La Plume d'Aliocha

25/11/2018

Vous avez dit connecté ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:19

C’est incroyable ce qu’on parle de connexion depuis quelques années. Tout est connecté. La technologie bien sûr, mais aussi grâce à elle les individus. Et dans le monde entier. C’est fou cette connexion. Un smartphone, un seul, et on tient dans sa main sa famille, ses amis, son univers professionnel,  ses secrets avouables ou non, sa banque, sa maison, la connaissance sans limite, le monde entier….

Et si cette connexion était l’escroquerie du siècle ?

En y regardant de plus près en effet, on a le sentiment assez vite que tout est déconnecté au contraire. Tenez, prenons la finance qui a toujours beaucoup d’avance sur le reste. Après l’explosion de la bulle internet au début des années 2000, quelques esprits éclairés ont mis en garde : ils venaient de constater avec horreur que la finance s’était déconnectée de l’économie. Au lieu de remplir son objet, à savoir apporter des capitaux pour faire tourner les entreprises, et donc les emplois, voici qu’elle décidait de fonctionner en vase clos, l’argent allait financer l’argent dans une course folle au profit. Quelques années plus tard, c’est la crise des subprimes. On découvre que la finance, déconnectée du réel, découpait en tranche des dettes impossible à rembourser pour en faire de prétendus investissements rentables. Un gosse de 4 ans aurait compris qu’une pomme pourrie ne redevenait pas saine parce qu’elle était coupée en petits morceaux. Aujourd’hui la déconnexion est consommée. Les entreprises font des levées de fonds en crypto-actifs, ces monnaies virtuelles qui ne se rattachent plus à rien de connu.

S’il n’y avait que cela…

Voyez la discipline que l’on nomme aujourd’hui communication et qui a entièrement envahi l’espace public. Tout le monde communique. Les publicitaires, mais c’est normal, ils ont inventé la discipline. Les entreprises, avec leurs techniques managériales et leur vocabulaire délirant. Les politiques aussi. Et puis les individus. On apprend tous à communiquer, on nous fournit les objets pour cela. Nous voici transformés en photographes, vidéastes, écrivains, reporters de nos propres vies. Il faut voir certains couples ou familles au restaurant, chacun le nez plongé dans son smartphone. Puisqu’on vous dit qu’on communique….Et que dire de ces passants dans la rue, qui ne se voient plus, plongés qu’ils sont sur leur smartphone. A communiquer avec ceux qui sont loin, voire avec des inconnus, plutôt qu’avec  les passants parmi lesquels se trouve peut-être un ami perdu de vue depuis 10 ans, un grand amour possible, un vieillard qui a besoin d’aide pour traverser la rue, un mendiant qui pour une toute petite pièce vous offrira en échange la fleur inestimable d’un sourire. Est-on si sûr d’être connectés quand on ne parle plus à ses proches à table, quand on ne regarde plus le passant dans la rue, quand on ignore le nécessiteux ? On est au contraire déconnecté totalement. Le coup de génie des fabricants de tous ces objets connectés réside moins dans le tour de force  technologique -réel- que dans l’illusion qu’ils vous connectent quand en réalité leur profit réside dans votre déconnexion.

Au fond nous le savons que cette communication est frelatée. Comme la finance, elle se nourrit d’elle-même. L’autre a disparu en tant qu’interlocuteur dans un échange. Il est devenu le spectateur obligé d’un spectacle qui est tout sauf de la communication. Une mise en scène d’un message qui n’a pas pour objet d’échanger avec quelqu’un, mais de renforcer la posture de l’émetteur face à un public d’anonymes dont seul compte le nombre. C’est une communication folle, inconsistante et fugace, stérile, totalement déconnectée.

Et voyez le politique. Avant il réfléchissait à la manière d’exprimer une action réalisée ou à réaliser et organisait avec plus ou moins de talent un discours pour l’énoncer. Désormais il discourt et ne fait plus que cela.  La communication est elle-même devenue l’alpha et l’omega de l’action politique. Il suffit de dire pour agir, le réel est devenu accessoire et comme facultatif. Tenez donc, il est devenu si dénué d’intérêt que nous sommes entrés dans le temps de la post-vérité. Pour la première fois dans l’histoire humaine, le discours ne se soucie plus de vérité, il y a le vrai, le faux et le reste. Et tout est sur le même plan.

Du coup, la déconnexion entre les « élites » et le peuple que l’on pointe à l’occasion du mouvement des gilets jaunes relève de la même logique. Les élites en ont assez des boulets de la classe populaire. Ces petites gens avec leur modeste salaire, leur petite baraque en province, leurs pauvres ambitions et leur culture limitée. Ces zozos qui manifestent à cause du prix de l’essence. Ces Madames Michu qui se sont laissé faire trois gosses, plaquer par leur mari, avec leur pauvre job de caissière et leur HLM en périphérie. Ils sont déconnectés ceux-là. Déconnectés de la mondialisation, de l’avenir, des start up, de la Silicon Valley, des nouveaux lieux de pouvoir et d’argent. Parfois même, ils n’ont pas accès à Internet ! Ah les losers. Eh oui, Messieurs les énarques, intellos germano-pratins, journalistes en cour, grands patrons, et autres privilégiés. Vous avez raison, malheur aux vaincus. Quand on n’est pas au minimum millionaire, c’est qu’on est un raté, un profiteur du système, un boulet qui empêche la France d’avancer. Mais entre nous, qui construit les voitures, bateaux, avions, trains dans lesquelles vous posez vos cul caleçonnés de soie ? Qui fabrique les produits que vous achetez, depuis l’indispensable shampoing pour préserver votre fibre capillaire d’exception jusqu’au très inutile produit miracle anti-ride ? Qui construit les maisons qui abritent vos précieuses personnes, les routes et les ponts sur lesquelles roulent vos très polluants mais rutilants SUV ? Qui nettoie tout cela ? Qui vous nourrit (et crève du glyphosate que vous vendez au plus grand nombre tout en nourrissant votre descendance dorée de bio) ? Qui cueille les grappes de raisin de vos précieux millésimes ? Qui pèche vos poissons hors de prix ? Qui les cuisine ? Qui fabrique votre huile d’olive bourrée d’omega 3 ? Qui imprime les livres dans lesquels justement vous avez lu que vous deviez acheter cette huile-là ? Qui veille sur votre sécurité ? Qui viendra éteindre l’incendie dans vos maisons ? Qui soignera votre fracture, vous savez, celle que vous vous êtes faite sur la piste noire à Megève, parce qu’un abruti dans votre genre mais plus jeune, en monoski, vous est rentré dedans ? Qui enregistrera votre dossier d’action en responsabilité au tribunal ? Mais le peuple dont vous vous êtes déconnecté justement ! Parce que lui, il reste connecté. Au réel, à la vie, à des valeurs qui sont au moins aussi légitimes que les vôtres.  Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes comme vos smartphones. Connectés au virtuel, au rien, au vide. Mais totalement déconnectés de la vie. Les connectés, les vrais, ce sont les gilets jaunes. Les élites, quand elles se mettent à mépriser ceux qu’elles prétendent conduire et éclairer, ne sont plus rien d’autre que des baudruches qu’un coup d’épingle éclate.

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4 commentaires »

  1. c’est pas looser, mais loser 😉

    sinon colère intéressante sur une classe qui est plus prédatrice que dirigeante

    Commentaire par Amethyste — 25/11/2018 @ 16:33

  2. Très bel article. Très vrai. Oú allons nous ainsi ?

    Commentaire par BONNET Francis — 25/11/2018 @ 23:51

  3. Saine colère, en effet ! Que de chemin parcouru depuis l’époque où vous défendiez bec et ongles la Société Générale et enfonciez Kerviel au point de vouloir qu’il rembourse les 4,5 milliards de perte que ladite Société Générale avait, par colossale incurie laisser filer chez ses concurrents …
    Oui, les Gilets Jaunes expriment un ras le bol. Non, ce ne sont pas des « beauf » d’extrême-droite … Non, la question n’est pas le prix du gazole mais la baisse, bien réelle, du pouvoir d’achat d’un très grand nombre de gens.
    Bienvenue dans la lutte !

    Commentaire par Jacques Heurtault — 25/11/2018 @ 23:52

  4. @Jacques Heurtault : je n’ai jamais défendu la Société Générale, j’ai défendu, et défends encore, la vérité judiciaire contre la manipulation. Parce que ce qui me guide est toujours la même obsession pour la connexion au réel “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” . H. Arendt

    Commentaire par laplumedaliocha — 26/11/2018 @ 08:55


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