La Plume d'Aliocha

02/07/2013

Tapie, client chéri des médias

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 08:36
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Ah ! Les affaires judiciaires du moment, quel formidable spectacle pour les médias. A 7h45 ce matin, BFMTV annonce les titres. Tapie est à la Une. Nous allons donc entendre le député Charles de Courson sur la prestation de l’homme d’affaires hier au journal de David Pujadas. Joint par téléphone, celui qui conteste depuis le départ le recours à l’arbitrage affirme : ce que dit Bernard Tapie ne tient pas. Floué sur Adidas ? La société a été vendue à la demande de Bernard Tapie au prix fixé par lui. Un complot ? Cela signifierait que la justice agit sur ordre du gouvernement socialiste. Absurde, rétorque le député UDI. En quelques mots Charles de Courson dégonfle la baudruche Tapie. Et gâche le spectacle…

Alors une journaliste en plateau prend la parole à sa suite pour décrire avec admiration la bête de scène Bernard Tapie. Après avoir en une phrase dégagé avec désinvolture le fond du dossier –  on ne connait pas la vérité et on ne la connaîtra sans doute jamais -,  elle nous explique qu’il est le meilleur communicant de notre époque, qu’il donne même des leçons à ses avocats. Sa prestation au 20 heures est décrite par le menu. Et la commentatrice d’expliquer éblouie à quel point il a chahuté, voire franchement agressé David Pujadas, multipliant les phrases à l’impératif, pointant sur lui un doigt accusateur, dénonçant en bloc les « conneries » de la presse. Point d’orgue ? A l’issue d’un reportage montrant l’étendue de sa fortune, loin de s’excuser comme il est d’usage actuellement, l’homme d’affaires défie le présentateur sur un air de « je suis riche et je vous emmerde ». La journaliste salue l’artiste, à l’évidence fascinée.

Effectivement, que pèse un élu livrant une opinion éclairée sur un dossier dont nous dit qu’il pourrait bien tourner au scandale d’Etat, que pèse la justice qui instruit, que pèsent les journalistes d’investigation qui ont enquêté, face à une bête de scène faisant son show au journal de 20 heures ? Tapie, éblouissant client médiatique, se fout de la gueule des journalistes et ceux-là applaudissent. Les faits peuvent bien aller se rhabiller, la vérité on s’en fout ; plus modestement, l’analyse de l’état d’avancement du dossier n’intéresse personne. Trop compliqué. Pas dans le format. Le show a triomphé, une fois encore, de l’info. On pourrait en rire, ou simplement penser à autre chose, si l’on ne connaissait d’avance l’issue détestable de ce type de traitement de l’actualité. Des citoyens déboussolés, qui perdent confiance dans leurs institutions, prennent leurs juges au choix pour des abrutis ou des vendus simplement parce qu’ils ne n’ont pas les moyens d’orchestrer le même show en réplique et qui ne voient plus dans les politiques qu’une armée de pourris manipulateurs. C’est cela qu’il y a au bout de l’émerveillement pour le « bon client » qui fait de l’audience. Mais qui s’en soucie ? Ce matin, l’information a été une fois de plus sacrifiée sur l’autel de l’audimat. RIP.

18/11/2012

Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule…

Il faut que je vous parle d’un livre, toutes affaires cessantes. Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur judiciaire du Figaro, publie chez Denoël Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule. Quatorze grandes affaires judiciaires, depuis Guy Georges jusqu’à Bissonnet en passant par Clearstream, donnent chacune lieu à un chapitre où l’auteur, après avoir résumé les faits, décrit le moment où le procès bascule. Le retournement, l’instant de vérité arraché par une victime, un juré, un avocat qui pose enfin la question clef. On y découvre Besse, truand repenti, entamant un dialogue de haute volée sur le crime et la rédemption avec l’avocat général, la reine Badaoui avouant enfin qu’elle a menti. On s’embourbe dans les mensonges d’Emile Louis protégeant la « bestiole » qui sommeille en lui ou encore dans l’affolant déni de David Hotyat, s’inventant deux fantômes terrifiants de criminels pour supporter le souvenir du massacre de la famille Flactif. Et l’on retient ses larmes quand les jurés tendent comme un seul homme leurs mouchoirs à l’accusé qui s’effondre dans son box.

Il y a quelque chose de fascinant dans les procès d’assises. Peut-être le fait d’effleurer le grand mystère de l’âme humaine…Lorsqu’on a en plus la chance de pouvoir, à défaut d’y assister, lire les récits de professionnels de haut niveau, l’intérêt de l’exercice rivalise alors avec les grandes oeuvres littéraires, en tout cas à l’époque où les écrivains puisaient dans les faits divers l’inspiration qui leur permettait de donner naissance à des chefs d’oeuvres.

On l’ignore souvent, mais ce journalisme là est éprouvant. J’ai souvenir d’un très bel article du chroniqueur de France 2, Dominique Verdeilhan, dans le premier numéro de la revue Crimes et Châtiments (Les affres du chroniqueur judiciaire) racontant sa visite du lieu sordide où Marc Dutroux enfermait ses petites victimes et qui fut leur tombeau. Le journaliste en sort bouleversé et retourne au tribunal, claquemuré dans le silence, muet d’horreur. L’heure arrive de faire sa chronique en direct : une minute,  une minute pour synthétiser cliniquement l’information du jour. Une minute à tenir…avant de pouvoir enfin aller marcher seul et pleurer pour évacuer l’insoutenable spectacle dont il a été le témoin… J’ai été troublée de retrouver sous la plume de Stéphane Durand-Souffland, dans l’introduction de son livre, la même description de la solitude du chroniqueur judiciaire qui porte au fond de lui les traces indélébiles des drames qu’il a observés et auxquels bien souvent, il a participé à son corps défendant.

Nous sommes à Toulouse pour le procès de Patrice Alègre. La mère d’une des victimes, dont on dit qu’elle dort sur la tombe de sa fille, pousse soudain un cri déchirant à l’audience, raconte Stéphane Durand-Souffland, « un cri de bête blessée, un cri de chanteuse de Fado, rien qu’à son évocation des frissons me parcourent. De retour à l’hôtel, je m’assieds derrière mon ordinateur et, voulant retranscrire fidèlement les paroles de cette femme, je relis mes notes. Tout en écrivant, je sens couler les larmes brulantes de mes yeux, je les revois tomber sur mon clavier, j’entends le silence de ma chambre comme un écho interdit au cri des Assises, je me souviens de Toulouse noire sous la pluie, je me dis que c’est bien d’avoir pleuré après l’audience seulement ». Je n’ai pas lu l’article du journaliste sur cette audience, mais je gage qu’il n’y avait pas trace de larmes dans celui-ci. Informer interdit de pleurer.

Car informer en l’espèce ne consiste pas à titiller la fibre émotionnelle du lecteur, c’est parvenir à synthétiser dans un espace souvent dérisoire (article ou temps d’antenne radio/TV), une journée d’audience dense, riche de rebondissements, d’émotions, de drames mais aussi de querelles d’experts, de mensonges, de dénis, identifier la pièce essentielle qui, ajoutée aux autres, finira par édifier la vérité judiciaire. Ceux qui y parviennent se comptent sur les doigts d’une seule main, tant l’exercice est difficile…Chapeau !

Pour les lecteurs qui veulent en savoir plus, voici une interview vidéo du journaliste. Je vous renvoie également à ses chroniques savoureuses du procès Kerviel, en lien dans ce billet.

Note : aux passionnés de chronique judiciaire, je rappelle la publication par Le Monde de ses récits de grands procès, et les articles fabuleux de Joseph Kessel sur les procès Pétain, Eichmann et Nuremberg. Je vous renvoie aussi à l’interview sur ce blog de Didier Specq, chroniqueur judiciaire de Nord Eclair.

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