La Plume d'Aliocha

23/09/2008

Rouault l’incandescent

Filed under: détente — laplumedaliocha @ 10:34

Que mes lecteurs de province me pardonnent, je vais céder au parisianisme. Histoire de prendre un peu l’air et d’oublier les turbulences de la finance mondiale. La pinacothèque de Paris organise une exposition sur Georges Rouault jusqu’au 18 janvier prochain à l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition du peintre. Il s’agit de la collection japonaise Idemsitsu qui rassemble pas moins de 400 oeuvres. 

Artiste inclassable, Georges Rouault n’attire pas les foules. Trop violent sans doute, ou peut-être trop chrétien. La pinacothèque avait choisi de présenter Soutine l’an dernier, encore un artiste majeur du 20ème siècle trop méconnu. L’engouement du public pour certains peintres, l’indifférence qu’il voue à d’autres,  alors même que ces grands oubliés sont de qualité et d’importance au moins égale à ceux qu’on encense,  m’a toujours surprise. Pourquoi faut-il attendre des heures dans le froid pour voir Rothko et pourquoi d’autres artistes, même bien cotés, même classés parmi les plus grands, continuent-ils longtemps après leur disparition de n’attirer qu’une poignée d’initiés ? Et pourtant. Quelle puissance d’évocation ! J’aime cette lucidité brûlante avec laquelle Rouault regarde les hommes, cette étincelle de spiritualité qui illumine chaque toile et surtout cette obsession d’arracher les masques pour mettre les âmes à nu. Mais il est vrai que lorsqu’on écrit ce qui suit, on peut faire peur. Georges Rouault confie dans une lettre adressée à Edouard Schuré (critique et historien français) les réflexions que lui inspirent une caravane de cirque arrêtée au bord d’une route…et résume en quelques lignes l’idée-force de son oeuvre : 

« Cette voiture de nomades, arrêtée sur la route, le vieux cheval étique qui paît l’herbe maigre, le vieux pitre assis au coin de sa roulotte en train de respirer son habit brillant et bariolé, ce contraste de choses brillantes, scintillantes, faites pour amuser et cette vie d’une tristesse infinie si on la voit d’un peu haut (…) J’ai vu clairement que le pitre c’était moi, c’était nous…presque nous tous…Cet habit riche et pailleté c’est la vie qui nous le donne, nous sommes tous des pitres plus ou moins, nous portons tous un habit pailleté,  mais si l’on nous surprend comme j’ai surpris le vieux pitre, oh ! alors, qui osera dire qu’il n’est pas pris jusqu’au fond des entrailles par une incommensurable pitié ? J’ai le défaut (…) de ne jamais laisser à personne son habit pailleté fut-il roi ou empereur. L’homme que j’ai devant moi, c’est son âme que je veux voir…et plus il est grand et plus on le glorifie humainement et plus je crains pour son âme ». 

Le site de la pinacothèque de Paris : http://www.pinacotheque.com/index.php?id=5

En regardant hier sur France 3 l’excellent documentaire sur les Assises recommandé à juste titre par Eolas, (qui organise un débat à la suite de l’émission, ma fonction lien ne marche pas mais vous connaissez tous l’adresse !) je songeais que les juges et les journalistes partageaient sans doute l’obsession de Rouault, qu’ils rêvaient eux aussi d’arracher le masque de l’accusé. Juste pour comprendre, pour saisir, ne fut-ce qu’un bref instant, une étincelle de vérité sur l’homme dans le box et peut-être aussi sur nous.

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7 commentaires »

  1. Quel plaisir que vos lignes: le sujet, vos réflexions, vos remarques, et votre plume ! Merci beaucoup, vraiment. Bonne journée.

    Commentaire par sophie L.L — 23/09/2008 @ 10:41

  2. Que vous devez être une femme agréable à cotoyer. L’affect transpire par tous les pores de votre plume, chacun de vos mots touche. Même si je suis presque persuadé que pour survivre vous montrer un roc, sous les pavés se trouve le sable fin et chaud qui fait réver.

    Jolie gloire à la personne et son humanité dans son plus pur dénuement que votre billet. Ce qui est admirable dans l’art, c’est que souvent ceux qui parle d’un artiste qu’ils aiment et de ses oeuvres, c’est d’eux qu’ils parlent : ils se projettent dans l’oeuvre pour se découvrir, pour être soi, mais tout en restant sur un terrain affectivement controlable : pov’ pervers je parle du tableau, faut pas mélanger tes désirs avec la réalité.

    Commentaire par herve_02 — 23/09/2008 @ 11:12

  3. Bonjour,
    Pour compléter cet article d’Aliocha, il est possible de voir des oeuvres de Georges Rouault et de mieux le connaître sur le site de la fondation Georges Rouault à l’adresse :

    http://www.rouault.org/index.html

    merci pour vos articles.
    Salutations

    Commentaire par Jean Prunière — 23/09/2008 @ 11:16

  4. Une remarque piquante dans le dernier article (le suivant) m’incite à vaincre ma timidité. Il se trouve que ce sont plutôt des articles comme celui — magnifique — consacré à Rouault qui retienne mon attention. Peut-être que d’autres, comme moi, se sentent plus démunis pour y laisser un commentaire que sur la crise des subprimes (sur laquelle tout le monde, sauf moi, semble avoir un avis…). Nous nous contentons d’apprécier, d’admirer la plume d’Aliocha, et nous nous sentons enrichis.
    Un petit regret, tout de même: l’article sur Rouault aurait mérité une illustration, non? À moins que ce ne soit techniquement trop complexe ou lourd à gérer, bien sûr. Je suis persuadé que beaucoup de lecteurs auraient reconnus la « patte » de Rouault (sinon la pâte), alors que le nom même ne leur est pas familier.

    Aliocha : vous avez raison, j’aurais du illustrer, le problème, c’est que je suis loin d’être une flèche en informatique et que je dois me familiariser avec l’outil….ça va déjà mieux qu’au début, donc ne désespérons pas !

    Commentaire par Philarete — 23/09/2008 @ 19:23

  5. Alors, courage, car ce n’est pas compliqué du tout, c’est même assez ludique (et même moi j’y suis parvenu!).
    On peut faire ça, par exemple:

    En espérant que ça marche: je prends le risque, car on ne peut pré-visualiser ses commentaires…

    Aliocha : pas grave c’est gentil d’avoir essayé.

    Commentaire par Philarete — 24/09/2008 @ 12:30

  6. On peut aussi faire ça :

    http://www.michelfillion.com/oeuvres.php?artiste=ROUAULT

    En plus, ce lien de la Galerie Michel Fillion donne accès à plein d’autres oeuvres modernes.

    Commentaire par ramses — 25/09/2008 @ 02:09

  7. Cher Aliocha,
    merci pour le bel éloge d’un peintre si méconnu du public français.
    Les peintures de Rouault sont de vivants vitraux dans lesquels le sacré se pare d’une pudeur émouvante. Derrière les masques épais d’une palette tourmentée se cache la sensibilité d’une âme qui cherche le vrai. Au nom de tous les esclaves de l’apparence, je vous remercie pour le lumineux hommage que vous avez rendu à ce peintre mystérieux.
    Aphrodite

    Commentaire par Aphrodite — 25/09/2008 @ 16:14


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