périodesd’excitation médiatique, c’est le nombre d’experts qui se font passer pour objectifs alors qu’ils adoptent un point de vue dominant ou de rupture en fonction de leurs convictions idéologiques, des rapports de force existants avec leurs collègues ou tout simplement pour se faire remarquer des médias. Et je ne parle pas de la cohorte  des taiseux qui souvent pourraient éclairer utilement un débat mais n’ont pas envie de ruiner leur carrière en livrant un point de vue qui dérange la doxa du moment. Il convient donc d’écouter les experts mais avec distance, comme le reste. Et d’attendre que le tribunal tranche.

 

  • La source de l’information. Celui qui donne une information à un journaliste susceptible de déclencher une procédure judiciaire et un scandale médiatique a toujours un intérêt à le faire. Cela peut être pour la plus grande gloire de la vérité, mais c’est assez rare. Le journalisme n’est pas toujours un métier propre, c’est ainsi, il faut s’y faire. Cette source donne  une couleur à l’information. Elle arrive généralement avec des documents et les bonnes lunettes pour les lire : « quel scandale, mon bon ami, il est cuit ! ». Un journaliste n’est pas un policier ou un juge, on ne lui demande qu’un minimum de précautions et de vérifications. Mais qu’au moins le public en soit informé et apprenne  à consommer cette information avec le recul nécessaire. Par exemple, dans l’affaire Kerviel, l’un des derniers scoops a consisté à révéler –  enregistrements pirates à l’appui – que les avocats de la Société Générale parlaient au parquet. Scandale ! explique-t-on au public, la grosse méchante banque fait pression sur la justice.  En fait non, demandez à n’importe quel avocat, il vous expliquera qu’il parle au procureur et que c’est normal, les professionnels de la justice travaillent ensemble et donc discutent ensemble, dans et hors de la salle d’audience.

 

Voilà donc les deux ou trois choses à savoir sur l’information relative à une affaire judiciaire. Elles expliquent pourquoi il faut observer avec distance  l’affaire Fillon comme toutes les autres. Au demeurant, quand on interroge des juristes en off, ils sont nombreux à confier que ces accusations concernent juridiquement des faits absolument dérisoires. « Du pipi de chat » m’a même dit l’un d’entre eux. Oui mais ils sont moralement graves, m’objecte-t-on. Ah ? Pour les détracteurs de Fillon c’est certain, on leur aurait dit qu’il avait encaissé l’excédent de monnaie rendue par erreur à la boulangerie en 1971 ou oublié les étrennes de sa gardienne en 97 et 98, qu’ils hurleraient tout autant. C’est normal, c’est la politique. L’élection était perdue pour la Gauche, elle tient le moyen miraculeux de revenir en course (mais avec le risque de faire élire Marine Le Pen), pourquoi s’en priver ? On attend toujours la liste exhaustive de tous les parlementaires mais aussi des membres du gouvernement qui font travailler directement leurs proches ou leur ont trouvé facilement des postes plus ou moins bidons chez des gens trop heureux de contracter une créance ou de rembourser une dette à un puissant de ce pays. Mais alors, à défaut de pouvoir les condamner tous, il faudrait n’en condamner aucun, m’objectera-t-on encore ? C’est un bien grand malheur en effet que ce pays dérape dans la régulation démocratique par le scandale. On a le droit d’observer cela avec regret, me semble-t-il. On peut voir dans cette affaire qui sort à un moment si bien choisi, que plusieurs médias feuilletonnent à l’infini et qui perturbe gravement le débat politique une avancée de la démocratie. On peut aussi considérer que c’est en réalité le signe d’une très grave pathologie. C’est mon cas.

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