La Plume d'Aliocha

23/09/2013

« La vérité médiatique doit rester à la porte du Palais de justice »

al08_2126418_1_px_470_Cour d’Assises de Paris, 23 septembre, 19h50 : Dans l’affaire dite « Achoui », où l’on juge six personnes accusées de tentative de meurtre en réunion à l’encontre de l’avocat Karim Achoui depuis le 17 septembre, la Cour appelle le dernier témoin de la journée. Il s’agit de Frédéric Ploquin (en photo), 54 ans, grand reporter à Marianne, spécialiste du grand banditisme. L’audition du journaliste était fixée initialement à ce matin 11h30 (puis reportée à 16 heures), mais les débats ont pris du retard de sorte que la journée a été consacrée  au témoignage de la victime, Karim Achoui, puis à l’audition à partir de 18 heures de cinq témoins. Des habitants du quartier venus raconter ce qu’ils ont vu ce fameux 22 juin 2007 lorsque Karim Achoui s’est fait tirer dessus à la sortie de son cabinet aux alentours de 22 heures. L’expert médical auditionné ce lundi matin est formel : le pronostic vital était engagé. Une balle dans le poumon, une autre qui a traversé le petit bassin, ça ne fait pas de cadeau. La victime a quand même réussi à courir une centaine de mètres avant de s’effondrer. Karim Achoui  avait trois litres de sang dans le poumon lorsqu’il est arrivé à l’hôpital, soit la moitié de la quantité circulant dans les veines d’un homme de sa corpulence. Autant dire que dans cette affaire, même si la victime traine une réputation sulfureuse et joue un peu trop avec les médias, la tentative de meurtre est bien réelle et les accusés ont l’air de tout sauf de comiques.

Obscure convocation

C’est précisément l’un d’entre eux, celui qu’on accuse d’avoir tiré,  Ruddy Terranova, qui a exigé de son avocat qu’il fasse témoigner Frédéric Ploquin à la barre. Le journaliste l’a appris la semaine dernière. Pour lui, cela signifie techniquement qu’il ne peut pas assister au procès tant qu’il n’a pas témoigné. Ainsi l’exige le code de procédure pénale : le témoin doit arriver vierge à la barre. Mais il y a un autre problème, plus délicat. Si cet homme accusé de meurtre le cite, ce n’est probablement pas pour le féliciter d’avoir écrit de lui qu’il était un bandit du second cercle cherchant avec l’affaire Achoui à entrer dans le premier cercle. Et comme le journaliste n’est par ailleurs témoin direct de rien, il y a lieu de se demander les raisons profondes de cette invitation qui ne semble pas être en mesure de servir  de quelque façon que ce soit la défense.

Les témoins habituellement entrent dans la salle intimidés, se dirigent droit vers la barre, lancent parfois un coup d’oeil à l’accusé ou à la victime, selon qu’ils connaissent l’un ou l’autre, puis répondent sagement aux questions.  Frédéric Ploquin lui salue dès l’entrée l’avocat Henri Leclerc, puis distribue les poignées de main à droite et à gauche en remontant la travée jusqu’à la barre des témoins. Oh sans arrogance aucune, il fait plutôt profil bas, le journaliste. Simplement comme n’importe qui entrant dans un lieu inconnu, il cherche des repères et a reconnu beaucoup de personnes qu’il connaissait. C’est pas sa faute à Ploquin, si finalement tout le monde lui est familier dans cette salle, c’est son job qui veut ça.  La présidente installée sur son estrade au bout de la travée s’impatiente : « Monsieur ce n’est pas le lieu de faire des mondanités ». Le journaliste s’excuse, abrège les salutations, s’avance à la barre. Mais au moment de prêter serment, ça bloque encore. S’il connait les protagonistes ? Oui, les avocats. S’il entretient des liens professionnels avec les parties ? Assurément, ils les fréquente  depuis des années. Mais c’est à un lien de subordination que le législateur pense, pas à ces relations là, il peut donc témoigner.

« Ce serait manquer de respect à la Cour que de confondre les assises et la télévision »

Le journaliste a choisi de lire une déclaration, c’est inhabituel mais personne n’élève d’objection.

Alors il se lance :

« Je suis très surpris de ma citation devant cette cour. Je ne suis pas témoin des faits, je ne suis cité que pour témoigner de mon travail de journaliste, or mes réponses pourraient m’amener à rendre compte de mes enquêtes au mépris du secret des sources,  je me refuse à le faire. Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Ce qui n’est pas dans les articles est couvert par le secret professionnel ou pas vérifié. Cela ne peut donc pas faire l’objet d’un témoignage. J’espère que les jurés le comprendront  et celui qui m’a fait citer aussi. Je manquerais à mes obligation professionnelles si je commençais à raconter ici qui j’ai rencontré pour faire mes enquêtes et ce que ces personnes m’ont dit. Les rendez-vous, les contacts, c’est secret, c’est la loi. Si Monsieur Terranova m’avait un jour fait des confidences, il n’apprécierait pas que je vienne en faire état ici. La cour d’assises n’est pas le lieu où donner son point de vue. Ce serait vous manquer de respect que de confondre cette salle avec un plateau de télévision.  Je vous laisse la mission délicate d’écrire la vérité judiciaire, qui n’est pas la vérité médiatique, celle ci doit rester à la porte du palais de justice ». 

La présidente reprend la main, visiblement interpelée par ce que vient de déclarer le journaliste.

– Je note que vous vous en tenez à cette déclaration, j’ai néanmoins une question : votre nom est cité dans une audition de juillet 2007 de Karim Achoui. Il dit que vous lui auriez indiqué qu’une personne voulait entrer en contact avec lui pour lui révéler la vérité. Est-ce exact ?

– Oui, répond le journaliste sans autre forme de commentaire.

L’un des quatre avocats de Karim Achoui, Me Chiche, prend alors la parole.

– A votre sens, la thèse de M. Achoui selon laquelle son agression serait le résultat d’une manipulation policière est-elle crédible ?

–  Je n’ai pas envie de livrer ici de sentiments. Tout ce que je sais est écrit dans mon livre.

« Demain, je serai sur les bancs de la presse ! »

Vient le tour de l’avocat général. Il explique que le livre de Ploquin, Parrains et Caïds, n’est pas au dossier, pas plus d’ailleurs que celui de Karim Achoui Un avocat à abattre.  Mais il a entendu le journaliste à la radio dire deux choses sur lesquelles il aimerait des précisions. D’abord que la thèse du complot s’explique par le fait que l’avocat est sur une voie sans issue. Ensuite que Ruddy Terranova est « un voyou de seconde zone cherchant à acquérir des galons à travers cet assassinat ». 

– Vous avez tout dit, je ne poursuivrai pas l’émission de radio ici. Mon journal me paie pour couvrir ce dossier. Demain je serai là, lance Frédéric Ploquin en désignant le banc des journalistes, parfaitement désert à cette heure tardive.

Dans le box des accusés, Rudy Terranova s’agite. Son avocat, aidé des policiers, tente péniblement de le calmer. Il veut faire une déclaration.

– On n’est pas là pour régler ses comptes, grince la présidente, avant de lui accorder une minute pour s’exprimer, mais une seule précise-t-elle, féroce.

Rudy Terranova se lève. Sa barbe de jeune converti à l’Islam est dressée, il tire sur son pantalon, les gendarmes qui l’encadrent se sont levé aussi, visiblement sur le qui-vive. En réalité l’homme, si agité soit-il, ne peut pas faire grand mal. Il est coincé dans une cage de verre recouverte, en guise de plafond, d’un grillage et entouré de 7 policiers en combinaison noire. Durant cette journée, il a été dépeint comme un exalté. Ce n’est pas tout à fait faux. L’empoignade dont il rêvait avec ce journaliste au point d’enjoindre à son avocat de le citer à la barre aurait pu tourner à l’invective et à la menace. Il n’en est rien. C’est plutôt à un sermon que l’on assiste.

« Il dit que j’agis pour X (NDLR : le nom de son co-accusé), que je suis salafiste, c’est faux. Il faut arrêter d’écrire n’importe qui. Il termine son livre par des questions ésotériques…ça veut dire quoi ? Je suis désolé de polluer votre procès Madame la présidente, mais j’ai parlé une fois avec lui pendant deux minutes et je l’ai fait venir pour mettre les choses à plat. Il a écrit que ma mère était morte pendue, j’ai dit à mes enfants que c’était dans un accident de voiture, que vont-ils croire maintenant ? Une journaliste de votre journal a écrit un livre qui s’appelle le sexe d’Allah. On peut dire ce qu’on veut sur moi, mais n’insultez pas la religion. Et attendez que l’affaire soit jugée avant d’écrire sur les gens. C’est pas bien ce que vous avez fait Monsieur Ploquin. C’est comme si vous aviez mis une fatwa sur ma tête ». 

L’homme se rassoit, il semble apaisé. Frédéric Ploquin reprend la parole pour répondre à celui qui vient de l’interpeler qu’il respecte toutes les religions, et tous les hommes, coupables ou innocents. L’audience est levée. Les avocats se précipitent sur le reporter, on se congratule, on échange des poignées de mains.  Tandis que les accusés sortent du box pour retrouver leur cellule et que les gendarmes du palais nous expulsent de la salle d’audience, je songe que non décidément, le journaliste n’est pas un témoin ordinaire. Et sans doute même pas un témoin souhaitable. Ni pour lui, ni pour la justice.

20/09/2013

Le journaliste, ce témoin pas comme les autres…

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 19:52
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imagesUn journaliste qui suit une affaire judiciaire est-il un témoin comme les autres lorsqu’il est cité dans un procès ? La question, loin d’être purement théorique, se pose en ce moment même à Frédéric Ploquin, grand reporter à Marianne : « J’ai eu la surprise d’apprendre que Ruddy Terranova avait demandé à son avocat Michel Konitz de me citer comme témoin dans le cadre du procès Achoui » confie-t-il.  Le procès, qui a lieu en ce moment devant les Assises de Paris, porte sur la tentative de meurtre à l’encontre de l’avocat à la sortie de son cabinet en juin 2007. Six personnes sont accusées. Le récit épique de l’agression est ici. Frédéric Ploquin est convoqué le 23 septembre à 11h30. Au-delà du caractère peu agréable de ce genre d’invitation dans une affaire liée au grand banditisme, le journaliste relève : « cette citation m’interdit de faire mon métier et de suivre les débats ». Et c’est là le hic. Un témoin n’a en effet le droit d’entrer dans la salle d’audience qu’au moment où il est appelé pour témoigner. Ensuite seulement, il sera autorisé à suivre les débats dans la salle comme n’importe quelle personne du public. Par conséquent, le journaliste ne peut pas assister au procès de l’affaire sur laquelle il a enquêté. Et même si, ensuite, il aura accès à la salle, il n’empêche qu’il aura manqué une grande partie des débats puisque le procès, commencé le 17 septembre, s’achève le 4 octobre. « Toute personne est libre de faire citer qui elle entend si elle considère que cela va dans le sens de sa défense, rappelle Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association de la Presse judiciaireCependant, il semblerait, dans le cas de l’affaire Achoui, que cela s’apparente plus à une manœuvre d’intimidation. Frédéric Ploquin n’est témoin de rien, il est juste détenteur d’informations obtenues au cours de son enquête journalistique. Veut-on savoir qui sont ses sources ? »

Précédents

Ce n’est pas la première fois qu’un journaliste est convoqué à un procès en tant que témoin. Eric Pelletier de l’Express raconte : «Dans l’affaire Colonna, plusieurs journalistes du Monde et de Tf1ont été entendus, à l’instruction et aux Assises. A la limite, c’était compréhensible dans la mesure où l’équipe télé était la dernière à avoir vu Yvan Colonna » convient-il. Lors du procès aux Assises, un incident est venu illustrer le problème du témoin journaliste. Eric Dupond-Moretti, l’un des avocats de la défense, a reconnu dans la salle le journaliste du Monde par ailleurs cité comme témoin et a demandé à la Cour de constater le caractère irrégulier de la situation. On dit que ce seul fait ouvrait droit à cassation. « Nous avons été de mémoire trois journalistes (Le Figaro, Le Monde, L’Express) à être cités dans le procès en assises à Paris en première instance de l’attaque de fourgon blindé de Gentilly, se souvient encore Eric Pelletier.  C’était à la demande de la défense, comme Fredéric Ploquin dans l’affaire Achoui. Du point de vue de l’intérêt de la justice, un simple versement de nos articles au dossier aurait suffi. Il s’agissait en réalité pour Antonio Ferrara et ses amis de faire pression sur nous, et notamment l’Express car nous avions sorti une information sur des traces ADN ». Il n’est pas rare que des témoins refusent de se présenter devant un tribunal ou une Cour, au grand dam des avocats, le journaliste de l’Express ne ‘est pas défilé : « j’ai tenu à venir, même si ça m’entravait dans l’exercice de mon métier, pour accomplir mon devoir de citoyen. Avec le recul, je ne pense pas que cela ait servi la justice, en revanche, j’ai découvert les Assises de l’intérieur et en plus j’ai commencé par un propos liminaire qui m’a permis d’expliquer notre travail et les pressions dont nous faisions l’objet.  On m’a raconté plus tard que le président et les jurés  avaient été très intéressés par ces explications, ce qui explique qu’ils se soient montrés compréhensifs dans leurs questions».

« Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles »

En réalité, quand on interroge les journalistes d’investigation, on découvre vite qu’ils sont nombreux à avoir connu l’expérience du témoignage en justice dans les affaires qu’ils couvraient : « J’ai été citée à comparaître devant la cour d’assises par la défense d’Elisabeth Cons-Boutboul, raconte Isabelle Horlans. J’ai expliqué en quoi avait consisté mon travail et répondu aux questions, en invoquant à deux reprises le secret des sources ou l’incohérence de ma présence à la barre. Cela reste un très mauvais souvenir ». Ce sentiment d’incohérence, d’inutilité, d’instrumentalisation revient souvent dans les témoignages. Et pour cause.  Dans la plupart des cas, ce sont les accusés qui ordonnent à leurs avocats de faire citer les journalistes, parfois sous la menace. Objectif ? Les intimider. Du coup, au Canard enchainé, on a trouvé la parade : « La position que nous adoptons au « Canard » en pareille circonstance tient en peu de mot, et c’est d’ailleurs l’avantage « Monsieur le Président, tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Tout ce qui n’est pas dans mes articles est soit couvert par le secret professionnel, soit non vérifié, et donc insusceptible de figurer dans un témoignage », explique Louis-Marie Horeau.  La formule a le mérite au passage de rappeler les règles déontologiques qui encadrent le métier.  Mais alors, serait-il finalement impossible à un journaliste d’apporter son concours à la justice ? En pratique, il existe des solutions pour respecter les contraintes pesant sur la presse, tout en répondant aux besoins du procès. Florence Sturm de France Culture en a fait l’expérience : « il y a quelques années des avocats ont voulu me citer dans un procès en cour d’assises spéciale sur un dossier de terrorisme basque. J’avais été destinataire d’une revendication téléphonique et susceptible de pouvoir identifier l’interlocuteur en question. Il se trouve que je devais couvrir le procès pour la radio qui m’employait, ce qui était incompatible avec le statut de témoin m’interdisant d’assister aux débats avant mon témoignage. Les avocats ont été compréhensifs, ils ont renoncé à une citation formelle. En revanche, j’ai été entendue à la barre, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président… ».

Traité de balance et détesté de tous

Que la citation du journaliste comme témoin réponde à un besoin sincère de la défense ou relève d’une simple stratégie d’intimidation, une chose est claire : « l’article 109 du code de procédure pénale prévoit qu’un journaliste entendu comme témoin par une juridiction est libre, encore heureux, de ne pas révéler l’origine des informations recueillies dans l’exercice de son activité, souligne Pierre-Antoine Souchard. Cette position peut toutefois être difficile à tenir aux assises car les enjeux sont lourds et les occupants du box n’ont jamais été récipiendaires du Premier prix de camaraderie. Alors, je comprends que l’on puisse se sentir bien seul à la barre ». S’il en est un qui a dû se sentir seul justement, c’est Victor Robert qui, au début des années 2000, s’est retrouvé 31 heures en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur l’explosion du Mc Donald de Quévert en Bretagne (affaire dite « de Plévin« ) avant d’être appelé à témoigner au procès. Mis sous pression par les policiers, détesté par la famille de la victime autant que par les indépendantistes, qualifié de « balance » par une partie de ses confrères, le journaliste devenu l’ennemi de tout le monde a craqué et failli déchirer sa carte de presse.   « Je me souviens, j’étais alors rédactrice en chef à Canal+, il travaillait pour l’émission de Karl Zéro, nous nous sommes battus pour le faire sortir de garde à vue, ça a été un moment très dur pour lui, notamment en raison des attaques de certains confrères » confie Isabelle Horlans. Dans l’affaire Colonna, les magistrats de la cour d’assises n’ont pas hésité à citer dans les motivations de leur arrêt les déclarations de journalistes appelés à la barre en tant que témoins. Un dossier qui pose avec une particulière acuité la question de savoir quelle est la place des journalistes dans un procès, si tant est qu’il y en ait une…  « Cet exemple montre que la politique du Canard Enchainé est la plus pertinente. En garde à vue comme à la barre des témoins, les règles déontologiques sont les mêmes et l’article 109 du code de procédure pénale doit s’appliquer » conclut Dominique Paganelli, un journaliste qui a connu les joies de la garde à vue dans une affaire Corse à l’époque où il travaillait pour Canal Plus.

Note : Pour les amoureux de chronique judiciaire, je signale que le procès Achoui est suivi notamment par Pascale Robert-Diard et Stéphane Durand-Souffland. Un régal, comme toujours…

25/02/2013

Il s’appelait Olivier Voisin

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 19:44
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Entre les cochonnailles littéraires et la cérémonie des Oscars, il s’est passé des choses infiniment plus importantes et donc bien moins médiatisées, chacun ayant saisi que la médiatisation d’un évènement tend à devenir inversement proportionnelle à son intérêt.  Nous en prendrons une, pas tout à fait au hasard : la mort d’Olivier Voisin, photoreporter. Blessé en Syrie jeudi dernier, il a succombé dimanche à ses blessures. Il avait 38 ans. Je laisse le grand reporter Jean-Paul Mari, auteur notamment d’un très beau livre sur les traumatismes de la guerre,  raconter en quelques phrases combien il est dur de vivre de ce métier et comment on peut en mourir. En annexe à son article, il publie une lettre d’Olivier Voisin datée de février dans laquelle celui-ci raconte ce qu’il observe au quotidien. Cela vaut bien les confidences d’une nonne déjantée, non ? Pourtant, cette histoire-là ne fera pas la Une. Pour un éditeur de presse, la guerre, c’est invendable…

Mise à jour 20h30 : la lettre que j’évoque – en réalité un mail –  reproduite d’abord sur le Huffington Post  puis le lendemain dans le prolongement de l’article de Jean-Paul Mari a été retirée à la demande de la famille. J’ai eu le temps de la lire, elle racontait la Syrie, elle était très belle. Je profite de cette mise à jour pour renvoyer au site d’Olivier Voisin.

19/01/2012

L’hommage de France 2 à Gilles Jacquier

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 23:32
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J’avoue avoir regardé l’émission consacrée par Envoyé Spécial à Gilles Jacquier, tué le 11 janvier à Homs en Syrie, avec une certaine appréhension. J’avais posé sur mon nez les lunettes du citoyen allergique aux médias, scandalisé par l’attention que les journalistes se portent à eux-mêmes, ulcéré pas les clans, les corporations, tout ce qui fait songer qu’il existe une petite bande de happy few dont tous les autres seraient exclus. Je me suis souvenue des attaques contre Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier  et surtout contre la profession à laquelle j’appartiens qui leur a offert quand ils étaient captifs, puis lors de leur libération, cette visibilité que, dit-on, elle refuse aux autres. Cultiver le penser contre soi-même encore et toujours, à la recherche de l’impossible objectivité…

Soit j’ai lamentablement échoué dans l’exercice, soit Envoyé Spécial a réussi son pari : dresser le portrait d’un grand reporter de talent et montrer aux téléspectateurs une autre face du journalisme que celle incarnée par les éditorialistes et les stars de plateaux télé, type Anne Sinclair. Le premier reportage sur les circonstances de sa mort aurait pu tourner au panégyrique larmoyant ou à la colère aveugle vu que l’essentiel des témoins étaient des confrères présents à ses côtés, dont son épouse, qui l’ont vu mourir. En réalité il a réalisé, à mon sens, un remarquable effort d’objectivité en soulevant de très nombreuses questions tout en se gardant de la tentation des réponses faciles. Au passage, le reportage montre bien la difficulté du métier, la vérité qui s’échappe, la fragilité des témoignages, le caractère discutable des preuves. Il laisse transparaître aussi l’insupportable soupçon, à ce jour non-vérifié, du piège soigneusement organisé.

Le deuxième reportage, consacré aux témoignages des gens qu’il a interviewés durant sa carrière et qui rendaient hommage à son humanité, fait voler en éclats l’image traditionnelle du journaliste vautour prêt à tout pour un scoop. Non pas que ce personnage soit une chimère, il existe, mais il n’incarne pas à lui seul le journalisme. Il y a aussi des journalistes qui pleurent devant une scène  insupportable, Gilles Jacquier en faisait partie.

Le troisième enfin, évoquant son parcours à travers quelques images, aurait pu sembler superflu  si les deux premiers n’avaient donné envie de poursuivre quelques minutes de plus la rencontre avec ce professionnel couvert de récompenses (dont le Prix Albert Londres).

L’enquête qui vient d’être diffusée sur la mort de Gilles Jacquier, passionnante,  pourra être visionnée sur le site d’Envoyé Spécial (il y a un petit délai de latence, je ne me souviens plus lequel, entre la diffusion et la possibilité de visionner sur Internet). Elle a le mérite de montrer la complexité de la situation en Syrie, ses zones d’ombre et ses nuances. Par ailleurs, les reportages de Gilles Jacquier sur l’Afghanistan (Grand prix Jean-Louis Calderon et Lauréat du prix Bayeux-Calvados), la Tunisie (Prix Nymphe d’or) et la Libye sont en ligne. Faites leur un triomphe, il mérite cet hommage.

11/01/2012

A propos des bons et des mauvais journalistes…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 23:37
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Gilles Jacquier, Prix Albert Londres, grand reporter à France 2, est mort aujourd’hui en Syrie.

Pour ceux qui voudraient savoir qui était Gilles Jacquier, c’est ici. J’aurais aimé simplement mentionner sa disparition et me taire, laissant à chacun le soin de mesurer la valeur de l’information, la vraie,  et l’engagement de ceux qui la servent. Mais voyez-vous, je suis en colère. La réaction du chef de l’Etat m’a fait bondir.

Voici le communiqué de l’Elysée :

« Le président de la République a appris avec beaucoup de peine et d’émotion la disparition brutale du journaliste Gilles JACQUIER, aujourd’hui à Homs, au cours d’un échange de tirs.

Le chef de l’État adresse à la compagne de Gilles JACQUIER, qui se trouvait avec lui, ses condoléances les plus attristées.

Le président de la République a également fait part de sa plus grande sympathie à M. Rémy PFIMLIN, Président du groupe France Télévisions, dans un courrier qu’il vient de lui adresser et dans lequel il rend hommage à la carrière exemplaire d’un journaliste du service public qui, en vingt-cinq ans de carrière, a couvert les principaux conflits de notre époque et en a été récompensé par les prix les plus prestigieux comme le Prix Albert Londres en 2003 et plus récemment le Prix Bayeux des correspondants de guerre en 2010.

Envoyé en Syrie par France 2, Gilles JACQUIER ne faisait que son métier de journaliste en couvrant les évènements violents qui ont lieu actuellement en Syrie du fait de la répression inacceptable exercée par le régime contre la population.

La France attend des autorités syriennes qu’elles fassent toute la lumière sur la mort d’un homme qui ne faisait que son métier : informer.

Les journalistes comme Gilles JACQUIER font honneur à leur métier, à notre télévision publique et à la France ».

Monsieur le Président, puis-je me permettre de vous rappeler vos propos lorsque deux journalistes de France 3 ont été pris en otage par les taliban, voici plus de deux ans ? Vous ne trouviez alors pas de mots assez durs pour critiquer le comportement de ces « chasseurs de scoop ». Vous leur reprochiez leur « imprudence coupable » et leur « irresponsabilité ». Raphaëlle Bacqué du Monde raconte même cette scène hallucinante : « Nicolas Sarkozy décide donc de recevoir enfin les familles. Les parents de Stéphane Taponier, la compagne d’Hervé Ghesquière sont donc conviés au Château. L’entretien est éprouvant. Le président est tendu. Agressif. ” Nous réglerons nos comptes avec eux, quand ils sortiront”, menace-t-il devant les familles accablées avant d’ajouter brutalement“mais s’il faut payer, je paierai !” »

Et aujourd’hui vous encensez Gilles Jacquier ? J’aimerais croire que la longue négociation pour obtenir la libération d’Hervé et Stéphane vous a éclairé sur le métier de reporter de guerre, et notamment sur ce qui le différencie de celui de « chasseur de scoop ». Je voudrais vraiment penser que vous avez mesuré votre égarement. Et peut-être est-ce le cas. Peut-être avez-vous fini par comprendre que vous aviez commis l’erreur de vous exprimer trop vite, sur la seule foi de la version de l’armée. Mais si je fais l’effort d’analyser la situation d’un point de vue politique, alors j’observe que dans un cas, les journalistes voulaient s’émanciper de la communication officielle de notre armée – honte sur eux ! – tandis que dans l’autre, notre confrère – en reportage officiellement autorisé par Damas – arrivait à point nommé pour vous donner l’occasion de stigmatiser un régime qu’il vous semble utile de dénoncer dans le cadre de votre campagne. Les deux premiers coûtaient cher, ils étaient vivants et prisonniers. Mort, Gilles Jacquier ne coûte rien et peut même rapporter un peu d’estime électorale au politique qui pleure le compatriote et le professionnel récompensé. Mais une idée plus noire encore me vient à l’esprit. Je pense que pour vous, un bon journaliste est un journaliste mort. Mais j’espère de tout coeur me tromper.

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