La Plume d'Aliocha

22/05/2014

L’idéologie, poison mortel du journalisme

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 16:11
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C’est Airy Routier je crois qui a dit de l’affaire Kerviel qu’elle rendait fou.

A lire les critiques des médias, il faut croire qu’il avait vu juste.

Tenez, prenez par exemple Daniel Schneidermann, ancien journaliste au Monde, inventeur d’Arrêt sur images qui fut d’abord une émission de critique des médias avant de devenir un pure player de la toile. Voilà un spécialiste qui a démontré sa capacité à pointer les failles du système médiatique, les approximations de ses confrères, leurs petites misères et leurs grandes lâchetés. Jusqu’au moment où, observant le cirque médiatique de ce week-end autour de Jérôme Kerviel, le critique perd soudain une partie de son jugement. Entre Pascale Robert-Diard du Monde qui a assisté aux procès et dénonce dans un remarquable article les manipulations du trader, et Martine Orange de Mediapart qui se contente de poser des questions en insinuant qu’une justice aux ordres du système financier a fait de kerviel un bouc-émissaire, DS choisit sans hésiter d’accorder sa confiance à la deuxième. Au grand match des faits versus les suppositions, il opte donc, lui le gardien de l’éthique journalistique en faveur des accusations gratuites et non étayées.

Pour les non abonnés, voici un extrait :

« C’est pousser un peu loin la théorie du complot ? Peut-être. Reste que Martine Orange, dans ses papiers antérieurs, a scrupuleusement pointé tous les « éléments troublants » du dossier, ignorés ou semi-ignorés par la Justice (et les chroniqueurs judiciaires). A commencer par les très confortables indemnités de licenciement versées par la banque à tous les supérieurs de Kerviel, en échange de leur silence. Scène éclairante, relatée par Orange, au procès en appel. Après qu’un des supérieurs de Kerviel, Martial Rouyère, ait expliqué qu’il n’avait rien vu, rien entendu des manipulations de Kerviel, l’avocat du trader, David Koubbi, l’interpelle : « que se passera-t-il si vous parlez ? »Rouyère : « je dois rendre l’argent ». Tout est dit. Pourtant, dans les compte-rendus du Monde, le nom de Rouyère n’apparait pas. Pascale Robert-Diard a été plus inspirée par le cas d’un autre des supérieurs de Kerviel, lui aussi cité comme témoin au procès en appel, Eric Cordelle. Décrivant « la trajectoire brisée d’un polytechnicien », elle impute la cécité de Cordelle à une humiliante incompétence, plutôt qu’à une stratégie non dite d’encouragement. Loin, très loin des instrumentalisations, dans les profondeurs du dossier judiciaire, la question se résume à ça : au total, les supérieurs de Kerviel l’ont-ils laissé faire sous l’effet d’une politique implicite de profit maximal, ou parce qu’il les a magistralement trompés ? Après deux procès, et tant et tant d’articles, la question reste entière ».

Les indemnités de licenciement ? Elles ne sont un mystère que pour qui ignore les procédures de licenciement des cadres dans les grands groupes. S’agissant de Martial Rouyère, les chroniqueurs judiciaires ont été témoin de l’événement, mais ils l’ont tous replacé dans le contexte de stress de l’audience qui a fait répondre au témoin n’importe quoi. Quant à Cordelle, quiconque a assisté au procès a pu évaluer la sincérité de ce témoin qui est au fond la seule victime incontestable de cette affaire. Rapatrié du Japon, il a été placé là en attente d’un poste qui lui convienne, assuré par Rouyère (son N+1) que ses traders le formeraient et qu’il serait épaulé par sa hiérarchie. En réalité, il s’est appuyé sur Kerviel (!) et n’a jamais été réellement secondé par ceux qui devaient l’aider. La catastrophe était assurée.

Sans surprise, deux jours plus tard, le site de critique des médias Acrimed (extrême-gauche) aboutit à la même conclusion que Daniel Schneidermann. Ces esprits aiguisés ne peuvent pas un instant soutenir que les médias ont eu raison ce week-end de relayer comme ils l’ont fait l’évidente et absurde manipulation de Jérôme Kerviel.  Pour autant,  Acrimed conclut comme DS que ce sont sans doute les insinuations de Martine Orange qui sont plus proches du vrai journalisme éthique et sincère, respectable et digne de revendiquer le titre de « chiens de garde de la démocratie », que le récit et l’analyse des journalistes qui ont suivi le dossier.

« Il faut dire que les autres médias ne semblent guère faire mieux. Ainsi, dans un article publié le même jour, le Monde revient avec virulence sur la « superproduction hollywoodienne livrée clés en main aux chaînes d’information  » par Kerviel, décrit comme un véritable « Goliath médiatique » – et au Monde non plus on ne s’interrogera pas sur la responsabilité des médias dans cet emballement… médiatique autour de l’ex-trader ! L’article pointe aussi le « coup de génie » opéré par Kerviel lors de sa prétendue rencontre avec le pape, l’audience étant publique et la foule nombreuse (près de « 40 000 personnes  »).

Un goût de la vérité qui n’empêche pas la journaliste de présenter un peu plus loin Kerviel comme le « héros de la gauche de la gauche », omettant alors que les questionnements viennent de tous bords (Nicolas Dupont-Aignanune poignée de députés UMP, etc.). On appréciera également l’énumération des chefs d’inculpation de l’ex-trader, « renvoyé devant le tribunal pour abus de confiance, faux et usage de faux et introduction de données informatiques frauduleuses », le rappel de sa condamnation à trois ans de prison, prononcée en 2010, puis « confirmée par la cour d’appel de Paris » en 2012, et… l’omission du dernier procès, qui a vu une partie de la condamnation s’effondrer (les dommages et intérêts). Encore un sens aigu de la précision et de l’équilibre de l’information.

Encore une fois, il ne s’agit en aucune manière de se prononcer ici sur la culpabilité respective de Jérôme Kerviel et de la Société générale. Mais à se focaliser de la sorte sur les errements d’un seul et sur le grand barnum médiatique que sa « stratégie de communication » nourrit, les médias manquent à leur obligation d’informer. Surtout, ils esquivent, en le glissant sous le tapis d’une polémique aussi opportune que stérile, tout débat sur la responsabilité sociale de la banque française en particulier, et de façon plus générale, sur les dérives de la haute finance ».

On l’aura compris, tous les journalistes qui ont enquêté/assisté aux procès sont des incompétents et/ou des valets du système dès lors qu’ils ne souscrivent pas à la thèse de l’innocence de Jérôme Kerviel. Seule Martine Orange, dont tous les spécialistes de l’affaire aperçoivent sans difficultés qu’elle plonge à bras raccourcis dans le dossier de l’avocat de Kerviel sans jamais se soucier de challenger les propos forcément orientés du défenseur, trouve crédit à leurs yeux. Et tant pis si les questions soi-disant non résolues qu’elle soulève ne sont un mystère que pour elle. Puisque ses écrits vont dans le sens de « la banque est pourrie, la justice est aux ordres » cela suffit à en faire une journaliste indépendante digne du prix Albert Londres. Mais indépendante de quoi, exactement ? Certainement pas de son parti-pris idéologique qui, d’une certaine manière, apparaît comme un joug plus dangereux et plus insidieux que celui de la publicité ou de l’actionnaire envahissant dans les autres médias.

Les journalistes qui refusent de croire à la culpabilité de Jérôme Kerviel feraient mieux de prendre acte des décisions judiciaires au lieu de plonger dans le complotisme. La justice a fait parfaitement son travail sur la base des éléments qui lui ont été fournis dans le respect absolu de la procédure et de l’égalité des armes judiciaires. Il y avait en première instance 80 journalistes dans le prétoire pour en témoigner. S’il y a lieu de fouiller, ce n’est pas en recherchant quelque complot d’une « justice aux ordres du grand capital », mais en trouvant de nouveaux témoignages et éléments factuels qui auraient échappé à  la justice. Seulement voilà, ce travail là, personne ne veut  le faire. Je l’ai fait. Pendant deux ans. Et je n’ai rien trouvé en faveur du trader. Pour autant, à chaque fois que l’on m’interroge je réponds que je n’ai qu’une assurance raisonnable que la banque dit vrai, jusqu’à preuve du contraire. Ma connaissance du dossier me permet juste de confirmer que mes confrères chroniqueurs judiciaires sont fondés à dire que la justice a correctement fonctionné. Il faut croire que d’autres trouvent plus simple de tenter le journalisme de pari, celui qui n’avance aucun fait mais sème la suspicion en se disant que de toute façon il trouvera un public pour applaudir la dénonciation de ces salopes de banques, coupables, forcément coupables.

Que ceux qui se livrent à ce petit exercice discutable ne s’étonnent pas de la montée des extrémismes, c’est exactement ce genre de discours qui fabrique ce qu’ils prétendent, bien installés dans leurs paresseuses certitudes, combattre d’un doigt désinvolte en tapant sur leur clavier.

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