La Plume d'Aliocha

22/02/2013

Un diamant dans la boue

Filed under: Coup de chapeau !,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:38
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51om9YYSUvL._SL500_AA300_Les plus anciens lecteurs de ce blog se souviennent peut-être qu’un commentateur un jour ici a attiré mon attention sur le billet d’un avocat blogueur. Ce lecteur, c’était Mussipont. L’avocat, Maître Mô. J’ai oublié de quelle histoire judiciaire il s’agissait. Qu’importe, si chacune est singulière, toutes ont en commun de nous emmener au coeur de l’humain, là où Dostoievski apercevait à la fois la plus terrible noirceur et la plus belle des lumières, comme il le raconta au retour de son séjour au bagne de Sibérie. A l’époque, j’ai relayé l’information de Mussipont, Eolas est tombé dessus par hasard et Internet a fait son oeuvre, propulsant Maître Mô vers une célébrité méritée.

L’avocat-blogueur a sorti un recueil de ses billets à la Table Ronde en 2011. Parmi les multiples tâches essentielles ou accessoires que l’on note mentalement d’exécuter dans une journée, il y avait celle-ci qui me taraude depuis plus d’un an : signaler la parution du livre. Lorsque j’ai enfin trouvé le temps, il était trop tard, l’actualité avait repris sa course folle. Mais en lisant la chronique de Daniel Schneidermann chez @si ce matin, je me suis souvenue aussi que j’avais noté d’aller voir la dernière chronique de Maître Mô signalée par Eolas. L’ennui avec la malbouffe médiatique ce n’est pas seulement qu’elle est toxique en soi, c’est qu’elle parvient à vous détourner de l’essentiel. Un peu plus et je loupais cela ! Daniel a raison de signaler ce texte en contrepoint des errances sur DSK dont nous discutions hier. L’effet de contraste est sidérant entre les guignoleries médiatiques orchestrées par des spécialistes du marketing décérébrés pour distraire et surtout remplir les poches des maquereaux de la culture et ce récit-là qui arrache un diamant de la boue dans laquelle les autres se noient. Alors je vous y renvoie, histoire d’ajouter un tout petit maillon à la chaine de l’intelligence.

Et au passage, je répare mon défaut de 2011 en signalant la sortie du recueil en poche. Puisse-t-il écraser d’un succès mérité tous les produits toxiques dont l’édition nous inonde…Voilà, il y a les porcs fabriqués par le marketing pour titiller notre goût réel ou supposé de la fange, du scandale et du sexe graveleux. Et puis il y a aussi des livres qui ne font pas la Une des newsmagazines mais qui valent infiniment mieux. Raison de plus pour que je joue les discrètes caisses de résonance d’@si en ces lieux. Cela ne suffira sans doute pas à faire autant de bruit sur un bon livre que d’autres en font sur un dérapage, mais qui sait ? Il n’est jamais trop tard pour partir à la reconquête, millimètre par millimètre, du terrain investi par la bêtise et la vulgarité. J’invite tous les blogueurs et les internautes qui me lisent à y ajouter leur maillon. C’est la réponse la plus utile que l’on puisse apporter, me semble-t-il, à l’indignation et à la colère dont nous sommes légitimement saisis face aux errances du système…

10/01/2013

Un autre journalisme est possible

rubon42-b7dfb« Les journalistes sont érudits, timides, grandes gueules, autodidactes, dingos, fondus, jeunes rêveurs et vieux loups. Certains savent tout sur un sujet mince comme le tranchant d’un couteau, d’autres n’attendent que d’apprendre. Des dilettantes ont parfois ce je ne sais quoi qui énerve et s’appelle le talent, des « pros » peuvent être secs comme la trique. Le journalisme n’est pas un métier normal. Ce sont les fêlés qui laissent passer la lumière, disait Michel Audiard, le père des Tontons Flingueurs. Ces énergies bridées ou inutilisées ne demanderaient qu’à se libérer. Mais il manque cruellement de projets à la hauteur ».

C’est par cette description si juste des journalistes que s’achève le manifeste de XXI Pour un autre journalisme. Inclus dans la dernière livraison de la revue – vendue en librairie – ce texte de 20 pages signé par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupery n’est pas seulement une magnifique déclaration d’amour à la presse et au journalisme, c’est un projet plein d’espoir et scintillant d’intelligence. Le premier est éditeur, le second journaliste. Il y a 4 ans, ils ont fait un pari fou. A rebours d’une presse papier tyrannisée par les annonceurs, esclave de ses actionnaires, réduisant toujours plus les formats pour des lecteurs qui n’ont plus le temps de lire, jouant la retape permanente et les marronniers éculés, ils ont choisi de publier des reportages de fond, sans publicité, dans une revue consistante, trimestrielle et vendue exclusivement en librairie. Aujourd’hui, alors que la presse se meurt, ils affichent une santé insolente, forts de leurs 40 000 lecteurs.

Et du coup, ils affirment leur credo. Reprenant l’épopée de la presse depuis son origine, ils montrent que le modèle industriel de la presse écrite est mort et que l’Eldorado du web est un mirage dans lequel les groupes de presse engloutissent des sommes folles en pure perte. Alors ils appellent leurs confrères à casser tous les codes, celui de la publicité, de l’instantanéité, de l’information « objet » ou « produit » vomie en continue par des journalistes rivés à leurs écrans, répétant tous les mêmes choses sous la contrainte d’un remplissage perpétuel de nouvelles insignifiantes. La solution : une presse sans publicité, de valeur, dédiée aux lecteurs (et non aux annonceurs). Cette presse nouvelle s’appuiera sur 4 piliers : le temps, le terrain, l’image et la cohérence.

Dès sa diffusion, en amont de sa mise en place en librairie aujourd’hui, le manifeste à déclenché la polémique. On lui a reproché notamment d’opposer presse papier et presse web. Dommage que les susceptibilités prennent le pas sur la réflexion. Car ce texte pourrait bien être la clef de la révolution copernicienne qui sauvera le journalisme de presse écrite. Seulement voilà, cela suppose d’abandonner un modèle âgé de près de deux siècles, de prendre des risques, d’inventer autre chose, de faire preuve de courage et d’audace. Toutes vertus qui s’accordent mal avec les business plan, rapport aux actionnaires, et jugements fumeux des consultants qui expliquent à grands coups de powerpoint décervelants qu’il faut faire toujours plus court, plus con et plus racoleur pour tenter de rattraper des lecteurs qui s’enfuient.

Chers confrères, je crois que chacun d’entre nous pourrait, si ce n’est avoir écrit ce manifeste, du moins le signer sans en changer une virgule. J’invite chacun à courir se le procurer. Dans le contexte difficile que nous traversons, une étincelle de foi peut suffire à tout changer. Amis lecteurs, ce manifeste est également et peut-être surtout pour vous. Remarquablement écrit, il retrace de manière passionnante les grandes évolutions de la presse, évoque les enjeux actuels, et mettra des mots sur le malaise que vous ressentez à l’égard des médias. Aussi et surtout, il vous donnera l’envie de retrouver un vrai journalisme. Il existe. Dans la presse papier, sur le Net, à la radio, à la télévision. Il y a des milliers de journalistes qui font leur métier avec passion. Plutôt que de conspuer le brouhaha ambiant, aidez-nous, soutenez les professionnels de qualité. Tous ensemble, nous la ferons cette révolution !

Aux auteurs du Manifeste, du fond du coeur, merci.

18/11/2012

Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule…

Il faut que je vous parle d’un livre, toutes affaires cessantes. Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur judiciaire du Figaro, publie chez Denoël Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule. Quatorze grandes affaires judiciaires, depuis Guy Georges jusqu’à Bissonnet en passant par Clearstream, donnent chacune lieu à un chapitre où l’auteur, après avoir résumé les faits, décrit le moment où le procès bascule. Le retournement, l’instant de vérité arraché par une victime, un juré, un avocat qui pose enfin la question clef. On y découvre Besse, truand repenti, entamant un dialogue de haute volée sur le crime et la rédemption avec l’avocat général, la reine Badaoui avouant enfin qu’elle a menti. On s’embourbe dans les mensonges d’Emile Louis protégeant la « bestiole » qui sommeille en lui ou encore dans l’affolant déni de David Hotyat, s’inventant deux fantômes terrifiants de criminels pour supporter le souvenir du massacre de la famille Flactif. Et l’on retient ses larmes quand les jurés tendent comme un seul homme leurs mouchoirs à l’accusé qui s’effondre dans son box.

Il y a quelque chose de fascinant dans les procès d’assises. Peut-être le fait d’effleurer le grand mystère de l’âme humaine…Lorsqu’on a en plus la chance de pouvoir, à défaut d’y assister, lire les récits de professionnels de haut niveau, l’intérêt de l’exercice rivalise alors avec les grandes oeuvres littéraires, en tout cas à l’époque où les écrivains puisaient dans les faits divers l’inspiration qui leur permettait de donner naissance à des chefs d’oeuvres.

On l’ignore souvent, mais ce journalisme là est éprouvant. J’ai souvenir d’un très bel article du chroniqueur de France 2, Dominique Verdeilhan, dans le premier numéro de la revue Crimes et Châtiments (Les affres du chroniqueur judiciaire) racontant sa visite du lieu sordide où Marc Dutroux enfermait ses petites victimes et qui fut leur tombeau. Le journaliste en sort bouleversé et retourne au tribunal, claquemuré dans le silence, muet d’horreur. L’heure arrive de faire sa chronique en direct : une minute,  une minute pour synthétiser cliniquement l’information du jour. Une minute à tenir…avant de pouvoir enfin aller marcher seul et pleurer pour évacuer l’insoutenable spectacle dont il a été le témoin… J’ai été troublée de retrouver sous la plume de Stéphane Durand-Souffland, dans l’introduction de son livre, la même description de la solitude du chroniqueur judiciaire qui porte au fond de lui les traces indélébiles des drames qu’il a observés et auxquels bien souvent, il a participé à son corps défendant.

Nous sommes à Toulouse pour le procès de Patrice Alègre. La mère d’une des victimes, dont on dit qu’elle dort sur la tombe de sa fille, pousse soudain un cri déchirant à l’audience, raconte Stéphane Durand-Souffland, « un cri de bête blessée, un cri de chanteuse de Fado, rien qu’à son évocation des frissons me parcourent. De retour à l’hôtel, je m’assieds derrière mon ordinateur et, voulant retranscrire fidèlement les paroles de cette femme, je relis mes notes. Tout en écrivant, je sens couler les larmes brulantes de mes yeux, je les revois tomber sur mon clavier, j’entends le silence de ma chambre comme un écho interdit au cri des Assises, je me souviens de Toulouse noire sous la pluie, je me dis que c’est bien d’avoir pleuré après l’audience seulement ». Je n’ai pas lu l’article du journaliste sur cette audience, mais je gage qu’il n’y avait pas trace de larmes dans celui-ci. Informer interdit de pleurer.

Car informer en l’espèce ne consiste pas à titiller la fibre émotionnelle du lecteur, c’est parvenir à synthétiser dans un espace souvent dérisoire (article ou temps d’antenne radio/TV), une journée d’audience dense, riche de rebondissements, d’émotions, de drames mais aussi de querelles d’experts, de mensonges, de dénis, identifier la pièce essentielle qui, ajoutée aux autres, finira par édifier la vérité judiciaire. Ceux qui y parviennent se comptent sur les doigts d’une seule main, tant l’exercice est difficile…Chapeau !

Pour les lecteurs qui veulent en savoir plus, voici une interview vidéo du journaliste. Je vous renvoie également à ses chroniques savoureuses du procès Kerviel, en lien dans ce billet.

Note : aux passionnés de chronique judiciaire, je rappelle la publication par Le Monde de ses récits de grands procès, et les articles fabuleux de Joseph Kessel sur les procès Pétain, Eichmann et Nuremberg. Je vous renvoie aussi à l’interview sur ce blog de Didier Specq, chroniqueur judiciaire de Nord Eclair.

20/09/2012

Vite, au kiosque !

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 22:06
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« Un nouveau média n’a jamais tué ceux qui le précédaient, Internet ne signe pas la mort de la presse papier, il oblige juste les éditeurs à repenser leur métier ». C’est à cette observation d’une grande patronne de presse  que je songeais en feuilletant le nouveau numéro de Polka, le magazine de photojournalisme créé par Alain Genestar à la suite de son éviction de Match (1). Le papier a de l’avenir, pour peu qu’une équipe de professionnels s’attache à élaborer un beau magazine intelligent, qui apporte un plus par rapport à la toile, plutôt que de vouloir bêtement rivaliser avec elle. Il me semble que c’est le pari réussi de Polka (et d’autres comme XXI.  Des saumons qui remontent le courant !).

Bimestriel, le magazine s’appuie sur un site Internet mais aussi une galerie d’exposition, située dans le troisième arrondissement de Paris, où les photos qu’il publie sont proposées à la vente. Pour fêter son cinquième anniversaire, Polka propose désormais une version IPad. Dans le numéro 19 daté d’octobre 2012 (en kiosque actuellement), deux reportages sont particulièrement marquants. Le premier aborde la crise à travers le portrait de familles françaises, grecques et espagnoles. On y découvre ainsi une dynastie de toreros confrontée à l’effondrement d’une activité, la corrida, qui a longtemps constituée en Espagne un formidable ascenseur social….L’autre reportage, intitulé Oubliés de l’humanité raconte la situation tragique des malades mentaux en Afrique Subsaharienne. Outre les photos remarquables de Robin Hammond qui évoquent l’enfer quotidien de ces patients parqués et attachés comme des animaux, on apprend par exemple au fil du récit qu’en Somalie un tiers de la population souffre de troubles mentaux. C’est la conséquence d’une génération qui n’a connu que la guerre et la famine…

Qu’on se rassure, comme il le faisait à Match, Alain Genestar sait voir les horreurs mais aussi les beautés du monde. On trouve donc dans ce numéro d’autres sujets plus légers, sur la mode et New-York par exemple. Si j’évoque les plus durs, c’est que je salue le fait que ce magazine publie des reportages que d’autres à sa place jugeraient invendables. Alain Genestar n’a jamais accepté de pleurer sur la mort du métier.

Toujours au chapitre du photoreportage, je signale la sortie du dernier album de Reporters Sans Frontières. C’est le photographe américain Steve McCurry, auteur de la légendaire photographie d’une jeune fille afghane dans un camp de réfugiés de Peshawar en 1984, qui offre cette fois-ci 100  photos pour soutenir l’action de RSF. L’album est entièrement consacré au travail du journaliste en Afghanistan, un pays qu’il a découvert en 1980 et qu’il ne cesse de sillonner depuis. Ce numéro intéressera à la fois les passionnés de photo et les amoureux de l’Afghanistan. Au fil des images, on comprend bien des choses sur la situation de ce pays, sa rudesse, son peuple indomptable, ses souffrances et sa grâce. Il m’arrive parfois de me demander si nous avons autant de choses que nous le pensons à leur apporter ou si, par hasard, ce ne serait pas plutôt le contraire…

(1) Au sujet de l’éviction d’Alain Genestar – consécutive à sa décision de publier la photo de Cécilia Sarkozy avec Richard Attias en 2005 – je recommande son livre, L’Expulsion, sorti chez Grasset en 2008. Rien n’est plus périssable qu’un livre d’actualité écrit par un journaliste, mais il arrive parfois que certains sortent de l’éphémère par la profondeur de leur réflexion. Celui-ci en fait partie car ce qu’il décrit des pressions s’exerçant sur le métier continue malheureusement d’être à l’ordre du jour. J’ajoute qu’Alain Genestar a une très belle plume, pleine de retenue et d’élégance. Pour les internautes rebelles au papier, @si a consacré une émission au journaliste en 2008, c’est ici (abonnés).

19/09/2012

Hugues Serraf, casseur de com’

Hugues Serraf, glouleyant auteur du blog Commentaires et vaticinations et journaliste dans la vraie vie, vient de nous donner une leçon de journalisme contemporain. C’est tellement bon qu’on l’embrasserait ! D’ailleurs, et hop, Hugues je t’embrasse (oui, on se connait un peu, je le précise car je sais les lecteurs de ce blog avides de transparence, à juste titre).

Intrigué par l’annonce selon laquelle Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, aurait déjà sauvé 91 entreprises de la noyade, soit 11 250 emplois, Hugues Serraf décide d’appeler Bercy pour en savoir plus. Hélas, voilà bien longtemps que les journalistes n’ont plus accès aux ministres, ni même à leurs chefs de cabinet ou à leurs collaborateurs en charge des dossiers techniques. Non, depuis quelques années, c’est la com’ qui est devenue sans complexe l’interlocutrice privilégiée et souvent exclusive de la presse. Je vous en parlais en ce qui concerne la Chancellerie ici. C’est ainsi qu’Hugues se retrouve à discuter joyeusement avec la responsable de communication du ministre. Et notre reporter de lui demander des précisions sur ces fameuses 91 entreprises plutôt que de s’en tenir, comme c’est devenu malheureusement l’usage, à annoncer la bonne nouvelle aux lecteurs sans plus de vérifications. Honte sur lui ! Depuis quand les journalistes doutent-ils de la parole des communicants, non mais des fois ?! La conversation tourne rapidement au vinaigre, de sorte que mon confrère – qualifié de goguenard harceleur par la dame – raccroche sans avoir obtenu les précisions qu’il souhaitait, et en particulier la liste des entreprises concernées qui aurait pu lui permettre de comprendre ce qu’il en était exactement. Jusque là, rien que de très classique.

La nouveauté, c’est qu’au lieu de signer un papier creux répétant bêtement les maigres informations glanées auprès de la communicante du ministère, notre envoyé spécial sur les roses a préféré retranscrire la conversation. C’est ici et c’est savoureux. Inutile de vous préciser, amis lecteurs, que ce genre de choses n’entre pas dans les moeurs journalistiques françaises, vous l’aurez deviné puisque vous n’avez pas du lire beaucoup d’articles de ce type dans vos journaux. Et pourtant croyez-moi, de la langue de bois, on nous en sert à tous les repas.

A la lecture du papier sur Slate, ni une, ni deux : la dame rappelle et propose à Hugues Serraf de consulter la fameuse liste des 91 entreprises sauvées, lui offrant au passage une occasion en or de récidiver en écrivant le récit de ce deuxième entretien avec la communication du ministère.

Je vous laisse déguster la chose, c’est .

Un grand coup de chapeau à Hugues Serraf. Il a deux mérites dans cette histoire. Le premier, c’est d’avoir refusé de croire le ministère sur parole et voulu vérifier de quoi on parlait concrètement. Le deuxième est d’avoir eu l’audace de relater le déroulement de l’affaire, au lieu de bricoler un mauvais article. Belle leçon de journalisme, c’est-à-dire de résistance au bourrage de crâne du marketing politique ! J’espère que nous serons de plus en plus nombreux à imiter son exemple, car il est grand temps que la communication cesse de nous prendre pour des imbéciles, nous amenant par ricochet à traiter nos lecteurs comme des crétins. Mon petit doigt me dit que c’est là précisément que se situe l’amorce d’une réconciliation entre la presse et le public. Ah, j’oubliais : la dame reproche à mon confrère d’avoir violé le « off ». Mais le « off » de quoi exactement ? Que lui a-t-elle dit de si sensible et confidentiel qu’il aurait été de l’intérêt supérieur de je-ne-sais-trop-quoi de se taire ? Elle seule le sait.

30/05/2012

BHL, l’intellectuel qui marche

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 21:55
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« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche ». La savoureuse formule, évidemment signée Audiard,  est tirée d’Un taxi pour Tobrouk.

Cinquante et un ans plus tard, BHL démontre dans son film Le Serment de Tobrouk qu’un intellectuel qui marche, pour peu qu’il ait le vent  médiatique dans le dos et qu’il aperçoive l’opportunité de s’offrir un destin historique, peut aller bien plus loin que toutes les brutes du monde qui auraient décidé de se mettre à courir.   Je me souviens avoir entendu un jour notre philosophe national déclarer sur un plateau de télévision « le monde m’intéresse plus que moi-même » et j’avais songé à l’époque que c’était une jolie définition du journalisme. Las ! BHL est philosophe, de sorte que le sens de cette déclaration est sans doute bien plus complexe qu’on ne l’imagine. Lorsque j’ai visionné la bande-annonce du film, j’ai d’abord pensé que Sacha Baron Cohen avait concocté dans le plus grand secret, entre Brüno et son Dictateur, un Bernard-Henri retraçant les aventures rocambolesques d’un philosophe français décidé à installer la paix définitive dans le monde par la seule force magnétique de sa chemise blanche. Vérification faite, le génial humoriste anglais n’y est pour rien. D’ailleurs, malgré son immense talent, je ne pense pas qu’il aurait pu inventer pareil scénario. Et pourtant, il ne manque pas d’imagination…

Ne nous hâtons pas trop vite cependant de  jeter la pierre à notre BHL. Au fond, sa seule faute est d’avoir intimement compris la vanité du système et su en jouer avec une maestria hors pair. De fait, il n’est sans doute pas inutile de réfléchir à ce qu’il nous enseigne sur notre élite médiatique française…

Pourquoi classer ce billet grinçant dans la rubrique « coup de chapeau » se demanderont les lecteurs les plus attentifs ? Parce que, à ce niveau-là franchement, moi je dis : « chapeau bas ».

A déguster avec la même modération que celle avec laquelle l’auteur du film se met en scène…

21/01/2012

Un autre regard sur les candidats aux présidentielles

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 12:56
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Il y a des petits bonheurs dans la vie. Par exemple des gens qui posent un regard différent sur les choses et vous ouvrent l’esprit autant qu’ils vous reposent du sentiment de révolte permanent qu’entretient la bruyante imbécillité médiatique.

Tenez, le magazine Polka (désormais bimestriel) est allé à la rencontre des candidats à la présidentielle. Le photographe Pierre-Anthony Allard, ancien directeur artistique du Studio Harcourt, les a laissés choisir l’endroit où ils souhaitaient être photographiés et nous propose un travail bien intéressant sur  les hommes et les femmes qui font la campagne. Eva Joly dans le Thalys, le regard lointain perché au-dessus de ses fameuses lunettes roses, invite à la méditation. François Bayrou sur le Pont des Arts, souriant sous un parapluie, rappelle une toile de Caillebotte. Jean-Luc Mélenchon à Lorient affiche un sourire crispé en regardant un pêcheur qui semble faire une blague, ciel couvert, éclaircie en vue. Nathalie Arthaud, assise dans la rue, jambes croisées regard direct devant une agence de Pôle emploi lance un cri silencieux. Marine Le Pen pose devant trois drapeaux français. Elle éclate de rire. Un quatrième drapeau porte la mention « liberté » en blanc sur fond bleu. Philippe Poutou est seul devant son usine, assis sur un banc, tandis que Christine Boutin trône sur un fauteuil recouvert d’un tissu pourpre, la nuit, devant l’Assemblée nationale.Dominique de Villepin planté au milieu d’une sculpture moderne ressemble à un mannequin d’un catalogue Burberry’s. François Hollande  incarne une déclinaison de la force tranquille, sur le toit de l’assemblée. En arrière plan, le Panthéon à gauche, une église à droite. Il y en a d’autres.

Ces photos auraient pu accentuer davantage encore le caractère superficiel du débat politique, s’inscrire dans le mouvement qui tend à « vendre » un candidat comme un baril de lessive, déraper dans une logique de vote « à la tête du client », ou bien encore prétendre opérer une psychanalyse aussi sauvage que discutable. En réalité, c’est tout le contraire. Elles suscitent une réflexion d’une étonnante profondeur sur la campagne présidentielle. Ce sont des images qui parviennent à distancier toutes les autres images, qui racontent une  histoire différente des discours et des analyses critiques. Leur juxtaposition dans un même article n’est d’ailleurs pas la moindre de leurs vertus. Il faut tourner les pages, revenir en arrière, détailler chaque photo, méditer, se laisser entraîner par le photographe et son modèle dans une histoire. Et voir surgir tout à coup le paysage politique français, les maux de la société, ses rêves, ses interrogations.  Le making-of est ici. Il vous donnera un aperçu des photos, mais je ne peux que vous recommander d’aller au moins feuilleter le magazine au kiosque. Rien ne remplace le papier. Ce d’autant plus que ce numéro de Polka propose bien d’autres sujets intéressants sur le Bolchoï, l’Irak, la Mafia sicilienne, les Restos du coeur…

19/01/2012

L’hommage de France 2 à Gilles Jacquier

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 23:32
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J’avoue avoir regardé l’émission consacrée par Envoyé Spécial à Gilles Jacquier, tué le 11 janvier à Homs en Syrie, avec une certaine appréhension. J’avais posé sur mon nez les lunettes du citoyen allergique aux médias, scandalisé par l’attention que les journalistes se portent à eux-mêmes, ulcéré pas les clans, les corporations, tout ce qui fait songer qu’il existe une petite bande de happy few dont tous les autres seraient exclus. Je me suis souvenue des attaques contre Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier  et surtout contre la profession à laquelle j’appartiens qui leur a offert quand ils étaient captifs, puis lors de leur libération, cette visibilité que, dit-on, elle refuse aux autres. Cultiver le penser contre soi-même encore et toujours, à la recherche de l’impossible objectivité…

Soit j’ai lamentablement échoué dans l’exercice, soit Envoyé Spécial a réussi son pari : dresser le portrait d’un grand reporter de talent et montrer aux téléspectateurs une autre face du journalisme que celle incarnée par les éditorialistes et les stars de plateaux télé, type Anne Sinclair. Le premier reportage sur les circonstances de sa mort aurait pu tourner au panégyrique larmoyant ou à la colère aveugle vu que l’essentiel des témoins étaient des confrères présents à ses côtés, dont son épouse, qui l’ont vu mourir. En réalité il a réalisé, à mon sens, un remarquable effort d’objectivité en soulevant de très nombreuses questions tout en se gardant de la tentation des réponses faciles. Au passage, le reportage montre bien la difficulté du métier, la vérité qui s’échappe, la fragilité des témoignages, le caractère discutable des preuves. Il laisse transparaître aussi l’insupportable soupçon, à ce jour non-vérifié, du piège soigneusement organisé.

Le deuxième reportage, consacré aux témoignages des gens qu’il a interviewés durant sa carrière et qui rendaient hommage à son humanité, fait voler en éclats l’image traditionnelle du journaliste vautour prêt à tout pour un scoop. Non pas que ce personnage soit une chimère, il existe, mais il n’incarne pas à lui seul le journalisme. Il y a aussi des journalistes qui pleurent devant une scène  insupportable, Gilles Jacquier en faisait partie.

Le troisième enfin, évoquant son parcours à travers quelques images, aurait pu sembler superflu  si les deux premiers n’avaient donné envie de poursuivre quelques minutes de plus la rencontre avec ce professionnel couvert de récompenses (dont le Prix Albert Londres).

L’enquête qui vient d’être diffusée sur la mort de Gilles Jacquier, passionnante,  pourra être visionnée sur le site d’Envoyé Spécial (il y a un petit délai de latence, je ne me souviens plus lequel, entre la diffusion et la possibilité de visionner sur Internet). Elle a le mérite de montrer la complexité de la situation en Syrie, ses zones d’ombre et ses nuances. Par ailleurs, les reportages de Gilles Jacquier sur l’Afghanistan (Grand prix Jean-Louis Calderon et Lauréat du prix Bayeux-Calvados), la Tunisie (Prix Nymphe d’or) et la Libye sont en ligne. Faites leur un triomphe, il mérite cet hommage.

02/12/2011

Syrie : des enfants en première ligne

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 18:58

C’est l’histoire d’une petite fille syrienne de 5 ans qui jouait dehors avec une amie. On leur a tiré dessus. Elle raconte que sa copine a été touchée et qu’on lui coupé la jambe ici, en désignant son genou. Depuis, elle demande tous les jours à sa mère quand est-ce qu’elle va repousser, sa jambe. Et pour être sûre qu’on la comprenne, la gamine s’assoit par terre,  prend appui sur ses bras tendus et propulse son petit corps, maladroitement, sur le tapis du salon. « Ma copine, elle marche comme ça maintenant ». La journaliste free lance Manon Loizeau est entrée clandestinement en Syrie et a réalisé un reportage de 8 jours sur cette « Syrie Interdite » où l’armée du régime tire sur les enfants.  Son travail a été diffusé hier soir dans Envoyé Spécial et peut être visionné sur le site de l’émission.

A ne manquer sous aucun prétexte.

30/11/2011

Finance, le débat interdit ?

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 10:12

Avez-vous regardé Ce soir ou jamais sur France 3 hier ? Emmanuel Todd s’emportait à propos de la dette, des agences de notation et du reste. Et je songeais en l’écoutant : enfin, voilà quelqu’un qui ose réintroduire de l’humain, du bon sens, dans toute cette folie. Et il envisageait une  hypothèse dingue : celle du défaut de la France. Tant pis, avait-il l’air de penser, on ne remboursera pas et puis quoi ? Seulement voilà, il y avait aussi  un économiste de Standard & Poor’s sur le plateau qui le regardait du haut de sa science et qui le mit en garde avec toute la commisération sucrée et méprisante possible : mais mon Cher, savez-vous que ce sont les pays émergents vos créanciers ? Que vous allez donc accentuer leur pauvreté ? Une agence de notation qui s’intéresse aux pauvres, ça l’a fait rigoler Todd. Il avait raison.

Pendant ce temps, sur Twitter, quelques uns de mes camarades financiers ricanaient. « Ils ont lu la méthodologie des agences de notation avant de s’exprimer ? » disait l’un. « Mais qui a choisi, pour illustrer le sujet, Fernandel en François 1er expliquant la dette d’Etat à ses conseillers et confondant joyeusement avec la pyramide de Ponzi ? » s’interrogeait l’autre. « Bah, quelqu’un qui ne comprend ni la dette souveraine, ni la pyramide de Ponzi » rigola un troisième « donc un journaliste économique ». J’ai failli intervenir et puis je me suis tue. Mes camarades avaient sans doute techniquement raison, mais ils souffraient tous du syndrome du spécialiste. Todd venait sur leur terrain, il avait tort, cet ignorant. Il est vrai que les économistes et les financiers sont si brillants qu’ils nous ont mis dans la situation que nous connaissons, ce qui évidemment leur confère la légitimité exclusive d’analyser leurs conneries. En ce qui me concerne, avant que la crise de 2008 n’éclate, il m’arrivait souvent d’interroger ces mêmes financiers. Je leur demandais si la complexité des produits qu’ils inventaient tous les jours n’était pas un peu risquée. « Ne vous inquiétez pas, c’est trop compliqué pour que l’on vous explique (espèce de cruche de journaliste blonde), mais tout est sous contrôle ». Ah, comme leurs sourires étaient rassurants ! Comme ils se sentaient protégés par leur diplômes, le système, et surtout l’argent qui, en leur remplissant les poches, semblait les cautionner, pour toujours. Et pourtant quand je discutais avec mes confrères, je m’apercevais que je n’étais pas seule à m’inquiéter.  J’ai cessé de les croire en 2008, humiliée d’avoir abandonné mon bon sens, de m’être laissée impressionnée par tous ces gens bardés de diplômes et de certitudes.

« Un autre capitalisme est-il possible ? » s’interrogeait Marianne dans un numéro sorti il y a trois semaines. Le journal a comme ça des moments de grâce, hélas de plus en plus rares, tant il dérive dans un mélange de populisme et de gauche caviar depuis le départ de Jean-François Kahn. Mais il est vrai que Philippe Cohen s’y était collé et qu’il fait partie des rares confrères qui ne se cantonnent pas à relayer les petites phrases des uns et des autres, mais qui cherchent à comprendre et à expliquer les questions de fond. Quitte à être surpris lui-même par ses découvertes. De son côté, Daniel Schneidermann s’interroge ce matin sur l’éventualité d’un défaut français, juste pour casser la pensée unique, parce que la situation est trop grave pour accepter l’idée d’un quelconque débat interdit. « Nous ne sommes pas économistes ? Non. Nous n’avons aucune légitimité particulière à engager ce débat ? Non. Aucune autre que le souci de comprendre, et de vous expliquer » conclut-il. Il a raison. Il est plus qu’urgent d’arracher ces sujets aux spécialistes. En réalité, ils ne sont pas si compliqués qu’ils veulent bien nous le faire croire. Dissipons les écrans de fumée et nous découvrirons que la finance est nue.

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