La Plume d'Aliocha

19/05/2015

Le syndrome de la chariotte du diable

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Justice — laplumedaliocha @ 09:10

Vous souvenez-vous de cette scène hilarante des Visiteurs dans laquelle  Christian Clavier qui arrive tout droit du Moyen-Age se retrouve face à face avec la camionnette des postes sur une route de campagne et s’écrie à l’attention de Jean Reno « Messire, Messire, un Sarrasin dans une chariotte du diable » ? C’est à peu près le sentiment qu’exprime la défense de Jérôme Kerviel – et tous ceux qu’elle entraîne avec elle – lorsqu’elle est confrontée à certaines questions techniques. Une clause de confidentialité dans un contrat de travail est perçue et présentée comme sorcellerie. La mise en place d’un dispositif destiné à empêcher la fuite d’une information privilégiée se transforme en « prise d’otage » témoignant de l’immense scandale qui est en train de se dérouler sous nos yeux effarés. Le spectateur familier du droit des affaires et pas assez haineux de la finance pour se laisser emporter dans n’importe quel combat se retrouve alors dans la peau de celui qui subodore que la chariotte du diable n’est sans doute rien d’autre que la camionnette des postes, que le Sarrasin est un fonctionnaire certainement très sympathique et en tout cas sans aucune intention belliqueuse et que l’écu appartient à la grande famille dont l’origine remonte aux PTT.

Hélas nous voyons depuis hier que le système médiatique relaie le grand cris d’alerte « attention, un Sarrasin dans une chariotte du diable ». Et le système, embourbé dans l’ornière où on l’a entraîné, s’interroge : le sarrazin peut-il changer le cours de la justice, la chariotte va-t-elle renverser Goliath ? Que pense Goliath de la chariotte ? Et David ? Et les experts en chariotte du diable ? Dans ces conditions, il est assez difficile – voire impossible – d’avancer l’hypothèse que la chariotte du diable pourrait en réalité n’être qu’une très classique camionnette des postes.

Surtout que les politiques s’en mêlent et commencent à brandir la chariotte du diable comme la preuve que le méchant Goliath n’est pas un banquier mais un ennemi de l’intérieur. Les voilà qui, de droite comme de gauche, saluent David de les avoir alertés sur le danger des chariottes tout en rêvant des électeurs que ce noble combat contre les chariottes va leur permettre de remporter.

On s’en voudrait de gâcher la fête avec notre camionnette de la Poste.

11/05/2015

Faut-il chasser Internet des prétoires ?

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:58

Pour éclairer le débat actuel autour d’Internet dans les salles d’audience initié par l’association de la presse judiciaire, je reproduis ici un article que j’ai  publié l’an dernier dans la revue du barreau de Paris Escalier A. Pour ceux qui n’ont pas suivi le débat lancé ce week-end, la Chancellerie envisage d’installer un système de brouillage pour empêcher l’usage d’Internet à l’intérieur des salles d’audience. Autre point de discorde entre journalistes et ministère, la présence de boxes réservés à la presse dans les salles d’audience n’est pas prévue, contrairement à ce qui existe à l’heure actuelle (situés en principe sur le côté de la salle, en face de l’emplacement réservé aux prévenus ou aux accusés). Enfin, la Chancellerie envisage de restreindre notre possibilité de circuler dans le palais.

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En dix ans, Internet a bouleversé le paysage médiatique. Pour le pire, comme en témoignent les difficultés de la presse papier, mais peut-être aussi pour le meilleur. Et si la toile offrait une deuxième vie à la Chronique judiciaire ?

Avril 2014. Les internautes suivent avec passion sur Twitter le procès Agnelet. Le 7 avril, Guillaume Agnelet vient de briser un secret de famille, il accuse son père d’avoir tué Agnès Le Roux.  S’en suit une confrontation hallucinante, le 9 avril entre le fils, sa mère sur écran par visioconférence et le père dans son box. « #Agnelet c’est encore plus terrible que tt ce que l’on peut imaginer, cette confrontation entre une mère, son fils, sous les yeux du père » twitte Pascale Robert-Diard du Monde. Twitter suspend son souffle. Et lorsqu’au terme de cette scène déchirante le président demande qu’on fasse entrer Thomas Agnelet pour le confronter à son frère, Pascale Robert-Diard twitte : « immense geste de Me Temime (NDLR : l’avocat de la partie civile) qui demande au président de ne pas confronter Thomas et Guillaume Agnelet. Trop de douleur ». C’est Olivier Toscer de l’Obs et Amaury Guibert de France Télévision qui auraient été les premiers à live twitter un procès : Clearstream en septembre 2009. « Quand on a commencé à parler de twitter un procès, au départ tout le monde s’est inquiété du risque de sensationnalisme, et c’est vrai qu’on a assisté à quelques bourdes. Depuis, chacun a publié le tweet dont il a eu honte et le système s’est régulé » analyse Pascale Robert-Diard. Le live-tweet de procès, c’est l’innovation la plus visible du moment, c’est loin d’être la seule.

En voie de disparition, les chroniqueurs ?

Si la justice semble en effet n’avoir jamais autant occupé les médias, le traitement de celle-ci a profondément évolué ces dernières années. Le chroniqueur judiciaire au sens strict, c’est-à-dire un journaliste dédié par sa rédaction au suivi intégral d’un procès de plusieurs jours, semaines ou mois est en voie de disparition. Alors qu’il y a 20 ans tous les titres de presse régionale et nationale avaient leur chroniqueur, il n’en reste plus que deux aujourd’hui : Pascale Robert-Diard au Monde et Stéphane Durand-Souffland au Figaro. « Il y a de moins en moins de place dans les médias traditionnels pour le suivi des procès. Quand aux journalistes affectés à la justice, on ne leur permet plus d’assister à un procès de bout en bout, ils viennent le premier jour, puis pour le témoin capital et enfin aux réquisitions et plaidoiries » regrette Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association confraternelle de la presse judiciaire. Même les procès historiques n’ont pas la puissance d’attrait nécessaire pour changer la donne. « Au  premier procès en France d’un Rwandais jugé pour sa participation au génocide de 1994, un procès à caractère historique, à part l’AFP aucun média n’était là en continu ». Le phénomène, lié au manque de temps et de moyens ne touche pas que la presse papier. Même la chronique judiciaire à la télévision se transforme en autre chose. « D’une certaine manière, c’est un peu la justice qui a tué la chronique judiciaire, confie Dominique Verdeilhan de France 2. Nombre d’affaires politico-financières ou de santé publique, par exemple le sang contaminé, ont fait beaucoup de bruit dans les phases d’enquête et d’instruction pour finalement déboucher sur rien sur le plan pénal. C’est pourquoi désormais on réfléchit à deux fois avant de couvrir une affaire judiciaire ». Comme ses confrères de presse écrite et radio, le journaliste a vu son métier évoluer. « Rester sept semaines à Dijon comme j’ai pu le faire pour l’affaire Gregory est aujourd’hui inconcevable. On nous demande de suivre de front plusieurs procès et plusieurs dossiers, et surtout de ne plus les raconter au jour le jour mais de leur donner une valeur pédagogique». Le traitement des procès n’est plus le fait exclusif des chroniqueurs judicaires relatant le procès par le menu, avec ses contradictions et ses clairs-obscurs. Les investigations médiatiques menées en parallèle des instructions mettent bruyamment en scène les enquêtes judiciaires. Avec les conséquences que l’on sait lorsque la montagne médiatique accouche d’une souris.   « Pour qui suit un procès à l’issue d’une instruction très médiatisée, la dichotomie entre le scandale qui s’est étalé durant des mois voire des années dans la presse et la réalité exposée dans le prétoire est fascinante. Le contradictoire de l’audience permet d’appréhender de façon moins univoque le scandale « scandaleux ».» analyse Pierre-Antoine Souchard.  Quant au traditionnel commentaire de sortie d’audience sur les marches du palais, il s’éclipse au profit de spectaculaires confessions publiques sur les plateaux de télévision (voir encadré). Pour certains, le véritable séisme qui a changé la chronique judiciaire, c’est la télévision. « La télévision a montré les protagonistes des affaires judiciaires et ceux-ci se sont alors sentis obligés de jouer un rôle. Cela a entraîné une nouvelle représentation de l’affaire judiciaire, différente du procès dans le prétoire, une représentation à la fois tronquée et spectaculaire. Par la suite, des pseudos journalistes de boites de production spécialisés dans le fait divers ont achevé de dévoyer le traitement de la justice en la travestissant en une téléréalité  » s’agace Jean-Charles Marchand qui a travaillé 25 ans à Radio Monte-Carlo et est aujourd’hui l’auteur des émissions Verdict sur France 5.

Internet à la rescousse

Il y a quelque chose d’inquiétant à voir ainsi le récit d’audience, factuel et contradictoire, céder peu à peu la place à des exercices dissymétriques de communication et de décryptage encouragés par le besoin continuel d’alimenter sites Internet, chaines d’informations en continu et émissions de divertissement. « Nous sommes passés d’une logique de sélection de l’information en raison de la place limitée dans un journal papier, au remplissage forcé d’une place illimitée sur le web » résume Stéphane Durand-Souffland. Mais ces évolutions n’ont pas que des inconvénients. L’aspect positif, c’est que la chronique judiciaire enserrée dans des formats de plus en plus étroits en presse écrite, à la radio (40 secondes aujourd’hui contre 2 minutes 30 dans les années 70) et à la télévision (de 50s à 1mn15) s’est redéployée sur la toile. « Fin 2006, la place accordée à la justice dans mon journal se réduit à mesure que la campagne présidentielle prend de l’ampleur. Je décide alors d’aller voir le site. Les journalistes web m’ont accueillie avec enthousiasme et c’est ainsi qu’est né le blog. Il fallait peut-être expérimenter ce détour par le web pour faire renaître la chronique judiciaire. En ce sens, Internet est une formidable opportunité  » se réjouit Pascale Robert Diard. Quant à Stéphane Durand-Souffland il a pris ses marques sur internet et s’y sent désormais comme chez lui. « Je préfère rédiger mes papiers pour internet, plutôt que de boucler un récit d’audience court à 18h30, cela me permet d’offrir au lecteur à 21 ou 22 heures un récit plus détaillé de la journée. Le site est devenu le lieu du récit d’audience, quant au papier, il se prête mieux  à l’analyse ». Pour ces journalistes, Internet pourrait bien être l’avenir de la chronique judiciaire, et pas seulement parce qu’il offre la place que le papier refuse. « La chronique judiciaire est une forme d’écriture journalistique très ancienne qui convient bien au web. On raconte une histoire, on peut insérer des dialogues, faire passer une émotion. Et puis avec les liens on s’épargne le rappel des faits. Le risque, c’est que le web a une mémoire différente du papier, il faut être encore plus prudent dans l’analyse car on vous oppose facilement vos précédents écrits » confie Valérie de Senneville grand reporter aux Echos qui a développé la chronique judiciaire des procès économiques dans le prolongement de la rubrique juridique créée à son arrivée en 2000. A côté des chroniqueurs du print, de la radio ou de la télévision qui trouvent sur la toile un deuxième lieu d’expression plus souple et plus libre, les sites Internet des journaux se dotent parfois de leur propre chroniqueur. C’est le cas de Anne-Sophie Hojlo, journaliste sur le site du nouvel Observateur. « Tout a commencé en 2010, je n’avais jamais fait de chronique judiciaire. Ma rédaction m’a envoyée live-tweeter le procès Pasqua devant la cour de justice. C’était un procès truculent, le LT a eu beaucoup de succès. Depuis, nous sommes deux journalistes société à la rédaction web à couvrir les procès». Comme ses confrères du print, elle confie devoir se battre pour convaincre de l’intérêt d’un procès et avoir du mal à en suivre l’intégralité car son champ d’intervention n’est pas réservé à la justice. Au sein de l’association de la presse judiciaire, cette année on compte 10 journalistes web sur les 182 membres de l’association. La relève ?

 

Le live-tweet, nouveau visage de la chronique judiciaire ?

Trois questions à Corinne Audouin, journaliste justice à France Inter

Quel est le premier procès que vous avez twitté ?

C’était en 2012,  le procès de l’affaire «  Marina », cette petite fille morte en 2009 sous les coups de ses parents. Un tweet de 140 signes, cela paraît court, mais le nombre de tweets est illimité, on peut donc exprimer beaucoup plus de choses qu’en une minute à la radio. Depuis le procès du Mans, j’ai développé ma propre technique du récit d’audience sur Twitter où je mêle les éléments de contexte, le compte-rendu des auditions de témoins entre guillemets, les résumés, et parfois un sentiment personnel. A la fin de l’audience, les tweets m’ont plus ou moins permis de préparer ma chronique radio car ils répondent aux mêmes exigences en termes d’écriture.

Peut-on tout twitter ?

Non, en LT comme dans la chronique judicaire classique, il y a des informations que nos taisons car elles relèvent de l’indicible et ne peuvent pas sortir du prétoire. C’est un savant dosage entre ce que l’on doit raconter de l’horreur au public pour qu’il comprenne le déroulement du procès et ce qu’il faut taire pour ne pas sombrer dans l’obscène. On ne raconte pas les autopsies par exemple. Dans le procès Bonnemaison, une femme a décrit à la barre l’agonie de son mari, j’ai résumé pour les lecteurs, sans entrer dans les détails

Pensez-vous qu’internet soit une chance pour la chronique judiciaire ?

Oui, et nous devons d’ailleurs en convaincre les magistrats car certains présidents d’Assises sont encore hostiles à la presse et en particulier au fait de twitter les audiences. Il y a une vraie complémentarité entre Internet et les autres médias. A France Inter, nous avons aussi un blog justice. Il nous offre la possibilité de raconter ce que nous voyons sur un ton plus personnel. On l’ignore, mais il arrive que les chroniqueurs judiciaires vivent assez mal la violence de certains procès, heureusement rares. Il y a des soirs où l’on pleure, des nuits où l’on dort mal, le blog permet notamment de libérer ce trop plein d’émotion en le partageant avec les lecteurs.

 

 

 

 

 

 

05/04/2015

Et soudain une parole qui compte vraiment

Filed under: questions d'avenir,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 14:02

Electre_978-2-35204-410-9_9782352044109Ce livre est un main tendue au-dessus de vide, le récit d’une chute vertigineuse et d’une renaissance. Guy Birenbaum était apparemment insubmersible, une brute, un amateur de castagne comme il se définit lui-même, debout à l’aube, courant 7km par jour, blogueur prolixe, twittos intarissable, éditorialiste coup de poing capable de sortir une opinion sur n’importe quoi en un claquement de doigt. Et puis un jour, c’est l’effondrement, brutal, le corps qui dit stop. Il pense d’abord à une pathologie physique, court les spécialistes, multiplie les examens. Passé 50 ans, c’est fou le nombre d’affolantes misères que la médecine nous prédit. Enfin les médecins trouvent : burn out. Dépression. Lourde. La vie devient si terrifiante qu’un rayon de soleil à l’aube déclenche une attaque de panique. Ceux qui ont traversé une dépression le savent, il ne s’agit pas de quelques idées noires qu’on n’a pas su repousser à temps, ce n’est pas un vague à l’âme que la compagnie d’un ami, un verre de vin ou un bon film peut dissiper, c’est une maladie physique, une modification chimique du corps aux effets  invalidants. Une maladie terrifiante car invisible et à peu près inexprimable.

Dans Une dépression française, Guy Birenbaum décrit cette chute inexorable dans un trou noir de son existence. Etrangement, le livre est syncopé comme une série de chroniques radio que ponctueraient des tweets, illustré comme une page Facebook, impudique comme il est d’usage sur Internet. Et l’on songe en le lisant qu’il est habité par la maladie qu’il raconte. L’auteur dément cette influence et préfère parler d’un scénario de film. Qu’importe ! Sa forme en fait un objet littéraire parfaitement en ligne avec une époque au souffle court qu’il faut beaucoup de talent pour parvenir à intéresser au-delà de 10 pages. Pari réussi, on ne le lâche pas. Au-delà de la forme, la sincérité du ton y est sans doute pour quelque chose. Il y a donc la chute, puis au coeur du livre, la redécouverte d’un passé que l’auteur avait enfoui très profondément, la guerre, le père résistant, la mère sauvée de la déportation dans des conditions à la fois émouvantes et tragiques…Et la renaissance, quand enfin on met des mots sur la maladie, des faits en réponse à des interrogations, des explications à la panique. Quand le premier rayon de soleil du matin commence presque à ne plus faire peur.

Beaucoup de médias ont compris le récit comme celui d’un burn out lié à un abus d’Internet, Guy Birenbaum dément, l’abus d’internet n’était qu’un symptôme de la maladie pas sa cause, une façon de se perdre, un exutoire à une violence incompréhensible et un besoin de reconnaissance et d’amour inépuisable. La communication répond toujours à la même lancinante question, rappelle le chercheur Dominique Wolton « Est-ce que quelqu’un m’aime quelque part ? »Admettons qu’Internet et plus largement les médias ne soient pas la cause mais l’effet, quel champ immense de réflexion ouvre ce livre sur l’usage que fait chacun des médias depuis l’éditorialiste qui ne peut pas vivre sans son shoot quotidien d’applaudissements jusqu’au twittos anonyme que le moindre unfollow plonge dans des abîmes de désespoir. Question particulièrement cruciale à une époque où les médias tiennent une place aussi importante. Parmi ceux qui nous disent quoi penser de tel événement, célèbre chroniqueur ou twittos anonyme devenu influent à force de rageuse logorrhée , combien de névrosés ? Où nous emmènent-il, tous ces êtres plus ou moins border line, qui contribuent à forger cette fameuse opinion que politiques, gens de marketing et sondeurs observent de si près pour adapter leur comportement ?

Ces questions sont vertigineuses. J’ai forgé ma propre réponse en marchant tous les matins dans un parc. Décidément, regarder le monde et découvrir par exemple en ce moment le soin que se donnent les oiseaux pour trouver les brindilles avec lesquelles ils pourront construire leur nid est infiniment plus important à mes yeux que de savoir qui pense quoi de la dernière petite phrase scandaleuse ou d’émettre moi-même un avis pour compter ensuite fébrilement les lecteurs de mes opinions. Voilà pourquoi ce blog fonctionne au ralenti. Mais il arrive parfois que j’ai envie de l’utiliser pour des choses importantes. C’est un livre qui a contribué à sauver Guy Birenbaum, « Tomber sept fois se relever huit » dans lequel un autre journaliste, Philippe Labro, raconte sa dépression. L’ambition de Guy Birenbaum ressemble à une rédemption, lui qui a asséné tant de certitudes de l’instant si inutiles désormais à ses yeux, trouve avec ce livre la possibilité de livrer une parole capable d’aider et, qui sait, peut-être de sauver. C’est pour cela que je réveille le blog pour en parler. Un proverbe chinois dit « si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi ». Imagine-t-on Twitter en faire sa devise, alors que lui comme les autres réseaux sociaux ont  intérêt au contraire. Voilà encore une question qu’il faut se poser : allons-nous laisser des entreprises commerciales triturer impunément ce que nous avons de plus fragile au risque de nous détruire ? Le livre de Guy Birenbaum est plus important que le silence.

Information Transparence : Je ne connaissais pas personnellement Guy Birenbaum. J’avais juste le souvenir qu’il y a très longtemps, il m’avait un peu taclée, avec son fameux côté cow boy qui débarque dans le saloon et tire à tout-va. Il m’a proposé de m’envoyer son livre, cela m’a surprise, je l’ai lu et j’ai pensé qu’il venait illustrer fort à propos les discussions que nous avons ici depuis 2008.

15/03/2015

Sous la robe…

Filed under: Justice,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 20:17
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Marin-190x300Ah, les affaires politiques….Que se passe-t-il réellement au-délà des récits factuels proposés par les journalistes ? A quelle mécanique secrète obéissent-elles ? La justice est-elle  indépendante ou à la solde des puissants  ? Si vous vous posez toutes ces questions, alors le dernier livre de Michel Deléan, spécialiste justice à Médiapart est pour vous. Dans « Un magistrat très politique » publié  chez Pygmalion, le journaliste raconte l’histoire d’un magistrat qu’il cotoie depuis 20 ans dans sa vie professionnelle, Jean-Claude Marin, ancien procureur de Paris, aujourd’hui procureur général à la Cour de cassation. Autrement dit le magistrat du parquet le plus puissant de France, celui qui depuis deux décennies a vu passer tous les dossiers politiques lsensibles : Péchiney, Elf, Tapie, Chirac, Dray…. Dans un portait tout en nuance, Michel Deléan révèle les ombres et les lumières du personnage, salué unanimement comme un virtuose du droit et de la procédure, mais aussi sans doute habile politique pour être arrivé au poste qu’il occupe aujourd’hui en ayant géré toutes les bombes de ces 20 dernières années. Michel Deléan a une conviction, Jean-Claude Marin a su avec infiniment de talent stratégique et d’intelligence juridique tenir une ligne  subtile entre respect du droit et préservation des intérêts politiques de la droite dans les affaires sensibles. L’honnêteté de l’auteur consiste à assumer ouvertement son opinion et surtout à s’appliquer avec un soin rare à toujours livrer l’argument contraire à sa position, la défense de l’intéressé ou l’explication d’un témoin.

Un livre plein de finesse, bien écrit, qui dresse, au-delà du portrait de Jean-Claude Marin, celui de la justice lorsqu’elle est aux prises avec des dossiers sensibles et que la légendaire séparation des pouvoirs doit céder devant le principe de réalité. Michel Deléan apporte avec cet ouvrage la profondeur de champ nécessaire à la compréhension des mécanismes secrets unissant, pour le meilleur et pour le pire, justice et l’exécutif. Ce livre aurait mérité de faire plus de bruit. Il est sorti hélas début janvier alors que l’actualité suspendait son souffle. Il était légitime que l’on parle alors de choses fort graves, mais il serait dommage que le livre n’ait pas aujourd’hui  le retentissement qu’il mérite.

Information transparence : J’ai reçu le livre de Michel Deléan en service presse, nous sommes membres de la même association. 

01/03/2015

L’affaire du Carlton ou l’ambition libérale du moindre mal

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 15:45

images-2Epidémie de moraline,  rejet de la virilité excessive, procès suranné de la sodomie, voyeurisme, complot, manipulation des abolitionnistes de la prostitution…que n’a-t-on pas entendu de la part des supporters de DSK, à l’encontre de ceux qui n’applaudissaient pas sans condition à l’émergence de cette splendide vérité judiciaire – pas encore entérinée par un jugement toutefois – : DSK ignorait que les filles qu’on lui amenait lors de ses parties fines de sympathique libertin, étaient des prostituées. Pas de morale mais du droit, a déclaré d’entrée de jeu le président du tribunal, relayé par la défense que la position servait au-delà de toute espérance – amis avocats, combien de juges prennent leur décision d’un point de vue moral et la justifient ensuite juridiquement ? Tous ? On est d’accord. – puis par le parquet sous les applaudissements de la presse.

Par un étrange tour de passe-passe, on tenta de nous faire croire que si le tribunal s’interdisait de faire de la morale, le public le devait aussi. Et au nom de quoi serait-il interdit de s’interroger sur un homme politique – de gauche de surcroît- dont le comportement encourage consciemment ou non le trafic d’être humains et donc la grande criminalité ? Un homme politique de premier plan qui use contre monnaie sonnante et trébuchante versée par d’autres – en plus ! -, qui use donc, notamment, d’une mère de famille qui n’a plus que cet ultime recours pour nourrir ses enfants ?  Un homme politique dont la passion pour le sexe le place en situation de dépendance à l’égard d’une bande de notables provinciaux qui achètent à coup de corps de femmes de location l’avantage futur de connaître un président de la république de la manière la plus intime qui soit ? Rappelons-nous que l’intéressé a déjà par deux fois nuit de façon spectaculaire à l’image de la France, la première en harcelant une salariée du FMI alors qu’il présidait l’institution, la deuxième en se mettant dans une situation qui a abouti à le voir menottes au poignet dans le monde entier ? Et je passe sur le chef d’oeuvre de Marcela Iacub comparant l’intéressé à un porc, ainsi que sur la plainte jamais totalement éclaircie de Tristane Banon pour tentative de viol. Même l’infortuné avocat de cette dernière – il a perdu ce procès là comme d’autres….- a trouvé satisfaisant en termes de posture médiatique de prendre la défense de la vie privée de l’adversaire de sa cliente. C’est dire….

La tentation de la nuance

C’est dire si la peur d’un retour à l’ordre moral est forte. Si forte qu’elle pousse à préférer ce que le philosophe Jean-Claude Michéa  – féru d’Orwell et qui vient de rompre avec la gauche – appelle dans un livre remarquable sorti en 2007 « L’empire du moindre mal » (Flammarion poche coll. Champs Essais). J’ai alors cherché à comprendre ce qu’il pouvait y avoir de si terrifiant dans la morale, au point que l’on préfère s’accommoder de l’idée qu’un personnage comme DSK ait pu accéder aux fonctions suprêmes avec des faiblesses aussi dangereuses pour la fonction et un tel hiatus entre ses convictions politiques et son comportement. Ecartons le charme folklorique du french lover et l’approbation amusée et complice qu’inspire en France l’image de l’homme politique à la sexualité forcément débordante. Je me souviens au passage d’avoir entendu un affligeant philosophe expliquer sur un plateau que si Hollande avait une maitresse – Julie Gayet – c’était le signe qu’il était plus vigoureux qu’on ne le pensait, ce qui ouvrait tous les espoirs sur sa capacité à nous sortir de la crise. C’est dire le niveau de l’analyse politique chez certains…. Mettons aussi de côté la réaction soulagée de nombreux hommes terrifiés par les extrémistes féministes – avec raison – et qui ont soufflé lors du procès du Carlton en voyant qu’on pouvait encore aller aux putes ou sodomiser sa dulcinée sans se retrouver en taule. Je leur adresse une pensée émue, si j’étais un homme je pense que je renoncerais aux femmes tant le climat actuel est déprimant de puritanisme sur fond de guerre des sexes – et inversement. Le malheur, c’est que l’époque manque de subtilité car elle est dominée par des médias que leur instantanéité empêche absolument d’être subtils. Or on peut combattre le puritanisme et défendre la nécessité de conserver un référent moral, de même qu’on peut considérer qu’il n’est pas judicieux ou pas encore temps d’interdire la prostitution sans pour autant la défendre comme une liberté épanouissante, et on peut même critiquer le comportement d’un homme politique sans souhaiter que la désapprobation morale débouche sur une condamnation judiciaire qui ne serait pas juridiquement fondée. C’est très précisément ce que j’entends faire ici.

De Mandeville à Gleeden, une suite logique

Ce qui s’est joué autour du procès – le procès lui-même regarde la justice – c’est bien autre chose qu’un combat entre cul-serrés et amoureux des plaisirs de la vie. Ce qui s’est joué est très profondément un combat passionnant entre tenants du libéralisme et critiques des errements de ce libéralisme.  C’est bien pour cela d’ailleurs que nous avons vu droite et gauche réunies défendre en choeur DSK et lancer des grands cris de mépris à l’encontre des moralistes, des culs serrés, des réacs, des cathos, bref de tous ceux qui n’avaient jamais goûté au libertinage et voulaient attirer les autres dans le néant de leur ennui. Ce qui unissait alors droite et gauche, c’était la conviction commune qu’hors du libéralisme point de salut.  Pour ceux dont je suis qui apprécient de mesurer la part d’ombre des systèmes dans lesquels ils évoluent, et lisent notamment Dany-Robert Dufour (1), ce procès est apparu d’entrée de jeu comme l’illustration parfaite de la pensée du philosophe pour qui Sade est l’aboutissement logique et nécessaire de la loi du marché. Cette loi du marché qui, depuis Mandeville et sa fameuse fable des abeilles, considère que la somme des égoïsmes fait le bien commun et qui encourage donc à jouir de tout, tout le temps, y compris du corps de l’autre, et fut-ce au prix de sa souffrance voire de sa mort. Cette conviction, relayée par Adam Smith a mené à la société de consommation que nous connaissons aujourd’hui, explique DR Dufour, laquelle, après avoir chassé toute forme de pensée alternative, impose ses valeurs et même sa religion, celle du marché. En tant que philosophe de l’éducation, il dénonce d’ailleurs cette horreur qui consiste à inviter l’individu à jouir en permanence, alors même que toute la philosophie ou presque s’accordait jusqu’ici à considérer que c’est en permettant à l’individu de dominer ses passions qu’on lui offre la chance de s’émanciper et d’être vraiment libre. Ceci n’est rien d’autre que la définition de l’éducation. Le marché nous dit l’inverse : jouis, consomme, achète, transgresse, trompe (eh oui, on retrouve notre polémique Gleeden qui ne choque pas qu’une poignée de catholiques militants), le bonheur est au bout de cette course frénétique à la  jouissance. Nous savons bien hélas, pour l’avoir tous expérimenté, que l’achat, même lorsqu’il est dans nos moyens, n’apporte qu’une satisfaction superficielle et fugace, rapidement suivie d’un ennui ou d’un désespoir plus profond.

Sortir des guerres civiles, à tout prix

C’est donc à l’aune de cette conviction philosophique et non par rigidité morale ou jugement quelconque sur la sodomie que je me suis insurgée lors du procès DSK contre la bienveillance béate voire militante qui suintait de certains récits de l’affaire et de beaucoup de commentaires d’éditorialistes. Mais c’est en lisant Jean-Claude Michéa, que j’ai trouvé l’une des clefs de la divergence d’opinion entre les « libertins » et les « obscurantistes » dans mon genre. Dans l’empire du moindre mal, Michéa avance en effet l’hypothèse que le projet historique du libéralisme est de « sortir des guerres civiles idéologiques des XVI et XVIIeme siècles » dont la forme principale à l’époque où ce projet nait est la guerre de religion. Le droit au « repos historique » auquel aspire notre civilisation suppose d’éradiquer toute définition de la « vie bonne » car c’est précisément au nom de celle-ci que naissent les guerres. C’est pourquoi l’on préfère adhérer à l’idée selon laquelle la somme des égoïsmes individuels fabrique le bien commun, et l’on décide qu’économiquement le projet sera confié entre les mains du marché, tandis que le droit régulera les comportements sociaux. Deux mécaniques neutres, purement mécaniques justement, et censées permettre à chacun d’accéder au bonheur sur fond de neutralité.  Voilà me semble-t-il au nom de quelle conviction, on a chassé de l’affaire DSK tous ceux qui tentaient de gâcher la fête en parlant de morale. Cette idée est infiniment plus intéressante et respectable que le seul droit à faire tout et n’importe quoi qui semblait ressortir des positions de certains. Elle n’en est pas moins discutable.

L’idée de grande paix libérale, organisant la coexistence des égoïsmes individuels par la mécanique du marché et du droit, à défaut d’être exaltante, peut en effet séduire. Moi-même je pense placer la paix au-dessus de tout. La paix c’est un peu comme la santé,  la condition du reste. Je crains néanmoins, à observer autour de moi les gens vivre que ce ne soit pas forcément très convaincant en termes de résultat sur l’accession de chacun au bonheur. Au demeurant, il n’aura échappé à personne qu’elle ne tient pas cette paix, car il y a en ce moment même des gens qui ont visiblement échappé au conditionnement du marché (parce qu’ils étaient tenus à l’écart de ses bienfaits ?) et ont décidé de déclencher une guerre de religion à laquelle il nous faudra bien répondre. Pour le reste, je  renvoie ceux qui voudraient savoir pourquoi ce projet risque bien de ne pas aboutir à la lecture de Dany-Robert Dufour, Jean-Claude Michéa et Cornelius Castoriadis (2) et, plus ancien, mais plus que jamais d’actualité à Baudrillard et sa fabuleuse Société de consommation. Ces philosophes-là détiennent à mon avis quelques unes des clefs nécessaires à la compréhension de nos grands débats contemporains.

(1) Je recommande absolument tous ses livres. Le plus facile d’accès pour ceux qui n’ont pas envie de se po-longer dans une lecture aride est « Il était une fois le dernier homme » (Denoël). C’est un récit épistolaire très simple et absolument passionnant de l’histoire de l’homme où l’on retrouve les thèmes chers au philosophe. Le Divin marché (Folio), divisé en chapitre dédiés chacun à une conséquence de la société de consommation sur notre existence est également très facile à lire.  (2) « La culture de l’égoïsme » dialogue entre Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis – Ed. Climats – Flammarion 2012 – 103 pages 10 euros.

12/02/2015

Et loin, très loin, le lecteur…

Filed under: Droits et libertés,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:49

C’est embarrassant de juger un procès quand on n’est pas dans le prétoire, mais comment résister lorsque tout vous y incite ? Lorsqu’on suit passionnément les compte-rendus en live sur Twitter, qu’on a lu un bout du dossier, qu’on dévore les articles de ses chroniqueurs préférés ?

Seulement voilà, avec une formation d’avocat et une toute petite expérience de prétoire, on sait bien qu’hors de la salle d’audience, point d’avis vraiment légitime. Il faut avoir suivi un procès de A à Z pour prétendre en parler. Avoir écouté les débats, flairé l’indicible, fait appel à toute son expérience…Et encore, avec modestie, car on en sait toujours moins que les juges, et beaucoup moins que les parties.

Tant pis, on va donner un avis.

Il est affreux ce procès dit du « Carlton ».

Affreux dans ce qu’il révèle de la prostitution.

Affreux de veulerie et d’hypocrisie de la part des prévenus.

Affreux dans les témoignages des prostituées en larmes.

Affreux de médiocrité dans les descriptions de pratiques sexuelles qu’il fallait soi-disant épargner au public et qui doivent faire rigoler les mômes de 8 ans si j’en crois l’évolution des moeurs actuelles et les charmes d’Internet pour les joyeux bambins.

Affreux dans son vocabulaire de SMS qui parle des femmes d’une façon qui conviendrait aussi bien à une marchandise qu’à du bétail de basse catégorie.

Et puis il est devenu écoeurant.

Pour les chroniqueurs, lorsque l’étude minutieuse des pratiques – fellations, sodomies – et de qui a couché avec qui – question ô combien complexe quand les participants sont plus que deux – s’est enferrée dans la répétition vomitive des mêmes scènes scabreuses à l’infini.

Pour les lecteurs à qui l’on a épargné à tort ou à raison ces récits là, l’écoeurant est survenu au moment où DSK a retourné la salle en sa faveur. Parce qu’il est avocat, parce que c’est un politique hors pair, parce qu’il a traversé bien plus rude aux Etats-Unis que le timide procès en province  d’un scandale presque exclusivement national, parce que le président avait interdit le débat moral et qu’il ne suffisait plus à l’intéressé que de le rappeler pour que tout le monde s’autocensure. Ah qu’elle est douce et utile la morale des autres à celui qui décide de la transgresser.Quel avantage il détient alors sur ceux qui se tiennent dans le rang ! Comme il peut, à cet  instant précis, jouir d’une liberté absolue et d’un pouvoir sans limite…

Il est devenu écoeurant ce procès quand sous la plume des chroniqueurs les plus aguerris ont a cru sentir à tort ou à raison naître une forme de fascination pour l’animal politique qui se débattait avec autant de talent dans le prétoire. A la réflexion, le dossier s’est dégonflé au moment où il l’a dégonflé par sa parole que personne, à aucun moment n’a qualifiée de sincère, mais plus prosaïquement de juridiquement pertinente. Eh oui, à côté de la bande de loulous lillois pataugeant dans leurs ambitions moisies et leur lubricité cradingue, il y avait un type d’une autre trempe, un type que nos loulous courtisaient en rêvant du jour où ils déjeuneraient à l’Elysée entouré de putes autrement mieux gaulées que celles de Dodo la Saumure.

Un dossier  mal ficelé à la qualification juridique hasardeuse, un homme d’une puissance exceptionnelle, et voilà ! Il est arrivé ce qui devait arriver : le procès n’est pas fini qu’on conclut déjà à la relaxe de DSK.

Le politique déchu pris dans une épouvantable affaire de moeurs s’est miraculeusement transformé en prince des libertins injustement sali par des femmes désaxées et des petits juges manipulés.

 

On murmure déjà qu’il sera au tribunal la semaine prochaine. Pourtant il n’y est pas tenu. Le tribunal l’a entendu, il a été remarquable, c’est terminé. En réalité cet homme a du génie. Il faut qu’il soit là en effet, me confie à l’oreille un ami avocat de très grand talent,  pour empêcher que ne se dissipe le charme, pour maintenir aussi la pression sur les parties civiles et le tribunal afin que nul ne songe à le charger une fois le dos tourné. On ne dit pas de mal, ou pas de la même façon, quand l’intéressé est présent. Surtout si celui-ci s’est fait donner une jour du « Monsieur le ministre ». Il lui suffira d’être assis là, en silence, pour rappeler que le procès ne porte pas sur ses pratiques sexuelles « un peu rudes » dès lors que le président du tribunal lui-même l’a interdit.

Chapeau l’artiste !

Ses avocats ont si bien compris qu’il avait gagné qu’ils ne parlent pas aux médias. Ils ont raison, on ne touche pas à un chef d’oeuvre. Otez une note à un concerto de Mozart et tout s’effondre. Ajoutez-en une et le miracle se transforme en cacophonie.

Alors à ce stade le lecteur qui n’est pas dans la salle et n’a pas le droit de juger, se demande ce qu’il va advenir des prostituées parties civiles. Evidemment, s’il devait s’avérer qu’elles ont été payées et/ou manipulées  pour mentir à la barre et faire tomber le futur candidat à la présidentielle, ou seulement défendre la cause des prostituées, alors ce serait tant pis pour elle. Mais si ce n’était pas le cas ? Si ces femmes avaient vraiment souffert ce qu’elles évoquent ? Si l’une d’entre elles au moins, par la faute des médias, avait involontairement révélé son passé à sa famille et en plus pour rien ? La souffrance ne crée pas l’infraction c’est vrai, mais il y a quand même un juge qui y a cru assez pour instruire et renvoyer devant le tribunal.

Et le lecteur qui n’est pas dans la salle et n’a pas le droit de juger se pose une autre question. On fait comment pour réconcilier l’éblouissement décrit face au témoignage du président de l’association de défense des prostituées et la conviction affichée que le pivot du dossier n’aurait jamais du être mis en examen, alors même que les protégées de l’éblouissant défenseur des prostituées le désignent comme l’artisan de leur malheur ?

Oh je sais bien que notre époque tente de plus en plus de trouver des responsables aux malheurs qui l’affligent, quitte à  fabriquer des coupables quand le seul auteur est la fatalité.  Je sais aussi qu’on ne condamne pas un individu au poids de souffrance de la victime.

Mais là il y a une contradiction difficilement surmontable entre la compassion pour les victimes et celle pour ceux qu’elles désignent comme coupables. Et c’est pourtant cette double compassion que nous renvoient les chroniques du procès, sur fond de mépris, il est vrai, pour les autres prévenus. On pourrait s’en sortir, et c’est sans doute ainsi que ça finira, en blanchissant le puissant politique et en sanctionnant ses médiocres courtisans…Selon que vous serez puissant ou misérable, vous aurez ou non l’intelligence de vous protéger, la puissance de vous défendre, le talent de convaincre et l’argent pour vous payer les meilleurs avocats. On pourrait. Mais comme on se sent mal à cette idée…

Cette contradiction est peut-être simplement le reflet de notre société qui a déjà cessé de jeter l’opprobre sur les prostituées mais qui n’est pas encore assez mûre pour aborder la question des clients. Et nous voici au milieu du gué, dans ce procès comme dans la société.

Il faudra bien un jour passer sur l’autre rive…Admettre que ceux qui utilisent ces êtres humains pour la satisfaction de leurs besoins sexuels moyennant finance sont coupables de leur malheur.

 

 

10/02/2015

DSK, la justice, l’ordre moral et la politique

Filed under: Droits et libertés,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:51
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220px-Girolamo_SavonarolaAinsi donc, il faudrait observer en silence. Suivre le procès dit du « Carlton » dans lequel une poignée de notables de Lille et une star politique sont accusés de proxénétisme aggravé, et ne rien dire. Sous peine, en émettant le plus léger froncement de sourcil, d’être accusé de vouloir instaurer un ordre moral à la manière du sombre Savonarole (ci-contre). Il faudrait de surcroit – on m’y a enjoint sur Twitter – prendre la défense de « l’homme à terre », autrement dit de DSK. Relayer l’hypothèse du possible complot. S’abstenir surtout à tout prix de juger le comportement sexuel de l’intéressé et de ses si gentils petits camarades. Ceux qui parlent au choix pour évoquer les femmes, de « négresses », de « dossiers » ou de « grosses ». Parce que voyez-vous le cul aujourd’hui, c’est un peu comme le culte hier, un truc sacré, intouchable, non pas une liberté mais La liberté fondamentale, la plus noble conquête de l’ homme occidental qui a déjà tout dompté et aborde le combat suprême : embrasser sa sexualité sans plus ni peur ni honte. Contre cet objectif si fabuleux, aucun obstacle ne sera toléré. A l’exception, parce qu’elles sont trop visionnaires pour être réellement comprises, des réflexions désespérées de Houellebecq ou, plus récemment, de l’inclassable et troublant auteur de la Fleur du capital.

Du droit, rien que du droit

Le président du tribunal correctionnel de Lille, qui a la lourde charge d’organiser les débats de l’affaire du Carlton, a posé les règles d’entrée de jeu, raconte Pascale Robert-Diard au soir de la première audience« Le tribunal, a-t-il déclaré, n’est pas le gardien de l’ordre moral, il est celui du droit et de sa bonne application. Il n’entend donc pas revenir sur ces détails, ces anecdotes, mais évoquer les faits pour les évaluer uniquement sous l’angle de la qualification pénale de proxénétisme aggravé », reprochée aux quatorze prévenus ». Saine réaction dans un dossier aussi glissant et médiatisé. La question qui se pose aux juges, la seule, est la suivante : DSK est-il juridiquement coupable de proxénétisme dans cette affaire ? Quant à ses pratiques sexuelles, on en pense ce qu’on veut, elles ne sont pas répréhensibles pénalement et doivent donc être tenues l’écart, pour ne pas influencer les débats judiciaires.

Pas de sensationnel

De leur côté, les chroniqueurs judiciaires ont évité volontairement jusqu’ici, comme à leur habitude – et c’est l’honneur de cette profession – de sombrer dans le graveleux et le sensationnel. Les professionnels de la chronique judiciaire font preuve d’une vigilance sans faille pour protéger l’anonymat d’une victime, taire un détail qui n’apporte rien à la compréhension du dossier mais pourrait faire du mal inutilement, rendre compte fidèlement des débats, restituer une phrase prononcée dans le prétoire au mot près (quitte à vérifier auprès des confrères ou à se taire en cas de doute), bref, c’est un journalisme haut de gamme et j’invite chacun à le vérifier  en confrontant les compte-rendus.  Vous trouverez éventuellement des différences de perception et d’angles – quoique minimes, les pros du prétoire voient généralement les mêmes lignes de force et saisissent les mêmes moments forts – mais à mon avis peu ou pas de divergences et moins encore d’oppositions. Les débats relatifs au vocabulaire sont également à leur honneur car ils montrent qu’il y a un travail dans le choix des mots, même si on peut discuter le résultat (ouvrez les liens, ce sont de vraies sources de réflexion).

De quoi peut-on donc débattre ?

Pour autant, si la justice et les chroniqueurs judiciaires s’astreignent à respecter les règles de leurs exercices respectifs,  tout particulièrement dans un dossier qui pousse à la dérive, rien n’empêche le citoyen de débattre de ce qu’on lui raconte. C’est même à nourrir le débat démocratique que sert, me semble-t-il, l’exercice de la liberté de la presse. Ne serait-ce pas une faute que de s’abstenir de s’emparer du sujet quand tant de professionnels font en sorte de nous donner les moyens d’en discuter ?

Or j’aperçois ici quelques sujets de débat.

Nous laisserons de côté les pratiques sexuelles dont je conviens volontiers qu’elles sont de nature privée même pour les personnages publics. Surtout que l’inénarrable Dodo La Saumure nous explique qu’on ne peut pas sacraliser la sodomie en autorisant le mariage homo et reprocher ensuite à DSK de la pratiquer sur un rythme industriel. Je n’invente rien sauf le rythme industriel, pour entendre l’orignal de cette merveille, c’est par ici. Si Dodo souhaite un jour arrêter d’exploiter des mères de famille aux abois en en faisant des objets sexuels qui pleurent pendant les sodomies, il pourra se reconvertir en dialoguiste de film, voire en souffleur d’arguments foireux pour avocats en panne d’inspiration.

Les pratiques sexuelles étant sagement mises de côté, que nous reste-t-il ?

L’essentiel.

Par exemple qu’un homme politique sujet à une passion frénétique (au sens étymologique du terme) puisse tomber dans les filets d’une bande de notables provinciaux franc-maçons qui voient dans cette aimable faiblesse (euphémisme) l’occasion de rencontrer l’intéressé, de satisfaire son besoin, par conséquent de le tenir par là, à l’instant et à long terme pour au choix, le faire chanter (pourquoi pas ?), obtenir de lui privilèges et passe-droits, grimper l’échelle sociale, se faire mousser, menacer, avilir, corrompre….N’oublions pas que DSK était le favori de la présidentielle. Et que nos compères le savaient. Il avaient même misé sur le candidat, le cadre d’Eiffage le confie sans problème. Celui-ci aurait-il été reconnaissant ou au contraire ingrat, nul ne le sait. Aurait-il cédé à une éventuelle pression ou résisté ? Toujours est-il que quand on s’est ému de voir François Hollande voyager à scooter pour retrouver dans un appartement appartenant à des gens bizarres une actrice, on ne peut que frémir en voyant un homme politique s’offrir ainsi à tous les chantages et toutes les pressions en étalant son goût de la sodomie à la chaine dans des rendez-vous libertins. Qui nous dit qu’il n’y a pas eu des photos de ces jolies rencontres à poil et à plusieurs  ?

Et que dire en termes d’engagement politique d’un homme qui défend des idées socialistes et dont l’exigeante passion l’amène, à l’insu de son plein gré – dit-il -, à sodomiser des mères de famille aux abois et d’autres femmes (je n’emploie pas « jeunes filles » c’est une expression de proxénète fayot à la barre du tribunal, ce que je ne suis pas) victimes de rien moins que de trafic d’êtres humains ? Il serait de droite, ce serait aussi grave, m’a-t-on objecté sur Twitter. Assurément. Mais je pointe ici un grave problème de cohérence entre le discours et les actes qui s’ajoute à la faute de base. Ainsi que me l’explique régulièrement un ami lettré, en démocratie, on peut difficilement critiquer une opinion, en revanche, il est possible de dénoncer une incohérence entre les idées affirmées et les actes. Ce que je fais ici. DSK peut sodomiser, autant qu’il veut. Mais pas des prostituées potentiellement victimes de traite des êtres humains. Pas des mères de famille qui n’ont plus que cette solution pour nourrir leurs gosses. Il ne le savait pas. Allons donc….Je gage que l’homme ne boit que des grands bordeaux et ne mange que de la viande de Salers. Mais à supposer même que ce ne soit pas le cas, tout homme politique a inscrit dans son ADN que « savoir c’est pouvoir ». Celui qui sait domine celui qui ignore. De sorte que l’homme politique est avide de savoir. Quand il ignore, c’est qu’il ressent un intérêt supérieur à ignorer. Ici il est évident et d’ailleurs affiché par ses camarades : ils lui cachaient, pour le protéger, qu’ils lui offraient des putes. Et DSK n’avait plus qu’à faire semblant d’ignorer aussi…

Et le journalisme politique dans tout ça…

On pourrait aussi utilement se demander comment ils se sentent aujourd’hui, après le FMI (souvenez-vous qu’il avait humilié la France en troussant une salariée du FMI) le Sofitel et le Carlton (oui ça fait beaucoup de complots contre un innocent), donc après ces illustrations d’une dangereuse faiblesse et d’une hasardeuse conviction politique, les journalistes politiques qui n’ont pas pris la mesure du personnage et qui ont minimisé au nom de la bien commode vie privée et de la crainte de l’ordre moral (qui semble être à l’air du temps ce que le père fouettard fut aux enfants, un monstre inventé pour avoir la paix) la réalité du candidat. Ils nous l’ont si bien vendu, qu’aujourd’hui encore il reste  une sorte de héros qui, s’il avait été élu, nous aurait tiré de la crise. Et qu’importe si sa société surendettée et  son associé suicidé tendent à invalider quelque peu le scénario du génial économiste….

Pour alimenter le débat et, au-delà de DSK, réfléchir sur la prostitution, il faut lire les témoignages des prostituées parties civiles. Celle qui dort dans une cave, en tenue de marchande de sexe roulée en boule dans un sac de couchage, toujours prête, au cas où il faudrait venir s’offrir au visiteur occasionnel et attendre d’être évaluée, choisie ou renvoyée à l’ombre. Ah, comme il doit être terrible ce sentiment de soulagement quand on n’est pas choisie, mêlé au regret de perdre de l’argent et à l’inquiétude alimentaire de risquer un jour de ne plus plaire au client. Le malheur, c’est compliqué, toute en nuance entre gris pale et noir. Il y a celle qui doit faire une pipe au marchand de chaussure nain pour 150 euros.  Il est juif, il ne veut pas qu’on sache qu’il se fait sucer par une arabe. Et puis le cas sordide de la fille saoule dans les chiottes qu’on ne sait combien de charmants messieurs se disputent à même le carrelage en appelant cela du « libertinage ». Des jeux  entre adultes consentants, plaident la défense et les beaux esprits pour qui éviter le« retour à l’ordre moral » (lequel , on n’en sait foutre rien !) justifie bien de sacrifier une pute  inconsciente et victime d’une tournante de luxe dans un restaurant chic. Après tout, c’est une pute, m’a-t-on encore faire observer sur twitter, elle n’avait qu’à pas se trouver là. C’est fascinant comme les donneurs de leçons peuvent avoir la morale souple quand il s’agit d’eux-mêmes ou de leurs protégés. En tout état de cause, voyez comme ils sont drôles les proxénètes.  Dodo, il cause comme Audiard. Et puis il est gentil avec ses filles, sur 80 euros de passe, il ne prend que 40 euros de commission d’apporteur d’affaires et 5 pour nettoyer la chambre. Sa chambre, elle se nettoie, le corps de la femme qui s’est laissé passer dessus pour nourrir ses enfants, il n’oubliera pas lui, ce genre de tâche ne se nettoie pas. Il s’en fout Dodo, grâce à lui, des connes à 25 de QI gagnent de quoi vivre, il est philanthrope Dodo, et même théologien qu’il dit, il a monté une association qu’il a appelé Marie-Madeleine, du nom de la pute magnifique de l’évangile que l’Eglise a faite sainte. Elle a séché les pieds du Christ avec ses cheveux, dans un acte sublime d’amour et de repentance. Mais qu’arrivera-t-il à celle qui n’a pas pu parler au directeur du FMI parce qu’elle l’avait en bouche ? Tout le monde n’a pas la chance de tomber sur Jésus.

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Un homme politique qui aspire à des responsabilités nationales dans une période aussi troublée cela impose des …..(je mets en garde les oreilles chastes, je vais prononcer un mot très choquant) …devoirs. Ce n’est pas ce procès-là qui se joue à Lille car un procès sert à déterminer s’il y a eu ou non des infractions à la loi de commises. Ne pas être à la hauteur d’une fonction ne constitue juridiquement ni un crime, ni un délit. Sodomiser des prostituées non plus, même si un doute a surgi au fil des débats sur le consentement de l’une d’entre elles et donc un soupçon de viol. C’est l’affaire de la justice. Le citoyen quant à lui est en droit de mener le débat sur tout le reste. Dans le respect des faits et sous réserve de ce que seront les conclusions judiciaires. Nous entrons dans un monde infiniment subtil. Il faut accepter d’en payer le prix : danser sur un fil au-dessus du vide. Débattre au milieu des interdits fondés ou non, réels ou imaginaires, sur fond d’incertitude, avec prudence et humilité. Mais débattre quand même, ne pas se laisser voler sa liberté de penser, sous aucun prétexte.

01/02/2015

Internet ou la liberté stupide de dire ce qu’on veut

Quand j’ai ouvert ce blog, en 2008, c’était pour réagir contre une présentation  caricaturale du journalisme – tous des imbéciles paresseux et pervers, manipulés et menteurs, vendus au pouvoir – et contre un certain nombre de visions naïves du progrès technologique. A l’époque, pour une bande de blogueurs qui constituait le poste avancé de la réflexion moderne sur l’avenir (oui, je continue de lire Muray avec gourmandise et parfois ça transparait), Internet allait libérer le peuple trop longtemps opprimé par les pseudos élites en place. Une nouvelle ère s’ouvrait, à l’aune de la compétence, du talent et de la sincérité. On allait voir ce qu’on allait voir ! Le vieux monde réel vérolé allait s’effondrer, que dis-je s’autodissoudre, pour laisser la place aux vraies gens qui instaureraient ce monde pur et parfait qu’une poignée de tarés corrompus empêchait d’émerger depuis la nuit des temps. C’est vrai que ça faisait rêver même si on voyait mal en quoi un nouvel outil de communication, aussi performant soit-il, pouvait accomplir pareil miracle…

Hélas, si les intéressés avaient lu la thèse de médecine de Céline, il se seraient souvenus de l’avertissement de l’écrivain qui déjà perçait sous le médecin à propos de la Révolution française : « l’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques dieux, changea de costume et paya l’histoire de quelques gloires nouvelles. Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie sujette pour la Bastille en revint citoyenne et retourna vers ses petitesses ».

Nous y sommes. Internet a changé la communication mais pas l’homme, de sorte qu’on y trouve les mêmes vices et vertus.

Si j’y pense, c’est que depuis des années ici, nous saluons Internet (ce n’est pas un nous de majesté, mais le nous rassembleur de l’auteur et des fidèles du blog) tout en revendiquant le droit de lui porter un amour lucide capable d’en apercevoir autant les atouts que les travers, dans l’objectif louable de se prémunir des derniers. Tout ceci pour vous inviter à lire un article remarquable publié par Robert Maggiori, sur la liberté d’expression et Internet (découvert via @si). Il ose porter le plume dans la plaie, selon l’expression d’Albert Londres, et ça fait du bien.

Sur ce, bon dimanche à tous !

 

14/01/2015

Etre ou ne pas être Charlie, là est donc la question

imgresEtre ou ne pas être Charlie, telle est la question qui monte en ce moment.

Elle s’est posée sur ce blog dès la semaine dernière à la suite du billet dans lequel je saluais la formidable mobilisation en réponse au massacre perpétré chez Charlie Hebdo. J’ai lu attentivement les commentaires des fidèles qui ne partageaient pas mon point de vue. C’est là que j’ai commencé à voir poindre le malentendu. D’où ce billet.

Philippe Bilger a écrit sur son blog avant la manifestation qu’il n’irait pas, parce qu’il ne se sentait pas Charlie. Et il a expliqué pourquoi :

« Je ne suis pas Charlie. L’esprit de cette publication n’a jamais été le mien et je suis persuadé que Charlie n’aurait jamais voulu être, même par solidarité, le réactionnaire que je suis.

Charlie Hebdo a usé de sa liberté d’expression et je n’irai jamais scandaleusement prétendre qu’il en a abusé, ce qui serait excuser ses assassins. Je l’ai toujours défendu à chaque fois que des explosions, des violences et évidemment des crimes avaient pour obsession de l’étouffer ou de tuer ceux qui, avec une audace tranquille, continuaient leur chemin.

Je n’en suis que plus à l’aise pour considérer que sa liberté d’expression était ciblée et que je n’ai jamais vu Charlie Hebdo se lever pour soutenir le droit à la liberté de causes qui n’étaient pas les siennes, politiquement, socialement ou culturellement. Ce sont les assassinats qui, dans le sang, ont constitué cette équipe horriblement décimée comme les héros d’une liberté d’expression tous azimuts. La leur n’avait qu’une direction : un anarchisme sélectif ».

Koz, dans un billet du 8 janvier s’interroge : « Si être Charlie, c’est valoriser l’insulte aux convictions profondes de l’autre comme modalité du « vivre-ensemble », j’ai bien du mal à être Charlie ».

Même question au sein de la chaine Al-Jazeera :

« Si la communauté internationale a manifesté son émotion lors de l’attentat au siège de Charlie Hebdo, d’autres ont hésité à soutenir le journal satirique. Outre le « Financial Times » qui avait critiqué la ligne éditoriale de la revue parisienne, avant de retirer l’article en question de son site web, la chaîne d’information qatarie Al Jazeera a, elle, connu un vif débat en interne.

C’est un e-mail du producteur exécutif de la chaîne basé à Londres, Salah-Aldeen Khadr, qui a mis le feu aux poudres, rapporte National Review qui s’est procuré la copie de ces échanges. On peut y lire une liste de « suggestions » quant à la couverture de l’attentat perpétré à Paris mercredi dernier. Khadr incite ainsi ses employés à réfléchir sur la nature de l’attaque : « s’agit-il vraiment d’une atteinte à la liberté d’expression ? », écrit-il, et leur demande de décrire les faits comme « un affrontement de franges extrémistes ».

« Il n’est pas clair si l’objectif de ces caricatures était d’offenser les musulmans, et de provoquer l’hystérie chez les extrémistes », ajoute-t-il. Avant de conclure : « Défendre la liberté d’expression contre l’oppression est une chose ; insister sur le droit d’être odieux et offensif juste parce que vous le pouvez est infantile. » »

Et puis aussi d‘une philosophe dans La Croix : « la loi nous permet de tout dire, mais pour paraphraser Tocqueville, la décence nous interdit de tout oser ».

Beaucoup plus radical, l‘historien israélien Shlomo Sand, chez Mediapart aperçoit dans les dessins de Charlie depuis 10 ans,  « une haine manipulatrice destinée à séduire davantage de lecteurs, évidemment non-musulmans » et s’inquiète :  « Un vent mauvais, un vent fétide de racisme dangereux, flotte sur l’Europe : il existe une différence fondamentale entre le fait de s’en prendre à une religion ou à une croyance dominante dans une société, et celui d’attenter ou d’inciter contre la religion d’une minorité dominée ».

Sans compter bien entendu les musulmans qui, même en France, sont divisés sur la questionInterrogé lundi par Le Figaro, le président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), Amar Lasfar, prévenait qu’il se tournerait vers la justice dans l’hypothèse d’une nouvelle représentation du prophète. «Notre différend avec Charlie Hebdo portait sur le divin et le sacré, qui ne doivent pas être caricaturés. Mais le moyen que nous avions utilisé (en 2011, ndlr) était celui de la voie juridique. Les tribunaux ne nous ont pas donné raison. Nous en avons pris acte et nous nous sommes tus. Si demain cela recommençait, nous ferions la même chose en reprenant la même voie juridique».

Le sacré n’est pas soluble dans l’humour

Une très grande majorité des réserves exprimées à propos du slogan « Je suis Charlie » provient de défenseurs des religions. Ce n’est pas étonnant. Le sacré est rarement soluble dans l’humour, surtout l’humour saignant de Charlie et surtout venant d’une bande de soixante-huitards réputés depuis l’origine pour être des bouffeurs de curés et taxés plus récemment d’islamophobie. Mercredi dernier, je déjeunais justement pour raisons professionnelles avec un catholique aussi pratiquant que fervent, lequel n’a même pas frissonné quand je lui ai annoncé le peu que je savais à ce moment là, à savoir qu’on avait tiré sur Charlie Hebdo et qu’il y avait des victimes, sans doute des morts, en nombre encore indéterminé. Mon émotion d’alors le laissait de glace et je soupçonne que c’était dû en partie à l’anticléricalisme marqué du journal. Non pas tant que certains morts seraient moins graves que d’autres, mais bon, hein, ils avaient engagé une guerre, c’était donc normal qu’il y eut des morts. Regrettable, mais normal.

Pour ceux-là,  « je suis Charlie » signifie je suis en guerre contre la religion. Evidemment, cela les empêche de dire « Je suis Charlie ».

Une vision d’ailleurs accréditée par certains, dont Aurélie Filippetti. L’ancienne ministre a déclaré à Marianne :« On a le droit d’être agnostiqueIl faut qu’on arrête de discuter en permanence avec les rabbins, les imams, les curés : ce ne sont pas des maîtres à penser ! La liberté, c’est aussi de ne pas croire. Et puis, reconnaissons que les religions n’ont jamais été des écoles d’émancipation. »  La première version de l’article faisait même dire à l’ancienne ministre « Je suis Charlie à 100% j’ai envie qu’on bouffe tous du curé », ce qui a été corrigé à sa demande. Je crois néanmoins que cette assimilation entre les millions de gens qui depuis mercredi en France et dans le monde entier crient « Je suis Charlie » et une poignée de laïcs militants voire bêtement agressifs est fausse.

Je suis Charlie parce que…

Il y a tant d’autres raisons pour dire « je suis Charlie ». Tenez, moi par exemple, si je l’ai dit  c’est en vrac :

– parce que les tueurs lorsqu’ils sont arrivés ont demandé où était Charlie Hebdo, et que j’aime l’idée qu’on leur réponde aujourd’hui là, et là et encore là,  allez-y tirez ! Vous avez tué 17 personnes, nous sommes désormais des millions.

– Parce que je suis journaliste et que c’était des confrères.

– Parce que ce massacre est odieux.

– Parce que je vis dans un pays qui a une longue tradition de presse satirique et que celle-ci a été associée à tous les combats pour la liberté menés dans notre pays. Pour un rapide cours de rattrapage c’est par ici. Je m’étonne d’ailleurs que personne encore à ma connaissance n’ait rédigé un article ou préparé une émission rappelant cette belle tradition.

– Par solidarité avec les victimes et leurs proches.

– Pour défendre la liberté d’expression, c’est-à-dire le droit d’exprimer toutes les opinions librement, quitte à en répondre devant les tribunaux en cas d’abus, mais pas de mourir d’une balle dans la tête.

– Pour défendre le droit de rire de tout et en particulier de ce qui continue encore au 21ème siècle à prétendre se situer au-dessus du rire ;

– parce qu’il parait indispensable de rappeler que l’humour bénéficie d’une immunité particulière depuis longtemps, le fou du roi sous l’Ancien régime bénéficiait déjà de cette exceptionnelle liberté, nos caricaturistes en sont les héritiers ;

– parce que je pense qu’il faut étendre sans cesse le territoire du rire, sous peine de le voir se rétrécir à mesure que les uns et les autres se sentiront en droit de dire qu’il ne faut pas rire de ceci ou de cela.

– Parce que les gens de Charlie pouvaient bien être d’affreux laïcs extrémistes militants comme le pensent certains à tort ou à raison, il n’empêche qu’ils ne riaient jamais de Dieu – Qui pourrait rire de ce qu’il ne connait pas ? – mais de l’idée que nous nous en faisons et des institutions qui servent ces idées. La revue jésuite « Etudes » l’a bien compris qui a mis en une quelques caricatures de Charlie contre l’église pour affirmer sa solidarité.

– Parce que la photo magnifique surnommée par les internautes « le crayon guidant le peuple » et qui fait écho au peuple en armes du célèbre tableau de Delacroix montre, même pour moi qui ne croit pas à l’idée du progrès, qu’il y a en a au moins un ici qui a consisté en l’espace de 200 ans à remplacer les armes par les crayons.

Non, je ne crois pas que Charlie Hebdo ait abusé de la liberté d’expression. Pourtant je suis catholique, attachée au sacré, républicaine, respectueuse des idées et des croyances des autres, allergique à la provocation, éprise de mesure et de justice, inquiète face aux extrémismes, profondément pacifiste.

Je crois qu’au-delà de ses obsessions réelles ou supposées contre ceci ou cela, de ses maladresses et même de ses brutalités parfois, des enfantillages et des grossièretés, Charlie incarne la liberté d’esprit envers et contre toutes les tyrannies qui est inscrite dans le cœur de chaque français. Si des millions d’entre nous ont spontanément lancé « Je suis Charlie » c’est qu’un instinct irrépressible nous a poussés une fois de plus à nous lever pour défendre cette liberté.

Tout ceci, au fond, n’a pas grand-chose à voir avec la religion.

Tout comme d’ailleurs les actes ignobles perpétrés la semaine dernière n’ont pas grand-chose à voir avec l’Islam.

10/01/2015

Nous sommes Charlie

Filed under: Droits et libertés — laplumedaliocha @ 02:21

D’abord il y a le choc de la nouvelle : des coups de feu dans les locaux de Charlie Hebdo. Et puis très vite l’horreur d’entendre qu’il y a des des blessés et des morts. On suspend son souffle, on s’informe, on ne mesure pas encore la gravité des faits. Les mots flottent, effrayants mais sans consistance. Les morts sont virtuels, incompréhensibles. Les chiffres sont insensés, il doit  y avoir erreur…

C’est lorsque claquent les noms des victimes « Cabu, Charb, Tignous, Wolinski » que la réalité dans toute son horreur vous gifle.  On ne les verra plus. Ils sont morts. Assassinés. C’est incompréhensible, mais c’est là, et il va falloir apprendre à vivre avec cette absurdité. « Quoi ? On a tué Cabu, mon Cabu de Récré A2, mais comment peut-on tuer Cabu ? »a twitté quelqu’un ce jour là. Je n’ai rien lu de plus juste que ce tweet ces deux derniers jours.

Aussi tragique soit-il et aussi unique dans les annales, l’événement aurait pu demeurer cantonné à un acte terroriste contre un titre de presse. Les chaines d’information en continu l’auraient traité en boucle, entre un sujet sur les soldes et la météo, le gouvernement aurait géré un dossier terroriste grave, la police et la justice piloté la traque des auteurs, le monde des médias aurait porté le deuil et le grand public quant à lui aurait suivi l’affaire comme il en suit d’autres, intéressé, compatissant pour les victimes, révolté par l’acte, inquiet pour sa propre sécurité. Puis l’on serait passé à autre chose.

Sauf que…un miracle s’est produit.

Souvenez-vous, le soir même, spontanément des dizaines de milliers de gens ont afflué sur les places des villes de France, une pancarte à la main  « Je suis Charlie ». C’est la France entière qui s’est levée et le monde a suspendu son souffle, et le monde a brandi la même pancarte « je suis Charlie ». A cet instant précis, la France a revêtu sa tenue des grands jours, celle qu’on ne lui voyait plus que dans les livres d’histoire, la France des lumières, celle des droits de l’homme. Plus belle encore que dans le tableau de Delacroix car les crayons ont remplacé les fusils. Convenez qu’il a un petit air de Gavroche, ce Charlie de la place de la République…

Deux jours plus tard, certaines voix s’élèvent ici et là pour nuancer l’unanimisme, freiner le déluge d’émotion, tenter de tracer un chemin pour la raison dans ce torrent de réactions, de larmes, d’informations sur la traque des auteurs de ce carnage obscène, de querelles sur le rôle et la place de des partis politique. La polémique a rattrapé la grâce et menace de la dévorer. C’est aussi cela la France et sans doute son esprit est-il incapable de penser sans grincer. Après tout, si c’est le secret de son génie…

Tâchons quand même de ne pas oublier l’extraordinaire miracle auquel nous avons participé. On se croyait abreuvés jusqu’à plus soif de la liberté d’expression, on la jugeait galvaudée, usée, éreintée même, surtout par ces fichus médias.  On ne savait plus quoi en faire. Dans ses excès et ses dérapages, elle finissait par nous écœurer. Jusqu’à ce qu’une poignée d’entre nous meurent au combat et que chacun découvre, sous la violence du choc, qu’il porte en lui un irréductible Charlie.

Les journalistes de Charlie avaient, dit-on, avant ces évènements, le sentiment d’être un peu seuls parfois dans leur poste avancé pour défendre la liberté d’expression. Et il est vrai qu’on ne comprenait pas toujours pourquoi ils estimaient si nécessaire de balancer autant de coups de poings dans la gueule de tout le monde chaque semaine. En réalité, leur férocité était à la mesure d’une guerre qu’ils avaient choisi de mener par le rire. Mercredi, des fous ont répondu par les armes. Et nous avons saisi soudain que oui, c’était bien une guerre, à mort. Et nous avons découvert que cette liberté était plus fragile qu’on ne le pensait et qu’on y tenait par-dessus tout. A cet instant précis, nous sommes devenus Charlie.

Recommençons à polémiquer, puisque c’est dans notre nature, sur l’opportunité ou non de chanter la marseillaise en leur honneur ou de dire des messes, sur l’islamophobie, la présence de Marine Le Pen aux rassemblements en leur mémoire, sur les responsabilités des intellectuels et des politiques dans la radicalisation d’une poignée de jeunes transformés en armes de guerre. Mais par pitié, gardons au fond du coeur gravé à jamais le visage de cette France qui a crié un jour, d’une seule voix « Je suis Charlie » et dont le cri de défi à la face des barbares a été relayé dans le monde entier.

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