La Plume d'Aliocha

04/07/2013

Au Bar des Gamins

Conseil des Prud’hommes de Paris, 4 juillet, 8h30. Une petite foule de supporters de Jérôme Kerviel et de journalistes se presse devant l’entrée du Conseil des Prud’hommes, rue Louis Blanc, pas très loin du mythique Hôtel du Nord. Quelques pancartes bricolées à la va-vite crient Kerviel est innocent, ou encore Sauvons le droit du Travail. Télés et radios sont sur le pied de guerre. Il faut dire que depuis quelques temps, Jérôme Kerviel et son équipe chauffent leur public. Roland Agret, patron haut en couleur d’une association de victimes d’erreurs judiciaires comme il le fut lui-même, a pris fait et cause pour le trader en avril. Depuis lors, il publie des billets enflammés sur son blog pour soutenir le soldat Kerviel. L’homme prévient : la banque, qu’il surnomme la Gloutonne, va  « rendre gorge » car Jérôme Kerviel et son avocat David Koubbi en ont « autant dans la tête que dans le pantalon » et ne se coucheront pas devant « les mécaniques surpuissantes du monstre ». Le langage est fleuri, le bonhomme très sympathique, au point qu’on se demande ce qu’il vient faire dans cette galère. Jérôme Kerviel de son côté ranime le dossier judiciaire en déposant une plainte pour faux et usage de faux contre Société Générale le 18 juin tandis que, dans le même temps, il prépare son audience du 4 juillet devant les Prud’hommes. Mediapart, mystérieusement informé du contenu des enregistrements objets de la plainte secoue un peu plus la torpeur médiatique  en sortant une série d’articles sur l’affaire à partir du 20 juin. Rien de neuf au demeurant mais qu’importe, le scénario d’une banque complice fait encore rêver ceux qui espèrent déboulonner la finance et peut-être aussi la sarkozie.  Le même jour, Jean-Luc Mélenchon publie sur son blog un billet intitulé « Kerviel est innocent » dans lequel il prend ouvertement la défense du trader, n’hésitant pas à la comparer avec Dreyfus.  Bien sûr, ça grince un peu dans les rangs de l’extrême-gauche car la cause est idéologiquement contestable. Songez donc, brandir le drapeau rouge pour défendre un trader, ça fait désordre. Jean-Luc Mélenchon assume et même il en rajoute un couche le 26 juin. Pour lui, c’est sûr, Kerviel et Dreyfus, même combat.  Il a ouvert la voie, d’autres politiques se rallient à la cause Kerviel. Julien Bayou, d’Europe Ecologie Les Verts, dès le 21 juin, Gérard Filoche, PS, puis Clémentine Autain le 28 juin. Sans compter les associations, type ATTAC et Sauvons les riches qui annoncent leur ralliement via le comité de soutien de Jérôme Kerviel la veille de l’audience. Même l’économiste vedette de la toile rebelle, Paul Jorion, prend fait et cause pour Jérôme Kerviel en sortant sur son blog le billet d’un anonyme qui explique en quoi Kerviel est le Dreyfus d’aujourd’hui.  L’affaire Kerviel était morte, la voici soudain ressuscitée. Si ce n’est pas un plan com’, ça y ressemble.

« Allons accueillir Jérôme ! »

Mais revenons à notre audience. En attendant l’arrivée de Jérôme Kerviel, les micros se délectent des échanges entre Roland Agret, Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autain. Moitié on, moitié off, on discute, on s’explique, on se confie sur ce drôle d’engagement en faveur d’un trader. C’est le grand procès de la finance qui se joue sur ce trottoir parisien. Soudain,  l’adrénaline journalistique explose : Jérôme Kerviel arrive ! C’est la course poursuite sur le trottoir. Au milieu de la marée de micros et de caméras, on aperçoit la chevelure flamboyante de l’associé de David Koubbi. Les projecteurs éclairent un instant le visage de la star du jour, puis la houle enfle et l’emporte. Devant le Tribunal, Jean-Luc Mélenchon lance : « Jérôme vient d’arriver, allons l’accueillir ». Instinct médiatique, quand tu nous tiens….Et voici que les politiques marchent à la rencontre de leur poulain. On se congratule. Parvenus à l’entrée du conseil, Jérôme Kerviel et David Koubbi font quelques déclarations à la presse. Pendant ce temps, les avocats de la banque pénètrent discrètement dans le bâtiment. Il est déjà 9 heures, les parties montent dans le bureau de conciliation. Pour les journalistes, l’attente commence. L’avocat de Jérôme Kerviel a émis dit-on de nouvelles demandes mardi soir, du coup la banque s’apprête à solliciter un renvoi faute d’avoir eu le temps d’étudier ces nouveaux éléments. L’affaire ne devrait donc pas durer longtemps, se rassure-t-on.  Des militants de Sauvons les riches, grimpés sur une échelle, accrochent sur la façade du Conseil un papier peint représentant un mur de briques. L’un d’entre eux tient un paquet de faux billets dans les mains. On songe qu’ils vont sans doute édifier un mur de l’argent, mais non, ils s’en tiennent aux briques et expliquent : ce mur, c’est celui de la finance qui nous empêche de comprendre la réalité de l’affaire. On a envie de leur dire que les décisions de justice sont publiques, de même que l’essentiel du dossier; la finance n’a pas besoin de se cacher derrière un mur, il lui suffit de compter sur la paresse intellectuelle de ses détracteurs. Sauvons les riches a toutefois un mérite. De tous les supporters de Kerviel, ses membres sont les seuls à ne pas être venus crier son innocence. La justice l’a condamné admettent-ils, nous, on proteste contre le délire de la finance. Bien vu.

Escroquerie capitale

L’heure tourne, personne ne sort. Et pour cause, contre toute attente, le Conseil a rejeté la demande de renvoi. 10h30 : Jérôme Kerviel et son avocat apparaissent enfin à la porte, la mine défaite. Leurs demandes ont été refusées. Jérôme Kerviel confie : « je suis dégoûté, je ne sais plus en quoi croire aujourd’hui ». Quelques cris résonnent dans le public « Société Générale, escroquerie capitale », « Kerviel innocent ». Un militant de Sauvons les riches jette ses faux billets en l’air, dans l’indifférence générale.   Tandis que l’équipe Kerviel  s’éloigne en direction du canal St Martin, entourée d’une horde de journalistes, les avocats de la banque décompressent discrètement au fond du bâtiment. Ils n’ont pas obtenu le renvoi, mais ils ont gagné bien mieux. La demande d’expertise sur les 4,9 milliards est rejetée, le reste des demandes aussi. Rendez-vous est fixé par le conseil le 14 mars pour aborder le fond du dossier, à savoir la légitimité du licenciement et les indemnités diverses réclamées par le trader pour un montant avoisinant quand même les 900 000 euros. Au bout de la rue, Jérôme Kerviel et Jean-Luc Mélenchon s’arrachent à la horde des journalistes et entrent dans un bistrot. Sur l’enseigne, il est écrit : Au Bar des Gamins. Et l’on songe avec amusement qu’un jour peut-être, on lira dans les manuels d’histoire : le 4 juillet 2013, dans un café du 10ème arrondissement situé quai de Valmy, le co-président du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon et le célèbre trader Jérôme Kerviel ont déclenché le mouvement de résistance qui allait entraîner l’explosion de la finance mondiale et du système capitaliste.

19/10/2012

Ce que je pense de l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:56
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L’arrêt de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire Kerviel sera prononcé le 24 octobre. Plusieurs confrères m’ont appelée cette semaine pour connaître mon analyse. Je n’ai évidemment aucune analyse et encore moins de pronostics à proposer sur la décision à venir, même si j’ai assisté au procès et que j’ai une idée sur l’issue. Mais je trouve amusant de constater que si certains préparent leur sujet de mercredi en me demandant d’expliquer ce que j’ai déjà écrit, ce que je comprends très bien, d’autres m’appellent pour un plateau télé une heure avant l’arrêt. Parlons-nous dans ce dernier cas encore de journalisme ou s’agit-il, pour doubler l’instantanéité de Twitter, de se lancer dans la voyance pure ? Toujours est-il qu’il ne me viendrait pas à l’esprit sur un dossier aussi grave, pour Jérôme Kerviel comme pour la Société Générale, de me livrer à ce type de spéculations hasardeuses. J’entends donc décliner car je ne suis pas prête à tout pour faire le zouave sur un plateau télé dans l’espoir de vendre un livre. Soyons un peu sérieux, même si la société ne l’est guère et le monde médiatique moins encore.

Maintenant, pour mes confrères sincèrement intéressés par l’affaire et désireux de connaître mon analyse (qui n’engage que moi), et surtout pour les fidèles de ce blog, la voici :

J’ai écrit ce livre parce que l’affaire m’a passionnée et qu’être journaliste, à mon humble avis, c’est d’abord avoir envie de partager, d’alerter, d’informer, bref de transmettre au plus grand nombre ce qu’on a eu le privilège infini d’observer soi-même d’un événement exceptionnel. En tout cas, c’est ma vision du métier. Je le vis comme une nécessité, une urgence, un besoin irrépressible, celui de partager.

L’affaire Kerviel m’a passionnée parce que pour moi, elle a la dimension d’un mythe moderne, et d’ailleurs j’aurais titré mon livre Le mythe Kerviel, si mon éditeur et le monde médiatique avec lui, ne me l’avait formellement interdit. Que voulez-vous, il y a des mots si usés qu’on ne peut plus les utiliser. Dans un monde de l’hyperbole, lorsqu’un sujet mériterait justement le recours à un mot fort, on découvre que celui-ci est si dévoyé qu’il n’est plus utilisable.

Tant pis. L’intérêt du blog est le corollaire de son travers, à savoir sa gratuité. N’ayant ici rien à vendre, je peux m’autoriser le luxe d’écrire des choses qui ne sont pas considérées comme « vendeuses ». Divine liberté !

L’affaire Kerviel est un mythe moderne à tous les niveaux, observons-en quelques-uns.

La finance : nous avons tous compris depuis 2008 qu’elle gérait nos vies, il n’est donc pas inutile d’observer comment elle fonctionne. Or elle se présente elle-même comme technique, complexe, ultra sophistiquée. L’affaire Kerviel montre en réalité qu’un homme seul (ou avec la complicité de sa hiérarchie, peu importe) peut investir 50 milliards au risque de faire exploser une banque de 150 000 salariés et un système financier à l’époque fragilisé avec elle. Le système n’a pas complètement explosé (indépendamment de cette affaire) et pourtant nous pouvons constater les dégâts sur les peuples. Faut-il être aveugle pour classer ce dossier dans les faits divers appartenant au passé !

– Le monde du travail : nous avons d’un côté un trader qui avoue avoir pété les plombs, être entré dans une spirale infernale, avoir perdu pied avec la réalité, et de l’autre des contrôleurs qui expliquent, pour justifier leur aveuglement, que leur métier ne consiste pas à comprendre les problèmes mais à faire taire les alarmes. Sans compter les cadres qui avouent ne pas lire leurs mails tant ils en reçoivent. Que nous faut-il de plus pour nous interroger :

1. Sur l’environnement professionnel des traders, leur surveillance et leur encadrement.

2. Sur le statut plus général des salariés dans les très grands groupes à qui l’on demande d’appliquer des procédures en considérant qu’elles sont plus fiables que le jugement humain. Le système a trouvé ici sa limite. La sécurité qu’il offre est fausse, les salariés quant à eux se livrent à des tâches mécaniques guère plus enviables que celles du travail à la chaine même s’il est question ici de travail intellectuel et non pas physique. Est-on si loin du problème du burn-out et pire du suicide ? Que nous faut-il de plus pour nous emparer de ce sujet ?

3. Sur les cadres, qui s’appuient sur des systèmes de contrôle défaillants, qui ne tiennent pas compte du risque de fraude, qui délèguent à tour de bras, ne lisent pas leurs mails (et nous, nous les lisons ?), qui sont eux-mêmes victimes de la pression de la rentabilité, etc…

Il n’y a pas ici de quoi remettre en cause le monde du travail, il faut rester raisonnable en tout, mais peut-être des questions à se poser, non ?

– Sur les « process » comme on dit dans le monde de l’audit, ou les procédures pour les indécrottables francophones dans mon genre : quelques rares spécialistes tirent la sonnette d’alarme pour alerter sur le fait que les procédures de management et de contrôle très sophistiqués que l’on met en place pour gérer des groupes de dizaines de milliers de salariés sont potentiellement absurdes et déresponsabilisants. Hier c’était la Société Générale, demain cela peut être le nucléaire. L’idée force qui ressort de cette affaire c’est qu’un homme seul, ou au plus deux ou trois s’il s’avérait que Jérôme Kerviel a été couvert par ses supérieurs, peut faire sauter une banque et même tout un système. De nombreux intellectuels prédisent le développement du phénomène de piraterie quand d’autres mettent en garde contre la fragilité de nos systèmes gigantesques et ultra-sophistiqués. Quand les écouterons-nous ?

– Plus profondément, Jérôme Kerviel  dit lui-même qu’il ne voulait rien d’autre que faire gagner de l’argent à sa banque, ce qui nous interroge sur les salariés d’entreprise soumis à la pression de la rentabilité, sur ce que notre société a à offrir d’autre que l’argent et la célébrité comme gage de réussite d’une vie, et bien d’autres choses encore, je vous renvoie au livre pour le reste. Non pas pour le vendre, mais parce que j’ai une sainte horreur de la psychologie sauvage, de sorte que je me suis effacée derrière l’histoire pour laisser à chacun le soin d’en tirer les conclusions qu’il souhaite sur les motivations du trader. Si Jérôme Kerviel avait été une caricature de trader, roulant en Porsche, habitant dans un 300 m2, fréquentant les boites branchées et les calls girls qui vont avec, nous serions dans un dossier « classique » de rogue trader. Il n’est rien de tout cela. C’est le coeur du mystère. Il se décrit lui-même comme un homme ordinaire et je le crois. Mais alors ? A défaut de me lire moi, je vous renvoie à Houellebecq.

Voilà en gros ce que je pense de l’affaire Kerviel. Parmi ses multiples extravagances, il se trouve qu’elle est tombée dans un angle mort. Certes, les médias en ont parlé comme rarement on a évoqué une affaire judiciaire, tant les enjeux étaient délirants. Mais justement, ces enjeux financiers ont obéré le fond du dossier et pollué le sens de l’histoire. Au départ, je n’avais aucune intention d’écrire ce livre, je signalais inlassablement l’affaire aux professionnels éclairés que je rencontrais dans mon métier, professeurs de droit, économistes, auditeurs, philosophes, financiers en leur demandant de s’intéresser à l’affaire. Et tous me répondaient qu’ils étaient passés à coté, qu’ils avaient cru à une énième affaire de finance folle, que la surmédiatisation les avaient refroidis, mais qu’à m’entendre en faire le récit, ils regrettaient. Alors je m’y suis attelée. Pour la leur livrer, pour qu’ils puissent s’en emparer et en tirer les leçons, tenter d’améliorer les choses, pour qu’elle ne soit pas inutile.

Je n’avais jamais pratiqué le journalisme très chic que l’on qualifie « d’investigation » avant cela, jamais écrit de livre non plus, jamais osé parler d’une banque sans avoir fait une demande officielle au service de communication comme il est d’usage dans le journalisme économique et en particulier avec des acteurs aussi puissants que Société Générale. Je n’ai pas eu le choix, si j’avais fait des demandes officielles d’interview, on m’aurait opposé une fin de non-recevoir ou bien servi de la langue de bois. Alors j’ai posé des questions anodines, dans le cadre d’autres sujets, à des gens en poste dans la banque,  j’ai tourné autour, rencontré des anciens de la Société Générale, recueilli les confidences de professionnels divers et variés en lien avec la SG qui me parlaient en off sans savoir que j’enquêtais.

Et j’ai sorti ce livre avec la peur au ventre de ce qui risquait de m’arriver. Un pigiste c’est fragile, on peut le virer comme on veut, pour une bonne raison ou une mauvaise. Qu’importe,  c’était trop important à mes yeux, cette affaire a été mon journalisme de guerre à moi. Je l’ai racontée en mon âme et conscience. Bien sûr, j’y explique – après avoir lu le dossier en détail de A à Z ce qui représente des milliers de pages et multiplié les interviews durants des mois – en quoi la thèse de Société Générale est crédible (je n’ai pas dit vraie, j’ai dit crédible), mais je dis aussi qu’à mon sens, sa responsabilité  dans cette catastrophe a été sous estimée. Il faut croire que nous vivons dans une société pas si pourrie que cela puisque les seuls retours de la banque j’ai eus, par personne interposée, c’est que le livre était objectif. Quant au clan Kerviel, son avocat me reproche les billets du blog qui le mettent en cause, et je ne peux pas lui en vouloir, ils ne sont effectivement pas en sa faveur. Pour le reste, je préfère me taire.

Un salarié qui ne vole rien, ne détourne rien, qui est juste addict à son travail et qui met en péril un système tout entier, ça interpelle, non ? Surtout quand avec le recul on mesure ce que la défaillance du système financier peut avoir comme impact sur des peuples. Je le répète, demain, cela peut se reproduire n’importe où ailleurs et pourquoi pas dans le nucléaire. Seulement les gens qui savent cela le disent dans des colloques si confidentiels que personne ne les écoute.

Voilà ce que je pense de l’affaire Kerviel.

24/06/2012

Et David Koubbi inventa la PIF…

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:18
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C’est un échange bien savoureux qui oppose depuis le début du procès Kerviel la plume acerbe du chroniqueur judiciaire du Figaro, Stéphane Durand-Souffland, et le verbe saillant de David Koubbi, l’avocat à la gâchette judiciaire facile dès qu’un mot déplaisant passe à sa portée. Tout a commencé par un article du Figaro qui semble avoir déplu au sémillant défenseur de Jérôme Kerviel. Le  moment est crucial pour la défense qui vient d’annoncer à l’issue de la première semaine d’audience le témoignage d’un anonyme travaillant pour une filiale de la Société Générale en faveur de Jérôme Kerviel. Sauf que le chroniqueur du Figaro n’y croit pas et il le dit dans un article daté du 8 juin.

Dès le lundi suivant, (11 juin) Stéphane Durand-Souffland tacle l’avocat au réveil : « Son principal avocat intrigue, lui, par sa méconnaissance chronique des usages judiciaires et son incapacité à soumettre ses contradicteurs. Jusqu’à présent, il perd point sur point et sourit d’un air entendu. Son client encourt cinq ans de prison ferme ».

David Koubbi dénonce dans un tweet le jour même ce qu’il analyse comme un parti-pris de la presse : « Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante-des-Faits qui fait integralement sienne les positions de la SG ». Même s’il ne désigne pas le chroniqueur du Figaro, tout le monde a compris qui était visé. D’ailleurs un peu plus tard dans la journée, nouveau tweet :

« Ooooh Aidez moi a percer les articles SG-side de Duran soufflan du#figaro. Diverger d accord, mais à ce point? #PIF #Kerviel »

Stéphane Durand-Souffland attrape la balle au bond  : « Quoi qu’il en soit, pour s’amuser, l’avocat vu à la télévision tweete, estimant que les journalistes ne rendent pas compte avec justesse de ses exploits: «Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante des Faits, qui fait intégralement sienne (sic) les positions de la SG». C’est drôle, «PIF», pour une défense gadget ».

Le mardi, il n’y a pas d’audience, c’est la trêve entre les deux hommes.

Qu’à cela ne tienne, au soir de l’audition très attendue du témoin mystère, le Figaro claque : « Quand Philippe Houbé se retire, à 16 heures, il n’a pas apporté de preuve absolue des turpitudes prêtées à la banque par la défense, dont le cours a oscillé au gré de ses déclarations. Mais il a jeté un trouble diffus, car il a une tête et des mots d’honnête homme – et c’est bien d’humain que manque cette affaire de gros sous et de systèmes informatiques. Cela suffira-t-il pour obtenir la relaxe annoncée au premier jour par la défense? Me Koubbi semble le penser, qui quitte le prétoire tel le torero triomphant, en criant très fort qu’il attend avec impatience de lire, ce vendredi matin, une presse qu’il n’aime pas. La trompette de l’avocat n’a pas besoin de beaucoup d’air pour produire beaucoup de bruit, c’est déjà ça ».

David Koubbi répond encore sur Twitter « Durand Souffland sort du #PIF avec son article factuel du jour. Quant à la trompette Souffland dedans pour être entendu, j adore! »

Tandis que l’avocat trouve d’autres combats à mener le journaliste, lui, ne lâche pas. Le 19 juin, David Koubbi est dépeint en docteur House, développant une défense palliative, une pure gourmandise ! Le 21 juin, c’est sous les traits du Sapeur Camember qu’on nous présente la thèse de la manipulation développée par la défense.

De son côté, François Martineau, le plus redoutable plaideur des avocats de la banque, s’est fait un plaisir de détourner la formule pour dénoncer la DIF, la défense indépendante des faits. A suivre…

22/06/2012

« La Société Générale a rendu un immense service à la place ! »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:49
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Palais de justice – Jeudi 21 juin 10h00 – Neuvième jour d’audience dans l’affaire Kerviel : Ce n’est pas à proprement parler la foule des grands jours, mais la guest star de l’après-midi, Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque de l’affaire, a attiré un public plus nombreux qu’à l’habitude et quelques caméras. L’affiche est attractive. En première instance, il avait confié rêver que le trader dise enfin la vérité et explique pourquoi il avait fait cela. Qui sait ? Peut-être que son rêve va se réaliser cette fois-ci ? Mais l’heure n’est pas encore venue d’entendre la vedette. Ce matin, la cour auditionne un ancien directeur du MATIF (l’ex marché des futures français), cité par la défense.

La Société Générale a rendu un immense service à la place !

L’homme est venu défendre le système et la réputation de la finance : il est impossible que la banque n’ait rien vu, prétendre cela, c’est faire passer les financiers pour des imbéciles. Et le marché des futures en particulier. Or, celui-ci est parfaitement organisé, transparent, on ne peut pas y intervenir de façon occulte. Toujours appuyé sur sa canne qui lui donne des allures de dandy, David Koubbi laisse filer son témoin et se régale. Ce professionnel est posé, sérieux, crédible, et surtout il déroule un scénario aussi bien construit que séduisant.

Pour lui, la banque a très vite aperçu qu’elle allait perdre 7 milliards sur les subprimes. Or, une telle annonce au marché est impossible, elle sèmerait la panique et ferait exploser le système bancaire. Il lui faut donc en quelque sorte « blanchir » une partie de la paume en la transformant en perte de trading. C’est là que Jérôme Kerviel intervient à son insu. Au printemps 2007, la banque est trop occupée par la fusion d’une de ses filiales, elle laisse donc le trader aggraver ses pertes sans saisir l’opportunité, mais en janvier 2008, l’heure du sacrifice est venue : on déclenche l’opération de nettoyage. « Il faut féliciter la Société Générale d’avoir rendu un immense service à la place financière de Paris » explique-t-il tout en soulignant que c’est sans doute maintenant l’heure pour la banque d’avouer, car elle ne risque plus rien :« ce serait très honorable, mais c’est peut-être de ma part du romantisme ». La présidente, Mireille Filippini, intervient sèchement : « ici on fait du juridique, pas du romantisme, nous ne sommes ni écrivains ni poètes ». On devine à son ton que la théorie qu’on lui présente ne la convainc guère.  Interrogé par François Martineau, l’un des avocats de la Société Générale, le témoin est bien obligé d’admettre qu’il n’a pas lu le dossier pénal, qu’il ignore les techniques de fraude utilisées par Jérôme Kerviel, en clair qu’il ne s’appuie que sur ses propres convictions. Un autre conseil prend le relais, François Reinhart. Il  le pousse sur la théorie du complot dans l’espoir de le décrédibiliser. Mais le témoin s’arrête, apercevant le danger. Il refusera également de suivre David Koubbi dans le scénario d’une antenne de Socgen à l’autre bout du monde récupérant de façon occulte les 4,9 milliards soi-disant partis en fumée lors du débouclage. Etrangement, l’homme qui donne corps à la théorie de la manipulation soutenue par la défense semble ne pas apercevoir ce que son scénario peut avoir de « complotiste ». Au contraire, il trouve que la banque a plutôt bien joué, mais qu’il est temps de laisser tomber le masque. On songe à cet instant que la finance cultive une drôle d’idée du romantisme, car l’histoire qu’on nous présente est plus proche des thrillers de John Grisham que des envolées d’Alfred de Musset.

Un cynisme glaçant

– Donc, on a un trader qui fait du directionnel et on en profite pour lui coller la responsabilité des subprimes, réfléchit tout haut Mireille Filippini. Mais en 2005 et en 2006, il y avait déjà des problèmes avec lui !

– La crise s’annonçait dès 2006, rétorque le témoin.

– Si le 18 janvier le marché s’était retourné et que la position de Kerviel était devenue gagnante, le scénario s’effondrait, insiste la présidente.

– La banque aurait continué d’attendre, il y a encore aujourd’hui des actifs toxiques dans les banques.

– Alors pourquoi ne les a-t-elle pas gardés tout simplement ?

– Parce que ce n’est pas simple.

Tandis que la tension monte de nouveau entre la présidente et David Koubbi, Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés de la banque observe fort justement : vous nous décrivez le sacrifice d’un homme par une finance cynique…

– Je cherche à défendre le professionnalisme des acteurs, rétorque le témoin. Quand j’entends le discours d’un membre éminent des marchés, figurant parmi les fondateurs du MATIF, dire qu’il n’a rien vu, je réagis. Ne laissons pas penser qu’un opérateur peut entrer dans le système et y faire n’importe quoi, ce n’est pas possible voyons !  La Société Générale a sauvé la place, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.

Ainsi donc, ce professionnel des marchés financiers pense sincèrement défendre la réputation du système en expliquant que l’une des principales banques françaises est capable de maquiller une perte, produire des faux, mentir à tout le monde et envoyer un homme en prison pour sauver la place de Paris ? Mieux : il salue la stratégie ! Le public frissonne…

(à suivre…)

13/06/2012

Kerviel : La thèse de la manipulation bat de l’aile

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:49
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Palais de justice – Mercredi 13 juin – Cinquième jour d’audience – 9h :  On aimerait pouvoir dire que ce cinquième jour d’audience dans le procès en appel de Jérôme Kerviel a amorcé un rééquilibrage au bénéfice de l’ex-trader, fort malmené depuis le début des débats. Hélas, la défense peine toujours à égratigner ce qu’elle nomme le « storytelling » de la Société Générale, c’est-à-dire le scénario du trader génial parvenant à tromper des systèmes de contrôle hypersophistiqués pour prendre des positions stratosphériques. Si, devant le tribunal correctionnel, la Société Générale avait joué à merveille la victime défigurée de souffrance, en appel, elle s’est assagie. Il est vrai qu’elle n’a qu’à conserver son avantage, quand la défense pour sa part doit au contraire s’employer à faire voler le jugement en éclats. Toujours est-il que Claire Dumas, la représentante de la banque, et ses trois avocats, dominent pour l’instant les débats grâce à une attitude calme, des explications claires et pédagogiques sur fond de contrition plutôt bienvenue concernant la faiblesse avérée des systèmes de contrôle – que la Société Générale a bien entendu renforcés depuis l’affaire Kerviel. En face le trader, très sollicité par la présidente Mireille Filippini qui l’interroge durant des heures, oppose son propre storytelling, et l’on se demande, en l’écoutant, s’il a tiré les leçons de ses insuffisances  en première instance et enfin décidé de s’expliquer ou s’il a tout simplement choisi de jouer une nouvelle partition.

« Je n’étais pas trader pour l’argent »

La matinée a été consacrée au fameux week-end du 19 janvier au cours duquel la banque dit avoir découvert la fraude. Ce qui ramène sans cesse à la même question : qui savait et où sont les preuves ?

– Puisque personne ne me fait de remontrances, je pense qu’on me couvre, explique Jérôme Kerviel à la barre. Il pense…

– Qui, interroge un juge assesseur, vous parlez toujours de la hiérarchie, mais de qui s’agit-il exactement ?

– Eric Cordelle (son N+1) et Martial Rouyère (N+2).

Voilà qui est nouveau. Jusqu’ici, on n’avait pas une vision très claire du niveau de hiérarchie impliquée aux yeux de Kerviel dans cette spirale infernale. Mais dès qu’un aspect du dossier s’éclaire, c’est pour déboucher sur une nouvelle zone d’ombre. Si ses supérieurs savaient, alors pourquoi le trader confie-t-il à ses amis le fameux vendredi 18 janvier où tout bascule qu’il va être viré,   qu’il est mort ? Parce qu’il saisit que ses supérieurs sont en train de le lâcher, explique-t-il.  Et s’il rechigne à avouer l’étendue de ses positions durant le week-end du 19 janvier, alors encore une fois qu’il prétend que tout le monde savait,  c’est que la présence des grands patrons lui fait peur. Au moins concède-t-il que eux, sans doute, ne savaient rien. Rien de ses positions, rien de ses pertes latentes, rien de ses gains bien réels au 31 décembre 2007.

– L’un de vos collègues dit que vous n’étiez pas content de votre bonus pour l’année 2007, interroge Mireille Filippini.

– C’est faux.

– C’était pourtant le moment de dire à vos supérieurs (Eric Cordelle et Martial Rouyère) qu’au regard du 1,4 milliard que vous aviez gagné, les 300 000 euros qu’ils vous proposaient (NDLR : Kerviel avait demandé 600 000 euros de bonus), c’était minable, insiste la présidente qui se heurte inlassablement à la même énigme : pourquoi dissimuler ce que tout le monde sait ? C’était le moment où jamais de faire part de votre mécontentement !

– Je conteste formellement avoir exprimé mon mécontentement. De toute façon, il est interdit de parler de son bonus dans la salle de marché. Et puis ce métier-là, je ne le faisais pas pour l’argent, c’était une passion. Jamais je n’ai eu l’objectif de gagner de l’argent, martèle le trader. Voilà qui sans doute fera sourire ses collègues, en particulier à Wall Street ! De même, il nie farouchement avoir investi 50 milliards en janvier 2008 dans le but de perdre ce milliard qui l’embarrassait tant que c’est en le dissimulant à sa hiérarchie – qui pourtant savait !- qu’il a été pincé. Sauf qu’il peine pour l’instant à prouver cette complicité.  Lors de son interrogatoire dans les locaux de la banque, il aurait dit à Martial Rouyère en présence de Luc François (N+5) : « tu as vu les mails de mars et avril, tu savais très bien ce que je faisais » . Hélas, cette déclaration a disparu de l’enregistrement, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle  David Koubbi a déposé plainte pour faux et usage de faux contre la Société Générale. L’argument aurait une chance de susciter l’intérêt de la cour si la présidente, qui a écouté deux fois les 8 heures d’enregistrement, ne s’était émue lundi que David Koubbi n’ait même pas entendu une heure de la bande qu’il accuse d’être trafiquée. Au demeurant, la présidente lui a reproché aujourd’hui de n’avoir pas non plus consulté les scellés du dossier qui étaient à disposition dans son bureau depuis février. Par ailleurs, même si Mireille Filippini ne l’exprime pas clairement, elle laisse entendre que l’enregistrement confirme les dires de la banque sur l’absence de coopération de Jérôme Kerviel lors du fameux week-end où il a été découvert.

Au centime près…

Alors que chacun attend avec impatience l’audition prévue jeudi du fameux témoin de la défense censé accréditer la thèse de la manipulation, l’audience de l’après-midi est venue quelque peu gâcher le suspens.  Interrogé par la présidente, le premier témoin de la banque, Luc François,  porte un sérieux coup à la thèse selon laquelle Socgen aurait profité du débouclage pour charger Kerviel en lui imputant d’autres pertes que les siennes  :

– Est-ce que vous m’assurez que le débouclage a porté exclusivement sur les opérations de Jérôme Kerviel, questionne avec solennité Mireille Filippini.

– Je vous l’assure, au centime près, répond avec force Luc François.

Quant à l’hypothèse d’un débouclage maladroit qui aurait cette fois involontairement alourdi la facture imputée au trader, elle est également battue en brèche. Luc François admet qu’en cédant ses positions, la Société Générale a forcément fait baisser le marché, mais pour lui, l’impact est de l’ordre de 2 à 3%. A priori, les autorités ont d’ailleurs confirmé après analyse que la banque avait agi au mieux et en parfaite transparence. C’est alors que David Koubbi tente de reprendre l’avantage en soulignant que la Société Générale a procédé au débouclage par le biais d’opérations fictives, celles-là même qui lui font pousser des cris de vierge effarouchée lorsqu’il s’agit de Jérôme Kerviel. Mais Claire Dumas pare l’attaque en expliquant avec calme que pour des raisons techniques et par souci de ne pas diffuser l’information sur le débouclage qui devait rester secrète, y compris vis à vis du contrôle des risques,  il a été décidé de maintenir le système occulte instauré par le trader.

L’audition de Luc François permet d’éclairer un autre mystère du dossier. Quand la hiérarchie s’émeut le 18 janvier de l’existence dans ses livres d’une opération incompréhensible de 1,4 milliard et identifie son auteur, Jérôme Kerviel, son supérieur Eric Cordelle est immédiatement mis à l’écart. Le témoin explique qu’il existe à l’époque un soupçon de complicité. Celui-ci a dû être levé assez vite car lorsque David Koubbi l’interroge un peu plus tard sur ce l’aveuglement de la hiérarchie, Luc François répond :

– qu’Eric Cordelle n’ait pas eu les bons réflexes, je vous l’accorde. Dire qu’il était au courant, clairement non !

Quant à la fameuse phrase qui aurait disparu des enregistrements, le témoin avoue ne pas s’en souvenir :

– De toute façon, à ce moment-là, j’ignore tout des opérations de Jérôme Kerviel, de sorte que sa déclaration selon laquelle Martial Rouyère était au courant n’aurait pas eu de sens pour moi. 

La journée aurait sans doute tourné à la totale déconfiture pour la défense, si l’audition de Luc François, puis celle de Nicolas Bonin l’un des supérieurs de Kerviel en 2005 au moment où il commet sa première transgression,  n’avaient laissé apparaître un certain embarras sur le caractère précis et formalisé des limites d’investissement imposées aux traders. Or, qui dit absence de limite, dit absence de franchissement desdites limites. Dans ce cas, la principale infraction – abus de confiance – tombe. Les témoins ne sont guère plus à l’aise lorsqu’ils doivent justifier leur inertie face aux alarmes. Coincés entre le difficile aveu d’incompétence et l’impérieuse nécessité de réfuter l’hypothèse de leur complicité, ils tergiversent. Reste l’argument selon lequel on raisonnerait en lots et non pas en montant dans les salles de marché, ce qui expliquerait que personne n’ait tiqué sur les milliards engagés par Kerviel. A la question parlez-vous en lots ou en nominal (montant), les deux témoins ont répondu un peu à contrecoeur : en nominal.

Une moisson bien maigre pour la défense. A ce stade, on songe qu’elle a fortement intérêt à ce que son fameux témoin  entendu jeudi soit solide…

11/06/2012

La défense de Kerviel toujours à la peine

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 22:39
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Palais de Justice – Lundi 11 juin, 9 heures, 4 ème jour d’audience dans le procès Kerviel.  La robe ouverte sur une chemise blanche sans cravate et un pantalon sombre, David Koubbi entre dans la salle d’audience et salue les avocats de la Société Générale. Les poignées de mains entre les deux camps s’accompagnent de plaisanteries que l’on devine fielleuses. « La confraternité, cette haine vigilante et souriante… » écrivait un ancien juriste. La défense a déposé de nouvelles pièces vendredi, les deux parties ont échangé des noms d’oiseaux par presse interposée durant le week-end, le climat est tendu. Le trader entre à son tour, il remonte la travée centrale d’une démarche rapide, la tête baissée, en triturant discrètement l’une de ses oreilles.  Lui aussi a laissé tomber la cravate, mais il conserve son allure lisse, impeccable, presque inquiétante de froideur. La Cour s’installe. Du côté des journalistes et du public, on retient son souffle : qu’en est-il du témoin mystère qui se dit prêt à démontrer une manipulation de la banque, que pense la cour des pièces nouvelles, comment va réagir la Société Générale, est-on sur le point d’assister à un tournant du procès ?

Le mystérieux témoin dévoilé

« La cour aimerait ab-so-lu-ment que ce témoin vienne en personne » lance d’entrée de jeu la présidente, Mireille Filippini. Son irritation est palpable :  le témoin en question est anonyme, son témoignage n’est accompagné d’aucune pièce, quant au relevé de compte de Jérôme Kerviel de 2008 produit vendredi par la défense, il donne surtout à penser qu’il manque celui de 2007. La juge s’avoue même inquiète car le  témoin mystère s’appuie sur ce qu’elle qualifie de « rumeurs de place ». Autrement dit, la fameuse antienne selon laquelle la banque a forcément vu, dixit tous les spécialistes de la finance qui ne connaissent pas le dossier mais refusent de croire à la thèse de l’ignorance. On saisit vite que la défense est toujours aussi mal engagée, en dépit de ses annonces tonitruantes dans les médias. Sur sa lancée, la magistrate exige le nom du témoin. David Koubbi tergiverse un peu, puis finit par le sortir. Il s’agit d’un ancien salarié de Fimat, la filiale de courtage de Socgen, devenue Newedge entre temps : un certain Philippe Houbé. Il sera donc entendu la semaine prochaine. Alors que la partie civile et la défense commencent déjà à se chamailler,  la présidente hausse le ton : c’est terminé maintenant, on ne produit pas des milliers de pages de documents au dernier moment ! Et vlan pour la défense ! Avant d’enfoncer le clou : nous n’entendrons pas d’autre témoin !  L’avocat de la Société Générale pousse son avantage : l’horodatage du relevé de compte montre qu’il a été extrait en février 2012, alors pourquoi le produire si tard ?

– Je l’ai produit quand je l’ai eu reçu et analysé, rétorque David Koubbi.

Mireille Filipini acquiesce lorsque Société Générale fait observer que les informations communiquées par la défense vendredi sur les comptes du trader figuraient en réalité déjà dans le dossier.

– Si la cour ne voit rien de nouveau c’est qu’elle aura mal vu, lance David Koubbi, en faisant un notable effort de délicatesse et de courtoisie. Hélas, le courant passe mal entre l’avocat de la défense et la présidente de la cour. Mireille Filippini s’emporte :

– Début avril, vous nous avez demandé d’écouter les enregistrements (NDLR : les fameuses bandes qui ont enregistré les conversations entre JK et ses supérieurs durant le week-end du 18 janvier et qui ont donné lieu à une plainte pour faux de la part de la défense). Nous avons loué un matériel qui nous a coût é 8 000 euros. Vous n’êtes venu que 3 jours et vous n’avez même pas écouté les 8 heures d’enregistrement, ma greffière peut en témoigner  !

– Nous avions aussi demandé des désarchivages qui ne nous ont pas été accordés, botte en touche  l’avocat.

– Vous n’avez pas écouté les bandes alors qu’elles contiennent des propos d’une importance capitale, s’indigne la présidente. Nous vous avions proposé une copie de travail. La bande originale n’a même pas été écoutée une heure.

– J’ai un rapport d’expertise démontrant que la bande a été coupée, tente de se défendre David Koubbi qui s’intéresse visiblement plus à l’éventuelle manipulation de l’enregistrement qu’à son contenu.

L’altercation avec la juge vient à peine de s’achever que c’est l’avocat général qui passe à l’attaque :

– Ce n’est pas une partie de poker mais un procès, ce qui suppose d’analyser la pertinence des preuves. Ce n’est pas pour rien que le code de procédure pénale exige que les témoins soient connus à l’avance, cela répond à une exigence démocratique !

« L’erreur Jean Veil »

Piqué au vif, David Koubbi semble se réveiller enfin : « sur votre banc est assis l’avocat de la partie civile (NDLR : Jean Veil), alors ne venez pas me parler de démocratie ! Vous ajoutez à l’erreur de menuisier ce qu’on appellera un jour l’erreur Jean Veil ! » Cette jolie sortie est  un clin d’oeil à un célèbre trait du mythique Me Moro Giafferi  « Monsieur l’Avocat général, je vous prie de ne point oublier que si, dans cette enceinte, vous vous trouvez assis à votre siège de Ministère Public, à même hauteur que Monsieur le Président en son fauteuil, vous ne le devez qu’à une erreur de menuisier ! » (le parquet est sur la même estrade que les juges tandis que l’avocat est en bas, ce qui créée, évidemment, une inégalité entre accusation et défense).C’est surtout une allusion à peine voilée au fait que depuis l’instruction, la défense a le sentiment que la banque et la justice font cause commune.

Au terme de 30 minutes d’empoignades musclées – et, il faut bien le dire, réjouissantes pour la presse – on aborde enfin le fond du dossier, à savoir les opérations du second semestre 2007. A l’époque, Jérôme Kerviel déboucle sa première position de 30 milliards et empoche 500 millions, avant d’en construire une deuxième qui lui vaudra d’engranger pour le compte de la banque la somme hallucinante de 900 millions. La question est toujours la même : Jérôme Kerviel a-t-il dissimulé ses activités, ou bien a-t-il agi avec l’assentiment de sa hiérarchie ? Mireille Filippini appelle l’ex-trader à la barre. Si ses relations avec l’avocat de la défense sont tendues, en revanche, la juge fait  preuve de beaucoup de patience et d’attention à l’égard du trader. On sent même à certains moments une curiosité sincère à l’égard de ses compétences techniques sur le trading, ce qui ne l’empêche pas de le recadrer lorsqu’elle identifie une incohérence dans ses explications ou encore quand il s’aventure sur le terrain de la manipulation. La discussion se concentre sur un point clef du dossier surnommé « l’épisode Eurex », en référence à la lettre adressée en novembre 2007 à la Société Générale par la bourse allemande qui s’inquiète des opérations de l’un de ses traders. Autant on peut croire que Jérôme Kerviel ait pu tromper les services internes, autant il est difficile d’imaginer que personne n’ait réagi à une alerte extérieure. Sauf que le service déontologie chargé de la réponse s’empresse d’interroger Jérôme Kerviel qui, à nouveau, fournit de fausses explications. Il s’explique : « au début, j’ai cru qu’Eurex me reprochait un abus de marché (NDLR : une infraction boursière), là-dessus Eric Cordelle (son n+1) me demande de les enfumer (sic). Il craignait que ma stratégie, très rentable depuis le début de l’année, ne soit découverte par la concurrence ». Plus habile que son avocat, Jérôme Kerviel a réponse à tout. Ses justifications n’emportent pas forcément l’adhésion, mais elles ont le mérite de conférer un peu d’épaisseur à sa défense. La banque immédiatement rétorque que Eurex, contrairement à elle, n’était pas leurrée par les fausses couvertures de Jérôme Kerviel, de sorte qu’elle voyait plus clairement ce qu’il faisait. Hélas, elle n’interroge pas Socgen sur les montants engagés, sans doute parce que le total des positions de la banque auprès d’Eurex est si important que les positions de Jérôme Kerviel ne choquent pas en soi. Ce qui l’interpelle, c’est qu’il soit en « give up » autrement dit, qu’il passe par un courtier. Eurex veut comprendre la nature de l’opération et Jérôme Kerviel a beau jeu de répondre avec son supérieur qu’il ne faut pas dévoiler sa stratégie à une entreprise étrangère et concurrente. La banque vient de rater une belle occasion de découvrir le pot-aux-roses, ce qu’elle reconnait d’ailleurs !

Matt, le mystérieux avatar de Jérôme Kerviel

Les débats donnent également l’occasion à Jérôme Kerviel de s’expliquer sur le  fameux « Matt ». Il disait à son courtier agir pour un mystérieux client londonien, dénommé Matt, qu’il décrivait dans le détail. Une mystification qui a contribué à noircir son portrait. Sur ce point, il avance une explication inédite. Si son courtier avait compris qu’il agissait pour la banque elle-même, il aurait pu faire du front running, en clair, prendre pour son compte les mêmes positions que son donneur d’ordre et profiter ainsi de l’information privilégiée selon laquelle une grosse prise de position allait faire bouger les cours. Or, selon Jérôme Kerviel, le risque n’existait plus dès lors qu’il intervenait pour un client aux intentions imprévisibles. La représentante de la banque, Claire Dumas, observe qu’elle ne voit pas la différence, mais les débats se poursuivent sans creuser ce point.

Au 31 décembre 2007, Jérôme Kerviel a empoché 1,4 milliards d’euros de résultat. Etrangement, son premier réflexe n’est pas de hurler de joie sur le desk, pas plus d’ailleurs que ses supérieurs, dont il dit pourtant qu’ils sont au courant de ses activités. Non, il dissimule son gain et c’est même ce qui va le perdre car il choisit une mauvaise couverture, Baader un courtier que la Société Générale ne connait pas, et déclenche ainsi les alarmes qui lui seront fatales. Il rédige alors un faux mail attribuant l’opération à Deutsche Bank, mais il est trop tard…

– D’où vient l’idée de choisir Baader, interroge Mireille Filippini.

– C’est venu comme ça, répond Jérôme Kerviel. En juillet 2007, j’avais choisi Deutsche Bank et JP Morgan. Nous approchons de l’arrêté des comptes, je voulais éviter d’alerter les commissaires aux comptes.

– Puisque c’est uniquement cosmétique, pourquoi vos supérieurs tentent-ils de joindre Deutsche Bank afin de vérifier ce que vous dites ?

– Je n’étais pas présent, je n’ai donc aucune preuve qu’ils ont appelé Deutsche Bank, répond l’ex-trader.

Il a décidément réponse à tout Jérôme Kerviel. D’ailleurs quand François Martineau, l’un des conseils de la banque, lui demande pourquoi il a dit lors de l’instruction qu’il ne pensait pas être découvert quand il est rentré chez lui le fameux vendredi soir où précisément, on l’a découvert, il explique qu’il faut traduire par : « je pensais que ma hiérarchie ne me lâcherais pas ». En clair, ici dé-couvert signifie  : privé de couverture. Et lorsqu’on en vient aux raisons pour lesquelles il a dissimulé son résultat de 1,4 milliards, il répond : « pour le reporter sur l’exercice suivant, comme le font tous les traders et comme la hiérarchie nous l’avait demandé ». Sauf que la présidente a l’esprit aiguisé et ne laisse rien passer. A en croire sa théorie de la manipulation, on lui aurait fait endosser la perte sur les subprimes, mais alors, pourquoi ne pas tout simplement se féliciter de ce résultat de 1,4 milliards qui vient miraculeusement éponger une partie des pertes ? Jérôme Kerviel rétorque que pour couvrir les produits pourris, la seule solution était de prendre les positions qu’il a prises. « C’est merveilleux, vous prenez ces positions spontanément, et vous leur rendez un service incroyable ! » s’exclame la juge. Dans la même lignée, quand on l’interroge sur les phases tirées d’un chat où il dit qu’il va se pendre, qu’il va finir en prison ou encore qu’il est mort, Jérome Kerviel explique que c’est ce qu’on se dit entre traders quand on a passé une sale journée.

Comme quoi la finance, c’est décidément un autre monde….Preuve en est qu’on a appris lors de l’audience que ses 3 collègues traders appartenant au même desk que lui avaient été virés à la suite de cette affaire moyennant des transactions dont le montant le plus important s’élève à…. 700 000 euros. « Comme ça, à la Société Générale, quand on est licencié pour faute, on empoche 7 ans de salaire ! » souligne David Koubbi. On songe alors que, quelque soit le niveau de responsabilité de Jérôme Kerviel dans cette débâcle, il aura au moins eu le mérite de mettre en lumière la démence du système.

Note : le live de La Tribune est ici

08/06/2012

La cour exige des preuves du « complot » contre Jérôme Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:49
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Palais de justice, jeudi 7 juin, 14 heures, troisième jour d’audience : Le clan Kerviel arrive au pas de course, chargé de deux valises et plusieurs cartables. Les avocats en extraient 4 épais dossiers à sangle rouges qu’ils posent sur les tables et plusieurs autres dossiers plus petits. Visiblement, la déculottée qu’ils ont subi la veille les incite à passer à l’attaque. Du côté de la Société Générale, on fait mine de ne rien voir. Les avocats discutent en riant avec Claire Dumas. On s’attendait à revenir en détail sur la théorie de la manipulation, las ! ce fut de loin la journée la plus ennuyeuse de la semaine. La présidente a poursuivi l’examen méticuleux des opérations passées en 2007. Cette fois, il s’agissait des mois de juin et juillet. A cette époque-là, Jérôme Kerviel porte une position de 30 milliards. Pour mémoire, les fonds propres de la banque s’élèvent à 29 milliards…Les techniques de dissimulation sont  les mêmes, les justifications apportées par l’ancien trader aussi. On en revient toujours à ces étranges mails destinés à dissimuler ce que tout le monde savait dans des termes d’une absurdité que nul ne pouvait ignorer.

Une perte latente de plus de 2 milliards

En juin, les positions de Jérôme Kerviel affichent une perte latente de plus de 2 milliards. Et ses supérieurs bien sûr ne disent rien. Jusqu’au 19 juillet où le marché se retourne enfin et où  Jérôme Kerviel empoche le bénéfice hallucinant de ses positions. Croyez-vous qu’il hurle de joie sur le desk ? Pas du tout, il se tait. Ses supérieurs aussi, semble-t-il, alors même qu’on nous soutient qu’ils savaient.  Ils sont décidément très stoïques, à la Société Générale. La journée n’a pas aidé l’ancien trader, mais elle a permis de mesurer quand même les insuffisances du contrôle interne de la Société Générale. Claire Dumas explique que les alertes s’allumaient mais en des lieux et à des moments différents et que Jérôme Kerviel était passé maître dans l’art de les éteindre. Si on ne l’a pas repéré, c’est qu’il n’existait pas à l’époque de contrôle transversal capable d’identifier qu’un seul agent déclenche de nombreux problèmes et d’avoir une vue d’ensemble de ses opérations.  « Et puis Jérôme Kerviel coopérait avec gentillesse. Compte-tenu des délais de clôture comptable, obtenir une réponse rapide permet de passer au problème suivant ». « Donc les contrôleurs ne contrôlent pas les gens qui leur parlent gentiment ? » lance David Koubbi. La présidente observe quand même que les contrôles fonctionnaient puisque les alertes se sont déclenchées, avant de conclure « ils n’étaient peut-être pas performants ».

« Je veux des témoins qui témoignent sous serment ! »

16h50 : Après une brève suspension d’audience, David Koubbi monte au feu. « On a procédé à un dégazage en pleine marée noire » explique-t-il à la Cour en tentant de revenir sur le terrain de la manipulation.

– Je veux des témoins qui témoignent sous serment et qui apportent des preuves écrites, s’emporte Mireille Filippini, on est prêt à les croire, on est prêt à croire à tout !

Sur ce, l’avocat remet à la Cour ainsi qu’à ses adversaires une chemise contenant des pièces qui déclenche un nouvel affrontement.

– vos pièces, il fallait les déposer au début du procès, qu’on ait le temps de les lire, tempête la présidente, tout en essayant de ranger les documents dans leur chemise jaune sans y parvenir tant elle semble énervée. Voilà 14 ans que je fais du pénal, je n’ai jamais vu cela. Vous êtes conscient qu’il y a déjà eu des demandes de report de l’adversaire pour des pièces déposées le premier jour et vous, vous les donnez maintenant. Si vous en avez d’autres à produire, c’est lundi au plus tard et ça vaut aussi pour la Société Générale !

L’un des avocats, François Martineau, demande l’autorisation de poser une question à Jérôme Kerviel. Cheveux poivre et sel, air patelin, un sourire perpétuellement aux lèvres, c’est le plus redoutable des conseils de la Société Générale.  Ses interventions sont aussi calmes que mortelles pour l’ex-trader.  Furieuse d’avoir perdu du temps dans son programme, la présidente n’accorde qu’une minute à l’avocat de la banque.

– Qui vous a demandé de faire cela, lance-t-il, visiblement décidé à pousser son avantage en faisant répéter à Jérôme Kerviel les explications sur lesquelles butte la présidente depuis la veille.

– c’est ce qu’on attendait de moi

proprio motu ? interroge l’avocat

– je ne parle pas….répond Kerviel avec embarras, il n’a visiblement pas saisi le sens de la formule latine.

– Il ne parle qu’anglais, commente la présidente.

– c’est dommage, plus personne ne parle latin, croit devoir placer David Koubbi avec un sourire de bon élève qu’on devine destiné à s’attirer de nouveau la bienveillance de la Cour.

– Pourquoi faire plaisir à votre hiérarchie, reprend François Martineau ? Quel était votre intérêt d’envoyer des faux e-mails ?

– Atteindre les objectifs irréalisables fixés par ma hiérarchie. Ils avaient une option gratuite sur moi : si ça gagne ils empochent sur mes gains, si ça perd, ils ne savaient rien.

Les débats se concentrent de nouveau sur la fastidieuse mais nécessaire analyse des positions, des pertes latentes, des techniques de dissimulation. En admettant que les supérieurs de Jérôme Kerviel lui aient dit ou laissé entendre qu’il faisait ce qu’il voulait à condition de ne pas déclencher les systèmes de contrôle ou, si cela arrivait, de parvenir à calmer les contrôleurs, on peut admettre qu’il dissimule ses positions, éventuellement ses pertes, mais pourquoi cacher aussi ses gains ?  Même la séduisante thèse du complot ne permet pas de résoudre cette incohérence. Sauf à considérer, comme semble le soutenir Jérôme Kerviel, que la banque a délibérément perdu 4,9 milliards pour que le marché oublie qu’elle avait englouti 2,2 milliards dans la crise des subprimes. Cinq milliards pour une couverture, c’est cher payé. A moins bien sûr que la mystérieuse cellule qui couvrait les positions directionnelles de Jérôme Kerviel à son insu ait aussi empoché les 4,9 milliards perdus lors du débouclage en janvier. Au point où on en est…

24/05/2012

Un mythe nommé Kerviel

Filed under: A propos du blog,Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:11
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Condamné à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts au bénéfice de la Société Générale le 5 octobre 2010, Jérôme Kerviel sera jugé en appel à partir du 4 juin prochain.  J’ai rencontré le trader par hasard, en juillet 2010, puis enquêté durant plus d’un an. Voici le récit de cette incroyable affaire. 

Souvenez-vous, il y a presque deux ans nous avions eu ici des échanges passionnés à propos du procès Kerviel. A l’époque, j’étais allée assister aux audiences avec la conviction que la justice ferait la lumière sur l’affaire. Hélas ! J’en étais ressortie avec davantage de questions que de réponses. La thèse de l’ignorance de la Société Générale, incroyable de prime abord, avait soudain pris une étrange épaisseur au fil des débats, sans toutefois me convaincre tout à fait. La personnalité si lisse de Jérôme Kerviel m’intriguait prodigieusement. L’épaisse carapace technique du dossier, hermétique pour quiconque ne travaillait pas dans le département de trading d’une grande banque, m’était apparue au fil des débats comme une sorte de mur de verre, infranchissable. Lorsque le procès s’est achevé, par un joli vendredi de juin ensoleillé, je me souviens avoir quitté le palais de justice avec un terrible vague à l’âme. L’aventure que nous avions partagée durant presque trois semaines avec les acteurs de cette affaire hors normes s’achevait brutalement. Je croyais à l’époque tourner la dernière page d’un livre, en réalité, je m’apprêtais à écrire les premières lignes d’une histoire exceptionnelle !

La rencontre

Tout a vraiment commencé trois jours après la fin du procès, le lundi 28 juin 2010 lorsque, de retour d’un week-end à la campagne, j’ai reconnu Jérôme Kerviel attablé dans un bistrot au pied de mon immeuble. Puisque le destin farceur le plaçait sur ma route, je l’abordai ! D’un hasard l’autre, je m’aperçus très vite que le dossier Kerviel ne cessait de se mettre en travers de mon chemin. Alors j’ai voulu comprendre. L’exercice d’investigation et surtout d’explication m’est apparu d’autant plus nécessaire qu’on n’avait cessé de nous dire tout au long du procès que la perte de trading avait mené la banque au bord du gouffre et que, sans l’intervention brillante de Daniel Bouton, la Société Générale aurait pu couler et entrainer dans sa chute un système financier mondial fortement fragilisé à l’époque. Mais alors, si nous étions passés si près de la catastrophe nous avions le droit, nous citoyens, de comprendre ce qui était vraiment arrivé. Or, comment croire qu’une banque n’a pas vu qu’un de ses traders investissait 50 milliards ? Cette même banque qui réagit au plus petit découvert d’un particulier ? Et Jérôme Kerviel ? Etait-il vraiment le génie de la fraude qu’on nous décrivait ?  Il fallait tenter de dépasser l’image lisse qu’il avait opposée à ses juges, au public et à la presse tout au long du procès pour  s’approcher un peu plus près et, qui sait, cerner qui il était vraiment et ce qui l’avait motivé. Au fil de mon enquête, une autre dimension de l’affaire m’est apparue.  Celle que nous avions tous saisie intuitivement sans vraiment nous expliquer la raison de cette fascination profonde : nous avions en face de nous un mythe moderne. En d’autres termes, cette histoire contenait, au-delà du simple fait divers financier, quelques unes des clefs symboliques de notre époque.

Les faits, rien que les faits

C’est ainsi que j’ai commencé à écrire, rien que pour moi au départ, le récit de l’affaire depuis l’embauche du trader le 1er aout 2000 jusqu’au jour de sa condamnation, le 5 octobre 2010. Bien sûr, au fil du temps, je me suis forgée une conviction, mais j’ai voulu néanmoins rapporter les faits de la manière la plus objective possible pour permettre à chacun de se façonner son propre jugement. Et aussi, plus profondément, parce que je suis convaincue qu’elle dépasse de loin le simple fait divers financier, et pose des questions bien plus intéressantes que le seul point de savoir si Jérôme Kerviel a agi seul ou si on l’a encouragé pour ensuite le lâcher.  Il n’y a aucun terme financier dans le livre, c’était inutile, la technique dans tout cela n’était finalement qu’un leurre. Au fond, il s’agit d’une affaire d’hommes, d’une somme de rêves fous, d’aveuglement et d’incompétence, concentrés au coeur d’un système, certes infiniment complexe et sophistiqué, mais aussi bien moins sécurisé qu’on ne l’imagine.

Hasard et coïncidences

Quand le livre fut achevé le hasard, encore lui, plaça sur ma route quelques éditeurs. Mais le sort, même bienveillant, doit toujours être forcé. J’ai essuyé une bonne dizaine de refus et presqu’autant de silences indifférents. Pour les éditeurs qui ont daigné me répondre, l’affaire Kerviel était un vieux dossier financier incompréhensible que l’actualité avait depuis longtemps déjà remplacé par d’autres sujets bien plus intéressants. Ils n’avaient pas tort en première analyse, mais ce type de réflexe montre que même l’édition rechigne désormais à s’accorder  le temps nécessaire à la réflexion. Faut-il donc se résigner à zapper en permanence et par conséquent à demeurer à la surface des choses ? Pourtant, depuis janvier 2008, date à laquelle a éclaté l’affaire, nous avons eu connaissance de trois autres pertes de trading, à la Caisse d’Epargne en 2008, chez UBS en 2011 et, tout récemment chez JP Morgan. Dépassée l’affaire Kerviel ? Allons donc ! En réalité, ces dossiers de rogue traders comme on dit (traders voyous) révèlent un risque plus profond et plus général : la fragilité de nos systèmes ultra-sophistiqués. Un homme, un seul, peut les faire vaciller. Les quelques spécialistes qui tirent la sonnette d’alarme peinent malheureusement à attirer l’attention. Je savais pour ma part que ma seule chance d’être entendue, c’était la perspective du procès en appel. On appelle cela une accroche d’actualité. Passé cette échéance, je n’intéresserai plus personne. Et c’est au tout dernier moment qu’est survenu le miracle. Un de mes confrères a dit de cette affaire qu’elle rendait fou. Il a raison, elle concentre autour d’elle énormément de passions. Elle est aussi et surtout incroyablement marquée par le destin. Les coïncidences, les hasards, les coups durs, les miracles et les revers dont j’ai été victime pour m’être approchée un peu trop près du coeur du volcan ont fini par me faire sourire tant leur liste était impressionnante.

Anonymat

Un dernier mot. J’ai signé le livre de mon vrai nom, parce que c’est un travail journalistique et non pas une distraction de blogueuse. Au surplus, je ne concevais pas d’aborder un dossier de cette importance en me dissimulant derrière un masque. Mais ce livre est aussi le produit du blog parce que sans les discussions que nous avons eues ici, je n’aurais sans doute jamais ressenti l’impérieuse nécessité de m’arrêter pour prendre le temps de comprendre. Merveilleux internet qui rapproche journalistes et public et permet aux premiers d’entendre les interrogations du second. Prodigieux Internet qui offre l’opportunité, par l’échange et la discussion, d’aller au fond des choses pour peu que l’on surmonte son autre face, plus sombre, la tentation  de l’instantanéité. De fait, mon anonymat tombe mais nous avons assez répété, ici et partout ailleurs, que l’identité au fond, on s’en moquait, non ? Pour ceux que la problématique de l’anonymat ou plus exactement du pseudonymat intéresse, je précise que je continuerai de bloguer sous le pseudonyme d’Aliocha et d’exercer mon métier sous mon vrai nom. Question de délicatesse à l’égard de mes employeurs et de nécessaire distinction, à mon sens, entre l’opinion personnelle et le travail journalistique. Quant au livre, j’espère que vous y trouverez des réponses aux questions que nous nous sommes posées ici-même il y a deux ans. Et j’espère aussi que les spécialistes sauront trouver matière à réflexion dans le simple récit de cette histoire qui, à mon sens, illustre parfaitement les nouveaux risques auxquels nous sommes confrontés. A vous de juger !

Note : Il sort le 31 mai aux Editions Eyrolles. 297 pages, 18 euros.

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