La Plume d'Aliocha

27/03/2013

Au bal des indécents

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 16:02
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Hieronymus_Bosch_040Il y a des jours où l’on est frappé par l’indécence du discours médiatique. C’est une question de degré de cohérence entre le verbe et la réalité, de circonstances, d’air du temps. Et sans doute aussi, je l’admets, d’humeur personnelle.

Tenez par exemple, il y a la tristesse de Carla Bruni à l’évocation de la mise en examen de « mon mari« , évoquée ce matin sur BFM TV juste après un reportage sur une nouvelle usine qui ferme. Comme il est détestable ce discours apitoyé, tandis que les images nous  montrent l’intéressée une guitare à la main, ses lunettes de star sur le nez, en train de prendre place dans une énorme berline avec chauffeur. Choc de l’enchaînement des sujets, problème d’illustration aussi. BFM TV aurait diffusé en même temps que les confidences de Carla, des images de Nicolas Sarkozy au Palais de justice,  la chose serait apparue plus supportable. Mais là… on peine à éprouver une quelconque empathie pour cette ex et potentiellement future « première dame », en la voyant évoluer dans un monde parallèle avec la gracieuse désinvolture de l’insouciance.

Pendant ce temps, la mayonnaise n’en finit pas de monter au sujet de la manif’ pour tous. Internet se bidonne en parodiant le malaise de Christine Boutin. Et la dame, bonne joueuse,  d’applaudir tant de bel humour. Que faire d’autre, me direz-vous ? Rien. Toute autre attitude de sa part refermerait sur elle le piège médiatique. Un bouc-émissaire ne saurait sortir du rôle qui lui est assigné sans déclencher l’indignation générale, et donc aggraver singulièrement son cas. Hélas, quand on n’a pas l’heur d’appartenir au camp de ses détracteurs aveugles, on ne peut que relever la bêtise indécente qu’il y a  à se moquer d’une personne victime d’un malaise, fut-il bénin. Accessoirement, il ne doit pas y avoir beaucoup d’exemples – hors périodes révolutionnaires – de personnalité politique faisant les frais dans une manif’ d’une riposte policière.  Tant pis si le dire place l’auteur du propos dans la détestable position de gâcher la fête,  de rompre la grande chaîne de la rigolade, de jouer les angéliques égaré au milieu d’un bestiaire qui n’est pas sans rappeler parfois l’univers de Jérôme Bosch.

La polémique quant à elle, car il en faut au moins une, se concentre sur l’utilisation par l’opposition d’expressions du type « ils ont gazé » des enfants, des vieillards et des poussettes. Les professionnels du combat politico-médiatique n’ont pas mis longtemps pour trouver la parade sur ce sujet embarrassant en hurlant à la comparaison indigne, au sous-entendu monstrueux, à l’allusion ignoble aux horreurs nazies. C’est vrai qu’en l’espèce, le raccourci est insupportable. Il aurait fallu dire : « les forces de l’ordre ont répliqué avec des aérosols propulsant une substance irritante pour les yeux nommée gaz lacrymogène sur des personnes en bas  âge, dont certaines transportées dans de petits véhicules à roulettes communément appelées « poussettes », ainsi que sur des individus situés à l’autre extrémité de la vie ». Trêve de plaisanterie. Qui est le plus indécent en l’espèce ? Celui qui utilise une expression choc potentiellement ambiguë,  ou celui qui intente un procès d’intention en recourant sans états d’âme à la méthode infâme qu’il dénonce aux fins de discréditer son contradicteur ? A moins que l’indécence ne réside  dans le fait de sous-estimer le public en pensant vraiment qu’il va adhérer à ces trucs de bateleurs. Je proposerais bien que l’on condamne les deux camps pour délit d’indécence en réunion, mais au fond à quoi bon ? Le plus sage est encore de coiffer son bonnet à grelots et d’entrer joyeusement dans la danse.

29/06/2012

L’affaire Kerviel, ce cauchemar sans fin

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:33
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Palais de Justice, jeudi 28 juin, 13h30 : On connaissait David Koubbi avec une canne, voici qu’il est arrivé le jour fatidique des plaidoiries le visage orné d’un cocard coquard ! Cette apparence de gueule cassée de la défense sied plutôt bien au jeune premier. Sa souffrance quasi-christique est tellement cinématographique qu’il apparait décidément urgent de transformer cette histoire en film. Pourquoi d’ailleurs ne pas confier un rôle féminin à Tristane Banon, arrivée au palais au bras de l’avocat ? Elle s’est installée au premier rang parmi les anonymes car il n’y a, hélas, pas de carré VIP dans une salle d’audience.  Du coup, on cherche des yeux l’actrice de X, Clara Morgane, également cliente de David Koubbi et soutien attendri de Jérôme Kerviel. Elle n’est pas là, c’est dommage, elle aurait ajouté au spectacle. Ainsi va la nouvelle équipe de défense de Jérôme Kerviel, on se croirait à la table d’une pipole botoxée dans une boite branchée.

Salle comble

Le procès fait salle comble, tout le monde est venu écouter la star. C’est même la foule des grands jours sur le balcon réservé à la presse. D’une main ornée de bracelets en argent mon voisin, qui a des allures de mannequin, efface une poussière imaginaire sur son soulier de prix parfaitement ciré. C’est un confrère de la radio venu entendre David Koubbi, « par simple curiosité personnelle » me confie-t-il. On se demande bien ce que cette foule de visiteurs occasionnels peut espérer comprendre de ce procès si compliqué en ne daignant assister qu’au tour de show de l’avocat « vu à la télévision« .  Même les bancs de la défense sont pleins à craquer. Le fan club de David Koubbi, sans doute. Les filles ont des chevelures et des talons vertigineux, les garçons sont lustrés comme des pouliches à Longchamp. Tout ce petit monde fleure bon la jeunesse branchée. Jérôme Kerviel, c’est leur distraction du moment, le trader le plus célèbre du monde, la star de l’actualité qu’on expose à ses amis comme un trophée. Demain sans doute ils l’auront oublié, mais aujourd’hui ils sont là pour le soutenir…et se montrer. Les caméras sont présentes, c’est donc l’endroit où il faut être. Ce petit monde turbulent détonne avec les avocats blanchis sous le harnais de la Société Générale qui défendent l’institution vieille de 120 ans avec discrétion et doigté. Il détonne plus encore face aux juges aguerris qui s’appliquent depuis un mois à comprendre un dossier d’une technicité à pleurer. Quant aux chroniqueurs judiciaires, peu sensibles aux paillettes, ils se demandent ce que ce transfuge de la Jet Set est venu faire dans une affaire financière aussi grave.

C’est l’associé de David Koubbi qui assure la première partie du spectacle, il faut bien chauffer la salle. On sent qu’il tente de prendre son envol, mais sans jamais parvenir à quitter un ton sourd et monocorde qui contraste singulièrement avec l’indignation que l’on croit saisir dans le propos lorsqu’on parvient à se concentrer. Dommage, son faux air de vicking avait suscité à tort l’espoir d’une plaidoirie tonitruante.  Trois quart d’heure plus tard, c’est au tour du jeune collaborateur du cabinet de plaider. Brun, le physique fluet d’un adolescent, la chevelure rebelle, il est fier, dit-il, à 26 ans, d’intervenir dans une telle affaire. On frissonne pour Jérôme Kerviel. Le voici embarqué dans un exposé technique sur la qualification des infractions. Le jeune homme s’applique, tort tord le droit à l’extrême pour le faire coller à sa démonstration. Sans doute croit-il en ce qu’il dit, mais il ne parvient pas à atteindre son auditoire. La présidente soulage tout le monde en décidant une pause. Il est déjà 15h30. Deux heures d’audience, c’est long quand on s’ennuie dans une salle bourrée de monde et étouffante de chaleur.

Fantasme d’insomniaque

15h45 : La grand moment est arrivé : David Koubbi entre en piste. Il vibre, il attaque, la banque, la presse, la justice et d’autres choses encore. Tout le monde y passe. Il interpelle la Cour, exige que l’on juge « Monsieur » Jérôme Kerviel. Le discours est séduisant, l’avocat inspiré. Et l’on songe à la phrase assassine d’une caricature de Daumier : « vous avez perdu votre procès, mais vous avez eu le plaisir de m’entendre plaider ». Il parle pour un public imaginaire, à l’évidence plus proche des lecteurs de Voici que des très sérieux magistrats composant la Cour. Il est aussi la voix de Jérôme Kerviel, celle qui a plaidé la manipulation et parle désormais de son honneur. Et pourtant les avocats le savent bien, la bonne plaidoirie n’est pas celle qui plait au client, moins encore celle qui va séduire le public, c’est celle qu’impose la défense et qui s’avère généralement beaucoup moins chatoyante qu’on ne le souhaiterait.

Le trader rêve, l’avocat fantasme. L’un s’est imaginé en Gordon Gekko, l’autre se prend pour Moro-Giafferi. Quel équipage ! Ils se sont unis il y a tout juste trois mois pour le meilleur et pour le pire. Depuis lors, la défense n’a eu de cesse de se tirer dans les pieds. D’abord en interrogeant maladroitement les témoins, au point que chacune de leurs réponses venait apporter de l’eau au moulin de la banque qui n’en espérait pas tant. Ensuite en dégainant la thèse de la manipulation. Et l’on se rappelle ces sorties  d’audience où, tandis que la presse – pourtant friande de rebondissements – quittait la salle sceptique, l’avocat et le trader se tapaient dans la main en signe de victoire avant d’aller fanfaronner sur les marches du palais. Dans le film qu’ils se jouaient à eux-mêmes, il ne manquait que le ralenti et la musique ; on les ajoutera au montage. Hélas, une fois exposée sous la lumière crue de l’analyse judiciaire, la théorie de la manipulation est apparue pour ce qu’elle était : un fantasme d’insomniaque qui aurait abusé de littérature complotiste sur Internet. Jérôme Kerviel se doute-t-il qu’il vient de perdre son meilleur atout, faute d’avoir su le jouer comme il fallait ? Qui peut croire encore que la banque savait, alors que le scénario d’une Société Générale complice apparait en définitive plus extravagant  que celui de la banque aveugle ? Qu’importe ! L’avocat poursuit sa course maladroite en claudiquant appuyé sur sa canne. A croire que son étrange client lui a transmis le virus de la fuite en avant. Il a irrité tout le monde durant trois semaines à commencer par la cour, n’a convaincu personne, en a voulu à la presse de le dire…Chut !  Ecoutez donc ses amis applaudir à la fin de sa plaidoirie, envers et contre tous les usages judiciaires : c’est bien la preuve qu’il est bon ! Hé oui, tout comme les gains mirifiques de Jérôme Kerviel sur les marchés en 2007 ont incité celui-ci à croire qu’il était un trader invicible. Tout comme l’incompréhension du public et les doutes d’une poignée de financiers quant à la sincérité de la banque ont convaincu l’ex-trader qu’il pouvait avancer sur le terrain du complot. Tout comme le soutien inconditionnel de leur fan club a conforté l’avocat et son client dans l’idée qu’ils avaient retourné la situation à leur avantage. Cette affaire, c’est un rêve fou sans cesse ranimé, une suite de mirages, un long cauchemar.

Au fond, il aurait mieux valu que l’ex-trader se défende tout seul. C’est dans les rares moments où Jérôme Kerviel a pris la parole que la défense a semblé marquer des points. Au début du procès lorsque, interrogé par la présidente, il s’est expliqué sur ses actes. Après l’intervention de Daniel Bouton aussi, quand il a fissuré l’armure, évoquant son éducation, sa mère malade, sa confiance dans la justice. Et puis hier, quand il a enfin demandé pardon. A défaut de convaincre, il a révélé cette part d’humanité qui faisait si cruellement défaut jusque ici à sa défense. La brutalité du jugement de première instance est un autre atout : qui sait si avec le recul, la cour ne va pas tempérer la responsabilité du trader en apercevant celle de la banque qui n’a pas su l’arrêter à temps ? Cela suffira-t-il à corriger les effets ravageurs d’une défense calamiteuse ? Réponse le 24 octobre. Si le jugement est adouci, gageons que l’avocat fanfaronnera. Dans le cas contraire, il sera toujours temps de crier au complot. Après tout, il a déjà dénoncé la banque machiavélique, la presse méprisant les faits, le gouvernement indifférent au sort du trader, il ne manque plus dans ce tableau que la justice aux ordres. Le public va adorer !

22/06/2012

« La Société Générale a rendu un immense service à la place ! »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:49
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Palais de justice – Jeudi 21 juin 10h00 – Neuvième jour d’audience dans l’affaire Kerviel : Ce n’est pas à proprement parler la foule des grands jours, mais la guest star de l’après-midi, Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque de l’affaire, a attiré un public plus nombreux qu’à l’habitude et quelques caméras. L’affiche est attractive. En première instance, il avait confié rêver que le trader dise enfin la vérité et explique pourquoi il avait fait cela. Qui sait ? Peut-être que son rêve va se réaliser cette fois-ci ? Mais l’heure n’est pas encore venue d’entendre la vedette. Ce matin, la cour auditionne un ancien directeur du MATIF (l’ex marché des futures français), cité par la défense.

La Société Générale a rendu un immense service à la place !

L’homme est venu défendre le système et la réputation de la finance : il est impossible que la banque n’ait rien vu, prétendre cela, c’est faire passer les financiers pour des imbéciles. Et le marché des futures en particulier. Or, celui-ci est parfaitement organisé, transparent, on ne peut pas y intervenir de façon occulte. Toujours appuyé sur sa canne qui lui donne des allures de dandy, David Koubbi laisse filer son témoin et se régale. Ce professionnel est posé, sérieux, crédible, et surtout il déroule un scénario aussi bien construit que séduisant.

Pour lui, la banque a très vite aperçu qu’elle allait perdre 7 milliards sur les subprimes. Or, une telle annonce au marché est impossible, elle sèmerait la panique et ferait exploser le système bancaire. Il lui faut donc en quelque sorte « blanchir » une partie de la paume en la transformant en perte de trading. C’est là que Jérôme Kerviel intervient à son insu. Au printemps 2007, la banque est trop occupée par la fusion d’une de ses filiales, elle laisse donc le trader aggraver ses pertes sans saisir l’opportunité, mais en janvier 2008, l’heure du sacrifice est venue : on déclenche l’opération de nettoyage. « Il faut féliciter la Société Générale d’avoir rendu un immense service à la place financière de Paris » explique-t-il tout en soulignant que c’est sans doute maintenant l’heure pour la banque d’avouer, car elle ne risque plus rien :« ce serait très honorable, mais c’est peut-être de ma part du romantisme ». La présidente, Mireille Filippini, intervient sèchement : « ici on fait du juridique, pas du romantisme, nous ne sommes ni écrivains ni poètes ». On devine à son ton que la théorie qu’on lui présente ne la convainc guère.  Interrogé par François Martineau, l’un des avocats de la Société Générale, le témoin est bien obligé d’admettre qu’il n’a pas lu le dossier pénal, qu’il ignore les techniques de fraude utilisées par Jérôme Kerviel, en clair qu’il ne s’appuie que sur ses propres convictions. Un autre conseil prend le relais, François Reinhart. Il  le pousse sur la théorie du complot dans l’espoir de le décrédibiliser. Mais le témoin s’arrête, apercevant le danger. Il refusera également de suivre David Koubbi dans le scénario d’une antenne de Socgen à l’autre bout du monde récupérant de façon occulte les 4,9 milliards soi-disant partis en fumée lors du débouclage. Etrangement, l’homme qui donne corps à la théorie de la manipulation soutenue par la défense semble ne pas apercevoir ce que son scénario peut avoir de « complotiste ». Au contraire, il trouve que la banque a plutôt bien joué, mais qu’il est temps de laisser tomber le masque. On songe à cet instant que la finance cultive une drôle d’idée du romantisme, car l’histoire qu’on nous présente est plus proche des thrillers de John Grisham que des envolées d’Alfred de Musset.

Un cynisme glaçant

– Donc, on a un trader qui fait du directionnel et on en profite pour lui coller la responsabilité des subprimes, réfléchit tout haut Mireille Filippini. Mais en 2005 et en 2006, il y avait déjà des problèmes avec lui !

– La crise s’annonçait dès 2006, rétorque le témoin.

– Si le 18 janvier le marché s’était retourné et que la position de Kerviel était devenue gagnante, le scénario s’effondrait, insiste la présidente.

– La banque aurait continué d’attendre, il y a encore aujourd’hui des actifs toxiques dans les banques.

– Alors pourquoi ne les a-t-elle pas gardés tout simplement ?

– Parce que ce n’est pas simple.

Tandis que la tension monte de nouveau entre la présidente et David Koubbi, Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés de la banque observe fort justement : vous nous décrivez le sacrifice d’un homme par une finance cynique…

– Je cherche à défendre le professionnalisme des acteurs, rétorque le témoin. Quand j’entends le discours d’un membre éminent des marchés, figurant parmi les fondateurs du MATIF, dire qu’il n’a rien vu, je réagis. Ne laissons pas penser qu’un opérateur peut entrer dans le système et y faire n’importe quoi, ce n’est pas possible voyons !  La Société Générale a sauvé la place, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.

Ainsi donc, ce professionnel des marchés financiers pense sincèrement défendre la réputation du système en expliquant que l’une des principales banques françaises est capable de maquiller une perte, produire des faux, mentir à tout le monde et envoyer un homme en prison pour sauver la place de Paris ? Mieux : il salue la stratégie ! Le public frissonne…

(à suivre…)

15/06/2012

Et soudain la défense s’éveilla

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:00
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Palais de justice, jeudi 14 juin, sixième jour du procès Kerviel 10h : C’est l’affluence médiatique des grands jours au palais de justice. Et pour cause : on attend le témoin de la défense, ce mystérieux salarié d’une filiale de la Société Générale qui a le courage de témoigner pour Jérôme Kerviel et dont on espère bien qu’il sera l’événement de la journée.  Les bancs de la presse, désertés ces derniers temps, aujourd’hui sont  pleins à craquer. Les mines des nouveaux venus sont attentives. Las ! L’audition de Maxime Kahn, le trader qui a débouclé les positions de Kerviel a compter du 21 janvier s’éternise. L’homme qui avoue toucher des millions de bonus n’a l’air de rien dans son petit costume sombre qui ne ressemble même pas à celui d’un trader. Son témoignage est inaudible, le vocabulaire qu’il utilise incompréhensible. Les chroniqueurs judiciaires attendent patiemment, ils ont pris l’habitude de ces longueurs qu’un cinéaste de talent s’empresserait de couper. D’ailleurs il y en a un dans la salle, Christophe Barratier, l’auteur des choristes. Il fait preuve d’une assiduité qui suscite la curiosité. Aurait-il un projet de film sur l’affaire, sur les traders ? La presse de son et d’image s’impatiente : elle réclame son événement, celui qu’on lui a promis ! Un confrère de France Télévision me lance un regard de détresse auquel je réponds dans un murmure « bienvenue dans le monde de la finance ! ».

Lorsque le témoin parait

11h30, le fameux témoin entre enfin.  Grand, chatain, de grosses lunettes cerclées de noir, voici donc Philippe Houbé. Il appartient au back office de Newedge, Fimat à l’époque des faits, une filiale de la banque. Celle qui voyait passer les ordres de Kerviel puisqu’elle les exécutait. S’il est venu témoigner, c’est qu’il a horreur des injustices car lui-même en a été victime. Laquelle ? Interroge la présidente. Ce n’est pas le sujet, élude le témoin. Il est ici pour réparer l’injustice faite à Jérôme Kerviel, et aussi aux milliers de salariés anonymes de la Société Générale qui font leur travail avec compétence et qui, depuis 4 ans, sont choqués de voir les dirigeants raconter n’importe quoi pour sauver leur postes et leurs privilèges, quitte à ternir l’image de la banque.

A l’évidence, cet homme qui gagne 2 000 euros mensuels au bout de 20 ans d’ancienneté aime son entreprise. Il y a même quelque chose d’émouvant dans le caractère surané de son attachement à la Société Générale. On songe à ces ouvriers de l’industrie qui ont voué leur vie à leur usine, à moins que ce soit elle qui la leur ait volée…La presse télé et radio salive, il y a de l’humain. Prudents, les chroniqueurs habituels attendent de voir. Pas longtemps. Déjà, la discussion s’engage sur le terrain technique. Les visages dans le public s’affaissent, de nouveau on n’y comprend rien. On retiendra que le salarié du back office de Fimat, fidèle et dévoué au groupe, mais ulcéré par ceux qui le dirigent, vient mettre de l’eau au moulin de tous ceux qui pensent que la banque ne pouvait pas ignorer ce que faisait son trader. Les manipulations de Kerviel ? Des bidouillages d’amateurs qui ne tromperaient pas un aveugle. Or Philippe Houbé, lui, avec ses grosses lunettes, il voit clair, comme tous les autres salariés du back office d’ailleurs. Les milliards volent dans la salle et voici que les convictions chancèlent. Le témoin est également convaincu qu’on a chargé Kerviel lors du débouclage. Il énonce des numéros de compte, évoque des incohérences, nourrit là encore le doute. La présidente appelle Claire Dumas à la barre, elle rectifie le tir, engage la bataille de chiffres, cherche avec le témoin un terrain d’entente susceptible d’éclaircir les mystères qu’il évoque.

« Madame la présidente, j’aimerais bien qu’on arrête de se disperser ! »

Lui, le modeste comptable aurait vu ce que les grands chefs, tous anciens traders ne voyaient pas ? Allons donc ! Il s’accroche, secoue la tête, s’irrite, échange des regards ulcérés avec Jérôme Kerviel et David Koubbi, pousse des exclamations tandis que la banque parle, au point que la présidente le rappelle à l’ordre. Jusqu’à ce que les avocats commencent eux-mêmes à se chamailler sur un problème de date en français ou en anglais, ce qui modifie la donne puisque les jours et les mois n’occupent pas la même place selon le système utilisé. Jean Veil finit par admettre qu’il a confondu. David Koubbi lève les bras au ciel et s’écrie avec une insolence victorieuse : « Jean Veil s’est trompé ! ». Toujours à la barre, Philippe Houbé rappelle tout le monde à l’ordre : « Madame la présidente, j’aimerais bien qu’on arrête de se disperser ! » Mireille Filippini, qui exerce habituellement son rôle de police d’audience avec une autorité sans faille, s’était elle-même laissé déborder. Elle félicite le témoin de son intervention. On songe que l’homme appartient bien à la Société Générale. Dans cette enceinte qui devrait l’impressionner, il a certes les mains qui tremblent un peu, mais il explique, tranche, analyse, conteste. Pour un peu, il dirigerait les débats.

La lettre anonyme produite par la défense laissait planer un doute sur la santé mentale de ce témoin sorti de nulle part. Ses fautes d’orthographe inquiétaient, sa théorie de la manipulation ne plaidait guère en sa faveur.  Apparemment, tout le monde s’est trompé, cet homme-là a toute sa tête et de vrais arguments à développer. Hélas, il n’a justement que des arguments, des calculs qu’il a fait lui-même, des certitudes issues de son expérience…Son témoignage sent la vieille rancoeur des humbles à l’égard des puissants. L’attention méticuleuse qu’il porte aux chiffres et sa foi dans la performance des systèmes incitent à penser que, peut-être, il a une mauvaise vue d’ensemble à regarder les choses de trop près. De fait, son témoignage aurait pu faire basculer le procès, il ne l’a fait que légèrement chanceler. Pour la défense,  c’est déjà ça de gagné. La partie civile la met en veilleuse, promet d’apporter des pièces, danse d’un pied sur l’autre. Ses avocats ont adopté la posture des ramasseurs de balles à Roland Garros. Ils sont prêt à bondir, mais aucune ne tombe. Avec ce témoin, David Koubbi est parvenu à occuper l’espace et à ranimer le doute fondateur : comment la banque a-t-elle pu ignorer que son trader a investi durant plus en moins d’un an 110 milliards ?

Un risque mortel

16H : L’audition de Philippe Houbé s’achève. J’interroge mes confrères, il ne s’est rien passé d’extraordinaire à part une altercation entre avocats qui a failli déraper et que je regrette d’avoir manquée. Entre deux témoignages techniques inaudibles et jargonneux, on se prend à guetter les turbulences des hommes en robe. Leurs chamailleries sont distrayantes. On griffonne ou l’on tweete avec gourmandises les vacheries ciselées qu’ils se lancent en permanence, tandis que la présidente tente de ramener un peu d’ordre. « On se croirait en maternelle inférieure ! » s’agace-t-elle, non sans prendre parfois un certain plaisir à tenir le rôle de maitresse d’école que les avocats, tous des hommes, lui ont spontanément dévolu. Jean-François Le Petit fait son entrée. C’est un témoin cité par l’avocat général. Retraité, l’homme collectionne titres et fonctions. Ancien trader, ancien banquier, ancien président du gendarme de la bourse, du conseil national de la comptabilité et d’un tas d’autre chose. A croire qu’il en a fait un jeu. Aujourd’hui, il est administrateur de BNP Paribas, l’ennemie jurée de Socgen. C’est un homme compétent et respecté. Le risque, c’est le coeur de l’activité de banquier, explique-t-il. Mais qui dit risque, dit limite. Il s’agit de prendre des risques mesurés, car l’exercice consiste à gagner de l’argent. Le témoin valide la réaction de la banque : un risque pareil, c’est mortel, il ne faut pas attendre une seconde pour dénouer une telle position. Et il faut le faire dans le secret absolu. « Si les hedge funds apprennent que vous avez une énorme position à dénouer, ils jouent contre vous et c’est la mort assurée ». On apprend qu’il a été l’un des premiers à embaucher des diplômés de grandes écoles dans sa salle de marché, précisément par souci de sécurité. Lui ne voulait pas de gens issus des fonctions support parmi ses traders. Il n’a sans doute pas tort, on imagine mal un polytechnicien faire sauter le système…Jean-François Lepetit a lu le livre de Jérôme Kerviel, mais il confie n’avoir toujours pas compris comment un homme seul pouvait supporter l’idée d’avoir gagné 1,4 milliard. « Il faut être somnanbule, c’est considérable car cela n’a plus rien à voir avec le résultat d’un trader »…David Koubbi arrive à lui faire admettre qu’il n’existe pas de rogue trader gagnant. En clair, quand un trader rapporte, on lui pardonne volontiers ses dépassements, éventuellement on le licencie, c’est quand il perd qu’on l’envoie en prison. L’argument vient nourrir la théorie de la défense : on reproche à Jérôme Kerviel le délit de très grande vitesse, sa faute n’est pas d’avoir enfreint les règles, mais d’avoir joué trop gros et d’avoir perdu.

Des enregistrements trafiqués ?

Entre le dernier témoin de la journée, un expert cité par la Société Générale pour répondre aux accusations de la défense concernant les enregistrements trafiqués. Lorsque les activités du trader ont été découvertes, il a été interrogé pendant plusieurs heures dans les locaux de la banque. Des entretiens qui ont été enregistrés et versés au dossier. La défense soutient, rapport d’expert à l’appui, qu’ils ont été amputés de certains passages gênants pour la banque. Ainsi, la phrase de Kerviel disant à Martial Rouyère « tu savais ce que je faisais », ne figure pas sur les enregistrements. L’expert explique que ses confrères qui ont signé ce rapport ne connaissaient sans doute pas les spécificités du système NICE utilisé dans toutes les banques du monde. Pour simplifier, celui-ci se déclenche au bruit et s’interrompt au bout de neuf secondes de silence afin de pouvoir garder le maximum d’informations dans un minimum d’espace. Donc les enregistrements, qu’il décrit comme inviolables, n’ont pas été coupés. S’ils sont fragmentés, c’est un effet du système. De fait, la bande ne comporte pas un seul enregistrement, mais 366 morceaux. David Koubbi a beau pousser l’expert dans ses retranchements et même franchement le brutaliser, il ne parvient pas à remettre en cause la crédibilité de son témoignage.  « La cour a été heureuse Monsieur l’expert de vous revoir, elle se souvient vous avoir souvent désigné en raison de vos compétences » déclare Mireille Filippini avant de libérer le témoin. L’ombre d’un nuage s’attarde sur le banc de la défense…Qu’importe ! Plus fringants qu’à l’habitude, Jérôme Kerviel et son avocat quittent la salle avec le sentiment d’avoir marqué des points. Tout n’est peut-être pas perdu.

13/06/2012

Kerviel : La thèse de la manipulation bat de l’aile

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:49
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Palais de justice – Mercredi 13 juin – Cinquième jour d’audience – 9h :  On aimerait pouvoir dire que ce cinquième jour d’audience dans le procès en appel de Jérôme Kerviel a amorcé un rééquilibrage au bénéfice de l’ex-trader, fort malmené depuis le début des débats. Hélas, la défense peine toujours à égratigner ce qu’elle nomme le « storytelling » de la Société Générale, c’est-à-dire le scénario du trader génial parvenant à tromper des systèmes de contrôle hypersophistiqués pour prendre des positions stratosphériques. Si, devant le tribunal correctionnel, la Société Générale avait joué à merveille la victime défigurée de souffrance, en appel, elle s’est assagie. Il est vrai qu’elle n’a qu’à conserver son avantage, quand la défense pour sa part doit au contraire s’employer à faire voler le jugement en éclats. Toujours est-il que Claire Dumas, la représentante de la banque, et ses trois avocats, dominent pour l’instant les débats grâce à une attitude calme, des explications claires et pédagogiques sur fond de contrition plutôt bienvenue concernant la faiblesse avérée des systèmes de contrôle – que la Société Générale a bien entendu renforcés depuis l’affaire Kerviel. En face le trader, très sollicité par la présidente Mireille Filippini qui l’interroge durant des heures, oppose son propre storytelling, et l’on se demande, en l’écoutant, s’il a tiré les leçons de ses insuffisances  en première instance et enfin décidé de s’expliquer ou s’il a tout simplement choisi de jouer une nouvelle partition.

« Je n’étais pas trader pour l’argent »

La matinée a été consacrée au fameux week-end du 19 janvier au cours duquel la banque dit avoir découvert la fraude. Ce qui ramène sans cesse à la même question : qui savait et où sont les preuves ?

– Puisque personne ne me fait de remontrances, je pense qu’on me couvre, explique Jérôme Kerviel à la barre. Il pense…

– Qui, interroge un juge assesseur, vous parlez toujours de la hiérarchie, mais de qui s’agit-il exactement ?

– Eric Cordelle (son N+1) et Martial Rouyère (N+2).

Voilà qui est nouveau. Jusqu’ici, on n’avait pas une vision très claire du niveau de hiérarchie impliquée aux yeux de Kerviel dans cette spirale infernale. Mais dès qu’un aspect du dossier s’éclaire, c’est pour déboucher sur une nouvelle zone d’ombre. Si ses supérieurs savaient, alors pourquoi le trader confie-t-il à ses amis le fameux vendredi 18 janvier où tout bascule qu’il va être viré,   qu’il est mort ? Parce qu’il saisit que ses supérieurs sont en train de le lâcher, explique-t-il.  Et s’il rechigne à avouer l’étendue de ses positions durant le week-end du 19 janvier, alors encore une fois qu’il prétend que tout le monde savait,  c’est que la présence des grands patrons lui fait peur. Au moins concède-t-il que eux, sans doute, ne savaient rien. Rien de ses positions, rien de ses pertes latentes, rien de ses gains bien réels au 31 décembre 2007.

– L’un de vos collègues dit que vous n’étiez pas content de votre bonus pour l’année 2007, interroge Mireille Filippini.

– C’est faux.

– C’était pourtant le moment de dire à vos supérieurs (Eric Cordelle et Martial Rouyère) qu’au regard du 1,4 milliard que vous aviez gagné, les 300 000 euros qu’ils vous proposaient (NDLR : Kerviel avait demandé 600 000 euros de bonus), c’était minable, insiste la présidente qui se heurte inlassablement à la même énigme : pourquoi dissimuler ce que tout le monde sait ? C’était le moment où jamais de faire part de votre mécontentement !

– Je conteste formellement avoir exprimé mon mécontentement. De toute façon, il est interdit de parler de son bonus dans la salle de marché. Et puis ce métier-là, je ne le faisais pas pour l’argent, c’était une passion. Jamais je n’ai eu l’objectif de gagner de l’argent, martèle le trader. Voilà qui sans doute fera sourire ses collègues, en particulier à Wall Street ! De même, il nie farouchement avoir investi 50 milliards en janvier 2008 dans le but de perdre ce milliard qui l’embarrassait tant que c’est en le dissimulant à sa hiérarchie – qui pourtant savait !- qu’il a été pincé. Sauf qu’il peine pour l’instant à prouver cette complicité.  Lors de son interrogatoire dans les locaux de la banque, il aurait dit à Martial Rouyère en présence de Luc François (N+5) : « tu as vu les mails de mars et avril, tu savais très bien ce que je faisais » . Hélas, cette déclaration a disparu de l’enregistrement, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle  David Koubbi a déposé plainte pour faux et usage de faux contre la Société Générale. L’argument aurait une chance de susciter l’intérêt de la cour si la présidente, qui a écouté deux fois les 8 heures d’enregistrement, ne s’était émue lundi que David Koubbi n’ait même pas entendu une heure de la bande qu’il accuse d’être trafiquée. Au demeurant, la présidente lui a reproché aujourd’hui de n’avoir pas non plus consulté les scellés du dossier qui étaient à disposition dans son bureau depuis février. Par ailleurs, même si Mireille Filippini ne l’exprime pas clairement, elle laisse entendre que l’enregistrement confirme les dires de la banque sur l’absence de coopération de Jérôme Kerviel lors du fameux week-end où il a été découvert.

Au centime près…

Alors que chacun attend avec impatience l’audition prévue jeudi du fameux témoin de la défense censé accréditer la thèse de la manipulation, l’audience de l’après-midi est venue quelque peu gâcher le suspens.  Interrogé par la présidente, le premier témoin de la banque, Luc François,  porte un sérieux coup à la thèse selon laquelle Socgen aurait profité du débouclage pour charger Kerviel en lui imputant d’autres pertes que les siennes  :

– Est-ce que vous m’assurez que le débouclage a porté exclusivement sur les opérations de Jérôme Kerviel, questionne avec solennité Mireille Filippini.

– Je vous l’assure, au centime près, répond avec force Luc François.

Quant à l’hypothèse d’un débouclage maladroit qui aurait cette fois involontairement alourdi la facture imputée au trader, elle est également battue en brèche. Luc François admet qu’en cédant ses positions, la Société Générale a forcément fait baisser le marché, mais pour lui, l’impact est de l’ordre de 2 à 3%. A priori, les autorités ont d’ailleurs confirmé après analyse que la banque avait agi au mieux et en parfaite transparence. C’est alors que David Koubbi tente de reprendre l’avantage en soulignant que la Société Générale a procédé au débouclage par le biais d’opérations fictives, celles-là même qui lui font pousser des cris de vierge effarouchée lorsqu’il s’agit de Jérôme Kerviel. Mais Claire Dumas pare l’attaque en expliquant avec calme que pour des raisons techniques et par souci de ne pas diffuser l’information sur le débouclage qui devait rester secrète, y compris vis à vis du contrôle des risques,  il a été décidé de maintenir le système occulte instauré par le trader.

L’audition de Luc François permet d’éclairer un autre mystère du dossier. Quand la hiérarchie s’émeut le 18 janvier de l’existence dans ses livres d’une opération incompréhensible de 1,4 milliard et identifie son auteur, Jérôme Kerviel, son supérieur Eric Cordelle est immédiatement mis à l’écart. Le témoin explique qu’il existe à l’époque un soupçon de complicité. Celui-ci a dû être levé assez vite car lorsque David Koubbi l’interroge un peu plus tard sur ce l’aveuglement de la hiérarchie, Luc François répond :

– qu’Eric Cordelle n’ait pas eu les bons réflexes, je vous l’accorde. Dire qu’il était au courant, clairement non !

Quant à la fameuse phrase qui aurait disparu des enregistrements, le témoin avoue ne pas s’en souvenir :

– De toute façon, à ce moment-là, j’ignore tout des opérations de Jérôme Kerviel, de sorte que sa déclaration selon laquelle Martial Rouyère était au courant n’aurait pas eu de sens pour moi. 

La journée aurait sans doute tourné à la totale déconfiture pour la défense, si l’audition de Luc François, puis celle de Nicolas Bonin l’un des supérieurs de Kerviel en 2005 au moment où il commet sa première transgression,  n’avaient laissé apparaître un certain embarras sur le caractère précis et formalisé des limites d’investissement imposées aux traders. Or, qui dit absence de limite, dit absence de franchissement desdites limites. Dans ce cas, la principale infraction – abus de confiance – tombe. Les témoins ne sont guère plus à l’aise lorsqu’ils doivent justifier leur inertie face aux alarmes. Coincés entre le difficile aveu d’incompétence et l’impérieuse nécessité de réfuter l’hypothèse de leur complicité, ils tergiversent. Reste l’argument selon lequel on raisonnerait en lots et non pas en montant dans les salles de marché, ce qui expliquerait que personne n’ait tiqué sur les milliards engagés par Kerviel. A la question parlez-vous en lots ou en nominal (montant), les deux témoins ont répondu un peu à contrecoeur : en nominal.

Une moisson bien maigre pour la défense. A ce stade, on songe qu’elle a fortement intérêt à ce que son fameux témoin  entendu jeudi soit solide…

11/06/2012

La défense de Kerviel toujours à la peine

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 22:39
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Palais de Justice – Lundi 11 juin, 9 heures, 4 ème jour d’audience dans le procès Kerviel.  La robe ouverte sur une chemise blanche sans cravate et un pantalon sombre, David Koubbi entre dans la salle d’audience et salue les avocats de la Société Générale. Les poignées de mains entre les deux camps s’accompagnent de plaisanteries que l’on devine fielleuses. « La confraternité, cette haine vigilante et souriante… » écrivait un ancien juriste. La défense a déposé de nouvelles pièces vendredi, les deux parties ont échangé des noms d’oiseaux par presse interposée durant le week-end, le climat est tendu. Le trader entre à son tour, il remonte la travée centrale d’une démarche rapide, la tête baissée, en triturant discrètement l’une de ses oreilles.  Lui aussi a laissé tomber la cravate, mais il conserve son allure lisse, impeccable, presque inquiétante de froideur. La Cour s’installe. Du côté des journalistes et du public, on retient son souffle : qu’en est-il du témoin mystère qui se dit prêt à démontrer une manipulation de la banque, que pense la cour des pièces nouvelles, comment va réagir la Société Générale, est-on sur le point d’assister à un tournant du procès ?

Le mystérieux témoin dévoilé

« La cour aimerait ab-so-lu-ment que ce témoin vienne en personne » lance d’entrée de jeu la présidente, Mireille Filippini. Son irritation est palpable :  le témoin en question est anonyme, son témoignage n’est accompagné d’aucune pièce, quant au relevé de compte de Jérôme Kerviel de 2008 produit vendredi par la défense, il donne surtout à penser qu’il manque celui de 2007. La juge s’avoue même inquiète car le  témoin mystère s’appuie sur ce qu’elle qualifie de « rumeurs de place ». Autrement dit, la fameuse antienne selon laquelle la banque a forcément vu, dixit tous les spécialistes de la finance qui ne connaissent pas le dossier mais refusent de croire à la thèse de l’ignorance. On saisit vite que la défense est toujours aussi mal engagée, en dépit de ses annonces tonitruantes dans les médias. Sur sa lancée, la magistrate exige le nom du témoin. David Koubbi tergiverse un peu, puis finit par le sortir. Il s’agit d’un ancien salarié de Fimat, la filiale de courtage de Socgen, devenue Newedge entre temps : un certain Philippe Houbé. Il sera donc entendu la semaine prochaine. Alors que la partie civile et la défense commencent déjà à se chamailler,  la présidente hausse le ton : c’est terminé maintenant, on ne produit pas des milliers de pages de documents au dernier moment ! Et vlan pour la défense ! Avant d’enfoncer le clou : nous n’entendrons pas d’autre témoin !  L’avocat de la Société Générale pousse son avantage : l’horodatage du relevé de compte montre qu’il a été extrait en février 2012, alors pourquoi le produire si tard ?

– Je l’ai produit quand je l’ai eu reçu et analysé, rétorque David Koubbi.

Mireille Filipini acquiesce lorsque Société Générale fait observer que les informations communiquées par la défense vendredi sur les comptes du trader figuraient en réalité déjà dans le dossier.

– Si la cour ne voit rien de nouveau c’est qu’elle aura mal vu, lance David Koubbi, en faisant un notable effort de délicatesse et de courtoisie. Hélas, le courant passe mal entre l’avocat de la défense et la présidente de la cour. Mireille Filippini s’emporte :

– Début avril, vous nous avez demandé d’écouter les enregistrements (NDLR : les fameuses bandes qui ont enregistré les conversations entre JK et ses supérieurs durant le week-end du 18 janvier et qui ont donné lieu à une plainte pour faux de la part de la défense). Nous avons loué un matériel qui nous a coût é 8 000 euros. Vous n’êtes venu que 3 jours et vous n’avez même pas écouté les 8 heures d’enregistrement, ma greffière peut en témoigner  !

– Nous avions aussi demandé des désarchivages qui ne nous ont pas été accordés, botte en touche  l’avocat.

– Vous n’avez pas écouté les bandes alors qu’elles contiennent des propos d’une importance capitale, s’indigne la présidente. Nous vous avions proposé une copie de travail. La bande originale n’a même pas été écoutée une heure.

– J’ai un rapport d’expertise démontrant que la bande a été coupée, tente de se défendre David Koubbi qui s’intéresse visiblement plus à l’éventuelle manipulation de l’enregistrement qu’à son contenu.

L’altercation avec la juge vient à peine de s’achever que c’est l’avocat général qui passe à l’attaque :

– Ce n’est pas une partie de poker mais un procès, ce qui suppose d’analyser la pertinence des preuves. Ce n’est pas pour rien que le code de procédure pénale exige que les témoins soient connus à l’avance, cela répond à une exigence démocratique !

« L’erreur Jean Veil »

Piqué au vif, David Koubbi semble se réveiller enfin : « sur votre banc est assis l’avocat de la partie civile (NDLR : Jean Veil), alors ne venez pas me parler de démocratie ! Vous ajoutez à l’erreur de menuisier ce qu’on appellera un jour l’erreur Jean Veil ! » Cette jolie sortie est  un clin d’oeil à un célèbre trait du mythique Me Moro Giafferi  « Monsieur l’Avocat général, je vous prie de ne point oublier que si, dans cette enceinte, vous vous trouvez assis à votre siège de Ministère Public, à même hauteur que Monsieur le Président en son fauteuil, vous ne le devez qu’à une erreur de menuisier ! » (le parquet est sur la même estrade que les juges tandis que l’avocat est en bas, ce qui créée, évidemment, une inégalité entre accusation et défense).C’est surtout une allusion à peine voilée au fait que depuis l’instruction, la défense a le sentiment que la banque et la justice font cause commune.

Au terme de 30 minutes d’empoignades musclées – et, il faut bien le dire, réjouissantes pour la presse – on aborde enfin le fond du dossier, à savoir les opérations du second semestre 2007. A l’époque, Jérôme Kerviel déboucle sa première position de 30 milliards et empoche 500 millions, avant d’en construire une deuxième qui lui vaudra d’engranger pour le compte de la banque la somme hallucinante de 900 millions. La question est toujours la même : Jérôme Kerviel a-t-il dissimulé ses activités, ou bien a-t-il agi avec l’assentiment de sa hiérarchie ? Mireille Filippini appelle l’ex-trader à la barre. Si ses relations avec l’avocat de la défense sont tendues, en revanche, la juge fait  preuve de beaucoup de patience et d’attention à l’égard du trader. On sent même à certains moments une curiosité sincère à l’égard de ses compétences techniques sur le trading, ce qui ne l’empêche pas de le recadrer lorsqu’elle identifie une incohérence dans ses explications ou encore quand il s’aventure sur le terrain de la manipulation. La discussion se concentre sur un point clef du dossier surnommé « l’épisode Eurex », en référence à la lettre adressée en novembre 2007 à la Société Générale par la bourse allemande qui s’inquiète des opérations de l’un de ses traders. Autant on peut croire que Jérôme Kerviel ait pu tromper les services internes, autant il est difficile d’imaginer que personne n’ait réagi à une alerte extérieure. Sauf que le service déontologie chargé de la réponse s’empresse d’interroger Jérôme Kerviel qui, à nouveau, fournit de fausses explications. Il s’explique : « au début, j’ai cru qu’Eurex me reprochait un abus de marché (NDLR : une infraction boursière), là-dessus Eric Cordelle (son n+1) me demande de les enfumer (sic). Il craignait que ma stratégie, très rentable depuis le début de l’année, ne soit découverte par la concurrence ». Plus habile que son avocat, Jérôme Kerviel a réponse à tout. Ses justifications n’emportent pas forcément l’adhésion, mais elles ont le mérite de conférer un peu d’épaisseur à sa défense. La banque immédiatement rétorque que Eurex, contrairement à elle, n’était pas leurrée par les fausses couvertures de Jérôme Kerviel, de sorte qu’elle voyait plus clairement ce qu’il faisait. Hélas, elle n’interroge pas Socgen sur les montants engagés, sans doute parce que le total des positions de la banque auprès d’Eurex est si important que les positions de Jérôme Kerviel ne choquent pas en soi. Ce qui l’interpelle, c’est qu’il soit en « give up » autrement dit, qu’il passe par un courtier. Eurex veut comprendre la nature de l’opération et Jérôme Kerviel a beau jeu de répondre avec son supérieur qu’il ne faut pas dévoiler sa stratégie à une entreprise étrangère et concurrente. La banque vient de rater une belle occasion de découvrir le pot-aux-roses, ce qu’elle reconnait d’ailleurs !

Matt, le mystérieux avatar de Jérôme Kerviel

Les débats donnent également l’occasion à Jérôme Kerviel de s’expliquer sur le  fameux « Matt ». Il disait à son courtier agir pour un mystérieux client londonien, dénommé Matt, qu’il décrivait dans le détail. Une mystification qui a contribué à noircir son portrait. Sur ce point, il avance une explication inédite. Si son courtier avait compris qu’il agissait pour la banque elle-même, il aurait pu faire du front running, en clair, prendre pour son compte les mêmes positions que son donneur d’ordre et profiter ainsi de l’information privilégiée selon laquelle une grosse prise de position allait faire bouger les cours. Or, selon Jérôme Kerviel, le risque n’existait plus dès lors qu’il intervenait pour un client aux intentions imprévisibles. La représentante de la banque, Claire Dumas, observe qu’elle ne voit pas la différence, mais les débats se poursuivent sans creuser ce point.

Au 31 décembre 2007, Jérôme Kerviel a empoché 1,4 milliards d’euros de résultat. Etrangement, son premier réflexe n’est pas de hurler de joie sur le desk, pas plus d’ailleurs que ses supérieurs, dont il dit pourtant qu’ils sont au courant de ses activités. Non, il dissimule son gain et c’est même ce qui va le perdre car il choisit une mauvaise couverture, Baader un courtier que la Société Générale ne connait pas, et déclenche ainsi les alarmes qui lui seront fatales. Il rédige alors un faux mail attribuant l’opération à Deutsche Bank, mais il est trop tard…

– D’où vient l’idée de choisir Baader, interroge Mireille Filippini.

– C’est venu comme ça, répond Jérôme Kerviel. En juillet 2007, j’avais choisi Deutsche Bank et JP Morgan. Nous approchons de l’arrêté des comptes, je voulais éviter d’alerter les commissaires aux comptes.

– Puisque c’est uniquement cosmétique, pourquoi vos supérieurs tentent-ils de joindre Deutsche Bank afin de vérifier ce que vous dites ?

– Je n’étais pas présent, je n’ai donc aucune preuve qu’ils ont appelé Deutsche Bank, répond l’ex-trader.

Il a décidément réponse à tout Jérôme Kerviel. D’ailleurs quand François Martineau, l’un des conseils de la banque, lui demande pourquoi il a dit lors de l’instruction qu’il ne pensait pas être découvert quand il est rentré chez lui le fameux vendredi soir où précisément, on l’a découvert, il explique qu’il faut traduire par : « je pensais que ma hiérarchie ne me lâcherais pas ». En clair, ici dé-couvert signifie  : privé de couverture. Et lorsqu’on en vient aux raisons pour lesquelles il a dissimulé son résultat de 1,4 milliards, il répond : « pour le reporter sur l’exercice suivant, comme le font tous les traders et comme la hiérarchie nous l’avait demandé ». Sauf que la présidente a l’esprit aiguisé et ne laisse rien passer. A en croire sa théorie de la manipulation, on lui aurait fait endosser la perte sur les subprimes, mais alors, pourquoi ne pas tout simplement se féliciter de ce résultat de 1,4 milliards qui vient miraculeusement éponger une partie des pertes ? Jérôme Kerviel rétorque que pour couvrir les produits pourris, la seule solution était de prendre les positions qu’il a prises. « C’est merveilleux, vous prenez ces positions spontanément, et vous leur rendez un service incroyable ! » s’exclame la juge. Dans la même lignée, quand on l’interroge sur les phases tirées d’un chat où il dit qu’il va se pendre, qu’il va finir en prison ou encore qu’il est mort, Jérome Kerviel explique que c’est ce qu’on se dit entre traders quand on a passé une sale journée.

Comme quoi la finance, c’est décidément un autre monde….Preuve en est qu’on a appris lors de l’audience que ses 3 collègues traders appartenant au même desk que lui avaient été virés à la suite de cette affaire moyennant des transactions dont le montant le plus important s’élève à…. 700 000 euros. « Comme ça, à la Société Générale, quand on est licencié pour faute, on empoche 7 ans de salaire ! » souligne David Koubbi. On songe alors que, quelque soit le niveau de responsabilité de Jérôme Kerviel dans cette débâcle, il aura au moins eu le mérite de mettre en lumière la démence du système.

Note : le live de La Tribune est ici

08/06/2012

La cour exige des preuves du « complot » contre Jérôme Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:49
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Palais de justice, jeudi 7 juin, 14 heures, troisième jour d’audience : Le clan Kerviel arrive au pas de course, chargé de deux valises et plusieurs cartables. Les avocats en extraient 4 épais dossiers à sangle rouges qu’ils posent sur les tables et plusieurs autres dossiers plus petits. Visiblement, la déculottée qu’ils ont subi la veille les incite à passer à l’attaque. Du côté de la Société Générale, on fait mine de ne rien voir. Les avocats discutent en riant avec Claire Dumas. On s’attendait à revenir en détail sur la théorie de la manipulation, las ! ce fut de loin la journée la plus ennuyeuse de la semaine. La présidente a poursuivi l’examen méticuleux des opérations passées en 2007. Cette fois, il s’agissait des mois de juin et juillet. A cette époque-là, Jérôme Kerviel porte une position de 30 milliards. Pour mémoire, les fonds propres de la banque s’élèvent à 29 milliards…Les techniques de dissimulation sont  les mêmes, les justifications apportées par l’ancien trader aussi. On en revient toujours à ces étranges mails destinés à dissimuler ce que tout le monde savait dans des termes d’une absurdité que nul ne pouvait ignorer.

Une perte latente de plus de 2 milliards

En juin, les positions de Jérôme Kerviel affichent une perte latente de plus de 2 milliards. Et ses supérieurs bien sûr ne disent rien. Jusqu’au 19 juillet où le marché se retourne enfin et où  Jérôme Kerviel empoche le bénéfice hallucinant de ses positions. Croyez-vous qu’il hurle de joie sur le desk ? Pas du tout, il se tait. Ses supérieurs aussi, semble-t-il, alors même qu’on nous soutient qu’ils savaient.  Ils sont décidément très stoïques, à la Société Générale. La journée n’a pas aidé l’ancien trader, mais elle a permis de mesurer quand même les insuffisances du contrôle interne de la Société Générale. Claire Dumas explique que les alertes s’allumaient mais en des lieux et à des moments différents et que Jérôme Kerviel était passé maître dans l’art de les éteindre. Si on ne l’a pas repéré, c’est qu’il n’existait pas à l’époque de contrôle transversal capable d’identifier qu’un seul agent déclenche de nombreux problèmes et d’avoir une vue d’ensemble de ses opérations.  « Et puis Jérôme Kerviel coopérait avec gentillesse. Compte-tenu des délais de clôture comptable, obtenir une réponse rapide permet de passer au problème suivant ». « Donc les contrôleurs ne contrôlent pas les gens qui leur parlent gentiment ? » lance David Koubbi. La présidente observe quand même que les contrôles fonctionnaient puisque les alertes se sont déclenchées, avant de conclure « ils n’étaient peut-être pas performants ».

« Je veux des témoins qui témoignent sous serment ! »

16h50 : Après une brève suspension d’audience, David Koubbi monte au feu. « On a procédé à un dégazage en pleine marée noire » explique-t-il à la Cour en tentant de revenir sur le terrain de la manipulation.

– Je veux des témoins qui témoignent sous serment et qui apportent des preuves écrites, s’emporte Mireille Filippini, on est prêt à les croire, on est prêt à croire à tout !

Sur ce, l’avocat remet à la Cour ainsi qu’à ses adversaires une chemise contenant des pièces qui déclenche un nouvel affrontement.

– vos pièces, il fallait les déposer au début du procès, qu’on ait le temps de les lire, tempête la présidente, tout en essayant de ranger les documents dans leur chemise jaune sans y parvenir tant elle semble énervée. Voilà 14 ans que je fais du pénal, je n’ai jamais vu cela. Vous êtes conscient qu’il y a déjà eu des demandes de report de l’adversaire pour des pièces déposées le premier jour et vous, vous les donnez maintenant. Si vous en avez d’autres à produire, c’est lundi au plus tard et ça vaut aussi pour la Société Générale !

L’un des avocats, François Martineau, demande l’autorisation de poser une question à Jérôme Kerviel. Cheveux poivre et sel, air patelin, un sourire perpétuellement aux lèvres, c’est le plus redoutable des conseils de la Société Générale.  Ses interventions sont aussi calmes que mortelles pour l’ex-trader.  Furieuse d’avoir perdu du temps dans son programme, la présidente n’accorde qu’une minute à l’avocat de la banque.

– Qui vous a demandé de faire cela, lance-t-il, visiblement décidé à pousser son avantage en faisant répéter à Jérôme Kerviel les explications sur lesquelles butte la présidente depuis la veille.

– c’est ce qu’on attendait de moi

proprio motu ? interroge l’avocat

– je ne parle pas….répond Kerviel avec embarras, il n’a visiblement pas saisi le sens de la formule latine.

– Il ne parle qu’anglais, commente la présidente.

– c’est dommage, plus personne ne parle latin, croit devoir placer David Koubbi avec un sourire de bon élève qu’on devine destiné à s’attirer de nouveau la bienveillance de la Cour.

– Pourquoi faire plaisir à votre hiérarchie, reprend François Martineau ? Quel était votre intérêt d’envoyer des faux e-mails ?

– Atteindre les objectifs irréalisables fixés par ma hiérarchie. Ils avaient une option gratuite sur moi : si ça gagne ils empochent sur mes gains, si ça perd, ils ne savaient rien.

Les débats se concentrent de nouveau sur la fastidieuse mais nécessaire analyse des positions, des pertes latentes, des techniques de dissimulation. En admettant que les supérieurs de Jérôme Kerviel lui aient dit ou laissé entendre qu’il faisait ce qu’il voulait à condition de ne pas déclencher les systèmes de contrôle ou, si cela arrivait, de parvenir à calmer les contrôleurs, on peut admettre qu’il dissimule ses positions, éventuellement ses pertes, mais pourquoi cacher aussi ses gains ?  Même la séduisante thèse du complot ne permet pas de résoudre cette incohérence. Sauf à considérer, comme semble le soutenir Jérôme Kerviel, que la banque a délibérément perdu 4,9 milliards pour que le marché oublie qu’elle avait englouti 2,2 milliards dans la crise des subprimes. Cinq milliards pour une couverture, c’est cher payé. A moins bien sûr que la mystérieuse cellule qui couvrait les positions directionnelles de Jérôme Kerviel à son insu ait aussi empoché les 4,9 milliards perdus lors du débouclage en janvier. Au point où on en est…

05/06/2012

Kerviel : « je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:06
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Palais de justice, Lundi 4 juin 8h30 du matin : Une forêt de caméras, d’appareils photos et de micros tendus sur des perches signale l’entrée de la première chambre de la Cour d’appel de Paris, où va se tenir le procès en appel de Jérôme Kerviel.   Une journaliste TV briefe ses équipes pour ne pas rater l’arrivée de la star du jour. Son problème, c’est que la salle est située précisément entre les deux accès au Palais, par le boulevard d’un côté, la place Dauphine de l’autre.  Impossible donc de savoir  par où le trader va arriver, il faut répartir les équipes et compter sur sa bonne étoile. Soudain, une clameur retentit, immédiatement suivie d’un galop furieux. On se plaque contre les colonnes de pierre pour laisser passer ce qui ressemble fort à un troupeau de bisons. Les barrières anti-émeute vacillent, au point que les gendarmes se précipitent pour tenter de contenir l’incroyable cohue que vient de déclencher l’arrivée au palais de Jérôme Kerviel.   Au milieu de cette houle, quand la vague se creuse, on aperçoit parfois son visage, éclairé par les caméras. Tout cela n’a duré que quelques secondes, déjà il est dans la salle. Les lourdes portes  se referment sur lui, l’océan furieux s’apaise. Dans le calme retrouvé, les journalistes de presse écrite et le public sont invités enfin à entrer. On nous installe sur un balcon qui renforce l’image théâtrale naturellement attachée à un procès. Surtout dans cette salle prestigieuse, richement ornée, où se tint notamment le procès Pétain et qui sert aujourd’hui aux cérémonies solennelles et aux prestations de serment des avocats.

Quelques mètres plus bas, les acteurs s’installent et bavardent avec une étonnante décontraction. La travée de droite quand on fait face au tribunal accueille Jérôme Kerviel et ses conseils. Celle de gauche est réservées aux parties civiles. A les observer, on se croirait deux ans en arrière. Tous les personnages sont identiques. Le trader, costume bleu nuit, chemise blanche, cheveux coupés court, chaussures à la mode,  n’a pas changé. Il porte le même masque de guerre que lors du premier procès, à croire que le temps s’est arrêté. Du côté de la Société Générale, on retrouve Claire Dumas, la représentante de la banque, entourée de ses trois avocats dont Jean Veil qui sort d’un immense cartable un code pénal et un code de procédure pénale, de l’eau, un ordinateur portable et quelques volumineux dossiers.  Frédéric-Karel Canoy, l’avocat des petits actionnaires, Daniel Richard et Richard Valeanu, les avocats des salariés, virvoltent dans les travées. Ils cherchent leur rôle, aurait sans doute commenté Céline.

La Société Générale « squatte »

9h10 La sonnerie annonce l’entrée de la Cour. Jérôme Kerviel rejoint la chaise qui lui est destinée, bois et cuir bleu, devant les bancs où sont assis ses avocats. La présidente, Mireille Filippini, s’installe entourée de ses deux assesseurs, un homme et une femme. Dans leur robe, les juges semblent anonymes, interchangeables. Ainsi le veut le rituel, ils incarnent la justice, et celle-ci n’a pas de visage. Enfin presque…La présidente est une femme brune aux cheveux très courts, à la mine volontaire et concentrée. D’entrée de jeu, elle enjoint à toutes les parties civiles de se positionner sur les bancs de gauche. Les avocats concernés, ceux des actionnaires et des salariés, en profitent pour se plaindre avec la joie mauvaise du gamin à qui la maîtresse vient de donner raison en cour de récréation : « depuis le début, la Société générale fait comme si elle était la seule partie civile, elle squatte ! » lance l’un d’entre eux. Evidemment, les conseils de la banque protestent. « Quatre rangées pour la Société Générale ça fait beaucoup » assène la présidente d’un ton sec. Jean Veil, tout tremblant de fureur, ramasse ses affaires en vrac, quitte son banc et s’installe ostensiblement au fond de la salle sur la dernière banquette, non sans avoir bougonné quelque chose du genre « pour 4,9 milliards on peut avoir la place de s’installer ». Finalement l’avocat revient quelques instants plus tard et s’assoit le long du mur, pas très loin du parquet et surtout du côté gauche de la salle. Satisfaite d’avoir institué un rapport de force à son avantage, la présidente s’attaque à la liste des témoins pour indiquer quand ils seront entendus.  Comme en première instance, il y a des défections, des agendas surchargés, des mauvaises volontés et des peurs.

« Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte »

Le moment est venu d’appeler Jérôme Kerviel à la barre ou ce qui en tient lieu, un pupitre en plexiglas surmonté d’un micro. Il se tient debout, très droit, les deux jambes écartées, les épaules cabrées,  les mains croisées devant ses cuisses. Toujours aussi impeccable, lisse, illisible. Un acteur. Interrogé sur sa situation personnelle, il répond qu’il n’a plus de travail depuis un an et qu’il est sans revenu… 

Pourquoi avez-vous fait appel du jugement, interroge la présidente.

Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte, j’ai toujours agi en connaissance de cause de ma hiérarchie, répond Jérôme Kerviel. Il voudrait en dire plus mais la présidente l’interrompt. Tandis qu’il se rassoit,  elle débute le long exposé des faits qui doit introduire les débats. A l’évidence, la technique ne l’effraie pas, au contraire, la voici qui plonge dans l’infernal jargon financier, mais aussi dans l’organisation de la banque, elle-même hermétique à souhait. Kerviel ne travaillait pas à la Société Générale mais chez SGCIB, (Société générale corporate and investment banking), c’est totalement différent. L’anglais, elle s’en joue la présidente. A croire qu’elle fait exprès d’adopter un accent français qui semble tout droit sorti d’une blague de café du commerce. Le P&L qu’il est de bon ton de prononcer « pi n’èl » devient avec elle le « pé et èl ». Il faudra s’y faire, d’ailleurs elle prévient : il est recommandé de laisser tomber les put et les call pour leur préférer leur traduction française, à savoir les options d’achat et de vente.

Jérôme Kerviel l’écoute, immobile. On devine qu’il évalue la juge, qu’il note mentalement les erreurs et les approximations. Peut-être qu’il s’en amuse, à moins que déjà il n’anticipe les explications qu’il devra fournir, ou les brèches d’ignorance dans lesquelles il pourra s’engouffrer. Lui qui connait si bien la finance, mais qui peine tant à faire comprendre combien elle est indigne et à quel point il n’a fait qu’en révéler les noirceurs…. Son avocat lui donne une note, le trader la lit et tend la main en arrière sans se retourner pour obtenir de quoi écrire. On lui passe un grand bloc sur lequel il s’empresse de griffonner.

L’horloge murale égrène lentement les minutes, tandis que la présidente poursuit sa plongée dans l’épaisse boue jargonneuse de l’affaire. Deals, appels de marge, warrants, modélisation, Eliot, contreparties, base tampon, stress tests, value at risk, strike, référentiel, limite de réplication, spiel, directionnel, market making. Jérôme Kerviel masse de temps en temps son épaule gauche qui, visiblement, le fait souffrir. Les journalistes sont à la peine. Une incompréhension lasse se lit sur les visages du maigre public. C’est donc cela, l’affaire Kerviel ?

10h15 : la présidente rappelle le trader à la barre, on dresse l’oreille. A-t-il subi un media training depuis le premier procès ? Toujours est-il qu’il s’exprime plus haut, plus fort, plus lentement, au point qu’on parvient à le comprendre.  Il est prié de raconter son parcours professionnel. On retiendra que la Société Générale a été son premier et unique employeur, à compter d’août 2000. Il n’avait que 23 ans. En l’écoutant relater cliniquement son CV, on songe à la défense menée par Olivier Metzner en première instance : Jérôme Kerviel n’est rien d’autre que la créature de la Société Générale. C’était pas mal vu, quand même…

Jérôme Kerviel se rassoit, la présidente reprend l’exposé des faits, un léger assoupissement gagne la salle. Les avocats piantotent sur leur téléphone portable. L’histoire, ils la connaissent par coeur. Pour l’instant, ils n’ont pas grand chose à faire. Il n’est même pas indispensable d’écouter.

Mandat or not mandat ?

Jérôme Kerviel est rappelé à la barre pour s’expliquer sur le travail qui était le sien à la Société Générale. Le voici qui tergiverse. Son activité d’arbitrage était mal nommée,  car elle était plus risquée que ne l’est une traditionnelle activité de ce type consistant à jouer sur les écarts infimes de cours entre deux places de cotation. Surtout, il commence à poser les jalons de sa défense : il conteste l’assertion selon laquelle il aurait eu un mandat. Et pour cause, c’est l’existence d’un mandat assorti de limites précises qui conditionne  l’infraction-clef du dossier, à savoir l’abus de confiance. Si on lui a posé des règles écrites et claires, alors on peut lui reprocher de les avoir dépassées, dans le cas contraire, il ne reste plus que l’introduction frauduleuse de données et le faux et usage de faux, dont la gravité est bien moindre. Il tente aussi de placer que sa hiérarchie savait ce qu’il faisait mais la présidente le bloque dans son élan. Elle entend avancer pas à pas et pour l’instant, elle étudie la question de son activité, des limites qui l’encadraient ainsi que celle de ses collègues. Sans surprise, jérôme Kerviel objecte régulièrement aux questions pratiques qu’on lui pose : « ça dépend, c’est plus compliqué ». Mais la présidente ne se laisse pas entrainer sur ce terrain, elle discute avec lui pied à pied, technique contre technique, le ramenant à la logique quand cela s’avère nécessaire. Doucement mais surement, elle trace une ligne, celle-là même que les personnes mises en cause par la justice tentent si souvent de faire bouger entre la réalité et le mensonge, le licite et l’illicite, l’excuse légitime et l’argument intenable. David Koubbi, l’avocat du trader,  commence à s’inquiéter et ça se voit, il passse la main dans ses cheveux, bouge sur sa chaise, et finit par se décider à intervenir pour préciser que son client  connaissait la limite mais pas sa portée. La présidente le tacle : « vous aurez la parole quand je vous la donnerai, c’est votre client qui a voulu s’exprimer« .

« Je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader »

L’avocat et son client sont en train de s’apercevoir que la présidente a travaillé son dossier, elle ne se laisse pas faire. Tout ceci sent la déconfiture. Et quand Jérôme Kerviel entonne une énième fois le refrain du « c’est plus compliqué », elle l’envoie dans les cordes d’une seule question : qu’est-ce qui est plus risqué, une position directionnelle d’un faible montant ou une position couverte d’un montant plus important ? Jérôme Kerviel ne peut répondre qu’une chose : la première.

C’est alors qu’intervient l’avocat général.

– Est-ce que la spéculation pure entrait dans votre mandat ?

– oui, mais je conteste le mandat,

– dans ce cas pourquoi avoir dit lors du premier procès, comme en témoignent les minutes, que cela n’entrait pas dans votre mission ?

–  s’il existe une limite de 125 millions d’euros pour le directionnel (la spéculation), c’est bien qu’on a le droit d’en faire.

Bien vu, sauf qu’il est mal placé pour invoquer des limites dont il nie par ailleurs l’existence.

L’avocat général revient à la charge :

– vous avez également dit que vous saisissiez des positions fictives sans en informer vos chefs pour masquer vos positions ouvertes.

– Est-ce que je me levais pour prévenir à chaque fois que je faisais une opération fictive, la réponse est non. Est-ce que mes supérieurs savaient, la réponse est oui. C’est à cette dernière question que je répondais.

La présidente reprend la main.

– Il est écrit dans le cahier de trading que le but n’est pas de gagner de l’argent…

– dans ce cas, pourquoi fixer des objectifs financiers ?

– pourquoi êtes-vous devenu trader ?

– parce que j’étais passionné par la finance. J’ai commencé au middle office, et puis j’ai voulu me rapprocher de la salle des marchés parce que c’est là que ça bougeait le plus. Mais je n’ai jamais eu l’objectif de devenir trader. En France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a toujours fait comprendre dans la salle des marchés. C’est très rare qu’un assistant trader devienne trader.

« Je n’ai jamais eu l’objectif devenir trader, en France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a fait comprendre dans la salle des marchés »….Et si nous étions là au coeur du sujet ?

Note : J’ai quitté les débats à midi, ils n’étaient pas terminés. L’audience a repris l’après-midi, je n’y étais pas.

24/05/2012

Un mythe nommé Kerviel

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Condamné à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts au bénéfice de la Société Générale le 5 octobre 2010, Jérôme Kerviel sera jugé en appel à partir du 4 juin prochain.  J’ai rencontré le trader par hasard, en juillet 2010, puis enquêté durant plus d’un an. Voici le récit de cette incroyable affaire. 

Souvenez-vous, il y a presque deux ans nous avions eu ici des échanges passionnés à propos du procès Kerviel. A l’époque, j’étais allée assister aux audiences avec la conviction que la justice ferait la lumière sur l’affaire. Hélas ! J’en étais ressortie avec davantage de questions que de réponses. La thèse de l’ignorance de la Société Générale, incroyable de prime abord, avait soudain pris une étrange épaisseur au fil des débats, sans toutefois me convaincre tout à fait. La personnalité si lisse de Jérôme Kerviel m’intriguait prodigieusement. L’épaisse carapace technique du dossier, hermétique pour quiconque ne travaillait pas dans le département de trading d’une grande banque, m’était apparue au fil des débats comme une sorte de mur de verre, infranchissable. Lorsque le procès s’est achevé, par un joli vendredi de juin ensoleillé, je me souviens avoir quitté le palais de justice avec un terrible vague à l’âme. L’aventure que nous avions partagée durant presque trois semaines avec les acteurs de cette affaire hors normes s’achevait brutalement. Je croyais à l’époque tourner la dernière page d’un livre, en réalité, je m’apprêtais à écrire les premières lignes d’une histoire exceptionnelle !

La rencontre

Tout a vraiment commencé trois jours après la fin du procès, le lundi 28 juin 2010 lorsque, de retour d’un week-end à la campagne, j’ai reconnu Jérôme Kerviel attablé dans un bistrot au pied de mon immeuble. Puisque le destin farceur le plaçait sur ma route, je l’abordai ! D’un hasard l’autre, je m’aperçus très vite que le dossier Kerviel ne cessait de se mettre en travers de mon chemin. Alors j’ai voulu comprendre. L’exercice d’investigation et surtout d’explication m’est apparu d’autant plus nécessaire qu’on n’avait cessé de nous dire tout au long du procès que la perte de trading avait mené la banque au bord du gouffre et que, sans l’intervention brillante de Daniel Bouton, la Société Générale aurait pu couler et entrainer dans sa chute un système financier mondial fortement fragilisé à l’époque. Mais alors, si nous étions passés si près de la catastrophe nous avions le droit, nous citoyens, de comprendre ce qui était vraiment arrivé. Or, comment croire qu’une banque n’a pas vu qu’un de ses traders investissait 50 milliards ? Cette même banque qui réagit au plus petit découvert d’un particulier ? Et Jérôme Kerviel ? Etait-il vraiment le génie de la fraude qu’on nous décrivait ?  Il fallait tenter de dépasser l’image lisse qu’il avait opposée à ses juges, au public et à la presse tout au long du procès pour  s’approcher un peu plus près et, qui sait, cerner qui il était vraiment et ce qui l’avait motivé. Au fil de mon enquête, une autre dimension de l’affaire m’est apparue.  Celle que nous avions tous saisie intuitivement sans vraiment nous expliquer la raison de cette fascination profonde : nous avions en face de nous un mythe moderne. En d’autres termes, cette histoire contenait, au-delà du simple fait divers financier, quelques unes des clefs symboliques de notre époque.

Les faits, rien que les faits

C’est ainsi que j’ai commencé à écrire, rien que pour moi au départ, le récit de l’affaire depuis l’embauche du trader le 1er aout 2000 jusqu’au jour de sa condamnation, le 5 octobre 2010. Bien sûr, au fil du temps, je me suis forgée une conviction, mais j’ai voulu néanmoins rapporter les faits de la manière la plus objective possible pour permettre à chacun de se façonner son propre jugement. Et aussi, plus profondément, parce que je suis convaincue qu’elle dépasse de loin le simple fait divers financier, et pose des questions bien plus intéressantes que le seul point de savoir si Jérôme Kerviel a agi seul ou si on l’a encouragé pour ensuite le lâcher.  Il n’y a aucun terme financier dans le livre, c’était inutile, la technique dans tout cela n’était finalement qu’un leurre. Au fond, il s’agit d’une affaire d’hommes, d’une somme de rêves fous, d’aveuglement et d’incompétence, concentrés au coeur d’un système, certes infiniment complexe et sophistiqué, mais aussi bien moins sécurisé qu’on ne l’imagine.

Hasard et coïncidences

Quand le livre fut achevé le hasard, encore lui, plaça sur ma route quelques éditeurs. Mais le sort, même bienveillant, doit toujours être forcé. J’ai essuyé une bonne dizaine de refus et presqu’autant de silences indifférents. Pour les éditeurs qui ont daigné me répondre, l’affaire Kerviel était un vieux dossier financier incompréhensible que l’actualité avait depuis longtemps déjà remplacé par d’autres sujets bien plus intéressants. Ils n’avaient pas tort en première analyse, mais ce type de réflexe montre que même l’édition rechigne désormais à s’accorder  le temps nécessaire à la réflexion. Faut-il donc se résigner à zapper en permanence et par conséquent à demeurer à la surface des choses ? Pourtant, depuis janvier 2008, date à laquelle a éclaté l’affaire, nous avons eu connaissance de trois autres pertes de trading, à la Caisse d’Epargne en 2008, chez UBS en 2011 et, tout récemment chez JP Morgan. Dépassée l’affaire Kerviel ? Allons donc ! En réalité, ces dossiers de rogue traders comme on dit (traders voyous) révèlent un risque plus profond et plus général : la fragilité de nos systèmes ultra-sophistiqués. Un homme, un seul, peut les faire vaciller. Les quelques spécialistes qui tirent la sonnette d’alarme peinent malheureusement à attirer l’attention. Je savais pour ma part que ma seule chance d’être entendue, c’était la perspective du procès en appel. On appelle cela une accroche d’actualité. Passé cette échéance, je n’intéresserai plus personne. Et c’est au tout dernier moment qu’est survenu le miracle. Un de mes confrères a dit de cette affaire qu’elle rendait fou. Il a raison, elle concentre autour d’elle énormément de passions. Elle est aussi et surtout incroyablement marquée par le destin. Les coïncidences, les hasards, les coups durs, les miracles et les revers dont j’ai été victime pour m’être approchée un peu trop près du coeur du volcan ont fini par me faire sourire tant leur liste était impressionnante.

Anonymat

Un dernier mot. J’ai signé le livre de mon vrai nom, parce que c’est un travail journalistique et non pas une distraction de blogueuse. Au surplus, je ne concevais pas d’aborder un dossier de cette importance en me dissimulant derrière un masque. Mais ce livre est aussi le produit du blog parce que sans les discussions que nous avons eues ici, je n’aurais sans doute jamais ressenti l’impérieuse nécessité de m’arrêter pour prendre le temps de comprendre. Merveilleux internet qui rapproche journalistes et public et permet aux premiers d’entendre les interrogations du second. Prodigieux Internet qui offre l’opportunité, par l’échange et la discussion, d’aller au fond des choses pour peu que l’on surmonte son autre face, plus sombre, la tentation  de l’instantanéité. De fait, mon anonymat tombe mais nous avons assez répété, ici et partout ailleurs, que l’identité au fond, on s’en moquait, non ? Pour ceux que la problématique de l’anonymat ou plus exactement du pseudonymat intéresse, je précise que je continuerai de bloguer sous le pseudonyme d’Aliocha et d’exercer mon métier sous mon vrai nom. Question de délicatesse à l’égard de mes employeurs et de nécessaire distinction, à mon sens, entre l’opinion personnelle et le travail journalistique. Quant au livre, j’espère que vous y trouverez des réponses aux questions que nous nous sommes posées ici-même il y a deux ans. Et j’espère aussi que les spécialistes sauront trouver matière à réflexion dans le simple récit de cette histoire qui, à mon sens, illustre parfaitement les nouveaux risques auxquels nous sommes confrontés. A vous de juger !

Note : Il sort le 31 mai aux Editions Eyrolles. 297 pages, 18 euros.

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