La Plume d'Aliocha

27/09/2008

Les talons aiguille de Rachida

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 17:08

Puisque je vous ai promis la transparence, je vous emmène avec moi en conférence de presse. Nous allons à la Chancellerie pour la présentation du projet de budget de la justice. Prenez un carnet, vérifiez que votre stylo marche, c’est parti !  

C’est vendredi après-midi, il est 16 heures, nous voici au Ministère, avouez qu’il est beau cet hôtel particulier de la Place Vendôme. Sur la gauche sous le porche, l’exercice obligatoire de présentation de la carte de presse. Le garde, sympathique, note les noms et les heures d’arrivée ainsi que le journal qui nous envoie.  Passons le portillon de sécurité, c’est à gauche, juste là. Joli n’est-ce pas l’escalier qui mène aux salons de réception ?  Une poignée de mes confrères est déjà là. Le journaliste du Point bavarde avec le directeur de la communication, deux ou trois autres commentent l’actualité, une star de la presse écrite dont le nom m’échappe s’ennuie, debout dans un coin. On vient de nous remettre le dossier de presse. Je choisis une chaise et me plonge dans la chose. D’abord, le communiqué avec les chiffres : 6,6 milliards, c’est 177 millions de plus que l’an dernier. Pas énorme, il est vrai que la période n’est guère favorable à l’augmentation de la dépense publique. Les priorités pour l’an prochain ? La récidive, la carte judiciaire, la délinquance des mineurs, l’indemnisation des victimes. Bon. Deuxième document, en couleur, l’allocation du budget poste par poste, le tout agrémenté de quelques jolies images de tribunaux. Ah! qu’elle est belle notre justice vue des services de communication du ministère. Troisième document, le discours que va prononcer la ministre devant nous d’ici quelques minutes. J’écoute sans en avoir l’air les discussions à côté de moi. Un de mes confrères interpelle le dir’com par son prénom : « alors Guillaume, y’a quoi dans le budget cette année » ? « Tu verras », répond celui-ci aussi souriant qu’elliptique. 

La conférence de presse, donc…..

Le crépitement des appareils photos annonce l’arrivée de Rachida Dati. Impossible de la voir, elle est masquée par un troupeau de photographes qui se contorsionnent et se marchent dessus. La ministre plaisante : « vous savez, je serai pareille dans une demie-heure ». « Tiens » me dis-je, « elle est plus détendue qu’à l’ordinaire ». Aucun d’entre nous ne se lève à son arrivée, c’est une coutume dans la presse que de rester assis, la marque de notre neutralité, nous n’applaudissons pas non plus, pour la même raison.  Au fait, vous êtes prêts, c’est le moment de sortir le carnet et le crayon, le travail commence. Son sourire est de bonne augure, je me dis que l’exercice cette année sera peut-être moins ennuyeux que l’an dernier, qu’elle a pris un peu d’assurance et de bouteille. Las, dès les premiers mots, ses traits se figent et je devine à son ton monocorde que le discours sera lu sans passion et sans rien changer du début jusqu’à la fin. Un de mes copains se penche vers moi, « tu sais, on m’a confirmé ce matin le nom du père, c’est X ». En fait, il s’en fiche à peu près autant que moi, il n’appartient pas à la presse people, c’est juste qu’on s’ennuie, alors on bavarde. Je la détaille tandis qu’elle poursuit la lecture de son intervention : pantalon de cuir noir, pull Lacoste noir et des chaussures, mes amis si vous saviez, des chaussures dites à « plateforme », c’est-à-dire affublées d’une semelle de 3 centimètres et de talons aiguille, à vue de nez, d’au moins dix centimètres mais ça pourrait être douze, le bas de son pantalon m’empêche de me rendre bien compte. Je salue intérieurement la performance, elle a conservé la ligne, mes lectrices seront d’accord avec moi : il faut être drôlement mince pour porter un pantalon de cuir, a fortiori quand on est enceinte…..Une légère inflexion dans le ton du discours me tire de mes méditations, tiens, elle sort un peu de l’écrit pour appuyer la nécessité de créer des pôles familiaux dans les tribunaux qui éviteront que les dossiers soient morcelés, cloisonnés entre plusieurs juges. Elle a l’air d’accord avec celui qui lui a écrit son texte.

Silence pesant.

En 15 minutes, la présentation est achevée. C’est le moment des questions. Un silence lourd s’abat sur la pièce. Toujours difficile la première question, mais là, visiblement ça coince. Enfin une main se lève, l’un de mes confrères veut en savoir plus sur la fermeture anticipée de tribunaux. Elle s’explique brièvement. Le silence retombe. Les conseillers qui l’entourent s’agitent sur leurs chaises, mal à l’aise. Je me penche vers mon copain : « pas terrible l’ambiance ». « Normal me répond-il, elle est tellement froide ».  Un autre main se lève, nouvelle demande de précision, cette fois sur les recrutements. Elle répond par quelques phrases précises qui semblent satisfaire mon confrère.   Troisième question, une journaliste espagnole l’interroge sur le terrorisme basque. Elle commente un peu. Le silence retombe, lourd, désagréable, inhabituel. Une voix au fond de la salle nous indique que la séance est levée puisqu’il n’y a plus de questions. Je quitte la Chancellerie, il est 16h45. Tout ceci ne méritera pas plus qu’un papier succint informant les lecteurs que le budget augmente, que la justice sera le seul ministère à bénéficier de créations d’emplois en 2009, que les priorités sont celles que j’ai évoquées plus haut. J’ai rendu mon papier, rien de ce que je vous décrits ici n’y figure. Mais au fait, qu’en pensez-vous lecteurs ? Aimeriez-vous savoir ce que je vous raconte ici ou pensez-vous plus judicieux que nous nous en tenions à notre habitude de livrer l’information tout simplement ? Votre avis m’intéresse.

Debriefing.

Voyons maintenant ce que vous me diriez en rentrant à la rédaction si vous aviez assisté avec moi à cette conférence de presse. « C’est toujours aussi ennuyeux ce genre d’exercice ? ». Non, heureusement, cela dépend de la personnalité de celui que l’on a en face de nous, de l’intérêt du sujet, de l’actualité plus ou moins chaude. Mais déjà, amis lecteurs, vous vous indignez : « et la situation des prisons, et la réforme de la carte judiciaire, et la loi sur la récidive tant décriée par Eolas, et »…..Oui, je sais tout cela, vous avez raison, il y avait plein de questions à poser. Pourquoi personne ne l’a fait ? 

Tentative d’explication.

Le premier garde des sceaux que j’ai connu s’appelait Jacques Toubon. Il y a eu ensuite Elisabeth Guigou, Marylise Lebranchu, Dominique Perben et enfin Pascal Clément. Tous avaient l’habitude de nous convoquer en conférence de presse plusieurs fois par an. Pour le budget bien sûr, mais aussi à chaque grande réforme. Les journalistes se déplaçaient en nombre, le ministre présentait son projet avec conviction, les questions pleuvaient. Avec Rachida Dati, les choses ne se passent pas du tout ainsi. La première fois que nous l’avons vue, nous journalistes, c’était à son installation, puis il y a eu en septembre 2007 la première conférence sur le budget. Ensuite plus rien jusqu’à aujourd’hui. Ou plutôt si, quelques rencontres informelles avec des journalistes privilégiés dont je ne fais pas partie car je ne copine jamais avec le pouvoir, je tiens trop à mon indépendance de jugement. Et puis surtout, il y a eu les points presse hebdomadaires de son directeur de la communication, Guillaume Didier. Il est bien ce garçon, jeune dynamique, courtois, efficace, précis. Sans rire, c’est un des meilleurs communiquants que je connaisse. En plus, techniquement il a du fond et je le crois honnête intellectuellement. Rien à redire. Seulement voilà, il est si bien que lorsque les journalistes rencontrent la ministre, soit ils n’ont pas de question car on leur a déjà tout expliqué, soit ils préfèrent encore appeler plus tard le dir’com qui est devenu leur copain. Vous commencez à saisir la manoeuvre ? Habile n’est-ce pas ? Tout est fait pour que la ministre n’ait pas à s’expliquer devant la presse ou le moins possible. C’est une première à ma connaissance que l’on confie tant de responsabilités à un directeur de communication. Il y a plusieurs explications possibles. Peut-être que la ministre n’aime pas être sous le feu des questions de la presse. Ou peut-être, comme le pensent certains, qu’elle ne fait que porter la politique décidée directement de l’Elysée. Je n’ai pas de réponse à cette question. Quoiqu’il en soit, cet exemple vous montre l’emprise grandissante de la communication dans notre métier. Elle atteint ici son paroxysme. Jusque là, les pros de la communication briefaient les politiques pour leur expliquer comment se comporter avec les médias. Ils préparaient les rencontres,  réparaient les bévues, entretenaient les relations avec les journalistes, les renseignaient, apportaient des précisions. Ici ce sont eux qui parlent. Autre temps, autres moeurs. Le plus drôle, c’est que les conférences de Guillaume Didier sont très courues et qu’avec lui, les questions fusent.

Un dernier mot. Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai choisi ce titre. Un peu de découragement que je soigne par la dérision….

Publicité

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.