La Plume d'Aliocha

30/07/2014

Kerviel désincarcéré ? Petite mise au point

Depuis des semaines les soutiens de Jérôme Kerviel attendaient ce fameux 29 juillet, date à laquelle son avocat David Koubbi devait plaider une demande d’ aménagement de peine  devant le juge d’application des peines (JAP pour les intimes) à Fleury-Mérogis. Le 29 juillet au matin, les caméras de BFMTV, ITélé, ainsi que l’AFP et Europe 1  attendent de pied ferme devant la prison. Quand l’avocat sort enfin de l’audience, accompagné de deux confrères de son cabinet, il  annonce  aux journalistes que le JAP vient de rendre « une décision extrêmement courageuse » en faisant droit à la demande de la défense. L’avocat précise que son client va sortir de prison dans les tout prochains jours, à condition que le parquet ne fasse pas appel.

« Désincarcéré », Jérôme Kerviel verra sa peine de prison transformée en obligation de porter un bracelet électronique.

 

A titre anecdotique, sur Twitter les professionnels de la justice plaisantent sur ce « désincarcéré » qui ne figure pas dans les dictionnaires juridiques.

 Quelques minutes après ces déclarations, BFM TV annonce l’intention du parquet de faire appel.

C’est en fin de journée que l’on apprend finalement que la décision ne sera rendue que vendredi. L’information vient du parquet qui fait une mise au point par mail à la presse peu après 18 heures :

« La demande de libération conditionnelle précédée d’une mesure probatoire sous la forme d’un placement sous surveillance électronique a été soumise au Juge d’Application des Peines ce jour. La décision du juge a été mise en délibéré à la date du 1er août, date à laquelle elle sera notifiée au parquet.

 En l’état, le parquet d’Evry est dans l’attente de cette décision qui lui permettra de prendre connaissance des motivations retenues et d’exercer, le cas échéant, les voies de recours qui lui sont offertes ».  

Les médias ont le sentiment d’avoir été baladés et ne se gênent pas pour le faire sentir.

 BFM TV publie un correctif sur  un ton assez grinçant.

En réalité, comme le précise  David Koubbi aux journalistes, le juge a indiqué à l’audience qu’il allait donner une suite favorable à la demande. Le problème, c’est que tout à la joie de sa victoire, l’avocat a oublié qu’une décision de justice n’existe qu’à partir du moment où elle est rédigée. La prudence commandait donc de se taire, ou d’employer des précautions de langage de type conditionnel.

En fait de quoi, il annonce triomphalement qu’il a obtenu l’aménagement de la peine, que son client va sortir et reprendre une activité normale.

On peut imaginer à partir de là l’embarras du parquet dont les médias disent qu’il fait appel d’une décision considérée comme officiellement prononcée, alors que tout n’est encore qu’au stade de l’intention. Intention du JAP d’accéder à la demande d’aménagement, intention du parquet de faire appel.

De deux choses l’une, soit l’avocat en faisant ces déclarations aux médias a voulu « coincer » la justice en l’empêchant de se dédire ou de céder à une quelconque intervention, voire dissuader le parquet de faire appel (ce ne serait pas la première fois que la défense jouerait les médias contre la justice), soit c’est une simple maladresse. Si David Koubbi avait simplement dit en sortant, » j’ai bon espoir, mais attendons de connaître la décision vendredi », tout se serait passé normalement. Seulement voilà, ça n’aurait pas été l’affaire Kerviel….

Quant à savoir s’il est légitime ou non d’aménager la peine du trader, disons que les délinquants en col blanc condamnés à de la prison ferme en France ne sont pas légion. Si le cirque orchestré à la frontière au mois de mai dernier avait eu pour effet de dispenser le trader d’exécuter sa peine, cela aurait signifié que les médias triomphaient de l’institution judiciaire et il y aurait eu des raisons de s’indigner. Mais à partir du moment où tout se passe dans le cadre légal classique, rien ne semble s’opposer à cet aménagement, et il n’y a sans doute pas lieu de parler de « justice de classe » contrairement à ce qu’ont pu en dire quelques internautes dont Michel Onfray.

Il y a fort à parier que cet aménagement de peine sera récupéré par la défense pour nourrir le storytelling d’une justice ouvrant enfin les yeux et prête à déclencher le vrai procès, celui de la Société générale. Pourquoi pas ? Sauf qu’aucune des pièces avancées jusqu’à présent pour nourrir cette démonstration n’est convaincante. Pas plus l’aménagement de peine que le reste. Un aménagement de peine n’a en effet rien à voir, mais alors vraiment rien, avec une quelconque appréciation du JAP sur la pertinence du jugement à l’origine de l’incarcération. La décision à venir du JAP, si elle est conforme à celle annoncée prématurément, n’a rien non plus d’exceptionnellement courageux, sauf à entrer dans des scénarios complotistes plus ou moins délirants au terme desquels un juge en France risquerait sa vie ou même seulement son poste,  en contrariant une banque. Au demeurant, rien ne démontre que Société Générale soit contrariée à l’idée que son ex-trader finisse sa peine à l’air libre.

Ce dossier gagnerait à ce que ses protagonistes cessent d’en surjouer les épisodes. On finit par se croire dans OSS117, l’humour en moins.

05/09/2013

Politique, qui t’a rendu sot ?

Il y a d’abord le titre d’une glaçante sobriété Syrie : la faute de François Hollande. Puis vient l’article, signé d’Edwy Plenel et donc enflammé, forcément enflammé. Tout s’y prête, la gravité de la situation, les enjeux, l’importance du message. Car le patron de Mediapart en est convaincu, le pouvoir élu pour dire « nous » est saisi soudain de la pathologie du « je » présidentiel. On n’engage pas un peuple dans une guerre sans le consulter, s’insurge l’éditorialiste en brandissant Emmanuel Kant. Sans doute…j’avoue n’avoir pas encore d’opinion structurée sur ce sujet, la juriste que je suis a tendance à s’incliner devant la Constitution, la citoyenne est tentée de revendiquer un droit à la parole, tandis que la journaliste mesure l’étendue de son ignorance sur la réalité de la situation sur place et des enjeux géopolitiques…Plus on se pose de questions, moins on n’a de chances d’y répondre. Alors on lit ceux qui ont déjà approfondi le sujet. Plenel est convaincant, parce qu’il est brillant. Par exemple lorsqu’il écrit :

« Echapper à la contradiction, au débat et à l’argumentation. Les faire taire par un alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion. Tel est le fantasme d’une politique devenue apolitique, menée par l’urgence et par l’émotion. D’une politique inapte à penser et à assumer la complexité du monde, ses interdépendances et ses pluralités. D’une politique surtout dont l’activisme inconséquent masque dangereusement sa peur d’une nouveauté qu’elle ne sait maîtriser parce qu’elle ne réussit pas à l’appréhender. Et cela d’autant moins que cette nouveauté se dresse contre ses errements du passé – aveuglement colonial, prétention occidentale, domination économique, soutien aux dictatures, etc. Nous en avions analysé et documenté les risques sous la présidence de Nicolas Sarkozy : des compromissions corruptrices d’avant les révolutions arabes à l’aventurisme militaire en Libye d’après, qui nous aura finalement légué aujourd’hui une guerre au Mali, guerre de police sans solution politique.

Nous y voici, hélas, de nouveau avec ce président François Hollande, chef des armées à la première personne du singulier qui, seul, a cru pouvoir mettre la France en guerre contre l’Etat syrien ».

Question de format

On ne saurait dresser constat clinique plus exact. Mais le reprocher aux intéressés comme si ces errements étaient uniquement imputables à un travers de leur personnalité est un peu court. Qui exige en permanence cet « alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion » ? Autrement dit, qui réclame sa dose quotidienne de spectaculaire formaté, de raisonnements binaires et d’envolées lyriques ? Qui mène la politique au fouet de l’urgence et de l’émotion ? Qui décourage de penser la complexité du monde parce que celle-ci n’entre pas dans le format d’un reportage, à peine dans celui d’un débat télévisé, et pas du tout dans la citation à caser en urgence au chapitre « réactions  » d’un événement ? Qui façonne le politique pour qu’il plaise à l’image que s’en fait du public, aggravant ici un travers électoraliste voire populiste qu’il faudrait au contraire combattre sans relâche ? Pas Edwy PLenel, certes, ni aucun autre journaliste, mais le système auquel nous contribuons tous, internautes compris, oui. Alors on me dira que personne n’obligeait Nicolas Sarkozy à céder à cette tyrannie médiatique permanente. Pas plus que le président normal qui lui a succédé n’aurait dû en principe développer une maladie similaire, lui dont l’atout majeur consistait précisément à être le contraire de l’autre. Mais alors, le mal serait-il plus profond que ne le laissaient penser les antisarkozistes ? Si nos politiques manquent à ce point de vision, de souffle et de profondeur, n’est-ce pas un signe des temps ? Ne reflètent-ils pas la société qui les a fait roi, et au sein de celle-ci l’incroyable pouvoir conquis par les médias qui est en train de les rendre, au choix, idiots ou fous ?

La fabrique de l’image

Daniel Schneidermann ce matin exprime le même désespoir, mais s’agissant de la commémoration du massacre d’Oradour-Sur-Glane.

« Une nouvelle image de la réconciliation franco-allemande » répètent mécaniquement les commentaires. Presque 70 ans après la fin de la guerre, en 2013, on en est donc encore à cette pénurie de vocabulaire ? On en est encore à marquer les étapes de la « réconciliation » ? On en est encore à avoir besoin d’un album photos ? » s’interroge le patron d’Arrêt sur Images en regardant la cérémonie en direct. Eh oui, il faut de l’image, du symbole à gogo, du prêt à filmer pour les médias, des clichés pour l’histoire. Il fut en un temps où offrir cela à quelques journalistes équipés de trois caméras poussives relevait du talent des héros de la scène, aujourd’hui, ça se prépare des jours à l’avance dans le cabinet secret de communicants haut de gamme. Pas étonnant que le résultat soit aussi creux qu’un mauvais spot publicitaire…

Cette image que décrit précisément Daniel :

« L’heure est à faire image pour l’Histoire. Mais laquelle ? Quand Hollande et Gauck se retrouvent tous deux dans l’église à ciel ouvert, on réalise ce que l’on attend : qu’ils se prennent la main. La simple réédition de la rencontre Mitterrand-Kohl. Notre manque d’imagination n’attend rien d’autre qu’un remake. Surprise : pendant la minute de recueillement, rien ne se passe. Ils n’ont donc rien prévu ? Mais quelques instants plus tard, alors que les a rejoints Robert Hébras, un zoom impudique trahit qu’ils ont enfin conclu, à contretemps comme des ados en boum. Les deux mains se sont enfin trouvées. dans le doute, le tremblement, la douleur peut-être : elles ne se sont pas saisies l’une de l’autre hardiment, franchement, bras décollés du corps, comme les mains de Mitterrand et Kohl. Elles se sont trouvées furtivement, clandestinement, exprimant tout ensemble le désir de « faire quelque chose », et l’inhibition devant le souvenir obsédant des deux grands devanciers. Il faut que le rescapé se glisse maladroitement entre eux deux, il faut que Joachim Gauck lui passe enfin le bras sur l’épaule, inventant une nouvelle image, à eux, rien qu’à eux, l’image 2013, pour qu’enfin s’impose quelques secondes l’émotion, si longtemps recherchée à tâtons ».

Comme décidément ce n’était pas un bon jour pour François Hollande hier, il y a eu aussi cette photo diffusée puis retirée par l’AFP. Photo hautement symbolique où l’on voit le président afficher un malencontreux sourire de « ravi de la crèche » devant un tableau noir où il est écrit « Aujourd’hui, c’est la rentrée ». Non, l’Elysée ne nous a pas censuré, précise l’agence de presse, nous l’avons retirée parce que notre politique est de ne pas diffuser de photos montrant les gens dans des positions ridicules…Ridicule. C’est bien ce qui menace nos représentants à force de vouloir plaire aux médias.

Des politiques pas plus grands que leur marionnette aux Guignols, dont la pensée se résume à quelques phrases simples  et dont les discours tiennent à l’aise dans un tweet, voilà à quoi nous sommes arrivés. Il faut évidemment lutter contre cela, analyser, critiquer, brandir la possibilité de quelque chose de meilleur (mais en laissant De Gaulle et Mitterrand tranquilles, par pitié regardons en avant !), cultiver une haute image de la démocratie, mais en n’oubliant jamais que nous partageons avec les politiques la responsabilité de ce naufrage. La société, c’est nous.

27/08/2013

La e-clope serait-elle e-mortelle ?

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:33
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C’est la mauvaise nouvelle de la rentrée : il semblerait que la e-cigarette ne soit pas aussi inoffensive que ses concepteurs voulaient bien nous le faire croire. En tout cas la revue 60 Millions de consommateurs met en garde contre les substances qu’inhalent et diffusent le million d’adeptes de la cigarette du futur en France. On n’en est pas encore à lancer le cri d’alarme « vapoter tue » mais c’est tout comme. Pourtant l’affaire se présentait plutôt bien. Après le fromage dégraissé, la charcuterie allégée, le bonbon sans sucre, le sexe sous latex, la ceinture de sécurité à l’avant et à l’arrière dans les voitures, le port du casque obligatoire à bicyclette, les barrières autour des piscines, on pouvait penser que la cigarette sans papier ni tabac était l’ultime étape dans la course à l’invention de la médaille à une seule face.  On se sentait d’autant plus rassuré que le « e » de « e-cigarette » incitait à croire que nous étions dans le virtuel, ce lieu enchanté où rien n’est grave. En réalité, Wikipedia m’informe que ce « e » n’est rien d’autre qu’une géniale invention marketing car lorsque la cigarette du futur est sortie en 2005 elle ne contenait pas plus de composant électronique que de beurre en broche, comme aurait dit ma grand-mère qui n’aurait pas manqué de fustiger au passage tous ces peigne-culs qui racontent n’importe quoi. Seulement voilà, le « e » vous installait la chose dans un contexte culturel porteur. Las ! L’habillage publicitaire n’a pas résisté à l’analyse scientifique. On sait désormais qu’il n’y a pas que de la vapeur d’eau dans la e-clope. Certes, comme toujours, la science ici fait sa mijaurée de sorte qu’on ne comprend pas très bien ce qui est dangereux ou pas dans les autres composants. Tenez, par exemple le propylène glycol est classé aux Etats-Unis dans la liste « des substances généralement reconnues comme inoffensives » ; notez comme la formule s’emploie soigneusement à ne rien dire qui ne puisse être interprété dans un sens ou dans le sens inverse…Au final, on ignore donc si la e-clope est aussi mortelle ou pas que le bon vieux tuyau de papier rempli de tabac séché, ce qu’on sait, c’est qu’elle est potentiellement dangereuse.  Et  l’on découvre avec horreur que la e-vie technologiquement aseptisée pourrait bien être aussi risquée que sa lointaine cousine préhistorique, surtout si les industriels chinois s’emploient à nous empoisonner rien que pour avoir les moyens ensuite de dévaliser nos boutiques de luxe. De fait, plutôt que de multiplier les encadrements réglementaires de produits et les mises en garde diverses et variées, je propose que le gouvernement lance une gigantesque campagne publicitaire pour informer la population une bonne fois pour toute : consommer tue.

Note : que les fidèles de ce blog se rassurent, la lutte contre l’addiction au tabac n’est pas devenue la nouvelle ligne éditoriale de ces lieux. Que le sujet ait inspiré le dernier billet de l’année scolaire et le premier de la rentrée est pur hasard. Bonne rentrée à tous !

29/07/2013

La liberté retrouvée de ne pas fumer

Filed under: Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 23:02
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Arrêter de fumer n’est pas un sacrifice, ni une contrainte, moins encore une galère. C’est la reconquête d’une liberté perdue.

Ah ! Vivre sans tabac, pour une génération à qui on a enseigné le contraire, c’est forcément une privation insupportable, un vol, un handicap. La vie sans fumer, oui, mais plus jamais pareille, avec quelque chose en moins.  Quelque chose de capital. Un plaisir ! Songez donc, un de moins, dans une vie déjà si aride. Certains, sous l’effet de la peur, de la mode, d’un impératif de santé, d’une promesse, finissent par arrêter, mais on songe qu’ils le font la mort dans l’âme. On envie leur courage tout en plaignant le sacrifice. Terrible sacrifice, amputation suprême. J’ai pensé tout cela. Jusqu’à un soir d’avril 2012 où, vers 22h30, j’ai appris que mon père grand fumeur devant l’éternel,  que l’on opérait à 74 ans d’une douleur au bas de la colonne vertébrale, avait en fait un cancer du poumon qui commençait à tout dévorer autour. Il est parti le 9 septembre. Ce jour là, j’ai compris que si je pouvais vivre sans lui, alors je pouvais vivre privée de tout.  Dans ma famille, on s’aime avec démesure, passionnément, parce que, à la manière de Brel, nous n’avons que l’amour, de sorte que je ne pensais pas survivre à sa disparition. J’ai survécu, comme tout le monde. Mais revenons à ce soir d’avril 2012. Passé le choc de la nouvelle qui m’a littéralement asphyxiée de terreur et de chagrin, je me souviens avoir saisi mon paquet de cigarettes et l’avoir jeté à la poubelle. Quelques heures plus tard, épuisée d’angoisse, j’ai fouillé dans les détritus pour en extraire la précieuse drogue. Et je me revois encore en train d’ôter des fragiles tubes de tabac  blanc satiné le marc de café qui risquait à tout moment de les rendre infumables. Les mois ont passé. Je fumais en sortant de l’hôpital, et je fumais encore ce jour atroce de septembre en attendant que les flammes aient achevé de brûler mon père. Suprême indécence du drogué. J’avais perdu un être que j’aimais plus que tout, alors  plus rien n’avait d’importance. J’allais plus loin encore, il me fallait le suivre jusque dans ses erreurs fatales, m’en sortir, c’était quelque part le trahir. C’est fou comme une drogue peut être inventive quand elle décide de s’incruster. On est heureux, il faut fêter cela en fumant. Malheureux ? Il faut se consoler, en fumant. Angoissé ? Qu’à cela ne tienne, rassurons-nous, en fumant. Soulagé ? Eh bien comment mieux célébrer la chose qu’en fumant ? Vivant, il faut fumer. Mourant. Il faut fumer plus encore puisqu’on n’ a plus rien à perdre. Quel magnifique commerce entre nous, que celui du tabac…

Il n’empêche, même si je continuais de fumer et que je m’en voulais, je sentais obscurément qu’un déclic quelque part s’était produit. Mais où trouver la volonté d’arrêter ? Cette volonté que j’imaginais féroce, implacable. Celle qu’on m’avait décrite de ces hommes et de ces femmes qui avaient un jour jeté leur paquet et n’avaient plus jamais allumé une cigarette. Sans aide, sans patch ni gomme ni soutien médical. De cette volonté là, je me savais incapable. En réalité, je n’avais pas compris ce qu’était la volonté. Je n’avais pas saisi que rien n’arrive du jour au lendemain, que la volonté ce n’est pas une décision brutale, mais un travail patient. Un jour d’avril, j’ai déjeuné avec un avocat que je connaissais à peine mais que j’admirais beaucoup. C’est sans conteste l’un des plus grands que j’ai rencontré dans toute ma carrière de journaliste. En sortant du restaurant, nous avons marché de la Place de la Madeleine à la place de la Concorde. A peine passé le seuil du restaurant, j’ai dégainé ma cigarette. Galant, il m’a pris le briquet des mains pour l’allumer. En approchant de la Concorde, j’en ai sorti une autre. Et je me souviendrai toujours de sa réaction. De sa voix magnifique d’homme qui fait profession de sauver par le verbe, il a simplement observé « déjà une deuxième ? ». Cette fois, il ne m’a pas pris le briquet des mains, cette cigarette était de trop, il désavouait. Comme tous les fumeurs, j’ai entendu des milliers de reproches, de mises en garde, et même de menaces. Mais ces mots là, m’ont traversé l’âme comme seul peut le faire un instrument  sublimé par un prodige.  Pour autant, je n’ai pas cessé de fumer ce jour là.  Lors d’une période d’angoisse plus violente que les autres, quelques semaines plus tard, j’ai fait un voeu et j’ai juré solennellement que si mon souhait se réalisait, j’arrêterais de fumer. J’étais quand même parvenue à diminuer ces derniers mois, passant d’environ 24 à 30 cigarettes par jour à 14, mais sans pouvoir aller plus bas. Une semaine est passée, puis deux. Je m’invectivais. C’est facile de jurer quand on a peur, me lançais-je régulièrement à la face,  et si facile d’oublier ensuite !  Au milieu du mois de juin, j’ai acheté une boite de patchs, parce qu’il fallait bien amorcer la mise en oeuvre de cette fichue promesse. Au moins formellement. Je n’y ai pas touché. Et puis le 5 juillet dernier, c’était un samedi, j’ai jeté mon paquet de cigarettes dans la poubelle, à midi. A deux heures, j’allais le rechercher. Son état me dégouta. Mais trente minutes plus tard, je retournai dans la poubelle. Je me souviens encore de ma joie en voyant que le contenu était sauf et qu’il me restait au moins 4 ou 5 cigarettes. Misérable drogue et misérable droguée. Je les ai fumées. A 16 heures, j’ai arrêté. C’est facile d’arrêter quand on a son quota de nicotine. Et puis dès qu’il diminue, on recommence. Je n’ai pas recommencé. Le lendemain j’ai mis un patch. Ces choses là me rendent malade. Et pourtant j’avais choisi instinctivement un dosage inférieur à ma consommation. Las ! Les vertiges m’ont clouée sur mon canapé toute la journée. Le seul intérêt, c’est que l’idée même de fumer parait aussi aberrante que lorsqu’on se réveille avec une gueule de bois.

Le lundi, j’en ai mis un pour aller travailler et j’ai failli tourner de l’oeil, alors de l’ai ôté. Depuis, je n’en ai plus jamais mis. J’avoue que la première semaine a été difficile. Précisément entre 14 heures et 18 heures, au moment d’écrire des articles compliqués, quand j’ai renoncé à sortir dans la cour de mon immeuble fumer pour repousser le moment d’accoucher ce que j’avais à dire. Mais alors j’ai réfléchi, et j’ai compris que le tabac ne me manquait pas, ce qui me manquait, c’était le plaisir de faire autre chose que ce que le travail m’imposait. C’est tout le vice de la cigarette de prétendre combler tous nos manques et nos désirs frustrés. C’est là-dedans qu’elle s’enracine. Il est là le mensonge fondateur. Pourtant, depuis les années 70, nous avons appris à prendre l’ascenseur, le train, l’avion sans fumer. Puis nous avons découvert que l’on pouvait travailler sans nicotine et même déjeuner ou diner au restaurant sans allumer une cigarette entre chaque plat. De là à considérer que l’on peut s’en passer totalement….Toujours est-il que maintenant, à chaque fois que j’ai envie d’une cigarette,  j’inspire une grande bouffée d’oxygène et c’est une jouissance infinie de réapprendre à respirer pour se donner de l’énergie plutôt que s’assassiner. Tous les matins, au lieu de fumer en buvant du café et parfois en écrivant un billet pour le blog, je sors marcher au Parc Monceau. Je hume à pleins poumons l’odeurs de la nature, la terre, les arbres, les fleurs. J’ai gagné un temps phénoménal. Fumer une cigarette dure six minutes. Multipliez par 20 et faites le compte. Fumer, c’est renoncer à faire autre chose. Refaites le calcul. Fumer, c’est une dose d’angoisse. Comptez toujours. Fumer, c’est une dépense. Comptez encore. J’ai acheté une robe, avec l’argent économisé, 130 euros en solde. Elle est vraiment jolie.  Fumer, c’est une contrainte. Quelle libération de n’avoir plus à caler ses occupations sur les horaires de fermeture des bureaux de tabac ! Si vous imaginiez comme elle est bonne la bouffée d’oxygène que l’on aspire à pleins poumons à la sortie d’une réunion. Parce que c’était d’air pur que l’on manquait en réalité, et non pas de tabac.  Voilà, arrêter de fumer n’est pas un sacrifice, encore moins une perte, c’est une liberté retrouvée. Et ça n’a pas de prix. Evidemment, rompre avec une habitude de plus de 20 ans pour ce qui me concerne, ça chahute pendant quelques temps. C’est pourquoi je n’ai pas écrit depuis le 4 juillet ici. Il fallait que je m’occupe de moi, que je casse mes anciens réflexes, que j’accepte avec humilité que, pendant un temps, j’aurai un peu de mal à écrire sans ma drogue. C’est vrai. J’ai eu du mal. Physiquement, j’étais en forme, car le tabac épuise énormément, mais intellectuellement, j’avais perdu un excitant. Ce billet est la preuve, en tout cas je l’espère, que l’on peut se libérer du tabac et reprendre une activité normale. Surtout, il entend exprimer trois idées essentielles :

– il n’y a pas de dépendance à quoique ce soit, ce sont des balivernes de fabricants de cigarettes pour vendre leur saleté et de labos pour fourguer leurs antidotes (d’où le fait que ce billet est classé dans la rubrique « mon amie la com’)  ; si certains ont néanmoins besoin de ce placebo, qu’ils s’en servent, tout est bon pour emmener son cerveau là où l’on veut qu’il aille.

– Il existe, c’est vrai, une habitude dont il est un peu compliqué de se débarrasser, mais bien moins qu’on ne l’imagine,

– la volonté qui permet d’arrêter d’un coup existe peut-être, je crois plutôt qu’il faut accepter de mener sur son propre cerveau un lent travail de conviction. Un travail qui se nourrit de peurs, de rencontres, d’expériences. Cela peut prendre des mois, jusqu’au jour miraculeux où l’on s’arrête, tout simplement, sans effort, sans souffrance, avec une fierté et un plaisir sans limites.

Puisse ce billet aider les fumeurs à comprendre la joie infinie qu’ils vont ressentir quand ils choisiront d’emprunter le chemin de la libération.

17/04/2013

Confessions d’un ministre déchu

Filed under: Coup de griffe,Mon amie la com',questions d'avenir — laplumedaliocha @ 16:07

Le grand théâtre médiatique donnait hier soir une représentation exceptionnelle : Confessions d’un ministre déchu. Dans le premier rôle : Jérôme Cahuzac. Pour lui donner la réplique : Jean-François Achilli, directeur de la rédaction de RMC. Production, mise en scène : BFM TV/RMC. Scénario et dialogues : Anne Hommel, conseillère en communication, déjà intervenue aux côtés de DSK lors de sa grande confession au 20 heures. Pour ceux qui auraient manqué l’événement, il a eu lieu à 18 heures et a duré 28 minutes, puis il a  été rediffusé et commenté durant toute la soirée sur BFM TV. La vidéo intégrale est visible ici. Fabriquer l’information puis analyser l’événement qu’on a créé, voilà qui laisse rêveur…Avant toute chose, une précision : on comprend la satisfaction de BFM TV et RMC d’avoir décroché la première interview de l’ancien ministre. Ainsi marche le système, c’est un cirque Barnum permanent, les médias l’alimentent autant qu’ils s’en trouvent prisonnier. Cette interview fait partie des choses qui ne se refusent pas même si tout le monde a compris qu’ici la communication a pris le pouvoir sur l’organe d’information en jouant sur ses mécaniques secrètes.

Part d’ombre et pardon

On ne peut s’empêcher de frissonner à la vision de cette prestation axée entièrement sur le pathos et conçue en application des règles classiques de la com’ de crise :  reconnaître le préjudice, avouer la faute, demander pardon, en tirer les conséquences pratiques (Jérôme Cahuzac renonce à ses fonctions de député, mais pouvait-il en être autrement ?). On notera au passage l’influence américaine évidente qui fait songer aux confessions de Bill Clinton. Pour le reste, il n’est pas difficile d’imaginer l’agacement des journalistes de Mediapart qui ont révélé le scandale face à cet exercice qui ressemblait à tout sauf à de l’information. L’interview a permis en effet de déconstruire une partie des accusations en transformant les possibles infractions pénales examinées par la justice en simple faute morale. Le mot « légal » n’a été prononcé  que deux fois par l’intéressé. D’abord lorsqu’il a dû se justifier sur ses activités de conseil auprès des laboratoires pharmaceutiques suite à son départ du ministère de la santé. Elles étaient légales, assène-t-il. Ensuite lorsque le journaliste lui a demandé s’il allait renoncer à ses indemnités de ministre. C’est un problème juridique entre les mains de mon avocat, a rétorqué Jérôme Cahuzac. Autrement dit, le droit ne lui est pas opposable, mais il en revendique dans le même temps l’application lorsqu’elle le sert. N’est-ce pas déjà ce que l’on avait compris de son action au budget (en lien, un passionnant papier d’Ariane Chemin) ?  Pour le reste, la ligne mélodique de l’entretien a été « part d’ombre ». C’était pas mal trouvé. « On ne comprend bien que ce qu’on sent en soi » écrivait Steinbeck. Ici, la part d’ombre est une fragile passerelle jetée au-dessus du gouffre de l’indignation pour réunir le téléspectateur-juge et l’accusé dans une conscience partagée de notre faiblesse humaine. A la fin de cet embarrassant et spectaculaire déballage de sentiments intimes, on ne pouvait que s’interroger sur l’apport de la prestation en termes d’information. Nul ! Nous n’avons rien appris et pour cause. L’intéressé est tenu au secret sur l’affaire s’il ne veut pas irriter ses juges et sans doute aussi pour d’autres raisons plus troubles d’ordre politique. Au demeurant, l’objet d’une telle prestation n’est pas d’informer, mais de corriger une image. Il est réconfortant de constater que la presse ce matin n’adhére pas du tout à  cette instrumentalisation grossière. Un certain public au contraire se dit touché, et c’est fâcheux, surtout de la part d’un ex-magistrat qu’on a connu plus sceptique sur les déclarations médiatiques des personnes mises en cause sur le terrain judiciaire.

Pendant ce temps, France 5 évoquait Florange…

Qu’importe, les exercices de ce type vont se multiplier malgré les protestations de principe sur leur caractère éthique, et les doutes légitimes sur leur efficacité. Il y a eu ces derniers mois DSK et son mea culpa au 20 heures,  Jérôme Kerviel le soir même de sa condamnation chez RTL, puis au JT et quelques jours plus tard chez Ruquier, Takieddine chez Ruquier aussi et maintenant Cahuzac sur RMC/BFMTV. Tout ceci nuit à la sérénité de la justice, enfume les esprits, pollue l’information, mais semble néanmoins inéluctable. Dans une société où l’écran a pris une telle importance, où les médias font et défont des réputations, comment reprocher aux intéressés de tenter de retourner en leur faveur le système qui menace de les broyer  ? Exhibitionnistes et voyeurs façonnent ensemble un monde obscène, largement encouragés par le développement des technologies dites de l’information.

Tandis que BFM TV commentait jusqu’à la nausée ce non-événement absolu en termes d’information, France 5 diffusait un documentaire remarquable intitulé « La promesse de Florange »  par Anne Gintzburger.  Il fallait zapper entre les deux, voir les larmes d’Edouard Martin et les mimiques douloureuses de Jérôme Cahuzac en simultané,  pour effleurer la différence substantielle entre la sincérité et la mise en scène, l’injustice et la sanction méritée, la réalité nue et les artifices politiques. L’effet de contraste était stupéfiant. On peut se passer de voir les confidences de Jérôme Cahuzac, pas de visionner le reportage sur Florange. Hélas, je gage que le premier fera davantage recette que le second. Business is business…

16/04/2013

Piège médiatique

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 10:27
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Eh bien voilà, nous savons tout sur le patrimoine de nos ministres. Tout, cela signifie l’essentiel et l’accessoire, les fortunes immobilières et les véhicules plus cotés à l’Argus. Pour les comptes en Suisse et les justes évaluations des maisons, immeubles et autres fioritures, il faudra évidemment attendre que la machine de l’investigation se mette en marche. Mediapart doit être déjà dans les starting-blocks.

Ce matin, deux réactions se dessinent. Une large majorité d’éditorialistes fustige l’inutilité de la démarche, tandis que la polémique, car il en faut bien une, agite la grande machine à onanisme intellectuel autour de cette question cruciale : peut-on être riche et de gauche ? C’est le devoir sur table de la journée pour tous ceux qui font commerce des ficelles du prêt-à-penser  spéciales plateaux télé. Laissons ce dernier débat à ceux qu’il amuse. La réaction très réservée des éditorialistes mais aussi des internautes montre les limites de la communication. Tant que celle-ci s’applique à transmettre un message dans des conditions optimales pour faciliter sa compréhension, elle est utile. Mais lorsqu’elle se met en tête de fabriquer de toute pièce l’action qu’elle juge nécessaire en réponse à un scandale médiatique – ici publier le patrimoine des ministres pour restaurer la confiance suite à l’affaire Cahuzac – alors elle s’expose à tous les dangers. Quel rapport, s’interroge-t-on sur Internet, entre cette publication et le compte suisse de l’ancien ministre du budget ? Evidemment aucun dans les faits. Le lien logique ne se situe pas dans la réalité mais dans sa représentation médiatique : à la crise de confiance, associée sur le terrain de la communication à une opacité, on répond par la transparence. Du coup, journalistes et public expriment leur désaccord. Il y a de quoi. Répondre à un interlocuteur en caricaturant sa pensée est une des techniques du sophisme. Ici le problème de fond est celui du respect de la loi et des règles et, accessoirement, de la cohérence entre le comportement et la fonction. La transparence sur le patrimoine, a fortiori de ceux qui sont extérieurs à l’affaire, est parfaitement hors sujet.

Certains observent néanmoins que la démarche pourrait avoir le mérite de nous rapprocher des vertueuses démocraties nordiques. C’est possible en effet, mais on aurait aimé une réflexion de fond sur ce sujet englobant transparence, gestion des conflits d’intérêts,  etc. En fait de quoi, on nous propose à la hâte un maladroit contre-feu. Pas dupes, les médias que l’on croyait ainsi séduire se cabrent face à la fumisterie. Le piège s’est refermé. On n’abuse pas sans risque de la tentation de manipuler…

09/04/2013

Incantations magiques

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 13:26

Tandis que les ondes du séisme Cahuzac continuent de se propager dans la vie politique, voici que la transparence jaillit du chapeau magique des communicants spécialisés en gestion de crise. Hourra, nous sommes sauvés ! Les annonces de patrimoine se multiplient déjà, avant même la date fatidique du 15 avril. La vertu, c’est maintenant.  Songez donc, voilà pour les moins fortunés et surtout les plus habiles, une arme redoutable contre l’adversaire politique. Tapis, s’exclament nos joueurs de poker ! Pendant ce temps, François Hollande dégaine l’annonce d’une loi de moralisation de la vie politique d’ici le 24 avril. Cela ne vous rappelle rien ? Moi si. Le syndrome « un fait divers = une loi » qu’on a tant reproché à Nicolas Sarkozy. En réalité, il n’était que le précurseur décomplexé d’une évolution de la vie politique, largement initiée par les communicants, qui impose de réagir à une émotion par l’annonce d’une réforme. Et de le faire vite de préférence, c’est-à-dire fort mal. Ce n’est plus de la politique mais de la magie façon Harry Potter. Chacun aura compris que ni le « choc de transparence », ni le futur texte de moralisation ne changera quoique ce soit à la situation. D’ailleurs, tel n’est pas l’objectif. Il ne s’agit pas d’agir sur la réalité mais, à travers les médias, d’influencer la manière dont cette réalité est perçue. On appelle cela « restaurer la confiance », autrement dit en langage courant, éteindre l’incendie.

La transparence en tant que recette miracle à toutes les formes de débordement nous vient du monde anglo-saxon. Elle est particulièrement en vogue dans la finance. Et pour cause, la transparence, c’est la solution douce pour tenter de paraître vertueux sans pour autant s’embarrasser de nouvelles contraintes réglementaires et surtout de sanctions. Bien sûr, il y a une part de pertinence dans cette démarche. Nul ne peut contester en effet l’intérêt d’avoir accès à des informations considérées comme utiles à la collectivité. De là à en faire la solution à tous les problèmes, c’est une autre histoire. Car la transparence, utilisée de manière abusive, fabrique mécaniquement de l’opacité. Si je vis dans une maison de verre et que j’ai quelque chose à cacher, je ne vais pas m’abstenir, mais chercher frénétiquement l’angle mort, voire le fabriquer. Il y a donc fort à parier que cette transparence nouvelle sur le patrimoine de nos politiques n’empêchera pas les transgresseurs de poursuivre leurs activités, elle ne fera qu’en compliquer la réalisation. Si l’on pousse la comparaison avec la finance, on peut craindre d’autres effets pervers. On sait par exemple que la publication des rémunérations des dirigeants de groupes cotés n’a pas pour effet de les ramener à un niveau acceptable par le public, mais aurait plutôt tendance à entraîner leur augmentation, par un effet d’ajustement du moins payé sur le mieux gratifié. Qui sait si nos politiques, en comparant leurs patrimoines respectifs, ne vont pas – pour les plus modestes – se trouver soudain saisis d’un besoin urgent de rattraper leur retard, au prix de quelques contorsions avec la loi ?

Quant à la loi de moralisation….elle me rappelle une scène du film Les Pétroleuses où Brigitte Bardot, vêtue d’une robe à froufrous rose et arborant l’ombrelle assortie, enfourche  un étalon sauvage dans un corral et parvient à le dresser en deux coups de talons bien placés. Après tout, le cinéma, c’est du rêve et dans ce film en particulier, de la parodie. L’appât du gain, l’ivresse du pouvoir, le sentiment d’impunité sont des ressorts bien trop puissants pour qu’on espère les contrer par une loi de moralisation. Nul n’y croit vraiment d’ailleurs, mais il faut bien distraire le public. Qu’on me permette de préférer à ce genre de texte à portée symbolico-médiatique l’exercice effectif des contre-pouvoirs. Pour préserver le fonctionnement des institutions, je crois davantage à la justice et au journalisme d’investigation qu’aux incantations magiques.

02/03/2013

Les mille et un métiers de Rachida

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 11:35
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« Dieu des médias, donnez-nous chaque jour notre petite phrase, nourrissez-nous de ces scandales et cancans que nous aimons tant ».

La petite phrase délicieuse du moment est donc celle de Rachida Dati, assurant dans une conférence de presse au statut on/off incertain que si elle ratait la Mairie de Paris, elle était prête à redevenir caissière à Franprix. Pourquoi « redevenir » me direz-vous, parce qu’il semblerait qu’elle ait financé ses études il y a fort longtemps grâce à un job de caissière. Le magazine Challenge a repris la phrase et déclenché le petit buzz espéré : ricanements liés à son look pas vraiment sorti du catalogue Printemps/Eté 2013 de Monoprix, découverte d’un texto fort sensuel à Goasguen, le tout assorti de l’incontournable indignation sur l’offense faite à une catégorie de « faibles », ici les caissières de Franprix et plus généralement les petits salaires. Comme elles sont savoureuses les leçons de morale de l’Obs en ce moment…Mi-amusée, mi-affolée, l’enseigne concernée a même réagi à la plaisanterie. Ah, l’art de pondre de l’actualité sur du Rien !

Comme je me souvenais que Rachida Dati avait prêté le serment d’avocat le 17 février 2010, je suis allée faire un petit tour sur l’annuaire de l’ordre des avocats de Paris pour savoir si la dame était toujours inscrite. Réponse : oui. Elle exerce officiellement boulevard de la Tour Maubourg. Lors de sa prestation de serment, elle avait été accueillie dans les locaux du cabinet Sarrau Thomas Couderc, sis boulevard Haussmann. Visiblement, l’hébergement a pris fin. Les avocats ayant  le souci de faire connaître leur existence à leurs clients potentiels, en principe ils s’inscrivent au moins dans les Pages jaunes, à défaut de recourir à une publicité plus offensive qui reste strictement encadrée par leur déontologie. Rachida Dati pousse très loin les obligations de réserve et de délicatesse puisqu’elle ne figure pas dans l’annuaire. Il est vrai qu’elle ne doit guère avoir le temps d’exercer son nouveau métier en ce moment. Toujours est-il que la presse peut se rassurer et le public aussi. Avant de se résoudre à trouver un emploi de caissière, Rachida Dati pourra toujours porter la robe et laisser dépasser ses ravissantes Louboutin. Quelle coquine de nous avoir inquiété pour rien…

21/02/2013

De l’autre côté de la ligne jaune

Filed under: Coup de griffe,Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:00
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Au début on lit. Puis on relit. On se pince. On songe que ce n’est pas possible, qu’on n’a pas compris, qu’il doit y avoir une erreur quelque part. Que c’est une blague du 1er avril qui se jouerait du calendrier, un fake, comme on dit sur Internet. Et puis on abdique, face à l’évidence. Bien en peine de trouver ne serait-ce que l’once du début d’une défense, d’un argument ou seulement de l’ombre de celui-ci qui donnerait à penser qu’il existe une légitimité possible à une telle chose. On revêt mentalement sa robe d’avocat, et l’on continue de chercher en vain des raisons de plaider contre son indignation. Mais non, rien. Le grand vide.

Une femme écrivain, chroniqueuse à Libération, juriste de formation a rencontré DSK début 2012, entamé une liaison avec lui, puis sorti un livre pour raconter la chose. Un livre dont l’Obs s’empresse de sortir les bonnes feuilles et où l’on peut lire ceci : « Ce qu’il y a de créatif, d’artistique chez Dominique Strauss-Kahn, de beau, appartient au cochon et non pas à l’homme. L’homme est affreux, le cochon est merveilleux même s’il est un cochon. C’est un artiste des égouts, un poète de l’abjection et de la saleté. Le cochon, c’est la vie qui veut s’imposer sans aucune morale, qui prend sans demander ni calculer, sans se soucier des conséquences. Le cochon, c’est le présent, le plaisir, l’immédiat, c’est la plus belle chose qui soit, la plus belle part de l’homme. Et en même temps le cochon est un être dégueulasse, incapable d’aucune forme de morale, de parole, de sociabilité. L’idéal du cochon, c’est la partouze : personne n’est exclu de la fête, ni les vieux, ni les moches, ni les petits. Alors que DSK m’a toujours semblé être franchement à droite, ce communisme sexuel auquel il aspire en tant que cochon me réjouit ».

Sur @si, on apprend que DSK a mal pris la chose. Joli euphémisme. Sa réponse est ici. Et l’on se demande où il a trouvé les mots – quelque soit ce qu’on pense de l’homme – pour réagir à pareille infamie. On se dit qu’un politique, ça a quand même le cuir drôlement épais…

Alors on cherche à en savoir plus sur l’auteure et l’on consulte wikipedia. Extrait : « Parmi les causes qui lui sont chères, citons : la défense du droit à la prostitution, du mariage et de l’adoption pour les homosexuels et lesbiennes, des méthodes de procréation artificielle, le végétarisme. Elle s’en prend au féminisme français, qu’elle juge trop moralisateur car demandant une extension toujours plus grande de la répression pénale et elle défend l’idée que la révolution sexuelle des années 1970 a été un échec partiel dans la mesure où elle a renoncé à ses ambitions émancipatrices. Toutes ces prises de position lui ont valu de violentes critiques, notamment de la part de certaines féministes françaises plus traditionnelles, mais aussi le fervent soutien de nombreux militants et militantes des droits des minorités sexuelles ». Le 21 avril 2012, lors de l’émission Réplique d’Alain Finkielkraut sur France Culture, elle explique que le viol n’est pas toujours traumatique, ce qu’elle illustre par cette comparaison : « Il y a des gens qui ont été à Auschwitz qui ont été traumatisés et d’autres non. Dans Libération du 29 septembre 2012, elle exprime des propositions dans un article intitulé « Pour un service public du sexe »2. »

Du coup, on comprend un peu mieux. C’est du dynamitage, donc. On envoie valser les valeurs ou ce qu’il en reste, un morceau de string déchiré et qui ne tenait plus qu’à un fil. Le voilà coupé. Tout de suite on se sent plus à l’aise. En plus, il parait que c’est de la littérature….Alors, on est forcé de s’incliner. Accessoirement, certains tentent  une vague critique d’ordre déontologique. La dame aurait conspué l’attitude des médias à l’égard de DSK avant de se rendre coupable elle-même d’un tel livre. Alors ça grince un peu…Accessoirement, disais-je.

DSK est célèbre, l’auteure va le devenir, par ricochet. « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? » Interrogeait en son temps Figaro...vous vous êtes donné la peine de b…  « .Oui, enfin, vous m’avez comprise. La presse se lèche les babines, songez donc, du cul, de la politique et de la célébrité, les ventes sont assurées. En plus, l’homme est à terre, il ne risque pas de faire grand mal, même si on le blesse à mort. Notre société n’aime plus la corrida, elle ne veut plus tuer le taureau dans l’arène, elle préfère tuer les hommes à la télévision. Elle a raison, ça ne saigne pas, c’est plus hygiénique. Bienvenue dans l’ère du crime aseptisé. A chaque époque ses hypocrisies, ses tocades et ses postures morales. L’éditeur ne se tient plus de joie, le tirage du livre promet déjà de dépasser ses plus folles espérances.

Au terme de cette  promenade effarante au pays de « l’information », on finit par comprendre que l’on touche ici à la quintessence du système médiatique, enfin débarrassé de ses ultimes pudeurs. Et l’on frissonne…

20/02/2013

Gaulois, et alors ?

Filed under: Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:32
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Avez-vous lu la lettre de Maurice Taylor (scoop Les Echos), le patron de Titan qui se surnomme lui-même le Grizz ? Sinon, courez-y. Le texte intégral vaut mieux que les citations rapportées en boucle par les médias. Notez la décontraction des formules de politesse, le délai de la réponse – ce monsieur n’a évidemment pas de secrétaire susceptible de le prévenir quand il reçoit la lettre d’un ministre alors qu’il est en déplacement -, la logique brutale, le ton caricatural. Pour un peu, on l’embrasserait pour le remercier de tant de franchise. Grâce à lui, on y voit plus clair. La mondialisation, c’est donc au moins en partie ça…dans des proportions qui restent à déterminer. Il y a quelques années (2008 ou 2009), l’Obs avait sorti un papier remarquable sur un financier new-yorkais qui expliquait que les marchés actions, c’était fini même aux US, et qu’il partait en Chine investir sur les marchés de matières premières. D’ailleurs, ses deux filles étaient déjà là-bas, elles apprenaient le mandarin et leur cher papa leur avait constitué des portefeuilles sur lesdites denrées, enthousiaste à l’idée qu’une prochaine sécheresse ferait flamber le prix du blé et enrichirait ses chéries en même temps qu’elle tuerait des millions de gens. Business is business. L’homme était photographié à cheval sur le cochon qui décorait son bureau. C’est le meilleur papier sur la crise que j’ai jamais lu…avant les propos du Grizz, bien entendu.

Crucifié sur l’autel du cynisme

Entre nous, la fuite de cette lettre dans la presse est quand même un sacré coup de bol pour le gouvernement. Elle signifie : « vous voyez, on fait tout ce qu’on peut, mais on a affaire à des monstres absolus de cynisme, donc si ça rate, c’est que vraiment on ne pouvait pas faire plus ». Pour la CGT aussi, c’est un coup de bol : elle s’empresse de souligner qu’elle avait raison de s’opposer au projet de reprise de Titan. Ah ! La jouissance d’être dans le bon camp pourrait nous faire oublier l’ennui de n’avoir pas à bouffer. Réchauffons donc cette petite certitude au creux de nos âmes, les gaulois ont raison d’avoir peur de la mondialisation. Notre gouvernement échoue, mais en beauté, crucifié sur l’autel du libéralisme le plus affreux. Evidemment, on pourrait aussi rêver de succès, mais ça, ça supposerait moins d’effets de manches et plus d’habileté or voyez-vous, nous, on aime les effets de manche. On vit de révolte et d’eau fraiche. Dommage qu’on ne puisse pas, contrairement à nos lointains ancêtres, accrocher la tête de l’ennemi au bout d’une pique, le bonheur serait total. Oui, mais les emplois, m’objecterez-vous. On ne peut pas tout avoir…

Vous avez dit « village gaulois » ?

« Mais cet épisode malheureux auquel M.Montebourg a eu l’intelligence de ne pas répondre, doit faire prendre conscience que des exemples comme Amiens Nord nuisent à l’attractivité du pays et qu’il est grand temps d’arrêter de penser que la France peut continuer à se comporter comme un village gaulois déconnecté des réalités du monde » note, à propos de cette triste affaire, mon confrère du Monde Stéphane Lauer sur son blog. Qu’il me permette de disconvenir respectueusement. A chaque fois que des intérêts internationaux sont en jeu et que la France lève le doigt pour exprimer un désaccord ou une vision différente, on l’accuse de gauloiserie. Et il se trouve toujours des voix en son sein pour reprendre le petit refrain masochiste de notre soi-disant incapacité à nous aligner sur l’air du temps, en clair sur la domination libérale d’origine anglo-saxonne. On défend l’usage du français ? Gauloiserie, tout le monde parle anglais aujourd’hui. On prône notre modèle social ? Gauloiserie, l’heure est au libéralisme pur et dur. On émet des doutes sur la dérégulation de la finance ? Gauloiserie, il faut libérer les énergies. On refuse de se placer entre les mains de vagues instances privées censées réglementer des pans entiers de notre vie ? Gauloiserie, le schéma démocratique classique – législatif, exécutif, judiciaire – est dépassé, vive la tyrannie des experts payés par les lobbys. Je le sais, pour l’observer à titre professionnel toute la sainte journée.

Et si nous réapprenions à être fiers de nous, à défendre nos convictions ? Si nous nous rendons parfois coupables de gauloiseries, ce n’est pas en raison de notre méfiance plus que légitime à l’égard d’une mondialisation emmenée par des pays anglo-saxons à mille lieues de notre culture et de nos valeurs et qui ont, de surcroît, montré avec panache ces dernières années, l’étendue infinie de leurs dérives. Non, si gauloiseries il y a, c’est dans notre gout de la polémique et de l’auto-flagellation qui prend trop souvent le pas sur l’action. Elle est là, la gauloiserie. Pas dans les idées,  plus que pertinentes, mais dans la manière de les défendre, sans trop y croire et en dépensant plus de salive que de sueur. « On n’abuse pas sans risque de la faculté de douter » prévenait Cioran.

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