La Plume d'Aliocha

27/10/2014

L’écrivain, le plug et la ministre

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:58
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On se disputait ferme hier sur Twitter. Oui, j’en parle beaucoup en ce moment, mais c’est que tout s’y passe. Twitter est la chronique polyphonique instantanée du monde, mais aussi un univers à part entière ponctué d’événements divers et variés. Des événements liés au langage, informations, plaisanteries, polémiques, débats, disputes….Bref, hier soir on s’écharpait à propos de Fleur Pellerin, la ministre de la culture.

Figurez-vous que sur le plateau du supplément de Canal +, la ministre a dû concéder qu’elle n’avait pas lu Modiano. Jamais. Pas un seul ouvrage. Alors même qu’elle confiait à propos d’un déjeuner avec lui que c’avait été une « rencontre merveilleuse ». 

Sans surprise, l’insolent petit peuple de twitter s’est mis à rigoler. C’est dans sa nature au petit peuple de Twitter de tout tourner en dérision. Je dis « petit peuple » comme quand on évoque les lutins, car le twittos a quelque chose du lutin. Il est planqué dans le vaste monde virtuel ce qui le rend quasiment invisible à l’oeil nu et il passe une bonne partie de son temps à faire des farces aux gens sérieux du vrai monde. Toujours est-il qu’entre les farceurs professionnels, les opposants politiques et les amoureux de la littérature, Dame Pellerin s’est fait d’un coup beaucoup d’ennemis. Personne n’appelait à la démission mais tout le monde invoquait son illustre prédécesseur Malraux pour dénoncer le peu de sérieux de la ministre.

Quelques résistants à la rigolade générale saluaient toutefois la franchise de la Dame et s’indignaient contre ce qu’ils qualifiaient de « procès stalinien ». Elle n’a pas menti, répétaient en boucle ses défenseurs les plus convaincus. Mieux vaut dire simplement qu’on ne l’a pas lu plutôt que de  répéter bêtement le contenu d’une fiche préparée par un obscur conseiller.

En fait de franchise, un twittos farceur ressortait en fin de polémique ce tweet du 9 octobre dans lequel Dame Pellerin félicitait Modiano pour son prix Nobel, en confiant au passage son immense admiration pour l’oeuvre de l’intéressé.

Vous avez dit franchise ?

Pour mémoire, notre ministre avait évoqué dans un autre tweet les relents de sombre époque de l’art dégénéré en apprenant le dégonflage du splendide plug anal installé place Vendôme. Elle s’est aussi faite photographier avec la grande artiste Zahia à la FIAC.

Tout ceci donne le sentiment que l’on oublie peu à peu les devoirs d’une charge pour ne plus se souvenir que des droits et privilèges y afférent. Ainsi une ministre peut-elle avouer tranquillement avoir déjeuné avec le Prix Nobel de littérature (la partie plaisir de la fonction), mais n’aperçoit à aucun moment la nécessité de lire son oeuvre pour être en mesure d’en parler dans les médias ou lors d’un événement officiel.

Ainsi encore est-il possible d’associer l’image du gouvernement français à une sulfureuse jeune personne comme Zahia sans que nul ne frémisse. Ou bien d’installer un machin vert Place Vendôme, en riant sous cape à l’idée de tous ces réacs’ qui vont protester et sans se demander un instant si le machin mérite ou non pareil honneur. Puisqu’on vous dit que c’est de l’AAAAAAArrrrtt !

La franchise, ou son autre nom la transparence, est à ce point devenue une vertu à part entière qu’on se moque bien de ce qu’elle révèle, ce qui est quand même un comble si l’on songe que la transparence ne vaut en principe que pour l’accès qu’elle offre à ce qui nécessite d’être connu. Être transparent est devenu un impératif catégorique, un objectif en soi, totalement déconnecté de sa finalité.  On peut être incompétent, médiocre ou même voyou, qu’importe du moment qu’on l’est au grand jour. Il ne vient à l’esprit d’aucun de ces thuriféraires de la déesse transparence que ce qu’on préservait autrefois, parfois au prix du mensonge (pouark !), c’était l’idée que l’on se faisait d’une institution plus grande que soi. Mais il est vrai que l’on pensait encore qu’il existait des choses plus grandes que soi…

11/05/2012

Les tweets ne volent pas

Ainsi donc le commentateur sportif Pierre Salviac a été viré de RTL pour un tweet jugé bassement sexiste à l’endroit de Valérie Trierweiler et, plus généralement, des femmes journalistes sortant avec des hommes politiques (ici et partout ailleurs). Voire des femmes journalistes tout court. Dans notre pays prompt à la polémique, le coupage de tweet insultant en tranches microscopiques soumises à la méticuleuse analyse des beaux esprits est devenu un sport national ! Il faut bien s’occuper…

On peut, au choix, s’indigner de cette nouvelle atteinte à la liberté d’expression ou au contraire se féliciter de la sanction. Il est possible également d’y apercevoir l’ombre d’un début d’allégeance spontanée d’un média au nouveau couple présidentiel et de s’offrir ainsi avec un empressement non dénué de masochisme la première grande déception de l’ère du changement-c’est-maintenant.

Penchons-nous plutôt sur les nouvelles moeurs en matière d’expression publique.  « Les paroles s’envolent, les écrits restent » souligne avec justesse un proverbe latin (verba volant, scripta manent). L’humour gras de Pierre Salviac aurait pu rester cantonné entre les vestiaires du club de rugby et le bar des platanes, si Twitter n’offrait une tribune plus large à ce type de débordement. L’outil n’est évidemment pas en cause, son utilisation, si. A l’évidence, Internet a désacralisé l’écrit autant qu’il a libéré la parole. Pour le meilleur et pour le pire. La mauvaise blague de Salviac ne lui aurait valu au pire que mon verre de  rouge-pas -gros-mais-qui-tache-quand-même à la face si par impossible nous nous étions rencontrés. Seulement voilà, avec Twitter on passe d’une poignée de personnes en chair et en os risquant au pire de vous coller un bourre-pif, à un large public aussi virtuel qu’imprévisible dans ses réactions. On passe aussi de la fameuse parole qui s’envole à l’écrit qui reste. Le propos offensant s’inscrit dans la durée, a de fortes chances d’arriver aux oreilles de sa cible, s’étale devant des milliers de personne – renforçant son audience autant que le préjudice infligé à la victime – et s’offre de surcroit avec innocence à celui qui entend le retenir à titre de preuve. Un truc à faire frissonner n’importe quel juriste de base…

Qu’importe ! L’internaute, tout à la joie de son audience, balance sans en mesurer les conséquences la mauvaise vanne qu’il aurait mieux valu réserver aux habitués du bar des platanes. Et s’obstine à croire que sa parole n’est pas tout à fait publique puisqu’elle s’adresse à ses followers et que par ailleurs, hein, bon, Internet, c’est la liberté. De fait, notre internaute ne mesure les risques ni pour sa cible ni, plus étonnant encore, pour lui-même. Jusqu’au moment où tombe la sanction : protestation collective, procès, licenciement. Surgit alors le désagréable sentiment que la liberté d’expression aurait tendance à se réduire dès lors que les exemples de ce type se multiplient. En vérité, il faut sans doute y voir pour partie les effets d’une émancipation de plus en plus grande des règles de base de la politesse et du bien vivre ensemble. Plus il y a de transgressions et plus il y a de sanctions, forcément. Le respect de l’autre n’est pas seulement un commandement moral asséné ex cathedra par la religion, la morale, l’éducation ou le droit, c’est aussi et surtout un impératif de bon sens qui permet de supporter la vie en société dans les meilleures conditions possibles.  Et en évitant en particulier  les coups de poing dans la gueule. Ou leur version plus civilisée mais non moins brutale, l’indignation collective, le licenciement, le procès…

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