La Plume d'Aliocha

20/03/2014

Vous avez dit bizarre ? Donc c’est bizarre !

J’ai écouté hier la passionnante interview d’Eva Joly dans laquelle elle fait des révélations à Canal Plus sur l’affaire Kerviel. La vidéo est ici (c’est la deuxième de l’article). Puisque nous allons en commenter une partie, je vous invite à la regarder avant, pour vous faire votre propre opinion, puis a revenir ici (si vous le souhaitez).

« C’est la figure de la lutte anti-corruption , elle a fait trembler les puissants en France, aujourd’hui elle s’intéresse de près, de très, très près à l’affaire Kerviel. L’eurodéputée a des révélations à nous faire ! » lance le présentateur pour introduire son sujet. On salive. La juge d’instruction la plus célèbre de France s’est penchée sur le dossier Kerviel, la lumière est proche. Surtout qu’elle a passé des heures et des heures sur le dossier.

Mais avant de l’entendre, on nous propose un petit reportage sur le pénitent de la finance.

Et là, scoop ! Jérôme Kerviel (notez sa tenue noir et rouge aux couleurs de son ex-banque) livre à la caméra amicale et tutoyante de Canal Plus (mode : on est cool, on dézingue la justice, les banque toussa, toussa, on rigole) une nouvelle présentation du dossier qui vaut son pesant de speculos.

En fait, Kerviel a fait gagner de l’argent à sa banque. Si !

« Je leur ai fait gagner 1,4 milliards », dit-il. C’est vrai. Au 31 décembre 2007, il a investi deux fois 30 milliards (mars-juillet puis août-novembre) et gagné 1,4 milliards d’euros au total. Croyez-vous qu’il ai sauté de joie sur le desk, exigé un bonus proportionnel à ce gain gigantesque ? Du tout. Croyez-vous que ses supérieurs, dont on nous dit qu’ils savaient tout, aient débouché le champagne et enregistré le milliard et demi dans la case bénéfice du groupe en 2007 ? Encore moins. Vous savez pourquoi ? Parce que le trader a caché ce gain. Oui. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui le raconte dans son livre. Il est embêté, c’est trop gros. Il a beau se rassurer en se disant que personne n’a jamais été viré pour avoir fait gagner de l’argent à sa boite, il flippe de l’annoncer.  La clef du dossier est là : on ne cache pas ce qui est connu de tous. C’est cette insurmontable incohérence dans la défense du trader qui explique la sévérité des juges à son endroit. Mais revenons aux pertes. En invoquant le gain de 1,4 milliard, le trader oublie un détail : la position de 50 milliards prise en janvier 2008 qui va occasionner 6,3 milliards de pertes. C’est en soustrayant le gain de 1,4 milliard -réalisé à l’insu de la banque mais non contesté par celle-ci dans son existence – qu’on obtient la perte nette de 4,9 milliards.

Mais en fait non, grâce à JK, la banque a gagné aussi :

1,7 milliards. Il fait référence au crédit d’impôt lié à la perte de trading de 4,9 milliards. Comme celle-ci n’a pas été expertisée, Kerviel en déduit qu’elles n’existe pas et conclut donc que la banque grâce à lui a économisé 1,7 milliard d’impôts. CQFD. En fait, une grande banque française s’est amusée en pleine crise des subprimes à annoncer au marché qu’elle avait paumé 5 milliards, mais c’était pour rire. Très drôle en effet.

Une fois que le public est bien chauffé par la monstruosité de cette banque qui martyrise un petit breton, se gave de façon occulte de milliards d’euros et vole en plus 1,7 milliard dans la poche du contribuable (chauffe Marcel, chauffe !) on peut passer à l’interview-révélations-choc-attention-scoop-mondial-indignation-et-buzz-garantis :

« Ce qui est remarquable dans ce dossier, c’est « la mort civile » », commente Eva Joly. Qu’on me permette de noter avec amusement qu’elle s’est appropriée les éléments de vocabulaire de la défense Kerviel.  Je trouve étrange qu’une ancienne juge critique le travail de ses collègues sur la seule foi des dires d’une partie au procès, mais bon.  Cette condamnation a été prononcée sur la seule base d’une petite feuille format A4 sur laquelle la banque a écrit le montant de son préjudice, poursuit-elle. Petite feuille A4 dont on oublie de nous dire qu’elle renvoie à des pièces du dossier, aux comptes contrôlés par les auditeurs légaux, à l’enquête de la commission bancaire, et aux listings retraçant les opérations de débouclage. Mais bon.

« Très bizarrement, ils choisissent de vendre le lundi », jour où la bourse américaine est fermée, ils vont accentuer la perte, poursuit la députée.

Quelle joie pour moi d’être en mesure de rassurer la juge.

S’il y a bien quelque chose de parfaitement PAS bizarre dans ce dossier, c’est le timing du débouclage.

Rien de bizarre, absolument rien.

Flash back. Le vendredi 18 janvier 2008, la banque s’aperçoit enfin que quelque chose cloche du côté d’un de ses traders. Le lendemain samedi, elle le somme de venir s’expliquer sur la nature exacte de ses opérations. L’exercice débute à 18 heures, il est long et pénible car le trader, effrayé,  se tait. Aux alentours de minuit, on finit par retracer grâce à ses maigres déclarations mais surtout aux investigations internes, l’existence d’un gain de 1,4 milliards correspondant à des investissements non autorisés en 2007 (deux fois 30 milliards). Mélange d’inquiétude et de soulagement. En général, les rogue traders dissimulent des pertes. Celui-là, c’est pas banal, a dissimulé des gains. Quelqu’un alors pose la question mortelle : et s’il avait repris des engagements depuis le 2 janvier ? Les recherches, poursuivies toute la nuit, vont révéler le dimanche en milieu de matinée l’étendue de la catastrophe : le trader a misé 50 milliards sur le rebond des marchés alors qu’on n’est qu’au début de la crise des subprimes…. « Dommage, c’était une belle banque » murmure le patron Daniel Bouton quand on lui apprend la chose (récit d’Hugues Le Bret). Il ne sait pas alors que le CAC 40 va perdre 45% dans l’année, mais en tant que banquier il s’en doute. Le spectre de la faillite vient de faire irruption dans son bureau. Puis il se reprend et lance les opérations de sauvetage. Parallèlement, il prévient ses autorités de contrôle. En tant qu’établissement bancaire, Socgen relève de l’autorité de la Banque de France. En tant que société cotée, elle est sous la surveillance de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

En principe, Socgen avait prévu  d’annoncer lundi au marché ses pertes sur les subprimes (2,2 milliards d’euros), conformément au souhait du gouverneur de la banque de France qui avait enjoint toutes les banques françaises de communiquer ces informations au marché. Problème, elle doit maintenant annoncer une nouvelle autrement plus grave. En tant que société cotée, elle n’a pas le choix, elle est tenue légalement de communiquer au marché immédiatement  toute information susceptible d’avoir un impact sur son cours de bourse (article 223-2 RGAMF en lien). Sauf si cette communication immédiate a pour effet d’aggraver la situation. Dans ce cas, un délai peut être accordé. Daniel Bouton va donc informer l’AMF et demander un délai pour informer le marché. Pourquoi ? Parce que s’il annonce le lendemain qu’il a une position non autorisée de 50 milliards qu’il doit céder, les fonds de pension vont jouer contre Socgen et c’est la faillite assurée. La seule solution consiste à céder les positions le plus normalement possible et annoncer ensuite au marché non pas une exposition aux conséquences incertaines, mais une perte nette et définitive. De toute façon, la position est illégale et ne peut être conservée. Sa taille est par ailleurs mortelle, ce qui est une raison supplémentaire de la couper. Sur les deux derniers points, je rappelle qu’à l’époque les fonds propres de la banque s’élèvent à 30 milliards. On dit que Daniel Bouton aurait réclamé 8 jours, l’AMF qui n’aime guère que l’on retienne des informations,  n’en accordera que 3. En clair, le dimanche soir Socgen sait qu’elle doit avoir soldé sa position au plus tard le mercredi soir suivant. Voilà pourquoi les opérations de débouclage ont débuté dès le lundi, malgré la fermeture de la bourse américaine et la situation calamiteuse des bourses asiatiques. Il n’y a là rien de bizarre. Il suffit de connaître un peu le droit boursier et un peu le dossier pour comprendre qu’il n’y avait absolument aucune autre solution.

« Si Socgen avait gardé les titres elle se serait considérablement enrichie »…lance le présentateur. Eva Joly acquiesce. A tort. Outre le fait que Mme Joly devrait savoir que la banque ne pouvait pas pour les raisons exposées ci-dessus conserver ces positions, lors du procès devant le tribunal correctionnel un tableau a montré que les positions prises par le trader pouvaient entraîner jusqu’à plusieurs dizaines de milliards de pertes selon la période de débouclage.

Pour conclure, je trouve consternant que l’on jette ainsi l’opprobre sur les banques et sur le système judiciaire avec des arguments aussi légers. Ce n’est évidemment pas propre au dossier Kerviel.  Il suffit désormais à n’importe qui de lancer dans le débat public un « c’est bizarre » pour immédiatement développer suspicion, complotisme et paranoïa. Les médias ont une responsabilité immense. Il serait temps qu’ils pensent à autre chose qu’à faire du buzz.

 

Note du 21 mars : pour les lecteurs occasionnels qui arrivent de Twitter sur ce billet, je signale que le récit complet de l’affaire depuis l’embauche du trader jusqu’au jugement de première instance est raconté dans « Kerviel, enquête sur un séisme financier » que j’ai publié en 2012 chez Eyrolles au terme de deux ans d’enquête. Par ailleurs, les 47 billets de ce blog consacrés à l’affaire sont accessibles ici

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07/03/2014

Des dangers de l’approximation et aussi du silence

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:47
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C’est intéressant d’observer une erreur au microscope puis de la suivre à la trace pour étudier la manière dont elle peut contaminer une information.  Tenez, prenons les derniers rebondissements de l’affaire Kerviel avec la visite au Vatican suivie d’un pèlerinage jusqu’à Paris. Pour ceux qui n’ont pas suivi, l’intérêt de Jérôme Kerviel pour le Pape s’est manifesté médiatiquement pour la première fois le 10 février dans le cadre d’une interview accordée au site catholique Aleteia et plus précisément au journaliste espagnol Jesus Colina. La phrase de titre « Je suis le monstre créé et recraché par la finance » va très vite tourner en boucle sur les réseaux sociaux. On retiendra aussi de cette « interview » très empathique cette formule à propos du Pape : « C’est pour moi l’image d’un phare qui montre un cap, seul à même de moraliser le système et de mettre en échec l’insupportable relégation de l’humain au second plan ». Le même jour, l’auteur de l’interview publie un autre article : les 3 leçons à tirer de l’affaire Kerviel. Précisons au passage que la première est fausse. Non, on ne l’a pas laissé faire tant qu’il gagnait vu qu’en juillet 2007 il avait engagé 30 milliards et perdait déjà plus de 2 milliards, or on ne l’a stoppé qu’en janvier 2008.   Décidément passionné par le dossier, le site publie un troisième article  le 18 février qui évoque à juste titre la question de la cupidité dans la finance et la situation humaine compliquée de Jérôme Kerviel mais n’apporte rien de fondamental.

Un rendez-vous, une entrevue, une audience ?

On en était là quand le mercredi 19 février on apprend sur RTL,  (David Koubbi, l’ avocat de Jérôme Kerviel,  est proche de l’animateur vedette de la station, Fogiel de sorte que la radio relaie souvent les arguments de la défense), bref, on apprend donc que : « Après avoir écrit au pape François, Jérôme Kerviel et son avocat ont été invités au Vatican ce mercredi matin. Un rendez-vous au cours duquel ils ont rencontré le souverain pontife ». Un court sujet du journaliste Jean-Alphonse Richard explique que la « rencontre » était organisée par le journaliste Arnaud Bedat – qui prépare par ailleurs un livre sur le Pape François- et que le Pape et Jérôme Kerviel accompagné de son avocat se sont parlé une bonne minute. C’était bouleversant, note le journaliste. Au passage, c’est lui qui a signé la photo qui a été reprise dans les médias, ainsi qu’en témoigne le crédit-photo sur cet article du Figaro.  Immédiatement, tous les sites de presse reproduisent l’information. L’Express annonce que : « D’après RTL Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale, aurait décroché une entrevue avec le pape François ce mercredi ». Pour Ouest France  : « Jérôme Kerviel aurait été convié, en compagnie de son avocat, au Vatican ce mercredi matin selon RTL. Il aurait au cours de cette visite pu rencontrer le pape François. L’ancien trader de la Société générale avait auparavant écrit une lettre au souverain pontife ». Le site du journal La Vie est plus précis sur le cadre de la rencontre (l’audience générale et non pas un rendez-vous), mais cite le comité de soutien et du coup retourne dans le flou :

« Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale accusé d’avoir fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, s’est brièvement entretenu avec le pape François le 19 février 2014, à l’issue de l’audience générale place Saint-Pierreselon l’AgenceImedia qui a constaté la rencontre. Jérôme Kerviel était accompagné au Vatican de son avocat, Me David Koubbi, qui a également parlé avec le souverain pontife.

Dans un tweet, son comité de soutien explique que le Breton « avait écrit au pape la semaine dernière. Une lettre suffisamment convaincante pour que ce dernier le reçoive et s’entretienne avec lui. »

C’est Le Figaro qui le lendemain va apporter le correctif nécessaire dans des termes particulièrement clairs, évoquant un « coup médiatique » :

« Kerviel n’a pas été «reçu» par le Pape

Présenter «l’audience» que le pape François aurait accordée mercredi à Jérôme Kerviel et son avocat comme un geste particulier du Pape à leur égard, relève de la récupération d’image. Cet avocat et son client ont tout simplement réussi, lors de l’audience générale du mercredi qui accueillait 40.000 personnes, à se glisser au premier rang pour se faire photographier. Vérification faite par Le Figaro auprès du service concerné du Vatican, Kerviel ne se trouvait pas dans le carré des personnalités diverses à qui le Pape, sans toujours savoir à qui il s’adresse, sert la main, sous l’oeil des caméras et appareils photos. C’est donc un joli ou un désespéré coup médiatique qui a eu lieu plus qu’une bénédiction papale ».

C’est ainsi qu’un information lancée de façon approximative  et reprise ensuite par tous les sites de presse peut fabriquer dans l’esprit des lecteurs l’idée que le Pape a reçu et apporté son soutien au trader dans le cadre d’une affaire judiciaire en cours, condamnant de facto non pas « la finance » mais la Société Générale et au passage la justice française. C’est impensable sur le terrain diplomatique si on y réfléchit cinq minutes, mais qu’importe, le message, bien qu’ absurde, est passé.

Kerviel, propulsé messager du Pape par les médias

L’histoire aurait pu (du ?) s’arrêter là. Sauf que une semaine plus tard, nouveau rebondissement. C’est le quotidien gratuit 20 minutes qui donne le « la » en lançant l’information avec ce titre :

« Jérôme Kerviel marche entre Rome et Paris pour relayer la parole du Pape ». On y apprend qu’il a démarré à pied de Rome le 24 février et qu’il compte parcourir les 1400 kilomètres qui le séparent de Paris au rythme de 15 à 30 kilomètres par jour en faisant escale chez l’habitant pour dormir.  Source de l’article ? Des proches de Jérôme Kerviel. 20 Minutes a eu droit à une exclusivité. Dans le courant de la journée, une autre formule journalistique fait le tour des réseaux sociaux. « De retour du Vatican, Jérôme Kerviel entame une « marche contre la tyrannie des marchés » ». Puis viennent les honneurs du NY Times. Comme le remarque le site Arrêt sur images en fin de journée, on en vient à penser que Jérôme Kerviel est le porte-parole du Pape.

Au point que le Vatican se sent obligé de réagir ainsi que le rapporte le journal La Croix : 

« Si Jérôme Kerviel a pu s’approcher le 19 février du pape François, à l’occasion de l’audience publique donnée chaque mercredi place Saint-Pierre, et brièvement échanger avec lui, celui-ci ne lui a jamais accordé une audience, a rappelé mercredi 5 mars à La Croix l’entourage du pape, qui aurait lui-même été irrité de cette utilisation des images.

Chaque mercredi, après son audience générale, le pape s’attarde longuement sur la place Saint-Pierre, conversant un instant avec les personnes se trouvant sur son passage.

Le 19 février dernier, l’ex-courtier de la Société générale, Jérôme Kerviel, accompagné de son avocat, avait ainsi pu saluer le pape, réussissant même à s’entretenir brièvement avec lui, alors même qu’il n’était pas dans le carré réservé aux personnes présentées officiellement au pape en fin d’audience ».

Le Vatican aura donc été obligé d’opérer deux mises au point pour corriger les approximations médiatiques sur cette rencontre.

Et voilà comment, à coups de petites imprécisions disséminées ici et là, de faits un peu arrangés et d’événements indépendants les uns des autres mais habilement reliés entre eux, on parvient à dérouler une histoire.  Mais, objecterez-vous, le système s’est corrigé avec les mises au point réalisées par le Figaro et La Croix. En effet. Tard, bien trop tard. C’est la première impression qui compte, ensuite chacun passe à autre chose, en conservant à l’esprit un message biaisé. Seules les personnes particulièrement intéressées trouveront la bonne information. Et surtout, le correctif n’a pas surmonté la barrière de la langue si j’en crois l’article enamouré que consacre au sujet  le New-York Times. (Et qu’on ne vienne plus jamais me vanter le professionnalisme de la presse anglo-saxonne !).

Un si dangereux silence…

Cette affaire révèle une autre faille du système médiatique, fort inquiétante. Parmi les journalistes qui se sont intéressés à l’affaire depuis le départ et surtout qui ont suivi les deux procès, soit plusieurs dizaines de confrères, il n’y en a pas un seul qui ne sourie aujourd’hui à la vue de l’agitation médiatique orchestrée par la défense. Si je le dis, c’est parce que nous venons précisément  de nous réunir dans un cadre associatif et que nous avons discuté de ce sujet parmi d’autres puisqu’il faisait l’actualité. Pour ceux qui connaissent le dossier en effet, – et qui ont donc au minimum assisté aux deux procès qui ont duré trois semaines chacun et lu à peu près 300 pages de décisions de justice sans compter l’examen des pièces  et les interviews avec les parties, des experts etc. – l’intéressé a commis des infractions qu’il reconnait lui-même et a été condamné. C’est hélas ce qui arrive à des milliers de personnes chaque année en France. Si l’on s’en tient aux affaires de rogue traders, elles se finissent la plupart du temps en prison. Il n’y a donc ici rien d’exceptionnel, nulle trace avérée de de scandale, ni de complot. Seuls ceux qui débarquent en fin de dossier, de Jean-Luc Mélenchon à Denis Robert en passant par Martine Orange de Mediapart, et n’ont visiblement affaire qu’à une seule source, trouvent encore étranges, bizarres ou surprenants des éléments examinés par la justice sous toutes leurs coutures, en public et à deux reprises.  C’est Pascale Robert-Diard du Monde qui exprime le mieux  la différence de vues entre ceux qui ont travaillé sur l’affaire et les autres dans ce remarquable billet intitulé « Le paradoxe Kerviel ». Le seul aspect discutable du dossier c’est la condamnation à indemniser la banque à hauteur du préjudice, soit 4,9 milliards d’euros. En principe, la réparation intégrale du dommage par celui qui l’a occasionné parait une règle parfaitement équitable. Mais il arrive que dans des cas exceptionnels, l’application du droit aboutisse à un résultat dont la pertinence interroge. C’est le cas ici. Et la situation se trouve aggravée par le fait que le trader refuse de négocier avec la banque – qui n’a aucun intérêt en termes d’image à lui réclamer cette somme absurde – car il continue de s’accrocher à la thèse de la complicité et de contester la réalité de la perte. Voilà pourquoi les journalistes sourient, parce qu’ils savent tout cela et qu’ils prennent donc la juste mesure de cette agitation.

Mais alors pourquoi n’écrivent-ils pas ce que vous nous expliquez là, me demanderez-vous ? Parce que d’autres sujets les absorbent. Parce que celui-ci est un non sujet. Il n’y a pas d’information, c’est de la communication pure à quelques jours de l’arrêt de cassation qui risque de rendre sa peine de prison exécutable. Parce que le silence leur parait encore la meilleure réponse à opposer à une agitation absurde et même à certains égards assez détestable quand elle s’emploie à rallier de force le Pape à la cause d’un plaideur dans le cadre d’un procès en cours. Seulement voilà. Leurs titres, eux, ont besoin de faire du remplissage. De fait, si les chroniqueurs judiciaires et les journalistes d’investigation des grands médias se taisent, d’autres voix et d’autres plumes des mêmes supports relaient la dépêche AFP et donnent ainsi une audience imméritée et absolument pas nuancée à une campagne de communication fort discutable. Il faut dire que cela permet de pondre un sujet à peu de frais. Il suffit de prendre la dépêche et d’y ajouter trois phrases tirées des déclarations du comité de soutien sur twitter. La presse étrangère embraye sans disposer d’informations contradictoires, ni en chercher par elle-même d’ailleurs – . C’est un autre travers du système. A part les journalistes spécialisés en matière de justice, les autres ignorent superbement le fait que dans un procès, il y a plusieurs parties et donc plusieurs versions de la réalité et qu’on ne saurait par conséquent n’ en relayer qu’une seule, sauf à livrer une information tronquée. Et voilà comment le silence des spécialistes d’un dossier contribue à laisser prospérer des informations de fort médiocre qualité pour ne pas dire franchement erronées.

17/11/2013

L’investigation journalistique face à la justice

Filed under: Comment ça marche ?,Eclairage,Justice — laplumedaliocha @ 18:27

C’est un débat très intéressant qui s’est déroulé hier dans l’émission Le Secret des sources sur France Culture. Le thème en était : Les journalistes face aux valises de billet, comment enquêter sur la corruption ? Pour débattre, trois invités :

– Laurent Mauduit, co-fondateur de Mediapart, auteur de Tapie, le scandale d’Etat, Stock

– Fabrice Lhomme, journaliste au Monde pour French Corruption avec Gérard Davet, Stock

– Mathieu Delahousse, grand reporter à RTL qui vient de sortir avec Thierry Lévêque Cache Cash, Flammarion.

cache_cash_0Je n’ai lu que le troisième et j’en profite pour le recommander. Les auteurs sont deux journalistes chevronnés spécialisés dans les questions de police et de justice. Au fil des affaires sur lesquelles ils ont enquêté et/ou suivi les procès, ils ont découvert que la dématérialisation n’avait pas chassé les valises de billets, bien au contraire, le cash reste le meilleur moyen pour les délinquants d’agir en toute discrétion. Héro de cette sombre chronique criminelle ? Le billet de 500 euros, dont les auteurs révèlent qu’il ne sert plus guère qu’aux voyous. Et pour cause : grâce à eux, il est possible de transporter  25 000 euros dans un paquet de cigarette. A travers une vingtaine de dossiers, depuis le travail au noir sur les chantiers ou le black des caisses enregistreuses du boulanger du coin jusqu’aux affaires célèbres type  Cahuzac et l’UIMM, on découvre d’incroyables circuits d’argent sale et l’on s’interroge avec les journalistes  : faut-il maintenir en circulation le billet du crime ?

Mais revenons à l’émission. Celle-ci aborde la question de la coexistence entre l’enquête journalistique et la procédure judiciaire.

Les journalistes sont en effet souvent accusés de mener des instructions parallèles qui perturbent le cours de la justice. Ils enquêtent, jugent, condamnent ou mettent hors de cause. L’avocat Fabrice Lorvo, chroniqueur habituel du Secret des sources, commence par rappeler sur ce délicat dossier que l’on parle de sujets d’intérêt public relevant de la liberté de l’information. Cela étant, cette liberté n’est ni générale ni absolue, elle entre en concurrence avec d’autres libertés. Les enquêtes peuvent avoir un impact sur les personnes et sur le fonctionnement de la justice. Il propose donc de distinguer trois temps dans le cours judiciaire correspondant à ses yeux à trois réactions souhaitables de la presse.

Premier temps : l’affaire n’est pas encore entre les mains de la justice, le travail journalistique est tout à fait légitime, il peut favoriser le déclenchement de l’action judiciaire,  car le journaliste choisit son sujet, tandis que le juge doit être saisi. Mais il faut respecter les droits de la personne.

Deuxième temps : une instruction est en cours. Selon l’avocat, la presse doit alors se tenir en retrait, et ne pas mener d’instruction parallèle. Il faut là encore respecter les droits de l’individu,  à commencer par la présomption d’innocence, mais aussi le droit à un procès équitable. Un procès est-il équitable si tous les jours un article ou un livre conclut à la culpabilité de l’intéressé ?  Au-delà du droit des personnes, le traitement médiatique peut avoir un impact sur la justice elle-même.  Si l’issue judiciaire d’une affaire est différente de la conclusion médiatique, cela  peut être interprété par le public comme un manque d’indépendance de la justice.

Troisième temps : la justice a terminé son travail. La presse retrouve une liberté totale, à condition de ne pas jeter le discrédit sur la décision de justice. L’avocat note toutefois que le J’accuse de Zola montre que la presse peut aller plus loin. (Pour mémoire, Zola publie son  célèbre article dans l’Aurore le 13 janvier 1898, soit 4 ans après la condamnation du capitaine Dreyfus, mais surtout deux jours après que l’armée ait tenté d’enterrer l’affaire en acquittant le véritable coupable, Esterhazy, lors d’un conseil de guerre. On se replongera utilement dans l’excellent développement qu’y consacre wikipedia ).

Sans surprise, les journalistes présents ont marqué un franc désaccord avec la vision de l’avocat. Cela étant, ils ont avancé des arguments qui nourrissent à mon sens un débat fort intéressant. On voit bien en effet que s’affrontent ici le souci légitime d’une justice sereine, défendu par l’avocat, versus le tout aussi légitime souhait des journalistes de protéger la liberté d’informer.

Pour Laurent Mauduit de Mediapart, les journalistes ne sont pas des juges, ils produisent des enquêtes qui n’ont rien à voir avec la justice. Même lorsque la justice est saisie, le devoir du journaliste est de continuer ses enquêtes, de montrer comment la justice avance, de s’assurer qu’elle ne se trompe pas. Et de rappeler qu’il arrive que la presse dispose d’éléments que la justice n’a pas. C’est le cas dans le volet fiscal du dossier Tapie,  Mediapart a sorti des informations qui lui ont été par la suite réclamées par les juges en vue de les vérifier. Mathieu Delahousse de RTL  s’inscrit dans la droite ligne de son confrère et ajoute que les journalistes n’ont pas les mêmes lunettes que les juges. Les magistrats, explique-t-il, sont dans leur carcan  de règles pénales et de procédure pénale, tandis que la presse a un autre regard.  Ainsi dans l’affaire de l’UIMM, journalistiquement il y avait des choses à dire sur un pan d’histoire française que la justice n’est pas parvenue à saisir. Fabrice Lhomme pour sa part est encore plus radical que ses confrères. Il nous est indifférent de savoir si le sujet sur lequel nous enquêtons est entre les mains de la police ou de la justice, cela ne nous regarde pas, assène-t-il. On est journaliste, on enquête, on éclaire le public. En tout état de cause, s’il existe une procédure, il est de notre devoir de l’examiner, de voir comment elle est conduite et d’en informer les citoyens. Et le journaliste de citer la publication des enregistrements dans l’affaire Bettencourt qui a permis à la justice d’avancer.

Note : Pour ceux qui ne voudraient entendre que l’extrait de l’émission dont je rends compte, France Culture y dédie un podcast spécifique qui dure 8 minutes. C’est le premier extrait sur la page dédiée à l’émission

23/09/2013

« La vérité médiatique doit rester à la porte du Palais de justice »

al08_2126418_1_px_470_Cour d’Assises de Paris, 23 septembre, 19h50 : Dans l’affaire dite « Achoui », où l’on juge six personnes accusées de tentative de meurtre en réunion à l’encontre de l’avocat Karim Achoui depuis le 17 septembre, la Cour appelle le dernier témoin de la journée. Il s’agit de Frédéric Ploquin (en photo), 54 ans, grand reporter à Marianne, spécialiste du grand banditisme. L’audition du journaliste était fixée initialement à ce matin 11h30 (puis reportée à 16 heures), mais les débats ont pris du retard de sorte que la journée a été consacrée  au témoignage de la victime, Karim Achoui, puis à l’audition à partir de 18 heures de cinq témoins. Des habitants du quartier venus raconter ce qu’ils ont vu ce fameux 22 juin 2007 lorsque Karim Achoui s’est fait tirer dessus à la sortie de son cabinet aux alentours de 22 heures. L’expert médical auditionné ce lundi matin est formel : le pronostic vital était engagé. Une balle dans le poumon, une autre qui a traversé le petit bassin, ça ne fait pas de cadeau. La victime a quand même réussi à courir une centaine de mètres avant de s’effondrer. Karim Achoui  avait trois litres de sang dans le poumon lorsqu’il est arrivé à l’hôpital, soit la moitié de la quantité circulant dans les veines d’un homme de sa corpulence. Autant dire que dans cette affaire, même si la victime traine une réputation sulfureuse et joue un peu trop avec les médias, la tentative de meurtre est bien réelle et les accusés ont l’air de tout sauf de comiques.

Obscure convocation

C’est précisément l’un d’entre eux, celui qu’on accuse d’avoir tiré,  Ruddy Terranova, qui a exigé de son avocat qu’il fasse témoigner Frédéric Ploquin à la barre. Le journaliste l’a appris la semaine dernière. Pour lui, cela signifie techniquement qu’il ne peut pas assister au procès tant qu’il n’a pas témoigné. Ainsi l’exige le code de procédure pénale : le témoin doit arriver vierge à la barre. Mais il y a un autre problème, plus délicat. Si cet homme accusé de meurtre le cite, ce n’est probablement pas pour le féliciter d’avoir écrit de lui qu’il était un bandit du second cercle cherchant avec l’affaire Achoui à entrer dans le premier cercle. Et comme le journaliste n’est par ailleurs témoin direct de rien, il y a lieu de se demander les raisons profondes de cette invitation qui ne semble pas être en mesure de servir  de quelque façon que ce soit la défense.

Les témoins habituellement entrent dans la salle intimidés, se dirigent droit vers la barre, lancent parfois un coup d’oeil à l’accusé ou à la victime, selon qu’ils connaissent l’un ou l’autre, puis répondent sagement aux questions.  Frédéric Ploquin lui salue dès l’entrée l’avocat Henri Leclerc, puis distribue les poignées de main à droite et à gauche en remontant la travée jusqu’à la barre des témoins. Oh sans arrogance aucune, il fait plutôt profil bas, le journaliste. Simplement comme n’importe qui entrant dans un lieu inconnu, il cherche des repères et a reconnu beaucoup de personnes qu’il connaissait. C’est pas sa faute à Ploquin, si finalement tout le monde lui est familier dans cette salle, c’est son job qui veut ça.  La présidente installée sur son estrade au bout de la travée s’impatiente : « Monsieur ce n’est pas le lieu de faire des mondanités ». Le journaliste s’excuse, abrège les salutations, s’avance à la barre. Mais au moment de prêter serment, ça bloque encore. S’il connait les protagonistes ? Oui, les avocats. S’il entretient des liens professionnels avec les parties ? Assurément, ils les fréquente  depuis des années. Mais c’est à un lien de subordination que le législateur pense, pas à ces relations là, il peut donc témoigner.

« Ce serait manquer de respect à la Cour que de confondre les assises et la télévision »

Le journaliste a choisi de lire une déclaration, c’est inhabituel mais personne n’élève d’objection.

Alors il se lance :

« Je suis très surpris de ma citation devant cette cour. Je ne suis pas témoin des faits, je ne suis cité que pour témoigner de mon travail de journaliste, or mes réponses pourraient m’amener à rendre compte de mes enquêtes au mépris du secret des sources,  je me refuse à le faire. Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Ce qui n’est pas dans les articles est couvert par le secret professionnel ou pas vérifié. Cela ne peut donc pas faire l’objet d’un témoignage. J’espère que les jurés le comprendront  et celui qui m’a fait citer aussi. Je manquerais à mes obligation professionnelles si je commençais à raconter ici qui j’ai rencontré pour faire mes enquêtes et ce que ces personnes m’ont dit. Les rendez-vous, les contacts, c’est secret, c’est la loi. Si Monsieur Terranova m’avait un jour fait des confidences, il n’apprécierait pas que je vienne en faire état ici. La cour d’assises n’est pas le lieu où donner son point de vue. Ce serait vous manquer de respect que de confondre cette salle avec un plateau de télévision.  Je vous laisse la mission délicate d’écrire la vérité judiciaire, qui n’est pas la vérité médiatique, celle ci doit rester à la porte du palais de justice ». 

La présidente reprend la main, visiblement interpelée par ce que vient de déclarer le journaliste.

– Je note que vous vous en tenez à cette déclaration, j’ai néanmoins une question : votre nom est cité dans une audition de juillet 2007 de Karim Achoui. Il dit que vous lui auriez indiqué qu’une personne voulait entrer en contact avec lui pour lui révéler la vérité. Est-ce exact ?

– Oui, répond le journaliste sans autre forme de commentaire.

L’un des quatre avocats de Karim Achoui, Me Chiche, prend alors la parole.

– A votre sens, la thèse de M. Achoui selon laquelle son agression serait le résultat d’une manipulation policière est-elle crédible ?

–  Je n’ai pas envie de livrer ici de sentiments. Tout ce que je sais est écrit dans mon livre.

« Demain, je serai sur les bancs de la presse ! »

Vient le tour de l’avocat général. Il explique que le livre de Ploquin, Parrains et Caïds, n’est pas au dossier, pas plus d’ailleurs que celui de Karim Achoui Un avocat à abattre.  Mais il a entendu le journaliste à la radio dire deux choses sur lesquelles il aimerait des précisions. D’abord que la thèse du complot s’explique par le fait que l’avocat est sur une voie sans issue. Ensuite que Ruddy Terranova est « un voyou de seconde zone cherchant à acquérir des galons à travers cet assassinat ». 

– Vous avez tout dit, je ne poursuivrai pas l’émission de radio ici. Mon journal me paie pour couvrir ce dossier. Demain je serai là, lance Frédéric Ploquin en désignant le banc des journalistes, parfaitement désert à cette heure tardive.

Dans le box des accusés, Rudy Terranova s’agite. Son avocat, aidé des policiers, tente péniblement de le calmer. Il veut faire une déclaration.

– On n’est pas là pour régler ses comptes, grince la présidente, avant de lui accorder une minute pour s’exprimer, mais une seule précise-t-elle, féroce.

Rudy Terranova se lève. Sa barbe de jeune converti à l’Islam est dressée, il tire sur son pantalon, les gendarmes qui l’encadrent se sont levé aussi, visiblement sur le qui-vive. En réalité l’homme, si agité soit-il, ne peut pas faire grand mal. Il est coincé dans une cage de verre recouverte, en guise de plafond, d’un grillage et entouré de 7 policiers en combinaison noire. Durant cette journée, il a été dépeint comme un exalté. Ce n’est pas tout à fait faux. L’empoignade dont il rêvait avec ce journaliste au point d’enjoindre à son avocat de le citer à la barre aurait pu tourner à l’invective et à la menace. Il n’en est rien. C’est plutôt à un sermon que l’on assiste.

« Il dit que j’agis pour X (NDLR : le nom de son co-accusé), que je suis salafiste, c’est faux. Il faut arrêter d’écrire n’importe qui. Il termine son livre par des questions ésotériques…ça veut dire quoi ? Je suis désolé de polluer votre procès Madame la présidente, mais j’ai parlé une fois avec lui pendant deux minutes et je l’ai fait venir pour mettre les choses à plat. Il a écrit que ma mère était morte pendue, j’ai dit à mes enfants que c’était dans un accident de voiture, que vont-ils croire maintenant ? Une journaliste de votre journal a écrit un livre qui s’appelle le sexe d’Allah. On peut dire ce qu’on veut sur moi, mais n’insultez pas la religion. Et attendez que l’affaire soit jugée avant d’écrire sur les gens. C’est pas bien ce que vous avez fait Monsieur Ploquin. C’est comme si vous aviez mis une fatwa sur ma tête ». 

L’homme se rassoit, il semble apaisé. Frédéric Ploquin reprend la parole pour répondre à celui qui vient de l’interpeler qu’il respecte toutes les religions, et tous les hommes, coupables ou innocents. L’audience est levée. Les avocats se précipitent sur le reporter, on se congratule, on échange des poignées de mains.  Tandis que les accusés sortent du box pour retrouver leur cellule et que les gendarmes du palais nous expulsent de la salle d’audience, je songe que non décidément, le journaliste n’est pas un témoin ordinaire. Et sans doute même pas un témoin souhaitable. Ni pour lui, ni pour la justice.

20/09/2013

Le journaliste, ce témoin pas comme les autres…

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 19:52
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imagesUn journaliste qui suit une affaire judiciaire est-il un témoin comme les autres lorsqu’il est cité dans un procès ? La question, loin d’être purement théorique, se pose en ce moment même à Frédéric Ploquin, grand reporter à Marianne : « J’ai eu la surprise d’apprendre que Ruddy Terranova avait demandé à son avocat Michel Konitz de me citer comme témoin dans le cadre du procès Achoui » confie-t-il.  Le procès, qui a lieu en ce moment devant les Assises de Paris, porte sur la tentative de meurtre à l’encontre de l’avocat à la sortie de son cabinet en juin 2007. Six personnes sont accusées. Le récit épique de l’agression est ici. Frédéric Ploquin est convoqué le 23 septembre à 11h30. Au-delà du caractère peu agréable de ce genre d’invitation dans une affaire liée au grand banditisme, le journaliste relève : « cette citation m’interdit de faire mon métier et de suivre les débats ». Et c’est là le hic. Un témoin n’a en effet le droit d’entrer dans la salle d’audience qu’au moment où il est appelé pour témoigner. Ensuite seulement, il sera autorisé à suivre les débats dans la salle comme n’importe quelle personne du public. Par conséquent, le journaliste ne peut pas assister au procès de l’affaire sur laquelle il a enquêté. Et même si, ensuite, il aura accès à la salle, il n’empêche qu’il aura manqué une grande partie des débats puisque le procès, commencé le 17 septembre, s’achève le 4 octobre. « Toute personne est libre de faire citer qui elle entend si elle considère que cela va dans le sens de sa défense, rappelle Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association de la Presse judiciaireCependant, il semblerait, dans le cas de l’affaire Achoui, que cela s’apparente plus à une manœuvre d’intimidation. Frédéric Ploquin n’est témoin de rien, il est juste détenteur d’informations obtenues au cours de son enquête journalistique. Veut-on savoir qui sont ses sources ? »

Précédents

Ce n’est pas la première fois qu’un journaliste est convoqué à un procès en tant que témoin. Eric Pelletier de l’Express raconte : «Dans l’affaire Colonna, plusieurs journalistes du Monde et de Tf1ont été entendus, à l’instruction et aux Assises. A la limite, c’était compréhensible dans la mesure où l’équipe télé était la dernière à avoir vu Yvan Colonna » convient-il. Lors du procès aux Assises, un incident est venu illustrer le problème du témoin journaliste. Eric Dupond-Moretti, l’un des avocats de la défense, a reconnu dans la salle le journaliste du Monde par ailleurs cité comme témoin et a demandé à la Cour de constater le caractère irrégulier de la situation. On dit que ce seul fait ouvrait droit à cassation. « Nous avons été de mémoire trois journalistes (Le Figaro, Le Monde, L’Express) à être cités dans le procès en assises à Paris en première instance de l’attaque de fourgon blindé de Gentilly, se souvient encore Eric Pelletier.  C’était à la demande de la défense, comme Fredéric Ploquin dans l’affaire Achoui. Du point de vue de l’intérêt de la justice, un simple versement de nos articles au dossier aurait suffi. Il s’agissait en réalité pour Antonio Ferrara et ses amis de faire pression sur nous, et notamment l’Express car nous avions sorti une information sur des traces ADN ». Il n’est pas rare que des témoins refusent de se présenter devant un tribunal ou une Cour, au grand dam des avocats, le journaliste de l’Express ne ‘est pas défilé : « j’ai tenu à venir, même si ça m’entravait dans l’exercice de mon métier, pour accomplir mon devoir de citoyen. Avec le recul, je ne pense pas que cela ait servi la justice, en revanche, j’ai découvert les Assises de l’intérieur et en plus j’ai commencé par un propos liminaire qui m’a permis d’expliquer notre travail et les pressions dont nous faisions l’objet.  On m’a raconté plus tard que le président et les jurés  avaient été très intéressés par ces explications, ce qui explique qu’ils se soient montrés compréhensifs dans leurs questions».

« Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles »

En réalité, quand on interroge les journalistes d’investigation, on découvre vite qu’ils sont nombreux à avoir connu l’expérience du témoignage en justice dans les affaires qu’ils couvraient : « J’ai été citée à comparaître devant la cour d’assises par la défense d’Elisabeth Cons-Boutboul, raconte Isabelle Horlans. J’ai expliqué en quoi avait consisté mon travail et répondu aux questions, en invoquant à deux reprises le secret des sources ou l’incohérence de ma présence à la barre. Cela reste un très mauvais souvenir ». Ce sentiment d’incohérence, d’inutilité, d’instrumentalisation revient souvent dans les témoignages. Et pour cause.  Dans la plupart des cas, ce sont les accusés qui ordonnent à leurs avocats de faire citer les journalistes, parfois sous la menace. Objectif ? Les intimider. Du coup, au Canard enchainé, on a trouvé la parade : « La position que nous adoptons au « Canard » en pareille circonstance tient en peu de mot, et c’est d’ailleurs l’avantage « Monsieur le Président, tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Tout ce qui n’est pas dans mes articles est soit couvert par le secret professionnel, soit non vérifié, et donc insusceptible de figurer dans un témoignage », explique Louis-Marie Horeau.  La formule a le mérite au passage de rappeler les règles déontologiques qui encadrent le métier.  Mais alors, serait-il finalement impossible à un journaliste d’apporter son concours à la justice ? En pratique, il existe des solutions pour respecter les contraintes pesant sur la presse, tout en répondant aux besoins du procès. Florence Sturm de France Culture en a fait l’expérience : « il y a quelques années des avocats ont voulu me citer dans un procès en cour d’assises spéciale sur un dossier de terrorisme basque. J’avais été destinataire d’une revendication téléphonique et susceptible de pouvoir identifier l’interlocuteur en question. Il se trouve que je devais couvrir le procès pour la radio qui m’employait, ce qui était incompatible avec le statut de témoin m’interdisant d’assister aux débats avant mon témoignage. Les avocats ont été compréhensifs, ils ont renoncé à une citation formelle. En revanche, j’ai été entendue à la barre, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président… ».

Traité de balance et détesté de tous

Que la citation du journaliste comme témoin réponde à un besoin sincère de la défense ou relève d’une simple stratégie d’intimidation, une chose est claire : « l’article 109 du code de procédure pénale prévoit qu’un journaliste entendu comme témoin par une juridiction est libre, encore heureux, de ne pas révéler l’origine des informations recueillies dans l’exercice de son activité, souligne Pierre-Antoine Souchard. Cette position peut toutefois être difficile à tenir aux assises car les enjeux sont lourds et les occupants du box n’ont jamais été récipiendaires du Premier prix de camaraderie. Alors, je comprends que l’on puisse se sentir bien seul à la barre ». S’il en est un qui a dû se sentir seul justement, c’est Victor Robert qui, au début des années 2000, s’est retrouvé 31 heures en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur l’explosion du Mc Donald de Quévert en Bretagne (affaire dite « de Plévin« ) avant d’être appelé à témoigner au procès. Mis sous pression par les policiers, détesté par la famille de la victime autant que par les indépendantistes, qualifié de « balance » par une partie de ses confrères, le journaliste devenu l’ennemi de tout le monde a craqué et failli déchirer sa carte de presse.   « Je me souviens, j’étais alors rédactrice en chef à Canal+, il travaillait pour l’émission de Karl Zéro, nous nous sommes battus pour le faire sortir de garde à vue, ça a été un moment très dur pour lui, notamment en raison des attaques de certains confrères » confie Isabelle Horlans. Dans l’affaire Colonna, les magistrats de la cour d’assises n’ont pas hésité à citer dans les motivations de leur arrêt les déclarations de journalistes appelés à la barre en tant que témoins. Un dossier qui pose avec une particulière acuité la question de savoir quelle est la place des journalistes dans un procès, si tant est qu’il y en ait une…  « Cet exemple montre que la politique du Canard Enchainé est la plus pertinente. En garde à vue comme à la barre des témoins, les règles déontologiques sont les mêmes et l’article 109 du code de procédure pénale doit s’appliquer » conclut Dominique Paganelli, un journaliste qui a connu les joies de la garde à vue dans une affaire Corse à l’époque où il travaillait pour Canal Plus.

Note : Pour les amoureux de chronique judiciaire, je signale que le procès Achoui est suivi notamment par Pascale Robert-Diard et Stéphane Durand-Souffland. Un régal, comme toujours…

03/09/2013

Enregistrements Bettencourt : vie privée 1 – liberté de la presse 0

Par ordonnance du 30 août dernier, les journalistes  Fabrice Lhomme, Fabrice Arfi et Hervé Gattegno ainsi que leurs patrons respectifs,  Edwy Plenel pour Mediapart et Franz-Olivier Giesbert pour Le Point, sont renvoyés devant le tribunal correctionnel de Bordeaux pour recel de documents portant atteinte à la vie privée dans l’affaire Bettencourt. On l’aura compris, les documents en question ne sont rien d’autre que les fameux enregistrements réalisés à l’insu de Liliane Bettencourt par son majordome, lequel est lui aussi renvoyé devant le tribunal pour atteinte à la vie privée.

Errances judiciaires

Décidément, la justice française semble avoir bien du mal à se faire une opinion sur l’utilisation susceptible d’être faite ou pas des sulfureuses bandes sonores.  Ainsi, la chambre criminelle de la Cour de cassation a considéré dans un arrêt du 31 janvier 2012 que les enregistrements étaient des preuves recevables en justice, tandis que la première chambre civile de la même haute juridiction avait estimé quant à elle le 6 octobre 2011 qu’ils portaient atteinte à la vie privée. Dans le prolongement de l’arrêt de la chambre civile,  la Cour d’appel de Versailles qui était chargée de rejuger le dossier a considéré le 4 juillet dernier que les journalistes avaient porté atteinte à la vie privée de l’intéressée en publiant ces enregistrements et les a condamnés à les retirer de leurs sites respectifs (Médiapart et Le Point) ainsi que tous les articles y faisant référence. Les intéressés se sont exécutés, en particulier Mediapart qui l’a fait de manière spectaculaire : tous les articles en lien aboutissent désormais sur une seule formule  « cet article a été censuré » inscrite en noir à l’intérieur d’un encadré rouge ( voir ici la liste des 70 articles concernés). D’un point de vue pratique, la décision de justice n’a guère contribué à restaurer Madame Bettencourt dans son droit à la protection de sa vie privée dès lors que plusieurs sites  ont immédiatement proposé, au nom de la liberté de la presse,  de publier  les articles censurés. Précisons par ailleurs que le 11 juillet, Mediapart lançait l’appel pour le Droit de savoir, avec le soutien notamment de Reporters sans frontières.

Vie privée ou liberté d’expression ?

L’ordonnance du 30 août constitue donc un énième rebondissement dans la saga judiciaire des enregistrements. Cette fois, il ne s’agit plus pour la justice d’examiner l’utilisation qui en a été faite mais de se pencher sur la responsabilité de leur auteur ainsi que sur celle des journalistes qui les ont exploités et diffusés. La question principale qui se pose en ce qui concerne la presse d’investigation est assez simple : entre le droit au respect de la vie privée et le droit à l’information du public, également respectables, lequel en l’espèce devait légitimement l’emporter sur l’autre ? Autrement dit, l’information contenue dans les enregistrements est-elle si utile à l’intérêt général qu’elle justifie une éventuelle atteinte à la vie privée ?  Cette question suppose au préalable de se demander s’il y a eu ou non atteinte à la vie privée. Non, ont estimé les journalistes qui ont soigneusement sélectionné les extraits relevant de l’intérêt légitime du public et écarté tout ce qui avait trait à la sphère privée. Oui, considèrent les juges d’instruction, pour qui il apparaît de manière évidente que des conversations tenues par une personne à son domicile sont par définition privées et que les journalistes le savaient bien puisque  ils avouent eux-mêmes avoir opéré un tri parmi les déclarations.

Capture d’écran 2013-09-02 à 22.06.07

On notera au passage que les juges tiquent sur le fait que l’analyse de l’intérêt général de l’information ait été faite par des journalistes, c’est-à-dire des professionnels de l’information, au vu de  critères ….journalistiques. Eh oui…s’ils avaient raisonné comme Madame Bettencourt, ils n’auraient pas publié. Il y a des limites au-delà desquelles le « penser contre soi » devient paralysant.

Quant au fait justificatif, c’est-à-dire à l’éventuelle légitimation de l’atteinte à la vie privée par l’intérêt de l’information révélée, les juges relèvent que la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme met en balance vie privée et liberté d’expression sans accorder plus de poids à l’une qu’à l’autre, de sorte que dans ce dossier la question ne peut être réglée dans le secret d’un cabinet d’instruction mais doit faire l’objet d’un débat public devant un tribunal. C’est ici :

Capture d’écran 2013-09-02 à 22.08.35

En réalité, l’observation de cette même jurisprudence aurait pu les conduire à considérer que, précisément, il y avait ici en l’espèce un intérêt général prépondérant suffisamment évident pour prononcer un non-lieu. C’est d’ailleurs ce qu’avaient conclu les premiers juges ayant eu à statuer sur cette affaire (ordonnance TGI de Paris 1er juillet 2010 confirmée par la cour d’appel de Paris le 23 juillet suivant). Comme le soulignent les avocats de Mediapart en réponse au réquisitoire définitif du parquet : « Plus la valeur informative pour le public est grande, mais ici aussi le bénéfice pour le bien public, plus devient relative la protection de l’autre liberté en concours ». Et les avocats de rappeler que les révélations issues de l’exploitation de ces bandes concernent :

– la conformité à la loi fiscale d’une grande fortune,

– le possible conflit d’intérêt entre le ministre du budget, son épouse et ladite grande fortune,

– les multiples infractions pénales ayant déclenché une série de mises en examen.

L’explication détaillée par Michel Deléan , journaliste spécialisé dans les questions de justice chez Mediapart, est ici.

La querelle juridique entourant l’utilisation par les médias de ces enregistrements dépasse de loin le seul cadre de l’affaire Bettencourt. C’est de liberté de la presse qu’il est question. Or, à l’évidence, la justice française en a une approche fort restrictive…

La date de l’audience devant le tribunal correctionnel n’est pas encore fixée.

Note : cliquer sur les documents pour les lire.

04/07/2013

Au Bar des Gamins

Conseil des Prud’hommes de Paris, 4 juillet, 8h30. Une petite foule de supporters de Jérôme Kerviel et de journalistes se presse devant l’entrée du Conseil des Prud’hommes, rue Louis Blanc, pas très loin du mythique Hôtel du Nord. Quelques pancartes bricolées à la va-vite crient Kerviel est innocent, ou encore Sauvons le droit du Travail. Télés et radios sont sur le pied de guerre. Il faut dire que depuis quelques temps, Jérôme Kerviel et son équipe chauffent leur public. Roland Agret, patron haut en couleur d’une association de victimes d’erreurs judiciaires comme il le fut lui-même, a pris fait et cause pour le trader en avril. Depuis lors, il publie des billets enflammés sur son blog pour soutenir le soldat Kerviel. L’homme prévient : la banque, qu’il surnomme la Gloutonne, va  « rendre gorge » car Jérôme Kerviel et son avocat David Koubbi en ont « autant dans la tête que dans le pantalon » et ne se coucheront pas devant « les mécaniques surpuissantes du monstre ». Le langage est fleuri, le bonhomme très sympathique, au point qu’on se demande ce qu’il vient faire dans cette galère. Jérôme Kerviel de son côté ranime le dossier judiciaire en déposant une plainte pour faux et usage de faux contre Société Générale le 18 juin tandis que, dans le même temps, il prépare son audience du 4 juillet devant les Prud’hommes. Mediapart, mystérieusement informé du contenu des enregistrements objets de la plainte secoue un peu plus la torpeur médiatique  en sortant une série d’articles sur l’affaire à partir du 20 juin. Rien de neuf au demeurant mais qu’importe, le scénario d’une banque complice fait encore rêver ceux qui espèrent déboulonner la finance et peut-être aussi la sarkozie.  Le même jour, Jean-Luc Mélenchon publie sur son blog un billet intitulé « Kerviel est innocent » dans lequel il prend ouvertement la défense du trader, n’hésitant pas à la comparer avec Dreyfus.  Bien sûr, ça grince un peu dans les rangs de l’extrême-gauche car la cause est idéologiquement contestable. Songez donc, brandir le drapeau rouge pour défendre un trader, ça fait désordre. Jean-Luc Mélenchon assume et même il en rajoute un couche le 26 juin. Pour lui, c’est sûr, Kerviel et Dreyfus, même combat.  Il a ouvert la voie, d’autres politiques se rallient à la cause Kerviel. Julien Bayou, d’Europe Ecologie Les Verts, dès le 21 juin, Gérard Filoche, PS, puis Clémentine Autain le 28 juin. Sans compter les associations, type ATTAC et Sauvons les riches qui annoncent leur ralliement via le comité de soutien de Jérôme Kerviel la veille de l’audience. Même l’économiste vedette de la toile rebelle, Paul Jorion, prend fait et cause pour Jérôme Kerviel en sortant sur son blog le billet d’un anonyme qui explique en quoi Kerviel est le Dreyfus d’aujourd’hui.  L’affaire Kerviel était morte, la voici soudain ressuscitée. Si ce n’est pas un plan com’, ça y ressemble.

« Allons accueillir Jérôme ! »

Mais revenons à notre audience. En attendant l’arrivée de Jérôme Kerviel, les micros se délectent des échanges entre Roland Agret, Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autain. Moitié on, moitié off, on discute, on s’explique, on se confie sur ce drôle d’engagement en faveur d’un trader. C’est le grand procès de la finance qui se joue sur ce trottoir parisien. Soudain,  l’adrénaline journalistique explose : Jérôme Kerviel arrive ! C’est la course poursuite sur le trottoir. Au milieu de la marée de micros et de caméras, on aperçoit la chevelure flamboyante de l’associé de David Koubbi. Les projecteurs éclairent un instant le visage de la star du jour, puis la houle enfle et l’emporte. Devant le Tribunal, Jean-Luc Mélenchon lance : « Jérôme vient d’arriver, allons l’accueillir ». Instinct médiatique, quand tu nous tiens….Et voici que les politiques marchent à la rencontre de leur poulain. On se congratule. Parvenus à l’entrée du conseil, Jérôme Kerviel et David Koubbi font quelques déclarations à la presse. Pendant ce temps, les avocats de la banque pénètrent discrètement dans le bâtiment. Il est déjà 9 heures, les parties montent dans le bureau de conciliation. Pour les journalistes, l’attente commence. L’avocat de Jérôme Kerviel a émis dit-on de nouvelles demandes mardi soir, du coup la banque s’apprête à solliciter un renvoi faute d’avoir eu le temps d’étudier ces nouveaux éléments. L’affaire ne devrait donc pas durer longtemps, se rassure-t-on.  Des militants de Sauvons les riches, grimpés sur une échelle, accrochent sur la façade du Conseil un papier peint représentant un mur de briques. L’un d’entre eux tient un paquet de faux billets dans les mains. On songe qu’ils vont sans doute édifier un mur de l’argent, mais non, ils s’en tiennent aux briques et expliquent : ce mur, c’est celui de la finance qui nous empêche de comprendre la réalité de l’affaire. On a envie de leur dire que les décisions de justice sont publiques, de même que l’essentiel du dossier; la finance n’a pas besoin de se cacher derrière un mur, il lui suffit de compter sur la paresse intellectuelle de ses détracteurs. Sauvons les riches a toutefois un mérite. De tous les supporters de Kerviel, ses membres sont les seuls à ne pas être venus crier son innocence. La justice l’a condamné admettent-ils, nous, on proteste contre le délire de la finance. Bien vu.

Escroquerie capitale

L’heure tourne, personne ne sort. Et pour cause, contre toute attente, le Conseil a rejeté la demande de renvoi. 10h30 : Jérôme Kerviel et son avocat apparaissent enfin à la porte, la mine défaite. Leurs demandes ont été refusées. Jérôme Kerviel confie : « je suis dégoûté, je ne sais plus en quoi croire aujourd’hui ». Quelques cris résonnent dans le public « Société Générale, escroquerie capitale », « Kerviel innocent ». Un militant de Sauvons les riches jette ses faux billets en l’air, dans l’indifférence générale.   Tandis que l’équipe Kerviel  s’éloigne en direction du canal St Martin, entourée d’une horde de journalistes, les avocats de la banque décompressent discrètement au fond du bâtiment. Ils n’ont pas obtenu le renvoi, mais ils ont gagné bien mieux. La demande d’expertise sur les 4,9 milliards est rejetée, le reste des demandes aussi. Rendez-vous est fixé par le conseil le 14 mars pour aborder le fond du dossier, à savoir la légitimité du licenciement et les indemnités diverses réclamées par le trader pour un montant avoisinant quand même les 900 000 euros. Au bout de la rue, Jérôme Kerviel et Jean-Luc Mélenchon s’arrachent à la horde des journalistes et entrent dans un bistrot. Sur l’enseigne, il est écrit : Au Bar des Gamins. Et l’on songe avec amusement qu’un jour peut-être, on lira dans les manuels d’histoire : le 4 juillet 2013, dans un café du 10ème arrondissement situé quai de Valmy, le co-président du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon et le célèbre trader Jérôme Kerviel ont déclenché le mouvement de résistance qui allait entraîner l’explosion de la finance mondiale et du système capitaliste.

18/05/2013

Crime de lèse-Twitter

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 13:48
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Le saviez-vous ? François Hollande ne twitte pas. Si ! C’est l’une des informations capitales révélée par la conférence de presse présidentielle, grâce à la sagacité d’un journaliste du Lab d’Europe 1. Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis couvert la tête de cendres. Pour un peu, j’allais rendre ma carte de presse. Même si la politique n’est pas du tout dans ma spécialité professionnelle, il est des ignorances si impardonnables qu’elles exigent une sanction exemplaire.  Et puis j’ai songé à quelques exemples récents de fautes plus impardonnables encore – par exemple un mensonge réitéré aux citoyens et à leurs élus – qui ne semblaient guère avoir embarrassé plus que cela leurs auteurs. Alors, j’ai renoncé à m’auto-flageller. C’est le danger, quand l’élite cesse de montrer l’exemple, la piétaille dans mon genre s’émancipe.

Toujours est-il que quelques journalistes se sont émus sur Internet que François Hollande réponde avec légéreté à la question, que les ministres présents ricanent et que les journalistes old school, forcément old school, embrayent sur le mode de la rigolade. Honte sur eux ! C’est vrai quoi, on ne rit pas de Twitter. Et qu’importe si le sujet de la conférence portait sur la politique à venir dans un monde en crise, toutes les questions doivent être traitées avec un égal sérieux. Comme nous avons la chance de vivre dans un pays prompt à la polémique, des voix courageuses se sont élevées pour dénoncer le mépris des réseaux sociaux, des jeunes et de l’avenir en général, et ranimer la querelle jamais tout à fait éteinte des anciens et des modernes. Les journalistes dinosaures – presse papier, radio et télé –  se retrouvent donc  sur le banc des accusés. Songez donc, en riant, ces mourants en sursis ont enfin révélé  l’étendue de leur mépris à l’égard des nouvelles technologies et la profondeur de leur connivence avec le pouvoir. On a allumé des bûchers pour moins que cela !

Qu’on me permette de saluer cette sage abstention de la part du Président de la République. J’apprécie qu’il n’aperçoive aucune raison impérieuse de gazouiller dans la cage de l’oiseau bleu. Je suis rassurée qu’il semble préférer agir – même si ça ne saute pas forcément toujours aux yeux – plutôt que de s’épancher auprès du peuple virtuel des twittos. J’applaudis le fait qu’il s’intéresse plus aux citoyens qu’à d’éventuels followers. Et je suis même rassurée à l’idée qu’on ne risque pas un quelconque bordel médiatique déclenché par un tweet maladroit ou mal compris. Il est à craindre néanmoins que cette sage réserve  ne dure pas longtemps, tant échapper à la tyrannie des modes technologiques expose à tous les dangers, à commencer par celui de passer pour un dinosaure ou pire, un réfractaire hostile – voire potentiellement nuisible, vu sa position – au progrès. Hollande ne twitte pas, alors que le Pape et Obama le font. Allô, non mais allô quoi ?! Tenez, une idée atroce me vient à l’esprit, si ça se trouve, il ne sait même pas qui est Nabila. Oh misère !

12/05/2013

« Tous connectés » : l’éthique journalistique à l’épreuve de la toile

Filed under: Comment ça marche ?,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 19:20

9782830915112FSDaniel Cornu, journaliste, ancien professeur aux universités de Genève et Neuchâtel, vient de publier aux Editions Labor et Fides un nouveau livre consacré au journalisme, Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’information. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et vérité qui constitue une référence en matière de réflexion sur le rôle du journalisme en démocratie et l’éthique du métier. 

La Toile offre à l’information d’infinies possibilités de développement, mais elle bouleverse également les repères traditionnels de la recherche de vérité, de la vie privée, de la mémoire et de l’oubli, du respect de la personne etc. Dans ce nouvel écosystème, quelle place réserver à l’éthique des journalistes ? Ses règles sont-elles appelées à changer ou bien faut-il seulement les adapter ? Des questions d’autant plus cruciales que, pour Daniel Cornu, Internet lance un défi aux médias professionnels, celui de nourrir la réflexion déontologique pour montrer l’exemple à l’ensemble des acteurs de la Toile. 

 Aliocha : Dans  « Tous connectés, Internet et les nouvelles frontières de l’info », vous analysez les évolutions du journalisme à l’ère d’Internet. Quelle est la genèse de ce livre ?

Daniel Cornu : Il s’inscrit dans le prolongement de Journalisme et Vérité. Lorsque j’ai été nommé docteur honoris causa de l’université de Louvain en 2012, le thème de la promotion était « Tous connectés ». Le titre de mon essai est donc un clin d’œil. C’est aussi et surtout une suite de Journalisme et vérité inspirée par Benoît Grevisse, selon lequel cet ouvrage, dont la première édition date pourtant d’une vingtaine d’années, était une bonne clef pour comprendre les évolutions actuelles du journalisme sur Internet.

Précisément, vous dégagez les trois grandes valeurs éthiques du journalisme : indépendance/liberté, recherche de la vérité et respect d’autrui. Internet n’est-il pas en train de les remettre en cause ?

A partir du 18ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème, c’est la revendication de la liberté qui prédomine. La liberté de la presse à l’égard de l’extérieur et son corollaire qui est l’indépendance du journaliste. Puis, sous l’influence du courant philosophique positiviste et des évolutions industrielles, la notion d’objectivité a fait son apparition. Pour toucher le plus large public possible, on s’est concentré sur l’information et la nouvelle. Jusque là, notamment sous l’influence de Milton, la vérité passait par le discours et l’expression de l’opinion. Au passage, nous avons évolué d’une prétention à la Vérité avec un grand V à la recherche de la simple vérité de fait. La troisième valeur éthique s’est affirmée dans le journalisme dès la fin de la seconde guerre mondiale. La découverte des horreurs nazies met désormais au premier plan le respect de l’autre, les droits de l’homme. Ces trois valeurs se trouvent exprimées plus ou moins fortement dans toutes les chartes déontologiques des journalistes. Ce qui se passe à l’heure actuelle sur Internet n’est pas une remise en cause de celles-ci mais plutôt un questionnement sur leur mise en œuvre effective. Il est notable d’observer que la liberté semble à nouveau s’imposer comme valeur première, ainsi qu’elle le fut au 18ème siècle.

N’est-ce pas le résultat de l’influence des internautes qui découvrent la liberté d’expression, comme les journalistes avant eux, et traversent donc les mêmes évolutions ?

Il est possible en effet de l’analyser ainsi. Cette liberté nouvelle peut effrayer, à juste titre parfois, mais il ne faut pas sous estimer la capacité qu’elle offre de proposer au débat public des sujets nouveaux, d’élargir les zones d’intérêt public face à une vision peut-être un peu sclérosée de celles-ci par les journalistes. L’internaute peut avoir conscience de l’importance d’un sujet qui aura échappé aux médias et ainsi ouvrir un nouveau champ d’information et de débat.

A vous lire, on comprend que vous observez Internet avec une certaine bienveillance, à une réserve près : l’anonymat… D’ailleurs, le blog du médiateur que vous animez pour le groupe de presse suisse Tamedia n’autorise pas les commentaires anonymes. A ce sujet, vous évoquez les débats qui ont eu lieu sur quelques blogs, ici, chez Philippe Bilger et chez Me Eolas.

Il est vrai que je suis parti d’une position très hostile à l’anonymat, car le fait de participer à un débat en démocratie sans dire qui l’on est et d’où l’on parle est une situation qui me dérange. Mais en réfléchissant, je suis arrivé à une position plus nuancée. J’admets l’utilité du pseudonyme, et j’irais même jusqu’à en recommander l’usage aux plus jeunes. Toutefois, je continue de penser que l’anonymat n’a pas sa place sur les sites de presse. Connaître ses commentateurs pour un média n’est rien d’autre qu’une déclinaison de l’obligation déontologique d’identifier sa source. En tant que médiateur, il m’est arrivé d’être interpellé avec une grande violence par des internautes auxquels il s’avérait impossible de répondre, car les adresses mail fournies étaient fausses. J’espère que dans un avenir pas trop lointain, les sites de presse donneront l’exemple de la rigueur à ce sujet et entraîneront les autres acteurs du web dans une spirale vertueuse. A tout le moins, si le site de presse admet les commentaires sous pseudonymes, il convient qu’il soit en mesure d’identifier les internautes par une procédure d’inscription préalable.

Vous croyez donc l’autorégulation possible ?

Il me semble surtout impossible d’imposer une concertation aux acteurs d’Internet, le réseau est trop vaste, les intervenants trop nombreux, les améliorations ne peuvent donc venir que de l’exemplarité des médias, de leurs sites et des journalistes eux-mêmes, qui opérerait en somme par capillarité.

Vous citez dans votre livre les travaux de deux universitaires québécois, Charron et de Bonville qui ont dégagé en 1997 le concept de journalisme de communication. Pour eux, il va prendre le relais des modèles que nous connaissions jusqu’ici, à savoir le journalisme d’opinion au 19ème , puis le journalisme d’information au 20ème. Qu’en est-il exactement ?

Cet article a été très critiqué. Les auteurs ont été soupçonnés de décrire un journalisme qui ne serait plus que l’organe de communication au service des intérêts politiques, économiques ou autres de ses sources. En réalité, ce n’est pas le sens de leurs travaux. Ils pensent à une communication conçue comme appliquant les 6 fonctions du langage dégagées par le linguiste américain Roman Jakobson. Nous connaissons déjà les fonctions d’expression de l’opinion et d’information, mais il y en a d’autres. Par exemple le talk show illustre la fonction phatique : le discours est vide, son objet n’est pas de véhiculer une information mais de retenir l’attention du téléspectateur pour ne pas qu’il zappe. Le journalisme de communication peut aussi avoir une fonction poétique. Je n’oublierai jamais la très belle Une de Libération au moment de la disparition du Commandant Cousteau. Elle présentait comme seule illustration un bonnet de marin breton et titrait : De profundis.

Dans leur article, les auteurs semblent considérer que l’éthique journalistique est relative, qu’elle s’inscrit dans une époque et en un lieu donné, en fonction des pratiques en cours. Faut-il en déduire qu’avec l’arrivée d’Internet, les trois principes éthiques fondateurs que vous évoquez sont amenés à changer ?

Je me rallie aux critiques qui leur ont été faites sur l’application du concept de paradigme scientifique en journalisme. C’est pourquoi je préfère celui d’idéal-type proposé par Max Weber, vers lequel d’ailleurs ont glissé Charron et de Bonville dans l’ouvrage paru en 2004. Autrement dit, il s’agirait moins d’une révolution radicale que d’une mutation. On peut donc soutenir que les valeurs fondatrices du journalisme, liberté, vérité, respect de l’autre, résistent aux changements, et même à celui provoqué par l’Internet. Ce qui change cependant, ce sont les rapports d’équilibre entre elles. Sous l’influence de la déontologie récente, il est évident que la valeur de respect de l’autre a pris aujourd’hui une grande place dans la délibération éthique, ce qui est souvent contesté par les partisans d’un journalisme plus offensif. Comme dans les premiers temps de la liberté de la presse, l’Internet tend à privilégier la liberté d’expression, ainsi que je vous l’ai indiqué. Les internautes s’en prévalent le plus souvent, d’où l’aspect libertaire de la Toile. Cela dit, ce n’est pas une raison suffisante à mes yeux pour jeter les valeurs de vérité et de respect de la personne par dessus bord… si l’on prétend faire du journalisme. Ce qui est certain c’est que les normes vont devoir s’adapter et répondre à des situations nouvelles. Par exemple, la frontière de plus en plus poreuse entre vie publique et vie privée invite la profession à s’interroger. Ce qui est visible sur Facebook n’est pas forcément « public » et n’autorise pas dans tous les cas une reprise dans les médias. Autre exemple de sujet de réflexion, les hyperliens. Il s’agit d’un outil fabuleux, mais qui nécessite une grande attention. Il faut s’assurer dans le temps qu’ils conservent leur pertinence et vérifier également que le document en lien ne renvoie pas lui-même à d’autres lieux douteux. Il en va de même en ce qui concerne le droit à l’oubli. Autrefois, c’est le journaliste qui en avait la maîtrise. Aujourd’hui, avec les moteurs de recherche, ce contrôle lui échappe, ce qui doit inviter à tenir compte de ce phénomène lors de la décision de publier une information.

Dans Journalisme et Vérité, vous évoquiez déjà les réflexions de ces deux auteurs et citiez le direct en télévision comme un exemple de ce journalisme de communication qui préfère faire vivre l’événement en direct au public, en exploiter le potentiel émotionnel, plutôt que de s’en tenir aux règles classiques de contextualisation…

La question du direct en télévision s’inscrit dans un contexte antérieur à l’Internet. Elle illustre l’irruption d’une pratique nouvelle à l’époque, qui remettait en cause des procédures éprouvées de traitement de l’information, authentification de la source, recoupement, vérification, et qui interpellait la déontologie : quelles normes définir qui permettent d’inscrire la recherche de la vérité dans le direct dont on sait qu’il peut offrir une vision trompeuse de la réalité et en favorise effectivement une perception émotionnelle ?

Toujours au titre des évolutions possibles du journalisme, vous évoquez les travaux d’une chercheuse de l’université de Louvain, Amandine Degand, qui développe le concept de « journalisme de pari », de quoi s’agit-il ?

Le journalisme sur Internet a ceci de particulier qu’il est en situation de bouclage permanent. Cette pression du temps incite à publier très vite en se disant qu’en cas d’erreur, Internet permet de corriger très facilement. Cela favorise une certaine légèreté à l’égard des règles classiques du journalisme qui exigent d’identifier la source, recouper l’information et en vérifier le contenu. Une source apparemment crédible, comme un autre média, paraît suffire. Le risque est celui d’une déresponsabilisation d’autant plus grave qu’on se retrouve alors dans le scénario de la rumeur…

Malgré votre attachement à une déontologie exigeante et les risques liés aux évolutions que vous décrivez, on vous sent résolument optimiste…

En effet. Je n’ai jamais aimé les discours catastrophistes sur l’évolution des médias. Ce livre paraît alors que le magazine XXI a ouvert un débat intéressant sur l’avenir du métier, à l’occasion de la publication de son manifeste Un autre journalisme est possible. Je rejoins nombre des constats des auteurs, même si les travers qu’ils dénoncent sont pour la plupart antérieurs à l’arrivée d’Internet. En revenant aux fondamentaux du journalisme, ils ont fait le pari d’un trimestriel sur papier, et c’est un succès. Toutefois, ce n’est pas la seule piste d’évolution possible pour la presse. Il me semble important de réfléchir sur l’avenir du journalisme là où il se développe en zone encore sauvage, autrement dit sur Internet. Je crois profondément que plus les journalistes s’attacheront à rester fidèles à leurs valeurs, à penser des nouvelles règles au fur et à mesure que se poseront des questions éthiques inédites, et plus ils seront en mesure de donner le ton et d’inspirer les autres intervenants du web. C’est un optimisme qui s’inscrit sans doute sur le long terme. Mais si l’on se souvient des fureurs de la presse révolutionnaire ou encore des périodes où le respect d’autrui ne comptait pas autant qu’aujourd’hui, on est en droit d’espérer que se corrigeront ou s’atténueront au fil du temps les défauts les plus dommageables observés aujourd’hui sur le réseau.

Note :  Daniel Cornu cite dans la partie de son livre consacrée à l’anonymat les blogueurs, mais aussi certains commentateurs, en l’espèce Tschok et Fantômette. Je rappelle au passage que nous avons déjà parlé des travaux de cet auteur sur ce blog, ici (discours de Louvain reproduit en intégralité) et  (à propos du livre Les médias ont-ils trop de pouvoir ?). 

10/05/2013

La politesse du prénom

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:17
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Parmi les multiples plaies qui s’abattent sur la tête des personnalités mises en cause dans une procédure judiciaire, il en est une que l’on pourrait sans doute leur épargner : la perte de leur prénom. J’y songeais en écoutant religieusement comme tous les vendredis soir l’émission hebdomadaire d’Arrêt sur Images. Il y était question en introduction de l’affaire Guéant, pardon, de l’affaire Claude Guéant. Le confrère évoquait les derniers rebondissements du dossier en vogue en désignant l’intéressé d’un simple « Guéant », ce qui donnait : Guéant a fait ceci, Guéant a dit cela. Que mes camarades d’@si me pardonnent, ça tombe sur eux par pur hasard,  ils sont loin d’être les seuls. Il ne faudrait d’ailleurs pas fouiller très longtemps dans les derniers billets de ce blog pour me saisir en flagrant délit de désinvolture sur ce sujet. On repère plus facilement les travers chez l’autre que chez soi, c’est bien connu…. Toujours est-il que cette décontraction de l’expression journalistique mérite sans doute qu’on y réfléchisse. Cela vaut pour les mis en cause devant la justice, mais pas seulement. D’une manière générale, l’usage du patronyme sec, quand il n’est pas affaire de simple négligence, signale souvent une forme de mépris à l’égard de celui que l’on désigne. On peut craindre d’ailleurs que le phénomène ne prenne de l’ampleur, sous l’influence du style Twitter/SMS qui nous incite à débarrasser nos phrases de tous les mots qui ne s’avèrent pas indispensables à la compréhension du sens de ce qu’on souhaite exprimer. Prenons garde. Désigner une personne par ses nom et prénom, ça ne coute rien et c’est plus civilisé. Dans le même registre, François Lenglet a eu raison, lors de son interview de Jean-Luc Mélenchon d’exiger que celui-ci l’appelle « Monsieur Lenglet » et non pas « Lenglet » tout court. « Monseigneur, si vous voulez ? » lui rétorque avec insolence l’intéressé. « Non, non, Monsieur, je vous appelle Monsieur Mélenchon, vous m’appelez Monsieur Lenglet ». Je vous invite à regarder l’extrait de cette passe d’armes, c’est une pure gourmandise…

 

Mise à jour 12/05 à 20h00 : Daniel Schneidermann  explique les raisons de cet usage du patronyme en commentaire de ce billet. Je reproduis donc son intervention pour qu’elle soit accessible à tous les lecteurs :

« Hello Aliocha,

Nous avons fait le choix, au début d’@si, dans nos contenus écrits comme dans nos émissions, de désigner les personnes par leur seul nom de famille, à l’exception d’un « prénom-nom », dans la première citation. Aucun mépris là-dedans. Simplement le désir de se rapprocher du registre habituel de la conversation, dans laquelle il est très rare que l’on parle de « Claude Guéant », ou de « Monsieur Guéant », mais où l’on s’autorise le plus souvent de simples « Guéant ». De la même manière, nous nous autorisons sur le plateau à manger occasionnellement nos négations, et personne dans l’équipe ne s’est encore suicidé pour avoir savonné dans un lancement (à commencer par ma pomme).

Pourquoi donc, demanderez-vous chère Aliocha (car vous ne lâchez pas facilement le morceau), faire comme si l’on n’était pas sur un plateau, alors que l’on sait très bien que l’on est sur un plateau ? Bonne question. Parce que j’ai remarqué que le ton des animateurs d’une émission influence souvent celui des invités eux-mêmes. Autrement dit, en imprimant à la discussion un ton direct et familier, il arrive souvent (même si pas toujours) que les invités répondent sur le même ton. Mais tout ceci, bien entendu, n’est pas une science exacte.

Quant au « Lenglet » de Mélenchon, bien entendu c’est une petite agression. Quand on se trouve, pour le coup, en situation de dialogue en face à face, l’interpellation par le seul patronyme est le plus souvent dépréciative ».

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