La Plume d'Aliocha

27/03/2018

Justice, l’impasse gestionnaire

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:16

C’est un fait, à notre époque quiconque n’applaudit pas sans réserve aux réformes est un conservateur-corporatiste-réactionnaire-poussiéreux qu’il faut sans coup férir pulvériser par le mépris. Ainsi, certains esprits progressistes stigmatisent-ils les inquiétudes du barreau à l’égard de la réforme de la justice au nom de la modernité. On a même qualifié de   « guéguerre » les protestations contre les projets de textes. Tout est dit. On devine ce que cette expression renferme de sous-entendus sur le populisme supposé des instances représentatives de la profession d’avocat, jouant sur les peurs irraisonnées pour flatter les corporatismes et maintenir les rentes de situation. Le message est bien passé, merci. Pourquoi résister, en effet, à l’avenir radieux que dessine cette réforme, si ce n’est par le fait d’un corporatisme de bas étage ? Imaginez la joie de saisir la justice via internet et de se faire orienter vers des circuits de délestage où l’on sera invité à aller épancher sa soif de justice dans les bras de médiateurs ou de sociétés privées.  Et quel progrès en effet de ne plus avoir à se déplacer car on sera entendu/jugé par écran interposé.  Aussi et surtout, quel soulagement de voir cette justice vétuste, couteuse, spectaculaire, solennelle, encombrée de symboles et populaire, les assises, réservée aux crimes les plus graves et donc les plus rares, grâce à la création de très modernes tribunaux criminels capables de juger vite et donc bien ces petits crimes sans grande gravité, comme les viols par exemple. Car figurez-vous qu’à notre époque pressée, dans cette culture twiteresque qui calcule son rythme de vie à la seconde et sa communication en nombre de signes, les assises continuent de dilapider comme au siècle dernier le temps judiciaire en écoutant les accusés, les témoins, les experts, les victimes….On juge, mais quelle horreur, comme Antigone résistait à Créon, en allant au bout, en faisant tout ce qu’on peut faire, sans compter, sans se soucier d’un quelconque ratio coût/bénéfice, pour une raison absurde, parce qu’il est question de la souffrance des victimes et du sort des accusés sur les 30 années à venir. N’importe quel manager à qui l’on raconterait cette folie mettrait de l’ordre dans tout ça. Soyons modernes et gestionnaires, que diable !

A moderne, moderne et demi. Si ça se trouve, les conservateurs d’aujourd’hui seront les modernes d’après-demain. Quand on a aura chassé le temps et l’humanité de la justice quand tout, vraiment tout sera passé sous les fourches caudines de la tyrannie gestionnaire, quand la justice déshumanisé, artificielle, numérisée, uberisée sera enfin digne de la start up nation, je parie qu’il y a aura des sociologues inspirés pour venir pontifier sur le fait que « des études américaines tendraient à démontrer que les jugements sont de meilleurs qualité lorsque le juge a pu dialoguer avec les parties dans ce qu’on appelait autrefois une « audience » ». Certains iront même jusqu’à avancer qu’il se pourrait que le juge pénal soit plus à l’aise pour juger un prévenu en sa présence. Si l’on a de la chance, un psychanalyste recommandera la collégialité comme garde-fou contre la dépression des juges. Et s’il reste encore assez d’humanité chez ceux qui penseront la justice demain, il n’est pas impossible qu’un esprit supérieur décrète qu’adjoindre un jury citoyen à des juges professionnels serait un progrès démocratique pour juger les crimes les plus graves. Allez savoir….Pour l’heure, les modernes foncent comme un seul homme dans le mythe gestionnaire et managérial d’une justice  au goût du jour.

Tous ces gens ressemblent à des coiffeurs se disputant pour savoir quelle coupe de cheveux sera la plus seyante pour leur client sans s’apercevoir qu’il est chauve. La justice manque de moyens. Depuis des décennies. Elle est épuisée. Il faut lui administrer une dose massive de crédits supplémentaires sur une durée suffisamment longue pour lui permettre de se remettre à flots. C’est aussi nécessaire et urgent qu’une injection d’adrénaline à un cardiaque en pleine crise. Jean-Jacques Urvoas l’a dit. Le sénateur Philippe Bas le répète à qui veut bien l’entendre. Et dans le même temps, il faut réorganiser en profondeur l’administration centrale et celle des juridictions. Lorsque ce sera en marche, et à ce moment là seulement, il faudra prendre un an ou deux, peut-être plus, pour travailler sur la refonte de la procédure civile et pénale, sur la conception de la peine, de la prison, du rôle des surveillants, de la réinsertion. Bref, il faudra penser, beaucoup, énormément même, pour refonder notre justice dans une société qui a profondément changé. La refonder non pas sous le fouet imbécile des contraintes gestionnaires,  mais avec comme impératifs la qualité et l’humanité. Car dans une société désertée par la religion, les idéologies, les repères et les valeurs, il ne reste plus que la justice pour répondre aux attentes des citoyens, pour apaiser la soif de droits, rétablir les équilibres rompus, bref, rendre vivante, charnelle, effective, la démocratie.

En l’état, la justice ressemble à un cheval épuisé par des semaines de marche dans le désert qu’un cavalier brutal et arrogant forcerait à coups d’éperons et de cravache à se redresser. Elle se redressera, elle parcourra encore quelques mètres, peut-être même qu’elle passera la ligne d’arrivée de la compétition imbécile qu’on lui assigne depuis des années, cette course à l’épuisement des stocks avec toujours moins de moyens. Et puis elle s’effondrera. Dans l’indifférence générale. On lui substituera l’intelligence artificielle en alléguant du fait que non vraiment, ce n’était plus possible, le système était trop vétuste, il devait disparaître.

A moins que….

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7 commentaires »

  1. Désolée, la Justice du tout-venant est scandaleuse. Les magistrats de tutelle par exemple qui ont transmis leur pouvoir aux lobbies des tuteurs. Pas le temps, au suivant. Pourtant, ce régime ne devrait plus être appliqué aux majeurs protégés qui ont des familles prêtes à les accueillir ( réforme sur les tutelles 2009)… ce qui déchargerait lesTI QUI CROULENT SOUS LES DOSSIERS DE TUTELLE. Mais cela, jamais, on préfère entasser, comme avant la réforme et puis se plaindre ensuite . Une gestion déplorable qui coûte des fortunes AUX CONTRIBUABLES mais tout le monde s’en fout !

    Commentaire par CONTI — 27/03/2018 @ 17:15

  2. Quand ces mots de la ministre : «pôles de compétences qui amélioreront l’efficacité de la justice et sa lisibilité pour le contribuable», on a effectivement de quoi s’inquiéter.

    Justice et efficacité ne vont pas de pair.

    Quant à la « lisibilité par le contribuable », c’est tout un programme. Aurait-elle voulu dire « justiciable » ?…

    La Justice est indispensable mais quand elle devient une arme dont se servent les puissants pour arriver à leurs fins, il faut s’inquiéter au plus haut point.

    Nous avons, collectivement, perdu le sens de la justice.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 29/03/2018 @ 10:15

  3. La justice est à la peine depuis les débuts de la Veme Rep. Manque de moyens et d’effectifs pour cette administration qui n’est même pas reconnue comme un « pouvoir » mais une simple « autorité ».

    Commentaire par Marrie de Laval — 29/03/2018 @ 16:20

  4. Ce que vous dites sur la « réforme » de la Justice vaut pour la SNCF.

    Commentaire par Michel Davesnes — 30/03/2018 @ 01:53

  5. Bonjour Aliocha.

    Difficile de dépasser le titre, tant il est évocateur.

    La « logique » gestionnaire est en effet une impasse totale, appliquée à cette institution : il faut du temps et des moyens, matériels et humains, pour rendre la justice de façon digne. On fait croire (à qui le veut bien) que les administrations sont des paniers percés que nous n’avons plus les moyens de regarder ruisseler sans rien faire. On pourrait trouver cette image risible, si elle ne renvoyait d’emblée à Bobigny, et ses emblématiques problèmes de ruissellement.

    Je mets des guillemets à « logique », parce que c’est tout sauf un raisonnement logique. C’est le cynisme le plus crasse qui s’exprime ici, comme il le fait partout où on essaie de nous faire gober que l’approche gestionnaire et managériale est la panacée. Je le constate à titre personnel dans le secteur privé, où on voit s’enchaîner les business-plans les plus délirants, pourvu qu’on puisse revendre et satisfaire les actionnaires, avant que le repreneur ne s’aperçoive qu’il s’est fait rouler, et ne dégraisse un peu plus le mammouth pour tenter de s’y retrouver… tant pis pour le risque de casse de l’outil de travail : si, à ce niveau de management, on était là pour travailler, ça se saurait.

    On cherche à nous imposer le « tout ou rien », en passant en force vers le rien, puisqu’on a plus les moyens de financer quelque ambition que ce soit qui lorgnerait vers le tout…

    La santé déjà craque de toutes parts des suites de cette course à la gestion, et la justice va lui emboîter le pas.

    Contre quoi serons-nous inviter à pester, une fois que l’institution sera exsangue, et que nous continuerons à en attendre toujours plus en matière de régulation sociale, par exemple ?

    J’en frémis d’avance.

    Commentaire par Zarga — 11/04/2018 @ 16:13

  6. […] Comment ne pas se lamenter, comment ne pas se révolter contre son état déplorable ? Victime de l’idéologie gestionnaire, elle part de très bas et continue de creuser. Le contrat se substitue à la loi, la négociation […]

    Ping par And justice for all | CinciVox — 07/05/2018 @ 10:59

  7. « Car dans une société désertée par la religion, les idéologies, les repères et les valeurs, il ne reste plus que la justice pour répondre aux attentes des citoyens, pour apaiser la soif de droits, rétablir les équilibres rompus ». D’accord avec tout mais là c’est un peu poussé. D’abord, je ne vois que réactions aux supposées atteintes à des religions, à des idéologies (la laïcité et la démocratie en sont parmi d’autres…), comme s’il n’était plus possible débattre. Tant qu’on n’est pas dans la provocation agressive, je ne vois pas le mal. Certes, la morale telle qu’on l’entendait est pour longtemps foulée au pied comme une valeur de has-been coincé qu’on enferme une fois pour toute dans le vocable réducteur de « moralisateur ». Ensuite, non la justice n’est pas le dernier refuge pour répondre aux attentes des citoyens, fort heureusement. C’en serait inquiétant. La justice n’est n’est nécessaire que pour rétablir une injustice à démontrer. Elle n’existe qu’à partir de la première injustice. Pour ma part, je n’ai jamais affaire ni besoin de la justice car je ne vois rien ne particulier à réclamer. Je ne peux pas confondre justice et politique, déclinée en « justice sociale », « justice environnementale » etc … J’entends la justice qui répond à un litige individuel, ou en tout cas sur un sujet précis de litige si on y ajoute les procédures collectives. la « soif de droits »: je n’ai guère ce terme qui surfe un peu trop sur les exigences de la société de consommation et du « tout, tout de suite », de criminalisation à l’américaine etc ..De quelle soif parle-t-on là? Nos avons déjà tant de droits, le problème vient-il vraiment de là? La soif de justice, oui mais cela reste subjectif et seul procès (pénal en 1er lieu) est capable d’aller l’étancher, même difficilement, même symboliquement seulement en résolvant par des dommages et intérêts ou en peine privative de liberté ce qui est bien limité.
    Comme l’hôpital et tant d’autres services publics qui paraissent désormais essentiels et intouchables ne concerne tout le monde que potentiellement et participe de la solidarité collective. Ma tante m’a demandé un jour ce qu’était la CAF. J’ai trouvé extraordinaire qu’une personne, non seulement n’ai jamais eu besoin de ces aides, mais n’ai pas à s’en préoccuper au point de pouvoir ignorer son existence. Mais si, et la justice est de cette catégorie. Comme l’est la police qui travaille pour moi dans l’ombre, certes, en assurant ma sécurité. Mais qui me dit que je me ferai égorger sans une police dans mon quartier? Tous ces services sont des choix de société, tout peut-être questionné, rien n’est intangible. La sédentarité agricole a entrainé de multiples besoins nouveaux d’où découle la société des hommes. Si l’on ne réinterroge pas régulièrement les fondements de chaque politique publique, on pourra les voir s’effriter. La justice, pourquoi, comment, pour qui et avec quels moyens?
    A côté de cela tant d’autres valeurs que la justice émergent de partout et les médias n’en parlent pas tant que cela. Le spirituel, qui est très loin d’avoir disparu mais se fait plus discret que les religions très prosélytes; le sens de l’action collective pour donner du sens à un projet qui nous dépasse. La justice est à la mode des mots mais personne ne met un centime dedans. Et puis, le recours à la médiation et la conciliation est tout à fait souhaitable, c’est aussi de la justice dès lors que les parties acceptent de faire confiance au professionnel. Juger, trancher, pour tout et rien, de petites affaires de la vie courante parce que les gens ne savent plus s’écouter? Ils contesteront le verdict aussi, puisque c’est une affaire d’éducation ici. Une autre valeur fondamentale est donc l’éducation aux valeurs qui tournent autour de l’idée de démocratie. On peut y mettre un certain nombre de choses, mais il est clair que les gens ne tolèrent plus la différence, et qu’il y a un problème de ce côté là et de la capacité d’écoute. Sur ce dernier point, la société ultra-rapide du numérique rend les choses difficiles. A suivre …

    Commentaire par Val (Aliocha) — 15/05/2018 @ 14:41


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