La Plume d'Aliocha

02/07/2014

Info bingo

Il y a parfois des événements qui entrent en collision et déclenchent une réflexion.

Très en forme, le site de France Télévision a mis en ligne cet après-midi un « Sarko Bingo ». Le principe du jeu est le suivant  :

« Ce n’est pas la première fois que Nicolas Sarkozy monte au créneau dans une affaire au sein de laquelle son nom est cité. Après 15 heures de garde à vue dans celle des écoutes et une mise en examen pour corruption active, trafic d’influence actif et recel de violation du secret professionnel, l’ancien président s’exprimera, mercredi 2 juillet, sur Europe 1 et TF1. 

A chaque fois, Nicolas Sarkozy a adopté la posture de la victime, blessée mais encore battante, dénonçant « une instrumentalisation » de la justice contre lui. Voici quelques unes des phrases que vous pourrez très probablement entendre et cocher en écoutant son interview ». 

Suit un tableau que je vous laisse découvrir. Sur twitter d’aimables internautes m’ont indiqué qu’il y avait d’autres Sarko Bingo en circulation, notamment celui de Rue89.

Qu’un site à l’ADN  irrévérencieux comme Rue89 propose ce genre de distraction ne me choque pas plus que cela. C’est plus déstabilisant de la part de France Télévision dont on attend, me semble-t-il, autre chose de plus sérieux. Au-delà d’une éventuelle pique entre concurrents (Sarkozy a choisi le JT de TF1…), c’est peut-être aussi un constat d’impuissance qu’il faut deviner dans cette moquerie journalistique à l’égard de l’ancien Chef de l’Etat.  Impuissance par exemple des médias à résister à leur instrumentalisation dans le cadre d’une procédure judiciaire…On se souvient à ce sujet des interviews larmoyantes de DSK, Cahuzac, Kerviel et plus récemment Lavrilleux. C’est devenu mécanique, la justice vous ennuie ? Hop on file à la télévision appeler le téléspectateur à l’aide. Au grand match médias contre justice, cette dernière continue de gagner, discrètement mais surement. Jusqu’à quand ?

Et cela m’amène à mon deuxième événement.

Figurez-vous que pendant que l’internaute joyeux s’amusait à jouer au Sarko Bingo, on apprenait que la Cour de cassation venait de donner définitivement tort à Mediapart au sujet de la publication des enregistrements Bettencourt. Eh oui, les enregistrements à l’origine du feuilleton judiciaire du jour. Nicolas Sarkozy est soupçonné en effet d’avoir tenté de savoir ce qu’allait décider la Cour de cassation à propos de la saisie des agendas présidentiels dans l’affaire Bettencourt.

Voici un extrait de l’arrêt prononcé par la première chambre civile :

« Mais attendu que l’arrêt, après avoir rappelé que l’article 10 de
la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés
fondamentales dispose que la liberté de recevoir et communiquer des
informations peut être soumise à des restrictions prévues par la loi et
nécessaires, dans une société démocratique, à la protection des droits
d’autrui afin d’empêcher la divulgation d’informations confidentielles, retient
exactement qu’il en va particulièrement ainsi du droit au respect de la vie
privée, lui-même expressément affirmé par l’article 8 de la même
Convention, lequel, en outre, étend sa protection au domicile de chacun ;
qu’il s’ensuit que, si, dans une telle société, et pour garantir cet objectif, la loi
pénale prohibe et sanctionne le fait d’y porter volontairement atteinte, au
moyen d’un procédé de captation, sans le consentement de leur auteur, de
paroles prononcées à titre privé ou confidentiel, comme de les faire connaître
du public, le recours à ces derniers procédés constitue un trouble
manifestement illicite, que ne sauraient justifier la liberté de la presse ou sa
contribution alléguée à un débat d’intérêt général, ni la préoccupation de
crédibiliser particulièrement une information, au demeurant susceptible d’être
établie par un travail d’investigation et d’analyse couvert par le secret des
sources journalistiques, la sanction par le retrait et l’interdiction ultérieure de
nouvelle publication des écoutes étant adaptée et proportionnée à l’infraction
commise, peu important, enfin, que leur contenu, révélé par la seule
initiative délibérée et illicite d’un organe de presse de les publier, ait été
ultérieurement repris par d’autres ».

Le site Mediapart annonce qu’il va saisir la Cour européenne des droits de l’homme. On reconnait bien là le singulier manque d’humour d’Edwy Plenel.  C’est fini le temps des chiens de garde de la démocratie. Terminé. Nous entrons dans l’ère de l’info bingo. Et ça va rapporter très gros !

11/03/2014

Qui ose tirer sur les avocats ?

Filed under: Coup de griffe,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 11:42
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Sans doute faut-il en rire. Rire de l’étonnant déballage d’affaires qui finit par donner le vertige. Rire des rôles convenus d’une gauche vertueuse dressée la main sur le coeur face à une UMP indignée qui trépigne et hurle. Rire de trop bien comprendre qu’on ne comprend rien à cette partie de tontons flingueurs qui se joue à poil dans les palais de justice et les médias, sauf que l’enjeu est de nature électorale et concerne plusieurs futures élections, dont  la présidentielle. Sans doute faut-il se résigner à ce que la politique ne soit rien d’autre ou presque que cette guignolerie….Jusqu’au moment où l’on découvre que la défense des principes de base d’un système démocratique deviennent inaudibles, même portés par des personnalités aussi  incontestables qu’Henri Leclerc, le familier des grandes causes politiques, ou Eric Dupont-Moretti dont le verbe sert plus souvent à arracher un acquittement aux forceps qu’à défendre des idées désincarnées sur les plateaux de télévision. Même ceux-là cessent d’être écoutés et respectés dès lors que l’enjeu de leur discours touche de près ou de loin Nicolas Sarkozy. Alors on se dit qu’il n’est plus temps de rire, qu’il faut chausser ses lunettes et tâcher de comprendre.

Libé fait le procès des avocats

« Secret professionnel, le mauvais procès des avocats » tonne la Une de Libération ce matin. Il y a de quoi s’étrangler. Comment un journal comme celui-ci qui est censé avoir compris depuis belle lurette que les chiens de garde de la démocratie et les avocats partagent la même culture des droits et libertés, le même attachement à la démocratie, la même distance critique à l’égard des pouvoirs, comment un tel journal peut-il ainsi condamner les avocats quand ceux-ci dénoncent avec autant de force et d’unanimité une atteinte à un principe fondamental. Du coup on achète le journal pour comprendre. A l’intérieur, trois pages pour expliquer doctement en substance que oui le secret professionnel doit être protégé, mais pas là. Et pourquoi pas là ? Parce qu’on fait semblant de croire que les avocats réclament un privilège insupportable. Parce que la ministre de la justice l’a dit.  Et surtout parce qu’ il est évident que le clan Sarkozy agite la théorie du complot pour faire écran de fumée. Le raisonnement en réalité est assez transparent. Sarkozy est mauvais. Intrinsèquement et irrémédiablement mauvais. C’est le mal politique incarné. Donc tout argument qui, sans avoir pour objet de le défendre peut en avoir l’effet, est forcément mauvais. Par conséquent les avocats qui s’indignent du fait que leur confrère défendant le mauvais Sarkozy ait été écouté et perquisitionné sont forcément dans l’erreur, le complot ou la réaction corporatiste.

Chère indépendance…

Mais il n’y a pas qu’à Libé que les repères ont la bougeotte. Tenez par exemple, depuis hier notre garde des sceaux ne cite plus Aimé Césaire en dessinant un monde meilleur à coups de jolies phrases gorgées de beaux sentiments. Non, elle vient asséner sur un plateau télévisé que les avocats ne doivent bénéficier d’aucune imunité. Et elle en profite pour rappeler, dans un exercice qui ressemble à s’y méprendre à un placement produit, qu’elle travaille à l’indépendance de la justice, qu’elle ne peut pas intervenir, qu’il faut que justice se passe. S’agissant de l’indépendance de la justice, on se souvient en effet de la tentative d’écarter le procureur général de Paris François Falletti, ou encore de la réforme de l’indépendance du parquet qui ne verra sans doute jamais le jour si l’on en croit les syndicats de magistrats. On découvre en outre en lisant Libé que l’ouverture d’une information pour trafic d’influence contre Nicolas Sarkozy est le premier acte fort d’Eliane Houlette, le nouveau procureur financier  créé fin 2013 en réponse au scandale Cahuzac et qui a pris ses fonctions le 1er février dernier. Et l’on se souvient des confidences de magistrats lors de son installation qui s’inquiétaient de ce qu’un tel poste puisse devenir  une arme de guerre politique pour faire sortir ou enterrer les dossiers selon les convenances du moment. On ne dira pas ici que c’est le cas, mais l’hypothèse que cela se produise un jour n’apparait plus totalement excentrique, il faut bien l’avouer.

Des indignés au-dessus de tout soupçon

Mais me direz-vous, alors, si l’on met de côté l’épouvantail Sarkozy, ils sont corporatistes ou non les avocats ? J’sais pas. Regardez. Regardez qui s’indigne et dites-moi si Leclerc ou Dupont-Moretti ont l’air de rigolos défendant leur petit pré-carré pour des raisons d’argent ou de vanité. Ils volent au secours de leurs potes, répondrez-vous. « La confraternité, cette haine vigilante et souriante », écrivait un juriste d’autrefois. Les avocats c’est un peu comme les journalistes, derrière le copain sommeille le concurrent, alors l’amitié…Et puis la lettre qu’ils ont écrite a déjà recueilli 500 signatures. Il en a des potes, dites-moi, l’ami Herzog. Ils sont victimes de déformation professionnelle, tenterez-vous encore d’objecter. Très juste, mais il faut l’aimer et la protéger leur déformation professionnelle, parce qu’elle s’appelle Liberté. Ils hurlent déjà depuis plus de dix ans contre Bruxelles qui tente au nom de la lutte contre le blanchiment de leur imposer de dénoncer leurs clients. Et aujourd’hui, ils luttent en France pour que l’on ne puisse pas mettre tout le monde en taule en écoutant quelques avocats soigneusement choisis. A chaque fois, il y a toujours une soi-disant bonne raison pour rogner leur secret professionnel et par voie de conséquence les droits de chaque citoyen à avoir à ses côtés, dans les moments difficiles de son existence, quelqu’un qui fait écran entre lui et la brutalité de l’Etat. En réalité, la soi-disant bonne raison de toucher à leur secret ne résiste jamais à l’analyse.  Encore faut-il arrêter de servir le corporatisme à toutes les sauces et admettre l’impérieuse nécessité de donner à celui qui est attaqué les droits permettant de se défendre, à commencer par celui de tout confier à son avocat sans que cela puisse être révélé et se retourner contre lui.

Je ne sais même pas comment il est possible qu’un gouvernement de gauche parvienne à brouiller les esprits au point d’arriver à  ridiculiser leur indignation sur ce sujet, voire même à les humilier. Enfin si, je devine, parce que la basse politique est sur le point de tout emporter, à commencer par ce qu’elle prétend défendre : nos valeurs les plus fondamentales.

12/10/2013

Dossier Kerviel : ce qu’il faudrait dire….

Filed under: Affaire Kerviel,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:46
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J’ai lu récemment que Jérôme Kerviel avait écrit aux parlementaires (Lettre en PDF), au ministre de l’économie, à la ministre de la justice et même au Président de la République pour leur dire en substance qu’ils ne pouvaient pas le laisser croupir dans le couloir de la mort sociale (la formule est jolie), qu’aucune expertise indépendante n’avait jamais attesté de la réalité du préjudice de 4,9 milliards d’euros invoqué par la banque, et puis que le crédit d’impôt de 1,7 milliards accordé en raison de la perte précédemment évoquée était sorti illégalement de la poche des français pour tomber dans celle de la banque, par décision de Christine Lagarde, ministre de droite, ministre de Nicolas Sarkozy, ministre citée dans l’affaire Tapie, donc  ministre trois fois coupable, au moins. Et pourquoi pas quatre si on parvient à lui accrocher la casserole Kerviel.

J’ai lu que quelques confrères, essentiellement 20 minutes et Mediapart, relayaient la communication du trader pour le premier, l’appuyait d’investigation dans les dossiers de son avocat, pour le second. Songez donc, quand on secoue l’arbre politico-financier, on a de fortes chances de voir tomber quelques fruits maudits, bien juteux de scandale. Et si ce n’est pas le cas, on pourra toujours expliquer qu’ils n’étaient pas mûrs, ou qu’on n’avait pas de perche suffisamment grande pour les atteindre. Je mets de côté les télés, on n’y délivre plus que fort rarement de l’information. En l’espèce nous avons eu droit au cirque traditionnel de l’interviewer qui ne connait rien du dossier et se trouve réduit à servir la soupe, à l’insu de son plein gré.

Bel exemple du fonctionnement ou plutôt du dysfonctionnement médiatique : un acteur de l’actualité très connu envoie une lettre à des institutions, c’est une information. Elle est relayée.  Puisque les médias en parlent les politiques s’y intéressent et réciproquement. Le tout est d’amorcer la pompe, ce qui ici fut fort bien fait. Ensuite ça marche tout seul sans que personne, à aucun moment, ne songe à douter de la pertinence du fond du dossier puisque celle-ci a été validée par le système. La bêtise c’est comme la neige, quand ça dévale la pente, ça forme des boules qui ne cessent de grossir et qui écrasent tout sur leur passage.

J’ai lu que le Sénat avait reçu Jérôme Kerviel et son sémillant défenseur mardi, dans le cadre de ses investigations sur le rôle des banques dans l’évasion fiscale.

Et roule la boule !

Il faudrait dire aux sénateurs que Jérôme Kerviel, bien qu’estampillé « vu à la télé » – ce qui j’en conviens constitue la distinction la plus élevée et la plus incontestable de notre époque -, a été accessoirement condamné en première instance et en appel pour abus de confiance, faux, usage de faux et introduction frauduleuse de données dans un système automatisé. Un pourvoi est en cours d’examen dont le résultat est attendu en principe pour février prochain. Il est donc encore présumé innocent, ce qui ne change rien au fait que par deux fois, deux procès de trois semaines chacun ont convaincu deux formations différentes de trois magistrats, à deux ans d’intervalle, que l’intéressé était coupable des faits reprochés. En tous points et sans aucune réserve. Le tout à l’issue d’une instruction menée par Renaud Van Ruymbeke qui n’est pas réputé pour être le plus mauvais et le plus à la botte des magistrats instructeurs (si tant est qu’il y en eut, des mauvais et/ou à la botte). Pour tous ceux qui ont suivi les procès et regardé sérieusement le dossier, il n’y a plus de mystère : le trader a commis les faits reprochés, la banque a péché gravement pour insuffisance de contrôle et de management. Hélas, les légendes urbaines ont la vie dure, surtout quand elles sont entretenues médiatiquement et qu’elles plaisent au public. Que quelques titres de presse fassent leur beurre et la télé de l’audience sur la condamnation d’un innocent trader et le machiavélisme de la méchante banque, pourquoi pas ? Nul ne s’offusque plus de la médiocrité des médias. Qu’un politique qui n’est pas réputé pour son sens de la mesure compare Jérôme Kerviel à Dreyfus, c’est dans l’ordre des choses quand on connait l’intéressé, ce qui n’empêche pas un sentiment de honte face à tant de coupable légèreté.

Et roule la boule….

Mais il n’y a donc personne pour s’étonner ici du mépris affiché par le pouvoir législatif à l’égard du judiciaire ?

Parce que la représentation nationale qui interroge un individu fraîchement condamné pénalement pour abus de confiance et pour faux en tant qu’expert…Mazette ! Et même pas expert de la fraude de trading, compétence qu’on pourrait éventuellement lui reconnaître s’il lui venait à l’esprit de l’invoquer, mais en fraude fiscale. Dommage que la chose ait eu lieu à huis clos, on aurait aimé comprendre ce qu’un garçon qui a été trader entre 2005 et janvier 2008 dans un desk de trading très basique peut savoir de l’évasion fiscale. Est-ce le prétendu expert fiscal que l’on a voulu entendre, ou bien le détracteur intarissable des banques depuis que l’une d’elle s’est offensée qu’il ait eu l’audace de jouer ses fonds propres ? Soulignons au passage que la lettre de Jérôme Kerviel avait été mise de côté par le bureau de l’institution au motif qu’elle était potentiellement diffamatoire à l’égard des élus de la République….

Il faudrait dire aussi que les colloques sont remplis de gens très éclairés, universitaires, juges, avocats, auditeurs etc, qui pourraient renseigner utilement députés et sénateurs sur la fraude fiscale, sans que l’on ait besoin d’aller chercher Jérôme Kerviel. Que ce qui manque n’est pas le savoir nécessaire au diagnostic, mais la volonté politique. Et que celle-ci gagnerait sans doute en force et en pertinence à s’abreuver à des sources d’une légitimité incontestable.

Mais bon, en définitive, on se taira. Parce que ça ne sert à rien de dire tout cela. Il faut laisser la comédie humaine suivre son cours, coiffer son bonnet à grelot et toute forme de raison jetée aux ordures, entrer dans la folle farandole politico-médiatique.

Et roule la boule !

05/09/2013

Politique, qui t’a rendu sot ?

Il y a d’abord le titre d’une glaçante sobriété Syrie : la faute de François Hollande. Puis vient l’article, signé d’Edwy Plenel et donc enflammé, forcément enflammé. Tout s’y prête, la gravité de la situation, les enjeux, l’importance du message. Car le patron de Mediapart en est convaincu, le pouvoir élu pour dire « nous » est saisi soudain de la pathologie du « je » présidentiel. On n’engage pas un peuple dans une guerre sans le consulter, s’insurge l’éditorialiste en brandissant Emmanuel Kant. Sans doute…j’avoue n’avoir pas encore d’opinion structurée sur ce sujet, la juriste que je suis a tendance à s’incliner devant la Constitution, la citoyenne est tentée de revendiquer un droit à la parole, tandis que la journaliste mesure l’étendue de son ignorance sur la réalité de la situation sur place et des enjeux géopolitiques…Plus on se pose de questions, moins on n’a de chances d’y répondre. Alors on lit ceux qui ont déjà approfondi le sujet. Plenel est convaincant, parce qu’il est brillant. Par exemple lorsqu’il écrit :

« Echapper à la contradiction, au débat et à l’argumentation. Les faire taire par un alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion. Tel est le fantasme d’une politique devenue apolitique, menée par l’urgence et par l’émotion. D’une politique inapte à penser et à assumer la complexité du monde, ses interdépendances et ses pluralités. D’une politique surtout dont l’activisme inconséquent masque dangereusement sa peur d’une nouveauté qu’elle ne sait maîtriser parce qu’elle ne réussit pas à l’appréhender. Et cela d’autant moins que cette nouveauté se dresse contre ses errements du passé – aveuglement colonial, prétention occidentale, domination économique, soutien aux dictatures, etc. Nous en avions analysé et documenté les risques sous la présidence de Nicolas Sarkozy : des compromissions corruptrices d’avant les révolutions arabes à l’aventurisme militaire en Libye d’après, qui nous aura finalement légué aujourd’hui une guerre au Mali, guerre de police sans solution politique.

Nous y voici, hélas, de nouveau avec ce président François Hollande, chef des armées à la première personne du singulier qui, seul, a cru pouvoir mettre la France en guerre contre l’Etat syrien ».

Question de format

On ne saurait dresser constat clinique plus exact. Mais le reprocher aux intéressés comme si ces errements étaient uniquement imputables à un travers de leur personnalité est un peu court. Qui exige en permanence cet « alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion » ? Autrement dit, qui réclame sa dose quotidienne de spectaculaire formaté, de raisonnements binaires et d’envolées lyriques ? Qui mène la politique au fouet de l’urgence et de l’émotion ? Qui décourage de penser la complexité du monde parce que celle-ci n’entre pas dans le format d’un reportage, à peine dans celui d’un débat télévisé, et pas du tout dans la citation à caser en urgence au chapitre « réactions  » d’un événement ? Qui façonne le politique pour qu’il plaise à l’image que s’en fait du public, aggravant ici un travers électoraliste voire populiste qu’il faudrait au contraire combattre sans relâche ? Pas Edwy PLenel, certes, ni aucun autre journaliste, mais le système auquel nous contribuons tous, internautes compris, oui. Alors on me dira que personne n’obligeait Nicolas Sarkozy à céder à cette tyrannie médiatique permanente. Pas plus que le président normal qui lui a succédé n’aurait dû en principe développer une maladie similaire, lui dont l’atout majeur consistait précisément à être le contraire de l’autre. Mais alors, le mal serait-il plus profond que ne le laissaient penser les antisarkozistes ? Si nos politiques manquent à ce point de vision, de souffle et de profondeur, n’est-ce pas un signe des temps ? Ne reflètent-ils pas la société qui les a fait roi, et au sein de celle-ci l’incroyable pouvoir conquis par les médias qui est en train de les rendre, au choix, idiots ou fous ?

La fabrique de l’image

Daniel Schneidermann ce matin exprime le même désespoir, mais s’agissant de la commémoration du massacre d’Oradour-Sur-Glane.

« Une nouvelle image de la réconciliation franco-allemande » répètent mécaniquement les commentaires. Presque 70 ans après la fin de la guerre, en 2013, on en est donc encore à cette pénurie de vocabulaire ? On en est encore à marquer les étapes de la « réconciliation » ? On en est encore à avoir besoin d’un album photos ? » s’interroge le patron d’Arrêt sur Images en regardant la cérémonie en direct. Eh oui, il faut de l’image, du symbole à gogo, du prêt à filmer pour les médias, des clichés pour l’histoire. Il fut en un temps où offrir cela à quelques journalistes équipés de trois caméras poussives relevait du talent des héros de la scène, aujourd’hui, ça se prépare des jours à l’avance dans le cabinet secret de communicants haut de gamme. Pas étonnant que le résultat soit aussi creux qu’un mauvais spot publicitaire…

Cette image que décrit précisément Daniel :

« L’heure est à faire image pour l’Histoire. Mais laquelle ? Quand Hollande et Gauck se retrouvent tous deux dans l’église à ciel ouvert, on réalise ce que l’on attend : qu’ils se prennent la main. La simple réédition de la rencontre Mitterrand-Kohl. Notre manque d’imagination n’attend rien d’autre qu’un remake. Surprise : pendant la minute de recueillement, rien ne se passe. Ils n’ont donc rien prévu ? Mais quelques instants plus tard, alors que les a rejoints Robert Hébras, un zoom impudique trahit qu’ils ont enfin conclu, à contretemps comme des ados en boum. Les deux mains se sont enfin trouvées. dans le doute, le tremblement, la douleur peut-être : elles ne se sont pas saisies l’une de l’autre hardiment, franchement, bras décollés du corps, comme les mains de Mitterrand et Kohl. Elles se sont trouvées furtivement, clandestinement, exprimant tout ensemble le désir de « faire quelque chose », et l’inhibition devant le souvenir obsédant des deux grands devanciers. Il faut que le rescapé se glisse maladroitement entre eux deux, il faut que Joachim Gauck lui passe enfin le bras sur l’épaule, inventant une nouvelle image, à eux, rien qu’à eux, l’image 2013, pour qu’enfin s’impose quelques secondes l’émotion, si longtemps recherchée à tâtons ».

Comme décidément ce n’était pas un bon jour pour François Hollande hier, il y a eu aussi cette photo diffusée puis retirée par l’AFP. Photo hautement symbolique où l’on voit le président afficher un malencontreux sourire de « ravi de la crèche » devant un tableau noir où il est écrit « Aujourd’hui, c’est la rentrée ». Non, l’Elysée ne nous a pas censuré, précise l’agence de presse, nous l’avons retirée parce que notre politique est de ne pas diffuser de photos montrant les gens dans des positions ridicules…Ridicule. C’est bien ce qui menace nos représentants à force de vouloir plaire aux médias.

Des politiques pas plus grands que leur marionnette aux Guignols, dont la pensée se résume à quelques phrases simples  et dont les discours tiennent à l’aise dans un tweet, voilà à quoi nous sommes arrivés. Il faut évidemment lutter contre cela, analyser, critiquer, brandir la possibilité de quelque chose de meilleur (mais en laissant De Gaulle et Mitterrand tranquilles, par pitié regardons en avant !), cultiver une haute image de la démocratie, mais en n’oubliant jamais que nous partageons avec les politiques la responsabilité de ce naufrage. La société, c’est nous.

27/11/2012

Tweeter la guerre ?

Filed under: Brèves,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 18:10
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Mais si, c’est possible de parler d’autre chose que de l’UMP. Tenez, hop, je le fais, pour vous conseiller ce billet de Sara Hussein, journaliste à l’AFP, qui raconte l’utilisation qu’elle a fait de Twitter à Gaza et s’interroge sur les avantages et les inconvénients de l’outil. Tant que j’y suis, je vous recommande d’explorer le blog « Making off » de l’AFP qui raconte le quotidien des agenciers. Parmi les billets en prise immédiate avec l’actualité, un photographe raconte son travail à Notre-Dame-des-Landes, un reporter vidéo se demande jusqu’où il est possible de filmer l’insoutenable spectacle de la guerre, deux journalistes vous emmènent visiter les coulisses médiatiques de l’audition de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bettencourt. Un autre regard sur l’actualité, hors format imposé, plus personnel dans le ton et fort intéressant. En lisant ces récits, on mesure l’écart entre leur travail et ce qu’on en perçoit dans le brouhaha infernal des médias. C’est à se demander parfois s’il ne faudrait pas envoyer valser tout ce qu’on fait aujourd’hui pour laisser libre cours à ces récits-là…ou, à tout le moins, leur accorder davantage de place.

07/05/2012

48,4% de salauds

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:54
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En observant ce matin la joie du clan vainqueur et les débordements de mes potes journalistes de gauche, Edwy Plenel lançant un « Enfin libérés », Daniel Schneidermann saluant la fin d’un « monstrueux carnaval » et d’autres encore, je me suis demandée un peu naïvement, j’en conviens, si un pays qui compte 48,4% de salauds, d’égoïstes, d’imbéciles, d’aveugles, de riches, de réactionnaires, d’individus vulgaires, bref si un pays dont près de la moitié des citoyens a voté pour le « voyou de la République »  était encore une démocratie. J’avoue n’avoir pas de réponse à cette question. Convenez qu’elle donne le vertige. Il me semble qu’il faudra du temps pour que s’efface la tache imprimée dans la vie politique française par les excès médiatiques à l’encontre du président sortant. Le problème, quand on s’insulte, c’est qu’il faut savoir si derrière on pourra encore se supporter, ce qui généralement incite à un brin de retenue. Celle-là même qui a fait défaut ces dernières années. La gauche le sent si bien que depuis ce matin elle trifouille du derrière, consciente que si la critique est aisée…comme disait l’autre, l’art est difficile. Car il ne s’agit plus de conspuer un adversaire au costume idéal de Iago, mais de se retrousser les manches pour montrer ce qu’on sait faire. En étant bien conscient au fond que les idées séduisantes risquent de se fracasser sur les dures réalités. Après tout tant pis, le navire peut bien couler, le tout c’est qu’on trouve le capitaine sympathique et que l’orchestre joue bien. J’avoue pour ma part avoir découvert le résultat de l’élection  hier soir avec soulagement. Non pas que j’aie plus confiance en François Hollande qu’en Nicolas Sarkozy pour nous sortir de la panade, mais simplement parce que je pense que la France n’aurait pas supporté  5 ans supplémentaires de ce climat médiatique puant.

02/05/2012

Les risques du métier…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 17:44
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J’apprends en lisant @si que des journalistes se sont fait bousculer hier Place du Trocadéro par des militants de l’UMP. En particulier des confrères de Mediapart. Rassurez-vous, on ne compte que des blessures à la politesse, quelques badges foulés aux pieds et beaucoup de cris d’orfraie qui sont autant de pièces à charge dans le dossier Peuple éclairé de gauche c/ Tyran corrompu Nicolas Sarkozy. Selon les observateurs inspirés  qui commentent l’affaire, parmi lesquels Eric Mettout de l’Express, le mouvement d’humeur des militants serait la conséquence directe du discours anti-journalistes de l’UMP ces derniers jours. Car voyez-vous, non seulement il est normal de se faire traiter de pétainiste par l’Humanité et de tout le reste par Mediapart, Marianne et l’Obs, mais en plus, il est fort malvenu de s’en plaindre. Puisqu’on vous dit que c’est le jeu normal de la démocratie de déverser des tonnes d’ordures sur un Président de la République candidat à sa réélection…Je ne suis pas encartée à l’UMP, je ne vote plus depuis 20 ans, et je crois par ailleurs avoir démontré suffisamment ici le regard critique que je portais sur Nicolas Sarkozy. Néanmoins, voilà plusieurs semaines que je n’ouvre plus un journal, que je ne lis plus mes sites d’information favoris, et que je baisse les yeux quand je passe devant un kiosque. L’incroyable violence que déchaine cette campagne n’a d’égale que la vanité du discours et la vulgarité des propos. Le tout m’inspire un sentiment général de dégout proche de la nausée face à ce qu’il faut bien appeler de l’obscénité. De fait, rien ne justifie que dans notre pays des journalistes se fassent bousculer dans une manifestation, mais tout aussi injustifiable est à mes yeux le délire total dans lequel a sombré une partie de la presse. Chers confrères, vous avez sali cette campagne au-delà de toute mesure, insulté jour après jour un candidat, ses militants et ses électeurs. Ne sombrez pas maintenant dans le ridicule en venant pleurer parce que ceux-là même que vous n’avez cessé d’injurier vous bousculent. Un peu de décence.

27/04/2012

Petite méditation sur la fin du dialogue

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:46
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Etrange numéro de Des paroles et des actes, hier soir, sur France 2.

L’émission a reçu successivement les deux candidats. D’abord François Hollande, ainsi en avait décidé le tirage au sort, et puis Nicolas Sarkozy. Les deux hommes se sont croisés, mais sans débattre. Il m’a fallu un certain temps pour analyser le curieux malaise que j’ai ressenti en regardant l’émission. Cette impression de loupé, de mise en scène, de sinistre vaudeville. Il y aurait eu une émission par candidat, cela aurait été logique, mais ce ballet de l’évitement, face à des journalistes décidés à faire comme si tout était normal…Quel scénario bizarre. Evidemment, la solution la plus simple consiste toujours à lancer sa pantoufle – ou sa paire de Louboutin, c’est selon – contre le téléviseur en maugréant. Mais si l’on considère, comme c’est mon cas, que les médias ne sont jamais que le reflet de la société dont ils émanent, alors on peut s’arrêter un instant pour méditer sur cet exercice télévisuel inédit.

Il m’a rappelé l’étonnement sans cesse renouvelé que je ressens dans le métro quand j’observe presque chaque passager plongé sur l’écran de son téléphone, indifférent au monde extérieur,  tout entier absorbé par un ailleurs virtuel plus prometteur. Le même étonnement me saisit lorsqu’une discussion s’interrompt sous prétexte de téléphoner, ou pire encore, de twitter. Urgence de la nouveauté, impérieuse nécessité d’un public, asservissement pavlovien à la communication parée de tous les charmes de l’innovation technologique. En l’espèce, le téléphone n’est que l’extension mobile d’une nouvelle façon de communiquer née du web où le dialogue compte moins que l’expression individuelle face à un public plus ou moins large d’inconnus. C’est le cas des blogs, de Twitter, des forums. Sauf erreur, il me semble qu’avant Internet la majorité d’entre nous dialoguait quand quelques individus, politiques, journalistes, artistes, s’adressaient à un public. Aujourd’hui, tout un chacun semble invité à quitter le registre du dialogue réel pour celui du monologue virtuel.

Faut-il être surpris que les politiques fassent de même ? On m’objectera qu’à défaut de débattre ensemble, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont dû dialoguer avec les journalistes. Hélas, je n’ai pas entendu de discussion hier soir, mais des candidats qui prenaient appui sur les questions pour soliloquer, quand ils ne les éludaient pas tout simplement. C’est tout juste si l’idée même de question ne leur apparaissait pas comme une forme d’outrage. La question, le dialogue, l’altérité, ces obstacles insupportables au rapport direct entre un individu et son public…Et que dire du debriefing journalistique organisé en fin d’émission ? A peine les candidats ont-ils quitté le plateau qu’on décortique leur intervention. Là encore, le rapport direct à l’autre se trouve remplacé par un discours sur l’autre en direction d’un public. Au risque de passer pour le dinosaure quadragénaire que je suis, je dois bien avouer que tout ceci me laisse pour le moins sceptique. Il me vient à l’esprit des mots surannés comme « loyauté », « élégance », « politesse ». Drôle d’époque, en vérité.

18/04/2012

Ne tirez pas sur l’exorciste au drapeau rouge !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:08
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Tiens, j’apprends en surfant sur la toile que  Jean-Luc Mélenchon, l’idole des internautes rebelles (pléonasme) et des nostalgiques du drapeau rouge, aurait tâclé François Lenglet, devenu pour l’occasion le porte-flambeau désigné de la BCE et de Bercy, lors de la dernière saison de l’émission Des paroles et des actes (vidéo). Cela faisait quelque temps que la colère grondait contre l’homme aux graphs’, il fallait bien qu’elle éclate. Et pourtant, elle n’est pas si loin l’époque où la toile applaudissait ce nouveau venu dans le cercle très fermé des interviewers politiques de premier rang. Comme tout le monde, je perds  la mémoire du passé éloigné, c’est-à-dire de tout ce qui est arrivé il y a plus de 24 heures, alors j’ai fouillé dans mes archives. C’était fin janvier. Il venait d’interviewer Nicolas Sarkozy et on ne tarissait pas d’éloges sur la nouvelle « star ».

Et puis, patatras ! Voici que le compétent et pugnace journaliste capable d’embarrasser le chef de l’Etat le plus honni de l’histoire de la République Française ose –  l’inconscient ! –  pousser dans leurs retranchements les candidats de gauche. Honte sur lui ! Il se dévoile enfin, le traitre, l’affidé au grand capital. Si nous l’aimions, c’est qu’il avait fait mordre la poussière à Sarkozy, et donc qu’on l’imaginait être des nôtres (le clan des gentils). Or voici que le journaliste économique a l’impudence d’interviewer tous les candidats sur la pertinence de leur programme. Y compris Jean-Luc Mélenchon. Quel outrage ! Comme si Mélenchon n’avait pas, par principe, raison. Faut-il être sot ou malintentionné tout de même ! Les graphiques qu’on appréciait tant en janvier sont devenus, en avril, d’immondes pièges intellectuels pétris de mauvaise foi crasse et de chiffres erronés. On se croirait, à lire certains commentaires, dans un épisode des mystères de l’Ouest et je ne puis m’empêcher d’attendre avec impatience l’apparition du Docteur Loveless qui, c’est certain, tire les ficelles en coulisse de mon confrère yulbrynnerien (un lien, parce que les moins de 40 ans risquent de ne pas connaître…).

Et si nous revenions à la raison ?  Je ne vois pas ce qu’il y a de choquant à ce qu’un journaliste économique pose des questions embarrassantes aux candidats à la présidentielle. A tous les candidats à la présidentielle, y compris aux Don Quichotte qui menacent de leur splendide drapeau rouge les moulins à fric de l’ignoble finance mondiale. Entre nous, je ne doute pas un instant de la sincérité de Jean-Luc Mélenchon, pas plus que de ses compétences. Mieux, comme tout le monde – ou presque – , j’applaudis sa culture, son humour et ses critiques qui ouvrent une brèche intéressante dans le dogme du libéralisme-y-a-pas-mieux-même-si-ça-foire-régulièrement. Mais au nom de quelle règle non écrite serait-il défendu de tester la faisabilité de son programme ?

Hélas, je crains de le deviner…Parce que ses discours nous font plaisir. Et le plaisir, c’est tout ce qu’il nous reste. Celui de botter les fesses de Sarkozy, de mettre l’arrogante finance à genoux, de brandir des drapeaux rouges en rêvant de révolution. Touchez pas à notre rêve Monsieur Lenglet. Et ne touchez pas non plus aux candidats que les médias s’obligent à trouver sympathiques parce qu’ils pensent qu’ils répondent aux attentes des français et surtout parce qu’ils les trouvent distrayants. On ne bouscule pas impunément l’illusion de la pensée idéaliste et généreuse dans ce pays. Je sais, vous savez, nous savons tous, nous les journalistes, que les gens de gauche eux-mêmes avouent off the record qu’ils en rajoutent pour faire plaisir au peuple. Quand ils ne l’expriment pas officiellement, comme ce fut le cas de Hollande devant nos amis anglais. Nous savons aussi que quelques politiques plus bosseurs que les autres, et peut-être moins populistes aussi – je pense au député vert européen Pascal Canfin -, nuancent singulièrement les emportements faciles contre la finance et les solutions trop simples, sans que l’on puisse les taxer d’être des suppôts de l’ultralibéralisme. Mais chut ! Taisons-nous ! Il y a des choses qu’on ne dit pas, des idoles qu’on ne déboulonne pas, des rêves qu’on ne brise pas.

Mais la crise, me direz-vous ? Les problèmes des français  ? Nous allons les résoudre par la seule force de la pensée et de la parole. Si ! D’ailleurs, je vous livre la formule magique à répéter comme un mantra, de préférence en groupe, en ligue, en procession, comme le chantait Ferrat :   A bas la finance !  Voyez-vous Monsieur Lenglet, il n’y a pas de place pour les graphiques, les faits, les chiffres,  dans ce grand exorcisme collectif. Vous êtes dans la position du scientifique démystifiant une apparition de la Vierge devant un parterre de grenouilles de bénitier. Imaginez leur incrédulité rageuse…

Allons, rangez votre science et remballez vos graphiques,  j’aperçois au loin le drapeau rouge du Grand exorciste. Il est là, il s’avance ! Lui seul est capable de délivrer la France de la possession sarkozyste et d’éloigner les démons grimaçants de la finance. Tant que j’y suis, ne perdez plus votre temps à travailler, ce n’est plus à la mode, en particulier dans les médias. Faites comme tout le monde, apprenez ce qu’il faut penser des choses et répétez-le ensuite jusqu’à l’épuisement.

03/04/2012

Le bel esprit français

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:08
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Cette campagne présidentielle est une pure horreur médiatique. Assurément, on l’étudiera longtemps dans les écoles de journalisme. Je gage même que nous aurons les honneurs de la curiosité internationale sur ce sujet. Ce n’est pas tous les jours qu’on observe un cas pathologique aussi édifiant. Je le sais, le public le sait, les médias eux-mêmes en sont conscients, et pourtant, ça continue. Comment expliquer pareil mystère ?

Tenez, à l’instant, @si m’informe que François Hollande a trouvé un nouvel angle d’attaque contre Nicolas Sarkozy. Croyez-vous qu’il s’agisse de la dette, du modèle social français, du bilan du président sortant sur un point précis ? Pas du tout. Il le coince sur l’infantilisme. Oui. C’est relevé par Le Monde, considéré comme « Bien vu » par @si, bref, ça fascine les meilleurs d’entre nous. Qui sait si l’on ne va pas très vite évoquer un tournant majeur dans la campagne ? Les spécialistes sont à l’oeuvre, nous attendons leurs conclusions avec une impatience frénétique. Mais déjà l’on s’interroge : par quels éléments de langage, l’UMP va bien pouvoir rétorquer ?

Pendant ce temps, The Economist tire la sonnette d’alarme. Le très sérieux journal anglais nous dit : attention chers français, vous oubliez les sujets importants ! Et pour qu’on comprenne bien, il nous colle en illustration de couverture Sarkozy et Hollande dans une parodie horrifique du déjeuner sur l’herbe. Foutus anglais ! Qu’ils se dévorent entre eux avec leur libéralisme. Cela mis à part, ils n’ont pas tout à fait tort.  Comment ? Nous, oublier l’essentiel ? Vous n’y êtes pas, confrères d’Outre-Manche. Vous n’avez rien compris à la subtilité intellectuelle française. Et moins encore à son cynisme. On le sait qu’on est foutu, n’oubliez pas que nous sommes la lumière du monde. Notre lucidité est si vive qu’elle fait de nous les premiers consommateurs au monde d’antidépresseurs. C’est dire ! Alors à ce stade, tout ce qu’on souhaite c’est élire le chef vénéré qui nous accompagnera dans le désastre de la manière la plus agréable possible. Comme l’écrivait Gabriel Matzneff dans Combat, « les anciens grecs, dit-on, priaient debout. Imitons-les. Soyons désespérés et magnifiques ! »(1). La seule inconnue est : choisirons-nous le bon ou le mauvais ? Car voyez-vous, une fois qu’on a eu la sagesse d’écarter les questions de fond, aussi insolubles qu’ennuyeuses, il s’agit de se pencher sur les qualités de la bête et sur leur capacité à combler nos attentes du moment.

Evidemment, la question n’a pas le même sens selon le côté où l’on se place, ce qui accroit l’intérêt du jeu. Le suspens est si insoutenable que les journaliste politiques soudain transformés en sorciers inspirés, observent le marc de café, auscultent la boule de cristal, consultent les grimoires à la recherche de précédents, écoutent avec avidité les oracles des sondages, et palabrent à l’infini sur les plateaux de télévision, se disputant l’interprétation des humeurs du bon peuple (hier soir chez Calvi et partout ailleurs, tout le temps).  Les plus investis sortent scandales et affaires. Voir, au hasard,  le numéro de Marianne de cette semaine,  en collaboration avec Mediapart. Puisque l’adversaire résiste, tentons donc de l’empoisonner et assurons ainsi la victoire de notre candidat bien aimé. Parce que ça milite les journalistes en France, voyez-vous. Avec le succès que l’on sait depuis un certain référendum sur un Traité européen. En tout état de cause, on polémique, jusqu’à l’épuisement. Vous voulez nous comprendre, amis anglais ? Alors relisez Rabelais, « les uns parlaient en mourant, les autres mouraient en parlant »…C’est cela, le génie français. En tout cas son génie médiatique.

 

(1) Gabriel Matzneff – Le Sabre de Didi – La Table Ronde 1986. Il s’agit du recueil de ses articles publiés dans Combat. Un bijou de culture, d’intelligence et de liberté d’esprit. 

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