La Plume d'Aliocha

11/09/2008

« Un sourire de diamant…. »

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:41

Les relations entre les journalistes et les politiques sont complexes et la bonne distance difficile à trouver. Trop loin, on n’obtient pas les informations que l’on souhaite, trop près, on risque de tomber sous influence. Le dossier du Point publié le 4 septembre sur « Le mystère Dati » en est une illustration.

C’était samedi dernier. Après avoir passé la semaine à écrire des articles, je pouvais prendre enfin le temps de lire mes confrères. Et en particulier ce dossier du Point sur Rachida Dati que j’avais mis précieusement de côté. Rachida Dati, c’est un peu « ma » ministre car je suis spécialisée dans le domaine du droit et de la justice. J’ai mon idée sur elle, mais voyons ce qu’en pensent mes confrères. Je feuillette le dossier histoire de me faire une idée de la manière dont il est conçu et, ô surprise, je tombe sur une photo ainsi légendée : « Ce soi-là, Dati sculptée dans une robe de gala grège défiait le protocole d’un sourire de diamant ». Fichtre, on dirait du Gala ! Me serais-je trompée de magazine ? Après vérification, il s’agit bien du Point. Et je me dis : « ce doit être le secrétaire de rédaction qui en pince pour la jolie ministre ».

Mystérieux SR

Et oui, amis lecteurs, puisque je me suis mis en tête de vous raconter comment marche la presse, arrêtons nous ici quelques instants. Contrairement à ce qu’on pense généralement, ce n’est pas le journaliste auteur de l’article qui s’occupe de sa mise en page, des photos, des titres, inter-titres, phrases d’exergue etc. Non, ça c’est le rôle d’un autre journaliste, le secrétaire de rédaction, ou « SR » en langage journalistique, dont le métier consiste à mettre en valeur le texte, à l’habiller, à le rendre agréable à lire. Il faut beaucoup de talent pour faire ce métier, et notamment pour synthétiser en quelques mots dans un titre le sujet traité. Cela étant précisé, revenons à notre dossier. Le premier article d’une page, m’explique en substance que Rachida Dati est un cas, que c’est la première garde des Sceaux musulmane, que le président la soutient envers et contre tout. Bon….tout cela ne m’apprend pas grand chose. Le deuxième est plus conséquent, 4 pages intitulées : « l’affranchie ». Je m’attends à y lire un récit du parcours qui l’a menée à la politique et à l’UMP, des éclaircissements sur ses diplômes, son passé de magistrate, ses mentors, ses amis, ses ennemis et, surtout, sur sa vision de la justice, du rôle de l’Etat et pourquoi pas de la situation de la France. Point du tout. On m’explique simplement qu’elle est belle, qu’elle a perdu 10 kilos depuis son entrée en fonction puis qu’elle les a repris, qu’elle est affranchie et libre. Et je tombe sur la fameuse phrase que j’attribuais injustement au secrétaire de rédaction. Bon, la journaliste est tombée sous le charme, je n’apprendrai rien. Le troisième et dernier article est rédigé par le spécialiste de la justice au Point. Il retrace les réformes déjà réalisées, celles qui restent à faire. C’est tout. Pas un mot sur leur intérêt, les polémiques qu’elles ont soulevées, la manière dont elles s’inscrivent dans l’évolution des réformes de la justice intervenues ces dix dernières années. Rien.

Un sentiment de malaise

Le sourire de diamant trotte dans ma tête et me donne un sentiment de malaise. O je vous entends penser amis lecteurs « les journalistes et les politiques, tous copains ». Je ne peux pas vous donner tort, sauf que c’est un peu plus compliqué que cela. Pour connaître un politique et pouvoir en parler, il faut s’approcher  le plus près possible. Le problème, c’est que les politiques séduisent, c’est leur métier. Et ceux qui composent ce gouvernement ont élevé l’exercice au rang d’un art. Ils sont pour certains jeunes, beaux, atypiques….et donc particulièrement dangereux pour celui qui entend les observer en conservant son objectivité. Il me semble que mes confrères se sont approchés un peu trop près de la ministre. Du coup, ce n’est plus un portrait, mais un auto-portrait, rédigé sous influence, lisse, flatteur, et au final dénué d’intérêt. Perdre ses distances pour un journaliste c’est déjà fâcheux, mais il y a autre chose qui m’agace. C’est que je soupçonne mes confrères dans cette affaire de s’être fait plaisir. C’est agréable quand on est journaliste politique de s’évader des questions sérieuses pour batiffoler dans les secrets de cour et puis ça a le mérite de montrer aux autres journalistes qu’on est proche, tout proche du pouvoir, bien plus qu’eux, qu’on est entré dans le saint des saint. Mais le lecteur, ne l’aurait-on pas oublié ? On lui avait promis de lui révéler la vraie Rachida Dati, non ? Est-ce que par hasard le journal, envieux du succès de la presse people, n’aurait pas considéré que les lecteurs s’intéressaient finalement moins à la grande politique qu’aux secrets pas si secrets que cela des pensées intimes de nos dirigeants ? Si c’est cela, quelle erreur !

Un dernier mot. Je gage que la ministre a dû ressentir un mélange de soulagement et de satisfaction à la lecture du dossier. Pas de sujets qui fâchent, pas de débat, de révélations ni de polémique. Quant aux services de communication du ministère, ils se seront sans doute félicités d’entretenir de si bonnes relations avec la presse. Est-ce réellement une victoire ? Je m’attendais à découvrir une femme politique, je n’ai trouvé qu’une star médiatique. ll y avait certainement mieux à écrire. Encore eût-il fallu que le journalisme prenne le pas sur la communication, car la communication, c’est un peu comme le maquillage, un peu, ça sublime un visage, trop, on sombre dans le grand guignol…..

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