La Plume d'Aliocha

13/06/2014

« La télévision, c’est le monde qui s’effondre sur le monde »

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:16
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En lisant L’inespérée de Christian Bobin (Gallimard 1994), je suis tombée sur un passage où le poète évoque la télévision. Je le partage ici non pas pour ensevelir le petit écran sous une couche supplémentaire et parfaitement superflue de critique. Depuis qu’elle existe, la télévision a eu plus que son compte, je crois, de procès en tous genres. Non, ce qui est important, c’est de trouver la source de notre irritation, de comprendre en quoi il arrive qu’elle nous dérange, pour se sentir moins seul. En ce sens, Christian Bobin met ses mots de poète sur la blessure et par ce geste même, il guérit.

Voici :

« La télévision, contrairement à ce qu’elle dit d’elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde.

La télévision, c’est le monde qui s’effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une nouvelle claire, compréhensible.

La télévision c’est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre.

Tu es là dans ton fauteuil ou devant ton assiette et on te balance un cadavre suivi du but d’un footballeur, et on vous abandonne tous les trois, la nudité du mort, le rire du joueur et ta vie à toi, déjà si obscure, on vous laisse chacun à un bout du monde, séparés d’avoir été aussi brutalement mis en rapport – un mort qui n’en finit plus de mourir, un joueur qui n’en finit plus de lever les bras, et toi qui n’en finis pas de chercher le sens de tout ça, on  est déjà à autre chose, dépression sur la Bretagne, accalmie en Corse.

Alors. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire avec la vieille gorgée d’images, torchée de sous ? Rien, il ne faut rien faire. Elle est là, de plus en plus folle, malade à l’idée qu’un jour elle pourrait ne plus séduire ». 

CVT_lhomme-joie_544.pjpegDans l’homme-joie, (Ed. L’iconoclaste 2012 ) Christian Bobin évoque encore la télévision, cette fois, la télévision n’est plus seule en cause, c’est l’instrument de la société de consommation qui est mis à nu dans toute sa laideur :

« Dans les lointains une télévision accomplit sa morne besogne comme un bourreau tranchant sans émotion les têtes divines du silence et du songe. Un train de publicités déchire l’air, une pluie de miracles tristes s’abat sur le monde, dont les prophètes sont des créatures jeunes, lisses, au sourire millimétré. Nous devons être très malheureux pour engendrer de tels rêves compensatoires. Les reliefs du repas glissent dans la poubelle tandis que dans mon dos les mannequins marchands dressent sur les ondes leur table infernale. L’absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde ». 

Les fidèles de ce blog savent que le poète m’a tourné la tête. J’avoue n’avoir pas ressenti un tel éblouissement depuis bien longtemps. Ses prédécesseurs dans mon panthéon personnel s’appellent Balzac, Dostoïevski, Sophocle, Camus, Steinbeck, Marquez, Gary, Kessel…  Une rencontre littéraire ne se programme pas, de sorte que j’ai toujours le sentiment de faire une chose en partie inutile en recommandant un livre. Il arrive si souvent que l’on passe à côté d’un grand livre non pas parce qu’il n’était pas fait pour nous, mais parce que, à cet instant précis, on n’était pas disponible pour lui. Je vais cependant me hasarder à émettre une recommandation. A tous ceux qui ont traversé une épreuve douloureuse et en sont ressorti avec le sentiment d’être soudain étranger au monde, Christian Bobin est cet autre étranger qui leur prendra la main.

« J’essaie de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant ». (C. Bobin – L’homme joie)

Vous pouvez aussi l’entendre dans l’émission que lui a consacré Frédéric Lenoir dans Les racines du ciel sur France culture.

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