La Plume d'Aliocha

08/10/2013

UIMM : un témoin raconte les secrets du syndicalisme

Filed under: Justice — laplumedaliocha @ 21:57
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Palais de justice, 8 octobre, 16h30 – Affaire UIMM, 2ème jour : l’audience a débuté depuis trois heures déjà. La présidente est partie dans un long et minutieux exposé des faits. Au pied du tribunal, les prévenus, neuf hommes et une femme.  Juste derrière, leurs avocats, serrés sur une seule rangée, épaule contre épaule. A 17h30, il n’y a presque plus de journalistes dans la salle lorsqu’entre le premier témoin du dossier, un spécialiste du monde syndical cité par l’UIMM.  Il s’agit de Bernard Vivier, président de l’Institut supérieur du travail. L’homme s’approche du pupitre et se lance dans une histoire du syndicalisme depuis la révolution. On frissonne. Dans un prétoire, le temps parfois compte double. En particulier quand un académique s’apprête à faire un long exposé. Mais l’homme est conscient qu’il ne doit pas s’éloigner trop du coeur des choses. Alors il raconte, avec un don certain du récit, la double tradition syndicale en France, révolutionnaire et réformiste. La première combat, la seconde négocie. Jusque dans les années 80, l’ambiance était turbulente, voire franchement violente. Le témoin rappelle l’épisode de la disparition en juin 68 de deux CRS dans un conflit syndical. On dit que si leurs corps n’ont pas été retrouvés, c’est qu’ils ont fini dans l’acide. Ambiance. Et puis les syndicats se sont assagis, mais l’histoire a laissé une empreinte durable. L’esprit syndical a été imprimé par la loi Waldeck-Rousseau. C’est un esprit de liberté qui se défie des pouvoirs publics :  jusqu’en 2008, les syndicats par exemple n’avaient pas l’obligation de tenir une comptabilité. Dans notre affaire, cette information est capitale car elle relativise les sorties en cash et l’absence de justificatifs comptables. La défiance est évidemment accentuée du côté des syndicats de salariés. Nés anarchistes, ils sont pauvres presque par nature. Notamment parce que, contrairement à d’autres pays, les syndicats en France s’occupent de tous les salariés, affiliés ou pas. C’est ce qui explique notre faible taux de syndicalisation  et, par conséquent, le modeste montant des cotisations qui ne participeraient qu’à hauteur de 20 à 30 % à leur financement. Le reste est constitué d’aides publiques et privées. Depuis 2008, les syndicats dont le budget est supérieur à 230 000 euros doivent publier leurs comptes. Ils le font. Mais leur organisation est telle que personne ne peut estimer ce que représente réellement la CGT par exemple car ces sont des empilements d’entités qui ne « consolident » pas au niveau de la « holding », autrement dit de la confédération.

Un juge assesseur : si je vous dis « fluidification du dialogue social » cela vous inspire quoi ? Le juge fait allusion à une explication de Denis Gautier-Sauvagnac, l’ancien président de l’UIMM qui avait justifié la destination des fonds en liquide par la nécessité de fluidifier le dialogue social. La formule a marqué les esprits. La salle sourit. Le témoin aussi.

– Cela renvoie à l’histoire syndicale, répond-il, si l’on ne veut pas que le dialogue social se résolve par l’Etat ou dans la rue, il faut en effet le fluidifier.

L’avocat de l’UIMM, Jean Reinhart,  pose une question à son tour : quand vous avez appris l’affaire dans les médias en septembre 2007, avez-vous été surpris ?

– Non dans un premier temps, puis oui. Non parce que  la discrétion et l’absence de traces comptables est traditionnel. Oui, parce que c’était en 2007 et que je me suis souvenu que la pratique des enveloppes avait cessé dans les ministères en 2002. J’ai pensé que les syndicats ne s’étaient pas encore mis au goût du jour.

– Cela vous étonne que l’UIMM ait donné de l’argent liquide aux syndicats ?

– Non, je ne suis absolument pas étonné.

– Est-ce choquant ? insiste l’avocat.

– Permettez-moi de reformuler votre question : peut-on acheter une signature avec une enveloppe ? La réponse est non. L’idéal syndical n’est pas pourri par l’argent. Les syndicalistes ne sont pas des croque-galettes. Ils vivent modestement. Bien sûr, comme partout, il peut y avoir des gens qui se font acheter, mais ce sont des exceptions.

La présidente lit alors le témoignage d’un syndicaliste entendu par le juge d’instruction après son interview dans un quotidien. L’homme raconte qu’il aurait été approché lors d’une négociation syndicale par un membre de l’UIMM qui aurait tenté de l’acheter, il aurait refusé, puis il aurait quitté la table du repas et des négociations, scandalisé cette fois qu’on refuse qu’il paie son déjeuner.

– Il se trouve que j’ai eu l’occasion de le rencontrer un peu avant l’épisode qu’il évoque. C’est un gentil charlot qui se fait mousser, répond le témoin tout à trac. Les syndicats patronaux reçoivent, c’est normal qu’ils paient le steack frites. Il fut un temps où la CGT refusait de participer au repas par crainte d’être achetée, mais même elle ne le fait plus.

Un assesseur : si ce n’est pas choquant de donner de l’argent aux syndicats, pourquoi alors le faire en secret ?

– Je me suis moi aussi posé la question, je crois que révéler des noms créerait un trouble inutile à l’heure actuelle. Nous vivons une désaffection syndicale.

La défense aujourd’hui a marqué des points. Après avoir, par la bouche du vice-bâtonnier Le Borgne et de son confrère Eric Dezeuze hier, contesté la pertinence des poursuites d’un point de vue purement juridique, voici qu’un témoin vient expliquer que sur le terrain des us et coutumes, les pratiques examinées par le tribunal sont historiques, traditionnelles, classiques et donc parfaitement normales. Joli début pour les avocats, mais le procès ne s’achèvera que le 22 octobre et tout peut encore basculer.

Note : lors de l’audience, la présidente a cité deux témoins (dont celui que j’ai évoqué dans le billet) d’abord révélés par la presse avant d’être entendus par le juge d’instruction. Cela montre l’imbrication entre justice et médias. Il arrive souvent que les juges s’appuient sur le travail des journalistes. Pour le meilleur, et pour le pire. 

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