La Plume d'Aliocha

12/04/2016

Pirate numéro 7, levez-vous !

Filed under: Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 07:57

Il s’appelle Fahran Abchir-Mohamoud. Il a un visage rond que marquent encore des traces d’enfance. Un regard égaré très loin. Il est assis au fond à droite du box, derrière les autres. Depuis 2 semaines, lui et 6 autres somaliens comparaissent devant les assises de Paris pour piraterie, vol et enlèvement, le tout avec armes et en bande organisée. Ils risquent la perpétuité pour avoir, le 8 septembre 2011, attaqué le Tribal Kat sur lequel naviguaient Christian Colombo 55 ans, et son épouse, Evelyne, 53 ans. Ils étaient partis pour un tour du monde de 10 ans. Christian est décédé à 16h15 notera sur le journal de bord son épouse, dans un état second. D’une balle de kalachnikov en plein front. Les pirates jettent son corps à la mer. Le bateau est pillé, puis les pirates la forcent à les suivre. Ils seront arrêtés deux jours plus tard par l’armée espagnole et transférés en France.

Deux mondes…

Depuis deux semaines, les débats tentent de faire la lumière sur ce qui s’est passé. Les accusés ne sont pas poursuivis pour assassinat car il est acquis que ce sont les deux pirates tués par l’armée, les chefs, qui ont tiré sur Monsieur Colombo. Les accusés disent qu’ils ont été recrutés sans trop savoir ce qu’ils auraient à faire, qu’une fois sur le bateau, ils ont écopé car le skiff prend l’eau,  on patauge en permanence à mi-mollets dans cette longue pirogue à moteur. Ils se défendent d’avoir tiré, et d’avoir pillé aussi. Ce sont les chefs qui les ont entraînés, les chefs qui les menaçaient,  les chefs qui ont tout fait. Certains sont crédibles, d’autres moins.  Hier ont commencé les plaidoiries. « Ce procès, c’est la collision de deux mondes qui n’étaient pas destinés à se rencontrer, qui n’auraient jamais du se rencontrer » plaide Me Elise Arfi. Depuis le départ, la défense essaie de faire comprendre aux jurés ce que c’est qu’être né en Somalie. Dans ce pays de guerre, de famine, de violence et de sécheresse, ce pays « A l’autre bout du monde, de notre société, de nos moeurs, de nos besoins et de nos urgences »  selon les mots de Me Julia Katlama.  Les autres pays viennent puiser dans ses eaux poissonneuses avec d’immenses tonniers. Et comme si ça ne suffisait pas,  la mafia italienne y déverse des déchets toxiques, parce que c’est un pays sans Etat et très pauvre. Une poubelle en somme…Un reportage de Paul Moreira diffusé à l’audience vendredi, montre les images insoutenables des effets de ces polluants sur la population. Mais ce sont les accusés qui expriment le mieux l’incroyable fossé entre eux et ceux qui les jugent. Quand ils s’émerveillent par exemple de faire trois repas par jour, de voir de la lumière en continu, ou quand ils s’affolent de la hauteur des bâtiments en France. Qu’importe. L’avocate générale n’a rien voulu entendre. Hier elle a requis entre 16 et 22 ans de prison et une interdiction définitive de territoire. Les parties civiles quant à elles ne voient pas le lien entre la mort de Monsieur Colombo et la situation en Somalie. Ainsi va se procès, il n’y aura pas de pardon. C’est à peine s’il y a du respect. Depuis le début, on désigne plus souvent les accusés par « pirate numéro » que par leur nom. « J’ai dix ans d’expérience. J’ai souvent eu de nombreuses personnes dans le box, avec des noms imprononçables, je n’ai jamais eu à noter une personne » s’indigne Me Katlama.

Je suis sa seule visite, sa seule compagnie…

Parmi eux il y a Fahran, mécanicien automobile. S’il s’est retrouvé dans cette mortelle expédition, c’est parce qu’on lui a promis 100 dollars et qu’à ses yeux, c’est une telle somme, qu’il pense pouvoir s’offrir un garage…Lors de son arrestation il donne son âge, 16 ans, mais personne ne le croit. Il a menti, forcément pour passer entre les mailles du filet. C’est vrai qu’avant d’embarquer sur le skiff, il a du prendre le temps d’étudier l’ordonnance de 45 sur les mineurs. Peut-être même de faire une analyse de droit comparé selon le pays occidental qui risquait de l’arrêter. Passons. Fahran est incarcéré à Fresnes dans l’attente de son procès. La prison des rats et des poubelles, explique Me Arfi aux jurés qui ne connaîtraient pas l’endroit. Il est violent Fahran. Il fait des crises de larmes et des crises de nerfs. Les gardiens y voient une marque de rébellion. Alors vient le temps des brimades. Il est privé de douche. Ses chaussures n’ont plus de semelles, un codétenu lui en offre une paire, elle lui est confisquée. Comme lui sont confisqués ses disques de musique somalienne, la seule chose qui le rattache à sa terre dans cette prison à des milliers de kilomètres de chez lui où tout est étrange, inquiétant, froid et hostile. Il continue d’avoir des crises. Cela lui vaudra un bras cassé. Il a déjà eu un doigt arraché Fahran par une balle espagnole. Cinq fois il passe en commission de discipline, sans avocat ni interprète. Mais le pire est à venir. « Je suis sa seule visite, sa seule compagnie, la seule qui lui envoie de l’argent, explique l’avocate, la seule pour qui sa vie est importante ». Depuis le début de sa plaidoirie, elle marche sur la corde raide de l’émotion, le silence dans la salle est absolu, on se demande comment elle fait pour ne pas pleurer, on craint qu’elle se brise à force de tension maîtrisée.

Un système pénal qui fabrique des fous

Elle continue de raconter le destin si lourd de son client. Un matin il se réveille avec un gros pansement. Dessous, une cicatrice de 50 cm de long. On l’a opéré en urgence pour lui enlever son poumon droit qui s’atrophiait. « Nous lui avons sauvé la vie », se réjouissent les médecins. Avec raison. Mais Fahran lui, tout ce qu’il voit, c’est que les étrangers qui l’ont enfermé viennent de fouiller dans son corps et de lui ôter un organe. Et comme on ne lui a rien expliqué et encore moins demandé son accord, il se dit que ça va continuer. Sa raison vient de basculer, irrémédiablement. A la barre l’expert psychiatre est formel : il a développé une psychose délirante. Il est persuadé d’être une somme d’organes que l’on va venir voler. Même le psychiatre lui fait peur : il veut lui voler son cerveau. C’était donc cela, ses crises de violence que l’on a pris pour de la rébellion et que l’on a punies.  La schizophrénie se soigne, explique le médecin, mais ne se guérit pas. Un jour où il est au mitard, il se pend avec sa couverture. On le sauve in extremis. « On devrait se poser la question d’un système pénal qui fabrique des fous. On vient les arrêter chez eux, on les ramène chez nous, pour les juger à l’aune de nos valeurs ! Que diriez-vous si la Somalie adoptait une loi lui donnant compétence pour vous juger et qu’on vous emmène là-bas, lance Me Arfi aux jurés. Son client ne devrait même pas être là puisqu’il était mineur, mais la chambre de l’instruction n’a rien voulu entendre. Il faut dire que l’expert est formel : selon les tests osseux il a plus de 18 ans. Enfin, quand on creuse un peu, l’expert admet qu’il pourrait avoir 17 ans et demi, mais bon. L’avocate dénonce ce que tous les avocats savent mais que la justice continue d’ignorer : ces tests sont fondés sur un panel de caucasiens aux Etats-Unis dans les années 50, la marge d’erreur est importante, la fiabilité douteuse. Peu importe, la science a parlé et tant pis si, à six mois près, le destin d’un homme aurait pu s’en trouver changé. Il est 20 heures. « Au fond des prisons, le rêve est sans limite. Son rêve à lui est de pouvoir retourner en Somalie ». La voix s’éteint dans un souffle. Elle a tenu.  Quelque chose dans la consistance de l’air a changé. L’humanité qui faisait tant défaut à ce procès dirigé par un président glacial vient de souffler comme un vent du large bienfaisant.

Il est 20h 10. L’audience qui a commencé à 10h vient de s’achever. Me Elise Arfi a tombé la robe et marche vite vers la sortie, le front baissé. Elle pleure.

 

Note : Marie Barbier publie aujourd’hui un long reportage dans l’Humanité sur le procès. Un autre ets à lire dans Libération.

Mise à jour 13 avril 22h22 : La cour a rendu son verdict à 20h52. Les peines de prison s’échelonnent de 6 ans à 15 ans, étant précisé que les accusés ont déjà passé 4,5 ans en prison. La cour n’a pas jugé nécessaire de prononcer les interdictions de territoire. C’est u verdict clément dans la mesure où l’avocate générale avait requis des peines de prison comprises entre 16 et 22 ans assorties de l’interdiction définitive du territoire. Quand Fahran Abchir-Mohamoud a compris qu’il allait pouvoir sortir puisque c’est avec lui que la cour a été la plus indulgente, il a simplement demandé à son avocate, quand est-ce qu’il allait revoir sa mère…

18/02/2016

Silence, on tue les libertés !

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:06

En fin de journée, j’ai interviewé un bâtonnier. Peu importe lequel, en ce moment, sur fond d’état d’urgence et face aux libertés en péril, ils pensent tous pareil. Et pas seulement eux, tous les avocats, et puis tous les juges, et sans doute tout ce que la France compte de juristes, et pas seulement….C’était une interview difficile car il y avait trop de sujets à aborder et pas assez de temps. La situation du tribunal de Bobigny, catastrophique. Celle des autres tribunaux de France, pas meilleure. La réforme constitutionnelle et l’état d’urgence. Le statut des libertés publiques. L’inscription loupée du droit à l’avocat dans notre constitution. La réforme pénale qui banalise la possibilité pour tout un chacun, parce qu’il aura bavardé un jour avec un cafetier soupçonné sans qu’il le sache de frayer avec des terroristes, de se retrouver  en pleine nuit avec sa porte d’appartement défoncée par des types cagoulés, plaqué au sol et menotté devant ses enfants. Ce bâtonnier soudain m’a interpellée : « vous êtes où les médias, quand on tue les libertés publiques, on ne vous entend pas ! Quand Christiane Taubira a quitté le ministère, on est resté 30 minutes sur son départ à bicyclette pour admirer son pédalier, mais personne n’a parlé de l’essentiel, au même moment le nouveau garde des sceaux Jean-Jacques Urvoas reconnaissait et c’était une première, la situation d’urgence de la justice. Or sans justice, il n’y a pas de démocratie. Comment ne pas être amer face à des médias qui ratent l’essentiel ? », a conclu mon interlocuteur.

J’ai baissé la tête. En tant que journaliste spécialisée, ce n’est pas vers moi que se tournait sa colère, puisque j’étais là et que depuis novembre je ne cessais, comme d’autres journalistes spécialisés, de relayer les cris d’alerte des juristes. Il en voulait au Système qui mécaniquement est bien plus attiré par le vélo de Taubira  que par les paroles essentielles – mais si peu spectaculaires – de son successeur. Il avait raison. Rien de ce qu’il me disait ne me surprenait. J’ai répondu que sur Twitter tout le monde, en tout cas dans ma TL de juristes, était conscient de l’insupportable et bien inutile sacrifice de nos libertés. Réponse dérisoire et à côté de la plaque. Mon petit microcosme que j’ai confortablement taillé à la mesure de mes centres d’intérêt (et c’est bien le défaut d’Internet par rapport à un journal qui vous parle de tout, y compris de ce qui ne vous intéresse a priori pas), mon petit monde en effet est d’accord avec moi et me donne l’illusion que le « Grand » monde l’est aussi.

Fumisterie.

C’est le bâtonnier qui a raison.

Alors voilà, je lance cette petite bouteille à la mer. Il y a beaucoup d’avocats, de juges, d’universitaires qui savent qu’on va dans le mur, c’est le moment, puissants confrères des grands médias, de leur donner la parole. Ouvrez-leur vos spectaculaires matinales radio, vos chaines d’information en continu, vos émissions de prime time ou de deuxième partie de soirée, ils parlent bien, ont des tas d’exemples concrets à donner.  Ils vous raconteront que les Etats-Unis suite aux attentats du 11 septembre ont commis la même erreur que nous et admettent aujourd’hui avoir sacrifié leurs libertés pour rien. Ils vous abreuveront d’anecdotes effrayantes et de formule choc. Ce sont d’excellents clients qui, en plus, défendent une excellente cause. Invitez-les. Il y a tant de valeurs communes entre le journalisme au sens noble du terme et l’avocat défenseur des libertés. Tout n’est peut-être pas perdu.

18/01/2016

De l’art d’enfumer les médias

Filed under: Affaire Kerviel,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:42

Voici donc un nouveau rebondissement dans l’affaire Kerviel. Une magistrate du parquet, enregistrée à son insu par une ancienne policière qui mène une enquête privée, prétend que la Société Générale savait. Si j’ai bien compris, elle possède cet enregistrement depuis juin, mais n’a décidé que tout récemment de le confier à l’avocat de la défense, lequel s’est empressé de le donner à Mediapart qui l’a publié dimanche soir. Passons sur le procédé consistant à enregistrer un juge, tous les juristes de Twitter hier soir étaient ulcérés.  Immédiatement, l’affaire est reprise par tous les médias et l’on assiste à un déluge de titres fracassants. A lire les « révélations », on s’aperçoit comme pour celles du commandant Le Roy qu’il ne s’agit de rien d’autre que de sentiments et d’états d’âme. Sa hiérarchie lui aurait demandé de ne pas insister sur cette affaire. Sans doute parce que sa hiérarchie savait mieux qu’elle ce que tout le monde verrait si l’on regardait d’un peu près, à savoir que le trader embarque la justice dans ses fantasmes, exactement avec la même force destructrice qu’il a embarqué avant elle la banque qui l’employait. Mais évidemment, quand on croit dur comme fer à la théorie du complot, aucune explication raisonnable n’est audible.

La vulnérabilité des médias à la manipulation

Les révélations du commandant Le Roy (démenties depuis) intervenaient au moment du dépôt de la demande de révision. Celles de la magistrate surgissent la veille du jour où doit être plaidée cette demande et trois jours avant une nouvelle audience devant la Cour d’appel de Versailles en charge, après l’arrêt de cassation, de réexaminer le montant des dommages intérêts dus par le trader à sa banque.

Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est l’incroyable vulnérabilité du système à la manipulation. On compte  sans doute une bonne cinquantaine de journalistes qui ont suivi le procès Kerviel et sont tout à fait convaincus que le travail judiciaire accompli dans ce dossier est parfaitement sérieux, la culpabilité du trader démontrée et tous les mystères du dossier levés.  Je rappelle : deux ans d’instruction par le juge spécialisé Renaud Van Ruymbeke, deux procès ayant duré un mois chacun (2010 et 2012), 300 pages de jugement, un recours en cassation qui a confirmé la partie pénale de la condamnation. Ce qui n’empêche pas chaque opération de communication de la défense de déclencher un tsunami d’articles, sujets TV et radios, donnant à penser par l’effet de masse que le contenu des révélations est à la mesure du bruit qu’elles font.

La boite noire de la technicité financière

En réalité la défense joue sur du velours, voici pourquoi. Le révisionnisme dans les grandes affaires judiciaires est un classique. Comme par définition elles sont jugées par des gens qui n’ont pas été témoin direct des faits, il y a mille et une occasions d’insinuer le doute. Seuls les aveux, par exemple dans l’affaire Cahuzac, semblent de nature à forger une certitude et même, j’ai cru comprendre qu’il commençait à livrer une version dans laquelle il n’était pas le seul coupable. L’affaire Kerviel est d’autant plus apte au révisionnisme et à toutes les formes de complotisme qu’elle s’inscrit dans un domaine très technique, la finance. Et le trader, malin, cultive cela depuis l’origine. Ainsi, dit-il à ses équipes de défense, vous ne pouvez pas comprendre le dossier, seul moi suis en mesure de le faire et je vous dis que la banque ne pouvait pas ne pas savoir. Quelques spécialistes auto-proclamés s’avancent alors pour confirmer la chose, ce qui est un grand classique  de la psychologie humaine. C’est un réflexe naturel et valorisant d’affirmer : moi je connais le schmilblick et je vous dis que ce n’est pas possible. L’autre élément très porteur c’est le contexte français de détestation des banques. Celui-ci donne une furieuse envie de croire que la très puissante machine financière manipule tout le monde, depuis le trader jusqu’à la justice en passant par Bercy, et pourquoi pas le président de la République.

Fantasmes

Je l’ai cru aussi quand j’ai commencé à enquêter sur l’affaire en 2008. J’étais persuadée d’être sur écoute, qu’un hacker suivait à la minute ce que j’écrivais sur mon ordinateur, qu’au moment de publier ce livre écrit entièrement à l’insu de la banque sur la base du dossier auquel j’ai eu accès par ses adversaires et que j’ai lu en entier (je ne l’avais jamais dit, mais j’en ai assez de me faire insulter), je ne trouverai pas d’éditeur. Je me souviens encore du jour où un confrère du Revenu m’a appelée pour me dire qu’il annonçait la sortie du livre. J’ai songé à cet instant que c’était une folie d’écrire sur une affaire aussi sensible dans le dos de la Société Générale. Et j’ai pensé que ma vie de journaliste free lance en finance et droit allait voler en éclats. Un seul coup de fil de la banque aux journaux pour lesquels je travaillais et j’étais virée. Fantasmes. Socgen a découvert le livre le jour de sa parution. Personne ne m’avait écoutée, ni suivie, ni hackée, ni entravée de quelque manière que ce soit. Les banques sont les reines du lobbying, mais question espionnage et voyouterie, dieu qu’elles sont décevantes ! En tout cas en France.

Technique judiciaire

Mais revenons à notre technicité. Comment des juges qui ne savent pas ce qu’est un turbo-warrant, peuvent-ils rendre un jugement éclairé sur ce dossier ? Précisément parce que la technique est un leurre. Parce qu’un prévenu qui est incapable d’expliquer pourquoi il enregistre de fausses opérations pour dissimuler les vraies si tout le monde savait montre assez vite que ses explications sont aberrantes. Pourquoi cacher ses gains de 600 millions en juillet 2007, si ses supérieurs lui demandaient de faire ça ? Et pourquoi cacher ensuite 800 millions en novembre ? Il aurait du hurler de joie, réclamer un bonus, ses supérieurs aussi ! Et pourquoi la banque l’interroge durant 12 heures pour lui demander de révéler ses opérations si elle est au courant de tout ? Evidemment je simplifie, car les 300 pages de décisions de justice et l’instruction qui représente des dizaines de mètres cubes comportent bien plus que cela, mais c’est l’idée.

Tous les journalistes qui ont approché l’affaire savent cela. Mais il en reste une poignée qui se contente de lire une ou deux pièces du dossier avec l’avocat par-dessus leur épaule qui leur explique comment les comprendre et balancent les soi-disant scoops soigneusement étiquetées « révélations fracassantes ».  Le monde médiatique s’enflamme comme une flaque d’essence au contact d’une allumette. Parce qu’il juge l’information vraiment importante ? Pas du tout !  Parce que nous sommes passés de médias bridés par le manque de place pour tout traiter à des médias qui, avec internet et les chaines d’information  en continu, ont  l’obsession permanente de remplir des vides. Ajoutez à cela la vitesse qui interdit de réfléchir et la concurrence qui oblige à traiter le même sujet que les autres pour ne pas être à la ramasse, et vous avez tous les ingrédients d’une manipulation médiatique. Chaque « révélation » depuis des mois se dégonfle quelques jours ou semaines plus tard. Ce fut le cas des révélations de la policière, mais aussi des accusations d’avoir trafiqué les bandes. Peu importe, une nouvelle révélation fracassante la veille d’une échéance judiciaire remet le dossier au goût du jour le temps qu’il faut pour mobiliser l’opinion et  influencer les juges. Quand elle est démentie, elle n’intéresse déjà plus personne.

Et l’on frissonne à l’idée que tôt ou tard, la folle machine médiatique fera trébucher la justice en une parodie grimaçante et perverse du splendide J’accuse qui restaura l’honneur du capitaine Dreyfus.

10/01/2016

Secrets de prétoires

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Mon amie la com',Salon littéraire — laplumedaliocha @ 14:53

Les amoureux de la chronique judiciaire ont de quoi se réjouir : deux livres y sont consacrés en ce mois de janvier. Tous deux ont été rédigés par des chroniqueuses judiciaires aguerries. Le premier par date de parution s’intitule « Les grands fauves du barreau » aux éditions Calmann-Levy. Il est signé d’Isabelle Horlans, journaliste justice depuis 30 ans et Valérie de Senneville, grand reporter aux Echos, spécialisée en justice et en économie (sortie le 13 janvier). Le deuxième, la Déposition, aux éditions L’Iconoclaste est signé de Pascale Robert-Diard, célèbre chroniqueuse judiciaire au Monde et blogueuse (sortie le 20 janvier).  

41KJMLR7gDL._SX327_BO1,204,203,200_Vaut-il mieux gagner dans le prétoire ou dans les médias ? Telle est la question à laquelle « Les grands fauves du barreau » tente d’apporter des éléments de réponse. Depuis qu’Emile Zola a fait basculer le cours de l’affaire Dreyfus avec son célèbre J’accuse, tous les avocats sont susceptibles d’être tentés de jouer la carte des médias pour défendre leurs clients. Ce d’autant plus que l’appétit de la presse pour les affaires judiciaires ne se dément pas. C’est Jacques Vergès qui, dans l’affaire Omar Raddad, a « inventé » l’usage contemporain de l’arme médiatique dans les procès en fabriquant à partir d’un coupable judiciaire un innocent médiatique. Les ténors du barreau ont embrayé, entrainant une révolution des usages.  « Les Kiejman, Vergès, Lombard, Leclerc et Soulez Larivière ont inauguré le procès moderne sans imaginer qu’ils créaient un monstre incontrôlable » notent les auteures. Ils ne sont pas seuls responsables. A la fin des années 70, la chronique judiciaire  s’est partiellement déplacée vers l’investigation chère à son « inventeur » Edwy Penel.

Haro sur le journalisme d’investigation idéologique !

Avec les travers que dénoncent les avocats interrogés dans le livre : la partialité, la course au scoop, la vision tronquée du dossier. Et les ténors de la place de dénoncer ces nouveaux juges d’instruction que sont devenus les journalistes (Me Jean Veil),  pratiquant un « journalisme idéologique » (Me Richard Malka), un « journalisme d’accusation » (Me Emmanuel Marsigny).  A mesure que la médiatisation des dossiers se fait de plus en plus violente et accusatrice, grandit la tentation (l’impérieuse nécessité ?) de plaider les dossiers autant dans la presse que devant les juges.  C’est ainsi que les procès se déplacent des prétoires vers les plateaux de télé. A travers les grandes affaires du moment, Kerviel, Bettencourt, DSK, le livre nous emmène dans les coulisses de cette nouvelle défense qui s’orchestre autant depuis les cabinets d’avocats que dans le secret des officines des communicants. Coup de maîtres et coups tordus émaillent le récit secret de ces grands procès tandis qu’une question lancinante rythme les pages de ce livre  : quel est l’impact exact des stratégies de manipulation des médias dans le cours de la justice ? Les confidences des grands communicants tendent à montrer que c’est moins la justice qu’ils tenteraient d’influencer que l’image du client qu’ils voudraient sauvegarder. Il y aurait donc une défense judiciaire dans les prétoires et une défense médiatique d’image dans la presse. Une pudique et modeste posture que chaque page du livre dément tant il apparait, et c’est assez terrifiant, que l’ambition cachée de tous ceux qui communiquent (prévenus, victimes, avocats, communicants, associations…) consiste bien, au-delà de l’opinion publique, à atteindre et influencer le juge. Quelques figures d’avocats amoureux du silence et de la discrétion apportent une réconfortante contradiction à la fièvre communicante dépeinte dans l’ouvrage. Citons François Martineau, avocat de la Société Générale dans l’affaire Kerviel, pour qui « la discrétion est souvent plus efficace, c’est un art qu’il faut savoir cultiver », ou bien encore Hervé Témime : « je n’ai jamais cru à la défense médiatique. Je ne connais pas d’exemple de procès gagnés grâce aux seuls médias ». Jusqu’à présent…est-on tenté de commenter. Tenez, jeudi prochain l’émission de France 2 « Complément d’enquête » se penche sur les soi-disant zones d’ombre de l’affaire Kerviel. A ma connaissance, aucun chroniqueur judiciaire ayant suivi le procès n’a été interrogé. Que pèsent une instruction, deux procès, 300 pages de décisions de justice, contre la tentation des médias à se rejouer indéfiniment le scénario de l’affaire Dreyfus pour faire de l’audimat ? Et tant pis si au passage, n’écoutant qu’une version de l’histoire, on accrédite l’image d’une justice folle ou aux ordres et que l’on aggrave le divorce entre les citoyens et leurs institutions. Vive le spectacle !

 

La déposition, ou l’affaire Agnelet vue de l’intérieur

 

9791095438021FSCe n’est pas un hasard si Pascale Robert-Diard est citée dans le livre ci-dessus pour avoir refusé que son journal soit instrumentalisé dans le procès Bettencourt par Me Metzner qui, en pleine affaire Kerviel, avait tenté de la convaincre de publier les enregistrements pirates de Liliane Bettencourt. Les chroniqueurs judiciaires sont rompus aux techniques d’influence des avocats, c’est une compétence professionnelle qui les tient à l’abri des manipulations, contrairement à certains de leurs cousins de l’investigation. Les deux métiers sont en principe séparés, mais il arrive qu’ils se rejoignent dans des circonstances exceptionnelles. C’est précisément un moment d’exception qui est à l’origine du magnifique récit intitulé »La déposition ».

Avril 2014 : au terme de son troisième procès, Maurice Agnelet est condamné pour le meurtre d’Agnès le Roux, l’héritière du Palais de la Méditerranée, disparue en 1977. Son corps n’a jamais été retrouvé, mais les soupçons pèsent sur cet avocat sulfureux de la famille qui était aussi à l’époque l’amant de la jeune femme. Débute alors une énigme judiciaire  passionnante qui va durer plus de 30 ans. Acquitté lors de son premier procès à Nice en 2006, Maurice Agnelet est condamné en appel à Aix-en-Provence l’année suivante. Son avocat dépose un recours devant la CEDH et gagne. Un troisième procès est organisé en 2014. Le 6 avril, coup de théâtre : l’un des fils de Maurice Agnelet, Guillaume,  qui avait défendu son père jusque là fait volte face et confie à la barre sa conviction que son père est coupable.   S’en suivent des moments d’une rare violence dans un prétoire lorsque Guillaume est confronté à sa mère qui continue de défendre l’innocence de Maurice Agnelet et le menacera quelques heures plus tard de se suicider. Le procès a été aussi marqué par  un geste magnifique d’Hervé Témime, avocat de la famille d’Agnès Le Roux. Bouleversé par cette famille qui implosait dans le prétoire, il a pris l’initiative de demander au président qu’on ne confronte pas Guillaume et son frère. Sous la plume de Pascale Robert-Diard, l’épisode arrache les larmes.

Bouleversée par cette affaire, la journaliste a écrit à Guillaume Agnelet à l’issue du procès, il lui a répondu. Les confidences de ce témoin hors normes permettent à l’auteur de reprendre l’histoire où le procès l’a laissée et de remonter le fil de ces trente années de mystère. On y découvre l’envers du décor, l’ambiance étouffante qui règne dans la famille, la personnalité singulière, tantôt séduisante, tantôt inquiétante de Maurice Agnelet, le désarroi de son épouse, l’amour angoissé de ses enfants. Nulle révélation fracassante, pas davantage de scoops et moins encore de racolage dans ce livre. Pascale Robert-Diard décrit avec une délicatesse de dentelière les interrogations et les douleurs d’une famille qui a vécu 30 ans sous le poids écrasant d’un secret partagé sans avoir jamais vraiment été avoué. On s’assoit aux côtés de la journaliste sur le banc dans la salle d’audience, on assiste tétanisé au retournement d’audience, puis l’on croise sur un quai de gare Guillaume Agnelet, on marche à sa suite pour découvrir la maison où il a vécu avec son père, on partage ses angoisses et sa rage quand la famille lui impose une insupportable omerta, puis sa délivrance quand enfin il parle. Très peu de livres de journalistes traitant de faits divers peuvent prétendre s’extraire du temps de l’actualité. La plupart sont condamnés au bout de quelques semaines, invalidés par les développements ultérieurs des faits qu’ils ont relatés, balayés par d’autres hochets médiatiques, bref, démodés. Il y a dans celui-ci tant d’amour de la justice et tant d’humanité, tant de finesse d’analyse et de grâce dans l’écriture qu’il mérite d’entrer dans la grande histoire du journalisme.

 

Informations transparence : nous appartenons toutes les 4 à la même association professionnelle, la très belle Association confraternelle de la presse judiciaire. Je n’aurais pas parlé différemment de ces livres si les auteures avaient été pour moi de parfaites étrangères, mais j’estime que ce point mérite d’être porté à l’attention des lecteurs du blog.

13/12/2015

Les bateaux ivres

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:07

9782709645782-001-X-1Connaissez-vous l’histoire de ce bateau livré à lui-même après avoir rompu ses amarres qui s’enivre de liberté avant de sombrer, racontée par Arthur Rimbaud dans le bateau ivre ? En sortant du Musée du Luxembourg où se donne une enchanteresse et fort licencieuse exposition sur Fragonard, ce poème écrit sur les murs de la rue Férou m’a rappelé à de plus sinistres réalités.

Il se trouve que « Les bateaux ivres » est le titre d’un livre magnifique du grand reporter Jean-Paul Mari sur les migrants. J’ai déjà parlé ici de lui, c’était à l’occasion de la sortie d’un livre poignant intitulé « Sans blessures apparentes » dans lequel l’auteur, frappé par un symptôme post-traumatique pour avoir vu l’horreur de trop, enquêtait sur ce mal invisible qui frappe les professionnels en prise avec la violence, journalistes, médecins et même militaires. Jean-Paul Mari cette fois raconte les réfugiés dans un livre chorale où il nous emmène à la rencontre de plusieurs destins. Au coeur de l’ouvrage, il y a la Méditerranée, celle d’Homère, avec lequel l’auteur à l’idée brillante de relier l’histoire contemporaine des migrants. Et c’est sous la double paternité de l’aventurier Ulysse et du poète Rimbaud que le journaliste déroule le récit épique, poignant, parfois atroce, toujours douloureux de ces gens prêts à affronter les pires dangers pour un ailleurs qu’ils imaginent meilleur, loin des fous de Dieu :

« Et puis je les ai vus. Les hommes en noir. Un air de mendiants hirsutes, les yeux passés au khôl, des barbes de moines fous, en turbans et tuniques sombres, toujours le doigt levé vers le ciel à hurler « Dieu le veut « , cette fascination pour la mort plutôt que l’amour de la vie et – quelle hérésie – le plaisir ! (…) Aujourd’hui ces oiseaux de malheur nous cachent le ciel, les villes du Sud brulent, les cités encerclées rendent l’âme, les populations entassent leurs biens sur des camions ou des charrettes et traversent les montagnes de Turquie, du Liban ou le désert de Jordanie pour s’évader de l’asile des fous de dieu. Une fois les flancs de la Méditerranée en feu, ne restait plus que la mer, toujours libre, toujours aimante, toujours maternelle. Et puis elle aussi a commencé à changer. »

Il y a l’imam Zachiel qui refuse de prêcher les inepties haineuses des talibans et qui doit fuir avec toute sa famille pour échapper à leur vengeance, Robiel, l’érythréen qui parvient à s’échapper de la tyrannie qu’est devenue son pays où le service militaire est obligatoire et illimité mais au prix de quels dangers invraisemblables ; et tant d’autres…. Par terre ou par mer, dans des conditions qui les mènent parfois plus loin que l’enfer quand ils se retrouvent dans les centres de torture des bédouins du Sinaï ou sur des embarcations remplies des cadavres de leurs camarades qui ont succombé à la faim, la soif, le désespoir, les migrants rêvent de paix, de vivre tout simplement.

Nul angélisme chez Jean-Paul Mari. L’angélisme, c’est un luxe de politique et d’éditorialiste, de gens qui regardent le monde depuis leur fauteuil.  Il n’y en a jamais chez ceux qui racontent simplement la vie.  Bien sûr que cette marée humaine sème le trouble là où elle passe, bien sûr que rien n’est facile. Mais un petit village de Calabre nommé Acquaformosa trace peut-être au milieu des tragédies des uns et des peurs des autres l’amorce d’un arc-en-ciel. Ce village qui comptait 2000 âmes en 1957 n’en a plus que la moitié en 2011. Le maire a eu une idée : ouvrir les bras aux migrants. Alors il a conclu un accord avec Lampedusa. Je laisse la parole à Jean-Paul Mari :

« Dans le village, les retraités ont retrouvé leur place au soleil sur les bancs de pierre, l’école est pleine, les panneaux « à vendre » ont disparu des murs et l’équipe de foot, mélange de calabrais, de nigérians et de syriens, en tête du championnat de la vallée, en fait voir de toutes les couleurs à ses adversaires. Cet été, les migrants ont cuisiné en remerciement un repas pour mille personnes sur la place du village qui a su les accueillir avec tant de douceur. Au menu : risotto, couscous et gâteaux syriens. »

Le péril que fuient ces hommes et ces femmes, c’est celui qui nous a éclaté à la face ce sinistre et tragique vendredi 13 novembre. Et l’on frissonne en tournant les pages de ce livre : comment a-t-on pu, comment peut-on encore faire semblant de ne pas voir ni comprendre ? Il y a du Kessel, du Albert Londres dans ces lignes enflammées, possédées par la beauté de la vie et l’infinie cruauté des hommes, transcendées par l’espoir de frapper les âmes et toucher les coeurs…

07/09/2015

Réfugiés : une faillite politico-médiatique française

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:48

D’un côté, il y ces images de milliers de réfugiés aux frontières de l’Europe, ils arrivent par bateau, quand ils ne sont pas morts noyés en route, en camion, en train, à pied. Leur voyage est semé de cadavres, hanté par les images de la guerre qu’ils ont fuie, scandée par cette question terrible : où aller, avec quel argent, dans quelles conditions ? Où trouver la force de tout recommencer dans un lieu inconnu quand on a perdu ses racines, abandonné sa maison, une partie des siens ? De l’autre, il y a la machine médiatique qui diffuse jusqu’à la nausée la photo de l’enfant mort sur la plage tout en pataugeant dans ses travers. Par exemple sa passion des sondages. 55% des français seraient opposés à ce que la France, à l’instar de l’Allemagne, assouplisse les conditions d’octroi du statut de réfugié. La suite de l’article nous explique que les répondants sont en revanche favorables aux quotas : « Les Français estiment vraisemblablement qu’avec de tels quotas notre pays se verrait dispensé d’une partie de cette mission d’accueil quand d’autres, plus égoïstes que nous, se verraient contraints de prendre leur part dans l’accueil de « la misère du monde » ». Et l’article de conclure timidement. « Selon les statistiques officielles, pourtant, la France accueille beaucoup moins de migrants que ses voisins les plus proches, notamment l’Allemagne et le Royaume-Uni ».

Défaillance des médias

Leur a-t-on donné, aux mystérieux français qui soi-disant nous représentent,  cette infographie du Monde, les a-t-on laissés réfléchir plusieurs heures avant de se prononcer ? A l’évidence non, sinon ils n’auraient pas répondu que les pays plus égoïstes que nous doivent prendre leur part, vu que la France fait justement partie des pays qui accordent le moins de réponses positives aux demandes d’asile : entre 9 et 30% contre plus de 75% en Suède, plus de 50% en Italie et entre 30 et 50% en Allemagne et en Grande-Bretagne. En fait, il n’y a personne en Europe de plus « égoïste » que nous…Quand on prend conscience de cela, on songe que ce sondage est terrifiant dans ce qu’il révèle de l’abrutissement politico-médiatique qui nous affecte.

Faute de discours politique fort de la part d’un pouvoir inspiré, on laisse libre cours aux légendes urbaines du type « la France accueille toute la misère du monde quand les autres ne font rien », légendes qui nourrissent la peur, le repli sur soi et la xénophobie. J’ose espérer qu’il ne s’agit pas d’un sordide calcul politicien pour nourrir l’extrême-droite en vue des prochaines présidentielles, de la part d’un PS éreinté qui chercherait à handicaper la droit républicaine, mais il faut bien avouer que l’hypothèse ne saurait être exclue. Au passage, qu’on me permette de ne rien dire de la bouffonnerie qui consiste à fixer un cap une fois que celui-ci a été imposé par l’Europe…« La Commission européenne va proposer de répartir 120.000 réfugiés sur les deux prochaines années, ce qui représentera pour la France 24.000 personnes. Nous le ferons », a lancé ce matin François Hollande. Que Bruxelles ramène l’insolente France, celle qui n’a en or que ses nuits blanches,  aux contraintes économiques passe encore, mais qu’elle nous donne des leçons impératives de droits de l’homme devrait nous faire rougir de honte.

Le plus tragique au fond dans ce sondage, c’est qu’il se soit trouvé des gens pour poser cette question absurde pour ne pas dire scandaleuse et d’autres pour le réaliser. Cela montre bien la difficulté du système médiatique français à prendre la mesure des événements mondiaux. La photo du petit Aylan Kurdi, l’enfant mort échoué sur la plage, on l’a ratée. Nous sommes le seul grand pays en Europe à ne pas l’avoir publiée en Une le lendemain de sa diffusion (à l’exception du Monde, qui a eu le temps de réagir). La dimension des événements actuels, le système ne l’a pas encore comprise, sinon il ne poserait pas cette question imbécile. Face à des gens qui fuient la guerre et appellent au secours,  la question de savoir si on les accueille ou non ne peut moralement tout simplement pas se poser. D’ailleurs si on la ramène à une dimension plus accessible, chacun sait que ne pas porter secours à une personne danger est une faute morale et un délit pénal.  C’est évident dans la vie quotidienne. Mais curieusement, la même question transposée à l’échelle d’un pays n’appelle plus la même réponse. Soudain on réfléchit, on tergiverse : ils pourraient aller ailleurs ces gens-là, il n’y a plus de place, que les autres s’en occupent, on est déjà trop nombreux, le chômage, la crise économique. Ces tergiversations s’intercalent dans la distance qui nous sépare de la réalité, elles se nourrissent d’une incompréhension de la situation et d’un éloignement qui complique l’empathie naturelle qu’on ressentirait très concrètement en face d’une famille qu’il faudrait aider là, tout de suite, à côté de nous.

Médias et politiques au banc des accusés

Il y a des gens dont c’est le métier de combler cette distance entre l’événement et les citoyens : les journalistes. Si les sondages évoquent 55% de français hostiles à un assouplissement du régime de l’asile, ce n’est pas parce qu’ils sont des salauds, mais parce que nous faisons mal notre travail d’information. De même qu’il y a des gens qui ont choisi la lourde responsabilité de diriger un pays : les politiques.  Si les français pensent à 55% qu’ils ne doivent pas ouvrir les bras à ceux qui fuient la guerre, c’est parce que les politiques ne font pas leur boulot qui consiste, parce qu’ils ont le plus haut niveau d’information et parce qu’ils prétendent être capables d’emmener les autres derrière eux, à diagnostiquer une situation et fixer une direction.

Car si la question « faut-il porter secours ? » ne se pose pas, en revanche celle de « comment porter secours ? »est cruciale. Et celle-là est l’affaire du politique. Qu’accepter des demandeurs d’asile implique un effort, c’est certain. N’oublions pas cependant l’immense compensation que représente la joie de tendre la main, les allemands l’ont saisie et nous montrent la voie. Comme l’écrit ce matin Daniel Schneidermann :

« L’Allemagne vient de faire tomber un mur, un mur invisible, plus implacable encore que le mur de Berlin. « Une expérience a commencé. Elle va modifier plus profondément l’Allemagne que la réunification. Devant nous, c’est l’inconnu » dit un éditorial de la Zeit. Et un sociologue : « nous sommes les Américains de l’Europe, que nous le voulions ou non ». Ce sont les seuls mots adaptés à la situation. Oui, l’inconnu est devant nous et nous ne pouvons, humblement, que le reconnaître comme inconnu. Avec un pauvre réflexe simpliste, qui nous murmure qu’il est préférable, tant qu’à faire, d’entrer dans l’inconnu avec des fleurs et des ballons, plutôt qu’avec des chiens policiers ».

Que l’intégration de populations aux cultures différentes soit très complexe, c’est indéniable.  Qu’il faille trouver des solutions européennes, intelligentes, à long terme, prévoir les difficultés à venir, répartir les efforts selon la capacité des uns et des autres, engager des politiques de fond, mobiliser des moyens, opérer des choix, oui bien sûr. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi dans l’unique but de se donner bonne conscience. L’ampleur du phénomène interdit d’ailleurs les postures de ce genre. Chacun a compris qu’il s’agissait d’un bouleversement, notre conscience désormais est mondiale. Qu’avons nous fait pour tant de bien, nous français, anglais, italiens, espagnols ? Nous nous sommes donné la peine de naître dans un pays prospère qui connait une paix relative.  Et nous voudrions croire que nous avons le droit de repousser les réfugiés à l’extérieur de nos frontières ? Il n’existe pas de raisonnement susceptible de cautionner l’absence de main tendue à ceux que la loterie de la vie à fait naître du mauvais côté du monde. Au bout de notre main tendue, il y a un sourire.

02/09/2015

Le mot d’or

Filed under: Comment ça marche ?,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 12:14

La tragédie des migrants – que je préfère appeler réfugiés – m’a sautée au visage il y a des mois.

Mais c’est la semaine dernière qu’elle m’a sauté au coeur.

Le jour où l’on a découvert ce camion abandonné sur une route d’Autriche contenant 71 morts. Parmi eux, une petite fille âgée d’un an ou deux, probablement syrienne, relate un article. Tout ça c’est des mots. Il faut les obliger à livrer leurs images pour vraiment comprendre. Il faut imaginer ce camion rempli de cadavres empilés les uns sur les autres sur le bas-côté d’une route d’Europe, sans doute bien entretenue et fréquentée par des gens étrangers à ce monde parallèle qu’est la guerre, les réseaux de passeurs, les voyages dangereux et interminables dans des conditions effroyables. Il faut imaginer cette petite fille dont la vie s’est arrêtée dans un camion de volailles abandonné sur une route, comme une marchandise avariée.

« L’opinion publique, ce mammouth à cul de plomb » a écrit un jour Daniel Schneidermann pour exprimer le désespoir du journaliste qui révèle un scandale politique, raconte une guerre, décrit un désastre à l’autre bout du monde et n’obtient en réponse que l’indifférence générale. On ne peut pas dire que l’Europe soit indifférente aux migrants, mais question réaction,  que c’est lent et que c’est tiède….On voit bien que les journalistes en France commencent à vouloir secouer les choses, même BFMTV organise un direct à Calais, c’est dire. On sent bien sur les réseaux sociaux que l’opinion publique frissonne et s’éveille à mesure que l’information circule. Une infographie de France culture nous apprend que la France fait partie des pays en Europe qui accordent le moins de demandes d’asile, l’Obs nous rappelle que notre pays en d’autres temps a su accueillir des réfugiés par dizaines de milliers,  et puis il y a ces supporters de foot allemands qui brandissent des banderoles pour souhaiter la bienvenue aux réfugiés, ou encore cette femme à Calais qui offre des prises aux réfugiés pour qu’ils rechargent leurs téléphones….. Sans oublier les précieux témoignages du Making-Of de l’AFP.

Et l’on songe qu’à l’heure de Twitter, il suffit d’un mot, une image, une idée pour que tout s’enflamme. La communication, c’est un peu une loterie, c’est la rencontre magique et imprévisible entre l’émetteur d’un message et ceux qui le reçoivent. Elle nécessite du talent d’un côté, une certaine disponibilité de l’autre. Ce temps de cerveau disponible, cyniquement décrit par Patrick Le Lay, et que l’on pourrait appeler ici du temps de coeur disponible.

« Et vous vous faites quoi à part culpabiliser les autres assise dans votre canapé ? » m’a lancé un internaute sur Twitter vendredi dernier alors que regrettais la tiédeur à l’égard des réfugiés.

Il ne s’agit pas de culpabiliser, je suis comme un orpailleur penché sur le sable qu’il a ramené de la rivière, je cherche la pépite rare et précieuse, le mot, l’image, l’idée qui touchera au coeur et sauvera des vies. Parce que je sais qu’il y a des mots en or, des mots qui enflamment les consciences, des mots qui sauvent.

Des photos aussi. Qui sait, peut-être celle-là ?

31/08/2015

Aphatie n’a pas toujours tort

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 19:22

Il y a des gens qui ont ontologiquement tort. Le journaliste Jean-Michel Aphatie fait partie de ceux-là. Encore le constat est-il à nuancer, il peut se vanter d’une foultitude d’auditeurs qui l’apprécient et lui font confiance. S’il a ontologiquement tort, c’est auprès d’une petite poignée de leaders d’opinions sur Internet. Disons qu’à l’instar de Christine Boutin, Nadine Morano, et quelques autres, il fait partie de ces boucs-émissaires désignés par certains qui ont des raisons plus ou moins objectives de le critiquer et dezingué par beaucoup d’autres qui ne savent même pas pourquoi ils lui tapent dessus mais qui le font avec désinvolture parce que c’est tendance et que ça donne l’air intelligent.

De fait, quand un bouc-émissaire émet une opinion, elle est dénoncée non pour son contenu mais en raison de sa source. Par exemple quand Jean-Michel Aphatie critique le travail de Mediapart dans l’affaire Cahuzac, ses détracteurs ont beau jeu d’opposer le valet des puissants et l’organe de presse libre et indépendant. Il n’y a qu’un malheur. Pour avoir participé à quelques colloques avec d’éminents confrères, je puis affirmer ici qu’Aphatie est loin d’être le seul à penser cela. D’autres grands noms du métier, y compris au Canard Enchainé, s’inquiètent régulièrement de voir Médiapart baisser le niveau d’exigence d’éléments solides qui permet à un journaliste de sortir une information. En particulier dans l’affaire Cahuzac. Il se trouve que Médiapart a eu de la chance, c’était un vrai enregistrement qui révélait bien que l’intéressé avait un compte en Suisse. D’autres médias respectables ont considéré quant à eux que ce document ne suffisait pas à mettre en cause un ministre.

En renvoyant Aphatie dans les cordes au motif qu’il est un journaliste politique soucieux de préserver ses sources qui ne peut pas comprendre les risques pris par des journalistes d’investigation, l‘historien des médias Patrick Eveno s’expose à être mal compris. Avancer comme il le fait qu’un journaliste n’a pas à produire les preuves de ce qu’il publie mérite des explications. Qu’il ne soit pas soumis aux mêmes exigences de preuve qu’un juge d’instruction c’est certain. Mais qu’on n’aille pas comprendre le propos comme permettant aux journalistes de développer un journalisme consistant à accuser tout le monde et n’importe qui des pires choses sous prétexte de lever des lièvres, à charge pour la police et la justice d’enquêter pour confirmer ou infirmer.

Une telle conception du journalisme, qu’une universitaire a qualifiée fort justement de « journalisme de pari », a de quoi faire frissonner quand on songe qu’aujourd’hui plus qu’hier, un procès médiatique est infiniment plus dévastateur que les éventuelles conséquences judiciaires qui s’attachent aux faits dénoncés. D’ailleurs ceux qui renseignent les journalistes par préférence à la justice ou parallèlement manient l’arme médiatique en toute conscience, sachant bien qu’elle paralysera immédiatement l’adversaire. Parfois, la culpabilité est réelle, mais il arrive aussi qu’une dénonciation soit infondée et guidée par des motifs peu avouables. Dénoncé dans les médias, vous êtes démoli en une journée. Et si par impossible la justice vous déclare innocent 5 ou 10 ans plus tard, ce n’est pas ça qui vous rendra votre travail,  votre réputation et votre famille (en général, on perd tout d’un coup).

Jean-Michel Aphatie n’est peut-être pas le mieux placé pour donner des leçons à Médiapart, il n’empêche qu’il soulève une bonne question.  Le journaliste d’investigation est tout aussi en risque de perte d’indépendance que l’éditorialiste politique. Il est séduisant celui qui apporte sur un plateau le scandale qui fera la carrière d’un journaliste. Il est infiniment agréable celui qui vous conforte dans le rôle de justicier. Il est irrésistible celui qui vous donne le pouvoir de faire trembler les puissants.  N’oublions pas d’enseigner ce danger-là aussi dans les écoles de journalisme. Et n’oublions pas non plus de rappeler qu’on ne livre pas un individu à la vindicte populaire sans un dossier solide. Aujourd’hui moins que jamais.

04/07/2015

Le système sur le banc des prévenus ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:48
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Daniel Schneidermann, se demande dans ce billet sur le site Arrêt sur images pourquoi toutes les grandes signatures de la chronique judiciaire ont couvert le procès de Dominique Cottrez, cette femme accusée d’avoir tué à la naissance 8 de ses enfants (1) plutôt que celui de François Pérol, l’actuel patron de BPCE poursuivi en correctionnelle pour avoir accepté de prendre la tête de ce groupe alors qu’il était le conseiller économique du président Sarkozy et donc soupçonné d’avoir piloté la fusion, ce qui relève de la prise illégale d’intérêts.

Vous avez dit « monstre » ?

Le procès Pérol soulève tant de questions d’intérêt général quand l’affaire Cottrez « n’a aucun autre intérêt que sa monstruosité intrinsèque », observe-t-il et d’ajouter que c’est ce hors normes qui a attiré les chroniqueurs vers le « chimiquement pur » plutôt que vers le procès économico-financier. On reconnait la  critique classique contre le goût pervers des médias pour le spectaculaire, aux dépens de l’événement moins attractif mais bien plus chargé de sens.  En filigrane, on devine une autre pique, celle-là à l’endroit des journalistes spécialisés qui, aveuglés par leur spécialisation, ne parviennent plus à distinguer l’intérêt général. Voilà qui a le mérite d’ouvrir la réflexion. Hélas les choses sont peut-être un peu plus complexes que ça. La fascination des chroniqueurs judiciaires pour la justice est guidée par la même curiosité qui poussait les grands écrivains du 19ème siècle à observer les faits divers : comprendre l’homme.  Or,  le procès Cottrez nous parle de l’humain  dans ses replis les plus intimes. Le crime est à l’innocence, ce que la maladie est à la santé, non pas une différence de nature mais de degré, une affaire d’équilibre rompu qui renvoie chacun de nous à ses failles. En ce sens l’affaire Cottrez, si monstrueuse puisse-t-elle apparaitre, est universelle. Au demeurant, elle s’inscrit dans une série assez sordide quoique heureusement limitée qui soulève peut-être une question de société. Toujours est-il qu’elle est intéressante.

Et elle l’est paradoxalement beaucoup plus que l’affaire Pérol. Laquelle est à périr d’ennui.  Je ne parle pas de l’ennui du spectateur déçu de manquer de spectacle, la justice n’est en aucun cas un divertissement. Je parle de l’ennui que l’on ressent en sachant d’avance qu’il ne peut rien sortir d’un procès annoncé comme celui du système Sarkozy et qui ne sera jamais, le président l’a précisé dès la première audience, que celui de  François Pérol. La seule question à laquelle le tribunal doit répondre est celle de savoir si l’apparent conflit d’intérêt est constitué d’une part et si, d’autre part, il dépasse la simple faute morale pour entrer dans le champ du délit pénal.  Et l’on voit bien que débarrassé de ses fantasmes, ce procès apparait bien aride. Oh bien sûr, le récit de l’intéressé (10 heures debout à la barre) a été l’occasion de plonger au coeur de la crise financière vue de l’Elysée quand il s’agissait par exemple pour la France de convaincre les Etats-Unis d’organiser un G20 à New-York. Bien sûr, on a un peu mieux compris, mais pas beaucoup, le fonctionnement du pouvoir, la porosité public/privé, le rapport entre la haute administration et le politique. On a ri jaune en découvrant les guignoleries de certains visiteurs du soir qui se haussent du col et finissent par convaincre tout le monde qu’ils ont de l’influence à force de le prétendre.

Bande de zozos

Ah le nombre de zozos soi-disant introduits à l’Elysée dont on a découvert les terrible ridicules ! La Bruyère se serait régalé. Par contraste, on a écouté religieusement le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer et songé que  cet homme-là ressemble fort à cet animal mythique que l’on nomme haut fonctionnaire au sens noble du terme et que l’on croyait disparu. On a frémi d’intérêt en entendant Claude Guéant admettre que c’était bien Nicolas Sarkozy qui avait proposé le nom de Pérol pour prendre la tête de la future entité fusionnée. L’amorce d’un début de quelque chose de tangible, vite étouffé sous le discours policé des uns et des autres,  dont on ne saura jamais s’il exprime la vérité ou son déguisement sous le judiciairement correct.  On a vu surtout s’affronter deux logiques « pures », irréconciliables. Celle du haut fonctionnaire brillant qui s’est affranchi un peu ou beaucoup (le tribunal le dira) des règles éthiques avec la conviction de devoir sauver du cataclysme des établissements financiers français de premier plan au bord du gouffre, et celles des syndicats à l’origine de l’affaire, SUD et CGT, venus défendre l’attachement des salariés au modèle de la banque mutualiste qu’ils accusent Pérol et à travers lui Sarkozy d’avoir détruit. Le droit et l’éthique sont ici les otages d’un affrontement idéologique qui les dépasse.

Les procès de système n’existent pas

« Vous êtes les derniers garants de la démocratie. Tout repose sur vous, a lancé Jérôme Karsenti, l’avocat de la CGT, au tribunal au cours de sa plaidoirie. Le politique se laisse aller, si vous lui rappelez les règles, alors peut-être que le citoyen retrouvera confiance. Je regrette de demander ça à la justice, mais vous êtes le dernier rempart ».  Il regrette Karsenti, parce qu’en tant qu’avocat et  citoyen engagé, il sait bien qu’on fait peser sur la justice un fardeau  qui n’est pas le sien, qu’on lui demande de se substituer à tous les autres mécanismes démocratiques qui se sont grippés les uns après les autres alors que ce n’est pas son rôle et qu’au demeurant elle n’en n’a pas les moyens. Il sait bien que la 32ème chambre correctionnelle de Paris n’a ni le pouvoir ni la mission de purger les années Sarkozy, de barrer la route à l’ultra-libéralisme dont on accuse à tort ou à raison Perol d’avoir été le cheval de Troie au sein de BPCE, qu’elle ne peut pas rendre aux salariés la banque que le marché leur a arrachée, ni empêcher les burn out et les suicides que la CGT attribue au changement de management.  Il sait bien que cette cause là est bien trop grande pour les juges, qu’elle est de nature politique et que la pousser par défaut dans un prétoire engendre un procès aussi artificiel que décevant.  Quelque soit la décision du tribunal, les quelques pages de droit aride qui concluront ce procès n’ont pas le pouvoir de répondre aux attentes immenses de ceux qui s’obstinent à réclamer que les juges condamnent les systèmes quand ils ne font que juger les hommes.

Un procès d’autant plus décevant qu’en l’absence de preuve directe de l’implication active de François Pérol dans la fusion, les juges n’ont à leur disposition qu’un faisceau d’indices : des réunions – nombreuses -, des notes, la compétence et le salaire de Pérol qui rendent difficile de croire qu’il n’était là que pour informer, la réputation de l’hyperprésident qui interdit de penser qu’il ne s’est pas « emparé » du dossier. Et puisqu’on subodore qu’il s’en est emparé, on présume qu’il a décidé, et alors on en déduit que c’est son conseiller économique qui a tout organisé. Voilà à quoi ça ressemble, un dossier pénal quand on demande à la justice de faire de la politique.

Mais au fond, ceux qui ont déclenché l’affaire n’ont-ils pas déjà gagné ? Certains avancent que François Pérol serait sur le point de perdre son poste de président par le seul fait du procès. C’est souvent le cas avec ces procès « chimiquement impurs »,  leur issue  judiciaire est un détail comparé aux dommages occasionnés par l’explosion de la bombe médiatique qu’on déclenche en appuyant sur le bouton judiciaire.  En ce sens, la justice a rempli son rôle d’arme de guerre avant même d’avoir jugé. Comment s’étonner que les chroniqueurs judiciaires préfèrent le procès Cottrez ?

(1) Cliquez, papiers magnifiques !

11/06/2015

La fable de la tartine et du Falcon

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:54
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On raconte que s’ennuyant à périr au Congrès de son parti, où son intervention fut sans doute à son avis le seul événement vraiment intéressant, notre  Premier ministre Manuel Valls a sauté samedi soir dernier dans un Falcon pour aller soutenir à Berlin le club catalan dont il est supporter lors de la Finale de la ligue des champions.  Horreur s’écria le tribunal politico-médiatique, le chef du gouvernement  s’amuse aux frais du citoyen exsangue. Il aurait pris le même Falcon pour assister à la Traviata à la Fenice, je gage que le scandale aurait fait moins de bruit. Mais le foot ça fait rêver tout le monde, de sorte que chacun mesure parfaitement le privilège qu’il y a à pouvoir prendre un avion pour aller soutenir son club favori lors d’une finale. L’horreur est sans limite comme chacun sait, de sorte qu’on apprit un peu plus tard que le Premier ministre avait emmené, toujours aux frais de notre citoyen exsangue, ses deux fils.

Le premier ministre avait des gens à voir, il était dans sa mission, ont rétorqué ses défenseurs. Hélas, le mal était fait. Oublié son discours du samedi, la tornade du scandale venait de tout balayer. De guerre lasse, l’intéressé a coupé la pomme de l’innocence en deux (1) : il a décidé de rembourser les frais de déplacement de ses enfants. Pas les siens. Lui était en voyage professionnel, les gamins ne l’étaient pas. Leur déplacement dit-on n’a rien couté de plus, mais le premier ministre remboursera 2 500 euros. Allez comprendre…

Foutez-lui la paix ! écrit Elisabeth Levy chez Causeur. Nous ne sommes pas à 20 000 euros près. Si ça détend le premier ministre d’aller au match, payons lui le déplacement et même le maillot. C’est mieux que de le voir transporté aux frais de l’étranger. Que les jaloux ravalent leurs paroles aigries de méchants envieux. Curieux comme l’éthique a mauvaise presse ces derniers temps. Et si l’indignation se nourrissait d’autre chose que d’aigreur et de mesquinerie ? Et si le déplacement de Valls avait cristallisé une déception ? On cite souvent par contraste quand un élu est pris dans ce genre de polémique, l’exemple du grand Charles (de Gaulle bien sûr) qui payait le goûter servi à ses petits enfants lorsqu’il les recevait à l’Elysée. Ah comme elle est exemplaire cette histoire de rigueur poussée jusqu’au prix de la tartine. Hier on payait de sa poche le pain au chocolat (et c’était d’autant plus vertueux qu’il était moins cher), aujourd’hui on ne rembourse même plus l’avion, sauf quand on se fait prendre. Le contraste est saisissant. Que ce passé rêvé  où  fonctionnaires et élus travaillaient par amour  de la République et seraient morts plutôt que de toucher un seul centime d’avantages indus, que cette époque donc ait existé dans la pureté qu’on lui prête ou non importe finalement assez peu.  Au coeur de notre époque épuisée d’individualisme et de jouissance, survit la petite flamme de la grandeur, du chic, de l’héroïsme qui participe de l’esprit français. Certes on ne parle plus dans les livres ni dans la presse de devoir, de morale, d’honneur ; toutes ces choses qui habitaient les discours anciens (enfin, anciens, je les lis sous la plume de Pierre Brossolette, ce n’est donc pas si vieux) ont cédé la place à d’autres valeurs de liberté, d’égalité et de droits. D’où peut-être cet assouplissement des moeurs tellement dans l’air du temps qu’il est un peu compliqué de le reprocher à nos élus. Ceux-là le savent d’ailleurs, c’est pourquoi ils s’amusent et – quand ils sont pris -, se défendent avec autant d’aplomb.

Mais des incidents comme celui de l’avion de Valls montrent qu’il subsiste quand même une envie d’esthétique en politique. Valls paie, à tort ou à raison, ce désir si souvent déçu. Il paie les visites nocturnes en scooter de notre président chez son actrice, ce ministre des finances qui avait un compte en suisse, le collaborateur qui aimait trop les belles chaussures, le secrétaire d’Etat qui détestait les feuilles d’impôt, bref, la longue litanie des dérapages d’un gouvernement qui apparait plus efficace dans l’organisation de ses plaisirs que dans la résorption du chômage et qui surtout manque singulièrement de classe. Le lendemain de l’affaire du match à Berlin, Manuel Valls fut aperçu à Roland Garros…

(1) Je sais que cette phrase ne veut rien dire, mais quand l’actualité est absurde, le style du récit doit suivre, c’est l’accord du fond et de la forme.

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