La Plume d'Aliocha

31/08/2015

Aphatie n’a pas toujours tort

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 19:22

Il y a des gens qui ont ontologiquement tort. Le journaliste Jean-Michel Aphatie fait partie de ceux-là. Encore le constat est-il à nuancer, il peut se vanter d’une foultitude d’auditeurs qui l’apprécient et lui font confiance. S’il a ontologiquement tort, c’est auprès d’une petite poignée de leaders d’opinions sur Internet. Disons qu’à l’instar de Christine Boutin, Nadine Morano, et quelques autres, il fait partie de ces boucs-émissaires désignés par certains qui ont des raisons plus ou moins objectives de le critiquer et dezingué par beaucoup d’autres qui ne savent même pas pourquoi ils lui tapent dessus mais qui le font avec désinvolture parce que c’est tendance et que ça donne l’air intelligent.

De fait, quand un bouc-émissaire émet une opinion, elle est dénoncée non pour son contenu mais en raison de sa source. Par exemple quand Jean-Michel Aphatie critique le travail de Mediapart dans l’affaire Cahuzac, ses détracteurs ont beau jeu d’opposer le valet des puissants et l’organe de presse libre et indépendant. Il n’y a qu’un malheur. Pour avoir participé à quelques colloques avec d’éminents confrères, je puis affirmer ici qu’Aphatie est loin d’être le seul à penser cela. D’autres grands noms du métier, y compris au Canard Enchainé, s’inquiètent régulièrement de voir Médiapart baisser le niveau d’exigence d’éléments solides qui permet à un journaliste de sortir une information. En particulier dans l’affaire Cahuzac. Il se trouve que Médiapart a eu de la chance, c’était un vrai enregistrement qui révélait bien que l’intéressé avait un compte en Suisse. D’autres médias respectables ont considéré quant à eux que ce document ne suffisait pas à mettre en cause un ministre.

En renvoyant Aphatie dans les cordes au motif qu’il est un journaliste politique soucieux de préserver ses sources qui ne peut pas comprendre les risques pris par des journalistes d’investigation, l‘historien des médias Patrick Eveno s’expose à être mal compris. Avancer comme il le fait qu’un journaliste n’a pas à produire les preuves de ce qu’il publie mérite des explications. Qu’il ne soit pas soumis aux mêmes exigences de preuve qu’un juge d’instruction c’est certain. Mais qu’on n’aille pas comprendre le propos comme permettant aux journalistes de développer un journalisme consistant à accuser tout le monde et n’importe qui des pires choses sous prétexte de lever des lièvres, à charge pour la police et la justice d’enquêter pour confirmer ou infirmer.

Une telle conception du journalisme, qu’une universitaire a qualifiée fort justement de « journalisme de pari », a de quoi faire frissonner quand on songe qu’aujourd’hui plus qu’hier, un procès médiatique est infiniment plus dévastateur que les éventuelles conséquences judiciaires qui s’attachent aux faits dénoncés. D’ailleurs ceux qui renseignent les journalistes par préférence à la justice ou parallèlement manient l’arme médiatique en toute conscience, sachant bien qu’elle paralysera immédiatement l’adversaire. Parfois, la culpabilité est réelle, mais il arrive aussi qu’une dénonciation soit infondée et guidée par des motifs peu avouables. Dénoncé dans les médias, vous êtes démoli en une journée. Et si par impossible la justice vous déclare innocent 5 ou 10 ans plus tard, ce n’est pas ça qui vous rendra votre travail,  votre réputation et votre famille (en général, on perd tout d’un coup).

Jean-Michel Aphatie n’est peut-être pas le mieux placé pour donner des leçons à Médiapart, il n’empêche qu’il soulève une bonne question.  Le journaliste d’investigation est tout aussi en risque de perte d’indépendance que l’éditorialiste politique. Il est séduisant celui qui apporte sur un plateau le scandale qui fera la carrière d’un journaliste. Il est infiniment agréable celui qui vous conforte dans le rôle de justicier. Il est irrésistible celui qui vous donne le pouvoir de faire trembler les puissants.  N’oublions pas d’enseigner ce danger-là aussi dans les écoles de journalisme. Et n’oublions pas non plus de rappeler qu’on ne livre pas un individu à la vindicte populaire sans un dossier solide. Aujourd’hui moins que jamais.

04/07/2015

Le système sur le banc des prévenus ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:48
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Daniel Schneidermann, se demande dans ce billet sur le site Arrêt sur images pourquoi toutes les grandes signatures de la chronique judiciaire ont couvert le procès de Dominique Cottrez, cette femme accusée d’avoir tué à la naissance 8 de ses enfants (1) plutôt que celui de François Pérol, l’actuel patron de BPCE poursuivi en correctionnelle pour avoir accepté de prendre la tête de ce groupe alors qu’il était le conseiller économique du président Sarkozy et donc soupçonné d’avoir piloté la fusion, ce qui relève de la prise illégale d’intérêts.

Vous avez dit « monstre » ?

Le procès Pérol soulève tant de questions d’intérêt général quand l’affaire Cottrez « n’a aucun autre intérêt que sa monstruosité intrinsèque », observe-t-il et d’ajouter que c’est ce hors normes qui a attiré les chroniqueurs vers le « chimiquement pur » plutôt que vers le procès économico-financier. On reconnait la  critique classique contre le goût pervers des médias pour le spectaculaire, aux dépens de l’événement moins attractif mais bien plus chargé de sens.  En filigrane, on devine une autre pique, celle-là à l’endroit des journalistes spécialisés qui, aveuglés par leur spécialisation, ne parviennent plus à distinguer l’intérêt général. Voilà qui a le mérite d’ouvrir la réflexion. Hélas les choses sont peut-être un peu plus complexes que ça. La fascination des chroniqueurs judiciaires pour la justice est guidée par la même curiosité qui poussait les grands écrivains du 19ème siècle à observer les faits divers : comprendre l’homme.  Or,  le procès Cottrez nous parle de l’humain  dans ses replis les plus intimes. Le crime est à l’innocence, ce que la maladie est à la santé, non pas une différence de nature mais de degré, une affaire d’équilibre rompu qui renvoie chacun de nous à ses failles. En ce sens l’affaire Cottrez, si monstrueuse puisse-t-elle apparaitre, est universelle. Au demeurant, elle s’inscrit dans une série assez sordide quoique heureusement limitée qui soulève peut-être une question de société. Toujours est-il qu’elle est intéressante.

Et elle l’est paradoxalement beaucoup plus que l’affaire Pérol. Laquelle est à périr d’ennui.  Je ne parle pas de l’ennui du spectateur déçu de manquer de spectacle, la justice n’est en aucun cas un divertissement. Je parle de l’ennui que l’on ressent en sachant d’avance qu’il ne peut rien sortir d’un procès annoncé comme celui du système Sarkozy et qui ne sera jamais, le président l’a précisé dès la première audience, que celui de  François Pérol. La seule question à laquelle le tribunal doit répondre est celle de savoir si l’apparent conflit d’intérêt est constitué d’une part et si, d’autre part, il dépasse la simple faute morale pour entrer dans le champ du délit pénal.  Et l’on voit bien que débarrassé de ses fantasmes, ce procès apparait bien aride. Oh bien sûr, le récit de l’intéressé (10 heures debout à la barre) a été l’occasion de plonger au coeur de la crise financière vue de l’Elysée quand il s’agissait par exemple pour la France de convaincre les Etats-Unis d’organiser un G20 à New-York. Bien sûr, on a un peu mieux compris, mais pas beaucoup, le fonctionnement du pouvoir, la porosité public/privé, le rapport entre la haute administration et le politique. On a ri jaune en découvrant les guignoleries de certains visiteurs du soir qui se haussent du col et finissent par convaincre tout le monde qu’ils ont de l’influence à force de le prétendre.

Bande de zozos

Ah le nombre de zozos soi-disant introduits à l’Elysée dont on a découvert les terrible ridicules ! La Bruyère se serait régalé. Par contraste, on a écouté religieusement le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer et songé que  cet homme-là ressemble fort à cet animal mythique que l’on nomme haut fonctionnaire au sens noble du terme et que l’on croyait disparu. On a frémi d’intérêt en entendant Claude Guéant admettre que c’était bien Nicolas Sarkozy qui avait proposé le nom de Pérol pour prendre la tête de la future entité fusionnée. L’amorce d’un début de quelque chose de tangible, vite étouffé sous le discours policé des uns et des autres,  dont on ne saura jamais s’il exprime la vérité ou son déguisement sous le judiciairement correct.  On a vu surtout s’affronter deux logiques « pures », irréconciliables. Celle du haut fonctionnaire brillant qui s’est affranchi un peu ou beaucoup (le tribunal le dira) des règles éthiques avec la conviction de devoir sauver du cataclysme des établissements financiers français de premier plan au bord du gouffre, et celles des syndicats à l’origine de l’affaire, SUD et CGT, venus défendre l’attachement des salariés au modèle de la banque mutualiste qu’ils accusent Pérol et à travers lui Sarkozy d’avoir détruit. Le droit et l’éthique sont ici les otages d’un affrontement idéologique qui les dépasse.

Les procès de système n’existent pas

« Vous êtes les derniers garants de la démocratie. Tout repose sur vous, a lancé Jérôme Karsenti, l’avocat de la CGT, au tribunal au cours de sa plaidoirie. Le politique se laisse aller, si vous lui rappelez les règles, alors peut-être que le citoyen retrouvera confiance. Je regrette de demander ça à la justice, mais vous êtes le dernier rempart ».  Il regrette Karsenti, parce qu’en tant qu’avocat et  citoyen engagé, il sait bien qu’on fait peser sur la justice un fardeau  qui n’est pas le sien, qu’on lui demande de se substituer à tous les autres mécanismes démocratiques qui se sont grippés les uns après les autres alors que ce n’est pas son rôle et qu’au demeurant elle n’en n’a pas les moyens. Il sait bien que la 32ème chambre correctionnelle de Paris n’a ni le pouvoir ni la mission de purger les années Sarkozy, de barrer la route à l’ultra-libéralisme dont on accuse à tort ou à raison Perol d’avoir été le cheval de Troie au sein de BPCE, qu’elle ne peut pas rendre aux salariés la banque que le marché leur a arrachée, ni empêcher les burn out et les suicides que la CGT attribue au changement de management.  Il sait bien que cette cause là est bien trop grande pour les juges, qu’elle est de nature politique et que la pousser par défaut dans un prétoire engendre un procès aussi artificiel que décevant.  Quelque soit la décision du tribunal, les quelques pages de droit aride qui concluront ce procès n’ont pas le pouvoir de répondre aux attentes immenses de ceux qui s’obstinent à réclamer que les juges condamnent les systèmes quand ils ne font que juger les hommes.

Un procès d’autant plus décevant qu’en l’absence de preuve directe de l’implication active de François Pérol dans la fusion, les juges n’ont à leur disposition qu’un faisceau d’indices : des réunions – nombreuses -, des notes, la compétence et le salaire de Pérol qui rendent difficile de croire qu’il n’était là que pour informer, la réputation de l’hyperprésident qui interdit de penser qu’il ne s’est pas « emparé » du dossier. Et puisqu’on subodore qu’il s’en est emparé, on présume qu’il a décidé, et alors on en déduit que c’est son conseiller économique qui a tout organisé. Voilà à quoi ça ressemble, un dossier pénal quand on demande à la justice de faire de la politique.

Mais au fond, ceux qui ont déclenché l’affaire n’ont-ils pas déjà gagné ? Certains avancent que François Pérol serait sur le point de perdre son poste de président par le seul fait du procès. C’est souvent le cas avec ces procès « chimiquement impurs »,  leur issue  judiciaire est un détail comparé aux dommages occasionnés par l’explosion de la bombe médiatique qu’on déclenche en appuyant sur le bouton judiciaire.  En ce sens, la justice a rempli son rôle d’arme de guerre avant même d’avoir jugé. Comment s’étonner que les chroniqueurs judiciaires préfèrent le procès Cottrez ?

(1) Cliquez, papiers magnifiques !

11/06/2015

La fable de la tartine et du Falcon

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:54
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On raconte que s’ennuyant à périr au Congrès de son parti, où son intervention fut sans doute à son avis le seul événement vraiment intéressant, notre  Premier ministre Manuel Valls a sauté samedi soir dernier dans un Falcon pour aller soutenir à Berlin le club catalan dont il est supporter lors de la Finale de la ligue des champions.  Horreur s’écria le tribunal politico-médiatique, le chef du gouvernement  s’amuse aux frais du citoyen exsangue. Il aurait pris le même Falcon pour assister à la Traviata à la Fenice, je gage que le scandale aurait fait moins de bruit. Mais le foot ça fait rêver tout le monde, de sorte que chacun mesure parfaitement le privilège qu’il y a à pouvoir prendre un avion pour aller soutenir son club favori lors d’une finale. L’horreur est sans limite comme chacun sait, de sorte qu’on apprit un peu plus tard que le Premier ministre avait emmené, toujours aux frais de notre citoyen exsangue, ses deux fils.

Le premier ministre avait des gens à voir, il était dans sa mission, ont rétorqué ses défenseurs. Hélas, le mal était fait. Oublié son discours du samedi, la tornade du scandale venait de tout balayer. De guerre lasse, l’intéressé a coupé la pomme de l’innocence en deux (1) : il a décidé de rembourser les frais de déplacement de ses enfants. Pas les siens. Lui était en voyage professionnel, les gamins ne l’étaient pas. Leur déplacement dit-on n’a rien couté de plus, mais le premier ministre remboursera 2 500 euros. Allez comprendre…

Foutez-lui la paix ! écrit Elisabeth Levy chez Causeur. Nous ne sommes pas à 20 000 euros près. Si ça détend le premier ministre d’aller au match, payons lui le déplacement et même le maillot. C’est mieux que de le voir transporté aux frais de l’étranger. Que les jaloux ravalent leurs paroles aigries de méchants envieux. Curieux comme l’éthique a mauvaise presse ces derniers temps. Et si l’indignation se nourrissait d’autre chose que d’aigreur et de mesquinerie ? Et si le déplacement de Valls avait cristallisé une déception ? On cite souvent par contraste quand un élu est pris dans ce genre de polémique, l’exemple du grand Charles (de Gaulle bien sûr) qui payait le goûter servi à ses petits enfants lorsqu’il les recevait à l’Elysée. Ah comme elle est exemplaire cette histoire de rigueur poussée jusqu’au prix de la tartine. Hier on payait de sa poche le pain au chocolat (et c’était d’autant plus vertueux qu’il était moins cher), aujourd’hui on ne rembourse même plus l’avion, sauf quand on se fait prendre. Le contraste est saisissant. Que ce passé rêvé  où  fonctionnaires et élus travaillaient par amour  de la République et seraient morts plutôt que de toucher un seul centime d’avantages indus, que cette époque donc ait existé dans la pureté qu’on lui prête ou non importe finalement assez peu.  Au coeur de notre époque épuisée d’individualisme et de jouissance, survit la petite flamme de la grandeur, du chic, de l’héroïsme qui participe de l’esprit français. Certes on ne parle plus dans les livres ni dans la presse de devoir, de morale, d’honneur ; toutes ces choses qui habitaient les discours anciens (enfin, anciens, je les lis sous la plume de Pierre Brossolette, ce n’est donc pas si vieux) ont cédé la place à d’autres valeurs de liberté, d’égalité et de droits. D’où peut-être cet assouplissement des moeurs tellement dans l’air du temps qu’il est un peu compliqué de le reprocher à nos élus. Ceux-là le savent d’ailleurs, c’est pourquoi ils s’amusent et – quand ils sont pris -, se défendent avec autant d’aplomb.

Mais des incidents comme celui de l’avion de Valls montrent qu’il subsiste quand même une envie d’esthétique en politique. Valls paie, à tort ou à raison, ce désir si souvent déçu. Il paie les visites nocturnes en scooter de notre président chez son actrice, ce ministre des finances qui avait un compte en suisse, le collaborateur qui aimait trop les belles chaussures, le secrétaire d’Etat qui détestait les feuilles d’impôt, bref, la longue litanie des dérapages d’un gouvernement qui apparait plus efficace dans l’organisation de ses plaisirs que dans la résorption du chômage et qui surtout manque singulièrement de classe. Le lendemain de l’affaire du match à Berlin, Manuel Valls fut aperçu à Roland Garros…

(1) Je sais que cette phrase ne veut rien dire, mais quand l’actualité est absurde, le style du récit doit suivre, c’est l’accord du fond et de la forme.

03/06/2015

Les drôles de leçons de démocratie de Mediapart

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 22:08

« La justice française machine à blanchir », titre François Bonnet co-fondateur de Mediapart, dans une tribune incendiaire du 28 mai 2015. L’objet de son courroux ? La relaxe prononcée par la justice au bénéfice de l’ancien ministre Eric Woerth dans l’affaire Bettencourt. On comprend la colère du directeur éditorial de Mediapart. Avec tout le mal que se donne cet organisme (peut-on encore parler de site de presse ?) pour faire sortir les affaires que des policiers corrompus et des juges à la botte voudraient enterrer. Et patatras, la justice sourde et aveugle aux idéaux du plus vertueux des chiens de garde de la démocratie que la presse ait jamais engendré, la justice donc embourbée dans ses compromissions et ses vices s’obstine à blanchir les affreux coupables que Mediapart lui apporte pourtant ficelés et déjà grillés médiatiquement. Tout à sa rancoeur, l’auteur saisit l’occasion pour dénoncer la justice manipulée dans l’affaire Kerviel (il en est sûr puisque l’avocat de la défense le dit depuis 2 ans à une de ses journalistes qui l’a maintes fois répété, c’est dire la force de la preuve), la justice à genoux dans le dossier EADS, la justice fasciste dans l’affaire de Clichy-sous-bois, la justice malade dans l’affaire Outreau, la justice folle dans Tarnac….Zola n’avait qu’une seule cause à défendre, François Bonnet en a trouvé six ! Et encore, sans chercher. C’est dire…

Affreuse frustration

Sur l’ensemble de ces affaires présentées comme des scandales judiciaires et où l’on aperçoit aussi et surtout plusieurs scandales médiatiques,  cette diatribe apparait aux yeux du juriste pour ce qu’elle est : l’affreuse frustration d’un organe de presse devenu on ne sait trop quoi et qui prétend dicter sa loi à l’ensemble des pouvoirs mais à qui la justice a fait l’insupportable affront de tenir tête. Prenons deux affaires au hasard.

Oui le tribunal correctionnel de Paris a déclaré éteintes les poursuites dans l’affaire EADS. Mais puisque procès médiatique il y a dans ce dossier, alors François Bonnet va devoir poursuivre de sa vindicte Eliane Houlette, le tout nouveau procureur national financier mis en place par Christiane Taubira en février 2014 dans le but louable de traquer cette délinquance financière qui empêche Médiapart de dormir. Il se trouve en effet qu’Eliane Houlette est venue requérir en personne la fin des poursuites dans le procès EADS. La faute au Conseil constitutionnel, dont Mediapart devra demander immédiatement  la démission, puisque c’est lui qui a jugé contraire à la Constitution la procédure menée contre les prévenus dans ce dossier et dans tous ceux qui lui ressemblent. Ceci au nom d’un principe fondamental du droit que Mediapart devra également condamner sine die : non bis in idem, autrement dit nul ne peut être sanctionné deux fois pour les mêmes faits. Quel scandale en effet que l’application de ce principe. Et tant qu’on y est Mediapart devra également dénoncer la Cour européenne des droits de l’homme car c’est à cause de sa décision Grande Stevens du 4 mars 2014 que le Conseil constitutionnel s’est trouvé plus ou moins contraint d’abandonner un système français décidément contraire aux droits de l’homme. Telle est l’horrible genèse de l’insupportable relaxe. François Bonnet ne pouvait dénoncer dysfonctionnement judiciaire plus abject que l’application des droits fondamentaux en justice.

Recyclage d’arguments moisis

Passons à l’affaire Kerviel. Tout a été dit dans ce dossier jusqu’à l’épuisement, mais il faut croire qu’une partie des médias et du public (dans quelle proportion, je l’ignore)  préfère rêver au mythe de David contre Goliath plutôt que de comprendre ce qu’il s’est réellement passé si cette compréhension impose de renoncer au conte du gentil trader broyé par la méchante banque. Beaucoup de journalistes ont perçu  l’affaire ainsi au départ, jusqu’à ce que les faits leur ouvrent brutalement les yeux.  D’autres trouvent visiblement un intérêt qui ne saurait être purement journalistique à débarquer sur le tard et à continuer de croire au mirage mais aussi, ce qui est plus grave, à tenter d’en convaincre les autres.   Les chroniqueurs judiciaires qui ont assisté au procès savent que les soi-disant scoops de Mediapart depuis 2 ans ne sont  que le recyclage mal ficelé des arguments que la défense n’a pas réussi à faire gober aux magistrats. Voir le système médiatique entier relayer ces âneries comme ce fut le cas il y a deux semaines est tout simplement terrifiant. Mais il faut s’y résoudre, le système médiatique aime ceux qui le manipulent car ceux-là savent y faire avec lui, ils flattent son goût du spectaculaire, du scandale, du bruit et de la fureur. A l’inverse, ceux qui travaillent, ceux qui cherchent, ceux qui réfléchissent, ceux qui doutent s’inscrivent dans une dimension que les médias tiennent soigneusement à l’écart, par paresse autant que par intérêt. L’ennui, c’est que cette culture médiatique, superficielle et vaine se répand à toute allure dès lors que les outils de communication ont changé chacun de nous en un petit média obéissant désormais aux mêmes besoins de simplisme et de spectaculaire. Comment dans ces conditions être audible quand l’explication que l’on a à apporter ne tient pas dans les 140 signes d’un tweet ? Quand on invite à  lire 200 pages de raisonnement juridique alors que l’esprit s’est habitué à ne pas dépasser 6 lignes ? Quand il faut asséner une longue explication à un auditoire tellement plus tenté de reprendre à son compte un slogan séduisant ? Pourquoi enquêter alors que pour satisfaire ces nouveaux besoins, il suffit de brandir une idée aguicheuse arrimée à quelques éléments factuels vaguement crédibles ? Et si les scrupules venaient à déranger quelque conscience journalistique pas tout à fait morte, il suffirait alors de se consoler en songeant qu’un système quel qu’il soit est toujours forcément un peu pourri et qu’il n’y a pas de mal à le malmener un peu….

Mais revenons à nos affaires. Je comprends de l’indignation de François Bonnet qu’une bonne justice est une justice qui condamne vite et fort les délinquants que les médias lui apportent par la peau du dos et les méchants qu’ils lui désignent. Je gage qu’une justice aux ordres des journalistes ne fait pas rêver grand monde à part l’auteur de l’article. Pour ma part, j’y vois une dangereuse folie.

19/05/2015

Le syndrome de la chariotte du diable

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe,Justice — laplumedaliocha @ 09:10

Vous souvenez-vous de cette scène hilarante des Visiteurs dans laquelle  Christian Clavier qui arrive tout droit du Moyen-Age se retrouve face à face avec la camionnette des postes sur une route de campagne et s’écrie à l’attention de Jean Reno « Messire, Messire, un Sarrasin dans une chariotte du diable » ? C’est à peu près le sentiment qu’exprime la défense de Jérôme Kerviel – et tous ceux qu’elle entraîne avec elle – lorsqu’elle est confrontée à certaines questions techniques. Une clause de confidentialité dans un contrat de travail est perçue et présentée comme sorcellerie. La mise en place d’un dispositif destiné à empêcher la fuite d’une information privilégiée se transforme en « prise d’otage » témoignant de l’immense scandale qui est en train de se dérouler sous nos yeux effarés. Le spectateur familier du droit des affaires et pas assez haineux de la finance pour se laisser emporter dans n’importe quel combat se retrouve alors dans la peau de celui qui subodore que la chariotte du diable n’est sans doute rien d’autre que la camionnette des postes, que le Sarrasin est un fonctionnaire certainement très sympathique et en tout cas sans aucune intention belliqueuse et que l’écu appartient à la grande famille dont l’origine remonte aux PTT.

Hélas nous voyons depuis hier que le système médiatique relaie le grand cris d’alerte « attention, un Sarrasin dans une chariotte du diable ». Et le système, embourbé dans l’ornière où on l’a entraîné, s’interroge : le sarrazin peut-il changer le cours de la justice, la chariotte va-t-elle renverser Goliath ? Que pense Goliath de la chariotte ? Et David ? Et les experts en chariotte du diable ? Dans ces conditions, il est assez difficile – voire impossible – d’avancer l’hypothèse que la chariotte du diable pourrait en réalité n’être qu’une très classique camionnette des postes.

Surtout que les politiques s’en mêlent et commencent à brandir la chariotte du diable comme la preuve que le méchant Goliath n’est pas un banquier mais un ennemi de l’intérieur. Les voilà qui, de droite comme de gauche, saluent David de les avoir alertés sur le danger des chariottes tout en rêvant des électeurs que ce noble combat contre les chariottes va leur permettre de remporter.

On s’en voudrait de gâcher la fête avec notre camionnette de la Poste.

11/05/2015

Faut-il chasser Internet des prétoires ?

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:58

Pour éclairer le débat actuel autour d’Internet dans les salles d’audience initié par l’association de la presse judiciaire, je reproduis ici un article que j’ai  publié l’an dernier dans la revue du barreau de Paris Escalier A. Pour ceux qui n’ont pas suivi le débat lancé ce week-end, la Chancellerie envisage d’installer un système de brouillage pour empêcher l’usage d’Internet à l’intérieur des salles d’audience. Autre point de discorde entre journalistes et ministère, la présence de boxes réservés à la presse dans les salles d’audience n’est pas prévue, contrairement à ce qui existe à l’heure actuelle (situés en principe sur le côté de la salle, en face de l’emplacement réservé aux prévenus ou aux accusés). Enfin, la Chancellerie envisage de restreindre notre possibilité de circuler dans le palais.

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En dix ans, Internet a bouleversé le paysage médiatique. Pour le pire, comme en témoignent les difficultés de la presse papier, mais peut-être aussi pour le meilleur. Et si la toile offrait une deuxième vie à la Chronique judiciaire ?

Avril 2014. Les internautes suivent avec passion sur Twitter le procès Agnelet. Le 7 avril, Guillaume Agnelet vient de briser un secret de famille, il accuse son père d’avoir tué Agnès Le Roux.  S’en suit une confrontation hallucinante, le 9 avril entre le fils, sa mère sur écran par visioconférence et le père dans son box. « #Agnelet c’est encore plus terrible que tt ce que l’on peut imaginer, cette confrontation entre une mère, son fils, sous les yeux du père » twitte Pascale Robert-Diard du Monde. Twitter suspend son souffle. Et lorsqu’au terme de cette scène déchirante le président demande qu’on fasse entrer Thomas Agnelet pour le confronter à son frère, Pascale Robert-Diard twitte : « immense geste de Me Temime (NDLR : l’avocat de la partie civile) qui demande au président de ne pas confronter Thomas et Guillaume Agnelet. Trop de douleur ». C’est Olivier Toscer de l’Obs et Amaury Guibert de France Télévision qui auraient été les premiers à live twitter un procès : Clearstream en septembre 2009. « Quand on a commencé à parler de twitter un procès, au départ tout le monde s’est inquiété du risque de sensationnalisme, et c’est vrai qu’on a assisté à quelques bourdes. Depuis, chacun a publié le tweet dont il a eu honte et le système s’est régulé » analyse Pascale Robert-Diard. Le live-tweet de procès, c’est l’innovation la plus visible du moment, c’est loin d’être la seule.

En voie de disparition, les chroniqueurs ?

Si la justice semble en effet n’avoir jamais autant occupé les médias, le traitement de celle-ci a profondément évolué ces dernières années. Le chroniqueur judiciaire au sens strict, c’est-à-dire un journaliste dédié par sa rédaction au suivi intégral d’un procès de plusieurs jours, semaines ou mois est en voie de disparition. Alors qu’il y a 20 ans tous les titres de presse régionale et nationale avaient leur chroniqueur, il n’en reste plus que deux aujourd’hui : Pascale Robert-Diard au Monde et Stéphane Durand-Souffland au Figaro. « Il y a de moins en moins de place dans les médias traditionnels pour le suivi des procès. Quand aux journalistes affectés à la justice, on ne leur permet plus d’assister à un procès de bout en bout, ils viennent le premier jour, puis pour le témoin capital et enfin aux réquisitions et plaidoiries » regrette Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association confraternelle de la presse judiciaire. Même les procès historiques n’ont pas la puissance d’attrait nécessaire pour changer la donne. « Au  premier procès en France d’un Rwandais jugé pour sa participation au génocide de 1994, un procès à caractère historique, à part l’AFP aucun média n’était là en continu ». Le phénomène, lié au manque de temps et de moyens ne touche pas que la presse papier. Même la chronique judiciaire à la télévision se transforme en autre chose. « D’une certaine manière, c’est un peu la justice qui a tué la chronique judiciaire, confie Dominique Verdeilhan de France 2. Nombre d’affaires politico-financières ou de santé publique, par exemple le sang contaminé, ont fait beaucoup de bruit dans les phases d’enquête et d’instruction pour finalement déboucher sur rien sur le plan pénal. C’est pourquoi désormais on réfléchit à deux fois avant de couvrir une affaire judiciaire ». Comme ses confrères de presse écrite et radio, le journaliste a vu son métier évoluer. « Rester sept semaines à Dijon comme j’ai pu le faire pour l’affaire Gregory est aujourd’hui inconcevable. On nous demande de suivre de front plusieurs procès et plusieurs dossiers, et surtout de ne plus les raconter au jour le jour mais de leur donner une valeur pédagogique». Le traitement des procès n’est plus le fait exclusif des chroniqueurs judicaires relatant le procès par le menu, avec ses contradictions et ses clairs-obscurs. Les investigations médiatiques menées en parallèle des instructions mettent bruyamment en scène les enquêtes judiciaires. Avec les conséquences que l’on sait lorsque la montagne médiatique accouche d’une souris.   « Pour qui suit un procès à l’issue d’une instruction très médiatisée, la dichotomie entre le scandale qui s’est étalé durant des mois voire des années dans la presse et la réalité exposée dans le prétoire est fascinante. Le contradictoire de l’audience permet d’appréhender de façon moins univoque le scandale « scandaleux ».» analyse Pierre-Antoine Souchard.  Quant au traditionnel commentaire de sortie d’audience sur les marches du palais, il s’éclipse au profit de spectaculaires confessions publiques sur les plateaux de télévision (voir encadré). Pour certains, le véritable séisme qui a changé la chronique judiciaire, c’est la télévision. « La télévision a montré les protagonistes des affaires judiciaires et ceux-ci se sont alors sentis obligés de jouer un rôle. Cela a entraîné une nouvelle représentation de l’affaire judiciaire, différente du procès dans le prétoire, une représentation à la fois tronquée et spectaculaire. Par la suite, des pseudos journalistes de boites de production spécialisés dans le fait divers ont achevé de dévoyer le traitement de la justice en la travestissant en une téléréalité  » s’agace Jean-Charles Marchand qui a travaillé 25 ans à Radio Monte-Carlo et est aujourd’hui l’auteur des émissions Verdict sur France 5.

Internet à la rescousse

Il y a quelque chose d’inquiétant à voir ainsi le récit d’audience, factuel et contradictoire, céder peu à peu la place à des exercices dissymétriques de communication et de décryptage encouragés par le besoin continuel d’alimenter sites Internet, chaines d’informations en continu et émissions de divertissement. « Nous sommes passés d’une logique de sélection de l’information en raison de la place limitée dans un journal papier, au remplissage forcé d’une place illimitée sur le web » résume Stéphane Durand-Souffland. Mais ces évolutions n’ont pas que des inconvénients. L’aspect positif, c’est que la chronique judiciaire enserrée dans des formats de plus en plus étroits en presse écrite, à la radio (40 secondes aujourd’hui contre 2 minutes 30 dans les années 70) et à la télévision (de 50s à 1mn15) s’est redéployée sur la toile. « Fin 2006, la place accordée à la justice dans mon journal se réduit à mesure que la campagne présidentielle prend de l’ampleur. Je décide alors d’aller voir le site. Les journalistes web m’ont accueillie avec enthousiasme et c’est ainsi qu’est né le blog. Il fallait peut-être expérimenter ce détour par le web pour faire renaître la chronique judiciaire. En ce sens, Internet est une formidable opportunité  » se réjouit Pascale Robert Diard. Quant à Stéphane Durand-Souffland il a pris ses marques sur internet et s’y sent désormais comme chez lui. « Je préfère rédiger mes papiers pour internet, plutôt que de boucler un récit d’audience court à 18h30, cela me permet d’offrir au lecteur à 21 ou 22 heures un récit plus détaillé de la journée. Le site est devenu le lieu du récit d’audience, quant au papier, il se prête mieux  à l’analyse ». Pour ces journalistes, Internet pourrait bien être l’avenir de la chronique judiciaire, et pas seulement parce qu’il offre la place que le papier refuse. « La chronique judiciaire est une forme d’écriture journalistique très ancienne qui convient bien au web. On raconte une histoire, on peut insérer des dialogues, faire passer une émotion. Et puis avec les liens on s’épargne le rappel des faits. Le risque, c’est que le web a une mémoire différente du papier, il faut être encore plus prudent dans l’analyse car on vous oppose facilement vos précédents écrits » confie Valérie de Senneville grand reporter aux Echos qui a développé la chronique judiciaire des procès économiques dans le prolongement de la rubrique juridique créée à son arrivée en 2000. A côté des chroniqueurs du print, de la radio ou de la télévision qui trouvent sur la toile un deuxième lieu d’expression plus souple et plus libre, les sites Internet des journaux se dotent parfois de leur propre chroniqueur. C’est le cas de Anne-Sophie Hojlo, journaliste sur le site du nouvel Observateur. « Tout a commencé en 2010, je n’avais jamais fait de chronique judiciaire. Ma rédaction m’a envoyée live-tweeter le procès Pasqua devant la cour de justice. C’était un procès truculent, le LT a eu beaucoup de succès. Depuis, nous sommes deux journalistes société à la rédaction web à couvrir les procès». Comme ses confrères du print, elle confie devoir se battre pour convaincre de l’intérêt d’un procès et avoir du mal à en suivre l’intégralité car son champ d’intervention n’est pas réservé à la justice. Au sein de l’association de la presse judiciaire, cette année on compte 10 journalistes web sur les 182 membres de l’association. La relève ?

 

Le live-tweet, nouveau visage de la chronique judiciaire ?

Trois questions à Corinne Audouin, journaliste justice à France Inter

Quel est le premier procès que vous avez twitté ?

C’était en 2012,  le procès de l’affaire «  Marina », cette petite fille morte en 2009 sous les coups de ses parents. Un tweet de 140 signes, cela paraît court, mais le nombre de tweets est illimité, on peut donc exprimer beaucoup plus de choses qu’en une minute à la radio. Depuis le procès du Mans, j’ai développé ma propre technique du récit d’audience sur Twitter où je mêle les éléments de contexte, le compte-rendu des auditions de témoins entre guillemets, les résumés, et parfois un sentiment personnel. A la fin de l’audience, les tweets m’ont plus ou moins permis de préparer ma chronique radio car ils répondent aux mêmes exigences en termes d’écriture.

Peut-on tout twitter ?

Non, en LT comme dans la chronique judicaire classique, il y a des informations que nos taisons car elles relèvent de l’indicible et ne peuvent pas sortir du prétoire. C’est un savant dosage entre ce que l’on doit raconter de l’horreur au public pour qu’il comprenne le déroulement du procès et ce qu’il faut taire pour ne pas sombrer dans l’obscène. On ne raconte pas les autopsies par exemple. Dans le procès Bonnemaison, une femme a décrit à la barre l’agonie de son mari, j’ai résumé pour les lecteurs, sans entrer dans les détails

Pensez-vous qu’internet soit une chance pour la chronique judiciaire ?

Oui, et nous devons d’ailleurs en convaincre les magistrats car certains présidents d’Assises sont encore hostiles à la presse et en particulier au fait de twitter les audiences. Il y a une vraie complémentarité entre Internet et les autres médias. A France Inter, nous avons aussi un blog justice. Il nous offre la possibilité de raconter ce que nous voyons sur un ton plus personnel. On l’ignore, mais il arrive que les chroniqueurs judiciaires vivent assez mal la violence de certains procès, heureusement rares. Il y a des soirs où l’on pleure, des nuits où l’on dort mal, le blog permet notamment de libérer ce trop plein d’émotion en le partageant avec les lecteurs.

 

 

 

 

 

 

05/04/2015

Et soudain une parole qui compte vraiment

Filed under: questions d'avenir,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 14:02

Electre_978-2-35204-410-9_9782352044109Ce livre est un main tendue au-dessus de vide, le récit d’une chute vertigineuse et d’une renaissance. Guy Birenbaum était apparemment insubmersible, une brute, un amateur de castagne comme il se définit lui-même, debout à l’aube, courant 7km par jour, blogueur prolixe, twittos intarissable, éditorialiste coup de poing capable de sortir une opinion sur n’importe quoi en un claquement de doigt. Et puis un jour, c’est l’effondrement, brutal, le corps qui dit stop. Il pense d’abord à une pathologie physique, court les spécialistes, multiplie les examens. Passé 50 ans, c’est fou le nombre d’affolantes misères que la médecine nous prédit. Enfin les médecins trouvent : burn out. Dépression. Lourde. La vie devient si terrifiante qu’un rayon de soleil à l’aube déclenche une attaque de panique. Ceux qui ont traversé une dépression le savent, il ne s’agit pas de quelques idées noires qu’on n’a pas su repousser à temps, ce n’est pas un vague à l’âme que la compagnie d’un ami, un verre de vin ou un bon film peut dissiper, c’est une maladie physique, une modification chimique du corps aux effets  invalidants. Une maladie terrifiante car invisible et à peu près inexprimable.

Dans Une dépression française, Guy Birenbaum décrit cette chute inexorable dans un trou noir de son existence. Etrangement, le livre est syncopé comme une série de chroniques radio que ponctueraient des tweets, illustré comme une page Facebook, impudique comme il est d’usage sur Internet. Et l’on songe en le lisant qu’il est habité par la maladie qu’il raconte. L’auteur dément cette influence et préfère parler d’un scénario de film. Qu’importe ! Sa forme en fait un objet littéraire parfaitement en ligne avec une époque au souffle court qu’il faut beaucoup de talent pour parvenir à intéresser au-delà de 10 pages. Pari réussi, on ne le lâche pas. Au-delà de la forme, la sincérité du ton y est sans doute pour quelque chose. Il y a donc la chute, puis au coeur du livre, la redécouverte d’un passé que l’auteur avait enfoui très profondément, la guerre, le père résistant, la mère sauvée de la déportation dans des conditions à la fois émouvantes et tragiques…Et la renaissance, quand enfin on met des mots sur la maladie, des faits en réponse à des interrogations, des explications à la panique. Quand le premier rayon de soleil du matin commence presque à ne plus faire peur.

Beaucoup de médias ont compris le récit comme celui d’un burn out lié à un abus d’Internet, Guy Birenbaum dément, l’abus d’internet n’était qu’un symptôme de la maladie pas sa cause, une façon de se perdre, un exutoire à une violence incompréhensible et un besoin de reconnaissance et d’amour inépuisable. La communication répond toujours à la même lancinante question, rappelle le chercheur Dominique Wolton « Est-ce que quelqu’un m’aime quelque part ? »Admettons qu’Internet et plus largement les médias ne soient pas la cause mais l’effet, quel champ immense de réflexion ouvre ce livre sur l’usage que fait chacun des médias depuis l’éditorialiste qui ne peut pas vivre sans son shoot quotidien d’applaudissements jusqu’au twittos anonyme que le moindre unfollow plonge dans des abîmes de désespoir. Question particulièrement cruciale à une époque où les médias tiennent une place aussi importante. Parmi ceux qui nous disent quoi penser de tel événement, célèbre chroniqueur ou twittos anonyme devenu influent à force de rageuse logorrhée , combien de névrosés ? Où nous emmènent-il, tous ces êtres plus ou moins border line, qui contribuent à forger cette fameuse opinion que politiques, gens de marketing et sondeurs observent de si près pour adapter leur comportement ?

Ces questions sont vertigineuses. J’ai forgé ma propre réponse en marchant tous les matins dans un parc. Décidément, regarder le monde et découvrir par exemple en ce moment le soin que se donnent les oiseaux pour trouver les brindilles avec lesquelles ils pourront construire leur nid est infiniment plus important à mes yeux que de savoir qui pense quoi de la dernière petite phrase scandaleuse ou d’émettre moi-même un avis pour compter ensuite fébrilement les lecteurs de mes opinions. Voilà pourquoi ce blog fonctionne au ralenti. Mais il arrive parfois que j’ai envie de l’utiliser pour des choses importantes. C’est un livre qui a contribué à sauver Guy Birenbaum, « Tomber sept fois se relever huit » dans lequel un autre journaliste, Philippe Labro, raconte sa dépression. L’ambition de Guy Birenbaum ressemble à une rédemption, lui qui a asséné tant de certitudes de l’instant si inutiles désormais à ses yeux, trouve avec ce livre la possibilité de livrer une parole capable d’aider et, qui sait, peut-être de sauver. C’est pour cela que je réveille le blog pour en parler. Un proverbe chinois dit « si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi ». Imagine-t-on Twitter en faire sa devise, alors que lui comme les autres réseaux sociaux ont  intérêt au contraire. Voilà encore une question qu’il faut se poser : allons-nous laisser des entreprises commerciales triturer impunément ce que nous avons de plus fragile au risque de nous détruire ? Le livre de Guy Birenbaum est plus important que le silence.

Information Transparence : Je ne connaissais pas personnellement Guy Birenbaum. J’avais juste le souvenir qu’il y a très longtemps, il m’avait un peu taclée, avec son fameux côté cow boy qui débarque dans le saloon et tire à tout-va. Il m’a proposé de m’envoyer son livre, cela m’a surprise, je l’ai lu et j’ai pensé qu’il venait illustrer fort à propos les discussions que nous avons ici depuis 2008.

15/03/2015

Sous la robe…

Filed under: Justice,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 20:17
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Marin-190x300Ah, les affaires politiques….Que se passe-t-il réellement au-délà des récits factuels proposés par les journalistes ? A quelle mécanique secrète obéissent-elles ? La justice est-elle  indépendante ou à la solde des puissants  ? Si vous vous posez toutes ces questions, alors le dernier livre de Michel Deléan, spécialiste justice à Médiapart est pour vous. Dans « Un magistrat très politique » publié  chez Pygmalion, le journaliste raconte l’histoire d’un magistrat qu’il cotoie depuis 20 ans dans sa vie professionnelle, Jean-Claude Marin, ancien procureur de Paris, aujourd’hui procureur général à la Cour de cassation. Autrement dit le magistrat du parquet le plus puissant de France, celui qui depuis deux décennies a vu passer tous les dossiers politiques lsensibles : Péchiney, Elf, Tapie, Chirac, Dray…. Dans un portait tout en nuance, Michel Deléan révèle les ombres et les lumières du personnage, salué unanimement comme un virtuose du droit et de la procédure, mais aussi sans doute habile politique pour être arrivé au poste qu’il occupe aujourd’hui en ayant géré toutes les bombes de ces 20 dernières années. Michel Deléan a une conviction, Jean-Claude Marin a su avec infiniment de talent stratégique et d’intelligence juridique tenir une ligne  subtile entre respect du droit et préservation des intérêts politiques de la droite dans les affaires sensibles. L’honnêteté de l’auteur consiste à assumer ouvertement son opinion et surtout à s’appliquer avec un soin rare à toujours livrer l’argument contraire à sa position, la défense de l’intéressé ou l’explication d’un témoin.

Un livre plein de finesse, bien écrit, qui dresse, au-delà du portrait de Jean-Claude Marin, celui de la justice lorsqu’elle est aux prises avec des dossiers sensibles et que la légendaire séparation des pouvoirs doit céder devant le principe de réalité. Michel Deléan apporte avec cet ouvrage la profondeur de champ nécessaire à la compréhension des mécanismes secrets unissant, pour le meilleur et pour le pire, justice et l’exécutif. Ce livre aurait mérité de faire plus de bruit. Il est sorti hélas début janvier alors que l’actualité suspendait son souffle. Il était légitime que l’on parle alors de choses fort graves, mais il serait dommage que le livre n’ait pas aujourd’hui  le retentissement qu’il mérite.

Information transparence : J’ai reçu le livre de Michel Deléan en service presse, nous sommes membres de la même association. 

01/03/2015

L’affaire du Carlton ou l’ambition libérale du moindre mal

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 15:45

images-2Epidémie de moraline,  rejet de la virilité excessive, procès suranné de la sodomie, voyeurisme, complot, manipulation des abolitionnistes de la prostitution…que n’a-t-on pas entendu de la part des supporters de DSK, à l’encontre de ceux qui n’applaudissaient pas sans condition à l’émergence de cette splendide vérité judiciaire – pas encore entérinée par un jugement toutefois – : DSK ignorait que les filles qu’on lui amenait lors de ses parties fines de sympathique libertin, étaient des prostituées. Pas de morale mais du droit, a déclaré d’entrée de jeu le président du tribunal, relayé par la défense que la position servait au-delà de toute espérance – amis avocats, combien de juges prennent leur décision d’un point de vue moral et la justifient ensuite juridiquement ? Tous ? On est d’accord. – puis par le parquet sous les applaudissements de la presse.

Par un étrange tour de passe-passe, on tenta de nous faire croire que si le tribunal s’interdisait de faire de la morale, le public le devait aussi. Et au nom de quoi serait-il interdit de s’interroger sur un homme politique – de gauche de surcroît- dont le comportement encourage consciemment ou non le trafic d’être humains et donc la grande criminalité ? Un homme politique de premier plan qui use contre monnaie sonnante et trébuchante versée par d’autres – en plus ! -, qui use donc, notamment, d’une mère de famille qui n’a plus que cet ultime recours pour nourrir ses enfants ?  Un homme politique dont la passion pour le sexe le place en situation de dépendance à l’égard d’une bande de notables provinciaux qui achètent à coup de corps de femmes de location l’avantage futur de connaître un président de la république de la manière la plus intime qui soit ? Rappelons-nous que l’intéressé a déjà par deux fois nuit de façon spectaculaire à l’image de la France, la première en harcelant une salariée du FMI alors qu’il présidait l’institution, la deuxième en se mettant dans une situation qui a abouti à le voir menottes au poignet dans le monde entier ? Et je passe sur le chef d’oeuvre de Marcela Iacub comparant l’intéressé à un porc, ainsi que sur la plainte jamais totalement éclaircie de Tristane Banon pour tentative de viol. Même l’infortuné avocat de cette dernière – il a perdu ce procès là comme d’autres….- a trouvé satisfaisant en termes de posture médiatique de prendre la défense de la vie privée de l’adversaire de sa cliente. C’est dire….

La tentation de la nuance

C’est dire si la peur d’un retour à l’ordre moral est forte. Si forte qu’elle pousse à préférer ce que le philosophe Jean-Claude Michéa  – féru d’Orwell et qui vient de rompre avec la gauche – appelle dans un livre remarquable sorti en 2007 « L’empire du moindre mal » (Flammarion poche coll. Champs Essais). J’ai alors cherché à comprendre ce qu’il pouvait y avoir de si terrifiant dans la morale, au point que l’on préfère s’accommoder de l’idée qu’un personnage comme DSK ait pu accéder aux fonctions suprêmes avec des faiblesses aussi dangereuses pour la fonction et un tel hiatus entre ses convictions politiques et son comportement. Ecartons le charme folklorique du french lover et l’approbation amusée et complice qu’inspire en France l’image de l’homme politique à la sexualité forcément débordante. Je me souviens au passage d’avoir entendu un affligeant philosophe expliquer sur un plateau que si Hollande avait une maitresse – Julie Gayet – c’était le signe qu’il était plus vigoureux qu’on ne le pensait, ce qui ouvrait tous les espoirs sur sa capacité à nous sortir de la crise. C’est dire le niveau de l’analyse politique chez certains…. Mettons aussi de côté la réaction soulagée de nombreux hommes terrifiés par les extrémistes féministes – avec raison – et qui ont soufflé lors du procès du Carlton en voyant qu’on pouvait encore aller aux putes ou sodomiser sa dulcinée sans se retrouver en taule. Je leur adresse une pensée émue, si j’étais un homme je pense que je renoncerais aux femmes tant le climat actuel est déprimant de puritanisme sur fond de guerre des sexes – et inversement. Le malheur, c’est que l’époque manque de subtilité car elle est dominée par des médias que leur instantanéité empêche absolument d’être subtils. Or on peut combattre le puritanisme et défendre la nécessité de conserver un référent moral, de même qu’on peut considérer qu’il n’est pas judicieux ou pas encore temps d’interdire la prostitution sans pour autant la défendre comme une liberté épanouissante, et on peut même critiquer le comportement d’un homme politique sans souhaiter que la désapprobation morale débouche sur une condamnation judiciaire qui ne serait pas juridiquement fondée. C’est très précisément ce que j’entends faire ici.

De Mandeville à Gleeden, une suite logique

Ce qui s’est joué autour du procès – le procès lui-même regarde la justice – c’est bien autre chose qu’un combat entre cul-serrés et amoureux des plaisirs de la vie. Ce qui s’est joué est très profondément un combat passionnant entre tenants du libéralisme et critiques des errements de ce libéralisme.  C’est bien pour cela d’ailleurs que nous avons vu droite et gauche réunies défendre en choeur DSK et lancer des grands cris de mépris à l’encontre des moralistes, des culs serrés, des réacs, des cathos, bref de tous ceux qui n’avaient jamais goûté au libertinage et voulaient attirer les autres dans le néant de leur ennui. Ce qui unissait alors droite et gauche, c’était la conviction commune qu’hors du libéralisme point de salut.  Pour ceux dont je suis qui apprécient de mesurer la part d’ombre des systèmes dans lesquels ils évoluent, et lisent notamment Dany-Robert Dufour (1), ce procès est apparu d’entrée de jeu comme l’illustration parfaite de la pensée du philosophe pour qui Sade est l’aboutissement logique et nécessaire de la loi du marché. Cette loi du marché qui, depuis Mandeville et sa fameuse fable des abeilles, considère que la somme des égoïsmes fait le bien commun et qui encourage donc à jouir de tout, tout le temps, y compris du corps de l’autre, et fut-ce au prix de sa souffrance voire de sa mort. Cette conviction, relayée par Adam Smith a mené à la société de consommation que nous connaissons aujourd’hui, explique DR Dufour, laquelle, après avoir chassé toute forme de pensée alternative, impose ses valeurs et même sa religion, celle du marché. En tant que philosophe de l’éducation, il dénonce d’ailleurs cette horreur qui consiste à inviter l’individu à jouir en permanence, alors même que toute la philosophie ou presque s’accordait jusqu’ici à considérer que c’est en permettant à l’individu de dominer ses passions qu’on lui offre la chance de s’émanciper et d’être vraiment libre. Ceci n’est rien d’autre que la définition de l’éducation. Le marché nous dit l’inverse : jouis, consomme, achète, transgresse, trompe (eh oui, on retrouve notre polémique Gleeden qui ne choque pas qu’une poignée de catholiques militants), le bonheur est au bout de cette course frénétique à la  jouissance. Nous savons bien hélas, pour l’avoir tous expérimenté, que l’achat, même lorsqu’il est dans nos moyens, n’apporte qu’une satisfaction superficielle et fugace, rapidement suivie d’un ennui ou d’un désespoir plus profond.

Sortir des guerres civiles, à tout prix

C’est donc à l’aune de cette conviction philosophique et non par rigidité morale ou jugement quelconque sur la sodomie que je me suis insurgée lors du procès DSK contre la bienveillance béate voire militante qui suintait de certains récits de l’affaire et de beaucoup de commentaires d’éditorialistes. Mais c’est en lisant Jean-Claude Michéa, que j’ai trouvé l’une des clefs de la divergence d’opinion entre les « libertins » et les « obscurantistes » dans mon genre. Dans l’empire du moindre mal, Michéa avance en effet l’hypothèse que le projet historique du libéralisme est de « sortir des guerres civiles idéologiques des XVI et XVIIeme siècles » dont la forme principale à l’époque où ce projet nait est la guerre de religion. Le droit au « repos historique » auquel aspire notre civilisation suppose d’éradiquer toute définition de la « vie bonne » car c’est précisément au nom de celle-ci que naissent les guerres. C’est pourquoi l’on préfère adhérer à l’idée selon laquelle la somme des égoïsmes individuels fabrique le bien commun, et l’on décide qu’économiquement le projet sera confié entre les mains du marché, tandis que le droit régulera les comportements sociaux. Deux mécaniques neutres, purement mécaniques justement, et censées permettre à chacun d’accéder au bonheur sur fond de neutralité.  Voilà me semble-t-il au nom de quelle conviction, on a chassé de l’affaire DSK tous ceux qui tentaient de gâcher la fête en parlant de morale. Cette idée est infiniment plus intéressante et respectable que le seul droit à faire tout et n’importe quoi qui semblait ressortir des positions de certains. Elle n’en est pas moins discutable.

L’idée de grande paix libérale, organisant la coexistence des égoïsmes individuels par la mécanique du marché et du droit, à défaut d’être exaltante, peut en effet séduire. Moi-même je pense placer la paix au-dessus de tout. La paix c’est un peu comme la santé,  la condition du reste. Je crains néanmoins, à observer autour de moi les gens vivre que ce ne soit pas forcément très convaincant en termes de résultat sur l’accession de chacun au bonheur. Au demeurant, il n’aura échappé à personne qu’elle ne tient pas cette paix, car il y a en ce moment même des gens qui ont visiblement échappé au conditionnement du marché (parce qu’ils étaient tenus à l’écart de ses bienfaits ?) et ont décidé de déclencher une guerre de religion à laquelle il nous faudra bien répondre. Pour le reste, je  renvoie ceux qui voudraient savoir pourquoi ce projet risque bien de ne pas aboutir à la lecture de Dany-Robert Dufour, Jean-Claude Michéa et Cornelius Castoriadis (2) et, plus ancien, mais plus que jamais d’actualité à Baudrillard et sa fabuleuse Société de consommation. Ces philosophes-là détiennent à mon avis quelques unes des clefs nécessaires à la compréhension de nos grands débats contemporains.

(1) Je recommande absolument tous ses livres. Le plus facile d’accès pour ceux qui n’ont pas envie de se po-longer dans une lecture aride est « Il était une fois le dernier homme » (Denoël). C’est un récit épistolaire très simple et absolument passionnant de l’histoire de l’homme où l’on retrouve les thèmes chers au philosophe. Le Divin marché (Folio), divisé en chapitre dédiés chacun à une conséquence de la société de consommation sur notre existence est également très facile à lire.  (2) « La culture de l’égoïsme » dialogue entre Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis – Ed. Climats – Flammarion 2012 – 103 pages 10 euros.

12/02/2015

Et loin, très loin, le lecteur…

Filed under: Droits et libertés,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 21:49

C’est embarrassant de juger un procès quand on n’est pas dans le prétoire, mais comment résister lorsque tout vous y incite ? Lorsqu’on suit passionnément les compte-rendus en live sur Twitter, qu’on a lu un bout du dossier, qu’on dévore les articles de ses chroniqueurs préférés ?

Seulement voilà, avec une formation d’avocat et une toute petite expérience de prétoire, on sait bien qu’hors de la salle d’audience, point d’avis vraiment légitime. Il faut avoir suivi un procès de A à Z pour prétendre en parler. Avoir écouté les débats, flairé l’indicible, fait appel à toute son expérience…Et encore, avec modestie, car on en sait toujours moins que les juges, et beaucoup moins que les parties.

Tant pis, on va donner un avis.

Il est affreux ce procès dit du « Carlton ».

Affreux dans ce qu’il révèle de la prostitution.

Affreux de veulerie et d’hypocrisie de la part des prévenus.

Affreux dans les témoignages des prostituées en larmes.

Affreux de médiocrité dans les descriptions de pratiques sexuelles qu’il fallait soi-disant épargner au public et qui doivent faire rigoler les mômes de 8 ans si j’en crois l’évolution des moeurs actuelles et les charmes d’Internet pour les joyeux bambins.

Affreux dans son vocabulaire de SMS qui parle des femmes d’une façon qui conviendrait aussi bien à une marchandise qu’à du bétail de basse catégorie.

Et puis il est devenu écoeurant.

Pour les chroniqueurs, lorsque l’étude minutieuse des pratiques – fellations, sodomies – et de qui a couché avec qui – question ô combien complexe quand les participants sont plus que deux – s’est enferrée dans la répétition vomitive des mêmes scènes scabreuses à l’infini.

Pour les lecteurs à qui l’on a épargné à tort ou à raison ces récits là, l’écoeurant est survenu au moment où DSK a retourné la salle en sa faveur. Parce qu’il est avocat, parce que c’est un politique hors pair, parce qu’il a traversé bien plus rude aux Etats-Unis que le timide procès en province  d’un scandale presque exclusivement national, parce que le président avait interdit le débat moral et qu’il ne suffisait plus à l’intéressé que de le rappeler pour que tout le monde s’autocensure. Ah qu’elle est douce et utile la morale des autres à celui qui décide de la transgresser.Quel avantage il détient alors sur ceux qui se tiennent dans le rang ! Comme il peut, à cet  instant précis, jouir d’une liberté absolue et d’un pouvoir sans limite…

Il est devenu écoeurant ce procès quand sous la plume des chroniqueurs les plus aguerris ont a cru sentir à tort ou à raison naître une forme de fascination pour l’animal politique qui se débattait avec autant de talent dans le prétoire. A la réflexion, le dossier s’est dégonflé au moment où il l’a dégonflé par sa parole que personne, à aucun moment n’a qualifiée de sincère, mais plus prosaïquement de juridiquement pertinente. Eh oui, à côté de la bande de loulous lillois pataugeant dans leurs ambitions moisies et leur lubricité cradingue, il y avait un type d’une autre trempe, un type que nos loulous courtisaient en rêvant du jour où ils déjeuneraient à l’Elysée entouré de putes autrement mieux gaulées que celles de Dodo la Saumure.

Un dossier  mal ficelé à la qualification juridique hasardeuse, un homme d’une puissance exceptionnelle, et voilà ! Il est arrivé ce qui devait arriver : le procès n’est pas fini qu’on conclut déjà à la relaxe de DSK.

Le politique déchu pris dans une épouvantable affaire de moeurs s’est miraculeusement transformé en prince des libertins injustement sali par des femmes désaxées et des petits juges manipulés.

 

On murmure déjà qu’il sera au tribunal la semaine prochaine. Pourtant il n’y est pas tenu. Le tribunal l’a entendu, il a été remarquable, c’est terminé. En réalité cet homme a du génie. Il faut qu’il soit là en effet, me confie à l’oreille un ami avocat de très grand talent,  pour empêcher que ne se dissipe le charme, pour maintenir aussi la pression sur les parties civiles et le tribunal afin que nul ne songe à le charger une fois le dos tourné. On ne dit pas de mal, ou pas de la même façon, quand l’intéressé est présent. Surtout si celui-ci s’est fait donner une jour du « Monsieur le ministre ». Il lui suffira d’être assis là, en silence, pour rappeler que le procès ne porte pas sur ses pratiques sexuelles « un peu rudes » dès lors que le président du tribunal lui-même l’a interdit.

Chapeau l’artiste !

Ses avocats ont si bien compris qu’il avait gagné qu’ils ne parlent pas aux médias. Ils ont raison, on ne touche pas à un chef d’oeuvre. Otez une note à un concerto de Mozart et tout s’effondre. Ajoutez-en une et le miracle se transforme en cacophonie.

Alors à ce stade le lecteur qui n’est pas dans la salle et n’a pas le droit de juger, se demande ce qu’il va advenir des prostituées parties civiles. Evidemment, s’il devait s’avérer qu’elles ont été payées et/ou manipulées  pour mentir à la barre et faire tomber le futur candidat à la présidentielle, ou seulement défendre la cause des prostituées, alors ce serait tant pis pour elle. Mais si ce n’était pas le cas ? Si ces femmes avaient vraiment souffert ce qu’elles évoquent ? Si l’une d’entre elles au moins, par la faute des médias, avait involontairement révélé son passé à sa famille et en plus pour rien ? La souffrance ne crée pas l’infraction c’est vrai, mais il y a quand même un juge qui y a cru assez pour instruire et renvoyer devant le tribunal.

Et le lecteur qui n’est pas dans la salle et n’a pas le droit de juger se pose une autre question. On fait comment pour réconcilier l’éblouissement décrit face au témoignage du président de l’association de défense des prostituées et la conviction affichée que le pivot du dossier n’aurait jamais du être mis en examen, alors même que les protégées de l’éblouissant défenseur des prostituées le désignent comme l’artisan de leur malheur ?

Oh je sais bien que notre époque tente de plus en plus de trouver des responsables aux malheurs qui l’affligent, quitte à  fabriquer des coupables quand le seul auteur est la fatalité.  Je sais aussi qu’on ne condamne pas un individu au poids de souffrance de la victime.

Mais là il y a une contradiction difficilement surmontable entre la compassion pour les victimes et celle pour ceux qu’elles désignent comme coupables. Et c’est pourtant cette double compassion que nous renvoient les chroniques du procès, sur fond de mépris, il est vrai, pour les autres prévenus. On pourrait s’en sortir, et c’est sans doute ainsi que ça finira, en blanchissant le puissant politique et en sanctionnant ses médiocres courtisans…Selon que vous serez puissant ou misérable, vous aurez ou non l’intelligence de vous protéger, la puissance de vous défendre, le talent de convaincre et l’argent pour vous payer les meilleurs avocats. On pourrait. Mais comme on se sent mal à cette idée…

Cette contradiction est peut-être simplement le reflet de notre société qui a déjà cessé de jeter l’opprobre sur les prostituées mais qui n’est pas encore assez mûre pour aborder la question des clients. Et nous voici au milieu du gué, dans ce procès comme dans la société.

Il faudra bien un jour passer sur l’autre rive…Admettre que ceux qui utilisent ces êtres humains pour la satisfaction de leurs besoins sexuels moyennant finance sont coupables de leur malheur.

 

 

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