La Plume d'Aliocha

21/09/2012

Corrida : le vieux monde résiste, mais pas pour longtemps

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:18
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Par la grâce du Conseil constitutionnel, la corrida a gagné ce matin le droit de continuer d’exister encore un peu en France, en tout cas là où elle se pratique depuis des siècles. Sans surprise, les anti-corridas ont dénoncé le lobbying du monde taurin. Un représentant de l’association Brigitte Bardot a précisé au passage que son combat, comme celui contre l’esclavage, serait long, c’est normal mais que la victoire était nécessairement au bout du chemin. Le lien entre l’esclavage et la corrida ne saute pas immédiatement aux yeux, mais ce n’est pas grave. Dans ce monde hypermédiatisé, le tout est d’associer dans un temps le plus bref possible deux mot-clefs, même s’ils n’ont rien à voir, pour peu qu’ils créent une connexion souhaitable dans le cerveau de l’auditeur distrait. Corrida = esclavage = mal absolu.

Bonne nouvelle, on a tué la mort !

Observons quand même que notre cher Conseil constitutionnel vient, au pays des droits de l’homme, de valider une pratique aussi scandaleuse que l’esclavage. Les sages de la rue Montpensier apprécieront. Notez, leur position s’explique sans doute par leur âge. C’est qu’il ne s’agit pas de perdreaux de l’année. Ils sont presque aussi vieux que la corrida, et donc ils maintiennent d’une main de fer les traditions de l’ancien monde, celui qui préexistait à la société hyperfestive dénoncée par Philippe Muray. Tandis que les anti-corridas sont les résistants de demain, les héros de ce monde nouveau construit à grandes pelletées de bons sentiments moisis et d’aspiration à un monde aseptisé où la souffrance et la mort n’auront plus leur place, parce qu’elles sont sales et moches. Le processus a déjà commencé. Il suffit pour s’en convaincre de fréquenter les crématoriums, ce que j’ai eu la tristesse de faire il y a 10 jours. Des chaises en plastique, une machine à boisson pour les familles, de fausses plantes vertes poussiéreuses, une petite musique d’ascenseur et, quelque part dans les entrailles de l’établissement, l’invisible machine à réduire la mort en cendres. Fascinante expérience que celle de la mort administrative et industrialisée. Le charmant local était si anodin qu’il aurait pu servir à n’importe quoi d’autre. « Songez donc, il faut que le bâtiment convienne à tout le monde, hier nous avons eu une cérémonie bouddhiste » me confiait le gestionnaire de la chose pour expliquer la décoration et notamment l’absence de toute référence religieuse. Sans doute. Mais j’ai personnellement été frappée par l’incroyable barbarie de ce lieu situé aux confins de nulle part, là où la séparation entre la vie et la mort ayant été gommée, il ne restait plus de place pour le chagrin, mais seulement un désespoir infini. Et j’ai songé : bon sang, ils ont même tué la mort !

L’avenir radieux des navets

Que les anti-corridas se rassurent, leur victoire sera certainement plus rapide qu’ils ne l’espèrent eux-mêmes. Car au fond, ils ont raison. L’an dernier, je suis retournée à la féria. C’était à Nîmes et cela faisait presque 20 ans que je n’avais pas revu de corrida. A peine arrachée à mes tracas parisiens, je me suis retrouvée sur un banc de pierre, dans un soleil aveuglant. La poussière, l’odeur des toros et des chevaux, la musique, la foule, la peur pour le torero, puis le soulagement, les applaudissements, les costumes d’or et le sang, tout ceci m’a tourné la tête. J’ai pu mesurer alors à quel point mes journées planquées derrière un écran d’ordinateur avaient pu me transformer en navet, en mouton docile et insensibilisé, bref, en ectoplasme post-moderne hyperfestif. Le déferlement soudain de la vie, torrentielle, odorante, multicolore, puis le surgissement du sang et de la mort ont bien failli me faire tourner de l’oeil. Je m’étais virtualisée, le processus n’était peut-être pas irrémédiable, mais il risquait bien d’être long à inverser. J’ai compris alors que la disparition de la corrida était inéluctable. Et que Muray avait raison d’annoncer le triomphe de l’Empire du Bien, c’est-à-dire au fond la mort de l’homme. Ectoplasmes, mes frères, je vous salue. Allons ensemble à Paris Plage, gavons nous de techno dans des rave party, pianotons avec fièvre sur notre IPhone5, et soignons notre désespoir de vivre dans une société débarrassée de l’amour, de la peur, de la joie, du rire, de la souffrance et de la mort à grands coups d’anti-dépresseurs, d’alcool, de substances illicites et de spiritualités de bazar. Et quand la dernière heure aura sonné, songeons avec confiance qu’il y aura peut-être deux ou trois personnes qui attendront sur une chaise en plastique, un gobelet fumant de mauvais café à la main, que nous ayons laissé la place à d’autres navets hallucinés. Ni fleurs ni couronnes.

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