La Plume d'Aliocha

20/03/2014

Vous avez dit bizarre ? Donc c’est bizarre !

J’ai écouté hier la passionnante interview d’Eva Joly dans laquelle elle fait des révélations à Canal Plus sur l’affaire Kerviel. La vidéo est ici (c’est la deuxième de l’article). Puisque nous allons en commenter une partie, je vous invite à la regarder avant, pour vous faire votre propre opinion, puis a revenir ici (si vous le souhaitez).

« C’est la figure de la lutte anti-corruption , elle a fait trembler les puissants en France, aujourd’hui elle s’intéresse de près, de très, très près à l’affaire Kerviel. L’eurodéputée a des révélations à nous faire ! » lance le présentateur pour introduire son sujet. On salive. La juge d’instruction la plus célèbre de France s’est penchée sur le dossier Kerviel, la lumière est proche. Surtout qu’elle a passé des heures et des heures sur le dossier.

Mais avant de l’entendre, on nous propose un petit reportage sur le pénitent de la finance.

Et là, scoop ! Jérôme Kerviel (notez sa tenue noir et rouge aux couleurs de son ex-banque) livre à la caméra amicale et tutoyante de Canal Plus (mode : on est cool, on dézingue la justice, les banque toussa, toussa, on rigole) une nouvelle présentation du dossier qui vaut son pesant de speculos.

En fait, Kerviel a fait gagner de l’argent à sa banque. Si !

« Je leur ai fait gagner 1,4 milliards », dit-il. C’est vrai. Au 31 décembre 2007, il a investi deux fois 30 milliards (mars-juillet puis août-novembre) et gagné 1,4 milliards d’euros au total. Croyez-vous qu’il ai sauté de joie sur le desk, exigé un bonus proportionnel à ce gain gigantesque ? Du tout. Croyez-vous que ses supérieurs, dont on nous dit qu’ils savaient tout, aient débouché le champagne et enregistré le milliard et demi dans la case bénéfice du groupe en 2007 ? Encore moins. Vous savez pourquoi ? Parce que le trader a caché ce gain. Oui. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui le raconte dans son livre. Il est embêté, c’est trop gros. Il a beau se rassurer en se disant que personne n’a jamais été viré pour avoir fait gagner de l’argent à sa boite, il flippe de l’annoncer.  La clef du dossier est là : on ne cache pas ce qui est connu de tous. C’est cette insurmontable incohérence dans la défense du trader qui explique la sévérité des juges à son endroit. Mais revenons aux pertes. En invoquant le gain de 1,4 milliard, le trader oublie un détail : la position de 50 milliards prise en janvier 2008 qui va occasionner 6,3 milliards de pertes. C’est en soustrayant le gain de 1,4 milliard -réalisé à l’insu de la banque mais non contesté par celle-ci dans son existence – qu’on obtient la perte nette de 4,9 milliards.

Mais en fait non, grâce à JK, la banque a gagné aussi :

1,7 milliards. Il fait référence au crédit d’impôt lié à la perte de trading de 4,9 milliards. Comme celle-ci n’a pas été expertisée, Kerviel en déduit qu’elles n’existe pas et conclut donc que la banque grâce à lui a économisé 1,7 milliard d’impôts. CQFD. En fait, une grande banque française s’est amusée en pleine crise des subprimes à annoncer au marché qu’elle avait paumé 5 milliards, mais c’était pour rire. Très drôle en effet.

Une fois que le public est bien chauffé par la monstruosité de cette banque qui martyrise un petit breton, se gave de façon occulte de milliards d’euros et vole en plus 1,7 milliard dans la poche du contribuable (chauffe Marcel, chauffe !) on peut passer à l’interview-révélations-choc-attention-scoop-mondial-indignation-et-buzz-garantis :

« Ce qui est remarquable dans ce dossier, c’est « la mort civile » », commente Eva Joly. Qu’on me permette de noter avec amusement qu’elle s’est appropriée les éléments de vocabulaire de la défense Kerviel.  Je trouve étrange qu’une ancienne juge critique le travail de ses collègues sur la seule foi des dires d’une partie au procès, mais bon.  Cette condamnation a été prononcée sur la seule base d’une petite feuille format A4 sur laquelle la banque a écrit le montant de son préjudice, poursuit-elle. Petite feuille A4 dont on oublie de nous dire qu’elle renvoie à des pièces du dossier, aux comptes contrôlés par les auditeurs légaux, à l’enquête de la commission bancaire, et aux listings retraçant les opérations de débouclage. Mais bon.

« Très bizarrement, ils choisissent de vendre le lundi », jour où la bourse américaine est fermée, ils vont accentuer la perte, poursuit la députée.

Quelle joie pour moi d’être en mesure de rassurer la juge.

S’il y a bien quelque chose de parfaitement PAS bizarre dans ce dossier, c’est le timing du débouclage.

Rien de bizarre, absolument rien.

Flash back. Le vendredi 18 janvier 2008, la banque s’aperçoit enfin que quelque chose cloche du côté d’un de ses traders. Le lendemain samedi, elle le somme de venir s’expliquer sur la nature exacte de ses opérations. L’exercice débute à 18 heures, il est long et pénible car le trader, effrayé,  se tait. Aux alentours de minuit, on finit par retracer grâce à ses maigres déclarations mais surtout aux investigations internes, l’existence d’un gain de 1,4 milliards correspondant à des investissements non autorisés en 2007 (deux fois 30 milliards). Mélange d’inquiétude et de soulagement. En général, les rogue traders dissimulent des pertes. Celui-là, c’est pas banal, a dissimulé des gains. Quelqu’un alors pose la question mortelle : et s’il avait repris des engagements depuis le 2 janvier ? Les recherches, poursuivies toute la nuit, vont révéler le dimanche en milieu de matinée l’étendue de la catastrophe : le trader a misé 50 milliards sur le rebond des marchés alors qu’on n’est qu’au début de la crise des subprimes…. « Dommage, c’était une belle banque » murmure le patron Daniel Bouton quand on lui apprend la chose (récit d’Hugues Le Bret). Il ne sait pas alors que le CAC 40 va perdre 45% dans l’année, mais en tant que banquier il s’en doute. Le spectre de la faillite vient de faire irruption dans son bureau. Puis il se reprend et lance les opérations de sauvetage. Parallèlement, il prévient ses autorités de contrôle. En tant qu’établissement bancaire, Socgen relève de l’autorité de la Banque de France. En tant que société cotée, elle est sous la surveillance de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

En principe, Socgen avait prévu  d’annoncer lundi au marché ses pertes sur les subprimes (2,2 milliards d’euros), conformément au souhait du gouverneur de la banque de France qui avait enjoint toutes les banques françaises de communiquer ces informations au marché. Problème, elle doit maintenant annoncer une nouvelle autrement plus grave. En tant que société cotée, elle n’a pas le choix, elle est tenue légalement de communiquer au marché immédiatement  toute information susceptible d’avoir un impact sur son cours de bourse (article 223-2 RGAMF en lien). Sauf si cette communication immédiate a pour effet d’aggraver la situation. Dans ce cas, un délai peut être accordé. Daniel Bouton va donc informer l’AMF et demander un délai pour informer le marché. Pourquoi ? Parce que s’il annonce le lendemain qu’il a une position non autorisée de 50 milliards qu’il doit céder, les fonds de pension vont jouer contre Socgen et c’est la faillite assurée. La seule solution consiste à céder les positions le plus normalement possible et annoncer ensuite au marché non pas une exposition aux conséquences incertaines, mais une perte nette et définitive. De toute façon, la position est illégale et ne peut être conservée. Sa taille est par ailleurs mortelle, ce qui est une raison supplémentaire de la couper. Sur les deux derniers points, je rappelle qu’à l’époque les fonds propres de la banque s’élèvent à 30 milliards. On dit que Daniel Bouton aurait réclamé 8 jours, l’AMF qui n’aime guère que l’on retienne des informations,  n’en accordera que 3. En clair, le dimanche soir Socgen sait qu’elle doit avoir soldé sa position au plus tard le mercredi soir suivant. Voilà pourquoi les opérations de débouclage ont débuté dès le lundi, malgré la fermeture de la bourse américaine et la situation calamiteuse des bourses asiatiques. Il n’y a là rien de bizarre. Il suffit de connaître un peu le droit boursier et un peu le dossier pour comprendre qu’il n’y avait absolument aucune autre solution.

« Si Socgen avait gardé les titres elle se serait considérablement enrichie »…lance le présentateur. Eva Joly acquiesce. A tort. Outre le fait que Mme Joly devrait savoir que la banque ne pouvait pas pour les raisons exposées ci-dessus conserver ces positions, lors du procès devant le tribunal correctionnel un tableau a montré que les positions prises par le trader pouvaient entraîner jusqu’à plusieurs dizaines de milliards de pertes selon la période de débouclage.

Pour conclure, je trouve consternant que l’on jette ainsi l’opprobre sur les banques et sur le système judiciaire avec des arguments aussi légers. Ce n’est évidemment pas propre au dossier Kerviel.  Il suffit désormais à n’importe qui de lancer dans le débat public un « c’est bizarre » pour immédiatement développer suspicion, complotisme et paranoïa. Les médias ont une responsabilité immense. Il serait temps qu’ils pensent à autre chose qu’à faire du buzz.

 

Note du 21 mars : pour les lecteurs occasionnels qui arrivent de Twitter sur ce billet, je signale que le récit complet de l’affaire depuis l’embauche du trader jusqu’au jugement de première instance est raconté dans « Kerviel, enquête sur un séisme financier » que j’ai publié en 2012 chez Eyrolles au terme de deux ans d’enquête. Par ailleurs, les 47 billets de ce blog consacrés à l’affaire sont accessibles ici

23/06/2012

Quand sonne l’heure des vérités

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:19
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Palais de justice, jeudi 21 juin, neuvième jour d’audience 16h30 : le moment est enfin venu d’entendre Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque des faits. C’est l’homme qui a géré la perte, organisé l’augmentation de capital et sauvé la banque. C’est aussi celui à qui l’on reproche les « années fric » et dont on dénonce l’arrogance autant qu’on moque les costumes mal coupés. Un inspecteur des finances, un morceau d’intelligence pure, l’un de ces hommes qui participent dans l’ombre au gouvernement d’un pays. Pas très grand, le visage rond, les cheveux gris, le costume aussi, on peine à croire, en le voyant arriver dans la salle avec sa petite mallette à la main, pas show off pour deux sous, que cet homme-là pèse des millions et a dirigé des dizaines de milliers de personnes.

Des positions létales

Les avocats de la Société Générale ne l’interrogent pas, ils se contentent de le lancer, et Daniel Bouton démarre son récit du week-end maudit où Socgen a failli couler. « Dans la nuit du samedi au dimanche Philippe Citerne (le directeur général) m’appelle pour me dire : il nous arrive quelque chose d’incroyable, Jérôme Kerviel nous raconte une histoire dans laquelle il a fait gagner 1,4 milliards à la banque de manière simulée. C’est sans précédent un rogue trader qui fait gagner de l’argent. Vers 11heures dimanche matin, Jean-Pierre Mustier m’annonce que le trader vient d’avouer qu’il a construit une position longue (acheteuse) de 50 milliards, le ciel nous tombe sur la tête. La vie d’un certain nombre de personnes va basculer et en particulier la mienne. C’est un dissimulateur épouvantable car il quitte la banque le samedi soir en ne disant pas qu’il a continué à augmenter des positions déjà létales ». Létales, c’est le grand mot de Daniel Bouton, il le répète plusieurs fois. Mortelles, en langage courant. Il poursuit le récit en évoquant le sauvetage de la banque, les autorités de tutelle l’augmentation de capital.« Il ne doit pas y avoir de positions directionnelles dans une banque, j’avais constitué de petites équipes de besogneux qui n’avaient pas l’autorisation de faire de l’overnight » poursuit-il, mais on peine à le croire sur ce sujet surtout qu’il confie fièrement un peu plus tard que c’est lui qui a déplafonné les bonus. « C’est vrai qu’il y a eu un problème d’ajustement de moyens, admet-il, il nous manquait une centralisation par trader et une cellule tournante ».

Interrogé sur l’hypothèse d’une manipulation, il répond de but en blanc : « c’est n’importe quoi ! » avant de s’embourber dans une explication macroéconomique sur la crise des subprimes. Soudain, il lance une phase choc qui réveille tout le monde : « c’est du même niveau que le complot du 11 septembre ». « Ce matin, j’ai réfléchi un peu, c’est idiot au regard du fonctionnement de la Société Générale ou alors c’est moi personnellement qui m’en occupait la nuit…Le comploteur dans cette théorie, ça ne peut être que moi, Philippe Citerne ou Jean-Pierre Mustier (le patron de la banque d’investissement). Cette cinquième ou sixième version de Jérôme Kerviel ne vaut pas mieux que les précédentes ».

– Jean Reinhart, l’un des avocats de la banque : Il y a deux ans, vous vouliez comprendre, est-ce que vous avez progressé ?

– Monsieur Kerviel s’est enfoncé vis à vis des policiers puis des juges dans un système dans lequel il ne peut s’avouer à lui-même qu’il a fait ça pour gagner un bonus supplémentaire, comme un shadock. C’est vrai que dans notre pays, on croit plus facilement le petit jeune que le gros méchant banquier.

L’étrange scénario d’un attentat contre le monde bancaire

Le témoignage de Philippe Houbé ? Il le démolit d’une phrase :  « l’homme de Fimat est touchant car je suis sûr qu’il est sincère. Et en même temps, ça s’explique en une demi-seconde, il ne voit qu’une jambe, ne comprend rien et tire des conclusions complètement fausses ».

A la question de Frédérik-Karel Canoy, avocat des actionnaires, regrettez-vous le terme de terroriste ?, Bouton apporte une réponse intéressante : « le 23 au soir, je ne sais pas quelles peuvent être les motivations de Monsieur Kerviel. Il y a peut-être plusieurs Kerviel dans plusieurs établissements et donc c’est un attentat terroriste ». On croit comprendre que la banque a imaginé, à un moment donné, qu’elle était en train de vivre un nouveau 11 septembre, sauf qu’en l’espèce il ne s’agissait plus de lancer des avions dans des tours, mais de faire exploser le système financier mondial à l’aide de traders terroristes. Joli scénario qui ne manquera pas d’alimenter l’imagination des auteurs de thrillers…

C’est lorsque Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés, l’interroge sur le manque de moyens, que Bouton révèle le banquier dans toute sa splendeur. « J’ai fait le choix d’installer le siège de la banque sur la commune de Nanterre plutôt que celle de Londres, mais ce n’est pas facile en droit français quand on se trompe de 300 unités »…En clair, il aurait embauché plus « d’unités » si le droit du travail français était plus clément avec les employeurs.

C’est au tour de David Koubbi de l’interroger. On attendait avec impatience l’affrontement des deux hommes, hélas il n’en ressort rien.  Le témoin veut-il s’excuser d’avoir traité un présumé innocent de terroriste, c’est à dire de poseur de bombes qui tue des gens ? Pas avant le jugement, répond Daniel Bouton.

– Quand l’affaire a éclaté, personne ne croyait à la théorie de la banque…tente David Koubbi qui continue de rappeler les doutes d’origine pour tenter d’invalider le storytelling de la banque. Hélas, on ne coince pas si facilement un homme comme Daniel Bouton. « Ah ! Un grand avocat parisien vient de reconnaitre dans cette chambre que cette affaire est incroyable ! » réplique, triomphant, l’ex-pdg de la banque.

Et lorsque David Koubbi évoque la rémunération de Bouton, 5000 ans de salaire malgache, l’homme ne cille pas. Tout au plus estime-t-il, au vu des questions trop longues de l’avocat que, sans doute, il ferait mieux de s’asseoir pour écouter ses théories.

Il est 19h30, la présidente suspend l’audience un quart d’heure. Dans les couloirs presque vides à cette heure tardive, je croise Daniel Bouton escorté par deux gendarmes jusqu’à la sortie arrière du palais, place Dauphine. Il a l’air un peu perdu et porte sur lui la solitude du témoin qui vient de s’exprimer à la barre et s’en retourne sans savoir ce qu’on a pensé de ce qu’il a dit.

19h50 : il ne reste plus qu’une poignée de journalistes dans le « poulailler », Stéphane Durand-Souffland du Figaro, Mathieu Delahousse, RTL, Pascale Robert-Diard du Monde, Valérie de Senneville des Echos, Laura Fort qui suit le procès en live pour La Tribune. Nous échangeons nos impressions, les mines sont fatiguées. L’après-midi a été orageuse et lourde, autant à l’extérieur que dans la salle. Dehors, la fête de la musique a débuté, mais aucun son ne parvient à percer les épais murs de pierre du palais. Le drame que nous observons depuis deux semaines nous enveloppe.

Il reste deux témoins de moralité à entendre.

Le premier  est une jeune femme qui a connu Jérôme Kerviel à l’université. Il travaillait plus que les autres, il était gentil et pas flambeur. Ce n’était pas un génie, mais un bosseur. La banque n’a pas de question, la présidente non plus, le témoin se retire.

« Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon attachant »

Le deuxième témoin, c’est Jean-Raymond Lemaire, l’expert informatique qui a rencontré Jérôme Kerviel le vendredi qui a suivi l’annonce au marché de la « fraude ». Grand, moustachu, le visage rose et la silhouette solide des gens qui ont un bon coup de fourchette, il y a quelque chose d’un père noël chez cet homme-là. Sur sa chaise, Jérôme Kerviel vient de quitter sa position de défense. Il a décroisé les bras et joint les mains, comme si une trêve invisible venait d’être déclarée. Le soir-même, il lui proposait de dormir chez lui pour échapper à la presse qui le traquait. C’est une décision qu’il a prise en quelques secondes, question de confiance. Ensuite, il l’a embauché pour tenir la comptabilité de sa société. Il « était gentil, aimable, très poli, ses collègues l’aimaient bien » explique le témoin. « Ce n’est pas un génie mais un gentil garçon, attachant. Il fait ce qu’on lui dit, il est courageux, mais il n’a pas beaucoup d’initiative. Quand on lui demandait quelque chose, tant que ce n’était pas cadré, il revenait nous voir ». Jérôme Kerviel en prison ? Il n’y croit pas : « ce n’est pas possible, il n’a ni tué, ni violé ». Le vrai Jérôme ? C’est celui d’avant tout cela, il ne le connait pas. Lui a rencontré un garçon qui regardait par terre et parlait tout bas. L’ex-trader a quitté son emploi en janvier 2011 pour s’occuper à plein temps de sa défense. Depuis, les deux hommes continuent de se voir, environ tous les deux mois. A-t-il trahi votre confiance, demande un avocat ? Pas encore.

Il est plus de 20 heures, on s’apprête à partir quand la présidente Mireille Filippini appelle Jérôme Kerviel à la barre. « Venez nous parler de vous ! ».

Le trader se lève, s’approche du micro. « On m’a demandé plusieurs fois en première instance qui j’étais, je ne comprenais pas la question. Mes parents m’ont appris la valeur travail. Ma mère était coiffeuse, dès l’âge de 14 ans j’ai commencé à l’aider au salon. Quand Daniel Bouton déclare que ma motivation c’était le bonus, je le prends comme une insulte pour moi et  mes parents. Je suis très fier de l’éducation que l’ai reçue. Quand je suis entré à la Société Générale, on m’a appris de nouveaux codes, mais l’argent n’a jamais été ma motivation. Durant 4 ans ma parole a été mise en doute, je n’ai toujours dit que la vérité ». Un silence solennel règne dans la salle, les mots de Jérôme Kerviel sonnent juste, son discours est fluide.« Par la force du travail, on m’a proposé un poste, je n’ai pas cherché ce travail, je n’ai pas de complexe d’infériorité. Il y a des gens plus intelligents que moi, je vis très bien avec cela. J’essayais de bien faire mon boulot, c’était une passion. Très certainement j’étais à côté de la réalité, mais très fortement encouragé par mes supérieurs. J’ai été blessé et choqué qu’on puisse m’accuser d’un système frauduleux, je n’ai fait qu’appliquer la technique de la banque. Un monde qui était ma passion, j’aimais la Société Générale, c’était ma deuxième famille. Voir, lorsque l’affaire a éclaté, qu’ils me lâchaient et ne disaient pas à quoi ils avaient assisté, cela m’a blessé et fait énormément de mal ».

« Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse ! »

« Ce n’est pas tant ma situation personnelle, mais les dommages collatéraux…La voix de l’ex-trader se brise. Les journalistes lèvent la tête de leur carnet, la salle suspend son souffle, le silence est absolu. Jérôme Kerviel cherche au fond de lui-même la force de poursuivre son récit. « Ma mère a développé une maladie pendant cette affaire, elle est en fauteuil roulant. Lorsqu’elle est sortie du coma elle m’a dit : je vais venir à ton procès parce que je sais que tu n’es pas un faussaire ». Les gorges se nouent. Dans ce procès où l’humain a tenu si peu de place, l’ex-trader au visage dur, à l’attitude si lisse depuis deux ans, laisse enfin se fissurer l’armure. « Je n’attends qu’une chose, c’est que ce calvaire cesse ».

David Koubbi l’interroge d’une voix douce, il ne faut surtout pas briser le charme, interrompre ce chant si fragile :

– Vous avez appris quelque chose depuis que vous n’êtes plus trader ?

– La virtualité des relations humaines, mais j’ai fait aussi des rencontres formidables, des gens gentils qui m’ont tout donné sans rien attendre en retour.

– Au plus profond de vous-même, vous considérez que vous devez des excuses à la Société Générale ?

– Aux salariés oui, mais c’était difficile tant que je ne comprenais pas, aujourd’hui j’ai compris.

– Et vis à vis de la Société Générale, de Daniel Bouton ?

– J’écoutais la déposition de Daniel Bouton, si l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête n’était pas sur le poin de tomber, je répondrais que c’était le business model de la banque, tout nous encourageait à faire ce genre de choses.

– Et les 50 milliards ?

– J’ai perdu contact avec la réalité.

– Vous avez foi en la justice ?

– Bien sûr.

– Pourquoi ?

– C’est comme ça que j’ai été éduqué.

Il est 20h40, Mireille Filippini clot les débats. La semaine prochaine sera consacrée aux plaidoiries. Aux avocats désormais de défendre la vérité de chacun. Celle de Daniel Bouton, le grand banquier responsable de 160 000 personnes en 2008 qui ne comprend toujours pas comment l’un de ses traders a pu prendre des positions mortelles pour la banque et les dissimuler jusqu’au bout. Celle de Jérôme Kerviel dont la vie s’est arrêtée il y a 4 ans sans qu’il ne saisisse les raisons exactes de l’ouragan qui s’est abattu sur lui. Il croyait ne faire que son travail…Deux regards opposés, deux destins, deux vérités apparemment inconciliables. Et au milieu, la balance de la justice.

22/06/2012

« La Société Générale a rendu un immense service à la place ! »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:49
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Palais de justice – Jeudi 21 juin 10h00 – Neuvième jour d’audience dans l’affaire Kerviel : Ce n’est pas à proprement parler la foule des grands jours, mais la guest star de l’après-midi, Daniel Bouton, président de la Société Générale à l’époque de l’affaire, a attiré un public plus nombreux qu’à l’habitude et quelques caméras. L’affiche est attractive. En première instance, il avait confié rêver que le trader dise enfin la vérité et explique pourquoi il avait fait cela. Qui sait ? Peut-être que son rêve va se réaliser cette fois-ci ? Mais l’heure n’est pas encore venue d’entendre la vedette. Ce matin, la cour auditionne un ancien directeur du MATIF (l’ex marché des futures français), cité par la défense.

La Société Générale a rendu un immense service à la place !

L’homme est venu défendre le système et la réputation de la finance : il est impossible que la banque n’ait rien vu, prétendre cela, c’est faire passer les financiers pour des imbéciles. Et le marché des futures en particulier. Or, celui-ci est parfaitement organisé, transparent, on ne peut pas y intervenir de façon occulte. Toujours appuyé sur sa canne qui lui donne des allures de dandy, David Koubbi laisse filer son témoin et se régale. Ce professionnel est posé, sérieux, crédible, et surtout il déroule un scénario aussi bien construit que séduisant.

Pour lui, la banque a très vite aperçu qu’elle allait perdre 7 milliards sur les subprimes. Or, une telle annonce au marché est impossible, elle sèmerait la panique et ferait exploser le système bancaire. Il lui faut donc en quelque sorte « blanchir » une partie de la paume en la transformant en perte de trading. C’est là que Jérôme Kerviel intervient à son insu. Au printemps 2007, la banque est trop occupée par la fusion d’une de ses filiales, elle laisse donc le trader aggraver ses pertes sans saisir l’opportunité, mais en janvier 2008, l’heure du sacrifice est venue : on déclenche l’opération de nettoyage. « Il faut féliciter la Société Générale d’avoir rendu un immense service à la place financière de Paris » explique-t-il tout en soulignant que c’est sans doute maintenant l’heure pour la banque d’avouer, car elle ne risque plus rien :« ce serait très honorable, mais c’est peut-être de ma part du romantisme ». La présidente, Mireille Filippini, intervient sèchement : « ici on fait du juridique, pas du romantisme, nous ne sommes ni écrivains ni poètes ». On devine à son ton que la théorie qu’on lui présente ne la convainc guère.  Interrogé par François Martineau, l’un des avocats de la Société Générale, le témoin est bien obligé d’admettre qu’il n’a pas lu le dossier pénal, qu’il ignore les techniques de fraude utilisées par Jérôme Kerviel, en clair qu’il ne s’appuie que sur ses propres convictions. Un autre conseil prend le relais, François Reinhart. Il  le pousse sur la théorie du complot dans l’espoir de le décrédibiliser. Mais le témoin s’arrête, apercevant le danger. Il refusera également de suivre David Koubbi dans le scénario d’une antenne de Socgen à l’autre bout du monde récupérant de façon occulte les 4,9 milliards soi-disant partis en fumée lors du débouclage. Etrangement, l’homme qui donne corps à la théorie de la manipulation soutenue par la défense semble ne pas apercevoir ce que son scénario peut avoir de « complotiste ». Au contraire, il trouve que la banque a plutôt bien joué, mais qu’il est temps de laisser tomber le masque. On songe à cet instant que la finance cultive une drôle d’idée du romantisme, car l’histoire qu’on nous présente est plus proche des thrillers de John Grisham que des envolées d’Alfred de Musset.

Un cynisme glaçant

– Donc, on a un trader qui fait du directionnel et on en profite pour lui coller la responsabilité des subprimes, réfléchit tout haut Mireille Filippini. Mais en 2005 et en 2006, il y avait déjà des problèmes avec lui !

– La crise s’annonçait dès 2006, rétorque le témoin.

– Si le 18 janvier le marché s’était retourné et que la position de Kerviel était devenue gagnante, le scénario s’effondrait, insiste la présidente.

– La banque aurait continué d’attendre, il y a encore aujourd’hui des actifs toxiques dans les banques.

– Alors pourquoi ne les a-t-elle pas gardés tout simplement ?

– Parce que ce n’est pas simple.

Tandis que la tension monte de nouveau entre la présidente et David Koubbi, Richard Valeanu, l’un des avocats des salariés de la banque observe fort justement : vous nous décrivez le sacrifice d’un homme par une finance cynique…

– Je cherche à défendre le professionnalisme des acteurs, rétorque le témoin. Quand j’entends le discours d’un membre éminent des marchés, figurant parmi les fondateurs du MATIF, dire qu’il n’a rien vu, je réagis. Ne laissons pas penser qu’un opérateur peut entrer dans le système et y faire n’importe quoi, ce n’est pas possible voyons !  La Société Générale a sauvé la place, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.

Ainsi donc, ce professionnel des marchés financiers pense sincèrement défendre la réputation du système en expliquant que l’une des principales banques françaises est capable de maquiller une perte, produire des faux, mentir à tout le monde et envoyer un homme en prison pour sauver la place de Paris ? Mieux : il salue la stratégie ! Le public frissonne…

(à suivre…)

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