La Plume d'Aliocha

15/09/2008

Gourmandises

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 14:19

J’aime bien la librairie Delamain. Vous savez,  c’est celle qui se trouve en face de la Comédie française. Contrairement aux grandes enseignes de distribution, les librairies comme celles-ci n’ont pas tout. Faute de place, elles doivent se concentrer sur le meilleur et c’est bien ainsi. Combien de trésors ai-je découvert en flânant chez ces libraires qui m’auraient sans doute échappés dans les temples modernes de la culture où l’on vous inflige avec une exhaustivité parfaitement ennuyeuse les nouvelles parutions par piles de 100 exemplaires ? Dans ces endroits-là, tout est sur le même plan et par conséquent plus rien n’a d’importance. Les mémoires d’une obscure starlette voisinnent avec une nouvelle traduction du Guépard au rayon littérature tandis que l’étal spiritualité mêle joyeusement les élucubrations d’un bidulologue avec les très sérieux écrits des pères de l’église.

Bref, en flânant à la librarie Delamain vendredi soir, j’ai trouvé un trésor: la « Petite anthologie des mots rares et charmants » de Daniel Lacotte. Je vous avoue que je ne connaissais pas cet auteur, j’ai donc, de retour à la maison,  fureté sur Internet. Wikipedia m’apprend que Daniel Lacotte est un poête qui a eu la chance de côtoyer Prévert et Soupault. C’est aussi un homme de presse. Il a été directeur pédagogique au Centre de formation  des journalistes de Paris et rédacteur en chef de plusieurs grands journaux.  Son anthologie est un bijou. On y trouve tous ces mots un jour croisés chez les grands écrivains d’antan et qu’on a fini par oublier, faute de les utiliser. Tenez par exemple, qui traite encore un enfant de « sacripant » ? Avez-vous récemment qualifié une rencontre de passage de « mijaurée », de « freluquet », ou de « mirliflore » ? Non bien sûr, d’ailleurs, mon correcteur d’orthographe vient de souligner le mot en rouge. Il ne le reconnaît pas. Voyons la définition qu’en donne Lacotte : « Jeune, maniéré et imbu de sa personne, le mirliflore se pique d’une élégance parfaite. Il ressemble comme deux gouttes d’eau aux infatués freluquets et autres gandins dont la suffisance n’a d’égale que l’insuffisance ».  N’est-ce pas  savoureux ? Et tant que nous y sommes,  savez-vous ce que signifie « clabauder », « endêver » ou encore « riboter » ? Désolée, je ne vous le dirai pas. Il me faudrait pour cela résumer les définitions de l’auteur et elles perdraient tout leur charme. Allons, un petit cadeau quand même. A propos du verbe tintinnabuler, Daniel Lacotte nous explique  qu’il évoque  « les délicieuses sonorités acidulées d’une clochette secouée avec précaution par une main délicate et experte ». Et l’auteur de mettre en garde : il ne faut surtout pas confondre le doux son de la clochette avec « le cliquetis métallique du grelot ». La première  produit une sonorité argentine lorsque son battant frappe ses parois en bronze, quand le grelot, lui, se contente d’agiter une petite bille à l’intérieur d’une boule creuse. Et dire que j’ai confondu les deux durant tant d’années !

Puisqu’on nous interdit désormais de fumer, de boire et même de manger, sous peine d’encourir les pires maux, voici enfin un plaisir auquel on peut se livrer sans modération !  Je me dois juste de vous mettre en garde contre un effet secondaire un peu gênant mais sans danger : vous risquez durant quelques jours de vous exprimer bizarrement. Ils sont si savoureux ces mots-là, on est si heureux de les retrouver ou de les découvrir, qu’on ne peut s’empêcher de les glisser dans la conversation. Par pure gourmandise.

A propos, quand je vous dis qu’il y a des professionnels épatants dans la presse, vous voyez bien que je ne vous raconte pas de carabistouilles !

Daniel Lacotte « Petites anthologie des mots rares et charmants » Albin Michel 2007, 297 pages, 12 euros.

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