La Plume d'Aliocha

16/11/2013

Le journaliste et la « mythologie terrifiante »

Filed under: Débats,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:52
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La diffusion jeudi soir dans l’émission Envoyé Spécial d’un reportage sur le Dark Net, autrement dit la face noire, inconnue, de la lumineuse toile sur laquelle nous voguons ici, a suscité chez le patron et fondateur d’Arrêt sur Images,  Daniel Schneidermann, une stimulante réflexion. Il dénonce dans son éditorial du jour un nouvel épisode de la (soi-disant) diabolisation d’Internet qui serait orchestrée par les médias traditionnels, et s’interroge sur la part de « boursouflure journalistique » qui vient alimenter la « mythologie terrifiante » du web.

Extrait : « Vrai ? Faux ? Quelle part de réalité, quelle part de boursouflure journalistique habituelle ? Impossible de le discerner a priori. Les grandes chaînes de télévision, depuis quinze ans, nous ont tellement -et France 2 au premier rang- habitués à la diabolisation d’Internet, ses pédophiles en liberté, ses marchands d’armes, ses garages à bombes artisanales, qu’il est désormais difficile de les croire sur le sujet, même quand par hypothèse elles diraient vrai. Ce qui ouvre un champ prometteur aux enquêtes indépendantes ».

On ne fera pas l’insulte à l’auteur de prétendre qu’il n’aperçoit la dérive caricaturale médiatique que lorsqu’elle concerne son gagne-pain. Au contraire, Arrêt sur Images a, entre autre mérite, celui de dégonfler souvent les fameuses boursouflures, quitte à cultiver le penser contre soi, y compris en prenant le risque de heurter les convictions de son lectorat. Néanmoins, il est amusant d’observer à quel point les acteurs du Net sont allergiques à la critique. L’extraordinaire liberté qu’ils revendiquent, l’intelligence partagée, l’agitation d’idées, le talent, l’impertinence tout ceci trouve une limite  : la critique d’internet. Attention terrain miné ! Dès qu’on  y pénètre,  ses occupants soudain se dressent  pour dénoncer l’étranger, l’importun, l’ignare, bref le journaliste qui décrit leur royaume avec approximation,  n’en évoque que les travers et s’emploie à le diaboliser, le tout sciemment, forcément sciemment. Comme si les journalistes s’intéressaient jamais à autre chose qu’aux problèmes. Nous sommes par définition des spécialistes du pathologique, c’est le métier qui veut ça, personne ne veut connaître la longue et ennuyeuse liste des trains qui sont arrivés à l’heure, pas plus les journalistes que leurs lecteurs. L’information, c’est presque toujours ce qui cloche, qui ripe, qui débloque, sur le Net comme partout ailleurs.

Ah,  chers journalistes du web, si vous saviez à quel point dans  les moments où l’on parle de vous à la télé, vous ressemblez à tous ceux chez qui un journaliste à l’outrecuidance de venir fouiller. Allons, au hasard, les financiers que vous honnissez tant, mais aussi  les politiques, les bretons à bonnets rouges,  les pigeons et autres volatiles. Vous observez l’intrus avec méfiance, prenez mal tout ce qu’il dit, détestez par anticipation une description de votre univers qui ne saurait être juste puisqu’elle échappe à votre contrôle, rejetez en bloc des critiques, réserves ou interrogations qui, à votre sens, ne peuvent être dictées que par l’ignorance ou la malveillance. Et la boursouflure journalistique,  réelle, heurte de plein fouet ce qu’on pourrait bien appeler la boursouflure de l’ego. D’où la déflagration.  Comme si Arrêt sur Images, aux grandes heures du sarkozysme n’avait pas boursouflé les travers du président de la République de l’époque, ou bien en pleine crise financière tiré à vue et sans nuances sur le système bancaire. De fait,  je propose que nous conservions nous tous journalistes à l’esprit, ce diagnostic si juste sur la tentation de la boursouflure, dans l’espoir fou d’apprendre à y échapper.  Qui sait si une telle discipline ne contribuerait pas à nous permettre de retrouver la confiance du public ? En tout cas nous pourrions sans doute éviter quelques unes des erreurs pointées dans le premier rapport sur l’insécurité de l’information dont je recommande chaudement la lecture.

Oh ! je vous entends penser. Ce que je décris s’appelle nuance, mise en perspective, toute choses que l’on écarte de facto quand il s’agit d’attirer l’attention au milieu de l’incessant brouhaha médiatique.  C’est vrai. Celui qui parle doucement et nuance sa pensée n’a pas sa place dans le grand barnum médiatique. Les autres hurlent trop fort pour qu’on l’entende. C’est donc qu’il y a un effet de système ? Mais alors nous en serions tous responsables ?  Journalistes anciens et modernes, lecteurs, téléspectateurs, auditeurs, internautes, tous pris dans la même course folle après le bruit et la fureur ?  J’écoutais hier matin Jacques Attali s’exprimer dans une conférence sur l’avenir de l’économie. Il y dénonçait la finance à court terme, mais aussi la démocratie qui s’était mise  à raisonner également à court terme, fouettée par  les sondages. Et il appelait l’émergence d’un capitalisme « patient ». Patient. Ce mot a raisonné longtemps dans mon esprit….Patient, ça évoque le calme, la mesure, le temps nécessaire pour comprendre et agir intelligemment. Patient, donc. Ce que le système médiatique n’est pas.

L’instantanéité, l’information qui tourne en boucle, répétée à l’infini, la caricature, les caméras plantées en direct de nulle part qui filment en continu du rien, le ton dramatique des commentaires scandant le vide, l’impératif hystérique d’être le premier à annoncer un fait parfaitement sans intérêt, tout ceci mène à l’overdose. Et le pire, c’est que ça ne rapporte pas, ou pas tant que cela. Heureusement, il y a des voix qui se font entendre, par exemple aux Etats-Unis. Mieux des patrons de presse américains qui disent stop, en citant, une fois n’est pas coutume,  un modèle français, un modèle d’autre chose, XXI. Ouf, ça fait du bien.

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05/01/2013

Surchauffe idéologique

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 19:55
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« C’est une habitude bien française que de donner un pouvoir aux gens et de leur contester ensuite le droit de s’en servir » observe Jean Gabin dans le Président en dictant ses mémoires à sa secrétaire. Le site Arrêt sur Images – qu’on avait connu plus neutre politiquement et apprécié à ce titre – ne décolère pas depuis quelques jours au sujet de la décision du Conseil constitutionnel sur le projet de loi de finances 2013 et les fameux 75%. En particulier, il relaie les interrogations de Martine Orange chez Mediapart (partenaire d’@si) qui se demande au nom de quoi le Conseil constitutionnel se permet d’évaluer aux alentours de 75% le caractère confiscatoire d’un taux d’imposition. Au nom du fait qu’il est de droite, nous incite-t-on – de façon pas vraiment subtile – à conclure…et qu’il faut  d’urgence changer tout cela. Songez donc, le juge constitutionnel se permet de retoquer le gouvernement. Honte sur lui ! C’est sa mission que de maintenir l’exécutif et le législatif dans les cordes de la Constitution ? Qu’à cela ne tienne, changeons-la. Ou plutôt changeons-le, car il ne peut avoir taclé le gouvernement que pour des raisons idéologiques et non pas juridiques, c’est évident.

Aucun professeur de droit public n’avait, semble-t-il,  jusqu’ici élevé d’objection. Un silence suspect, forcément suspect. Fort heureusement, @si tient enfin la preuve que le corps des constitutionnalistes français est honteusement et lâchement de droite grâce à l’apparition dans les pages du Monde d’un saumon  décidé à remonter le courant et à crier haut et fort que le Conseil constitutionnel va trop loin. Il s’agit de Martin Collet, jeune professeur de droit public à Paris II, qui s’émeut dans une tribune  du pas que viennent de franchir ceux que l’on surnomme les sages, évoquant au passage le spectre bien connu du gouvernement des juges. Ce faisant, il semble faire la pige à ses pairs, plus réservés sur le sujet,  et notamment au célébrissime Guy Carcassonne (non, chère Anne-Sophie, GC n’applaudit pas la décision, il l’interprète, ce qui est très différent). Hourra ! Le complot apparait d’autant plus évident que cet universitaire, interviewé par Le Figaro, estime n’avoir pas pu livrer l’essentiel de sa pensée. En réalité, la journaliste le cite sur le fait que la décision est « audacieuse », ce qui me parait être le sens de son opinion, mais bon…Le Figaro est suspect, ontologiquement suspect. A l’évidence contrarié de n’avoir pu s’exprimer davantage, Martin Collet a proposé une tribune au Monde et au Figaro afin d’expliciter sa pensée au-delà du cadre restreint d’une citation dans un article. C’est un grand classique. Les juristes supportent très difficilement de devoir dire en quelques mots ce qui a leurs yeux n’a de sens qu’au travers de longs développements et ils ont d’ailleurs raison. Le Figaro a dit oui, quelques instant après Le Monde ce qui, souligne avec une bonne foi louable Martin Collet, montre que Dassault ne censure pas autant qu’on l’imaginait. Voilà au moins une baudruche qui se dégonfle toute seule. Mais il reste la principale, à savoir la position médiatique majoritaire des constitutionnalistes qualifiée par @si « d’acceptation servile docile ».

Le récit que fait @si de tout ceci prêterait à sourire, tant le site s’emploie à faire monter la mayonnaise, si cette analyse  ne révélait un parti-pris idéologique fort discutable dans une querelle éminemment  technique. Non pas que les enjeux politiques en soient absents, mais il faut pour les apprécier commencer par mettre les mains dans le cambouis du droit constitutionnel au lieu de s’emparer de la première analyse séduisante pour l’ériger en vérité révélée. Dans cette discipline comme ailleurs, il y a des courants de pensée, des avis individuels, des analyses divergentes et des ego souvent fort bien dimensionnés. Par conséquent sélectionner un avis, au seul prétexte qu’il va dans le sens de ses propres convictions, pour en déduire que c’est l’intéressé qui a raison et qui a le courage de s’exprimer quand tous les autres spécialistes ne seraient à l’inverse que des ignorants et/ou des lâches, est pour le moins embarrassant, a fortiori sur un site en principe dédié à la critique objective des médias et non au militantisme. Le Conseil a fixé une limite. On peut discuter de la pertinence de celle-ci autant que du rôle et de la composition du Conseil constitutionnel. Mais pourquoi sombrer dans le complotisme ? Martin Collet émet une opinion et ce faisant ouvre un débat, comme il en existe des milliers tous les jours dans le monde du droit. Cela ne méritait pas tant de surchauffe idéologique…

26/05/2012

L’information intweetable est-elle vouée à disparaître ?

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03
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Avez-vous suivi le reportage de Daniel Schneidermann à Henin-Beaumont ? Si ce n’est pas le cas, je vous le recommande, c’est ici. Non seulement parce qu’il est passionnant, mais aussi parce qu’il met en lumière la différence entre l’idée que l’on se fait des choses, la représentation qu’on en donne et la réalité du terrain. La patron d’Arrêt sur Images y a visiblement pris grand plaisir. Les @sinautes applaudissent.  Toutefois, je ne puis m’empêcher de reproduire la conclusion provocatrice de cette enquête, qui m’a fait frissonner malgré la température plus que clémente  :

« Au revoir Hénin-Beaumont. Je ne sais pas si nous le recommencerons, ici ou ailleurs, le petit exercice du reportage. Ce n’est pas une question d’envie: personnellement, j’ai adoré me décoller une semaine de mes amis les écrans, de télé et d’ordinateur, et je crois savoir que les bonnes volontés ne manqueraient pas dans l’équipe. Mais je ne suis pas sûr que le reportage soit adapté à un site comme le nôtre. Disons-le brutalement: sur Internet, il faut dénoncer. Il faut que ça fuse, que ça buzze, que ça se twitte. L’info sur Internet, et notamment ici, est le domaine du nécessaire, et laisse peu de place à la nuance, au superflu. On ne va pas tweeter ces histoires de ducasses, l’enthousiasme d’un militant, l’entrebâillement d’une porte, le silence d’une ouvrière, le tremblement de la voix d’un militant frontiste, le flou d’un souvenir. Ni surtout la recette du potjevleesch, prototype de l’information savoureuse, mais rigoureusement intweetable. A suivre, comme on dit ».

Utopia

Lorsque j’ai ouvert ce blog, une petite bande de blogueurs extrémistes annonçait avec une délectation glaçante la mort du journalisme papier ainsi que celle du journalisme tout court. Chacun était appelé à devenir son propre journaliste et a bénéficier ainsi de la garantie d’une information de qualité. Forcément, les journalistes, ces menteurs, ces racoleurs, ces simplificateurs allaient céder la place aux esprits sincères, indépendants et éclairés, c’est-à-dire aux vraies gens, estampillés Bio, consommation durable, information équitable, et surtout labellisés « no mensonge inside ». Tout au plus admettait-on, toujours chez mes utopistes extrémistes, que quelques médias jaillis spontanément de la toile, et donc en opposition radicale avec le vieux monde, puissent prendre place dans le paysage. A condition bien sûr de jurer allégeance au web, de renier le passé, et de s’abstenir de la ramener sur une soi-disant supériorité du professionnel vis à vis de l’amateur. Au passage, mes contradicteurs pétris de fantasmes réclamaient l’attribution de la carte de presse à tout le monde tout en contestant à ceux qui la détenaient déjà le droit de s’en servir. Comme quoi les révolutions servent souvent moins à changer les systèmes qu’à remplacer une élite par une autre…“l’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques dieux, changea de costume et paya l’histoire de quelques gloires nouvelles. Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie sujette pour la Bastille en revint citoyenne et retourna vers ses petitesses.” (LF. Céline, extrait de Semmelweiss).

C’est curieux chez l’humain cette croyance profondément ancrée selon laquelle il se dirige nécessairement vers un avenir radieux, pour peu qu’il s’emploie à rompre avec toutes ses erreurs passées. Toute aussi étrange est la conviction selon laquelle il serait  possible de changer la nature humaine. L’observation de Daniel montre au contraire que tout ce que l’on reprochait à la presse traditionnelle, c’est-à-dire le racolage, appelé aujourd’hui la quête du buzz, la dénonciation perpétuelle des fameux trains qui n’arrivent pas à l’heure, la simplification à outrance, l’agitation superficielle et la dramatisation inutile, tout ceci donc se retrouve  sur Internet. En pire. Au point que le vieux journalisme de terrain, ici décrit comme capable de rendre compte des nuances, prend des allures de discipline classique aussi ancienne qu’admirable. Il n’est pas loin le temps où l’on s’éblouira à la lecture d’un papier du Monde, du Point ou de Ouest France comme on admire la délicatesse de la technique du sfumato chez Vinci, ou la musicalité gracieuse d’une phrase balzacienne. Qu’on me permette de sourire à la vue de cet effondrement des rêves utopistes que j’attendais, je l’avoue, avec une certaine impatience.

Vers une nouvelle représentation du monde ?

Je gage toutefois que Daniel a souhaité davantage provoquer ses lecteurs qu’autre chose. S’il est vrai que pour prospérer sur la toile, la meilleure recette et la plus rapide consiste à dénoncer et/ou buzzer, je continue de croire que la quête des internautes d’une information différente et plus sophistiquée sur le web que dans les médias traditionnels, servie techniquement par les potentialités quasi illimitées de l’outil, est susceptible de contrebalancer les travers fort justement mis en lumière par @si. Mais il est possible aussi que le paysage médiatique se redessine autour d’une distinction radicale entre le sage recul du papier, de la radio et même de la télévision d’un côté et l’instantanéité bruyante, contestataire et manichéenne du web de l’autre. Si c’est le cas, et en partant du principe que la toile est amenée à prendre une part prépondérante dans l’information au détriment des médias old school, alors il est peut-être temps de se demander si nous souhaitons réellement glisser vers une représentation du monde expurgée de ses nuances et de ses contradictions, repeinte en noir et blanc sans aucune place pour le gris, caricaturale et superficielle. Sans parler du filtre de l’écran dont je continue de penser qu’il contient une menace de déshumanisation rampante. Affaire à suivre…

03/02/2012

François Lenglet s’explique chez @si

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 22:10
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Vous pensiez que François Lenglet, le directeur de BFM Business qui figurait dans le panel des interviewers du Chef de l’Etat dimanche dernier, était un économiste ? Loupé. Il a reçu une formation littéraire et ce n’est qu’ensuite qu’il s’est plongé dans l’économie. Vous le preniez pour une « star » ? Encore raté. Il cultive une auto-dérision qui signe la marque des esprits éclairés. Arrêt sur Images l’a reçu sur son plateau cette semaine. Allez l’écouter (payant). Je m’adresse en particulier à ceux qui ont critiqué ses graphiques lors de son interview de Jean-Luc Mélenchon. L’équipe d’Arrêt sur Images le cuisine sur le sujet et il s’en explique. C’est l’occasion de découvrir un bon journaliste économique. Libéral ? Sans doute, mais il refuse d’être enfermé dans un carcan et s’astreint à une vraie discipline déontologique. Au passage, il lance un débat inédit : et si la finance n’était finalement jamais qu’à la botte de la société, même en ce moment ? J’avoue qu’il m’a ouvert des perspectives de réflexion inexplorées. Comme je le soulignais dans un précédent billet, n’en faisons surtout pas une star, on risquerait de l’abimer. D’ailleurs moi-même je m’impose en rédigeant cette brève la sobriété et la mesure, ce qui n’est guère dans mes habitudes tant je suis programmée sur un mode j’adore/je déteste. Et celui-là franchement relève à mes yeux de la première catégorie. Un professionnel à suivre.

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