La Plume d'Aliocha

21/06/2013

Mélenchon, juge suprême

La nouvelle est passée inaperçue et pourtant elle est d’importance. La France vient de se doter d’une nouvelle juridiction suprême ! Difficile de savoir à ce stade si celle-ci chapeaute la Cour de cassation et le Conseil d’Etat et comment elle se situe par rapport aux Conseil constitutionnel, toujours est-il qu’elle existe et c’est une excellente nouvelle.

Mais de quoi parle-t-elle, s’interrogent les lecteurs juristes de ce blog. De la Haute Cour de Révision, présidée par Jean-Luc Mélenchon. Le président du Parti de Gauche vient de publier sur son blog un billet dans lequel il affirme que Jérôme Kerviel est innocent. A la réflexion, je me dis qu’en fait, cette cour là doit être la juridiction supérieure du tribunal médiatique, ou quelque chose d’approchant. Toujours est-il que faisant fi de l’enquête de la redoutable brigade financière, de l’instruction pilotée par Renaud Van Ruymbeke, de la décision du Tribunal correctionnel de Paris, de l’arrêt de la Cour d’appel de Paris et du recours devant la Cour de cassation (décision attendue en février 2014), Jean-Luc Mélenchon assène que le trader est innocent. A-t-il lu les dizaines de milliers de pages du dossier pénal ? Sans doute pas. Les deux cent pages que comptent ensemble les deux décisions de justice ? Il faut croire que non. Assisté aux deux procès qui ont duré trois semaines chacun ? Que nenni : j’y étais, et je ne l’ai pas vu. Au demeurant, il plaide l’innocence dans la perspective de l’audience du 4 juillet devant le Conseil des Prud’hommes de Paris, ce qui est un tantinet hors sujet, car il s’agira d’évaluer la régularité du licenciement, pas la culpabilité de l’intéressé. La seule chose qui inquiète notre nouvelle juridiction suprême à juge unique, ce sont les éventuelles réactions de son parti. Songez donc, sortir le drapeau rouge pour défendre un trader, ça peut prêter à discussion dans les rangs de l’extrême-gauche. En revanche, il ne frissonne même pas à l’idée de remettre en cause le travail des professionnels de la justice avec des arguments si légers que ceux qu’il avance. A sa décharge, il est loin d’être le seul homme politique à s’improviser critique éclairé du travail judiciaire sur un dossier particulier. C’est même devenu un sport national.

Dommage que les interrogations légitimes sur le système financier que soulève ce passionnant dossier dérapent dans une réfutation hasardeuse du travail des juges. Il y avait des combats bien plus avisés à mener.

19/10/2012

Ce que je pense de l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:56
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L’arrêt de la Cour d’appel de Paris dans l’affaire Kerviel sera prononcé le 24 octobre. Plusieurs confrères m’ont appelée cette semaine pour connaître mon analyse. Je n’ai évidemment aucune analyse et encore moins de pronostics à proposer sur la décision à venir, même si j’ai assisté au procès et que j’ai une idée sur l’issue. Mais je trouve amusant de constater que si certains préparent leur sujet de mercredi en me demandant d’expliquer ce que j’ai déjà écrit, ce que je comprends très bien, d’autres m’appellent pour un plateau télé une heure avant l’arrêt. Parlons-nous dans ce dernier cas encore de journalisme ou s’agit-il, pour doubler l’instantanéité de Twitter, de se lancer dans la voyance pure ? Toujours est-il qu’il ne me viendrait pas à l’esprit sur un dossier aussi grave, pour Jérôme Kerviel comme pour la Société Générale, de me livrer à ce type de spéculations hasardeuses. J’entends donc décliner car je ne suis pas prête à tout pour faire le zouave sur un plateau télé dans l’espoir de vendre un livre. Soyons un peu sérieux, même si la société ne l’est guère et le monde médiatique moins encore.

Maintenant, pour mes confrères sincèrement intéressés par l’affaire et désireux de connaître mon analyse (qui n’engage que moi), et surtout pour les fidèles de ce blog, la voici :

J’ai écrit ce livre parce que l’affaire m’a passionnée et qu’être journaliste, à mon humble avis, c’est d’abord avoir envie de partager, d’alerter, d’informer, bref de transmettre au plus grand nombre ce qu’on a eu le privilège infini d’observer soi-même d’un événement exceptionnel. En tout cas, c’est ma vision du métier. Je le vis comme une nécessité, une urgence, un besoin irrépressible, celui de partager.

L’affaire Kerviel m’a passionnée parce que pour moi, elle a la dimension d’un mythe moderne, et d’ailleurs j’aurais titré mon livre Le mythe Kerviel, si mon éditeur et le monde médiatique avec lui, ne me l’avait formellement interdit. Que voulez-vous, il y a des mots si usés qu’on ne peut plus les utiliser. Dans un monde de l’hyperbole, lorsqu’un sujet mériterait justement le recours à un mot fort, on découvre que celui-ci est si dévoyé qu’il n’est plus utilisable.

Tant pis. L’intérêt du blog est le corollaire de son travers, à savoir sa gratuité. N’ayant ici rien à vendre, je peux m’autoriser le luxe d’écrire des choses qui ne sont pas considérées comme « vendeuses ». Divine liberté !

L’affaire Kerviel est un mythe moderne à tous les niveaux, observons-en quelques-uns.

La finance : nous avons tous compris depuis 2008 qu’elle gérait nos vies, il n’est donc pas inutile d’observer comment elle fonctionne. Or elle se présente elle-même comme technique, complexe, ultra sophistiquée. L’affaire Kerviel montre en réalité qu’un homme seul (ou avec la complicité de sa hiérarchie, peu importe) peut investir 50 milliards au risque de faire exploser une banque de 150 000 salariés et un système financier à l’époque fragilisé avec elle. Le système n’a pas complètement explosé (indépendamment de cette affaire) et pourtant nous pouvons constater les dégâts sur les peuples. Faut-il être aveugle pour classer ce dossier dans les faits divers appartenant au passé !

– Le monde du travail : nous avons d’un côté un trader qui avoue avoir pété les plombs, être entré dans une spirale infernale, avoir perdu pied avec la réalité, et de l’autre des contrôleurs qui expliquent, pour justifier leur aveuglement, que leur métier ne consiste pas à comprendre les problèmes mais à faire taire les alarmes. Sans compter les cadres qui avouent ne pas lire leurs mails tant ils en reçoivent. Que nous faut-il de plus pour nous interroger :

1. Sur l’environnement professionnel des traders, leur surveillance et leur encadrement.

2. Sur le statut plus général des salariés dans les très grands groupes à qui l’on demande d’appliquer des procédures en considérant qu’elles sont plus fiables que le jugement humain. Le système a trouvé ici sa limite. La sécurité qu’il offre est fausse, les salariés quant à eux se livrent à des tâches mécaniques guère plus enviables que celles du travail à la chaine même s’il est question ici de travail intellectuel et non pas physique. Est-on si loin du problème du burn-out et pire du suicide ? Que nous faut-il de plus pour nous emparer de ce sujet ?

3. Sur les cadres, qui s’appuient sur des systèmes de contrôle défaillants, qui ne tiennent pas compte du risque de fraude, qui délèguent à tour de bras, ne lisent pas leurs mails (et nous, nous les lisons ?), qui sont eux-mêmes victimes de la pression de la rentabilité, etc…

Il n’y a pas ici de quoi remettre en cause le monde du travail, il faut rester raisonnable en tout, mais peut-être des questions à se poser, non ?

– Sur les « process » comme on dit dans le monde de l’audit, ou les procédures pour les indécrottables francophones dans mon genre : quelques rares spécialistes tirent la sonnette d’alarme pour alerter sur le fait que les procédures de management et de contrôle très sophistiqués que l’on met en place pour gérer des groupes de dizaines de milliers de salariés sont potentiellement absurdes et déresponsabilisants. Hier c’était la Société Générale, demain cela peut être le nucléaire. L’idée force qui ressort de cette affaire c’est qu’un homme seul, ou au plus deux ou trois s’il s’avérait que Jérôme Kerviel a été couvert par ses supérieurs, peut faire sauter une banque et même tout un système. De nombreux intellectuels prédisent le développement du phénomène de piraterie quand d’autres mettent en garde contre la fragilité de nos systèmes gigantesques et ultra-sophistiqués. Quand les écouterons-nous ?

– Plus profondément, Jérôme Kerviel  dit lui-même qu’il ne voulait rien d’autre que faire gagner de l’argent à sa banque, ce qui nous interroge sur les salariés d’entreprise soumis à la pression de la rentabilité, sur ce que notre société a à offrir d’autre que l’argent et la célébrité comme gage de réussite d’une vie, et bien d’autres choses encore, je vous renvoie au livre pour le reste. Non pas pour le vendre, mais parce que j’ai une sainte horreur de la psychologie sauvage, de sorte que je me suis effacée derrière l’histoire pour laisser à chacun le soin d’en tirer les conclusions qu’il souhaite sur les motivations du trader. Si Jérôme Kerviel avait été une caricature de trader, roulant en Porsche, habitant dans un 300 m2, fréquentant les boites branchées et les calls girls qui vont avec, nous serions dans un dossier « classique » de rogue trader. Il n’est rien de tout cela. C’est le coeur du mystère. Il se décrit lui-même comme un homme ordinaire et je le crois. Mais alors ? A défaut de me lire moi, je vous renvoie à Houellebecq.

Voilà en gros ce que je pense de l’affaire Kerviel. Parmi ses multiples extravagances, il se trouve qu’elle est tombée dans un angle mort. Certes, les médias en ont parlé comme rarement on a évoqué une affaire judiciaire, tant les enjeux étaient délirants. Mais justement, ces enjeux financiers ont obéré le fond du dossier et pollué le sens de l’histoire. Au départ, je n’avais aucune intention d’écrire ce livre, je signalais inlassablement l’affaire aux professionnels éclairés que je rencontrais dans mon métier, professeurs de droit, économistes, auditeurs, philosophes, financiers en leur demandant de s’intéresser à l’affaire. Et tous me répondaient qu’ils étaient passés à coté, qu’ils avaient cru à une énième affaire de finance folle, que la surmédiatisation les avaient refroidis, mais qu’à m’entendre en faire le récit, ils regrettaient. Alors je m’y suis attelée. Pour la leur livrer, pour qu’ils puissent s’en emparer et en tirer les leçons, tenter d’améliorer les choses, pour qu’elle ne soit pas inutile.

Je n’avais jamais pratiqué le journalisme très chic que l’on qualifie « d’investigation » avant cela, jamais écrit de livre non plus, jamais osé parler d’une banque sans avoir fait une demande officielle au service de communication comme il est d’usage dans le journalisme économique et en particulier avec des acteurs aussi puissants que Société Générale. Je n’ai pas eu le choix, si j’avais fait des demandes officielles d’interview, on m’aurait opposé une fin de non-recevoir ou bien servi de la langue de bois. Alors j’ai posé des questions anodines, dans le cadre d’autres sujets, à des gens en poste dans la banque,  j’ai tourné autour, rencontré des anciens de la Société Générale, recueilli les confidences de professionnels divers et variés en lien avec la SG qui me parlaient en off sans savoir que j’enquêtais.

Et j’ai sorti ce livre avec la peur au ventre de ce qui risquait de m’arriver. Un pigiste c’est fragile, on peut le virer comme on veut, pour une bonne raison ou une mauvaise. Qu’importe,  c’était trop important à mes yeux, cette affaire a été mon journalisme de guerre à moi. Je l’ai racontée en mon âme et conscience. Bien sûr, j’y explique – après avoir lu le dossier en détail de A à Z ce qui représente des milliers de pages et multiplié les interviews durants des mois – en quoi la thèse de Société Générale est crédible (je n’ai pas dit vraie, j’ai dit crédible), mais je dis aussi qu’à mon sens, sa responsabilité  dans cette catastrophe a été sous estimée. Il faut croire que nous vivons dans une société pas si pourrie que cela puisque les seuls retours de la banque j’ai eus, par personne interposée, c’est que le livre était objectif. Quant au clan Kerviel, son avocat me reproche les billets du blog qui le mettent en cause, et je ne peux pas lui en vouloir, ils ne sont effectivement pas en sa faveur. Pour le reste, je préfère me taire.

Un salarié qui ne vole rien, ne détourne rien, qui est juste addict à son travail et qui met en péril un système tout entier, ça interpelle, non ? Surtout quand avec le recul on mesure ce que la défaillance du système financier peut avoir comme impact sur des peuples. Je le répète, demain, cela peut se reproduire n’importe où ailleurs et pourquoi pas dans le nucléaire. Seulement les gens qui savent cela le disent dans des colloques si confidentiels que personne ne les écoute.

Voilà ce que je pense de l’affaire Kerviel.

05/06/2012

Kerviel : « je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 23:06
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Palais de justice, Lundi 4 juin 8h30 du matin : Une forêt de caméras, d’appareils photos et de micros tendus sur des perches signale l’entrée de la première chambre de la Cour d’appel de Paris, où va se tenir le procès en appel de Jérôme Kerviel.   Une journaliste TV briefe ses équipes pour ne pas rater l’arrivée de la star du jour. Son problème, c’est que la salle est située précisément entre les deux accès au Palais, par le boulevard d’un côté, la place Dauphine de l’autre.  Impossible donc de savoir  par où le trader va arriver, il faut répartir les équipes et compter sur sa bonne étoile. Soudain, une clameur retentit, immédiatement suivie d’un galop furieux. On se plaque contre les colonnes de pierre pour laisser passer ce qui ressemble fort à un troupeau de bisons. Les barrières anti-émeute vacillent, au point que les gendarmes se précipitent pour tenter de contenir l’incroyable cohue que vient de déclencher l’arrivée au palais de Jérôme Kerviel.   Au milieu de cette houle, quand la vague se creuse, on aperçoit parfois son visage, éclairé par les caméras. Tout cela n’a duré que quelques secondes, déjà il est dans la salle. Les lourdes portes  se referment sur lui, l’océan furieux s’apaise. Dans le calme retrouvé, les journalistes de presse écrite et le public sont invités enfin à entrer. On nous installe sur un balcon qui renforce l’image théâtrale naturellement attachée à un procès. Surtout dans cette salle prestigieuse, richement ornée, où se tint notamment le procès Pétain et qui sert aujourd’hui aux cérémonies solennelles et aux prestations de serment des avocats.

Quelques mètres plus bas, les acteurs s’installent et bavardent avec une étonnante décontraction. La travée de droite quand on fait face au tribunal accueille Jérôme Kerviel et ses conseils. Celle de gauche est réservées aux parties civiles. A les observer, on se croirait deux ans en arrière. Tous les personnages sont identiques. Le trader, costume bleu nuit, chemise blanche, cheveux coupés court, chaussures à la mode,  n’a pas changé. Il porte le même masque de guerre que lors du premier procès, à croire que le temps s’est arrêté. Du côté de la Société Générale, on retrouve Claire Dumas, la représentante de la banque, entourée de ses trois avocats dont Jean Veil qui sort d’un immense cartable un code pénal et un code de procédure pénale, de l’eau, un ordinateur portable et quelques volumineux dossiers.  Frédéric-Karel Canoy, l’avocat des petits actionnaires, Daniel Richard et Richard Valeanu, les avocats des salariés, virvoltent dans les travées. Ils cherchent leur rôle, aurait sans doute commenté Céline.

La Société Générale « squatte »

9h10 La sonnerie annonce l’entrée de la Cour. Jérôme Kerviel rejoint la chaise qui lui est destinée, bois et cuir bleu, devant les bancs où sont assis ses avocats. La présidente, Mireille Filippini, s’installe entourée de ses deux assesseurs, un homme et une femme. Dans leur robe, les juges semblent anonymes, interchangeables. Ainsi le veut le rituel, ils incarnent la justice, et celle-ci n’a pas de visage. Enfin presque…La présidente est une femme brune aux cheveux très courts, à la mine volontaire et concentrée. D’entrée de jeu, elle enjoint à toutes les parties civiles de se positionner sur les bancs de gauche. Les avocats concernés, ceux des actionnaires et des salariés, en profitent pour se plaindre avec la joie mauvaise du gamin à qui la maîtresse vient de donner raison en cour de récréation : « depuis le début, la Société générale fait comme si elle était la seule partie civile, elle squatte ! » lance l’un d’entre eux. Evidemment, les conseils de la banque protestent. « Quatre rangées pour la Société Générale ça fait beaucoup » assène la présidente d’un ton sec. Jean Veil, tout tremblant de fureur, ramasse ses affaires en vrac, quitte son banc et s’installe ostensiblement au fond de la salle sur la dernière banquette, non sans avoir bougonné quelque chose du genre « pour 4,9 milliards on peut avoir la place de s’installer ». Finalement l’avocat revient quelques instants plus tard et s’assoit le long du mur, pas très loin du parquet et surtout du côté gauche de la salle. Satisfaite d’avoir institué un rapport de force à son avantage, la présidente s’attaque à la liste des témoins pour indiquer quand ils seront entendus.  Comme en première instance, il y a des défections, des agendas surchargés, des mauvaises volontés et des peurs.

« Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte »

Le moment est venu d’appeler Jérôme Kerviel à la barre ou ce qui en tient lieu, un pupitre en plexiglas surmonté d’un micro. Il se tient debout, très droit, les deux jambes écartées, les épaules cabrées,  les mains croisées devant ses cuisses. Toujours aussi impeccable, lisse, illisible. Un acteur. Interrogé sur sa situation personnelle, il répond qu’il n’a plus de travail depuis un an et qu’il est sans revenu… 

Pourquoi avez-vous fait appel du jugement, interroge la présidente.

Je considère que je ne suis pas responsable de cette perte, j’ai toujours agi en connaissance de cause de ma hiérarchie, répond Jérôme Kerviel. Il voudrait en dire plus mais la présidente l’interrompt. Tandis qu’il se rassoit,  elle débute le long exposé des faits qui doit introduire les débats. A l’évidence, la technique ne l’effraie pas, au contraire, la voici qui plonge dans l’infernal jargon financier, mais aussi dans l’organisation de la banque, elle-même hermétique à souhait. Kerviel ne travaillait pas à la Société Générale mais chez SGCIB, (Société générale corporate and investment banking), c’est totalement différent. L’anglais, elle s’en joue la présidente. A croire qu’elle fait exprès d’adopter un accent français qui semble tout droit sorti d’une blague de café du commerce. Le P&L qu’il est de bon ton de prononcer « pi n’èl » devient avec elle le « pé et èl ». Il faudra s’y faire, d’ailleurs elle prévient : il est recommandé de laisser tomber les put et les call pour leur préférer leur traduction française, à savoir les options d’achat et de vente.

Jérôme Kerviel l’écoute, immobile. On devine qu’il évalue la juge, qu’il note mentalement les erreurs et les approximations. Peut-être qu’il s’en amuse, à moins que déjà il n’anticipe les explications qu’il devra fournir, ou les brèches d’ignorance dans lesquelles il pourra s’engouffrer. Lui qui connait si bien la finance, mais qui peine tant à faire comprendre combien elle est indigne et à quel point il n’a fait qu’en révéler les noirceurs…. Son avocat lui donne une note, le trader la lit et tend la main en arrière sans se retourner pour obtenir de quoi écrire. On lui passe un grand bloc sur lequel il s’empresse de griffonner.

L’horloge murale égrène lentement les minutes, tandis que la présidente poursuit sa plongée dans l’épaisse boue jargonneuse de l’affaire. Deals, appels de marge, warrants, modélisation, Eliot, contreparties, base tampon, stress tests, value at risk, strike, référentiel, limite de réplication, spiel, directionnel, market making. Jérôme Kerviel masse de temps en temps son épaule gauche qui, visiblement, le fait souffrir. Les journalistes sont à la peine. Une incompréhension lasse se lit sur les visages du maigre public. C’est donc cela, l’affaire Kerviel ?

10h15 : la présidente rappelle le trader à la barre, on dresse l’oreille. A-t-il subi un media training depuis le premier procès ? Toujours est-il qu’il s’exprime plus haut, plus fort, plus lentement, au point qu’on parvient à le comprendre.  Il est prié de raconter son parcours professionnel. On retiendra que la Société Générale a été son premier et unique employeur, à compter d’août 2000. Il n’avait que 23 ans. En l’écoutant relater cliniquement son CV, on songe à la défense menée par Olivier Metzner en première instance : Jérôme Kerviel n’est rien d’autre que la créature de la Société Générale. C’était pas mal vu, quand même…

Jérôme Kerviel se rassoit, la présidente reprend l’exposé des faits, un léger assoupissement gagne la salle. Les avocats piantotent sur leur téléphone portable. L’histoire, ils la connaissent par coeur. Pour l’instant, ils n’ont pas grand chose à faire. Il n’est même pas indispensable d’écouter.

Mandat or not mandat ?

Jérôme Kerviel est rappelé à la barre pour s’expliquer sur le travail qui était le sien à la Société Générale. Le voici qui tergiverse. Son activité d’arbitrage était mal nommée,  car elle était plus risquée que ne l’est une traditionnelle activité de ce type consistant à jouer sur les écarts infimes de cours entre deux places de cotation. Surtout, il commence à poser les jalons de sa défense : il conteste l’assertion selon laquelle il aurait eu un mandat. Et pour cause, c’est l’existence d’un mandat assorti de limites précises qui conditionne  l’infraction-clef du dossier, à savoir l’abus de confiance. Si on lui a posé des règles écrites et claires, alors on peut lui reprocher de les avoir dépassées, dans le cas contraire, il ne reste plus que l’introduction frauduleuse de données et le faux et usage de faux, dont la gravité est bien moindre. Il tente aussi de placer que sa hiérarchie savait ce qu’il faisait mais la présidente le bloque dans son élan. Elle entend avancer pas à pas et pour l’instant, elle étudie la question de son activité, des limites qui l’encadraient ainsi que celle de ses collègues. Sans surprise, jérôme Kerviel objecte régulièrement aux questions pratiques qu’on lui pose : « ça dépend, c’est plus compliqué ». Mais la présidente ne se laisse pas entrainer sur ce terrain, elle discute avec lui pied à pied, technique contre technique, le ramenant à la logique quand cela s’avère nécessaire. Doucement mais surement, elle trace une ligne, celle-là même que les personnes mises en cause par la justice tentent si souvent de faire bouger entre la réalité et le mensonge, le licite et l’illicite, l’excuse légitime et l’argument intenable. David Koubbi, l’avocat du trader,  commence à s’inquiéter et ça se voit, il passse la main dans ses cheveux, bouge sur sa chaise, et finit par se décider à intervenir pour préciser que son client  connaissait la limite mais pas sa portée. La présidente le tacle : « vous aurez la parole quand je vous la donnerai, c’est votre client qui a voulu s’exprimer« .

« Je n’ai jamais eu l’objectif d’être trader »

L’avocat et son client sont en train de s’apercevoir que la présidente a travaillé son dossier, elle ne se laisse pas faire. Tout ceci sent la déconfiture. Et quand Jérôme Kerviel entonne une énième fois le refrain du « c’est plus compliqué », elle l’envoie dans les cordes d’une seule question : qu’est-ce qui est plus risqué, une position directionnelle d’un faible montant ou une position couverte d’un montant plus important ? Jérôme Kerviel ne peut répondre qu’une chose : la première.

C’est alors qu’intervient l’avocat général.

– Est-ce que la spéculation pure entrait dans votre mandat ?

– oui, mais je conteste le mandat,

– dans ce cas pourquoi avoir dit lors du premier procès, comme en témoignent les minutes, que cela n’entrait pas dans votre mission ?

–  s’il existe une limite de 125 millions d’euros pour le directionnel (la spéculation), c’est bien qu’on a le droit d’en faire.

Bien vu, sauf qu’il est mal placé pour invoquer des limites dont il nie par ailleurs l’existence.

L’avocat général revient à la charge :

– vous avez également dit que vous saisissiez des positions fictives sans en informer vos chefs pour masquer vos positions ouvertes.

– Est-ce que je me levais pour prévenir à chaque fois que je faisais une opération fictive, la réponse est non. Est-ce que mes supérieurs savaient, la réponse est oui. C’est à cette dernière question que je répondais.

La présidente reprend la main.

– Il est écrit dans le cahier de trading que le but n’est pas de gagner de l’argent…

– dans ce cas, pourquoi fixer des objectifs financiers ?

– pourquoi êtes-vous devenu trader ?

– parce que j’étais passionné par la finance. J’ai commencé au middle office, et puis j’ai voulu me rapprocher de la salle des marchés parce que c’est là que ça bougeait le plus. Mais je n’ai jamais eu l’objectif de devenir trader. En France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a toujours fait comprendre dans la salle des marchés. C’est très rare qu’un assistant trader devienne trader.

« Je n’ai jamais eu l’objectif devenir trader, en France, je n’ai pas le profil, d’ailleurs on me l’a fait comprendre dans la salle des marchés »….Et si nous étions là au coeur du sujet ?

Note : J’ai quitté les débats à midi, ils n’étaient pas terminés. L’audience a repris l’après-midi, je n’y étais pas.

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