La Plume d'Aliocha

22/12/2012

L’intelligence et la grâce

Filed under: Choses vues,détente — laplumedaliocha @ 13:18
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15952Certains savent sans doute qu’une  version restaurée du film Les enfants du paradis de Marcel Carné est sortie dans les salles et a été diffusée récemment sur Arte. Je vois les plus jeunes au fond remettre leurs écouteurs et plonger le nez dans leur smartphone en pensant « bah, un truc un noir et blanc et peut-être même pas parlant ». Allons, je l’ai pensé avant vous car imaginez-vous que je suis née après 1940 de sorte que pour moi aussi c’est vieux. Eh si !  Seulement voilà, je ne m’adresse pas ici aux heureux élus déjà conquis par le film, mais à ceux qui  pourraient passer à côté pour de mauvaises raisons. Par exemple en pensant, comme je l’ai fait au départ, que c’était un chef d’oeuvre réservé aux cinéphiles octogénaires…Néanmoins, je me suis décidée à le regarder il y a quelques semaines  sur Arte. Pas la peine de militer pour que tout le monde lâche Ruquier et passe aux choses sérieuses, si c’est pour jouer à « fais ce que je te dis mais fais pas ce que je fais », ai-je songé. Notez, j’avais pris mes précautions, trouvé un film de substitution sur une autre chaine et conclu un pacte avec moi-même : si dans cinq minutes tu t’ennuies, inutile de forcer, tu abandonnes.

Mazette ! Je suis restée collée à l’écran pendant trois heures, fascinée. Par cette vieille chose, ce classique sorti en 1945 ! Avec dans les rôles principaux Arletty, (songez donc, celle d’Atmosphère que les moins de 60 ans ont oubliée), Pierre Brasseur (oui, le grand-père d’un des policiers dans la série Alice Nevers), et ….celui qui ferait pâlir les Clooney et autres play boys du cinéma actuel…Jean-Louis Barrault, sous les traits de l’éblouissant Baptiste.

La belle Arletty vit comme un oiseau libre, sans autres ressources que les bras de l’homme qui l’aime l’espace d’un soir. Elle est convoitée par le terrible Lacenaire, séduite par Frédéric Lemaître, un comédien à succès, épousée par un millionnaire, et surtout adulée chastement par le mime Baptiste qu’elle aime aussi. « C’est si simple d’aimer », répète-t-elle tout au long du film tandis qu’elle renie son propre amour dans les bras d’hommes qui n’ont d’autre mérite que de savoir prendre ce que Baptiste se contente d’idéaliser. Baptiste, l’enfant douloureux qui se réfugie dans le rêve parce que là, il est libre, personne ne peut l’atteindre, ni lui faire du mal. Ce qui permet à ce film de rester d’actualité, note un biographe de Carné dans les excellents suppléments du DVD, c’est la liberté des personnages. On pourrait évoquer à l’infini les mérites d’un film à l’esthétique éblouissante, la finesse de la peinture psychologique, le caractère jouissif des dialogues, la galerie des personnages secondaires dont la personnalité est exprimée avec un talent comparable à celui des plus grands peintres.

Pourquoi les enfants du paradis, me direz-vous ? Parce que l’histoire se déroule dans un univers de comédiens au coeur du quartier du Temple, surnommé au 19ème siècle Le boulevard du Crime, en raison des pièces qu’on y jouait. Le paradis, ce sont les dernières corbeilles, tout en haut, qui accueillent un turbulent public populaire.  Il y a des livres – rares – dont on ne sort pas indemne. Des films aussi. Celui-ci en fait partie. Par quel miracle les mots, simplement agencés par Prévert, peuvent-ils ainsi frapper au coeur, déclencher le rire, susciter la réflexion, arracher des larmes ? Comment Carné peut-il, avec une simple caméra, exercer pareille fascination ? Quel démiurge inspiré à programmé cette rencontre-là ? Est-ce parce que le film est né de la guerre qu’il accède à cette lucidité qui serait insoutenable si elle  n’était adoucie par le rêve et la beauté ?  Toujours est-il que, pour une fois, le terme de chef d’oeuvre tellement galvaudé ne me semble pas ici usurpé. J’invite tous ceux qui ne connaissent pas le film à courir en salle – il se joue encore à la filmothèque du quartier latin – ou à visionner le DVD (livret intéressant, suppléments aussi). Les autres à visiter l’exposition que lui consacre la cinémathèque (jusqu’au 21 janvier). Et je signale au passage que Gallimard édite le scénario original. Les enfants du Paradis a été sacré Meilleur film de tous les temps à l’occasion du centenaire du cinéma en 1995 par un jury d’historiens et de journalistes. Sur 20 000 longs métrages tournés entre 1944 et 1994, il a recueilli 688 voix sur 822.

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