La Plume d'Aliocha

23/01/2019

Sous le signe du mépris

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 21:16

Ainsi donc, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes, animera avec Cyril Hanouna vendredi soir prochain un numéro spécial de Balance ton poste consacré au Grand débat sur C8. Les plus de 20 ans frissonnent. Quand on a connu Apostrophes, Les Dossiers de l’écran, le Grand Echiquier, 7 sur 7 ou l’Heure de vérité, de toute façon on trouve la télévision actuelle à peu près in-regardable. Mais les plus jeunes aussi, visiblement, sursautent. Il y a de quoi. La chaine (propriété de Vincent Bolloré) rémunère chaque année à hauteur 50 millions d’euros la société de production de Cyril Hanouna pour Touche pas à mon poste et quelques autres prestations. L’animateur aux 6 millions d’abonnés sur Twitter défraie régulièrement la chronique. Vulgaire, mégalomane, gourou, homophobe, sexiste, colérique….on ne compte plus les accusations dont « Baba » est l’objet, la principale étant qu’il anime l’émission la plus incontestablement décébrante du PAF. Au point que C8 a écopé d’une amende de 3 millions d’euros du très peu répressif CSA à cause d’un de ses canulars  homophobe et de trois semaines d’interdiction de publicité en raison de deux autres blagues douteuses (ces décisions ont été partiellement annulées par le Conseil d’Etat). Le CSA hurle, la caravane Hanouna passe. L’animateur continue de séduire son (très nombreux) public à coups de plaisanteries aussi fines que de mettre des nouilles dans le slip d’un invité.

Audimat

Mais que va faire Marlène Schiappa dans cette galère ? Est-ce le rôle d’une secrétaire d’Etat d’animer non pas une émission de télé mais la pire émission de télé du PAF,  la plus vulgaire, la plus décérébrante ?  Cette question en appelle une autre :  que va faire la secrétaire d’Etat à l’égalité Hommes femmes dans une émission régulièrement stigmatisée pour des prises de positions sexistes et homophobes ? Et que dire du fait d’aller parler de la difficulté de vivre de son travail chez un zozo qui fait fortune en servant de la malbouffe médiatique au plus grand nombre ? On aimerait savoir quel communicant a recommandé pareille extravagance. L’association de l’image d’un ministre à cette horreur médiatique est une bourde sidérante. En tout cas aux yeux de tous ceux qui ont ce qu’on appelle des « valeurs » et qui pensent que la politique a de la dignité, de sorte qu’elle ne saurait se vautrer dans le divertissement. Mais si l’on se place sur le terrain de la pure stratégie de communication, cela prend du sens. L’émission est très suivie, beaucoup commentée, bref, elle jouit d’une audience exceptionnelle. Or le gouvernement doit vendre son grand débat national. Et quand on a quelque chose à vendre, on va chercher son public là où il se trouve. Un auteur de roman se rend à La Grande Librairie, un acteur en promotion de son film chez Ruquier, un ostreiculteur breton accorde une interview au Télégramme ou à France 3 région, un politique mis en cause dans un scandale s’explique au JDD, un lanceur d’alerte aura tout intérêt à s’exprimer dans Médiapart etc….

Vous avez dit mépris de classe ?

Interpellée au Sénat sur sa participation à cette émission, la secrétaire d’Etat a accusé ses détracteurs de mépris de classe, expliquant en substance que ceux qui regardent Hanouna sont des citoyens au même titre que ceux qui regardent Arte et qui écoutent France Culture. Par un splendide exercice de rhétorique d’inversion (plus connue sous la formule : c’est celui qui dit qui l’est), elle a accusé ses détracteurs d’être à l’origine, par leur mépris, du mouvement des gilets jaunes, se donnant au passage le beau rôle de celle qui a compris comment parler au peuple.  Et de conclure : je crois qu’on ne répond pas à des problème de 2019 avec des solutions de 1999. Ainsi donc Hanouna constituerait la pointe de la modernité en termes de communication politique. Voilà qui promet. Un peu avant, la secrétaire d’Etat s’était comparée à Galilée, conspué parce qu’il était trop en avance sur son temps. Comprendre que participer à Balance ton poste, ça ne dérange que le bourgeois réactionnaire accroché à ses certitudes moisies. Vive la politique du futur accessible sur tous vos écrans dès vendredi prochain ! Benjamin Griveaux quant à lui a volé à son secours pour affirmer qu’il n’y a pas de lieu de débat interdit dans la République.  En réalité, personne n’a évidemment parlé d’interdiction. Ce qu’aucun d’eux ne veut admettre, c’est que le problème réside dans le fait de mêler le sérieux de la politique avec un divertissement potache, tendance vulgaire. C’est le mélange des genres qui heurte. Certes, il n’est pas nouveau. Les politiques déjà se bousculent chez Ruquier le samedi soir, une émission dont le niveau n’est pas nettement supérieur à celle d’Hanouna. Mais il atteint là, vu la réputation sulfureuse de l’animateur, un niveau inédit. Pour nombre de communicants, ces émissions consternantes sont incontournables car elles drainent un public important. Un public différent de l’élite. Un public populaire. Précisément la cible du Grand Débat. Car ces décérébrés qui rigolent devant Touche pas à mon poste sont assimilés dans l’inconscient de l’élite politique et de ses éminences grises les communicants aux gilets jaunes. Vu ainsi, le choix de participer à l’émission apparait parfaitement logique. Et même lumineux. Quand les cons des ronds-point se reposent, ils branchent Hanouna. Donc, il faut aller leur parler sur le plateau d’Hanouna. Mais au fait, qui se rend coupable ici de mépris de classe ? Ceux qui défendent une certaine vision de la dignité en soulignant l’évidente incompatibilité entre le format de l’émission et  la gravité des questions traitées par la politique, ou ceux qui vont y faire les guignols pour ramener des électeurs ? 

Abrutissement collectif

Cette regrettable information n’aurait pas mérité la peine d’un billet si elle ne révélait de manière assez spectaculaire les tendances de fond qui façonnent notre société sans que l’on s’en aperçoive. A commencer par l’abrutissement collectif que le petit peuple des communicants et des médias au sens large contribue à aggraver chaque jour. Les gens qui font profession de communiquer savent que la règle numéro 1 consiste à faire simple pour être accessible au plus grand nombre. Au fond, ce serait plutôt louable et même démocratiquement vertueux, si cette contrainte n’amenait  assez vite certains d’entre eux à déraper dans des sentiments peu avouables. A force de faire simple, ils finissent par se convaincre que c’est parce que leur public est sot. Et à force de penser cela, ils en conçoivent le plus souverain des mépris à l’égard de celui-ci. Ce qui aboutit à ce paradoxe que ceux qui font profession de communiquer passent leurs journées à se triturer l’esprit pour dire des âneries à des imbéciles. Le fait qu’on les paie grassement pour cela et que le monde moderne soit aux pieds de ces nouveaux gourous ne lasse pas de m’émerveiller. Le résultat de tout ceci, c’est que communicants et les médias tirent  le niveau toujours plus bas, puis, lorsqu’ils arrivent à vendre leur nourriture frelatée au plus grand nombre, s’offrent le luxe suprême de mépriser ceux que précisément ils avilissent pour se remplir les poches. Nouvel exemple de rhétorique de l’inversion. Entre celui qui sert de la merde et celui qui la consomme, qui est le plus coupable ? On peut à mon avis ici parler de perversion sans craindre d’exagérer.  Sans oublier de dénoncer l’évident populisme. Ce populisme que l’élite précisément redoute si fort sans s’apercevoir qu’elle le fabrique sur un rythme industriel. Si j’étais un gilet jaune, je crois que me déguiserais en Jacquouille la fripouille pour passer dans l’émission de vendredi. A ce stade en effet, je ne vois pas d’autre réponse possible que la dérision la plus décapante. Question de survie. 

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06/12/2018

Fabrique-moi un gilet jaune

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:59

J’ai écrit ce billet en sortant d’un cours au Panthéon où l’on m’avait invitée à parler de journalisme. C’était en novembre. Mais j’avais renoncé à le publier. Trop de colère. J’espérais me tromper. Et puis il y a eu le terrifiant week-end dernier à Paris. Et ce matin je lis le reportage d’un jeune journaliste qui a rencontré les gilets jaunes et découvert avec sidération la méfiance pour ne pas dire l’hostilité que suscitait chez eux la presse. Paradoxalement comme le souligne Alain Duhamel, toute cette semaine les chaines d’information en continu leur ont offert une tribune permanente. Comment mieux résumer la toxicité du système médiatique ? Qu’on me comprenne bien. Je ne mets pas en cause mes confrères. Et je ne m’exclus pas de ce que je dénonce. Comme journaliste, mais aussi blogueuse et twitteuse, je participe à cet infernal brouhaha. Ce billet est un cri de rage contre des mécanismes auxquels nous participons ensemble et qui sont destructeurs. Puissions-nous apprendre à les maitriser un jour. 

Comme il est de bon ton de s’emparer de l’insulte homophobe proférée à Trifouilly-les-oies par Michalon, du propos raciste au barrage de Becon-sur-Loing par Marcel, du « casse toi connard » de Kevin au journaliste de Non-Stop TV à la sortie de Brelon-sur-Grivelle pour cracher sur les qui-en-ont-ras-le-bol. Faute de pouvoir raccrocher le mouvement à l’extrême quelque chose  pour le disqualifier, on traque le dérapage, ça marche aussi bien. Faut les dézinguer les sans-dents, les zextrémistes, les ploucs, les smicards, les-qui-veulent-pas-réussir, les sans-rolex, les-laissés-pour-compte-de-la-mondialisation, les-qui-traversent-pas-la-rue, les feignasses, les profiteurs, les zonards, les bas-de-QI, les pas-milliardaires, les start-up-nation-non-compatibles, les sans-compte-en-suisse-ni-villa-à-StBarth…..Bref les losers, les réactionnaires, les peigne-culs comme disait mon grand-père. Tout ceux qui manifestent non pas pour le grand soir, mais seulement pour faire le plein d’essence. Songez donc, quelle faute de goût !  Larguons-les, il vont retarder l’élan de la start-up nation au moment précis où un chef éclairé l’incite enfin à marcher dans les pas de la Silicon Valley. La France bientôt, ce seraTechno-fric à tous les étages, du crypto-pognon comme s’il en pleuvait, et l’immortalité en récompense suprême. Mais seulement pour les plus motivés,  l’élite, ceux qui auront tout sacrifié, à commencer par la planète pour s’acheter une bulle thermo-régulée garantie résistante au réchauffement climatique et étanche à la pollution atmosphérique, anti-intrusion, bactéricide avec supplément accompagnement personnalisé à la vie éternelle, transfert de cerveau sur le cloud et assurance platinum sur la régénération des cellules et le remplacement des organes défectueux. Il y aura même un forfait Platinum Plus offrant le clonage gratuit du souscripteur et de sa famille dans la limite de 4 personnes. Un enfant offert pour le 5e assuré. Les autres, eh bien les autres, ils constitueront une ressource biologique naturelle pour nourrir et réparer ceux des bulles, et une main d’oeuvre nombreuse et peu couteuse pour entretenir leur espace de vie. Vous ne me croyez pas ? Voyez les chinois qui commencent à modifier génétiquement les embryons. Bientôt tous les nouveaux-nés seront calibrés pour être Ken et Barbie, avec QI de 180 et patrimoine génétique de star (1).

Industrialisation de la révolte

Je caricature. A peine. En attendant, l’avénement joyeux du monde qu’on nous prépare, les médias compris au sens large (information, divertissements, tous supports et réseaux sociaux) fabriquent en quantité industrielle ces gilets jaunes, autrement dit ces  citoyens  qui vont se peler de froid sur la chaussée  pour exprimer leur colère face au mépris dont ils s’estiment victimes de la part de l’élite qui gouverne et de celle qui commente.  D’abord en leur assénant une vision de l’avenir univoque, dictée par les modes du moment, et la plupart du temps en déconnexion absolue avec leur réalité. Ensuite en les intoxiquant lentement. Nos intellos germano-pratins parlent de colère triste annonçant  un possibe tsunami populiste. Sur ce-dernier point au moins, ils n’ont pas tort. Mais à qui la faute ? Qui donne de la merde intellectuelle à manger tous les jours à la population ? Prenons l’exemple de la médiatisation de la justice, autrement dit de la manière dont ces derniers temps on parle aux citoyens du fonctionnement d’une des institutions les plus sensibles et les plus sacrées de nos sociétés. Pourquoi cet exemple ? Parce que je le connais et que je suis en mesure de décrire sur ce point précis la manière dont jour après jour on dégoute les citoyens de leurs institutions, on cultive un sentiment d’abandon, d’injustice, de révolte, en accumulant mensonges, approximations et déformations diverses. Oh bien sûr il y a des chroniqueurs judiciaire qui font très bien leur travail, mais ils sont engloutis par le flot gigantesque de l’infotainement et des réseaux sociaux.  Le bruit médiatique dominant a enseigné aux citoyens avec l’affaire Kerviel  qu’en France les banques manipulaient la justice pour faire condamner à leur place d’innocents employés. Jérôme Kerviel l’a expliqué au journal de 20 heures sur France 2 à trois reprises et notamment le 17 mai 2014 lors de son arrivée à Vintimille, à l’issue d’une pèlerinage aussi extravagant que médiatisé à Rome. Personne en plateau n’était là pour rappeler la vérité judiciaire. L’affaire Merah à travers l’interview lunaire de l’avocat Eric Dupond-Moretti par Nicolas Demorand a révélé aux auditeurs que les terroristes  pouvaient se payer des ténors du barreau inaccessibles au commun des mortels pour défendre des monstres qui assassinent des petites filles à la sortie de l’école. Des petites filles qui ont une tétine dans la bouche, a pris soin de souligner Demorand.  Durant toute l’interview il a écrasé la raison sous des flots d’émotionnel et de démagogie malodorante. Avec l’affaire Sauvage, les citoyens ont découvert que la justice française se moquait des femmes battues et ne trouvait rien d’autre à faire que de les condamner quand elles osaient se défendre. Je le sais, c’est Muriel Robin qui  l’a expliqué. Et elle, elle le sait encore mieux, elle a joué le rôle pour un film TV qui a été diffusé en prime time dans une soirée spéciale Sauvage sur TF1, c’est vous dire si c’est sérieux comme information. Quel esprit suffisamment éclairé a parlé assez fort pour dénoncer cet odieux mensonge et ce viol caractérisé de nos institutions ? Personne. Pire, François Hollande l’a graciée, sur le conseil de Christiane Taubira qui elle-même s’est assise sur l’avis de ses services, c’est la preuve que la justice avait fait n’importe quoi. L’affaire Tron, c’est le pompon. Avec celle-là, on sait désormais que les politiques ne vont jamais en prison, même quand ils violent leurs employés sans défense. Un maire a tous les droits, y compris de vous tripoter les pieds et de vous fourrer les doigts dans le vagin en prime. C’est comme ça la vie. De mensonges en approximations, médias, politiques, intellectuels, lobbys n’ont de cesse de présenter une vision déformée du monde parce que cela sert leur cause, leur business ou leur carrière. Quand ce n’est pas simplement le produit d’une insoutenable désinvolture. On appelle ça l’ère de la post-vérité. Concrètement cela signifie que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on ne cherche plus à distinguer le vrai du faux.

Miroir ô mon beau miroir

Voilà pour la justice, le reste est à l’avenant. Souvenez-vous de l’inénarrable Yann Moix, bien au chaud dans son rentable fauteuil de chroniqueur chez Ruquier, insultant une policière sous prétexte, selon lui, qu’elle chiait dans son froc en entrant dans certains quartiers.  Il fallait qu’elle intègre la peur dans son métier, la tançait doctement l’intello non sans l’accuser au passage de martyriser les gentils citoyens en multipliant contrôles à la gueule du client et violences.  Elle s’est foutue en l’air. Avec son arme de service. Le chroniqueur, lui, se répand chez ses potes journalistes en regrets de pacotille. Et ses copains écrasent une larme d’émotion devant tant de grandeur d’âme. On ne saurait imaginer cas plus chimiquement pur de la désinvolture des soi-disant élites. On jette les policiers en pâture aux téléspectateurs car la pause parait moralement avantageuse, sans se soucier des conséquences. Hop, discréditée la police,  sujet suivant ! Miroir ô mon beau miroir suis-je toujours le chroniqueur le plus fin, le plus mordant, le mieux en cour du marché ? Puis-je négocier une augmentation ? Aller me vendre ailleurs ? Oh, il arrive bien de temps en temps que certains décident de descendre sur le terrain, d’aller voir le pays, les gens, la vraie vie. Ceux qui le font sincèrement en tirent un enseignement d’une rare qualité, plein d’humanité, de nuances, de craintes mais aussi d’espoirs. Les autres balancent des clichés aussi factices que toxiques, et gagnent beaucoup d’argent. Voyez-les se congratuler entre eux, la larme à l’oeil, pour avoir eu la folle audace de parler aux vraies gens, aux pauvres (songez donc !). Ils en sont tout étourdis. Et se contemplent éblouis racontant leur folle expérience.  En buvant du Château Cheval Blanc. Et en s’inquiétant pour la forme de ce que ceux-là vont devenir, qui ne savent même pas ce qu’est une start up et pensent que blockchain est le nom d’une nouvelle série américaine.

Capture d_écran 2018-12-06 à 13.00.04Ainsi fonctionne la machine à intoxiquer le public. Et quand il en tire les conséquences en rejetant à la fois les élites et les institutions, les mêmes intellos se grattent le cerveau pour comprendre comment les citoyens rebaptisés pour l’occasion les fachos-ploucs, ont pu en arriver là. Encore ces extrémistes de tous bords qui manipulent les bas instincts des bas-de-plafonds. C’est toujours la faute à l’autre. En réalité, c’est en partie parce qu’on les a mal informés que les citoyens sont amenés à mal raisonner ! Il faut rappeler jusqu’à l’épuisement cette merveilleuse citation qu’Hannah Arendt a rapportée de l’observation attentive de l’enfer du 20e siècle : “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” .

Si la catastrophe redoutée survient, si gavés de mensonges frelatés, les gilets jaunes portent un jour au pouvoir un extrémiste ou un fou, c’est eux que les belles âmes accuseront. La paille et la poutre.

(1) Une abondante littérature nous met en garde contre les errements de la Silicon Valley qui impose ses rêves à la planète. Je recommande « La siliconisation du Monde » de Eric Fradin et « Leurre et malheur du transhumanisme » de Olivier Rey.  

25/11/2018

Vous avez dit connecté ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:19

C’est incroyable ce qu’on parle de connexion depuis quelques années. Tout est connecté. La technologie bien sûr, mais aussi grâce à elle les individus. Et dans le monde entier. C’est fou cette connexion. Un smartphone, un seul, et on tient dans sa main sa famille, ses amis, son univers professionnel,  ses secrets avouables ou non, sa banque, sa maison, la connaissance sans limite, le monde entier….

Et si cette connexion était l’escroquerie du siècle ?

En y regardant de plus près en effet, on a le sentiment assez vite que tout est déconnecté au contraire. Tenez, prenons la finance qui a toujours beaucoup d’avance sur le reste. Après l’explosion de la bulle internet au début des années 2000, quelques esprits éclairés ont mis en garde : ils venaient de constater avec horreur que la finance s’était déconnectée de l’économie. Au lieu de remplir son objet, à savoir apporter des capitaux pour faire tourner les entreprises, et donc les emplois, voici qu’elle décidait de fonctionner en vase clos, l’argent allait financer l’argent dans une course folle au profit. Quelques années plus tard, c’est la crise des subprimes. On découvre que la finance, déconnectée du réel, découpait en tranche des dettes impossible à rembourser pour en faire de prétendus investissements rentables. Un gosse de 4 ans aurait compris qu’une pomme pourrie ne redevenait pas saine parce qu’elle était coupée en petits morceaux. Aujourd’hui la déconnexion est consommée. Les entreprises font des levées de fonds en crypto-actifs, ces monnaies virtuelles qui ne se rattachent plus à rien de connu.

S’il n’y avait que cela…

Voyez la discipline que l’on nomme aujourd’hui communication et qui a entièrement envahi l’espace public. Tout le monde communique. Les publicitaires, mais c’est normal, ils ont inventé la discipline. Les entreprises, avec leurs techniques managériales et leur vocabulaire délirant. Les politiques aussi. Et puis les individus. On apprend tous à communiquer, on nous fournit les objets pour cela. Nous voici transformés en photographes, vidéastes, écrivains, reporters de nos propres vies. Il faut voir certains couples ou familles au restaurant, chacun le nez plongé dans son smartphone. Puisqu’on vous dit qu’on communique….Et que dire de ces passants dans la rue, qui ne se voient plus, plongés qu’ils sont sur leur smartphone. A communiquer avec ceux qui sont loin, voire avec des inconnus, plutôt qu’avec  les passants parmi lesquels se trouve peut-être un ami perdu de vue depuis 10 ans, un grand amour possible, un vieillard qui a besoin d’aide pour traverser la rue, un mendiant qui pour une toute petite pièce vous offrira en échange la fleur inestimable d’un sourire. Est-on si sûr d’être connectés quand on ne parle plus à ses proches à table, quand on ne regarde plus le passant dans la rue, quand on ignore le nécessiteux ? On est au contraire déconnecté totalement. Le coup de génie des fabricants de tous ces objets connectés réside moins dans le tour de force  technologique -réel- que dans l’illusion qu’ils vous connectent quand en réalité leur profit réside dans votre déconnexion.

Au fond nous le savons que cette communication est frelatée. Comme la finance, elle se nourrit d’elle-même. L’autre a disparu en tant qu’interlocuteur dans un échange. Il est devenu le spectateur obligé d’un spectacle qui est tout sauf de la communication. Une mise en scène d’un message qui n’a pas pour objet d’échanger avec quelqu’un, mais de renforcer la posture de l’émetteur face à un public d’anonymes dont seul compte le nombre. C’est une communication folle, inconsistante et fugace, stérile, totalement déconnectée.

Et voyez le politique. Avant il réfléchissait à la manière d’exprimer une action réalisée ou à réaliser et organisait avec plus ou moins de talent un discours pour l’énoncer. Désormais il discourt et ne fait plus que cela.  La communication est elle-même devenue l’alpha et l’omega de l’action politique. Il suffit de dire pour agir, le réel est devenu accessoire et comme facultatif. Tenez donc, il est devenu si dénué d’intérêt que nous sommes entrés dans le temps de la post-vérité. Pour la première fois dans l’histoire humaine, le discours ne se soucie plus de vérité, il y a le vrai, le faux et le reste. Et tout est sur le même plan.

Du coup, la déconnexion entre les « élites » et le peuple que l’on pointe à l’occasion du mouvement des gilets jaunes relève de la même logique. Les élites en ont assez des boulets de la classe populaire. Ces petites gens avec leur modeste salaire, leur petite baraque en province, leurs pauvres ambitions et leur culture limitée. Ces zozos qui manifestent à cause du prix de l’essence. Ces Madames Michu qui se sont laissé faire trois gosses, plaquer par leur mari, avec leur pauvre job de caissière et leur HLM en périphérie. Ils sont déconnectés ceux-là. Déconnectés de la mondialisation, de l’avenir, des start up, de la Silicon Valley, des nouveaux lieux de pouvoir et d’argent. Parfois même, ils n’ont pas accès à Internet ! Ah les losers. Eh oui, Messieurs les énarques, intellos germano-pratins, journalistes en cour, grands patrons, et autres privilégiés. Vous avez raison, malheur aux vaincus. Quand on n’est pas au minimum millionaire, c’est qu’on est un raté, un profiteur du système, un boulet qui empêche la France d’avancer. Mais entre nous, qui construit les voitures, bateaux, avions, trains dans lesquelles vous posez vos cul caleçonnés de soie ? Qui fabrique les produits que vous achetez, depuis l’indispensable shampoing pour préserver votre fibre capillaire d’exception jusqu’au très inutile produit miracle anti-ride ? Qui construit les maisons qui abritent vos précieuses personnes, les routes et les ponts sur lesquelles roulent vos très polluants mais rutilants SUV ? Qui nettoie tout cela ? Qui vous nourrit (et crève du glyphosate que vous vendez au plus grand nombre tout en nourrissant votre descendance dorée de bio) ? Qui cueille les grappes de raisin de vos précieux millésimes ? Qui pèche vos poissons hors de prix ? Qui les cuisine ? Qui fabrique votre huile d’olive bourrée d’omega 3 ? Qui imprime les livres dans lesquels justement vous avez lu que vous deviez acheter cette huile-là ? Qui veille sur votre sécurité ? Qui viendra éteindre l’incendie dans vos maisons ? Qui soignera votre fracture, vous savez, celle que vous vous êtes faite sur la piste noire à Megève, parce qu’un abruti dans votre genre mais plus jeune, en monoski, vous est rentré dedans ? Qui enregistrera votre dossier d’action en responsabilité au tribunal ? Mais le peuple dont vous vous êtes déconnecté justement ! Parce que lui, il reste connecté. Au réel, à la vie, à des valeurs qui sont au moins aussi légitimes que les vôtres.  Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes comme vos smartphones. Connectés au virtuel, au rien, au vide. Mais totalement déconnectés de la vie. Les connectés, les vrais, ce sont les gilets jaunes. Les élites, quand elles se mettent à mépriser ceux qu’elles prétendent conduire et éclairer, ne sont plus rien d’autre que des baudruches qu’un coup d’épingle éclate.

25/10/2018

Science sans conscience….

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:55

….n’est que ruine de l’âme, prévenait Rabelais. Mais qui s’en souvient encore ? Certainement pas les scientifiques qui se penchent actuellement sur les fabuleuses promesses de la voiture autonome. Ils ont d’abord lancé une étude pour savoir, nous explique L’Express  :  « Quelle décision les algorithmes – ou plutôt ceux qui les programment – doivent-ils prendre si, par malheur, la voiture subit une panne de frein à quelques mètres d’un passage piéton ? Faut-il sacrifier les passagers en visant un mur ou continuer tout droit et percuter les piétons ? ». Réponse des internautes à l’époque :  nous voulons le moins de morts possible. Ouf ! Notons au passage que nos scientifiques ont intégré que ces voitures allaient tuer, et diffusent tranquillement cette idée, ce qui est proprement sidérant.

Mais leur enthousiasme pour le progrès les a encouragés à  aller plus loin encore. « Nous nous sommes alors demandé si ces résultats seraient similaires si nous décrivions de manière plus détaillées les piétons et les conducteurs », explique à L’Express Jean-François Bonnefon, directeur de recherche au CNRS à l’école d’économie de Toulouse, chercheur invité au MIT et coauteur de l’étude ». Soyons modernes. Voici nos aimables scientifiques lançant une sorte d’enquête/sondage sur une plateforme dénommée « Moral Machine » – Ah, le bel oxymore ! – concernant le point de savoir ce que les internautes préféraient qu’on écrase au nom du progrès :  des enfants, des personnes âgées, des voleurs, des médecins, des personnes en surpoids, des sans-abris, des contrevenants au code de la route etc ?  « En dix-huit mois », note l’Express, « ils ont récolté 40 millions de décisions de millions d’internautes venant de 233 pays ou territoires à travers le monde ». Réponses qu’ils ont analysées et dont les résultats ont été publiés dans la prestigieuse revue Nature, c’est vous dire si c’est sérieux.

Tuons les gros, les vieux et les moches

Mais alors, me direz-vous ? Eh bien voilà. On y apprend que les internautes préfèrent les humains aux animaux (comme c’est réconfortant) et parmi les humains, les bébés, les enfants, les femmes enceintes, les personnes athlétiques et les riches. A l’inverse, les grands perdants sont les pauvres, les gros, les vieux et ceux qui ne respectent pas les clous en traversant. Quand j’étais gosse, je regardais des films catastrophe dans lesquels j’ai appris qu’on sauvait toujours en priorité les femmes et les enfants. En grandissant, j’ai compris que c’était un réflexe vital pour la préservation de l’espèce humaine. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour on me proposerait sans ciller de choisir entre le gros et le mince, le pauvre et le riche, le vieux et le jeune, comme si le prix de la vie était indexé sur les valeurs d’un canard féminin ou d’un chef de pub. Il me semblait à moi justement que le seul choix moralement admissible était celui communément admis : la survie de l’espèce humaine à travers la préservation prioritaire des femmes et des enfants. Cette étude est aberrante à tous les niveaux. D’abord elle pose comme admissible et fondée une question parfaitement absurde. La probabilité qu’un individu se retrouve confronté à un choix de cette nature est de l’ordre de l’infinitésimal. Celle que ce même individu dispose du temps et des informations nécessaires, à l’instant où survient un accident de la circulation, pour opérer un choix à l’aune de ces critères est quasi-inexistante. Ensuite, elle présuppose que la valeur d’une vie peut être variable. Et que cette variabilité est indexée sur des critères physiques ou de fortune. En réalité, cette étude est scientifiquement stupide en plus d’être dégueulasse par ses préjugés et son niveau sidérant d’amoralisme sous ses faux airs d’étude morale.

L’eugénisme décomplexé

Mais ce ne serait rien si elle n’était l’atroce prémonition du monde qui vient.   « Même si en tant que chercheur j’essaye de m’abstenir de porter un jugement sur les résultats, évidemment, le biais contre les sans-abris ou les personnes en surpoids est inacceptable », résume le scientifique du CNRS ». Tartuffe ! Tu demandes aux gens s’ils préfèrent sauver le gros moche ou le mince avenant et ensuite tu t’indignes qu’ils répondent : le mince avenant… Mais l’article se veut rassurant. « Les données de l’étude, intégralement publiées sur Internet, sont principalement destinées aux gouvernements qui envisagent de légiférer sur les voitures autonomes ou les industriels travaillant sur la programmation de ces voitures. « Notre espoir est que les législateurs connaissent les préférences de leurs populations sans forcément les suivre, mais pour anticiper leurs réactions et être pédagogues après coup », espère Bonnefon ».  Sans forcément les suivre….

Allons, à d’autres ! Cette simple étude montre que les scientifiques à la pointe des évolutions ont déjà intégré les choix eugénistes que l’avenir tel qu’ils le conçoivent est censé nous imposer et qu’ils soumettent non sans une forme de terrifiante ingénuité à notre appréciation. Ils nous montrent surtout avec une indécence qui frise l’obscénité qu’ils sont  déjà prêts, quoiqu’ils en disent, à cautionner la programmation de machines pour sauver les jeunes, beaux et riches humains en sacrifiant  les vieux, les moches et les pauvres. Voilà à quoi vont ressembler demain les normes de la vie en collectivité. Voilà comment on va programmer les fameuses intelligences artificielles à qui nous avons déjà décidé de confier le soin de prendre les décisions à notre place. Mais le pire, c’est peut-être de découvrir que cette vision hallucinante de l’homme et de la valeur de la vie trouve déjà un terreau à ce point fertilisé que l’article qui rend compte de ces travaux s’en offusque à peine. La perspective d’un tel mépris de la vie humaine dans un proche avenir n’a qu’un seul mérite, mais au fond, il est de taille. Nous réconforter sur la question du réchauffement climatique. Car si l’humanité devient cela, le mieux est encore qu’elle disparaisse.

20/06/2018

Le prix Olivier Debouzy met un coup de projecteur sur les moyens de la justice

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 20:24

« Justice, une faillite française » a eu l’immense honneur de recevoir mardi 12 juin le Prix Olivier Debouzy, organisé par le cabinet d’avocats August Debouzy et le Club des Juristes, dans les Salons du Cercle Interallié. Immense honneur n’est pas ici une formule. Jusqu’à présent ce prix n’a récompensé que des membres éminents de la communauté juridique. Le fait que le jury l’attribue à un travail de journaliste est une première. Cela montre que, si modeste soit-elle, notre activité qui consiste à rechercher l’information pour la diffuser, a sa raison d’être et est reconnue comme telle.

Cela signifie aussi que parmi les 30 travaux soumis au jury, la question des moyens de la justice s’est distinguée. Il me semble que c’est un élément qui vient s’ajouter à l’alignement de planète dont bénéficie l’institution depuis trois ans. Il y a d’abord eu la mobilisation de Jean-Jacques Urvoas au ministère de la justice qui a consacré son court mandat exclusivement à cette question. A peu près en même temps, le président de la commission des lois du Sénat Philippe Bas présidait une mission sur la justice qui a donné lieu au printemps 2017 à la publication d’un rapport remarquablement exhaustif sur l’institution. Adopté à l’unanimité, il a débouché sur deux propositions de lois adoptées à l’automne.

Nicole Belloubet a quant à elle présenté en avril un vaste projet de réorganisation de la justice accompagné d’une promesse d’augmentation du budget sur 5 ans de 1,5 milliards d’euros. Certes, le contenu du projet de réforme a déclenché des protestations assez vives chez les avocats, les magistrats et les greffiers. Mais l’ampleur même et la durée de la mobilisation constituent en soi des signaux positifs car ils témoignent  du fait que la situation actuelle n’est plus supportable et que les acteurs judiciaires sont décidés à faire pression pour que les choses changent.   Si le contradictoire fait son office, on peut espérer que de l’affrontement stimulant entre la vision du ministère et celle des professionnels du droit jaillira la réforme tant  qui permettra à la France d’avoir enfin une justice moderne, mais aussi et surtout une justice digne de ce nom.

Ce qui déterminera la qualité de la réforme ne sera pas uniquement le degré de modernisation de l’institution (numérique, simplification des procédures,…), mais aussi et surtout sa capacité à tenir à distance les chimères du progrès technologique et la tyrannie gestionnaire pour faire triompher l’humain sur la machine et la qualité sur la quantité. Or, pour parvenir à cet objectif il va falloir avoir la lucidité et le courage d’aller à rebours de tous les réflexes actuels qui tendent au contraire à automatiser les tâches et industrialiser les procédures pour traiter toujours plus vite des dossiers sans cesse plus nombreux. Le défi est immense. Puisse ce livre apporter au public les clefs de compréhension nécessaires pour lui permettre de mesurer les enjeux et de participer au débat.

08/05/2018

Est-ce ainsi que les hommes jugent ?

Filed under: Justice,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:52

C’était il y a deux ans, peut-être un peu plus. Je m’apprêtais à écrire pour la 20è année consécutive que la justice n’avait pas d’argent, à la sortie de l’une de ces audiences de rentrée solennelle où j’entendais les mêmes angoisses puisant dans le vocabulaire les mêmes mots pour dénoncer depuis deux décennies la même pénurie inquiétante de moyens, la même souffrance morale, le même découragement. Pourquoi en ai-je eu assez ce jour-là plus qu’un autre ? Avec le recul, je m’en veux d’avoir mis autant de temps à m’indigner. Vingt ans….Cela me rappelle la fameuse scène dans I comme Icare où le scientifique rétorque au procureur (Yves Montand) qui s’étonne du temps qu’a mis un cobaye à se révolter contre les tortures qu’on le forcçait à infliger à un inconnu, que le magistrat lui-même avait réagi très tard….

Toujours est-il que ce jour-là j’ai songé qu’il n’était plus supportable de répéter les mêmes constats. Qu’un problème de cette ampleur, touchant une fonction si importante qui durait depuis plus de 20 ans, ça n’était pas normal. Soit ceux qui le dénonçaient étaient fous, ce qui vu leur nombre, leur qualité et leur diversité était peu probable, soit il se produisait quelque chose d’anormal. Alors j’ai posé le crayon et j’ai décidé de tenter de comprendre comment il était possible que dans un pays comme la France la justice soit sinistrée. J’ai rencontré des avocats et des magistrats dans toute la France, recensé au jour le jour les juridictions qui allaient mal (oui, presque chaque jour une juridiction quelque part appelle au secours), j’ai épluché les  projets de loi de finances, les rapports de la cour des comptes, j’ai parlé à des justiciables sinistrés, interrogé d’anciens ministres de la justice, des collaborateurs de la chancellerie, des inspecteurs des finances….Ce livre est la synthèse de ce que j’ai trouvé. Certaines choses m’ont effarée, par exemple quand j’ai découvert grâce aux travaux d’un enseignant remarquable à la fois historien et économiste, Jean-Charles Asselain, que le budget de la justice était sous-dimensionné depuis 200 ans. Il le sait, il les a analysés un par un, son travail est fascinant. D’autres m’ont amenée au bord de la nausée, comme le rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté sur la prison de Fresnes. On y lit que l’urine des rats coule des faux plafonds… La détresse des professionnels, dont certains ne trouvent d’autre échappatoire que le suicide, m’a tiré des larmes.

Mais surtout, surtout, j’ai découvert avec inquiétude les ravages occasionnés par la tyrannie gestionnaire dans l’institution judiciaire. Non pas qu’il faudrait défendre une vision idyllique de la justice déconnectée de toute considération budgétaire, flottant en apesanteur au-dessus des contraintes matérielles en raison de la noblesse de sa mission, étrangère aux vulgaires préoccupations de coût et de gestion. Mais comme l’écrivait Pascal, il y a un milieu entre rien et tout. Et ce milieu c’est l’homme. Or justement, le terrible constat auquel amène ce livre, c’est que la justice est au bord du vide. Soit on accepte de lui donner enfin les moyens dont elle a besoin et on les accompagne de réformes d’organisation, mais guidées par le principe d’humanité et non par des obsessions névrotiques de gestion, soit la justice va déraper dans un enfer orwellien. Et ça se joue maintenant. Peut-être que nous le sentons tous à notre manière d’ailleurs. Jamais un ministre ne s’était emparé de la question des moyens comme l’a fait Jean-Jacques Urvoas pour y consacrer toute son énergie durant l’intégralité de son mandat. Jamais un parlementaire comme le président de la commission des lois du Sénat Philippe Bas n’avait décidé spontanément d’enquêter sur le sujet, de produire un rapport exhaustif sur l’état de la justice en France et même de rédiger les proposition de réformes pour augmenter les chances de changer les choses. Jamais on n’avait vu une telle mobilisation des avocats, des magistrats, des greffiers et fonctionnaires de greffe sur une période aussi longue et avec une telle intensité qu’à l’occasion de la réforme de la justice initiée par le gouvernement. Jamais non plus un gouvernement n’avait promis une telle augmentation du budget. Mais pour quoi faire ? Là est la question. Ce livre est une goutte d’eau dans un océan de mobilisation. La puissance même de ce mouvement nous dit quelque chose d’essentiel sur l’importance de ce qui se joue en ce moment….La déjudiciarisation, la dématérialisation, le recours à l’IA et pourquoi pas à la visioconférence, tout ceci n’est ni bon ni mauvais en soi. A condition que ce qui en guide l’utilisation soit l’homme et non la gestion.

Note : il sort le 15 mai en librairie,  mais peut être  commandé  dès maintenant auprès de l’éditeur ou de vos sites préférés. 

16/04/2018

Populisme, en avant toute !

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 08:09

On a donc, commentaient hier sur Twitter plusieurs stars du PAF, révolutionné enfin l’exercice de l’interview présidentielle. Il y aura un avant et un après nous, se rengorgeaient ce matin Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, si j’en crois les gazettiers (aujourd’hui rebaptisés twittos)

En effet, nous avons assisté à une profonde révolution. Avant le 15 avril 2018 les journalistes qui interviewaient le président de la République l’appelaient par son titre et venaient – pour les hommes – avec une cravate. Rien que ça, c’est énorme. Un vent fou de liberté et d’impertinence à soufflé hier sur le petit écran.  Avant, on n’avait jamais entendu un journaliste dire à un président de la République « vous m’interrompez parce que ma question vous dérange » (Plenel). Nous découvrons donc que la modernité consiste à systématiser le procès d’intention. L’agressivité gratuite des deux journalistes induisait que l’homme en face d’eux était un menteur et un manipulateur qu’il fallait forcer à rendre gorge en direct. Poser une question et y revenir avec force si l’on n’obtient pas de réponse, voilà du journalisme, mais insinuer dès le départ par le ton et la tournure de l’interrogation qu’on a en face de soi un voyou qui va tenter de biaiser, quel intérêt, à part celui de se faire rutiler l’ego pour l’un, d’affirmer ses convictions idéologiques pour l’autre ?  On n’avait jamais non plus entendu un journaliste poser la question « est-ce que vous n’êtes pas dans une illusion puérile de toute puissance ? ». C’est non seulement insultant, mais c’est aussi imbécile. Que viennent faire ces considérations de psychologie de comptoir dans une interview politique ? Oh bien sûr, nos duettistes ne les ont pas inventées hier soir. Voilà longtemps qu’on a posé les jalons de cette dérive du factuel vers l’analyse des postures, du discours, cette inquisition sur le terrain personnel aussi dénuée d’intérêt que de sérieux, ce MadameMichuisme hélas si tendance à l’heure actuelle.

Et que dire de Bourdin expliquant avec une sidérante arrogance à son interlocuteur ce que devait être le rôle d’un président de la République ? A la fin de l’exercice, comme l’a observé justement Bernard Pivot sur twitter,  l’homme souriant et calme gagne la bataille de l’opinion. Etait-ce vraiment l’effet recherché ? Ceux qui connaissaient bien un ou plusieurs dossiers abordés lors de cet objet médiatique consternant n’auront pas mis longtemps à saisir que les deux journalistes apparemment pugnaces se sont fait en réalité rouler dans la farine. Aboyer n’a jamais remplacé une connaissance fine des dossiers. Mais il est vrai que l’époque privilégie à ce point la forme que celle-ci a fini par dévorer le fond sans que nul ne s’en aperçoive. Assurément, cette interview est une révolution. Elle a supprimé la cravate et la politesse. Le journalisme s’en porte forcément bien mieux. Elle a aussi, et c’est plus inquiétant, agité des mécaniques populistes qui sont en principe l’apanage des extrêmes politiques et qui, fort étrangement, sont devenus l’outil de travail des journalistes contre le président de la République. Ce n’était pas une interview, ce que nous avons vu hier, mais un affrontement gratuit et stérile entre d’un côté le pouvoir médiatique brandissant la légitimité de l’opinion sur fond d’approximation et d’émotion et, de l’autre, l’exécutif dont la légitimité élective s’est affirmée par le calme et la compétence. Exécutif 1 – Journalisme 0.

27/03/2018

Justice, l’impasse gestionnaire

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:16

C’est un fait, à notre époque quiconque n’applaudit pas sans réserve aux réformes est un conservateur-corporatiste-réactionnaire-poussiéreux qu’il faut sans coup férir pulvériser par le mépris. Ainsi, certains esprits progressistes stigmatisent-ils les inquiétudes du barreau à l’égard de la réforme de la justice au nom de la modernité. On a même qualifié de   « guéguerre » les protestations contre les projets de textes. Tout est dit. On devine ce que cette expression renferme de sous-entendus sur le populisme supposé des instances représentatives de la profession d’avocat, jouant sur les peurs irraisonnées pour flatter les corporatismes et maintenir les rentes de situation. Le message est bien passé, merci. Pourquoi résister, en effet, à l’avenir radieux que dessine cette réforme, si ce n’est par le fait d’un corporatisme de bas étage ? Imaginez la joie de saisir la justice via internet et de se faire orienter vers des circuits de délestage où l’on sera invité à aller épancher sa soif de justice dans les bras de médiateurs ou de sociétés privées.  Et quel progrès en effet de ne plus avoir à se déplacer car on sera entendu/jugé par écran interposé.  Aussi et surtout, quel soulagement de voir cette justice vétuste, couteuse, spectaculaire, solennelle, encombrée de symboles et populaire, les assises, réservée aux crimes les plus graves et donc les plus rares, grâce à la création de très modernes tribunaux criminels capables de juger vite et donc bien ces petits crimes sans grande gravité, comme les viols par exemple. Car figurez-vous qu’à notre époque pressée, dans cette culture twiteresque qui calcule son rythme de vie à la seconde et sa communication en nombre de signes, les assises continuent de dilapider comme au siècle dernier le temps judiciaire en écoutant les accusés, les témoins, les experts, les victimes….On juge, mais quelle horreur, comme Antigone résistait à Créon, en allant au bout, en faisant tout ce qu’on peut faire, sans compter, sans se soucier d’un quelconque ratio coût/bénéfice, pour une raison absurde, parce qu’il est question de la souffrance des victimes et du sort des accusés sur les 30 années à venir. N’importe quel manager à qui l’on raconterait cette folie mettrait de l’ordre dans tout ça. Soyons modernes et gestionnaires, que diable !

A moderne, moderne et demi. Si ça se trouve, les conservateurs d’aujourd’hui seront les modernes d’après-demain. Quand on a aura chassé le temps et l’humanité de la justice quand tout, vraiment tout sera passé sous les fourches caudines de la tyrannie gestionnaire, quand la justice déshumanisé, artificielle, numérisée, uberisée sera enfin digne de la start up nation, je parie qu’il y a aura des sociologues inspirés pour venir pontifier sur le fait que « des études américaines tendraient à démontrer que les jugements sont de meilleurs qualité lorsque le juge a pu dialoguer avec les parties dans ce qu’on appelait autrefois une « audience » ». Certains iront même jusqu’à avancer qu’il se pourrait que le juge pénal soit plus à l’aise pour juger un prévenu en sa présence. Si l’on a de la chance, un psychanalyste recommandera la collégialité comme garde-fou contre la dépression des juges. Et s’il reste encore assez d’humanité chez ceux qui penseront la justice demain, il n’est pas impossible qu’un esprit supérieur décrète qu’adjoindre un jury citoyen à des juges professionnels serait un progrès démocratique pour juger les crimes les plus graves. Allez savoir….Pour l’heure, les modernes foncent comme un seul homme dans le mythe gestionnaire et managérial d’une justice  au goût du jour.

Tous ces gens ressemblent à des coiffeurs se disputant pour savoir quelle coupe de cheveux sera la plus seyante pour leur client sans s’apercevoir qu’il est chauve. La justice manque de moyens. Depuis des décennies. Elle est épuisée. Il faut lui administrer une dose massive de crédits supplémentaires sur une durée suffisamment longue pour lui permettre de se remettre à flots. C’est aussi nécessaire et urgent qu’une injection d’adrénaline à un cardiaque en pleine crise. Jean-Jacques Urvoas l’a dit. Le sénateur Philippe Bas le répète à qui veut bien l’entendre. Et dans le même temps, il faut réorganiser en profondeur l’administration centrale et celle des juridictions. Lorsque ce sera en marche, et à ce moment là seulement, il faudra prendre un an ou deux, peut-être plus, pour travailler sur la refonte de la procédure civile et pénale, sur la conception de la peine, de la prison, du rôle des surveillants, de la réinsertion. Bref, il faudra penser, beaucoup, énormément même, pour refonder notre justice dans une société qui a profondément changé. La refonder non pas sous le fouet imbécile des contraintes gestionnaires,  mais avec comme impératifs la qualité et l’humanité. Car dans une société désertée par la religion, les idéologies, les repères et les valeurs, il ne reste plus que la justice pour répondre aux attentes des citoyens, pour apaiser la soif de droits, rétablir les équilibres rompus, bref, rendre vivante, charnelle, effective, la démocratie.

En l’état, la justice ressemble à un cheval épuisé par des semaines de marche dans le désert qu’un cavalier brutal et arrogant forcerait à coups d’éperons et de cravache à se redresser. Elle se redressera, elle parcourra encore quelques mètres, peut-être même qu’elle passera la ligne d’arrivée de la compétition imbécile qu’on lui assigne depuis des années, cette course à l’épuisement des stocks avec toujours moins de moyens. Et puis elle s’effondrera. Dans l’indifférence générale. On lui substituera l’intelligence artificielle en alléguant du fait que non vraiment, ce n’était plus possible, le système était trop vétuste, il devait disparaître.

A moins que….

06/01/2018

Mot à maux

Filed under: Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:10

Le réel me lasse. Voici donc un conte pour commencer l’année. Très belle année à tous !

 

Cela arriva un soir sans crier gare. On retrouva des milliers de mots échoués au bas des pages des livres et des magazines.  C’était une étrange épidémie. « On dirait des baleines échouées », commenta un marin rêveur qui fumait sa pipe. Seulement voilà, les baleines échouées, on les remet à la mer, mais les mots effondrés, on en fait quoi ? Quelques écrivains et journalistes retroussèrent leurs manches et tentèrent de remonter les mots en haut des pages. Rien à faire, ils retombaient en bas.  On appela des imprimeurs et même des typographes. Ils se penchèrent sur les tas de mots inertes, tels de vieux magiciens observant des grimoires. « On n’a jamais vu ça !» lancèrent-ils en choeur avant de s’en aller en levant très haut des bras au ciel. Et les mots hissés sur les pages continuaient de tomber en bas. Plus personne ne pouvait écrire de phrases, elles s’effondraient lamentablement, dans un impossible fatras de mots, de points et de virgules. On courut dans les bibliothèques ouvrir des centaines de livres. C’était toujours pareil, les pages étaient blanches, et les mots qui avaient servi à les écrire reposaient en bas, sous forme de tas. Il était devenu impossible d’écrire. Heureusement on pouvait encore parler. C’était bien embarrassant quand même car beaucoup de choses se font par écrit. On ne pouvait plus fixer les histoires, ni signer de contrats, ni rédiger d’affiches. Partout les mots s’effondraient.

Soudain, quelqu’un eut une idée. Il y avait longtemps de cela, la légende disait que les mots étaient nés d’une mère, la pensée, qui les avait choyés et distribués aux hommes. Elle en inventait de toute formes et de toutes couleurs et les semait aux vents. C’est ainsi qu’étaient nées les langues.  Au début, la mère des mots aimait dessiner, c’était quand elle était toute jeune. Elle avait tracé des oiseaux, des hommes à tête de chiens, des scarabées et des bateaux toutes voiles dehors. Puis elle s’était amusée à inventer un langage à elle, qui ne ressemblait à rien de connu dans le monde réel et qu’elle déclinait à l’infini. Elle cherchait toujours la plus jolie façon d’exprimer les choses et n’était jamais satisfaite. Elle jouait avec les formes, les sons. Un jour, lassée sans doute, elle avait cessé et on ne l’avait plus revue. Les mots avaient commencé leur vie propre, les hommes s’en étaient emparés et tout avait fort bien prospéré jusqu’à ce jour funeste où les mots s’étaient effondrés. « Ils sont malades, ou fatigués ou les deux », diagnostiqua une vieux sage vêtu d’un curieux manteau bleu étoilé. Mais personne ne l’écoutât. Les spécialistes estimaient que c’était un problème d’attraction terrestre. On proposa de retourner les livres. En vain, les mots retombèrent en bas des pages, autrement dit en haut. Et réciproquement. D’autre invoquèrent l’humidité, la pression atmosphérique, un poison inconnu qui se diffuserait dans le papier. On fit des tests et des analyses. Et puis on refit encore des tests. Toujours en vain. Personne ne comprenait rien. La vie sans écrit devenait sacrément compliquée.

Alors quelqu’un eut l’idée d’aller chercher le sage au manteau bleu étoilé. Il vivait seul dans un phare où il tournait abondamment en rond, « ça m’aide à réfléchir » disait-il, et il tournait, la tête penchée en avant, les mains dans le dos, sa longue robe trainant sur le parquet.  « Les mots sont malades », déclara-t-il à la foule venue le consulter. « Ils sont malades par votre faute », cria-t-il en pointant un doigt accusateur.  Les gens se regardaient effarés et vaguement inquiets. « Avez-vous noté, reprit-il, que certains mots demeurent accrochés à leur place sur les pages ? » On avait constaté en effet que des mots tenaient en place, des mots surannés, si peu employés qu’on n’était pas bien sûr de connaitre leur sens. Et cela ajoutait au mystère. « Les bavards en tous genres ont finit par abimer les mots à force de les user souvent et parfois de les torturer. Certains sont tout simplement fatigués et sur le point de mourir. D’autres blessés. Il y en a même qui ont perdu leur sens ». Le sage se tut et se remit à tourner. Plus vite. Sa longue robe balayait le sol et faisait voler une drôle de poussière dorée. Tout le monde l’observait en silence. On ne savait que faire, rester, partir ? Le problème n’était pas résolu. Il fallait que le sage explique comment soigner les mots. C’est là que Balthazar – c’était son nom – s’arrêta brusquement. « Il faut aller chercher d’urgence Dame Pensée ! Vite, courez ! » Les gens se regardèrent. Ils voulaient bien courir chercher Dame Pensée, mais c’était qui d’abord Dame Pensée et on la trouvait où ? Balthazar tendit le doigt vers le mur : une carte lumineuse apparut. On y reconnaissait la région et tout au bout du bout, en un lieu que nul n’avait jamais osé explorer une croix désignait la demeure de Dame Pensée. C’était la reine déchue du royaume du Savoir, vaincue il y a des années de cela par la sorcière de la communication nommée Dame Com.  « Elle seule connait le remède pour soigner les mots, trouvez-là et apportez-lui les mots malades, accidentés et même les mourants. Sauvez les mots ! » hurla Balthazar. Puis il s’effondra épuisé au milieu de son phare dans un bruissement d’étoffe et un nuage d’or.

Le soir-même une troupe s’en allât chercher la maison de Dame Pensée. On avait chargé les mots les plus gravement malades sur des chariots en considérant que, quelle que soit l’humeur de cette dame, elle ne pourrait pas laisser les mots mourir devant sa porte.  Le voyage fut moins long et compliqué que prévu. On parvint en moins d’une semaine à la lisière de la terre inconnue où surgissait au loin sur un promontoire rocheux le château à moitié en ruine de Dame Pensée.  Mais au moment d’approcher, la troupe fut accueillie par une armée. On crut d’abord qu’il s’agissait de la garde de Dame Pensée. En réalité, c’était un bataillon posté par Dame Com pour interdire  l’accès à son ennemie de toujours.  Quelqu’un se rappela alors que Balthazar avait délivré un conseil incompréhensible mais qu’on avait noté. « Si buisson d’armes du rencontres, souffle fort à l’encontre ». La foule souffla. Et le bataillon s’évanouit.  Dame pensée,  vint à la rencontre des visiteurs. C’était une petite dame replète avec un bonnet pointu qui lui donnait des allures de gentille fée. Elle ne salua pas le chef qui s’avançait vers elle, mais courut en poussant des hauts cris vers les charrettes. « Mes enfants, qu’est-il arrivé à mes enfants ?! » Les mots avaient en effet un aspect pitoyable. Le voyage ne les avait pas arrangés. Empilés les uns sur les autres, affligés de blessures diverses, ils gémissaient à coeur fendre. « Dame Com a osé abimer les mots. Saleté ! », murmura Dame Pensée puis elle cria : « Portez les à l’intérieur. Un par un. Qu’est ce qui m’a fichu cette charrette infernale ! Les mots sont rares, précieux, il faut les traiter comme des princes. Sans eux l’homme n’est rien de plus qu’une bête ! »A l’intérieur, on improvisa un hôpital de campagne. A gauche, la salle de chirurgie pour réparer les mots blessés, à droite la salle de remise en forme pour revigorer les mots usés. Au premier étage enfin, on poussa le lit de Dame Pensée pour installer une dizaine de petites bassines. Personne n’osa demander à quoi cela pouvait bien servir.  Dans la salle réservée aux mots blessés, des typographes s’activaient. Leur travail, d’une grande minutie, consistait à restaurer les mots en reconstituant les lettres qui les composent avec un mélange d’encre et de papier mâché. Le programme pour soigner les mots usés consistait à les confier à des poètes qu’on avait convoqués en urgence. Ils avaient la lourde tâche d’effacer l’usure des mots pour leur rendre toute leur fraicheur. A l’étage Dame Pensée s’occupait en personne des mots qui avaient perdu leur sens. Soit on leur avait volé, soit eux-mêmes l’avait oublié à force d’être utilisés à tort et à travers. Sur un étagère, plusieurs flacons étranges étaient alignés. On pouvait lire sur les étiquettes : grec, latin, arabe, et tout un tas d’autres provenances. Dame Pensée installait le mot dans la baignoire, puis s’emparait sans hésiter d’un flacon qu’elle versait sur sa tête. Et c’était comme un baptême. Le mot, ragaillardi, bondissait de la baignoire et criait joyeusement : je sais qui je suis !

Trois mois plus tard, tous les mots se tenaient devant la porte, guéris et joyeux, et Dame Pensée les observait avec tendresse. Ceux qui les avaient amenés venaient les reprendre dans des charrettes qu’ils avaient recouvertes de velours et paré d’or car ils avaient enfin compris que les mots étaient précieux. Dame Pensée leur donna une ultime consigne : déposez les doucement dans les livres et laissez-leur la nuit pour se réhabituer. Demain matin si tout va bien ils seront de nouveau solidement accrochés sur les pages. « Pourrons-nous passer la garde de Dame Com sans danger », interrogea la foule ? « Soufflez dessus, le pouvoir de Dame Com n’est qu’un mirage ». L’armée était pourtant impressionnante. Des centaines de soldats dressaient leurs armes. Il y avait la garde rapprochée de Dame Com, puis l’infanterie du marketing et la cavalerie de la publicité. La foule souffla et les armées s’évanouirent en une fumée épaisse et poisseuse qui fit tousser tout le monde.  Le lendemain, les mots avaient regagné les livres et tout était rentré dans l’ordre.

02/12/2017

Quand les avocats s’effraient de leur propre liberté d’expression

Filed under: Coup de griffe,Justice — laplumedaliocha @ 15:00

L’incident est passé relativement inaperçu, et pourtant il est porteur d’une inquiétante symbolique. Comme il est d’usage, le barreau de Paris organisait vendredi 1er décembre sa rentrée solennelle au cours de laquelle s’expriment ses représentants, quelques invités prestigieux et surtout les deux premiers secrétaires de la Conférence du stage, autrement dit les deux meilleurs jeunes orateurs de l’année.

Habituellement, les  discours se succèdent, uniquement séparés par les applaudissements de la salle. Mais hier, rien ne s’est passé comme d’habitude. Au lieu d’entendre le deuxième secrétaire, le délégué du bâtonnier a pris la parole pour dire ceci :

« La conférence vous le savez est le symbole de l’éloquence de notre jeunesse, mais elle est également et surtout un espace de liberté. Si d’aventure un discours était susceptible de heurter certains d’entre vous, le barreau de Paris, tout en demeurent soucieux de préserver la liberté d’expression, entend préciser que les propos tenus le sont sous la responsabilité de celui qui les tient et surtout tiennent aux particularités de cet exercice difficile. Je vous remercie. La parole est maintenant à Monsieur Jérémie Nataf, deuxième secrétaire de la Conférence ».

Jérémie Nataf a consacré son discours à Helie Denoix de Saint Marc, résistant, rescapé de Buchenwald, combattant en Indochine au sein de la Légion étrangère, mais aussi membre du putsch des généraux en Algérie en avril 1961, ce qui lui vaudra une condamnation à dix ans de prison. Etait-ce donc si dérangeant de parler de cet homme que le barreau se soit cru obligé de prononcer une mise en garde ? Existerait-il donc aux yeux des avocats des causes absolument indéfendables, fut-ce à l’occasion d’un simple exercice oratoire ?

La liberté d’expression qui règne dans le monde judiciaire est incomparablement supérieure à celle pratiquée dans les médias et le débat public. Pour une raison très simple : celui qui s’exprime a la garantie d’être écouté respectueusement jusqu’au bout de son propos, sans interruption, ni insulte ni menace. Nul ne lui dicte ce qu’il doit dire, personne n’a le droit de lui interdire de s’exprimer. Cette liberté là est un territoire sacré de la démocratie. Entourer son exercice de précautions, n’est-ce pas admettre implicitement qu’elle puisse être discutée, critiquée et, à terme, remise en cause ? N’est-ce pas la livrer au péril mortel de la tyrannie des susceptibilités réelles ou feintes, aux caprices de l’opinion, aux pressions diverses et variées ? Il y a moins d’un mois, les attaques à l’encontre de Eric Dupond-Moretti poussaient à s’interroger ici même sur la capacité de résistance du système judiciaire à la censure de l’opinion. Hélas, on dirait bien que la forteresse déjà se fissure….

Note : L’épisode décrit dans ce billet peut être visionné sur la vidéo de la rentrée solennelle accessible ici, à partir de la minute 54.

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