La Plume d'Aliocha

16/02/2017

Twitter, ce petit musée des horreurs de l’information

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:17

images-2C’est un fait, Twitter est devenu irrespirable. En témoignent ceux qui régulièrement annoncent la fermeture de leur compte…pour revenir un peu plus tard, comme on revient à la cigarette, avec un plaisir mêlé de défaite et de dégout. S’il n’était pas addictif, je gage que l’outil aurait d’ailleurs disparu. Seulement voilà, on s’habitue à cet appendice artificiel du monde et de son ego, à ce pandémonium de plus en plus bruyant et agressif d’où émerge parfois – mais désormais si rarement – un bon mot, un éclat de rire, une information inédite, un lien vaguement intéressant.

Hélas, il faut se rendre à l’évidence, Twitter que l’on utilisait à sa création pour échanger le meilleur est devenu le lieu de concentration du pire. Une sorte de musée des horreurs de l’information. Un bouillon de culture infâme où l’on trouve tous les virus de la pensée : la mauvaise foi, le mépris, l’arrogance, la haine, la bêtise, la paresse, l’ignorance, la dénonciation….Fini les tweets émerveillés signalant un article de plus de 10 lignes qui traite une information inédite ou nourrit une réflexion de fond. Terminé le temps des blagues potaches, des conversations à plusieurs sur un sujet d’actualité, du partage de liens pour approfondir cette question dans un climat de curiosité pacifique.

Est-ce l’expression d’un malaise de société ou une simple pathologie twitteresque, toujours est-il que le militantisme a remplacé la recherche, le slogan tient lieu de réflexion, l’invective de discussion. Aussi et surtout, chacun ayant compris que l’ironie et la méchanceté avaient plus de chances de recueillir des applaudissements – et donc les précieux abonnés qui flattent l’ego – que toute autre chose,  on n’y signale plus que les sottises, les petites phrases, les événements considérés comme scandaleux. Tout le monde y dénonce la sottise de tout le monde, s’indigne, hurle, ironise, tourne en ridicule. Ceci ne va évidemment pas dans le sens du dialogue et de l’ouverture d’esprit. C’est alors un cercle vicieux qui s’enclenche, la pensée synthétisée en 140 signes trouve toujours dans cette foule d’esprits excités, soupçonneux et malveillants un inconnu et même un habitué pour s’offenser de l’idée exprimée, en dénoncer l’imbécillité présumée, les sombres intentions cachées. On voit y apparaître de drôles de nouveaux crimes, par exemple celui d’incitation à la modération. Cela consiste au beau milieu d’un lynchage à lancer un appel au calme. Comment ? On ne s’indigne pas, mais c’est donc qu’on cautionne et si l’on cautionne on est l’ennemi ! Haro, crie la meute, changeant soudain de proie…

Il fallait s’y attendre. Twitter découvre à ses dépens pourquoi les médias ne parlent jamais que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Parce que c’est précisément cela qui intéresse le public. Preuve en est que lorsque le public devient lui-même acteur du système médiatique, il nourrit ce-dernier du pire. Et l’élève dépasse le maître…Car les concepteurs de l’oiseau bleu ont ajouté un ingrédient qui contribue largement à ce dévoiement : l’ego. Sur Twitter, rapporter une information sur une sale petite phrase, un scandale, une horreur quelconque ne rapporte pas d’argent, mais quelque chose d’un attrait comparable : des abonnés, des applaudissements, des mentions de l’existence du twittos auprès d’un auditoire plus ou moins large.  C’est ainsi que l’oiseau bleu au physique joufflu qui gazouillait joliment sur sa branche s’est transformé en sinistre charognard….

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15/02/2017

Affaire Fillon, et si on se calmait ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:59

unknownL’information relative à une affaire judiciaire fait partie des plus sensibles, mais aussi des plus sujettes à retentissement. C’est surtout dans ces affaires là que les risques d’incompréhension, de mauvaise interprétation, voire de contresens sont les plus élevés, chez les journalistes, pas tous formés à la matière juridique et judiciaire, et chez le public. C’est si vrai qu’on ne compte plus les colloques et articles sur le thème « Justice et médias ». Voici quelques éléments de réflexion pour gérer cette information avec recul et discernement.

  • Les trois défauts du procès médiatique  :  il est partial, mal renseigné et déséquilibré. Partial, car il débute par une révélation à charge qui colore ensuite toute le déroulement de l’affaire, non sans avoir au passage déterminé l’opinion publique dans le sens de la culpabilité. Le procès médiatique est également mal renseigné car les journalistes n’ont jamais la totalité du dossier. Or eux-mêmes ne sont pas toujours conscients du fait qu’ils manquent d’éléments pour faire une présentation exacte de l’affaire. Ils peuvent donc égarer leurs lecteurs le plus sincèrement du monde. C’est ainsi  qu’à propos de l’affaire Kerviel, un confrère m’avait dit un jour, « Ah, mais la banque savait, j’ai publié un mail qui montrait qu’il informait son supérieur ». UN MAIL. Sur un dossier de plusieurs dizaines de tomes, contenant des milliers de pièces, dans une affaire ultra complexe techniquement. Inutile de rappeler que la justice qui, elle, a lu plusieurs fois tout le dossier a conclu à l’ignorance de la banque… Le procès médiatique enfin est déséquilibré en raison des deux  défauts précédemment cités. L’accusé on le sait, dans ce type de contexte, est toujours, toujours considéré comme coupable malgré les « présumé » que la presse accole à son nom et l’usage du conditionnel. Et sa parole est absolument inaudible. Les procès médiatiques tournent donc bien souvent au lynchage, n’en déplaise aux beaux esprits, dès lors qu’un individu est présenté comme coupable et que sa défense est mécaniquement rendue inaudible. Le tout bien avant d’avoir été jugé conformément aux principes démocratiques, agités par les mêmes beaux esprits mais uniquement dans les causes qu’ils estiment justes.

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  • La procédure judiciaire est devenue un outil stratégique :  Qu’on en veuille à un concurrent, à un ex-conjoint ou à un rival politique, la justice est une arme particulièrement efficace.  Le résultat de l’action judiciaire importe peu, ce qui est recherché dans le maniement de cette arme la plupart du temps c’est l’accusation infamante d’avoir commis un délit ou un crime, l’excitation que cela déclenche chez les médias, la condamnation immédiate du public, et la déstabilisation de l’adversaire. Et quand tout cela est validé par le déclenchement de la machine judiciaire, c’est le succès total ! C’est alors qu’on voit sortir dans la presse des PV d’auditions auxquels, dans le cas Fillon, les journalistes ont donc accès mais pas la défense. D’où  viennent-ils ? Laissons répondre Eric Dupond-Moretti.

 

  • La machine médiatique : on a pu lire ici et là que ceux qui se tenaient sur la réserve vis à vis de l’emballement médiatique, dans l’affaire Fillon comme dans d’autres, remettaient en cause le rôle du journalisme en démocratie. Allons donc…Personne ne dit que le Canard n’aurait pas du sortir ses informations. Et personne ne dit non plus qu’ayant obtenu  les PV d’audition, le Monde aurait du les garder secrets. Tout au plus peut-on regretter que des personnes soumises au secret de l’enquête aient pu ne pas le respecter.  Se méfier d’un brutal mouvement collectif relève de la simple prudence, surtout en ces temps où les réseaux sociaux soufflent sur des médias qui n’avaient vraiment pas besoin de ça pour atteindre l’incandescence. Le journalisme est indispensable à la démocratie, l’emballement médiatique est sa maladie mortelle. Souvenons-nous des affaires Gregory ou plus récemment Outreau et même Sauvage. Les médias peuvent avoir un effet calamiteux dans une procédure judiciaire quand ils ont déjà condamné alors que la justice débute à peine son travail, ou bien à l’inverse lorsqu’ils innocentent sur la foi d’informations partiales des personnes condamnées. Dans ces cas-là, ils court-circuitent les institutions démocratiques sans avoir eux-mêmes une quelconque légitimité à le faire. Dénoncer un dysfonctionnement est une chose, contrecarrer une institution qui a correctement fonctionné pour substituer la loi médiatique à la loi républicaine en est une autre.

 

  • Les associations, la question de principe et le cas particulier : Dans l’affaire Sauvage, on nous a expliqué très savamment avec l’aide de modèles étrangers que la justice ne comprenait rien, qu’il existait une légitime défense différée liée à la spécificité de la souffrance des femmes battues. L’argument est parfaitement intéressant sur le principe, mais deux jurys populaires qui ont eu connaissance du dossier, entendu les experts, l’accusée, le parquet, les avocats, ont considéré que non, il n’y avait pas ici de légitime défense. C’est l’un des pièges classiques dans une affaire judiciaire médiatisée : confondre la question de principe et le dossier particulier. On peut être le plus ardent militant de la défense des femmes et trouver la condamnation de J. Sauvage fondée parce que dans un palais de justice on juge toujours un individu, jamais une question de principe.

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  • L’expert et la vérité : Je ne connais aucune règle de droit qui ne soit sujette à interprétations multiples au moment de s’appliquer aux faits. Comme l’expliquait le philosophe Chaim Perelman,  la logique juridique est une dialogique, elle ne mène pas à une vérité comparable à une vérité scientifique mais à une conviction au terme d’un débat contradictoire. Par conséquent lorsqu’un avocat, un professeur de droit ou un juge pèse de tout son poids  dans les médias pour dire c’est ainsi et pas autrement,  il faut avoir le réflexe de considérer que son collègue pourra  démontrer l’inverse avec autant d’aisance et de conviction. Ce qui est regrettable dans ces périodesd’excitation médiatique, c’est le nombre d’experts qui se font passer pour objectifs alors qu’ils adoptent un point de vue dominant ou de rupture en fonction de leurs convictions idéologiques, des rapports de force existants avec leurs collègues ou tout simplement pour se faire remarquer des médias. Et je ne parle pas de la cohorte  des taiseux qui souvent pourraient éclairer utilement un débat mais n’ont pas envie de ruiner leur carrière en livrant un point de vue qui dérange la doxa du moment. Il convient donc d’écouter les experts mais avec distance, comme le reste. Et d’attendre que le tribunal tranche.

 

  • La source de l’information. Celui qui donne une information à un journaliste susceptible de déclencher une procédure judiciaire et un scandale médiatique a toujours un intérêt à le faire. Cela peut être pour la plus grande gloire de la vérité, mais c’est assez rare. Le journalisme n’est pas toujours un métier propre, c’est ainsi, il faut s’y faire. Cette source donne  une couleur à l’information. Elle arrive généralement avec des documents et les bonnes lunettes pour les lire : « quel scandale, mon bon ami, il est cuit ! ». Un journaliste n’est pas un policier ou un juge, on ne lui demande qu’un minimum de précautions et de vérifications. Mais qu’au moins le public en soit informé et apprenne  à consommer cette information avec le recul nécessaire. Par exemple, dans l’affaire Kerviel, l’un des derniers scoops a consisté à révéler –  enregistrements pirates à l’appui – que les avocats de la Société Générale parlaient au parquet. Scandale ! explique-t-on au public, la grosse méchante banque fait pression sur la justice.  En fait non, demandez à n’importe quel avocat, il vous expliquera qu’il parle au procureur et que c’est normal, les professionnels de la justice travaillent ensemble et donc discutent ensemble, dans et hors de la salle d’audience.

 

Voilà donc les deux ou trois choses à savoir sur l’information relative à une affaire judiciaire. Elles expliquent pourquoi il faut observer avec distance  l’affaire Fillon comme toutes les autres. Au demeurant, quand on interroge des juristes en off, ils sont nombreux à confier que ces accusations concernent juridiquement des faits absolument dérisoires. « Du pipi de chat » m’a même dit l’un d’entre eux. Oui mais ils sont moralement graves, m’objecte-t-on. Ah ? Pour les détracteurs de Fillon c’est certain, on leur aurait dit qu’il avait encaissé l’excédent de monnaie rendue par erreur à la boulangerie en 1971 ou oublié les étrennes de sa gardienne en 97 et 98, qu’ils hurleraient tout autant. C’est normal, c’est la politique. L’élection était perdue pour la Gauche, elle tient le moyen miraculeux de revenir en course (mais avec le risque de faire élire Marine Le Pen), pourquoi s’en priver ? On attend toujours la liste exhaustive de tous les parlementaires mais aussi des membres du gouvernement qui font travailler directement leurs proches ou leur ont trouvé facilement des postes plus ou moins bidons chez des gens trop heureux de contracter une créance ou de rembourser une dette à un puissant de ce pays. Mais alors, à défaut de pouvoir les condamner tous, il faudrait n’en condamner aucun, m’objectera-t-on encore ? C’est un bien grand malheur en effet que ce pays dérape dans la régulation démocratique par le scandale. On a le droit d’observer cela avec regret, me semble-t-il. On peut voir dans cette affaire qui sort à un moment si bien choisi, que plusieurs médias feuilletonnent à l’infini et qui perturbe gravement le débat politique une avancée de la démocratie. On peut aussi considérer que c’est en réalité le signe d’une très grave pathologie. C’est mon cas.

24/01/2017

Polanski : Les médias en proie à de nouvelles pressions

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 13:03

220px-roman_polanski_cannes_2013Souvenons-nous. C’était il y a quelques années. L’apparition du web 2.0 bousculait en profondeur le journalisme. Les sites de presse découvraient les commentaires en ligne. Les journalistes créaient des blogs, invitaient le public à visiter les coulisses de leur métier, commençaient à dire « je »; un peu plus tard ils se sont mis à développer  le personal branding sur les réseaux sociaux.  Une évolution passionnante venait de s’amorcer. Alors que les journalistes jusque là étaient proches des puissants dont ils parlaient dans leurs articles et loin de leurs lecteurs, voici que soudain un lien se tissait enfin entre les médias et les citoyens pour lesquels ils travaillent. Il y avait toutefois un risque qui sautait aux yeux : le danger d’une nouvelle allégeance. A la pression d’en haut (j’entends par là des sources d’information : politiques, monde économique, scientifiques….) s’ajoutait une nouvelle pression d’en bas (les récepteurs de l’information). Comment résister à la tentation de séduire un public qu’on ne se contente plus d’imaginer, mais avec lequel on se trouve en prise directe ? Un public qui peut manifester en temps réel son approbation ou son rejet, étant entendu que les deux sont aussi dangereux pour le journaliste. La tentation de plaire en effet est aussi risquée que la peur de déplaire, en termes d’indépendance. Comment résister donc, si plaire ou déplaire touche l’amour-propre en même temps que le portefeuille ? Hélas, cette crainte se révèle fondée. Il suffit pour s’en convaincre d’observer sur la toile le nombre d’articles racoleurs dont le seul intérêt réside dans le titre incitant à cliquer. Un autre danger plus pernicieux encore se profilait. Celui d’une pression du public sur le contenu d’un article.

Quand une vie, selon certains, se résume à une faute vieille de 40 ans

Il s’est incarné récemment à l’occasion de la nomination de Roman Polanski à la présidence de la cérémonie des César. Dans cet article, le site Arrêt sur Images révèle que plusieurs sites de presse, à commencer par Le Monde, ont modifié leurs titres ou leurs contenus suite aux protestations des féministes sur les réseaux sociaux. Motif ? Il n’était pas suffisamment fait état des accusations  de viol sur mineur portées contre le réalisateur quarante ans plutôt. Voici les documents produits par le site :

La rédaction initiale du Monde :

original-95692

 

 

Puis la version modifiée suite aux protestations :

original-95693

 

 

 

 

 

 

Selon @si d’autres journaux ont modifié leurs titres, passant de « Roman Polanski sera le président de la 42ème cérémonie des César« , à « Polanski président des César 2017 : la polémique enfle » (DNA).

L’autre face de la médaille

Il faut se féliciter de cette interaction public/médias devenue possible grâce à la technologie. En tout cas sur le principe. Après tout, l’intervention du public et, en face, la capacité d’écoute des médias, peuvent mener à corriger des erreurs, nuancer des positions, établir en tout état de cause un dialogue fructueux, forcément plus fructueux qu’un monologue infligé ex-cathedra. Mais il n’est pas de médaille qui ne possède de revers. L’affaire Polanski nous montre qu’il convient de ne pas céder à l’optimisme béat de ceux qui pensent que tout progrès technologique s’accompagne d’un progrès indiscutable et totale de l’humanité. Les faits remontent à quarante ans. Depuis lors, sa victime lui a pardonné et plaide activement en sa faveur. Il ne subsiste au fond qu’un problème juridique qui maintient le dossier en vie envers et contre toutes les règles de prescription et le nécessaire oubli sans lequel il n’est pas de vie en société possible. Sans compter le fait que la vie de cet homme est un tissu d’événements tragiques qui entre forcément en ligne de compte quand il s’agit d’évoquer sa personnalité dans un article. Les journalistes savent tout cela et ont fait un choix de présentation de l’information. Et voici que sous la pression minoritaire – les lobbys sont toujours des minorités actives, souvent des extrémistes – voici que les médias changent leur présentation de l’information en modifiant la proportion accordée aux événements. Accessoirement, c’est encore une affaire judiciaire qui incarne ici une dérive. (Pardon, petit coup de gueule : « Qui sont-ils, ces petits procureurs des tribunaux médiatiques qui instrumentalisent des affaires qui les dépassent pour, au choix, se conférer de la dignité, libérer leurs névroses ou défendre des causes qui souvent méritent mieux que leurs vitupérations ? » Fin du coup de gueule).

L’indépendance, mais laquelle ?

Certes il ne s’agit ici que de la nomination d’un artiste à la tête d’une cérémonie de cinéma, mais comment ne pas redouter que demain un autre groupe de pression ne parvienne aussi facilement à contraindre des journalistes à modifier  le récit d’un événement d’actualité majeur ?

L’indépendance des médias est aujourd’hui uniquement analysée sous l’angle capitalistique. On considère que si les groupes médiatiques français s’émancipaient des mains des grandes fortunes qui les détiennent, un journalisme  enfin libre et objectif pourrait émerger. D’abord c’est caricatural et insultant pour tous les journalistes qui font bien leur métier dans ces groupes de presse dits « à la botte des puissants ». Ensuite, cette critique occulte délibérément les autres risques qui pèsent sur l’indépendance des médias, depuis l’engagement idéologique jusqu’aux liens personnels d’intérêt des uns et des autres, en passant surtout par le manque de moyens qui est sans doute l’une des causes majeures du défaut d’indépendance (et s’aggrave d’heure en heure).   Voici donc que surgit en pleine lumière avec l’affaire Polanski un autre danger : la vulnérabilité du système aux groupes de pressions qui sont capables de mobiliser les réseaux sociaux.

Roman Polanski  a annoncé aujourd’hui par la bouche de son avocat Hervé Témime qu’il renonçait à présider la cérémonie des Cesar.

09/01/2017

Bienvenue dans l’ère de la post-vérité judiciaire

Filed under: Justice,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:33

sauvage_0« Je ne suis pas du tout coupable » a déclaré vendredi soir au journal de France 2 Jacqueline Sauvage. Elle était, avec ses deux avocates, l’invitée du Journal de 20h pour commenter la grâce présidentielle (Reportage à 19:32 – interview plateau 22:30). Une invitée qui, dit-on, a dopé l’audience.  Pour mémoire, France 2 a offert 3 fois les honneurs du 20h à Jérôme Kerviel. Il faut croire que l’erreur judiciaire réelle ou supposée est médiatiquement rentable. Si la petite phrase de Jacqueline Sauvage sur son innocence a pu ravir son très actif comité de soutien et faire verser une larme aux téléspectateurs, en revanche, il a fait frissonner les juristes. Car ils se sont souvenus que c’est notamment en raison de ce déni, déni de crime, déni de l’existence d’une autre victime, que les demandes de liberté conditionnelles avaient été refusées.

Désapprobation générale dans la magistrature

Les juges honnis, ces grands mâles blancs (suppose-t-on par construction, si ça se trouve c’était des femmes  issues de la diversité) avaient donc analysé correctement la situation. Jacqueline Sauvage ne se sent coupable de rien.  Ses avocates quant à elles s’emploient en plateau à minimiser les protestations du monde judiciaire. Elles proviendraient  essentiellement, assure Me Tomasini, du Syndicat de la magistrature, sous-entendu pour les initiés d’une frange minoritaire et très marquée à gauche de la magistrature (celle du mur des cons) dont on ne comprend pas bien au demeurant pourquoi celle-ci pourrait soudain vouloir défendre le pouvoir du grand mâle blanc. En vérité, le reportage de Dominique Verdeilhan donnait  la parole à Virginie Duval, présidente de l’USM, syndicat majoritaire, modéré et sans étiquette politique qui a dénoncé le mauvais signal consistant à « aller taper à la porte du président de la République » pour » défaire tout ce que la justice a fait ». Au passage, on songe en les écoutant toutes les trois à l’extraordinaire coup de com’ pour François Hollande. Ses conseillers en communication ont du boire du petit lait lorsque Jacqueline Sauvage a décrit ce président « humble », à l’écoute, qui a si bien reçu et prêté attention à ses filles.

Le problème de l’affaire Sauvage, c’est qu’on choisit la mauvaise personne pour défendre le bon combat. Nul ne remet en cause l’urgente nécessité de traiter le problème des violences faites aux femmes. Mais ne pouvait-on  trouver meilleure figure de proue qu’une femme rompue au maniement des armes qui, au bout de 47 ans de vie commune ponctués dit-elle de violences à son endroit et d’agression sexuelles sur ses filles, tire trois balles dans le dos de son bourreau assis ? C’est comme l’affaire Kerviel, nul ne conteste la nécessité de critiquer la finance, le trading, et plus généralement la pression que l’entreprise exerce sur ses salariés pour des questions de rentabilité, mais pourquoi choisir comme étendard de tant de justes causes un homme qui pendant plusieurs mois a satisfait sa passion du jeu en utilisant les fonds de sa banque pour miser sur les marchés comme on joue au casino ?

Parce qu’il n’y en avait pas d’autres, songera-t-on. Il semble au contraire qu’il y ait hélas beaucoup de femmes battues.  Quant aux rogues traders, en France, il y en a eu deux. Jérôme Kerviel en janvier 2008 à la Société Générale pour une perte de 4,9 milliards et Boris Picano-Nacci en octobre suivant à la Caisse d’Epargne pour 750 millions. La parallèle entre les des deux dossiers est édifiant. Tandis que Kerviel a dissimulé entre mars 2007 et janvier 2008 une activité de spéculation non autorisée, Picano-Nacci lui n’a rien caché, à personne. On lui a demandé à l’été 2008 de mettre fin au trading pour compte propre de la banque et donc de céder les positions,  il a  fait les mauvais choix et a été emporté par la tourmente des marchés. Celui-là méritait le feu des projecteurs. Celui-là a vraiment vécu la situation possiblement injuste revendiquée par Jérôme Kerviel. Seulement voilà, l’homme a pris acte de sa condamnation – prison avec sursis et remboursement de 315 millions-, transigé avec sa banque et recommencé une nouvelle vie. Aujourd’hui, ce diplômé de mathématiques issu d’un milieu populaire enseigne sa discipline à des étudiants en finance et vient de sortir un livre sur son histoire. Dans la quasi-indifférence des médias. Il est vrai qu’il ne hurle pas au complot, n’est pas rentré à pied de Rome, ne fréquente pas l’univers des people, et ne livre pas de faux scoops à la presse tous les mois pour relancer son affaire.

Transformer les coupables en innocents

Si  les médias ont pu dans l’histoire contribuer  à corriger des erreurs judiciaires, par un singulier renversement des valeurs, ils sont aujourd’hui manipulés de plus en plus souvent par des coupables qui veulent défaire à la télévision les jugements défavorables dont ils ont fait l’objet en Justice (Lire à ce sujet les Grands fauves du barreau chez Calmann-Levy). C’est ce qu’on peut appeler l’avènement de la post-vérité judiciaire. Ce concept de post-vérité au début m’a fait sourire, je n’y ai vu qu’une facétie de la novlangue pour trouver un nom moderne au mensonge, mais en creusant un peu, j’ai compris que c’était bien plus intéressant que cela et surtout qu’il y avait des gens pour applaudir cette rupture de la pensée avec le factuel. Il y a bien des raisons à cela, depuis l’organisation de notre cerveau, jusqu’à l’influence structurante des technologies sur les esprits, en passant par l’intérêt des uns et des autres à mentir, pardon, à affirmer leur vérité au sein de vérités multiples et relatives.

Hélas, jamais la mise en garde d’ Hannah Arendt n’a sans doute eu autant de force qu’aujourd’hui : “Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat” .

C’est cette vérité de faits qui s’effondre. D’où l’engouement pour Jérôme Kerviel ou Jacqueline Sauvage. Combien de personnes s’accrochent à l’innocence de Kerviel non pas pour des raisons rationnelles, connaissance du dossier ou de l’univers concerné -, mais pour des motifs émotionnels, les uns détestent les banques, les autres ont une sympathie innée pour le personnage, ou son avocat, d’autres encore trouvent en lui une bonne raison de s’indigner contre le système….Sans oublier ceux, ils sont les plus inattendus, qui pensent préserver l’image de la finance en privilégiant la complicité de la banque car il vaut mieux à leur yeux être un voyou qu’un imbécile. A tous ceux-là il est impossible de démontrer qu’ils se trompent. Ils ne croient pas, ils veulent  croire et donc ne s’intéressent pas à ce qui peut briser le mythe. Au fond ce n’est pas bien nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’il ne semble plus exister de garde-fou contre cette tendance à préférer l’erreur qui plait à la réalité qui dérange. La raison est sommée par l’émotion de s’incliner. Et l’émotion trouve un puissant allié dans ce post-modernisme qui affirme qu’il n’existe pas une vérité, mais des vérités et qu’il est donc possible de choisir la sienne.

Au bout de ce processus, il y a, on le sait, le Brexit ou Trump. Mais il ne faudra pas attendre bien longtemps pour voir les plus violents pourfendeurs du nouveau président des Etats-Unis trouver la contorsion dorsale qui leur permettra de légitimer cette élection pour éviter de devoir renoncer à leur relativisme. C’est tout le danger de préférer une plaisante et confortable erreur à l’exigeante discipline qui consiste à s’imposer sans cesse de penser le plus juste possible. Evidemment, le fil rouge de tout ceci, c’est l’éthique, mais c’est une autre histoire….

29/12/2016

Affaire Sauvage : les médias élevés au rang de cour suprême

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:31

Il est des événements d’actualité qui portent en eux, plus que d’autres, une valeur de symbole. Ainsi en est-il de l’affaire Jacqueline Sauvage. Condamnée à 10 ans de prison pour avoir, en 2012 et au terme de 47 ans de vie commune, tué de trois coups de fusil dans le dos son mari, un homme violent et alcoolique, Madame Sauvage a fait l’objet d’une grâce présidentielle totale le 28 décembre. Cette grâce lui a permis de sortir de prison hier. Pourquoi deux cours d’assises successives ont-elles refusé de retenir la légitime défense ? Parce que celle-ci doit répondre à un péril imminent et que la justice a considéré que tirer trois balles dans le dos d’un homme assis n’entrait pas dans ce type de scénario. Jugée une première fois en octobre 2014, elle est condamnée à 10 ans de prison. La peine sera confirmée en appel en décembre 2015.

Associations, comités de soutien, pétition

C’est alors que ses deux avocates qui ont compris le parti qu’elles pouvaient tirer du contexte social – plus de 200 000 femmes victimes de violences chaque année – présentent une demande de grâce à François Hollande. Le mécanisme désormais classique s’enclenche : hurlement des associations, création de comités de soutien, mobilisation de personnalités politiques et du show bizz (de l’actrice Eva Darlant à l’incontournable Jean-Luc Mélenchon dont le costume de Zola est toujours à portée de main), pétition (plus de 300 000 signatures). Le scénario ne serait pas complet sans la traditionnelle proposition de loi plus-jamais-ça. Elle est déposée par Valérie Boyer qui souhaite élargir  la notion de légitime défense, laquelle pourrait être « différée » en raison de l’état de danger permanent dans lequel se trouvent les femmes victimes de violences. Le 31 janvier, François Hollande accorde  une grâce partielle qui réduit la peine restant à courir à 2 ans. (Voir, pour une analyse juridique méticuleuse, cet article).

Une première demande de remise en liberté est rejetée en août 2016. La décision de rejet est confirmée en appel. En substance, les juges considèrent que Jacqueline Sauvage se pose en victime au lieu d’admettre sa culpabilité et considèrent qu’elle doit rester en prison. Nouvelle mobilisation médiatique, pétition….La deuxième fois sera la bonne. Le 28 décembre dernier, François Hollande accorde une grâce totale à Jacqueline Sauvage.

On a mis une bombe dans le système judiciaire

On ne saurait imaginer cas plus « pur » pour incarner la dérive qui frappe le domaine judiciaire depuis quelques années. Des affaires plaidées dans les journaux, il y en a toujours eu. Des populations criant « à mort » contre un jugement trop clément ou bien au contraire qui insultent la justice pour une peine trop sévère, ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est l’ampleur du phénomène qui est en passe de devenir un mode de fonctionnement habituel autant qu’une bombe sur le point de faire exploser nos institutions si l’on n’y prend garde.

En première analyse, la cause est aussi juste que séduisante. Comme la tentation est forte en effet de faire de Jacqueline Sauvage le porte-drapeau des femmes battues, l’emblème d’une époque que l’on décide révolue, de la libérer – faute d’avoir pu la faire acquitter – au nom de toutes les femmes battues passées, présentes et futures. Et comme il est enthousiasmant de profiter de cette histoire édifiante et de l’émotion qu’elle suscite pour faire adopter une grande loi de protection des femmes. Médiatiquement, l’affaire est vendeuse. Elle plait, elle est facile, émouvante, suscite ce qu’il faut de révolte chez le lecteur pour agir et se sentir utile. Quelle claque en même temps se plait-on à infliger aux élites qui n’ont rien compris, à cette incarnation du vieux monde, de la domination du mâle blanc. Oui vraiment, avec Jacqueline Sauvage, c’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Demain c’est sûr, plus aucune femme ne sera battue. Le peuple veut du changement et le président (j’allais écrire « le monarque ») l’a entendu. Il a gracié. Une femme injustement condamnée est enfin libre et va terminer l’année chez elle, auprès de ses filles. Quant à tous ces magistrats couverts de pourpre et d’hermine qui ne comprennent rien à la vie et ne font que préserver un vieil ordre vermoulu, ils ont pris le grand coup de pompe dans le cul qu’ils méritaient.

Le populisme c’est le peuple contre le peuple

Il n’y a qu’un malheur, aurait dit à ce stade un avocat célèbre, c’est qu’ici, et c’est en cela que le cas est pur et parfait, le peuple à travers son monarque a donné un coup de pied au cul…… du peuple. Car ce sont des jurys populaires qui, par deux fois, ont considéré que Jacqueline Sauvage n’était pas en état de légitime défense. La seule différence entre le peuple médiatique révolté qui a signé la pétition et celui qui a jugé Jacqueline Sauvage, c’est la compétence pour se prononcer sur le dossier. Le premier a réagi à l’émotion que l’on a suscité délibérément chez lui, il ne connait ni la femme accusée, ni l’affaire. Il ne sait rien d’autre que ce qu’on daigne lui dire pour l’exciter. Le deuxième, lui, a passé des jours entiers à écouter la description des faits, l’intéressée elle-même, les témoins, les experts et a pris une décision sur la base de ces éléments. Avec au fond de l’âme le sentiment du poids extrême de la responsabilité qui s’attache à ce type de décision. Une responsabilité sans comparaison possible avec la révolte artificiellement fabriquée par des manipulateurs d’opinion et qui ne dure que le temps de signer une pétition.

Ainsi va le populisme, sous couvert de défendre le peuple contre les élites, il ne fait jamais que jouer le peuple contre le peuple. On le savait en politique. On le découvre dans la justice. Derrière l’apparent progrès de la lutte contre les violences faites aux femmes, se dissimule un vrai recul de civilisation. Un lacanien ici soulignerait à quel point il est troublant que celui-ci s’incarne dans un dossier qui a pour nom « sauvage ». Tirer dans le dos d’un homme assis, ce n’est pas de la légitime défense. Exciter une foule pour casser une décision de justice, ce n’est pas de la justice mais un retour à la barbarie. Il est affligeant que François Hollande ait ainsi donné à penser qu’il suffisait de gagner ce procès hautement injuste et parfaitement anti-démocratique qu’est le procès médiatique pour faire taire la justice rendue au nom du peuple français. Il a cautionné le pouvoir de quelques-uns sur la majorité, créé une singulière inégalité entre ceux qui ont accès aux médias (infiniment minoritaires) et les autres, discrédité la justice, fait triompher les ignorants sur les sachants. Il a surtout ouvert une brèche que rien ne refermera. Il est désormais acquis qu’une bonne campagne médiatique peut casser un verdict.

Le 28 décembre 2016, la télévision est devenue la juridiction suprême en France.

Note : à lire, l’analyse de l’excellent Thierry Lévêque, ancien journaliste police-justice à l’agence Reuters et celle de l’avocat Regis de Castelnau que je trouve toujours très percutant.

22/11/2016

Trump ou la victoire empoisonnée des médias

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:14

Mac LuhanGens de médias et sondeurs n’en reviennent pas : il a été élu. Donald Trump, le diable à la mèche blonde, a gagné. Comme une sinistre réminiscence d’un autre diable, à la mèche brune, celui-là…. C’est l’échec des médias et des instituts de sondage, lit-on ici et là. Et si c’était au contraire un spectaculaire succès médiatique : le système a porté l’une de ses créatures, un animateur télé, à la tête de la première puissance mondiale.  Quoi de plus logique ? Il est même étonnant d’avoir du attendre tout ce temps pour assister au triomphe de ce média dont l’histoire se confond précisément avec celle de sa vedette. Trump est né en 1946, au même moment que la télé. Dans les années 80, une fois fortune faite, il se lance dans la politique, puis, quelques années plus tard ressent la tentation des médias. Cela commence par des apparitions dans des films où il joue son propre rôle, jusqu’au moment où il décroche en 2004 sa propre émission de téléréalité qui rassemble jusqu’à 40 millions de téléspectateurs. Le concept consiste semble-t-il à mettre en lice des candidats pour décrocher un poste dans une grande entreprise. Ah comme déjà la confusion entre divertissement et politique – l’emploi – est édifiante !

Le message c’est le medium

En réalité, penseurs et philosophes nous mettent en garde depuis longtemps contre les changements profonds et plus ou moins invisibles induits par les médias. A commencer par Marshall Mac Luhan, ce théoricien canadien de la communication, qui lance dans les années 60 cette célèbre formule à propos de la télévision : « le medium c’est le message ». Autrement dit le message est façonné par le medium et lui-même façonne les esprits. Dans La société de consommation publié en 1970, Baudrillard reprend l’idée de Mac Luhan et note : « Cela signifie que le véritable message que délivrent les media TV et radio, celui qui est décodé et consommé inconsciemment et profondément, ce n’est pas le contenu manifeste des sons et des images, c’est le schéma contraignant, lié à l’essence technique même de ces médias, de désarticulation du réel en signe successifs et équivalents : c’est la transition normale, programmée, miraculeuse, du Vietnam au Music-Hall, sur la base d’une abstraction totale de l’un comme de l’autre. Et il y a comme une loi d’inertie technologique qui fait que plus on se rapproche du document-vérité, du « en direct avec », plus on traque le réel avec la couleur, le relief etc, plus se creuse de perfectionnement en perfectionnement technique, l’absence réelle au monde ».  Quand les observateurs disent qu’ils ne comprennent pas la victoire de Trump, c’est parce qu’ils se concentrent uniquement sur le contenu, alors que c’est l’outil qu’il convient d’observer. Trump n’a pas gagné les voix de citoyens rationnels adhérant à un programme crédible, en digne homme de télévision, il s’est placé naturellement en phase avec le formatage des esprits auxquels il s’adressait.

Temps de cerveau humain disponible

Mais des esprits formatés comment exactement ? A « la désarticulation du réel » que décrit Baudrillard, à la mise sur le même plan au niveau virtuel de l’objet vanté par la publicité, du spectacle et de l’information, à « l’absence réelle au monde ». Quarante ans plus tard, un autre philosophe Dany-Robert Dufour donne des clefs complémentaires de compréhension. Ce professeur en philosophie de l’éducation ne cesse de déconstruire l’idée qui fonde le libéralisme et la société de consommation selon laquelle les vices privés contribueraient au bien public (Mandeville). Pour lui, le  marché, devenu une religion (Le Divin marché), commande aux individus pour prospérer de libérer leurs instincts. Jouis ! exige le marché pour vendre. Ce faisant, il ruine la vieille différence entre l’âme d’en bas et l’âme d’en haut chez les grecs, autrement dit la nécessité pour être un humain émancipé et libre de dominer ses instincts (âme d’en bas) au bénéfice de l’âme de haut. Dans Le délire occidental sorti en 2014 (Editions LLL), il revient sur l’épouvantable phrase de Patrick Le Lay « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.[…] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise… »Le premier sens du mot divertir, c’est voler, rappelle cruellement DR Dufour qui n’est guère plus tendre avec la deuxième acception du terme. « Dans le divertissement on ne peut pas fixer son attention sur une chose puisqu’une autre chose vient immédiatement remplacer la première, et ainsi de suite (…) C’est pourquoi on peut dire que le divertissement est un destructeur d’attention et, précisément un destructeur d’attention profonde ». Et l’auteur de poursuivre en expliquant que l’attention profonde s’acquiert grâce à la lecture pour parvenir, selon le mot de Kant, à la majorité c’est-à-dire à une capacité d’entendement telle que l’individu peut devenir capable de penser par lui-même. Là où il devient visionnaire, c’est quand il explique « les grecs disaient que lorsque l’âme d’en bas domine, le troisième et dernier principe, l’âme intermédiaire, le thumos, élément irascible situé dans le coeur (qui est capable du courage qui fait les héros lorsqu’il est mis au service de l’âme d’en haut) devenait susceptible d’emportements et de colères dévastatrices ». Comme voter Trump par exemple ?

Simplisme, radicalité, violence

Pour se convaincre que Donald Trump est bien une créature médiatique, par nature en osmose avec les consommateurs de médias que sont devenus les citoyens des grandes démocraties, il suffit d’observer les critiques faites à l’intéressé. Opinion simplistes, vulgarité, radicalité, brutalité, violence, mensonges ? N’est-ce pas là une description parfaite des critiques portées contre le système médiatique et en particulier contre la télévision ? Ne peut-on considérer avec DR Dufour si on se penche cette fois sur le message et non plus le formatage opéré par le médium que cette libération des instincts prônés par la société de  consommation à travers les médias ne pouvait qu’aboutir à l’élection de Trump ?   Le concert des récits du réel proposé par les médias ne donne jamais qu’une vision simplifiée jusqu’à la caricature du monde, très noire dans la mesure où le journalisme à tort ou à raison est spécialiste du pathologique, violent pour la même raison. Et il s’insère dans un système plus vaste incluant culture et divertissement qui, sous la contrainte économique, sert au plus grand nombre ce qui est censé plaire : du divertissement et de la vulgarité. Avec ce commandement : Jouis ! Et comment jouir sereinement si on ne bénéficie pas de la sécurité ?

Un amuseur divertissant dans un univers virtuel

Trump n’a pas été élu malgré le fait qu’il est hors des réalités mais précisément parce qu’il est hors des réalités. On oppose ici à tort deux mondes réels, l’un connu des journalistes et l’autre qui leur aurait échappé, celui-là même qui aurait voté Trump. En réalité si les journalistes n’ont pas vu venir Trump, ce n’est pas parce qu’ils n’étaient pas sur le terrain, mais parce qu’ils y étaient justement et qu’ils s’obstinaient – à juste titre – à vouloir raconter le réel quand ils se faisaient doubler par un amuseur parlant à des êtres en quête de divertissement dans un monde virtuel. Face à des modifications qui affectent si profondément les esprits et les systèmes de valeur, les techniques de fact chekcing consistant à contredire en permanence par les faits les assertions erronées d’un candidat apparaissent bien dérisoires. La vérité des faits ? Mais qui s’en soucie encore ? Nous, rétorquent les médias ! Ah bon ? Saluons cet élan de vertu quand le système s’aperçoit qu’il a fabriqué une créature ingérable et tente de la détruire. Seulement voilà, quand on a déformé/formaté durant des décennies la représentation de la réalité – même involontairement- , comment croire que quelques semaines avant une élection on pourra soudain, face au péril, rectifier le tir ? C’est impossible car des effets de système bien trop puissants  empêchent les meilleurs volontés du monde de changer le cours des choses.

Non l’outil n’est pas neutre

J’ai longtemps cru et écrit à propos d’Internet qu’il fallait distinguer l’outil – neutre – et ce qu’on en faisait, soumis à jugement. Je pense désormais que Mac Luhan avait raison, l’outil n’est pas neutre, il formate les esprits et donc le monde. Or on est en train de reproduire avec Internet, ce lieu de liberté défendu bec et ongles par ceux qui ont décidé d’y installer un contrepouvoir à ce vieux monde qu’il détestent, la même erreur d’aveuglement en refusant de soupeser l’outil, d’en analyser les vertus mais aussi les dangers. Cet article par exemple sur la manipulation des élections américaines par Facebook est très intéressant, mais combien serait plus intéressant encore de commencer à étudier sérieusement l’impact sur les esprits de l’outil Internet indépendamment de son contenu. Le narcissisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme que cultivent chez leurs utilisateurs les réseaux sociaux pour prospérer, les troubles de la concentration induits par l’offre permanente d’information, les biais introduits par les moteurs de recherche, la virtualisation du réel, les mécanismes émotionnels qui fabriquent des emballements hystériques, la rumeur qu’il est si simple de propager….

Rien n’est perdu. La vie a des ressorts insoupçonnés pour fabriquer ses contrepoisons. L’intelligence humaine est éblouissante. On s’en sortira comme toujours, mais que de temps perdu à s’égarer…

01/11/2016

Quand le système médiatique entre en phase « No limit »

Filed under: Comment ça marche ?,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:33

l-ski-stunt-extremeIl est heureux que les concepteurs de l’Emission politique sur France 2 aient eu l’idée de l’appeler précisément l’Emission Politique. On aurait pu, sinon, douter de la nature de la chose, tant les interviewers issus du divertissement comme Léa Salamé, la présence d’une humoriste à la fin et plus généralement le ton de la première émission (ça s’est amélioré ensuite) faisaient plus penser à une guignolerie qu’à une émission dite « politique » censée éclairer le citoyen sur son vote. C’est un peu comme Paris Plage, pour convaincre les visiteurs qu’il s’agit d’une plage contre toute évidence, le mieux est de commencer par appeler la chose « plage » en espérant que le leurre fonctionnera, observait le génial Muray.

Kerviel et Ménard

Le point d’orgue du premier numéro de l’Emission politique a  résidé dans les deux invités surprises infligés à Alain Juppé. A commencer par Jérôme Kerviel, l’expert en finance. On ne présente plus le trader qui a fait perdre à sa banque 5 milliards et a été condamné par la justice française à 5 ans de prison et 4,9 milliards de dommages intérêts ramenés récemment à 1 million. En France, ce CV discutable en fait un héros. Ailleurs, partout ailleurs, ce serait juste un ex-délinquant. Passons. Il faudra quand même un jour que France2 explique pourquoi cet individu a été trois fois invité du 20 heures, je dis bien « invité du journal de 20 heures de France 2 » et notamment le soir de sa condamnation en appel. Ce qui est plus excentrique encore, c’est qu’on lui ai conféré un statut d’expert. Non pas du contrôle des opérations de marché, ce qui aurait pu éventuellement se défendre vu qu’il avait justement trompé les systèmes, mais un expert de la finance mondiale .… Comme l’a fait observer Guillaume Durand  ce soir-là sur Twitter, nous avons un prix Nobel d’économie en la personne de Jean Tirole. Mais non,  sur France 2 on considère qu’en matière de finance Jérôme Kerviel est plus compétent. On l’aura compris, pour les médias, l’ex-trader est compétent non pas pour expliquer le fonctionnement de la finance, mais pour dire face caméra : « la finance est pourrie ». L’invitation de pareil « expert »  aurait eu de quoi surprendre si les organisateurs de l’émission n’avaient éclairé le sens de leur pensée en invitant Robert Ménard pour interroger le même sur l’immigration. Robert Ménard, cet ancien défenseur de la liberté de la presse (patron de Reporter sans frontières) reconverti en élu d’extrême-droite à Béziers. Ménard, c’est l’emblème de tout ce que le PAF déteste : la facho réac’ indispose les animateurs bobos bien pensants, l’homme qui est passé sans transition de la défense des journalistes à la traque ADN des déjections canines puis à celle des migrants est détesté de tous les journalistes.  Soudain tout est devenu logique. Ménard est en effet à l’immigration ce que Kerviel est à la finance : le type en marge du système qui dit ce que les gens veulent entendre : la vérité vraie. Enfin la vérité qui est censée plaire au public, ce balourd. Du bien gras, de l’épais, de l’attaque sans nuance, du premier degré à la louche, de l’anti-élite car ma bonne dame, de l’avis des médias c’est ça qui marche en ce moment. La pensée en tong et en bob Ricard, la baguette coincée sous le bras. Le discours taillé sur mesure pour le raciste du camping, l’alcoolique surendetté, le chômeur vautré sur son canapé acheté à crédit, le crétin revanchard, le facho du village, tous ces affreux qui forment dans l’inconscient de notre élite médiatique le crétin moyen qui fait grimper l’audimat. Ce crétin qui permet à une petite caste d’aller skier à Courchevel et de passer le reste de son temps libre à St Barth  la coupe de Dom Perignon millésimé à la main en conchiant tous les sans dents du pays. Un crétin imaginaire, trop laid pour exister mais auquel les gens de médias continuent de croire dur comme fer. Jusqu’à quel point le fabriquent-ils à force de le rêver, là réside sans doute l’un des secrets les plus terrifiants du fonctionnement médiatique.

Et s’il n’y avait que cela. Mais que dire du transfert de Lea Salamé depuis l’émission de divertissement de Laurent Ruquier à L’Emission politique ? Sa qualité n’est pas en cause, mais faut-il en déduire  que les journalistes politiques ont disparu ou se sont décrédibilisés au point qu’il faille appeler une professionnelle généraliste pour les remplacer ? Et à quoi rime l’intervention d’une comique à la fin de l’émission qui vient tourner en dérision tout ce qui s’y est dit ? A quelle partie du cerveau des électeurs pense-t-on s’adresser quand toute donnée objective, tout raisonnement, tout programme est balayé au profit d’un galimatias psychologisant mâtiné de divertissement ? Tout ceci affirme haut et fort qu’aux yeux des médias, le citoyen ne vote plus sur la base de l’analyse raisonnée d’un programme, mais plébiscite un candidat plaisant, sympa, cool. Ainsi en a décidé la télévision, non pas au nom d’une conviction quelconque sur l’avenir de la démocratie et le bien public, mais plus prosaïquement parce qu’elle considère que le politique est devenu invendable tel quel et qu’il est donc obligatoire de le dévoyer, autrement dit de le transformer en autre chose qu’un politique pour pouvoir encore intéresser le téléspectateur-électeur. De fait, on constate que l’économie du système médiatique a impérativement besoin de tuer le politique pour prospérer. Quand va-t-on commencer de s’en préoccuper ?

A quand le politique à poil en prime time ?

L’émission politique à peine (mal) digérée par le public, voici que M6 proposait pire encore : l’amour est dans le pré version « l’électeur est dans le poste ». Ici, pas de paysan en panne d’amoureuse ouvrant sa ferme à des prétendantes, mais des politiques en quête d’électeurs  projetant leur intimité à la face de la ménagère de moins de 50 ans pour glaner des voix. Confidences amicales sur canapé. Psychanalyse sauvage du politique enfin sincère, livré là, nu entre les mains manucurées de la gentille animatrice, aussi vulnérable qu’un pauvre agriculteur en quête de l’âme sœur. Plusieurs téléspectateurs ont évoqué une sensation de malaise. Qu’importe, cette émission comme celle de France 2 aurait, dit-on, réalisé de bons scores d’audience (lien précédent). La critique, même et surtout virulente,  fait partie des preuves du succès de l’émission. On appelle ça le bad buzz. Au grand jeu du business médiatique, on n’appuie pas sur « Stop » quand un format d’émission répugnant de bêtise indigne, on appuie sur « Encore » ! Il faut donc poursuivre. Imaginer pire encore, anticiper ce moment où le téléspectateur se lassera. Quand est-ce qu’on va nous proposer le politique nu sur canapé ? L’émission de télé-réalité dont les candidats évoluent à poil devant la caméra soi-disant pour faciliter la rencontre amoureuse existe déjà (à l’étranger et sur D8). Le concept parait si bien adapté à l’exigence de transparence en politique, qu’on se demande jusqu’à quand la télévision va résister avant de nous le proposer. Qui ose mentir en même temps qu’il montre son cul à des millions de gens ? A quand les questions sexuelles, tant qu’on y est ? Je m’étonne qu’aucun génie médiatique inspiré ne nous ait  expliqué que le rapport au cul ne ment pas et qu’il suffirait de faire l’analyse de la sexualité du candidat, avec anciennes compagnes/ancien compagnons en plateau et sexologue inspiré pour atteindre enfin la vérité de l’individu ? Ne haussez pas les épaules, vous sentez comme moi que ce n’est pas une question d’années mais de mois avant qu’on nous propose le pire. Le stade ultime étant, on l’aura compris, le politique sur les chiottes. A force de rétropédaler dans l’évolution humaine, on va finir par retourner au stade anal, les disciples de Freud le savent bien.

Et s’il fallait une preuve supplémentaire du désastre annoncé, il suffirait de se rapporter à l’affaire Morandini. Voir les annonceurs faire eux-mêmes la morale en considérant qu’un animateur est vraiment trop indigeste moralement en dit long sur la déliquescence d’un système qui n’a plus que les marchands pour lui imposer un semblant de vertu, ou plus modestement de dignité. Non pas que l’annonceur soit moral, mais il craint de heurter la sensibilité de sa clientèle et donc de la perdre, ce qui peut l’inciter dans des cas extrêmes à se préoccuper du niveau de crasse des émissions auxquelles il associe son nom. Rappelons que le projet de l’animateur consistait notamment dans une websérie ainsi décrite par un des comédiens . Le web donc. Dont nous annonçait dans les années 2000 qu’il allait rompre avec ces sales médias menteurs et racoleurs pour imposer une sorte d’Utopia médiatique entièrement façonnée dans la glaise de l’intelligence et de l’honnêteté intellectuelle la plus pure. Rions. Jaune, mais rions. D’autant que les auteurs de la série ambitionnaient de la vendre à la télévision. Le fruit pourri ne tombe jamais bien loin de l’arbre crevé.

Qu’est-ce qui stoppera la course folle ?

Surgit alors une angoissante question : qu’est-ce qui peut stopper la folie médiatique ? Celle-là même qui a contribué à faire émerger des gens comme Trump, autrement dit des individus qu’on avait sous-estimés et qu’on observe soudain avec terreur grimper toutes les marches de l’escalier médiatique qu’on a dressé inconsidérément sous leurs pas. C’est connu, les médias adorent détruire les idoles qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. L’ennui, c’est qu’ils n’y parviennent pas toujours. Et quand ils s’aperçoivent qu’ils ont fabriqué des créatures incontrôlables, il est souvent trop tard. Sarkozy, Le Pen, Trump, voici quelques exemples de personnalités qui ont échappé à leurs promoteurs médiatiques. Kerviel en est une autre. Tout ce qui sait lire et écrire dans le journalisme a beau expliquer qu’il est coupable, il se trouve toujours à un endroit ou un autre de l’échiquier médiatique, depuis Mediapart jusqu’à France 2 quelque bleu pour lui tendre encore le micro et alimenter le feuilleton imbécile de la banque qui aurait confié l’équivalent de ses fonds propres à un trader lambda en peine crise des subprimes en lui demandant de tout miser sur la hausse des indices boursiers européens pour réaliser profit mirifique de l’ordre de 2,5%.

La finance quand elle est malade, quand elle a vraiment atteint les plus extrêmes limites de la folie explose, détruit presque tout sur son passage puis repart sur des bases  saines. Mais les médias, eux,  n’explosent jamais. Je ne vois à ce stade qu’une fin possible pour le système : la destruction de la société dont il se nourrit. Mais on peut toujours espérer un sursaut de celle-ci….Les journalistes d’Itélé en résistant à leur patron le milliardaire Vincent Bolloré donnent l’espoir peut-être un peu fou que le système soit capable in extremis de se sauver avant de tout emporter sur son passage. Un réconfortant sondage publié par le JDD montre que 15% seulement des téléspectateurs s’intéresseraient à la vie privée des politiques. Cette vie privée qui passionne tant la mauvaise télévision et jusqu’au journalisme haut de gamme du Monde (voir à ce sujet le journalistiquement et politiquement consternant « Un président ne devrait pas dire ça »). Cela signifie que les français sont plus intelligents que leurs médias. Mais combien de temps résisteront-ils à l’incroyable puissance d’abrutissement du système ?

19/06/2016

La mécanique perverse de l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 15:44

Ainsi donc, si j’en crois le site Arrêt sur Images, un « bras de fer » opposerait les chroniqueurs judiciaires de la presse traditionnelle à « une poignée de journalistes économiques » dont Martine Orange. L’auteur, Anne-Sohie Jacques, a lu la presse autour du procès en appel de l’affaire Kerviel et en propose une analyse sur le site surnommé des « boeuf-carottes » de la profession. Je précise qu’elle n’a appelé aucun de ces journalistes. Comme j’ai beaucoup d’estime pour Anne-Sophie,  je ne saurais lui en vouloir de s’être à mon avis trompée d’analyse. Surtout dans un dossier aussi délirant. Mais je ne peux pas laisser son article sans réponse.

L’idée-force de celui-ci, c’est que les deux clans n’ont pas assisté au même procès, tant leurs récits sont différents. En réalité le fil rouge qui transparait à la fin de l’article, c’est que seule Martine Orange a vu la Vérité. Extrait :

« Quant au deuxième jour du procès, pour Orange, c’est plié : « brusquement, le brouillard qui entoure ce dossier depuis plus de huit ans a commencé à se déchirer. Des témoins sont venus raconter à la barre des faits qui n’avaient jamais été entendus auparavant. Les juges eux-mêmes ont semblé mesurer une réalité qu’ils n’avaient jamais perçue dans les enquêtes judiciaires et les jugements d’appel ». Parmi les pièces déchirant le brouillard, des extraits de l’enregistrement du vice-procureur de la République Chantal de Leiris avec la commandante de la brigade financière qui a enquêté sur l’affaire, Nathalie Leroy. Un enregistrement d’une conversation privée effectuée dans un café parisien – donc illégale – et révélé par Mediapart comme nous le racontions ici« .

Comment je sais que c’est la Vérité pour Arrêt sur Images ? Vous allez voir. L’article poursuit son analyse :

« Patatras : au troisième jour, l’avocat général lâche son réquisitoire surprise. Si Mediapart n’a encore rien publié sur le sujet à l’heure où nous écrivons, comment ont réagi les chroniqueurs judiciaires du Monde et du Figaro ? Robert-Diard est bonne joueuse et salue le réquisitoire qui « remet chacun à sa place » en donnant « une lecture équilibrée de l’affaire Kerviel, qui semblait s’être définitivement perdue au fil des procédures successives : il écarte le brouillard médiatique savamment entretenu par l’ancien trader, qui se présente comme un innocent […] manipulé à son insu par la banque. Il place aussi et enfin la banque face à ses propres responsabilités. Il y a un coupable, Jérôme Kerviel, et un responsable, la Société générale. Si elle est partagée par la cour d’appel de Versailles, cette lecture pourrait enfin contribuer à apaiser une affaire qui n’a que trop duré. » Pour Durand-Souffland, en revanche, la pilule semble amère ».

En réalité, le réquisitoire n’était une surprise pour aucun chroniqueur judiciaire. J’ai assisté au procès avec eux. Nous savions tous qu’on s’acheminait vers au minium un partage de responsabilité pour une raison très simple : c’est ce que la Cour de cassation invitait la cour d’appel à faire, au terme d’un revirement de jurisprudence survenu en 2014 précisément dans cette affaire. Jusque là, les juges avaient envisagé l’hypothèse de ce partage de responsabilité, mais l’avait écarté car le droit les en empêchait. La cour de cassation en 2014 leur ouvre cette possibilité, il devient donc logique que l’avocat général requiert en ce sens, ce d’autant plus qu’il n’a pas manifesté une tendresse particulière pour la banque durant les débats. Ni pour Jérôme Kerviel d’ailleurs. Et c’est ainsi qu’il a longuement rappelé en première partie de son propos que Jérôme Kerviel était entièrement et définitivement coupable des faits qui lui étaient reprochés. Je dis bien entièrement et définitivement. Et comme si cela ne suffisait pas, il a insisté « il ne fait pas de doute que le responsable premier et direct du préjudice est Jérôme Kerviel ».

Symbole

Toutefois, poursuit l’avocat général, la négligence de la banque à été telle que cela lui interdit de réclamer l’indemnisation qui lui est due. Et c’est au terme de ce raisonnement que le parquet conclut à l’annulation totale de la réparation de 4,9 milliards. S’il y a eu une surprise, modérée, elle se situe dans cette conclusion radicale, les uns et les autres penchant plutôt pour une division par deux. Au demeurant, et on oublie trop souvent de le dire, c’est sans intérêt pratique, puisque Jérôme Kerviel ne paiera ni 4,9 milliards, ni 2, 5 milliards d’euros. Nous sommes ici sur le terrain du symbole, avec éventuellement des conséquences fiscales pour la banque, mais cela reste encore à juridiquement à démontrer. Si la Cour, qui rendra son arrêt le 23 septembre et peut parfaitement ne pas suivre l’avocat général, voulait être vraiment sévère avec Jérôme Kerviel et peut-être tempérer l’ardeur avec laquelle il dépense l’argent du contribuable dans un combat judiciaire sans fin, elle le condamnerait au million symbolique (vu les montants en jeu, l’euro se fait million) ou à toute autre somme raisonnablement supportable par un individu car alors  celle-là pourrait lui être réclamée. Quand je parle de combat judiciaire sans fin, c’est que les conclusions de l’avocat général ne conviennent pas au trader, qui continue d’accuser la banque de n’avoir rien perdu et demandait en fin d’audience que la justice ordonne une expertise pour vérifier des pertes qui ont déjà été constatées par la commission bancaire, les commissaires aux comptes et  validées par le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke. Il a raison, il ne paie pas son avocat et la justice est gratuite en France. Pourquoi se priver ?

Toujours est-il que pour Arrêt sur images, les chroniqueurs judiciaires qualifiés d’anti-Kerviel,  ne peuvent  qu’être déçus, humiliés, de voir que l’avocat général ne va pas dans leur sens. Pascale Robert-Diard reçoit un bon point : elle est bonne joueuse (ce qui sous-entend qu’elle a perdu). Il n’est pas inutile de rappeler que loin d’avoir perdu, elle avait anticipé la chose dès 2014. A l’inverse, le journaliste du Figaro (valet du système ? Pro-banque ? anti-salarié ? ) n’arrive pas à avaler la pilule amère (de la défaite ?). En réalité, l’un comme l’autre ne font que rendre compte des débats. C’est tout l’honneur, et je pèse le mot, de la chronique judiciaire de s’en tenir systématiquement et religieusement à la description de ce qui se déroule dans le prétoire sous ses yeux. Evidemment résumer en 5 000 signes une journée d’audience nécessite de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le propos utile de la gesticulation, l’argument de fond du sentiment non étayé, le retournement et le simple effet d’audience. C’est ce que font les chroniqueurs judiciaires, dont singulièrement on semble vouloir retourner contre eux leur propre compétence, comme si le fait de connaître une matière vous rendait coupable de ne je ne sais quel crime d’aveuglement tandis que l’ignorant serait élevé au rang de voyant inspiré.

Ce qui nous amène à Martine Orange dont j’observe qu’elle incarne seule les « journalistes économiques » censés s’opposer aux chroniqueurs judiciaires de la presse traditionnelle évoqués au début de l’article d’@si. Elle seule relate en détail les témoignages des deux témoins de la défense y voyant « des faits jamais entendus auparavant ». Et si. Ils ont été entendus en 2012. J’en parle ici et . Ils n’ont rien dit de plus cette fois-ci. Ils n’ont fait que redévelopper des raisonnements excentriques sur l’innocence de Kerviel, l’hypothèse d’un desk fantôme et autres joyeusetés fort bien comparées par Stéphane Durand-Souffland avec le film Matrix. Voilà pourquoi les chroniqueurs judiciaires n’ont perdu ni leur temps ni celui de leurs lecteurs à rendre compte de ces éléments déjà explorés par la justice et déjà écartés pour défaut total de fondement factuel et insulte à la logique la plus élémentaire.

Co-production médiaticojudiciaire

Ils ne se sont pas étendus non plus sur les enregistrements pour les mêmes raisons. Certes, je conçois que pour un journaliste non habitué des prétoires, entendre un enregistrement pirate d’une conversation privée entre une policière et une procureure donne le frisson. Surtout quand ce journaliste non habitué des prétoires connait parfaitement l’auteur de l’enregistrement et les enregistrements dont son organe de presse s’est largement fait l’écho (Voir cet article et tous les autres).  J’ajoute que je tiens d’Edwy Plenel lui-même l’information selon laquelle il a personnellement encouragé cette policière à confier ses doutes et assuré sa protection en appuyant ses démarches auprès de sa hiérarchie par des articles sur son site.  Comment s’étonner dès lors de  l’enthousiasme avec lequel Martine Orange rend compte de ce nouveau rebondissement  dans un feuilleton médiatique co-produit depuis des années par la défense de Kerviel et Mediapart ?  Hélas, ces enregistrements n’ont aucun intérêt. D’abord parce qu’ils n’ont aucun rapport avec la question dont est saisie la cour d’appel et ne pourraient éventuellement intéresser qu’une procédure en révision. Ensuite, parce que sur le fond ils se résument à des propos hasardeux de bistrot dont le caractère scandaleux est largement survendu. On y apprend qu’un avocat de la banque a parlé au parquet, ce qui ne fait frissonner d’horreur que les complotistes étrangers à la machine judiciaire. En France magistrats et avocats se parlent. Eh oui ! Il y est dit aussi que la banque aurait rédigé l’ordonnance de renvoi à la place du parquet. C’est dire le niveau de la conversation, car comme me l’a fait observer un confrère quand le comité de soutien de Kerviel nous a complaisamment donné la retranscription des bandes avant de les diffuser, l’ordonnance de renvoi, c’est le juge d’instruction qui la rédige et pas le parquet qui, lui, écrit le réquisitoire. Je ne l’avais pas relevé tant ce genre de méthode nauséabonde perturbe la réflexion.  Ici l’ordonnance de renvoi a été signée par Renaud Van Ruymbeke. Mais peut-être est-ce lui que l’on accuse d’avoir délégué sont instruction à la banque et la rédaction de son ordonnance du renvoi aux avocats de cette dernière ? Précisons que la magistrate enregistrée à son insu a constitué avocat, que celui-ci s’est présenté à l’audience de la Cour de Versailles le jour où la défense à fait écouter les bandes et a déclaré qu’aux yeux de sa cliente cet enregistrement était délictueux, de même que son utilisation à l’audience.

Populisme mortel

Bref, on l’aura compris, il y a d’un côté des chroniqueurs judiciaires qui ne sont ni pour ni contre Jérôme Kerviel mais qui relatent simplement les points saillants des débats, et puis il y a une journaliste dite d’investigation à qui son combat pour le trader et contre la banque donne une fausse apparence d’objectivité et même d’héroïsme journalistique. Elle est dans le camp du bien puisqu’elle se dresse contre la méchante banque et renvoie donc mécaniquement ses confrères dans le camp du mal. Le malheur dans cette histoire, et j’avais déjà eu l’occasion de le dire, c’est que les boeufs-carotte de la profession se permettent de distribuer des mauvais points à qui ne leur sert pas la thèse séduisante qu’ils veulent entendre. Ce qui les amène à saluer des articles qui se bornent à accumuler les insinuations et à semer la suspicion sur ceux qui font leur travail avec  exigence. Cette injustice flagrante  est emblématique de cette affaire et se retrouve à tous les niveaux.  Personnellement, elle a pour moi un nom : perversion. C’est sans doute le lot de toutes les affaires judiciaires qui ont le malheur de cristalliser des fantasmes collectifs, en l’espèce la haine des banques.  Je ne m’y habitue pas.

Accessoirement, on se souvient que Mediapart et Arrêt sur Images ont été partenaires commerciaux, que leur dirigeants un temps ennemis car Edwy Plenel a licencié Daniel Schneidermann quand celui-ci alors journaliste au  Monde a osé chroniquer « La Face cachée du monde », se sont réconciliés publiquement et qu’ils partagent le même pari journalistique d’un site payant et indépendant sur la toile contre la presse traditionnelle réputée à la botte du grand capital.  Tout ça pour montrer qu’en cherchant un peu, on trouve toujours des liens entre les personnes susceptibles de créer le doute sur l’objectivité de leurs analyses. Beaucoup de lecteurs ne sont pas dupes. Et à ce niveau de lassitude, je dirais bien : tant pis pour les autres. A ceci près que la pollution intellectuelle occasionnée par ce maljournalisme empreint de croyances faciles et d’idéologie  alimente un populisme que je crois possiblement mortel. Quand il subsiste des inconnues dans un dossier, je conçois que deux visions s’affrontent, mais quand il n’y a plus d’inconnues – ce qui ets le cas en l’espèce – , le fait qu’on en fabrique d’artificielles puis que l’on vante les vertus professionnelles de ceux qui agitent des fantasmes contre ceux qui rendent compte des faits me révolte. Et ça ne va pas s’améliorer. Un éditeur me disait il n’y a pas longtemps : « vous écrivez bien, trouvez-moi un sujet de livre anti-élites, c’est ça qui marche en ce moment ». Et comme il me savait un peu au fait de l’affaire Kerviel, il me confiait, « si vous pouvez me sortir un livre disant qu’il est innocent, je vous édite tout de suite ». J’ai décliné ces deux juteuses propositions. D’autres à l’inverse surfent allégrement sur le « tous pourris » qui satisfait leur vision idéologique du monde autant que leur portefeuille.  Je les laisse face à leur conscience. De mon côté, si je continue à écrire sur l’affaire Kerviel, ce n’est pas, comme m’en accusent une poignée d’illuminés hystériques et de confrères mal renseignés, parce que je serais anti-Kerviel. Au risque de contrarier ses adeptes,  Monsieur Kerviel m’indiffère totalement. C’est simplement par réflexe. J’ai horreur des inexactitudes et des fumisteries.

20/05/2016

Quand Jérôme Kerviel réclame son bonus 2007

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:36

images-2On plaidait  jeudi 19 mai à 13 heures le  procès devant les prud’hommes de Paris intenté par Jérôme Kerviel contre la Société Générale pour contester son licenciement pour faute lourde en février 2008. La première audience dans ce contentieux prud’homale remonte à juillet 2013. Quelle ambiance, ce jour-là ! Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autain étaient venus soutenir Kerviel-Dreyfus contre l’épouvantable Société Générale, cette banque qui murmure à l’oreille des juges, des ministres, et de tout ce qui compte dans ce pays et même au-delà.  Les stars politiques avaient attiré leur quota habituel de caméras. L’ambiance était joyeuse, pour un peu on aurait entonné l’Internationale ou encore le « Ah ça ira! » des sans-culottes. Jérôme Kerviel s’était un peu fait attendre, et Jean-Luc Mélenchon l’avisant au bout de la rue, avait lancé à la cantonade : Jérôme arrive, allons l’accueillir. L’animal politique courant au devant le jeune premier, quel spectacle ! L’emblème de la gauche radicale volant au secours d’un trader contestant son licenciement quelle bouffonnerie ! L’instant fut médiatiquement spectaculaire à défaut d’être convaincant.

Curieusement, ce jeudi 19 mai 2016, alors que l’audience était publique et qu’on allait aborder le fond, il n’y avait aucun attroupement de politiques ni de journalistes pour rappeler au passant étourdi l’entrée du conseil de prud’hommes et l’importance de la cause qu’on allait y juger. Juste Jérôme Kerviel et ses trois avocats – dont le célèbre David Koubbi – d’un côté, Société Générale et ses trois avocats de l’autre. La défense ne nous avait pas habitués à tant de sobriété médiatique. Depuis 2012, date de la condamnation de Jérôme Kerviel et jusqu’ici, chaque échéance procédurale était précédée de révélations fracassantes, lesquelles entrainaient la curiosité renouvelée des médias le temps pour le trader de faire passer quelques messages importants à ses yeux.

Où l’on replaide le dossier pénal

Lorsque l’audience s’est ouverte à 13h15 le président a prévenu : les portables sont interdits, tout tweet ou sms sera considéré comme un enregistrement dont on sait que c’est formellement prohibé dans les audiences. Et tant pis si une lente mais inéluctable évolution des moeurs a installé les portables, tablettes et ordinateurs depuis maintenant des années dans les prétoires, en réglant au passage la différence pas si compliquée à opérer entre enregistrer et communiquer. Il restera toujours des présidents d’audience convaincus qu’ils peuvent s’y opposer. Puis il a demandé à David Koubbi de rappeler ses demandes, les voici :

  • 13 609 euros d’indemnités de licenciement,
  • 1 800 euros de préavis
  • 18 000 euros de congés payés
  • 324 383 euros au titre du licenciement sans cause réelle et sérieuse
  • 300 000 euros de bonus au titre de l’année 2007
  • 170 000 euros de préjudice moral pour procédure vexatoire
  • 4,9 milliards d’euros pour absence de bonne foi dans l’exécution du contrat de travail.

La dernière, on l’aura compris, relève de ce que Renaud Lecadre chez Libé qualifie fort justement « d’agitation procédurale ». Les autres montrent que derrière  les grands mots, la dénonciation de la finance et la repentance claironnante sur la route de Rome à Paris se cache bien une histoire de gros sous. Les supérieurs de Kerviel ont été licenciés avec de belles enveloppes, le trader entend avoir la sienne, oubliant au passage la différence entre avoir commis des délits à l’origine d’une catastrophe et avoir péché par manque de surveillance. Sous prétexte que la Société Générale allait tenter d’attraire le débat sur le terrain confortable et balisé de la faute pénale, alors que la faute en droit du travail est distincte et relève seule des prud’hommes, David Koubbi a entièrement replaidé ….le dossier pénal.  Cela aurait prêté à sourire si l’avocat ne mettait mal à l’aise son auditoire à force d’alterner les attaques ad personam contre ses adversaires et les dénonciations complotistes sur les juges à la botte et les politiques complices de cette sorcière de banque donc le masque finira bien un jour par tomber.

Hors sujet

A 14h33, soit au bout de 18 minutes, le président interrompt David Koubbi :

– Je ne peux pas vous empêcher de plaider mais nous n’avons toujours pas commencé le dossier.

–  Je croyais avoir entendu que nous avions une heure chacun, rétorque l’intéressé.

– Je n’ai jamais rien dit de tel, se défend le président.

– Bien joué ! lança une conseillère à l’avocat qui vient en effet de gagner une heure jamais accordée pour refaire devant les prud’hommes le procès perdu deux fois au pénal.

Si l’avocat tient tant à plaider le dossier pénal, c’est parce que la condamnation pèse lourd dans le dossier prud’homal. Difficile en effet de contester à un employeur le droit de licencier pour faute lourde un salarié déclaré coupable d’abus de confiance, faux et introduction frauduleuse de données qui a entraîné une perte spectaculaire et potentiellement mortelle de près de 5 milliards. Seulement voilà, l’avocat est persuadé que l’agitation médiatique de ces derniers mois va le servir. Car depuis 2013, il y a eu les révélations de la commandante Le Roy et les enregistrements sauvages de la procureure. D’ailleurs, il en profite pour glisser un semblant d’excuses concernant l’agitation orchestrée lors de la première audience en juillet 2013. Il n’en a plus besoin, explique-t-il puisque désormais lui et son client ne sont plus seuls à à parler d’erreur judiciaire.  Il y a aussi des juges, des journalistes, des politiques. (Et voilà comment une campagne médiatique bien orchestrée sert ensuite d’argument devant un tribunal).  Sur le fond, les arguments tiennent en trois phrases : on ne peut pas licencier Kerviel en 2008 pour des faits remontant à 2007 qui étaient connus dès lors qu’ils avaient donné lieu à des alertes. De même qu’en l’absence de mandat, on ne peut lui reprocher d’en avoir violé un. Enfin, la banque ne démontre pas l’intention de nuire qui caractérise la faute lourde.  Au terme de son exposé, l’avocat demande rien moins que de voir prononcé non pas un déclassement de faute lourde en faute grave, mais bien l’absence de cause réelle et sérieuse au licenciement.

Machiavélisme

En défense, la banque a simplement rappelé que la chose jugée au pénal s’impose au civil et que, précisément,  le juge pénal a constaté, sur la base notamment des aveux de Jérôme Kerviel, des faits « d’une exceptionnelle gravité » liés à la mise en place un « véritable système frauduleux » témoignant d’une « ingéniosité confinant au machiavélisme ». La faute est constituée, reste à la qualifier. Sur ce terrain, la banque est moins à l’aise car Jérôme Kerviel a toujours soutenu qu’il pensait agir dans l’intérêt de sa banque, ce qui fragilise la démonstration d’une faute lourde et renvoie à grave. Elle avance néanmoins qu’effrayé par son gain de 1,4 milliards fin 2007 qui allait mettre en lumière son activité frauduleuse (ce qui fut effectivement le cas), il n’a trouvé comme seule issue que de tout perdre pour que rien ne se voie, ce qui expliquerait que jusqu’à la dernière minute il ait inversé ses positions en pariant contre toute logique que la crise des subprimes était finie alors qu’elle ne faisait que commencer. Elle serait donc là l’intention de nuire : dans l’investissement de 50 milliards en parfaite connaissance de son caractère aberrant.

Après avoir annoncé dans un premier temps une décision sur le siège, le président a finalement renvoyé son délibéré au 7 juin.

Les quelques articles de presse qui ont évoqué l’audience titrent tous sur le fait que Kerviel demande 5 milliards. Fascinante erreur de perspective, il est vrai orchestrée par la défense Kerviel. En tauromachie, on agite un tissu sous le nez du taureau pour lui dissimuler le fait que le véritable ennemi c’est l’homme. Cela s’appelle un leurre. Il en est de même ici.  La vraie demande de Kerviel, la demande sérieuse, n’est évidemment pas celle de 5 milliards qu’il qualifie lui-même d’ironique. L’enjeu de tout ce cirque depuis 2008 est sous nos yeux. Il s’élève à un million d’euros, ce qui est conséquent si l’on se souvient que l’affaire lui a rapporté les droits sur son livre et ceux sur le film qui sortira le 22 juin, plus tous les à côtés de sa vie actuelle de people. Le reste n’est que fariboles. Et c’est ce trader revendiquant en particulier son bonus de 300 000 euros que Jean-Luc Mélenchon a revêtu du costume de Dreyfus et qu’il produit comme une bête de foire en le désignant à la foule comme la victime innocente d’un système bancaire pourri. La politique décidément est magicienne.

Mise à jour 8 juin : Le jugement des prud’hommes est accessible ici. Il considère que le licenciement de Jérome Kerviel est sans cause réelle et sérieuse et condamne SG à lui verser 450 000 euros dont 300 000 euros de bonus 2007. Il n’est pas inutile de relire l’arrêt de la Cour d’appel de Paris pour prendre la mesure de la manière dont le CPH « s’émancipe » d’une décision pénale définitive confirmée en cassation.  

10/05/2016

Du scandale médiatique comme outil de régulation

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:30

denontie_secreteA chaque jour son scandale. Sexuel ou pas, sexuel c’est préférable. Notre époque adore le sexe, dans les journaux, à la télévision, dans les romans, les oeuvres d’art, et même en politique. Deux semaines après le « culotte gate » qui visait un ministre en exercice accusé par des journalistes de gestes déplacés, voici que c’est au tour du vice-président de l’Assemblée nationale d’être visé. Il est accusé par plusieurs femmes de harcèlement sexuel. Tandis que journalistes et féministes hier se félicitaient d’avoir rompu la loi du silence sur le harcèlement sexuel en politique, que les adversaires de l’intéressé marchaient derrière son cercueil médiatique en poussant des cris d’indignation, que ses collègues d’EELV avouaient piteusement – ou pas – qu’ils savaient tout depuis le début, les juristes protestaient doucement que tout ceci heurtait quand même un peu la présomption d’innocence et tout un tas de principes et valeurs aussi importants.

Proportionnalité

« Comment, vous remettez en cause le travail des journalistes ?! » s’indigna-t-on au moment où je levais un doigt tremblant sur twitter pour dire que peut-être il fallait commencer de s’inquiéter que le scandale médiatique devienne la voie privilégiée de régulation de la vie démocratique. Non, je ne critiquais évidemment pas les journalistes d’avoir révélé que de nombreuses femmes étaient victimes d’un harceleur, mon interrogation portait plutôt sur le fait que l’alerte médiatique ait été préférée à d’autres mécanismes. Les réflexions actuelles autour d’un statut de lanceur d’alerte, initiées notamment par le Conseil d’Etat, font émerger le concept bien intéressant de proportionnalité qui peut nous aider ici à raisonner.  En Europe comme en France, on estime que l’alerte doit être graduée, autrement dit,  qu’il convient  d’actionner les mécanismes internes à l’institution concernée -ici la direction d’EELV -, puis en cas de défaillance, les autorités de contrôle – ici le parquet –  et, enfin, quand aucun mécanisme ne fonctionne, et en tout dernier recours, l’opinion publique.

L’échec politique

Or, dans cette affaire, il apparait que l’on a saisi directement les médias. Pourquoi ? Pourquoi un parti comme les Verts assez éloigné de la culture du grand mâle blanc et de la soumission de la femme au pouvoir patriarcal, pourquoi un parti qui, de l’aveu même de ses dirigeants, a toujours pratiqué l’amour libre, pourquoi donc ce parti n’a-t-il pas été en mesure de développer les anticorps nécessaires pour chasser le mal ? Pourquoi les victimes se sont-elles senti forcées d’opter directement pour l’arme nucléaire ? Quelle belle opportunité se présentait pourtant là de faire avancer un sujet sociétal, de montrer l’exemple, de supprimer d’un coup le harcèlement sexuel, le sexisme et tout ce qui nuit à la fois à l’égalité, à la promotion des femmes en politique et à la bonne entente entre les sexes. Parce que c’est très difficile pour une femme de dénoncer ce genre de comportement, répond-on. J’entends bien. A mon sens, ça l’est un tout petit peu moins pour une femme engagée en politique qui me parait incarner la liberté et l’esprit de combat que pour une employée divorcée au SMIC avec trois enfants à nourrir pour qui le choix se résume à supporter la main aux fesses ou à ne plus rien donner à manger à ses gosses. Mais bon, passons…Ici, les mécanismes politiques n’ont pas fonctionné. Et la justice n’a pas été jugée apte à régler le problème. Il ne restait donc plus que les médias. Solution aussi séduisante que dangereuse….

La vengeance plutôt que la justice

Le tribunal médiatique a ceci d’attirant qu’il réagit vite et fort, quand le tribunal judiciaire exige que l’on attende des mois, voire des années, avant d’obtenir justice, et encore au bout du compte la victime ne sera-t-elle jamais qu’un pièce rapportée de la procédure qui a accepté de renoncer à sa vengeance. Avec les médias, point de délégation ni d’attente : la réponse est immédiate ce qui correspond à l’accélération de nos vies, violente, ce qui répond à la violence subie, sans recours possible pour celui qui en est l’objet, ce qui épargne à la victime l’insupportable épreuve de devoir entendre nier ou contester ce qu’elle a subi et sa souffrance. Et, dans un univers où les médias ont une place aussi prégnante, la sentence est immédiate, c’est la mort. Saisir les médias, c’est rechercher l’assassinat symbolique (et son cortège de punitions bien réelles : opprobre, perte de poste, mise à l’écart….). Mais n’est-on pas là en face d’ une terrifiante régression de civilisation ? Ne serait-on pas par hasard en train d’assister à la restauration de la vengeance en lieu et place de la justice déléguée ? Evidemment, ceci est facilité quand la main qui vous tend le micro est la même qui dénonce quotidiennement le délitement des institutions républicaines jusqu’à la nausée. C’est toute une vision du monde que révèle cette affaire. Un vision sombre, un brin paranoïaque dans laquelle chacun est autorisé pour abattre un système dont il s’estime à tort ou à raison victime à recourir directement à l’arme lourde…Si ce n’est pas un retour à une forme de barbarie, ça y ressemble.

Et les valeurs fondamentales ?

On me dit que certaines causes ne pourraient avancer qu’ainsi. Ce sont les mêmes qui fort justement jurent la main sur le coeur que le terrorisme ne doit  nous pousser à abandonner ni nos valeurs les plus fondamentales, ni le droit de flâner en terrasse. On ne leur sacrifiera rien, pas plus l’essentiel que l’accessoire. En revanche, pour lutter contre le harcèlement sexuel, on peut jeter la présomption d’innocence  à la poubelle et avec elle l’ensemble des droits de la défense. On peut accuser publiquement un homme de faits prescrits de sorte qu’il n’ait à peu près aucun espoir d’être innocenté si par impossible il n’avait rien fait. Et c’est pareil avec les lanceurs d’alerte si en vogue actuellement. En prenant appui sur l’exemple de quelques personnes courageuses qui ont, au péril de leur situation, révélé un risque collectif, on prône une culture généralisée de la surveillance  et de la dénonciation.

Il serait sans doute temps de freiner un peu la course folle vers l’avenir radieux que l’on croit apercevoir en piétinant allégrement nos principes.

 

Mise à jour 4 juin : Et voilà une illustration de ce que je craignais. Le journaliste Denis Robert révèle les véritables identités de plusieurs utilisateurs de twitter. Il s’agit notamment d’un compte parodique que le grand investigateur (qui n’a pas de compte twitter et visiblement n’y connait rien) a lu au premier degré. Alors, c’est qui le corbeau de la haine dans l’histoire ? Celui qui plaisante, ou celui qui le dénonce en le faisant passer pour un salaud ? A supposer que ces comptes posent vraiment un problème, il y a une procédure pour signaler les contenus illicites sur Internet aux autorités. Dans une société démocratique, on saisit la police et la justice, on n’a appelle pas au lynchage sur Internet au motif que tout est permis contre les salauds. 

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