La Plume d'Aliocha

08/07/2017

Au secours, le débat se meurt !

Filed under: Mon amie la com',questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:54

Muray prédisait il y a quelques temps déjà qu’un jour viendrait où tout le monde penserait la même chose de sorte qu’on ne s’engueulerait plus qu’entre nuances. Ce jour là pourrait arriver plus vite que prévu, tant certains mettent d’énergie à faire disparaître toute possibilité de contradiction à l’intérieur du débat public.

Prenons comme point de départ parfaitement arbitraire tant les symptômes sont nombreux, la création par le Monde du Décodex. Lutter contre les « fake news » est évidemment un objectif aussi important que légitime. Mais comment a-t-on pu considérer un instant de raison que l’un des quotidiens les plus puissants de France (et le groupe de presse qui va avec) pouvait se permettre seul de distribuer des bons et des mauvais points à ses concurrents et à l’ensemble des autres médias ? Une telle attitude dans n’importe quel autre domaine industriel serait qualifiée de dénigrement et ses auteurs envoyés s’expliquer en correctionnelle (oui, c’est pénal de dire du mal d’un concurrent). Au-delà de l’argument économico-juridique, comment supporter l’idée que cet organe incarnant une vision du monde dominante – sans connotation péjorative – puisse décider qui informe correctement et qui doit être mis au ban de la société de l’information ? C’est proprement hallucinant. On m’objectera que certains médias sur Internet délivrent des nouvelles évidemment fausses. Parce que le Monde n’a jamais donné de fausse information ? Allons donc…Mais comme évidemment cela vient du dominant, les minoritaires qui protestent sont renvoyés à leur triste statut de minoritaires qui protestent. Ainsi va la loi du plus fort (1) (2) (3).

Des médias à la politique, il n’y a pas l’épaisseur d’une nappe de luxe dans un restaurant étoilé Michelin. Et précisément, on y constate le même phénomène d’éradication programmée de toute contradiction. Nous venons de voir émerger sans presque frissonner un parti tellement dominant qu’il absorbe ce qu’il n’a pas déjà écrasé, ne laissant de l’ancien affrontement entre une majorité et une opposition de poids politiques comparables qu’un mastodonte dont la puissance ne pourra être discutée – avec le succès qu’on imagine – que par quelques extrémistes et les restes moribonds des anciens grands partis. Tous les jeunes députés qui constituent cette nouvelle force politique sont eux-mêmes, en raison de leur caractère novice, aussi susceptibles de contrarier leur chef qu’une bande de témoins de Jéhovah de se rebeller contre leur gourou. D’ailleurs, on leur demande d’applaudir à l’assemblée, ils applaudissent. Lors des travaux en commission ils se taisent, quant aux amendements de l’opposition, ils filent naturellement à la poubelle….Autrement dit, exit le contradictoire digne de ce nom de la part des autres partis et exit également la capacité du parti lui-même à discuter les orientations du chef suprême.

Mais il faut croire qu’une majorité jeune et malléable ne suffisait encore pas à garantir l’exclusion de toute contradiction possible puisque le président de la République a décidé aussi de tenir la presse d’une main de fer et même de l’envoyer devant les tribunaux. Evidemment, nul ne peut lui reprocher de rompre avec la fâcheuse habitude de son prédécesseur de se répandre dans les médias. De même quand il explique que sa pensée est trop complexe pour des médias que les citoyens ont pris la peine de détester, les français j’en suis sûre applaudissent secrètement. Emmanuel Macron n’est pas le premier à décider de se passer des médias pour parler directement au peuple. J’aurais tendance à penser que c’est Nicolas Sarkozy qui a initié vraiment cette habitude. Mais ce-dernier s’était rendu si vite irritant qu’il était moqué et contredit systématiquement. Macron est beaucoup plus subtil, il n’en sera donc que plus dangereux, s’il confirme son apparente intention de développer un pouvoir personnel débarrassé de toute forme de contradiction sérieuse. C’est ainsi que le plus tranquillement du monde, son parti a annoncé la volonté de créer un média. Attention, nous parlons bien d’un média. On objectera que ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un parti politique communique et que c’est même sa vocation. Communiquer oui, devenir un média pour porter la bonne parole gouvernementale dans tous les coins les plus reculés de France en tenant les journalistes et donc les éventuelles critiques à l’écart, c’est une toute autre affaire. Il y a une confusion des genres qui doit être combattue par principe.

Tout ceci pourrait être tempéré par la puissance des réseaux sociaux. Hélas, il n’est pas possible d’y développer la moindre contradiction. Car ce lieu utilisé à l’origine pour échanger des informations est devenu un lieu de marketing et de militantisme. Chacun vient y vendre sa vérité et s’assurer que toute forme de contradiction ne peut prospérer, en utilisant des procédés tels que le dénigrement, l’insulte, et la répétition obsessionnelle de mantras qui finissent par étouffer toute possibilité d’en discuter la légitimité.

La contradiction est en train de disparaitre du débat public, il est urgent de la classer «espèce protégée » et de tout faire pour la défendre et s’employer à la réintroduire partout où elle a disparu.

(1) Un exercice intéressant consiste à chercher les observations sur les médias, on y découvre que Libération est à gauche, Mediapart indépendant et que Valeurs actuelles, à droite, a subi une condamnation (c’est le seul média en France jamais condamné comme chacun sait) et que ses informations doivent être vérifiées.

(2) Voir les critiques de Daniel Schneidermann, depuis, le site a évolué mais la démarche demeure sujette à caution.

(3) Et pour une critique très nourrie, voir les billets de Olivier Berruyer, en conflit ouvert avec les décodeurs du Monde.

21/02/2017

Affaire Mehdi Meklat, ou la leçon de bienveillance médiatique

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:19

Il était temps ! Il était même grand temps que le système médiatique ait mal, qu’il souffre de la honte,  du lynchage, du déshonneur pour comprendre enfin ce que cela fait. L’affaire dite Mehdi Meklat en ce sens est salutaire. Elle commence comme un conte de fées. C’est l’histoire d’un jeune du 93  qui écrit sur le Bondy Blog en 2008 avec  un pote, on les appelles les Kids, des journalistes le repèrent, le voici chroniqueur radio, il journalise, réalise, publie un roman, puis deux. Mehdi devient le porte-drapeau de tous ceux qui pensent que la France est raciste et cherchent des raisons de lui balancer à la gueule qu’elle se trompe. Et soudain c’est la catastrophe. Le poète des citées, la mascotte des médias, le romancier du 93  dévoile lui-même qu’il est l’auteur d’un compte Twitter ordurier, raciste, antisémite, misogyne, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps. Amusant pseudo qui renvoie immédiatement l’imaginaire au fameux urinoir de Marcel Duchamp. Et au vaste courant d’escroquerie artistique aussi qui suivit le geste artistique initial…Mais passons.

Catastrophe ! Une grande partie du système médiatique s’effondre sur lui-même, vaincu par la déferlante des critiques. Depuis l’animatrice Pascale Clarck sur Europe 1 jusqu’aux éditions du Seuil, en passant par Mediapart et les Inrocks, tous ceux qui ont encensé Mehdi sont sommés de s’expliquer sur le point de savoir pourquoi ils ont nourri, promu, encensé celui qui se révèle incarner tout ce qu’habituellement ils stigmatisent, haïssent, passent au karcher impitoyable de leur bonne conscience et de leur hygiénisme parfois hystérique. Dans un premier temps ils ont condamné. Puis ils se sont mis  à réfléchir et à défendre. En particulier, Claude Askolovitch que le climat électoral délétère avait fini hélas par rendre aussi bête et hargneux que les autres et qui, joie, a renoué avec sa si belle intelligence quand il s’est agi de défendre. On leur pardonne. Car du fond de leur désespoir a jailli la plus belle des lumières, celle de la bienveillance. Cette lumière qui leur fait si cruellement défaut quand ils désignent à la vindicte ce qui n’a pas l’heur de penser exactement comme eux. Voici que les habituels procureurs de nos reins et de nos coeurs se transforment en avocats de la défense enflammés et magnifiques. Il nous faut comprendre, disent-ils, la face obscure et torturée du poète. Mais nous, la cohorte des anonymes modérés, on le sait.

Comme eux lorsqu’ils défendent Mehdi, nous pensons que l’homme est complexe, qu’il peut passer du sublime à l’abject en restant un et donc défendable. Comme eux nous croyons en la rédemption. Comme eux nous sommes tentés de penser que le système médiatique en fait trop, que l’affaire ne méritait pas forcément tant de hurlements. Comme eux nous finissons pas crier au complot quand ça va trop loin…

Mais s’en souviendront-ils quand passera devant leurs yeux un nouveau sujet d’indignation contre ce qui ne pense pas comme ils le voudraient ?

Si oui, ils seront pardonnés, mais dans le cas contraire on leur rappellera que nous exigeons de leur part, au bénéfice de tous les lynchés médiatiques, de tous les perdants de la présomption d’innocence, de toutes les idoles qu’on déboulonne, la même bienveillance avec laquelle ils se sont absous de leurs propres fautes.

Exactement la même bienveillance.

Le caca sort du cucul

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:23

unknown-1On ne saluera jamais assez le mal que se donnent les médias pour informer les foules. Tenez par exemple, on pouvait lire hier (et sans doute encore aujourd’hui) un excellent article de Slate sur une affaire de la plus haute importance. Les scientifiques ont découvert un moyen astucieux de connaitre les animaux les plus sauvages : ils traquent leurs excréments. Et oui, certaines bêtes ont beau être passées reines dans l’art d’échapper à la curiosité des hommes, elles laissent sur leur passage une trace, peu flatteuse mais hautement instructive. Tout  à la joie de livrer cette précieuse information à ses lecteurs, le journaliste de Slate a du songer tout à coup que « Les scientifiques traquent la fèces des animaux » était abscons et que « La science découvre le bronze » ne convenait pas non plus. Non, pour attirer le lecteur et plus encore le clic, il fallait être habile. Il opta donc pour « Le caca, la clef vers une meilleure connaissance des animaux insaisissables ? ». Le caca….Evidemment tout lecteur de plus de 8 ans se trouve immédiatement interpellé par ce mot régressif. Cé Ki ka fait caca ? Et clic donc pour répondre à cet irrésistible questionnement. D’ailleurs, en faisant une recherche pour retrouver ce précieux document lu via twitter, j’ai constaté que le sujet passionnait Slate. capture-decran-2017-02-21-a-08-54-57

On objectera que ça n’élève pas forcément le niveau du discours public. En effet, mais les journalistes ont bien raison d’adapter leur discours. Les études sont formelles : notre QI baisse. Moins 4 points en dix ans. Non ce n’est pas la faute de la télévision ni des médias mais de notre environnement. Les pesticides c’est décidément mauvais pour tout, même l’intelligence. Mais il y a une autre nouvelle, plus mauvaise encore. Les chinois sont en tête à plus de 100, nous à 98. Ne pensez pas : c’est cool, on n’est pas loin. Cela nous mène au 9e rang, tout près de la queue du peloton. Les italiens nous devancent, mais on pouvait s’en douter à voir comme ils savent embellir tout ce qu’ils touchent. Même les perfides anglais sont plus malins que nous ce qui ne lasse d’étonner au vu de leur affligeante gastronomie.  En clair, le français lumière du monde, inventeur de l’époisses, des droits de l’homme, de la bonne littérature, des espadrilles et du code du travail, le français donc, chant d’espérance à l’aube d’une ère sans cesse nouvelle a le cerveau plus près du fumier dans lequel il patauge que du ciel vers lequel il lance son cri de gallinacé matinal.

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Voilà pourquoi les médias, initiés aux grands secrets du monde, se donnent tant de mal pour mettre leur discours à la portée des cerveaux débiles de leurs lecteurs. Ne leur reprochez donc plus de vous abrutir, ils font ce qu’ils peuvent au contraire pour maintenir péniblement un semblant d’information et de divertissement dans un monde rempli d’imbéciles.  Il est temps également de demander pardon aux politiques de les avoir accusés de nous égarer alors qu’ils déploient de trésors d’ingéniosité pour convaincre les épais crétins que nous sommes de voter pour eux. L’un nous amuse d’un hologramme. Un autre transforme sa campagne en thriller juridique pour retenir notre attention. Un troisième, inspiré par le génie marketing, nous propose un avenir beau comme un spot de pub dans lequel le Christ descendrait de sa croix sous les ovations de son public pour s’en aller régner sur le France.  Mais me direz-vous, pourquoi le titre de ce billet ? J’informe mon bon ami, j’informe, tant que mon QI et celui de mon aimable public est encore à même de former des phrases et de les lire. Un jour viendra où ce titre je ne le comprendrai plus et vous non plus.

Note en forme de cadeau :  je signale que ce billet a été pour moi l’occasion de découvrir que cucul est un doublement hypocoristique, ce qui est une autre manière de dire affectueux. C’est ici. 

18/02/2017

Le petit automate de la pensée

Filed under: Coup de griffe,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:29

images-3Il est né avec la toile. Certains prétendent qu’il descendrait directement du pilier de comptoir, mais j’en doute. Contrairement au pilier de comptoir, le petit automate de la pensée qui peuple Internet n’a pas de pote. C’est un franc-tireur qui chasse en meute avec d’autres franc-tireurs qu’il ne connait pas mais qui pensent comme lui. L’alcool ne semble pas être l’excuse de sa violence. Le petit automate de la pensée sur Internet se reconnait au fait qu’il voit la vie en blanc (lui-même) et noir (ceux qui ne pensent pas comme lui et sont donc responsables du malheur du monde). Enfin, penser est un bien grand mot. Le petit automate a en fait adhéré il ne sait plus très bien quand ni pourquoi au camp du bien, dont il défend bec et ongles les valeurs et préceptes. Il est pour le bien et contre le mal selon une codification qui lui est propre mais qu’il juge universelle.

Pourquoi automate me direz-vous ? Parce qu’il surgit mécaniquement et répète inlassablement les même gestes, comme ces figurines des horloges anciennes. A ceci près qu’il est moins ingénieux et distrayant. On le dirait animé par ces petites feuilles à trous qui font chanter les orgues de barbarie : un trou, une note, quelques tours de manivelle et la musique simplette du discours jaillit sous le clavier. C’est toujours la même et pour cause, il est bien incapable de sortir de la ligne codée qui a façonné ce qui lui sert de pensée.

On le reconnait aisément à la force de ses certitudes. Il vous résume en 140 signes un raisonnement qui, à d’autres, prendrait mille pages. Il a même la place dans un si court espace d’ajouter « Point barre ». Mais il ne faut pas le sous-estimer, c’est un redoutable rhéteur quoique presque toujours sophiste. Il vous sert un argument de droit, vous le contrez il vous rétorque « de tout façon c’est moral », vous le contrez encore, il change de pied et vous assène « mais en vérité c’est électoral » et si vous le contrez de nouveau, il revient au point un. A supposer qu’il soit mal luné, vous n’aurez même pas l’honneur d’être contredit, car maniant avec maestria la matraque ad hominem, il vous assènera que vous n’êtes pas digne d’être lu ou entendu car n’étant pas de son avis, ou même juste pas totalement, vous êtes donc idiot, de mauvaise foi, vendu, idéologisé, inculte, manipulé, manipulateur…..

N’allez pas croire pour autant qu’il n’aime pas la discussion. Tout au contraire. Il adore échanger avec les gens qui sont d’accord avec lui. Alors il déploie les plumes rutilantes de son argumentation devant un public conquis et béat qui félicite, confirme, surenchérit. C’est l’extase. A le lire dans cet état, vous lui confiriez vos économies et votre dernier-né à garder. Mais attention, pour peu qu’il voit passer une nouvelle qui heurte son catéchisme, il se change en monstre de foire tapant ici et là à coups de gourdins, à moins que, la colère le cédant au sadisme, il n’opte pour la flèche de l’humour assassin. Car il n’aime rien tant que tourner l’objet de sa vertueuse indignation en ridicule.C’est d’ailleurs là qu’il excelle. A le lire tout est grotesque et prétexte à moquerie.  Il faut dire qu’il est si grand et le monde si petit.

C’est une autre caractéristique du petit automate de la pensée, il mesure environ dix fois la taille de son ego, laquelle est généralement cent fois supérieure à l’intérêt objectif de ce qu’apporte sa contribution à la toile. Sa force, il la tient de ses certitudes, de ses automatismes et….du groupe. Car le petit automate de la pensée est malin. Avant d’exprimer une indignation (l’idée en effet chez lui s’exprime presque toujours par l’indignation de constater que le monde a parfois à l’insolence de s’émanciper de ses valeurs et automatismes), il commence par humer l’air du temps. Et c’est seulement quand il est sûr d’intégrer par l’expression de son opinion un groupe préconstitué et assez puissant qu’il se met à hurler. N’essayez pas alors de le contrer, passez votre chemin, il n’y a strictement rien à faire pour qu’il s’arrête. C’est là sa grande différence avec le pilier de comptoir, on ne peut pas lui payer un coup pour qu’il s’apaise.

16/02/2017

Twitter, ce petit musée des horreurs de l’information

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:17

images-2C’est un fait, Twitter est devenu irrespirable. En témoignent ceux qui régulièrement annoncent la fermeture de leur compte…pour revenir un peu plus tard, comme on revient à la cigarette, avec un plaisir mêlé de défaite et de dégout. S’il n’était pas addictif, je gage que l’outil aurait d’ailleurs disparu. Seulement voilà, on s’habitue à cet appendice artificiel du monde et de son ego, à ce pandémonium de plus en plus bruyant et agressif d’où émerge parfois – mais désormais si rarement – un bon mot, un éclat de rire, une information inédite, un lien vaguement intéressant.

Hélas, il faut se rendre à l’évidence, Twitter que l’on utilisait à sa création pour échanger le meilleur est devenu le lieu de concentration du pire. Une sorte de musée des horreurs de l’information. Un bouillon de culture infâme où l’on trouve tous les virus de la pensée : la mauvaise foi, le mépris, l’arrogance, la haine, la bêtise, la paresse, l’ignorance, la dénonciation….Fini les tweets émerveillés signalant un article de plus de 10 lignes qui traite une information inédite ou nourrit une réflexion de fond. Terminé le temps des blagues potaches, des conversations à plusieurs sur un sujet d’actualité, du partage de liens pour approfondir cette question dans un climat de curiosité pacifique.

Est-ce l’expression d’un malaise de société ou une simple pathologie twitteresque, toujours est-il que le militantisme a remplacé la recherche, le slogan tient lieu de réflexion, l’invective de discussion. Aussi et surtout, chacun ayant compris que l’ironie et la méchanceté avaient plus de chances de recueillir des applaudissements – et donc les précieux abonnés qui flattent l’ego – que toute autre chose,  on n’y signale plus que les sottises, les petites phrases, les événements considérés comme scandaleux. Tout le monde y dénonce la sottise de tout le monde, s’indigne, hurle, ironise, tourne en ridicule. Ceci ne va évidemment pas dans le sens du dialogue et de l’ouverture d’esprit. C’est alors un cercle vicieux qui s’enclenche, la pensée synthétisée en 140 signes trouve toujours dans cette foule d’esprits excités, soupçonneux et malveillants un inconnu et même un habitué pour s’offenser de l’idée exprimée, en dénoncer l’imbécillité présumée, les sombres intentions cachées. On voit y apparaître de drôles de nouveaux crimes, par exemple celui d’incitation à la modération. Cela consiste au beau milieu d’un lynchage à lancer un appel au calme. Comment ? On ne s’indigne pas, mais c’est donc qu’on cautionne et si l’on cautionne on est l’ennemi ! Haro, crie la meute, changeant soudain de proie…

Il fallait s’y attendre. Twitter découvre à ses dépens pourquoi les médias ne parlent jamais que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Parce que c’est précisément cela qui intéresse le public. Preuve en est que lorsque le public devient lui-même acteur du système médiatique, il nourrit ce-dernier du pire. Et l’élève dépasse le maître…Car les concepteurs de l’oiseau bleu ont ajouté un ingrédient qui contribue largement à ce dévoiement : l’ego. Sur Twitter, rapporter une information sur une sale petite phrase, un scandale, une horreur quelconque ne rapporte pas d’argent, mais quelque chose d’un attrait comparable : des abonnés, des applaudissements, des mentions de l’existence du twittos auprès d’un auditoire plus ou moins large.  C’est ainsi que l’oiseau bleu au physique joufflu qui gazouillait joliment sur sa branche s’est transformé en sinistre charognard….

15/02/2017

Affaire Fillon, et si on se calmait ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:59

unknownL’information relative à une affaire judiciaire fait partie des plus sensibles, mais aussi des plus sujettes à retentissement. C’est surtout dans ces affaires là que les risques d’incompréhension, de mauvaise interprétation, voire de contresens sont les plus élevés, chez les journalistes, pas tous formés à la matière juridique et judiciaire, et chez le public. C’est si vrai qu’on ne compte plus les colloques et articles sur le thème « Justice et médias ». Voici quelques éléments de réflexion pour gérer cette information avec recul et discernement.

  • Les trois défauts du procès médiatique  :  il est partial, mal renseigné et déséquilibré. Partial, car il débute par une révélation à charge qui colore ensuite toute le déroulement de l’affaire, non sans avoir au passage déterminé l’opinion publique dans le sens de la culpabilité. Le procès médiatique est également mal renseigné car les journalistes n’ont jamais la totalité du dossier. Or eux-mêmes ne sont pas toujours conscients du fait qu’ils manquent d’éléments pour faire une présentation exacte de l’affaire. Ils peuvent donc égarer leurs lecteurs le plus sincèrement du monde. C’est ainsi  qu’à propos de l’affaire Kerviel, un confrère m’avait dit un jour, « Ah, mais la banque savait, j’ai publié un mail qui montrait qu’il informait son supérieur ». UN MAIL. Sur un dossier de plusieurs dizaines de tomes, contenant des milliers de pièces, dans une affaire ultra complexe techniquement. Inutile de rappeler que la justice qui, elle, a lu plusieurs fois tout le dossier a conclu à l’ignorance de la banque… Le procès médiatique enfin est déséquilibré en raison des deux  défauts précédemment cités. L’accusé on le sait, dans ce type de contexte, est toujours, toujours considéré comme coupable malgré les « présumé » que la presse accole à son nom et l’usage du conditionnel. Et sa parole est absolument inaudible. Les procès médiatiques tournent donc bien souvent au lynchage, n’en déplaise aux beaux esprits, dès lors qu’un individu est présenté comme coupable et que sa défense est mécaniquement rendue inaudible. Le tout bien avant d’avoir été jugé conformément aux principes démocratiques, agités par les mêmes beaux esprits mais uniquement dans les causes qu’ils estiment justes.

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  • La procédure judiciaire est devenue un outil stratégique :  Qu’on en veuille à un concurrent, à un ex-conjoint ou à un rival politique, la justice est une arme particulièrement efficace.  Le résultat de l’action judiciaire importe peu, ce qui est recherché dans le maniement de cette arme la plupart du temps c’est l’accusation infamante d’avoir commis un délit ou un crime, l’excitation que cela déclenche chez les médias, la condamnation immédiate du public, et la déstabilisation de l’adversaire. Et quand tout cela est validé par le déclenchement de la machine judiciaire, c’est le succès total ! C’est alors qu’on voit sortir dans la presse des PV d’auditions auxquels, dans le cas Fillon, les journalistes ont donc accès mais pas la défense. D’où  viennent-ils ? Laissons répondre Eric Dupond-Moretti.

 

  • La machine médiatique : on a pu lire ici et là que ceux qui se tenaient sur la réserve vis à vis de l’emballement médiatique, dans l’affaire Fillon comme dans d’autres, remettaient en cause le rôle du journalisme en démocratie. Allons donc…Personne ne dit que le Canard n’aurait pas du sortir ses informations. Et personne ne dit non plus qu’ayant obtenu  les PV d’audition, le Monde aurait du les garder secrets. Tout au plus peut-on regretter que des personnes soumises au secret de l’enquête aient pu ne pas le respecter.  Se méfier d’un brutal mouvement collectif relève de la simple prudence, surtout en ces temps où les réseaux sociaux soufflent sur des médias qui n’avaient vraiment pas besoin de ça pour atteindre l’incandescence. Le journalisme est indispensable à la démocratie, l’emballement médiatique est sa maladie mortelle. Souvenons-nous des affaires Gregory ou plus récemment Outreau et même Sauvage. Les médias peuvent avoir un effet calamiteux dans une procédure judiciaire quand ils ont déjà condamné alors que la justice débute à peine son travail, ou bien à l’inverse lorsqu’ils innocentent sur la foi d’informations partiales des personnes condamnées. Dans ces cas-là, ils court-circuitent les institutions démocratiques sans avoir eux-mêmes une quelconque légitimité à le faire. Dénoncer un dysfonctionnement est une chose, contrecarrer une institution qui a correctement fonctionné pour substituer la loi médiatique à la loi républicaine en est une autre.

 

  • Les associations, la question de principe et le cas particulier : Dans l’affaire Sauvage, on nous a expliqué très savamment avec l’aide de modèles étrangers que la justice ne comprenait rien, qu’il existait une légitime défense différée liée à la spécificité de la souffrance des femmes battues. L’argument est parfaitement intéressant sur le principe, mais deux jurys populaires qui ont eu connaissance du dossier, entendu les experts, l’accusée, le parquet, les avocats, ont considéré que non, il n’y avait pas ici de légitime défense. C’est l’un des pièges classiques dans une affaire judiciaire médiatisée : confondre la question de principe et le dossier particulier. On peut être le plus ardent militant de la défense des femmes et trouver la condamnation de J. Sauvage fondée parce que dans un palais de justice on juge toujours un individu, jamais une question de principe.

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  • L’expert et la vérité : Je ne connais aucune règle de droit qui ne soit sujette à interprétations multiples au moment de s’appliquer aux faits. Comme l’expliquait le philosophe Chaim Perelman,  la logique juridique est une dialogique, elle ne mène pas à une vérité comparable à une vérité scientifique mais à une conviction au terme d’un débat contradictoire. Par conséquent lorsqu’un avocat, un professeur de droit ou un juge pèse de tout son poids  dans les médias pour dire c’est ainsi et pas autrement,  il faut avoir le réflexe de considérer que son collègue pourra  démontrer l’inverse avec autant d’aisance et de conviction. Ce qui est regrettable dans ces périodesd’excitation médiatique, c’est le nombre d’experts qui se font passer pour objectifs alors qu’ils adoptent un point de vue dominant ou de rupture en fonction de leurs convictions idéologiques, des rapports de force existants avec leurs collègues ou tout simplement pour se faire remarquer des médias. Et je ne parle pas de la cohorte  des taiseux qui souvent pourraient éclairer utilement un débat mais n’ont pas envie de ruiner leur carrière en livrant un point de vue qui dérange la doxa du moment. Il convient donc d’écouter les experts mais avec distance, comme le reste. Et d’attendre que le tribunal tranche.

 

  • La source de l’information. Celui qui donne une information à un journaliste susceptible de déclencher une procédure judiciaire et un scandale médiatique a toujours un intérêt à le faire. Cela peut être pour la plus grande gloire de la vérité, mais c’est assez rare. Le journalisme n’est pas toujours un métier propre, c’est ainsi, il faut s’y faire. Cette source donne  une couleur à l’information. Elle arrive généralement avec des documents et les bonnes lunettes pour les lire : « quel scandale, mon bon ami, il est cuit ! ». Un journaliste n’est pas un policier ou un juge, on ne lui demande qu’un minimum de précautions et de vérifications. Mais qu’au moins le public en soit informé et apprenne  à consommer cette information avec le recul nécessaire. Par exemple, dans l’affaire Kerviel, l’un des derniers scoops a consisté à révéler –  enregistrements pirates à l’appui – que les avocats de la Société Générale parlaient au parquet. Scandale ! explique-t-on au public, la grosse méchante banque fait pression sur la justice.  En fait non, demandez à n’importe quel avocat, il vous expliquera qu’il parle au procureur et que c’est normal, les professionnels de la justice travaillent ensemble et donc discutent ensemble, dans et hors de la salle d’audience.

 

Voilà donc les deux ou trois choses à savoir sur l’information relative à une affaire judiciaire. Elles expliquent pourquoi il faut observer avec distance  l’affaire Fillon comme toutes les autres. Au demeurant, quand on interroge des juristes en off, ils sont nombreux à confier que ces accusations concernent juridiquement des faits absolument dérisoires. « Du pipi de chat » m’a même dit l’un d’entre eux. Oui mais ils sont moralement graves, m’objecte-t-on. Ah ? Pour les détracteurs de Fillon c’est certain, on leur aurait dit qu’il avait encaissé l’excédent de monnaie rendue par erreur à la boulangerie en 1971 ou oublié les étrennes de sa gardienne en 97 et 98, qu’ils hurleraient tout autant. C’est normal, c’est la politique. L’élection était perdue pour la Gauche, elle tient le moyen miraculeux de revenir en course (mais avec le risque de faire élire Marine Le Pen), pourquoi s’en priver ? On attend toujours la liste exhaustive de tous les parlementaires mais aussi des membres du gouvernement qui font travailler directement leurs proches ou leur ont trouvé facilement des postes plus ou moins bidons chez des gens trop heureux de contracter une créance ou de rembourser une dette à un puissant de ce pays. Mais alors, à défaut de pouvoir les condamner tous, il faudrait n’en condamner aucun, m’objectera-t-on encore ? C’est un bien grand malheur en effet que ce pays dérape dans la régulation démocratique par le scandale. On a le droit d’observer cela avec regret, me semble-t-il. On peut voir dans cette affaire qui sort à un moment si bien choisi, que plusieurs médias feuilletonnent à l’infini et qui perturbe gravement le débat politique une avancée de la démocratie. On peut aussi considérer que c’est en réalité le signe d’une très grave pathologie. C’est mon cas.

24/01/2017

Polanski : Les médias en proie à de nouvelles pressions

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03

220px-roman_polanski_cannes_2013Souvenons-nous. C’était il y a quelques années. L’apparition du web 2.0 bousculait en profondeur le journalisme. Les sites de presse découvraient les commentaires en ligne. Les journalistes créaient des blogs, invitaient le public à visiter les coulisses de leur métier, commençaient à dire « je »; un peu plus tard ils se sont mis à développer  le personal branding sur les réseaux sociaux.  Une évolution passionnante venait de s’amorcer. Alors que les journalistes jusque là étaient proches des puissants dont ils parlaient dans leurs articles et loin de leurs lecteurs, voici que soudain un lien se tissait enfin entre les médias et les citoyens pour lesquels ils travaillent. Il y avait toutefois un risque qui sautait aux yeux : le danger d’une nouvelle allégeance. A la pression d’en haut (j’entends par là des sources d’information : politiques, monde économique, scientifiques….) s’ajoutait une nouvelle pression d’en bas (les récepteurs de l’information). Comment résister à la tentation de séduire un public qu’on ne se contente plus d’imaginer, mais avec lequel on se trouve en prise directe ? Un public qui peut manifester en temps réel son approbation ou son rejet, étant entendu que les deux sont aussi dangereux pour le journaliste. La tentation de plaire en effet est aussi risquée que la peur de déplaire, en termes d’indépendance. Comment résister donc, si plaire ou déplaire touche l’amour-propre en même temps que le portefeuille ? Hélas, cette crainte se révèle fondée. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sur la toile le nombre d’articles racoleurs dont le seul intérêt réside dans le titre incitant à cliquer. Un autre danger plus pernicieux encore se profilait. Celui d’une pression du public sur le contenu d’un article.

Quand une vie, selon certains, se résume à une faute vieille de 40 ans

Il s’est incarné récemment à l’occasion de la nomination de Roman Polanski à la présidence de la cérémonie des César. Dans cet article, le site Arrêt sur Images révèle que plusieurs sites de presse, à commencer par Le Monde, ont modifié leurs titres ou leurs contenus suite aux protestations des féministes sur les réseaux sociaux. Motif ? Il n’était pas suffisamment fait état des accusations  de viol sur mineur portées contre le réalisateur quarante ans plutôt. Voici les documents produits par le site :

La rédaction initiale du Monde :

original-95692

 

 

Puis la version modifiée suite aux protestations :

original-95693

 

 

 

 

 

 

Selon @si d’autres journaux ont modifié leurs titres, passant de « Roman Polanski sera le président de la 42ème cérémonie des César« , à « Polanski président des César 2017 : la polémique enfle » (DNA).

L’autre face de la médaille

Il faut se féliciter de cette interaction public/médias devenue possible grâce à la technologie. En tout cas sur le principe. Après tout, l’intervention du public et, en face, la capacité d’écoute des médias, peuvent mener à corriger des erreurs, nuancer des positions, établir en tout état de cause un dialogue fructueux, forcément plus fructueux qu’un monologue infligé ex-cathedra. Mais il n’est pas de médaille qui ne possède de revers. L’affaire Polanski nous montre qu’il convient de ne pas céder à l’optimisme béat de ceux qui pensent que tout progrès technologique s’accompagne d’un progrès indiscutable et totale de l’humanité. Les faits remontent à quarante ans. Depuis lors, sa victime lui a pardonné et plaide activement en sa faveur. Il ne subsiste au fond qu’un problème juridique qui maintient le dossier en vie envers et contre toutes les règles de prescription et le nécessaire oubli sans lequel il n’est pas de vie en société possible. Sans compter le fait que la vie de cet homme est un tissu d’événements tragiques qui entre forcément en ligne de compte quand il s’agit d’évoquer sa personnalité dans un article. Les journalistes savent tout cela et ont fait un choix de présentation de l’information. Et voici que sous la pression minoritaire – les lobbys sont toujours des minorités actives, souvent des extrémistes – voici que les médias changent leur présentation de l’information en modifiant la proportion accordée aux événements. Accessoirement, c’est encore une affaire judiciaire qui incarne ici une dérive. (Pardon, petit coup de gueule : « Qui sont-ils, ces petits procureurs des tribunaux médiatiques qui instrumentalisent des affaires qui les dépassent pour, au choix, se conférer de la dignité, libérer leurs névroses ou défendre des causes qui souvent méritent mieux que leurs vitupérations ? » Fin du coup de gueule).

L’indépendance, mais laquelle ?

Certes il ne s’agit ici que de la nomination d’un artiste à la tête d’une cérémonie de cinéma, mais comment ne pas redouter que demain un autre groupe de pression ne parvienne aussi facilement à contraindre des journalistes à modifier  le récit d’un événement d’actualité majeur ?

L’indépendance des médias est aujourd’hui uniquement analysée sous l’angle capitalistique. On considère que si les groupes médiatiques français s’émancipaient des mains des grandes fortunes qui les détiennent, un journalisme  enfin libre et objectif pourrait émerger. D’abord c’est caricatural et insultant pour tous les journalistes qui font bien leur métier dans ces groupes de presse dits « à la botte des puissants ». Ensuite, cette critique occulte délibérément les autres risques qui pèsent sur l’indépendance des médias, depuis l’engagement idéologique jusqu’aux liens personnels d’intérêt des uns et des autres, en passant surtout par le manque de moyens qui est sans doute l’une des causes majeures du défaut d’indépendance (et s’aggrave d’heure en heure).   Voici donc que surgit en pleine lumière avec l’affaire Polanski un autre danger : la vulnérabilité du système aux groupes de pressions qui sont capables de mobiliser les réseaux sociaux.

Roman Polanski  a annoncé aujourd’hui par la bouche de son avocat Hervé Témime qu’il renonçait à présider la cérémonie des Cesar.

09/01/2017

Bienvenue dans l’ère de la post-vérité judiciaire

Filed under: Justice,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:33

sauvage_0« Je ne suis pas du tout coupable » a déclaré vendredi soir au journal de France 2 Jacqueline Sauvage. Elle était, avec ses deux avocates, l’invitée du Journal de 20h pour commenter la grâce présidentielle (Reportage à 19:32 – interview plateau 22:30). Une invitée qui, dit-on, a dopé l’audience.  Pour mémoire, France 2 a offert 3 fois les honneurs du 20h à Jérôme Kerviel. Il faut croire que l’erreur judiciaire réelle ou supposée est médiatiquement rentable. Si la petite phrase de Jacqueline Sauvage sur son innocence a pu ravir son très actif comité de soutien et faire verser une larme aux téléspectateurs, en revanche, il a fait frissonner les juristes. Car ils se sont souvenus que c’est notamment en raison de ce déni, déni de crime, déni de l’existence d’une autre victime, que les demandes de liberté conditionnelles avaient été refusées.

Désapprobation générale dans la magistrature

Les juges honnis, ces grands mâles blancs (suppose-t-on par construction, si ça se trouve c’était des femmes  issues de la diversité) avaient donc analysé correctement la situation. Jacqueline Sauvage ne se sent coupable de rien.  Ses avocates quant à elles s’emploient en plateau à minimiser les protestations du monde judiciaire. Elles proviendraient  essentiellement, assure Me Tomasini, du Syndicat de la magistrature, sous-entendu pour les initiés d’une frange minoritaire et très marquée à gauche de la magistrature (celle du mur des cons) dont on ne comprend pas bien au demeurant pourquoi celle-ci pourrait soudain vouloir défendre le pouvoir du grand mâle blanc. En vérité, le reportage de Dominique Verdeilhan donnait  la parole à Virginie Duval, présidente de l’USM, syndicat majoritaire, modéré et sans étiquette politique qui a dénoncé le mauvais signal consistant à « aller taper à la porte du président de la République » pour » défaire tout ce que la justice a fait ». Au passage, on songe en les écoutant toutes les trois à l’extraordinaire coup de com’ pour François Hollande. Ses conseillers en communication ont du boire du petit lait lorsque Jacqueline Sauvage a décrit ce président « humble », à l’écoute, qui a si bien reçu et prêté attention à ses filles.

Le problème de l’affaire Sauvage, c’est qu’on choisit la mauvaise personne pour défendre le bon combat. Nul ne remet en cause l’urgente nécessité de traiter le problème des violences faites aux femmes. Mais ne pouvait-on  trouver meilleure figure de proue qu’une femme rompue au maniement des armes qui, au bout de 47 ans de vie commune ponctués dit-elle de violences à son endroit et d’agression sexuelles sur ses filles, tire trois balles dans le dos de son bourreau assis ? C’est comme l’affaire Kerviel, nul ne conteste la nécessité de critiquer la finance, le trading, et plus généralement la pression que l’entreprise exerce sur ses salariés pour des questions de rentabilité, mais pourquoi choisir comme étendard de tant de justes causes un homme qui pendant plusieurs mois a satisfait sa passion du jeu en utilisant les fonds de sa banque pour miser sur les marchés comme on joue au casino ?

Parce qu’il n’y en avait pas d’autres, songera-t-on. Il semble au contraire qu’il y ait hélas beaucoup de femmes battues.  Quant aux rogues traders, en France, il y en a eu deux. Jérôme Kerviel en janvier 2008 à la Société Générale pour une perte de 4,9 milliards et Boris Picano-Nacci en octobre suivant à la Caisse d’Epargne pour 750 millions. La parallèle entre les des deux dossiers est édifiant. Tandis que Kerviel a dissimulé entre mars 2007 et janvier 2008 une activité de spéculation non autorisée, Picano-Nacci lui n’a rien caché, à personne. On lui a demandé à l’été 2008 de mettre fin au trading pour compte propre de la banque et donc de céder les positions,  il a  fait les mauvais choix et a été emporté par la tourmente des marchés. Celui-là méritait le feu des projecteurs. Celui-là a vraiment vécu la situation possiblement injuste revendiquée par Jérôme Kerviel. Seulement voilà, l’homme a pris acte de sa condamnation – prison avec sursis et remboursement de 315 millions-, transigé avec sa banque et recommencé une nouvelle vie. Aujourd’hui, ce diplômé de mathématiques issu d’un milieu populaire enseigne sa discipline à des étudiants en finance et vient de sortir un livre sur son histoire. Dans la quasi-indifférence des médias. Il est vrai qu’il ne hurle pas au complot, n’est pas rentré à pied de Rome, ne fréquente pas l’univers des people, et ne livre pas de faux scoops à la presse tous les mois pour relancer son affaire.

Transformer les coupables en innocents

Si  les médias ont pu dans l’histoire contribuer  à corriger des erreurs judiciaires, par un singulier renversement des valeurs, ils sont aujourd’hui manipulés de plus en plus souvent par des coupables qui veulent défaire à la télévision les jugements défavorables dont ils ont fait l’objet en Justice (Lire à ce sujet les Grands fauves du barreau chez Calmann-Levy). C’est ce qu’on peut appeler l’avènement de la post-vérité judiciaire. Ce concept de post-vérité au début m’a fait sourire, je n’y ai vu qu’une facétie de la novlangue pour trouver un nom moderne au mensonge, mais en creusant un peu, j’ai compris que c’était bien plus intéressant que cela et surtout qu’il y avait des gens pour applaudir cette rupture de la pensée avec le factuel. Il y a bien des raisons à cela, depuis l’organisation de notre cerveau, jusqu’à l’influence structurante des technologies sur les esprits, en passant par l’intérêt des uns et des autres à mentir, pardon, à affirmer leur vérité au sein de vérités multiples et relatives.

Hélas, jamais la mise en garde d’ Hannah Arendt n’a sans doute eu autant de force qu’aujourd’hui : “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” .

C’est cette vérité de faits qui s’effondre. D’où l’engouement pour Jérôme Kerviel ou Jacqueline Sauvage. Combien de personnes s’accrochent à l’innocence de Kerviel non pas pour des raisons rationnelles, connaissance du dossier ou de l’univers concerné -, mais pour des motifs émotionnels, les uns détestent les banques, les autres ont une sympathie innée pour le personnage, ou son avocat, d’autres encore trouvent en lui une bonne raison de s’indigner contre le système….Sans oublier ceux, ils sont les plus inattendus, qui pensent préserver l’image de la finance en privilégiant la complicité de la banque car il vaut mieux à leur yeux être un voyou qu’un imbécile. A tous ceux-là il est impossible de démontrer qu’ils se trompent. Ils ne croient pas, ils veulent  croire et donc ne s’intéressent pas à ce qui peut briser le mythe. Au fond ce n’est pas bien nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’il ne semble plus exister de garde-fou contre cette tendance à préférer l’erreur qui plait à la réalité qui dérange. La raison est sommée par l’émotion de s’incliner. Et l’émotion trouve un puissant allié dans ce post-modernisme qui affirme qu’il n’existe pas une vérité, mais des vérités et qu’il est donc possible de choisir la sienne.

Au bout de ce processus, il y a, on le sait, le Brexit ou Trump. Mais il ne faudra pas attendre bien longtemps pour voir les plus violents pourfendeurs du nouveau président des Etats-Unis trouver la contorsion dorsale qui leur permettra de légitimer cette élection pour éviter de devoir renoncer à leur relativisme. C’est tout le danger de préférer une plaisante et confortable erreur à l’exigeante discipline qui consiste à s’imposer sans cesse de penser le plus juste possible. Evidemment, le fil rouge de tout ceci, c’est l’éthique, mais c’est une autre histoire….

29/12/2016

Affaire Sauvage : les médias élevés au rang de cour suprême

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:31

Il est des événements d’actualité qui portent en eux, plus que d’autres, une valeur de symbole. Ainsi en est-il de l’affaire Jacqueline Sauvage. Condamnée à 10 ans de prison pour avoir, en 2012 et au terme de 47 ans de vie commune, tué de trois coups de fusil dans le dos son mari, un homme violent et alcoolique, Madame Sauvage a fait l’objet d’une grâce présidentielle totale le 28 décembre. Cette grâce lui a permis de sortir de prison hier. Pourquoi deux cours d’assises successives ont-elles refusé de retenir la légitime défense ? Parce que celle-ci doit répondre à un péril imminent et que la justice a considéré que tirer trois balles dans le dos d’un homme assis n’entrait pas dans ce type de scénario. Jugée une première fois en octobre 2014, elle est condamnée à 10 ans de prison. La peine sera confirmée en appel en décembre 2015.

Associations, comités de soutien, pétition

C’est alors que ses deux avocates qui ont compris le parti qu’elles pouvaient tirer du contexte social – plus de 200 000 femmes victimes de violences chaque année – présentent une demande de grâce à François Hollande. Le mécanisme désormais classique s’enclenche : hurlement des associations, création de comités de soutien, mobilisation de personnalités politiques et du show bizz (de l’actrice Eva Darlant à l’incontournable Jean-Luc Mélenchon dont le costume de Zola est toujours à portée de main), pétition (plus de 300 000 signatures). Le scénario ne serait pas complet sans la traditionnelle proposition de loi plus-jamais-ça. Elle est déposée par Valérie Boyer qui souhaite élargir  la notion de légitime défense, laquelle pourrait être « différée » en raison de l’état de danger permanent dans lequel se trouvent les femmes victimes de violences. Le 31 janvier, François Hollande accorde  une grâce partielle qui réduit la peine restant à courir à 2 ans. (Voir, pour une analyse juridique méticuleuse, cet article).

Une première demande de remise en liberté est rejetée en août 2016. La décision de rejet est confirmée en appel. En substance, les juges considèrent que Jacqueline Sauvage se pose en victime au lieu d’admettre sa culpabilité et considèrent qu’elle doit rester en prison. Nouvelle mobilisation médiatique, pétition….La deuxième fois sera la bonne. Le 28 décembre dernier, François Hollande accorde une grâce totale à Jacqueline Sauvage.

On a mis une bombe dans le système judiciaire

On ne saurait imaginer cas plus « pur » pour incarner la dérive qui frappe le domaine judiciaire depuis quelques années. Des affaires plaidées dans les journaux, il y en a toujours eu. Des populations criant « à mort » contre un jugement trop clément ou bien au contraire qui insultent la justice pour une peine trop sévère, ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est l’ampleur du phénomène qui est en passe de devenir un mode de fonctionnement habituel autant qu’une bombe sur le point de faire exploser nos institutions si l’on n’y prend garde.

En première analyse, la cause est aussi juste que séduisante. Comme la tentation est forte en effet de faire de Jacqueline Sauvage le porte-drapeau des femmes battues, l’emblème d’une époque que l’on décide révolue, de la libérer – faute d’avoir pu la faire acquitter – au nom de toutes les femmes battues passées, présentes et futures. Et comme il est enthousiasmant de profiter de cette histoire édifiante et de l’émotion qu’elle suscite pour faire adopter une grande loi de protection des femmes. Médiatiquement, l’affaire est vendeuse. Elle plait, elle est facile, émouvante, suscite ce qu’il faut de révolte chez le lecteur pour agir et se sentir utile. Quelle claque en même temps se plait-on à infliger aux élites qui n’ont rien compris, à cette incarnation du vieux monde, de la domination du mâle blanc. Oui vraiment, avec Jacqueline Sauvage, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Demain c’est sûr, plus aucune femme ne sera battue. Le peuple veut du changement et le président (j’allais écrire « le monarque ») l’a entendu. Il a gracié. Une femme injustement condamnée est enfin libre et va terminer l’année chez elle, auprès de ses filles. Quant à tous ces magistrats couverts de pourpre et d’hermine qui ne comprennent rien à la vie et ne font que préserver un vieil ordre vermoulu, ils ont pris le grand coup de pompe dans le cul qu’ils méritaient.

Le populisme c’est le peuple contre le peuple

Il n’y a qu’un malheur, aurait dit à ce stade un avocat célèbre, c’est qu’ici, et c’est en cela que le cas est pur et parfait, le peuple à travers son monarque a donné un coup de pied au cul…… du peuple. Car ce sont des jurys populaires qui, par deux fois, ont considéré que Jacqueline Sauvage n’était pas en état de légitime défense. La seule différence entre le peuple médiatique révolté qui a signé la pétition et celui qui a jugé Jacqueline Sauvage, c’est la compétence pour se prononcer sur le dossier. Le premier a réagi à l’émotion que l’on a suscité délibérément chez lui, il ne connait ni la femme accusée, ni l’affaire. Il ne sait rien d’autre que ce qu’on daigne lui dire pour l’exciter. Le deuxième, lui, a passé des jours entiers à écouter la description des faits, l’intéressée elle-même, les témoins, les experts et a pris une décision sur la base de ces éléments. Avec au fond de l’âme le sentiment du poids extrême de la responsabilité qui s’attache à ce type de décision. Une responsabilité sans comparaison possible avec la révolte artificiellement fabriquée par des manipulateurs d’opinion et qui ne dure que le temps de signer une pétition.

Ainsi va le populisme, sous couvert de défendre le peuple contre les élites, il ne fait jamais que jouer le peuple contre le peuple. On le savait en politique. On le découvre dans la justice. Derrière l’apparent progrès de la lutte contre les violences faites aux femmes, se dissimule un vrai recul de civilisation. Un lacanien ici soulignerait à quel point il est troublant que celui-ci s’incarne dans un dossier qui a pour nom « sauvage ». Tirer dans le dos d’un homme assis, ce n’est pas de la légitime défense. Exciter une foule pour casser une décision de justice, ce n’est pas de la justice mais un retour à la barbarie. Il est affligeant que François Hollande ait ainsi donné à penser qu’il suffisait de gagner ce procès hautement injuste et parfaitement anti-démocratique qu’est le procès médiatique pour faire taire la justice rendue au nom du peuple français. Il a cautionné le pouvoir de quelques-uns sur la majorité, créé une singulière inégalité entre ceux qui ont accès aux médias (infiniment minoritaires) et les autres, discrédité la justice, fait triompher les ignorants sur les sachants. Il a surtout ouvert une brèche que rien ne refermera. Il est désormais acquis qu’une bonne campagne médiatique peut casser un verdict.

Le 28 décembre 2016, la télévision est devenue la juridiction suprême en France.

Note : à lire, l’analyse de l’excellent Thierry Lévêque, ancien journaliste police-justice à l’agence Reuters et celle de l’avocat Regis de Castelnau que je trouve toujours très percutant.

22/11/2016

Trump ou la victoire empoisonnée des médias

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:14

Mac LuhanGens de médias et sondeurs n’en reviennent pas : il a été élu. Donald Trump, le diable à la mèche blonde, a gagné. Comme une sinistre réminiscence d’un autre diable, à la mèche brune, celui-là…. C’est l’échec des médias et des instituts de sondage, lit-on ici et là. Et si c’était au contraire un spectaculaire succès médiatique : le système a porté l’une de ses créatures, un animateur télé, à la tête de la première puissance mondiale.  Quoi de plus logique ? Il est même étonnant d’avoir du attendre tout ce temps pour assister au triomphe de ce média dont l’histoire se confond précisément avec celle de sa vedette. Trump est né en 1946, au même moment que la télé. Dans les années 80, une fois fortune faite, il se lance dans la politique, puis, quelques années plus tard ressent la tentation des médias. Cela commence par des apparitions dans des films où il joue son propre rôle, jusqu’au moment où il décroche en 2004 sa propre émission de téléréalité qui rassemble jusqu’à 40 millions de téléspectateurs. Le concept consiste semble-t-il à mettre en lice des candidats pour décrocher un poste dans une grande entreprise. Ah comme déjà la confusion entre divertissement et politique – l’emploi – est édifiante !

Le message c’est le medium

En réalité, penseurs et philosophes nous mettent en garde depuis longtemps contre les changements profonds et plus ou moins invisibles induits par les médias. A commencer par Marshall Mac Luhan, ce théoricien canadien de la communication, qui lance dans les années 60 cette célèbre formule à propos de la télévision : « le medium c’est le message ». Autrement dit le message est façonné par le medium et lui-même façonne les esprits. Dans La société de consommation publié en 1970, Baudrillard reprend l’idée de Mac Luhan et note : « Cela signifie que le véritable message que délivrent les media TV et radio, celui qui est décodé et consommé inconsciemment et profondément, ce n’est pas le contenu manifeste des sons et des images, c’est le schéma contraignant, lié à l’essence technique même de ces médias, de désarticulation du réel en signe successifs et équivalents : c’est la transition normale, programmée, miraculeuse, du Vietnam au Music-Hall, sur la base d’une abstraction totale de l’un comme de l’autre. Et il y a comme une loi d’inertie technologique qui fait que plus on se rapproche du document-vérité, du « en direct avec », plus on traque le réel avec la couleur, le relief etc, plus se creuse de perfectionnement en perfectionnement technique, l’absence réelle au monde ».  Quand les observateurs disent qu’ils ne comprennent pas la victoire de Trump, c’est parce qu’ils se concentrent uniquement sur le contenu, alors que c’est l’outil qu’il convient d’observer. Trump n’a pas gagné les voix de citoyens rationnels adhérant à un programme crédible, en digne homme de télévision, il s’est placé naturellement en phase avec le formatage des esprits auxquels il s’adressait.

Temps de cerveau humain disponible

Mais des esprits formatés comment exactement ? A « la désarticulation du réel » que décrit Baudrillard, à la mise sur le même plan au niveau virtuel de l’objet vanté par la publicité, du spectacle et de l’information, à « l’absence réelle au monde ». Quarante ans plus tard, un autre philosophe Dany-Robert Dufour donne des clefs complémentaires de compréhension. Ce professeur en philosophie de l’éducation ne cesse de déconstruire l’idée qui fonde le libéralisme et la société de consommation selon laquelle les vices privés contribueraient au bien public (Mandeville). Pour lui, le  marché, devenu une religion (Le Divin marché), commande aux individus pour prospérer de libérer leurs instincts. Jouis ! exige le marché pour vendre. Ce faisant, il ruine la vieille différence entre l’âme d’en bas et l’âme d’en haut chez les grecs, autrement dit la nécessité pour être un humain émancipé et libre de dominer ses instincts (âme d’en bas) au bénéfice de l’âme de haut. Dans Le délire occidental sorti en 2014 (Editions LLL), il revient sur l’épouvantable phrase de Patrick Le Lay « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.[…] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise… »Le premier sens du mot divertir, c’est voler, rappelle cruellement DR Dufour qui n’est guère plus tendre avec la deuxième acception du terme. « Dans le divertissement on ne peut pas fixer son attention sur une chose puisqu’une autre chose vient immédiatement remplacer la première, et ainsi de suite (…) C’est pourquoi on peut dire que le divertissement est un destructeur d’attention et, précisément un destructeur d’attention profonde ». Et l’auteur de poursuivre en expliquant que l’attention profonde s’acquiert grâce à la lecture pour parvenir, selon le mot de Kant, à la majorité c’est-à-dire à une capacité d’entendement telle que l’individu peut devenir capable de penser par lui-même. Là où il devient visionnaire, c’est quand il explique « les grecs disaient que lorsque l’âme d’en bas domine, le troisième et dernier principe, l’âme intermédiaire, le thumos, élément irascible situé dans le coeur (qui est capable du courage qui fait les héros lorsqu’il est mis au service de l’âme d’en haut) devenait susceptible d’emportements et de colères dévastatrices ». Comme voter Trump par exemple ?

Simplisme, radicalité, violence

Pour se convaincre que Donald Trump est bien une créature médiatique, par nature en osmose avec les consommateurs de médias que sont devenus les citoyens des grandes démocraties, il suffit d’observer les critiques faites à l’intéressé. Opinion simplistes, vulgarité, radicalité, brutalité, violence, mensonges ? N’est-ce pas là une description parfaite des critiques portées contre le système médiatique et en particulier contre la télévision ? Ne peut-on considérer avec DR Dufour si on se penche cette fois sur le message et non plus le formatage opéré par le médium que cette libération des instincts prônés par la société de  consommation à travers les médias ne pouvait qu’aboutir à l’élection de Trump ?   Le concert des récits du réel proposé par les médias ne donne jamais qu’une vision simplifiée jusqu’à la caricature du monde, très noire dans la mesure où le journalisme à tort ou à raison est spécialiste du pathologique, violent pour la même raison. Et il s’insère dans un système plus vaste incluant culture et divertissement qui, sous la contrainte économique, sert au plus grand nombre ce qui est censé plaire : du divertissement et de la vulgarité. Avec ce commandement : Jouis ! Et comment jouir sereinement si on ne bénéficie pas de la sécurité ?

Un amuseur divertissant dans un univers virtuel

Trump n’a pas été élu malgré le fait qu’il est hors des réalités mais précisément parce qu’il est hors des réalités. On oppose ici à tort deux mondes réels, l’un connu des journalistes et l’autre qui leur aurait échappé, celui-là même qui aurait voté Trump. En réalité si les journalistes n’ont pas vu venir Trump, ce n’est pas parce qu’ils n’étaient pas sur le terrain, mais parce qu’ils y étaient justement et qu’ils s’obstinaient – à juste titre – à vouloir raconter le réel quand ils se faisaient doubler par un amuseur parlant à des êtres en quête de divertissement dans un monde virtuel. Face à des modifications qui affectent si profondément les esprits et les systèmes de valeur, les techniques de fact chekcing consistant à contredire en permanence par les faits les assertions erronées d’un candidat apparaissent bien dérisoires. La vérité des faits ? Mais qui s’en soucie encore ? Nous, rétorquent les médias ! Ah bon ? Saluons cet élan de vertu quand le système s’aperçoit qu’il a fabriqué une créature ingérable et tente de la détruire. Seulement voilà, quand on a déformé/formaté durant des décennies la représentation de la réalité – même involontairement- , comment croire que quelques semaines avant une élection on pourra soudain, face au péril, rectifier le tir ? C’est impossible car des effets de système bien trop puissants  empêchent les meilleurs volontés du monde de changer le cours des choses.

Non l’outil n’est pas neutre

J’ai longtemps cru et écrit à propos d’Internet qu’il fallait distinguer l’outil – neutre – et ce qu’on en faisait, soumis à jugement. Je pense désormais que Mac Luhan avait raison, l’outil n’est pas neutre, il formate les esprits et donc le monde. Or on est en train de reproduire avec Internet, ce lieu de liberté défendu bec et ongles par ceux qui ont décidé d’y installer un contrepouvoir à ce vieux monde qu’il détestent, la même erreur d’aveuglement en refusant de soupeser l’outil, d’en analyser les vertus mais aussi les dangers. Cet article par exemple sur la manipulation des élections américaines par Facebook est très intéressant, mais combien serait plus intéressant encore de commencer à étudier sérieusement l’impact sur les esprits de l’outil Internet indépendamment de son contenu. Le narcissisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme que cultivent chez leurs utilisateurs les réseaux sociaux pour prospérer, les troubles de la concentration induits par l’offre permanente d’information, les biais introduits par les moteurs de recherche, la virtualisation du réel, les mécanismes émotionnels qui fabriquent des emballements hystériques, la rumeur qu’il est si simple de propager….

Rien n’est perdu. La vie a des ressorts insoupçonnés pour fabriquer ses contrepoisons. L’intelligence humaine est éblouissante. On s’en sortira comme toujours, mais que de temps perdu à s’égarer…

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