La Plume d'Aliocha

16/12/2012

L’acteur et les guignols

Filed under: Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:05
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A chaque jour ses raisons de s’indigner. En ce dimanche ensoleillé de décembre (en tout cas à Paris et à cet instant précis), c’est Gérard Depardieu qui alimente la grande machine médiatique à fabriquer des polémiques à la chaine. Notre monument national renie sa nationalité française. Plus exactement, celui qui incarna magnifiquement Cyrano de Bergerac au cinéma envoie son passeport français à la tête du gouvernement. Et l’on ne peut s’empêcher de songer au panache du célèbre bretteur. On l’imagine face à ses proches ferrailler dans le vide en lançant des « Ah ! non ! C’est un peu court jeune homme », et traiter de tous les noms d’oiseaux ceux qui ont osé le qualifier de « minable ». Pour ce que l’on sait du comédien, sa colère doit être homérique. Hélas, régurgitée par les médias, elle n’est plus que la honteuse fuite d’un contribuable face à ses responsabilités en pleine crise. Un minable, donc.

Faut-il lui jeter la pierre ?

Pour ce que j’observe en ce moment dans le cadre de mon exercice professionnel, l’alourdissement de la fiscalité, qui ne date pas de ce gouvernement – Nicolas Sarkozy avait rendu les contribuables aisés et les entreprises à moitié fous à force de changer les règles fiscales tous les matins – suscite deux types de réactions. L’une à vomir. L’autre plus audible. La première consiste à se gausser lors de repas dans des restaurants qui coutent un SMIC de ce vieux pays qu’est la France, haineux à l’égard de la réussite, allergique à la finance, noyauté par des trotskistes vindicatifs, et à vanter par comparaison le reste du monde qui, lui, a tout compris du capitalisme et se prosterne devant la réussite. La crise, quelle crise ? Vous lancent ces gens-là avec arrogance. Oui, en effet, quelle crise peut-on bien apercevoir, entre son bureau au sommet d’une tour de la défense et le restaurant chic auquel on se rend en voiture avec chauffeur. Les plus habiles admettent bien que la situation économique est difficile, mais pour s’empresser de menacer de l’aggraver encore si l’on continue de les irriter. Ils cesseront de recruter pour les chefs de grands groupes industriels, délocaliseront, tandis que les patrons de banques menacent de couper le robinet du crédit et ainsi de suite. Ceux-là ont tout, mais voudraient plus encore et se comparent à loisir avec leurs homologues étrangers pour vous montrer que hein, bon, leur sort est décidément misérable.

Il existe aussi un autre discours, émanant de personnalités aussi riches et puissantes, mais nettement plus conscientes de la situation et de leurs responsabilités. Celui-là est dirigé contre les politiques. Il consiste en substance à dire :  ils ont fait quoi de si notables ces gens-là, pour oser nous donner des leçons ? Qu’ont-ils inventé ? Quelle richesse ont-ils créée ? Combien de français ont un emploi grâce à eux ?  En quoi ont-ils participé au rayonnement de la France à l’international ? Ils vivent sur l’argent public, se font élire à coups de promesses qu’ils ne tiendront pas, ne disposent quasiment d’aucune marge de manoeuvre et ne trouvent rien d’autre à faire que de jeter en pâture quelques boucs-émissaires au public, dans l’espoir d’être réélus. Les emplois, ils les trouveront où s’ils passent leur temps à dénigrer les entreprises et plus généralement ceux qui mouillent la chemise et risquent leur argent pour construire ? Ici, il ne s’agit plus défendre son portefeuille, mais de soulever la question pas tout à fait idiote de la légitimité. De fait, si la France d’en bas brocarde ses politiques qui ne font rien pour elle, la France d’en haut s’indigne quand les mêmes lui tapent dessus sans qu’elle aperçoive très bien l’utilité concrète de l’exercice. C’est le mensonge médiatique que cette France-là dénonce, les fausses promesses, la fabrication de boucs-émissaires, les intentions électoralistes dissimulées sous le mirage du bien collectif.

Evidemment, l’argument n’aurait aucune force si les politiques pouvaient lui opposer une vertu sans faille et un engagement au-dessus de tout soupçon en faveur du bien commun. Hélas, les cafouillages de la majorité et les sinistres guignoleries de l’opposition permettent d’en douter sérieusement. Plutôt que de jeter la pierre à Gérard Depardieu, ne faudrait-il pas s’interroger sur la légitimité du politique ? N’est-ce pas le fond du problème ? Tous les fiscalistes savent qu’à partir du moment où l’on crée une taxe quelconque on réduit mécaniquement son assiette en provoquant une réaction de fuite. Ce réflexe n’est un scoop pour personne et sûrement pas pour les politiques. De fait, réformer ne consiste pas seulement à pondre de nouvelles lois, mais aussi à faire en sorte que les citoyens y adhèrent. Sinon, il ne s’agit que d’effets d’annonce. Or, nous avons ici à l’évidence une crise de foi. Alors on rallume en urgence le vieux fumigène de la lutte des classes pour distraire les esprits.

Poser la question de la légitimité du politique aurait le mérite de réconcilier la France d’en bas et la France d’en haut dans une exigence commune d’efficacité et de vertu à l’endroit de ses élus…Mais on peut préférer hurler après ces salauds de riches sans discernement, les assommer fiscalement, puis danser la carmagnole dans leurs domiciles désertés une fois qu’ils auront fui à l’étranger. Cela ne résoudra pas la question de la dette, mais au moins on se sera fait plaisir. Et le politique pourra de son côté pointer ces gens-là comme les uniques responsables une fois qu’on aura coulé. La démonstration sera imparable.

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