La Plume d'Aliocha

29/06/2012

L’affaire Kerviel, ce cauchemar sans fin

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:33
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Palais de Justice, jeudi 28 juin, 13h30 : On connaissait David Koubbi avec une canne, voici qu’il est arrivé le jour fatidique des plaidoiries le visage orné d’un cocard coquard ! Cette apparence de gueule cassée de la défense sied plutôt bien au jeune premier. Sa souffrance quasi-christique est tellement cinématographique qu’il apparait décidément urgent de transformer cette histoire en film. Pourquoi d’ailleurs ne pas confier un rôle féminin à Tristane Banon, arrivée au palais au bras de l’avocat ? Elle s’est installée au premier rang parmi les anonymes car il n’y a, hélas, pas de carré VIP dans une salle d’audience.  Du coup, on cherche des yeux l’actrice de X, Clara Morgane, également cliente de David Koubbi et soutien attendri de Jérôme Kerviel. Elle n’est pas là, c’est dommage, elle aurait ajouté au spectacle. Ainsi va la nouvelle équipe de défense de Jérôme Kerviel, on se croirait à la table d’une pipole botoxée dans une boite branchée.

Salle comble

Le procès fait salle comble, tout le monde est venu écouter la star. C’est même la foule des grands jours sur le balcon réservé à la presse. D’une main ornée de bracelets en argent mon voisin, qui a des allures de mannequin, efface une poussière imaginaire sur son soulier de prix parfaitement ciré. C’est un confrère de la radio venu entendre David Koubbi, « par simple curiosité personnelle » me confie-t-il. On se demande bien ce que cette foule de visiteurs occasionnels peut espérer comprendre de ce procès si compliqué en ne daignant assister qu’au tour de show de l’avocat « vu à la télévision« .  Même les bancs de la défense sont pleins à craquer. Le fan club de David Koubbi, sans doute. Les filles ont des chevelures et des talons vertigineux, les garçons sont lustrés comme des pouliches à Longchamp. Tout ce petit monde fleure bon la jeunesse branchée. Jérôme Kerviel, c’est leur distraction du moment, le trader le plus célèbre du monde, la star de l’actualité qu’on expose à ses amis comme un trophée. Demain sans doute ils l’auront oublié, mais aujourd’hui ils sont là pour le soutenir…et se montrer. Les caméras sont présentes, c’est donc l’endroit où il faut être. Ce petit monde turbulent détonne avec les avocats blanchis sous le harnais de la Société Générale qui défendent l’institution vieille de 120 ans avec discrétion et doigté. Il détonne plus encore face aux juges aguerris qui s’appliquent depuis un mois à comprendre un dossier d’une technicité à pleurer. Quant aux chroniqueurs judiciaires, peu sensibles aux paillettes, ils se demandent ce que ce transfuge de la Jet Set est venu faire dans une affaire financière aussi grave.

C’est l’associé de David Koubbi qui assure la première partie du spectacle, il faut bien chauffer la salle. On sent qu’il tente de prendre son envol, mais sans jamais parvenir à quitter un ton sourd et monocorde qui contraste singulièrement avec l’indignation que l’on croit saisir dans le propos lorsqu’on parvient à se concentrer. Dommage, son faux air de vicking avait suscité à tort l’espoir d’une plaidoirie tonitruante.  Trois quart d’heure plus tard, c’est au tour du jeune collaborateur du cabinet de plaider. Brun, le physique fluet d’un adolescent, la chevelure rebelle, il est fier, dit-il, à 26 ans, d’intervenir dans une telle affaire. On frissonne pour Jérôme Kerviel. Le voici embarqué dans un exposé technique sur la qualification des infractions. Le jeune homme s’applique, tort tord le droit à l’extrême pour le faire coller à sa démonstration. Sans doute croit-il en ce qu’il dit, mais il ne parvient pas à atteindre son auditoire. La présidente soulage tout le monde en décidant une pause. Il est déjà 15h30. Deux heures d’audience, c’est long quand on s’ennuie dans une salle bourrée de monde et étouffante de chaleur.

Fantasme d’insomniaque

15h45 : La grand moment est arrivé : David Koubbi entre en piste. Il vibre, il attaque, la banque, la presse, la justice et d’autres choses encore. Tout le monde y passe. Il interpelle la Cour, exige que l’on juge « Monsieur » Jérôme Kerviel. Le discours est séduisant, l’avocat inspiré. Et l’on songe à la phrase assassine d’une caricature de Daumier : « vous avez perdu votre procès, mais vous avez eu le plaisir de m’entendre plaider ». Il parle pour un public imaginaire, à l’évidence plus proche des lecteurs de Voici que des très sérieux magistrats composant la Cour. Il est aussi la voix de Jérôme Kerviel, celle qui a plaidé la manipulation et parle désormais de son honneur. Et pourtant les avocats le savent bien, la bonne plaidoirie n’est pas celle qui plait au client, moins encore celle qui va séduire le public, c’est celle qu’impose la défense et qui s’avère généralement beaucoup moins chatoyante qu’on ne le souhaiterait.

Le trader rêve, l’avocat fantasme. L’un s’est imaginé en Gordon Gekko, l’autre se prend pour Moro-Giafferi. Quel équipage ! Ils se sont unis il y a tout juste trois mois pour le meilleur et pour le pire. Depuis lors, la défense n’a eu de cesse de se tirer dans les pieds. D’abord en interrogeant maladroitement les témoins, au point que chacune de leurs réponses venait apporter de l’eau au moulin de la banque qui n’en espérait pas tant. Ensuite en dégainant la thèse de la manipulation. Et l’on se rappelle ces sorties  d’audience où, tandis que la presse – pourtant friande de rebondissements – quittait la salle sceptique, l’avocat et le trader se tapaient dans la main en signe de victoire avant d’aller fanfaronner sur les marches du palais. Dans le film qu’ils se jouaient à eux-mêmes, il ne manquait que le ralenti et la musique ; on les ajoutera au montage. Hélas, une fois exposée sous la lumière crue de l’analyse judiciaire, la théorie de la manipulation est apparue pour ce qu’elle était : un fantasme d’insomniaque qui aurait abusé de littérature complotiste sur Internet. Jérôme Kerviel se doute-t-il qu’il vient de perdre son meilleur atout, faute d’avoir su le jouer comme il fallait ? Qui peut croire encore que la banque savait, alors que le scénario d’une Société Générale complice apparait en définitive plus extravagant  que celui de la banque aveugle ? Qu’importe ! L’avocat poursuit sa course maladroite en claudiquant appuyé sur sa canne. A croire que son étrange client lui a transmis le virus de la fuite en avant. Il a irrité tout le monde durant trois semaines à commencer par la cour, n’a convaincu personne, en a voulu à la presse de le dire…Chut !  Ecoutez donc ses amis applaudir à la fin de sa plaidoirie, envers et contre tous les usages judiciaires : c’est bien la preuve qu’il est bon ! Hé oui, tout comme les gains mirifiques de Jérôme Kerviel sur les marchés en 2007 ont incité celui-ci à croire qu’il était un trader invicible. Tout comme l’incompréhension du public et les doutes d’une poignée de financiers quant à la sincérité de la banque ont convaincu l’ex-trader qu’il pouvait avancer sur le terrain du complot. Tout comme le soutien inconditionnel de leur fan club a conforté l’avocat et son client dans l’idée qu’ils avaient retourné la situation à leur avantage. Cette affaire, c’est un rêve fou sans cesse ranimé, une suite de mirages, un long cauchemar.

Au fond, il aurait mieux valu que l’ex-trader se défende tout seul. C’est dans les rares moments où Jérôme Kerviel a pris la parole que la défense a semblé marquer des points. Au début du procès lorsque, interrogé par la présidente, il s’est expliqué sur ses actes. Après l’intervention de Daniel Bouton aussi, quand il a fissuré l’armure, évoquant son éducation, sa mère malade, sa confiance dans la justice. Et puis hier, quand il a enfin demandé pardon. A défaut de convaincre, il a révélé cette part d’humanité qui faisait si cruellement défaut jusque ici à sa défense. La brutalité du jugement de première instance est un autre atout : qui sait si avec le recul, la cour ne va pas tempérer la responsabilité du trader en apercevant celle de la banque qui n’a pas su l’arrêter à temps ? Cela suffira-t-il à corriger les effets ravageurs d’une défense calamiteuse ? Réponse le 24 octobre. Si le jugement est adouci, gageons que l’avocat fanfaronnera. Dans le cas contraire, il sera toujours temps de crier au complot. Après tout, il a déjà dénoncé la banque machiavélique, la presse méprisant les faits, le gouvernement indifférent au sort du trader, il ne manque plus dans ce tableau que la justice aux ordres. Le public va adorer !

24/06/2012

Et David Koubbi inventa la PIF…

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:18
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C’est un échange bien savoureux qui oppose depuis le début du procès Kerviel la plume acerbe du chroniqueur judiciaire du Figaro, Stéphane Durand-Souffland, et le verbe saillant de David Koubbi, l’avocat à la gâchette judiciaire facile dès qu’un mot déplaisant passe à sa portée. Tout a commencé par un article du Figaro qui semble avoir déplu au sémillant défenseur de Jérôme Kerviel. Le  moment est crucial pour la défense qui vient d’annoncer à l’issue de la première semaine d’audience le témoignage d’un anonyme travaillant pour une filiale de la Société Générale en faveur de Jérôme Kerviel. Sauf que le chroniqueur du Figaro n’y croit pas et il le dit dans un article daté du 8 juin.

Dès le lundi suivant, (11 juin) Stéphane Durand-Souffland tacle l’avocat au réveil : « Son principal avocat intrigue, lui, par sa méconnaissance chronique des usages judiciaires et son incapacité à soumettre ses contradicteurs. Jusqu’à présent, il perd point sur point et sourit d’un air entendu. Son client encourt cinq ans de prison ferme ».

David Koubbi dénonce dans un tweet le jour même ce qu’il analyse comme un parti-pris de la presse : « Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante-des-Faits qui fait integralement sienne les positions de la SG ». Même s’il ne désigne pas le chroniqueur du Figaro, tout le monde a compris qui était visé. D’ailleurs un peu plus tard dans la journée, nouveau tweet :

« Ooooh Aidez moi a percer les articles SG-side de Duran soufflan du#figaro. Diverger d accord, mais à ce point? #PIF #Kerviel »

Stéphane Durand-Souffland attrape la balle au bond  : « Quoi qu’il en soit, pour s’amuser, l’avocat vu à la télévision tweete, estimant que les journalistes ne rendent pas compte avec justesse de ses exploits: «Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante des Faits, qui fait intégralement sienne (sic) les positions de la SG». C’est drôle, «PIF», pour une défense gadget ».

Le mardi, il n’y a pas d’audience, c’est la trêve entre les deux hommes.

Qu’à cela ne tienne, au soir de l’audition très attendue du témoin mystère, le Figaro claque : « Quand Philippe Houbé se retire, à 16 heures, il n’a pas apporté de preuve absolue des turpitudes prêtées à la banque par la défense, dont le cours a oscillé au gré de ses déclarations. Mais il a jeté un trouble diffus, car il a une tête et des mots d’honnête homme – et c’est bien d’humain que manque cette affaire de gros sous et de systèmes informatiques. Cela suffira-t-il pour obtenir la relaxe annoncée au premier jour par la défense? Me Koubbi semble le penser, qui quitte le prétoire tel le torero triomphant, en criant très fort qu’il attend avec impatience de lire, ce vendredi matin, une presse qu’il n’aime pas. La trompette de l’avocat n’a pas besoin de beaucoup d’air pour produire beaucoup de bruit, c’est déjà ça ».

David Koubbi répond encore sur Twitter « Durand Souffland sort du #PIF avec son article factuel du jour. Quant à la trompette Souffland dedans pour être entendu, j adore! »

Tandis que l’avocat trouve d’autres combats à mener le journaliste, lui, ne lâche pas. Le 19 juin, David Koubbi est dépeint en docteur House, développant une défense palliative, une pure gourmandise ! Le 21 juin, c’est sous les traits du Sapeur Camember qu’on nous présente la thèse de la manipulation développée par la défense.

De son côté, François Martineau, le plus redoutable plaideur des avocats de la banque, s’est fait un plaisir de détourner la formule pour dénoncer la DIF, la défense indépendante des faits. A suivre…

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