La Plume d'Aliocha

18/09/2008

Droit de censure ?

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 12:38

Paralegal m’a posé hier plusieurs questions intéressantes sur les rapports entre la presse et les puissants. Et notamment celle-ci : faites-vous relire les citations et les interviews par leurs auteurs avant parution ? Grave question.

En réalité, cela dépend des types de presse. A ma connaissance, ce n’est pas la règle dans la presse généraliste. Ce serait même le contraire.  La presse que je connais le mieux est celle pour laquelle je travaille, c’est-à-dire la presse économique et la presse spécialisée. C’est donc de celle-ci que je vais vous parler.

Faisons-nous relire citations et interviews ?

Généralement oui. Les citations et interviews sont revues par les auteurs et validées avant parution. La raison que l’on peut avancer pour expliquer cet usage, c’est que nous écrivons dans des domaines très techniques où les risques d’erreur de vocabulaire, de chiffre, voire de raisonnement sont élevés. Cela étant, ce n’est qu’un usage, pas un droit pour celui qui est cité. Je tiens à le rappeler ici car souvent les personnes méprisent nos délais de bouclage, nos formats imposés, et nous causent bien du tracas alors qu’elles devraient au contraire être reconnaissantes que nous prenions la peine de solliciter leur accord. Faut-il s’en indigner au nom de l’indépendance ? Difficile de répondre. Disons qu’au vu des corrections que je reçois depuis 12 ans, je ne pense pas. Pour le journaliste, c’est un moyen de développer une vraie relation de confiance avec ses sources. Car la plupart des gens ont peur des journalistes, peur de la manière dont leurs propos vont être interprétés et retranscrits. Et je les comprends. Je n’aimerais pas que l’on déforme mes paroles et qu’on les diffuse à des dizaines, voire des centaines de milliers d’exemplaires. Cela peut faire très mal, non seulement à l’ego, mais parfois à une réputation ou à une carrière.

Vous avez dit censure ?

Celui qui relit sa citation ou son interview est conscient qu’il se décrédibilisera s’il n’assume plus ses propos une fois retranscrits. Les corrections les plus fréquentes portent donc sur le vocabulaire, une tournure de phrase, la modération d’un propos jugé un peu trop simpliste ou brutal. Vous voyez, il n’y a pas de quoi s’affoler et parler de censure. Quoique. La censure ou plutôt l’auto-censure intervient en amont. Vous avez sans doute remarqué que l’on voit toujours à peu près les mêmes intervenants dans la presse. Et pour cause. Ce sont généralement ceux qui savent et qui aiment communiquer. Ceux-là ont l’habitude de l’exercice et déterminent avant de répondre ce qu’ils ont envie de dire et ce qu’ils préfèrent taire. L’auto-censure joue également à l’échelle du journaliste qui sait ce qu’il pourra retranscrire et ce qui ne passera pas. Au passage, je livre un petit truc de métier à mes confrères débutants : mieux un propos est reproduit, plus il a de chances d’être assumé par son auteur, même s’il est un peu limite….J’ai publié bien des déclarations qui auraient dû disparaître à la correction parce que leurs auteurs se disaient que, finalement, ça les valorisait de dire ça et de le dire aussi bien. Ah ! L’amour-propre.

Que deviennent les propos « censurés » ?

C’est le fameux off. Quand on nous dit « c’est off » ou bien « cela reste entre nous », cela signifie dans la majorité des cas que l’auteur du propos a bien envie que l’information soit diffusée mais qu’il n’entend pas en assumer la responsabilité. Dans un article émaillé de citations, vous trouverez donc sous la plume du journaliste ces fameuses informations que l’on amène soit naturellement comme si elles venaient de nous, ce qui nous donne l’air fort intelligent (!), soit en évoquant les fameux « proches du dossier », soit encore en précisant que l’auteur de la phrase préfère rester anonyme.

Faisons-nous relire les articles ?

Jamais. Enfin presque. On me dit que certains de mes confrères le font parfois, d’autres souvent. C’est un signe de paresse et/ou de manque d’assurance. On ne le fait pas parce que c’est là que se situent les limites qui protègent notre indépendance et auxquelles nous tenons farouchement. La manière dont on relate un événement, l’analyse que l’on en fait, les conclusions qu’on en tire n’appartiennent qu’à nous. Au surplus, si nous le faisions, les journaux ne paraîtraient pas tous les jours. J’imagine déjà l’un se plaignant que l’autre a une citation plus longue, le méticuleux demandant 48 heures de délai pour relire alors que l’article doit être rendu dans une heure, le service de communication ordonnant que l’on ajoute telle ou telle précision aussi valorisante qu’hors sujet etc. Ce serait infernal.

 

Si j’ai choisi de répondre à cette question, c’est parce que j’accorde beaucoup de prix à la transparence. C’est aussi pour lever un « malentendu ». J’entends parfois des auteurs de propos sulfureux tenus dans la presse économique ou technique, se défendre en disant : « c’est le journaliste qui n’a rien compris ! ». C’est possible. Possible que certains journalistes ne fassent pas relire, possible qu’une correction faite hors-délai soit passée à la trappe, possible encore qu’une retouche réalisée directement sur la maquette aboutisse finalement à ajouter une erreur. Mais bien souvent il s’agit d’un mensonge éhonté destiné à rejeter la faute sur « ces imbéciles de journalistes ». C’est si facile.

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