La Plume d'Aliocha

11/12/2012

La justice, le trader et le fantôme

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:20
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Palais de justice de Paris – Lundi 10 décembre, 13h30 : Le Louvre avait son fantôme, on dirait bien que le Palais de Justice de Paris a trouvé le sien. En tout cas pour les affaires de pertes de trading. L’ombre de Jérôme Kerviel n’a cessé en effet de planer sur le procès du trader de la Caisse d’Epargne Boris Picano-Nacci, dont le dernier acte s’est joué lundi. Il a de la chance quelque part dans son malheur, Boris Picano-Nacci. Il n’est pas Jérôme Kerviel et tout le monde en convient, même le parquet. C’est au regard des fautes du trader de la Société Générale telles que décrites dans le jugement puis l’arrêt ainsi que des raisonnements juridiques développés dans ces deux décisions que l’on juge celui de la Caisse d’Epargne depuis le début.  Mais c’est au quatrième et dernier jour du procès que la comparaison a vraiment pris corps, d’abord dans le réquisitoire du parquet, puis lors de la plaidoirie de la défense.

Deux ans de prison minimum…mais avec sursis

Grand, blond, assez jeune, le procureur Serge Roques débute son réquisitoire d’une voix mal assurée par une longue et cruelle description de l’état du contrôle interne de la Caisse d’Epargne à l’époque des faits, dénonçant les défaillances graves, les carences manifestes, les alertes non prises en compte par la hiérarchie.  Seulement voilà, ce n’est pas parce que le système de surveillance ne fonctionne pas que le trader peut être exonéré des faits qui lui sont reprochés. C’était déjà la logique du parquet dans le dossier Kerviel. Boris Picano-Nacci avait un mandat, qu’il avait d’ailleurs lui-même contribué à définir puisque la hiérarchie avait entériné sa stratégie. Or ce mandat, dit de « gestion extinctive », lui interdisait de prendre de nouveaux risques.  Il en a pris, sous prétexte de faire du résultat, donc il a fauté. Assis seul devant ses juges, les mains agrippées à son banc en bois, le trader écoute, bouche ouverte, regard anxieux, et l’on sent que ce technicien de la finance tente de comprendre un langage qui le dépasse, celui de la justice, conscient que de ces raisonnements ésotériques dépend son avenir. Le procureur conclut que l’abus de confiance est constitué et l’on songe que le prévenu vient de prendre un aller simple pour la prison. Mais soudain, c’est le virage inattendu lorsqu’il s’agit d’évoquer la personnalité de l’intéressé :  « Boris Picano-Nacci n’est pas un faussaire, un dissimulateur, un corrompu », tout au plus a-t-il répondu de façon un peu trop évasive à sa hiérarchie, concède de parquet, hiérarchie qui  de son côté s’est montrée bien peu curieuse.  Il n’empêche, la défense de la société reprend le dessus : « Il n’y a pas de malhonneteté fondamentale, mais une dérive dangereuse. De tels comportements doivent être sanctionnés. On ne peut accepter que des individus mettent en danger une institution bancaire »assène le procureur avant d’inviter le tribunal à une certaine rigueur. Non sans ajouter qu’il existe entre cette affaire et un précédent plus « scandaleux » des différences de taille :  l’absence de faux, la brieveté de la période, les défaillances de la banque. En clair, il invoque les circonstances atténuantes !  Et de conclure en réclamant : deux ans de prison minimum….avec sursis.

L’avocat de la défense, Martin Reynaud, s’avance à la barre. Il pourrait suivre le sillon tracé par le parquet, seulement on comprend d’entrée de jeu qu’il veut plus que des circonstances atténuantes, il ne se contente pas que son client soit décrit comme moins « scandaleux » qu’un autre, rarement nommé mais omniprésent dans les esprits, ce qu’il demande, c’est la relaxe. Les deux bras appuyés sur le pupitre,  il fixe le tribunal sans jamais le lâcher des yeux.  « On a tout fait pour que cette affaire vienne devant vous ! » lance-t-il à plusieurs reprises. Et le voici qui dénonce un rapport d’inspection bouclé en trois jours que Charles Milhaud, l’ancien patron de l’écureuil,  lui-même a critiqué, puis une instruction qui s’est contentée de recopier mot pour mot les réquisitions du ministère public, où il n’y a pas eu d’expertise, pas de confrontation, rien. Le défenseur ne dit pas pourquoi le dossier devait finir devant la justice pénale, il se contente de soulever le doute, à chacun d’en tirer les conclusions. Pour dédouaner la banque de sa perte ? Pour des raisons plus obscures ?

Le trader n’a rien dissimulé

L’avocat relève simplement que la banque a prévu la catastrophe boursière qui se profilait, preuve en est qu’elle a fait le choix de cesser le trading pour compte propre. Mais au lieu de tout déboucler en juillet 2008, elle tarde. « Parce qu’elle a voulu préserver, voire augmenter son résultat » avance l’avocat, précisant que c’était son choix, son argent, qu’il ne juge pas.  Et pour cause, l’affaire Kerviel a montré où menait la stratégie consistant à attaquer la « victime » dans ce type de dossier…Puis il démolit les uns après les autres les arguments contre son client. Il aurait violé son mandat ? Quel mandat, tout au plus un calendrier, bien flou. Et voici que surgit de nouveau l’affaire Kerviel. Le trader de la Société Générale avait un cahier de trading, des limites d’investissement, une mission : traiter les warrants. Boris Picano-Nacci lui, il n’avait rien de tout cela, souligne Martin Reynaud. Pas de mandat, donc pas d’élément matériel. Au moins faut-il alors un élément moral. L’avocat concède qu’en matière d’abus de confiance, l’intention tend à se déduire des actes, à condition que l’on soit dans l’évidence, par exemple un comptable qui encaisse sur son propre compte les chèques de sa société. Sinon, il faut bien un élément intentionnel, on ne peut pas être dans le flou partout. Ainsi, dans le dossier Kerviel, l’élément intentionnel retenu par les juges, c’est la dissimulation. Or, Boris Picano-Nacci n’a rien dissimulé.  D’ailleurs, si personne n’a réagi alors que les outils de contrôle signalaient des opérations inhabituelles, de deux choses l’une : soit on a affaire à une bande d’incompétents, soit le trader était bien dans sa mission.

Reste la déclaration qui pèse lourd, celle où le trader confie en effectuant les opérations reprochées que si il gagne, il va devenir le « King of Paris ». L’avocat n’élude aucune difficulté, au contraire, il les attrape à bras le corps.  Comment peut-on retenir contre son client une phrase, une seule,  une bêtise, alors qu’il en a prononcé des dizaines d’autres montrant clairement qu’il aurait préféré déboucler tranquillement, qu’il se sent nul, pas à la hauteur, qu’il va se faire engloutir par le krach boursier. Ce krach, rappelle l’avocat au passage, qui a englouti toutes les grandes banques du monde. Et il faudrait en vouloir à Boris Picano-Nacci ? Tous les autres auraient le droit de se tromper, mais pas lui ? Alors qu’il travaille avec des outils inappropriés, sous la direction d’une hiérarchie peu impliquée…Et puisque sur les 751 millions d’envolés sur les marchés, la banque n’en réclame que 315 à son trader, c’est bien qu’elle avoue de son propre chef en avoir perdu toute seule pas loin de 440 ! Il n’empêche, le trader aurait nui à la réputation de la finance, accuse le parquet.  « L’image des banques sera meilleure quand elles accepteront que certaines activités relèvent du casino et qu’elle sauront se souvenir, les soirs où elles perdent, de tous les autres soirs où elles ont gagné, au lieu de chercher des responsables » conclut sobrement l’avocat. La petite salle se vide. Dans le palais étrangement désert, résonne encore la furie de la Grande Affaire à l’aune de laquelle Boris Picano-Nacci vient d’être jugé. Et l’on se demande à quoi aurait ressemblé ce procès là si un autre, tellement plus dramatique, ne s’était tenu quelques mois plutôt dans cette même enceinte.

Jugement le 28 janvier à 13h30.

Note : sur les 4 après-midis d’audience, je n’ai assisté qu’à 3. En particulier, j’ai manqué mercredi la plaidoirie de Me Jean Reinhart pour la Caisse d’Epargne. Par conséquent, le récit s’en ressent dès lors qu’il manque le point de vue de la victime, avec lequel celui du parquet ne se confond pas. S’agissant de l’affaire Kerviel, un pourvoi en cassation est en cours.

05/12/2012

Le petit procès de la finance folle

Filed under: Choses vues — laplumedaliocha @ 09:08
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Le trader Boris Picano-Nacci comparait devant le tribunal correctionnel de Paris pour abus de confiance depuis lundi. Il est accusé d’avoir fait perdre 751 millions d’euros à Caisse d’Epargne en octobre 2008, soit quelques mois après la révélation des pertes de Société Générale imputées à Jérôme Kerviel. Et c’est le même procès, en tout petit. Dès le départ, les conseils du trader, édifiés par le cataclysme Kerviel qui venait de se jouer la même année ont décidé de ne pas adresser la parole aux médias. Plutôt bien vu. Le résultat, c’est qu’il n’y a pas de forêt de caméras et de micros pour les accueillir à l’entrée de la salle. Il est vrai que l’affaire est jugée  dans la  11ème chambre correctionnelle. Pour la trouver, il faut connaître, ou bien avoir été scout et être capable d’explorer les tréfonds d’un bâtiment ancien au plan tarabiscoté. Nous sommes trois journalistes en tout et pour tout : l’AFP, Les Echos et la blogueuse. C’est pas beaucoup. Hier, il y en avait plus, regrette une pimpante greffière au brushing impeccable dont on aperçoit le pantalon de cuir noir sous la robe. Hélas, ne juge pas Kerviel qui veut ! Sur les bancs réservés au public, on ne se bouscule pas non plus.

A droite quand on fait face au tribunal, a pris place l’avocat de la Caisse d’Epargne. C’est Jean Reinhart, l’un de ceux qui défendaient  Socgen dans l’affaire Kerviel, d’où une étrange sensation de déjà vu. De l’autre côté, le trader. Taille moyenne, cheveux très courts, yeux bleus, nez à la Cyrano. Le tribunal n’est pas encore là, alors il tourne en rond, il observe, visiblement inquiet. Son avocat, Martin Reynaud, semble n’avoir pas trente ans. Grand, mince, il a le regard enflammé des gravures d’un autre temps représentant le monde judiciaire. Ses cheveux bruns coupés au carré lui donnent un air de fils de bonne famille. Le procès Kerviel frisait l’hystérie, celui-ci a le charme de l’intimité. Pour un peu, on se croirait dans un salon.

Voici qu’entre le tribunal, il est présidé par une femme. A ses côtés, un assesseur en robe, un autre en costume de ville. « C’est un juge de proximité » me murmure à l’oreille ma voisine. Décidément, dans cette affaire, on fait tout en plus petit. La présidente appelle le trader. Il se lève et s’aggrippe à la barre. Ses mains tremblent.  Et l’on se souvient par contraste de la fière allure de Jérôme Kerviel. De son masque impénétrable de trader rêvé et un tantinet surjoué. Celui qui fait face au tribunal est dans ses petits souliers. La présidente quant à elle ne dissimule pas l’irritation que lui inspire le jargon de la finance, et moins encore son ignorance. Alors le prévenu lui explique – il est mathématicien de formation – les concepts de put, de call, de tunnel haussier et même de thêta. Et le tribunal traduit à haute voix dans des mots plus simples. Au début on s’interroge : pareils néophytes sont-ils vraiment en mesure de juger un dossier financier ? Et puis on songe que ça n’est pas si mal après tout d’obliger ces gens-là à s’exprimer clairement. Soudain la finance s’éclaire, ce n’est jamais au fond qu’une histoire de choux et de carottes que des matheux un peu dingues auraient compliquée par jeu. Là encore, on se croirait au procès Kerviel, peut-être parce que c’est aussi et toujours un peu celui de la finance.

L’avocat de la défense intervient avec la délicatesse d’un concertiste. Il s’associe à l’ignorance du tribunal, pose des questions douces pour comprendre, dont on mesure l’habileté quand le prévenu répond et que l’on s’aperçoit qu’une idée un peu trop rapide vient d’être corrigée. Par exemple lorsque le trader explique qu’en septembre 2008, il décide de miser sur Lehman Brothers.

Un assesseur interloqué : vous avez parié sur une entreprise dont vous saviez qu’elle était en difficultés ? Mauvais point pour le trader. Dans l’esprit des juges, l’idée parait absurde, mais à l’époque dans la finance, nul n’imaginait que les Etats-Unis laisseraient la banque faire faillite. Too big to fail, comme on dit, on ne tue pas les gros, leur importance est vitale.

L’avocat dissipe le malentendu : c’était un pari, vraiment, au sens 50% de chances de gagner ou de perdre ?

Non, répond le prévenu, Lehman Brothers ne pouvait pas faire faillite.

Mais Lehman Brothers a fait faillite…. C’est le coeur du dossier. Caisse d’Epargne avait décidé quelques mois plus tôt de cesser le trading pour compte propre, autrement dit le trading avec les fonds de la banque. On avait donc demandé aux traders de solder les positions avant la fin de l’année 2008. Seulement voilà, on ne bazarde pas ses investissements comme ça, il faut y aller en douceur, attendre le moment propice, couvrir ses positions. C’était le rôle de Boris. Et tout aurait pu se passer à peu près bien si le naufrage Lehman Brother n’avait déclenché, le 15 septembre de cette année-là, un véritable séisme. Ce qu’on reproche au prévenu ? Dans un marché devenu fou furieux, d’être sorti de son mandat durant quelques semaines tout au plus, d’avoir joué, et perdu. Comme dans l’affaire Kerviel, le trader se défend d’avoir trompé sa hiérarchie et les contrôles. Comme dans l’affaire Kerviel, ceux-ci se sont avérés lourdement défectueux, d’ailleurs la Commission bancaire a frappé. Comme dans l’affaire Kerviel encore, la cession de positions qualifiées de gigantesques a creusé un trou affolant dans les comptes. Tout est relatif, ici il s’agit de 751 millions, mais l’écureuil n’a pas la même surface que la banque rouge et noire. A l’inverse de l’affaire Kerviel, le trader avoue qu’il a pris de mauvaises décisions, c’est même un leitmotiv chez lui, d’ailleurs il a prévenu ses supérieurs et démissionné. Quand il est parti, il perdait 130 millions, au final, la perte avoisine le milliard.

Et l’on se prend à rêver d’une relaxe, pour des raisons judiciairement irrecevables. Parce qu’on ne peut s’empêcher de comparer avec l’affaire Kerviel. Parce qu’il ne s’agit « que » de 751 millions et que la crise nous a appris à raisonner en milliards. Parce que le jeune homme tremble à la barre. Parce qu’il a caché ses pertes dit-on, mais un peu seulement. Songez donc, il n’y a que 10 millions d’écart entre ce qu’il a dit et la réalité ! Parce qu’il a démissionné de lui-même. Parce qu’il n’a pas fait la victime sur les plateaux de télévision, ni sorti de livre. Parce qu’on voit bien qu’il a honte de sa faute professionnelle. Parce qu’on se sent prêt à lui pardonner d’avoir dit à un collègue, quand tout allait bien encore : « j’ai pris la plus belle et la plus dangereuse position de ma vie. C’est un énorme coup de poker. Si Lehman ne fait pas faillite, je serai le King of Paris ». A la barre, il n’est le king de rien du tout. Il a perdu.

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