La Plume d'Aliocha

03/04/2012

Le bel esprit français

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:08
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Cette campagne présidentielle est une pure horreur médiatique. Assurément, on l’étudiera longtemps dans les écoles de journalisme. Je gage même que nous aurons les honneurs de la curiosité internationale sur ce sujet. Ce n’est pas tous les jours qu’on observe un cas pathologique aussi édifiant. Je le sais, le public le sait, les médias eux-mêmes en sont conscients, et pourtant, ça continue. Comment expliquer pareil mystère ?

Tenez, à l’instant, @si m’informe que François Hollande a trouvé un nouvel angle d’attaque contre Nicolas Sarkozy. Croyez-vous qu’il s’agisse de la dette, du modèle social français, du bilan du président sortant sur un point précis ? Pas du tout. Il le coince sur l’infantilisme. Oui. C’est relevé par Le Monde, considéré comme « Bien vu » par @si, bref, ça fascine les meilleurs d’entre nous. Qui sait si l’on ne va pas très vite évoquer un tournant majeur dans la campagne ? Les spécialistes sont à l’oeuvre, nous attendons leurs conclusions avec une impatience frénétique. Mais déjà l’on s’interroge : par quels éléments de langage, l’UMP va bien pouvoir rétorquer ?

Pendant ce temps, The Economist tire la sonnette d’alarme. Le très sérieux journal anglais nous dit : attention chers français, vous oubliez les sujets importants ! Et pour qu’on comprenne bien, il nous colle en illustration de couverture Sarkozy et Hollande dans une parodie horrifique du déjeuner sur l’herbe. Foutus anglais ! Qu’ils se dévorent entre eux avec leur libéralisme. Cela mis à part, ils n’ont pas tout à fait tort.  Comment ? Nous, oublier l’essentiel ? Vous n’y êtes pas, confrères d’Outre-Manche. Vous n’avez rien compris à la subtilité intellectuelle française. Et moins encore à son cynisme. On le sait qu’on est foutu, n’oubliez pas que nous sommes la lumière du monde. Notre lucidité est si vive qu’elle fait de nous les premiers consommateurs au monde d’antidépresseurs. C’est dire ! Alors à ce stade, tout ce qu’on souhaite c’est élire le chef vénéré qui nous accompagnera dans le désastre de la manière la plus agréable possible. Comme l’écrivait Gabriel Matzneff dans Combat, « les anciens grecs, dit-on, priaient debout. Imitons-les. Soyons désespérés et magnifiques ! »(1). La seule inconnue est : choisirons-nous le bon ou le mauvais ? Car voyez-vous, une fois qu’on a eu la sagesse d’écarter les questions de fond, aussi insolubles qu’ennuyeuses, il s’agit de se pencher sur les qualités de la bête et sur leur capacité à combler nos attentes du moment.

Evidemment, la question n’a pas le même sens selon le côté où l’on se place, ce qui accroit l’intérêt du jeu. Le suspens est si insoutenable que les journaliste politiques soudain transformés en sorciers inspirés, observent le marc de café, auscultent la boule de cristal, consultent les grimoires à la recherche de précédents, écoutent avec avidité les oracles des sondages, et palabrent à l’infini sur les plateaux de télévision, se disputant l’interprétation des humeurs du bon peuple (hier soir chez Calvi et partout ailleurs, tout le temps).  Les plus investis sortent scandales et affaires. Voir, au hasard,  le numéro de Marianne de cette semaine,  en collaboration avec Mediapart. Puisque l’adversaire résiste, tentons donc de l’empoisonner et assurons ainsi la victoire de notre candidat bien aimé. Parce que ça milite les journalistes en France, voyez-vous. Avec le succès que l’on sait depuis un certain référendum sur un Traité européen. En tout état de cause, on polémique, jusqu’à l’épuisement. Vous voulez nous comprendre, amis anglais ? Alors relisez Rabelais, « les uns parlaient en mourant, les autres mouraient en parlant »…C’est cela, le génie français. En tout cas son génie médiatique.

 

(1) Gabriel Matzneff – Le Sabre de Didi – La Table Ronde 1986. Il s’agit du recueil de ses articles publiés dans Combat. Un bijou de culture, d’intelligence et de liberté d’esprit. 

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