La Plume d'Aliocha

05/01/2013

Surchauffe idéologique

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 19:55
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« C’est une habitude bien française que de donner un pouvoir aux gens et de leur contester ensuite le droit de s’en servir » observe Jean Gabin dans le Président en dictant ses mémoires à sa secrétaire. Le site Arrêt sur Images – qu’on avait connu plus neutre politiquement et apprécié à ce titre – ne décolère pas depuis quelques jours au sujet de la décision du Conseil constitutionnel sur le projet de loi de finances 2013 et les fameux 75%. En particulier, il relaie les interrogations de Martine Orange chez Mediapart (partenaire d’@si) qui se demande au nom de quoi le Conseil constitutionnel se permet d’évaluer aux alentours de 75% le caractère confiscatoire d’un taux d’imposition. Au nom du fait qu’il est de droite, nous incite-t-on – de façon pas vraiment subtile – à conclure…et qu’il faut  d’urgence changer tout cela. Songez donc, le juge constitutionnel se permet de retoquer le gouvernement. Honte sur lui ! C’est sa mission que de maintenir l’exécutif et le législatif dans les cordes de la Constitution ? Qu’à cela ne tienne, changeons-la. Ou plutôt changeons-le, car il ne peut avoir taclé le gouvernement que pour des raisons idéologiques et non pas juridiques, c’est évident.

Aucun professeur de droit public n’avait, semble-t-il,  jusqu’ici élevé d’objection. Un silence suspect, forcément suspect. Fort heureusement, @si tient enfin la preuve que le corps des constitutionnalistes français est honteusement et lâchement de droite grâce à l’apparition dans les pages du Monde d’un saumon  décidé à remonter le courant et à crier haut et fort que le Conseil constitutionnel va trop loin. Il s’agit de Martin Collet, jeune professeur de droit public à Paris II, qui s’émeut dans une tribune  du pas que viennent de franchir ceux que l’on surnomme les sages, évoquant au passage le spectre bien connu du gouvernement des juges. Ce faisant, il semble faire la pige à ses pairs, plus réservés sur le sujet,  et notamment au célébrissime Guy Carcassonne (non, chère Anne-Sophie, GC n’applaudit pas la décision, il l’interprète, ce qui est très différent). Hourra ! Le complot apparait d’autant plus évident que cet universitaire, interviewé par Le Figaro, estime n’avoir pas pu livrer l’essentiel de sa pensée. En réalité, la journaliste le cite sur le fait que la décision est « audacieuse », ce qui me parait être le sens de son opinion, mais bon…Le Figaro est suspect, ontologiquement suspect. A l’évidence contrarié de n’avoir pu s’exprimer davantage, Martin Collet a proposé une tribune au Monde et au Figaro afin d’expliciter sa pensée au-delà du cadre restreint d’une citation dans un article. C’est un grand classique. Les juristes supportent très difficilement de devoir dire en quelques mots ce qui a leurs yeux n’a de sens qu’au travers de longs développements et ils ont d’ailleurs raison. Le Figaro a dit oui, quelques instant après Le Monde ce qui, souligne avec une bonne foi louable Martin Collet, montre que Dassault ne censure pas autant qu’on l’imaginait. Voilà au moins une baudruche qui se dégonfle toute seule. Mais il reste la principale, à savoir la position médiatique majoritaire des constitutionnalistes qualifiée par @si « d’acceptation servile docile ».

Le récit que fait @si de tout ceci prêterait à sourire, tant le site s’emploie à faire monter la mayonnaise, si cette analyse  ne révélait un parti-pris idéologique fort discutable dans une querelle éminemment  technique. Non pas que les enjeux politiques en soient absents, mais il faut pour les apprécier commencer par mettre les mains dans le cambouis du droit constitutionnel au lieu de s’emparer de la première analyse séduisante pour l’ériger en vérité révélée. Dans cette discipline comme ailleurs, il y a des courants de pensée, des avis individuels, des analyses divergentes et des ego souvent fort bien dimensionnés. Par conséquent sélectionner un avis, au seul prétexte qu’il va dans le sens de ses propres convictions, pour en déduire que c’est l’intéressé qui a raison et qui a le courage de s’exprimer quand tous les autres spécialistes ne seraient à l’inverse que des ignorants et/ou des lâches, est pour le moins embarrassant, a fortiori sur un site en principe dédié à la critique objective des médias et non au militantisme. Le Conseil a fixé une limite. On peut discuter de la pertinence de celle-ci autant que du rôle et de la composition du Conseil constitutionnel. Mais pourquoi sombrer dans le complotisme ? Martin Collet émet une opinion et ce faisant ouvre un débat, comme il en existe des milliers tous les jours dans le monde du droit. Cela ne méritait pas tant de surchauffe idéologique…

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