La Plume d'Aliocha

24/06/2012

Et David Koubbi inventa la PIF…

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:18
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C’est un échange bien savoureux qui oppose depuis le début du procès Kerviel la plume acerbe du chroniqueur judiciaire du Figaro, Stéphane Durand-Souffland, et le verbe saillant de David Koubbi, l’avocat à la gâchette judiciaire facile dès qu’un mot déplaisant passe à sa portée. Tout a commencé par un article du Figaro qui semble avoir déplu au sémillant défenseur de Jérôme Kerviel. Le  moment est crucial pour la défense qui vient d’annoncer à l’issue de la première semaine d’audience le témoignage d’un anonyme travaillant pour une filiale de la Société Générale en faveur de Jérôme Kerviel. Sauf que le chroniqueur du Figaro n’y croit pas et il le dit dans un article daté du 8 juin.

Dès le lundi suivant, (11 juin) Stéphane Durand-Souffland tacle l’avocat au réveil : « Son principal avocat intrigue, lui, par sa méconnaissance chronique des usages judiciaires et son incapacité à soumettre ses contradicteurs. Jusqu’à présent, il perd point sur point et sourit d’un air entendu. Son client encourt cinq ans de prison ferme ».

David Koubbi dénonce dans un tweet le jour même ce qu’il analyse comme un parti-pris de la presse : « Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante-des-Faits qui fait integralement sienne les positions de la SG ». Même s’il ne désigne pas le chroniqueur du Figaro, tout le monde a compris qui était visé. D’ailleurs un peu plus tard dans la journée, nouveau tweet :

« Ooooh Aidez moi a percer les articles SG-side de Duran soufflan du#figaro. Diverger d accord, mais à ce point? #PIF #Kerviel »

Stéphane Durand-Souffland attrape la balle au bond  : « Quoi qu’il en soit, pour s’amuser, l’avocat vu à la télévision tweete, estimant que les journalistes ne rendent pas compte avec justesse de ses exploits: «Saluons la création de la PIF: Presse Indépendante des Faits, qui fait intégralement sienne (sic) les positions de la SG». C’est drôle, «PIF», pour une défense gadget ».

Le mardi, il n’y a pas d’audience, c’est la trêve entre les deux hommes.

Qu’à cela ne tienne, au soir de l’audition très attendue du témoin mystère, le Figaro claque : « Quand Philippe Houbé se retire, à 16 heures, il n’a pas apporté de preuve absolue des turpitudes prêtées à la banque par la défense, dont le cours a oscillé au gré de ses déclarations. Mais il a jeté un trouble diffus, car il a une tête et des mots d’honnête homme – et c’est bien d’humain que manque cette affaire de gros sous et de systèmes informatiques. Cela suffira-t-il pour obtenir la relaxe annoncée au premier jour par la défense? Me Koubbi semble le penser, qui quitte le prétoire tel le torero triomphant, en criant très fort qu’il attend avec impatience de lire, ce vendredi matin, une presse qu’il n’aime pas. La trompette de l’avocat n’a pas besoin de beaucoup d’air pour produire beaucoup de bruit, c’est déjà ça ».

David Koubbi répond encore sur Twitter « Durand Souffland sort du #PIF avec son article factuel du jour. Quant à la trompette Souffland dedans pour être entendu, j adore! »

Tandis que l’avocat trouve d’autres combats à mener le journaliste, lui, ne lâche pas. Le 19 juin, David Koubbi est dépeint en docteur House, développant une défense palliative, une pure gourmandise ! Le 21 juin, c’est sous les traits du Sapeur Camember qu’on nous présente la thèse de la manipulation développée par la défense.

De son côté, François Martineau, le plus redoutable plaideur des avocats de la banque, s’est fait un plaisir de détourner la formule pour dénoncer la DIF, la défense indépendante des faits. A suivre…

20/05/2016

Quand Jérôme Kerviel réclame son bonus 2007

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:36

images-2On plaidait  jeudi 19 mai à 13 heures le  procès devant les prud’hommes de Paris intenté par Jérôme Kerviel contre la Société Générale pour contester son licenciement pour faute lourde en février 2008. La première audience dans ce contentieux prud’homale remonte à juillet 2013. Quelle ambiance, ce jour-là ! Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autain étaient venus soutenir Kerviel-Dreyfus contre l’épouvantable Société Générale, cette banque qui murmure à l’oreille des juges, des ministres, et de tout ce qui compte dans ce pays et même au-delà.  Les stars politiques avaient attiré leur quota habituel de caméras. L’ambiance était joyeuse, pour un peu on aurait entonné l’Internationale ou encore le « Ah ça ira! » des sans-culottes. Jérôme Kerviel s’était un peu fait attendre, et Jean-Luc Mélenchon l’avisant au bout de la rue, avait lancé à la cantonade : Jérôme arrive, allons l’accueillir. L’animal politique courant au devant le jeune premier, quel spectacle ! L’emblème de la gauche radicale volant au secours d’un trader contestant son licenciement quelle bouffonnerie ! L’instant fut médiatiquement spectaculaire à défaut d’être convaincant.

Curieusement, ce jeudi 19 mai 2016, alors que l’audience était publique et qu’on allait aborder le fond, il n’y avait aucun attroupement de politiques ni de journalistes pour rappeler au passant étourdi l’entrée du conseil de prud’hommes et l’importance de la cause qu’on allait y juger. Juste Jérôme Kerviel et ses trois avocats – dont le célèbre David Koubbi – d’un côté, Société Générale et ses trois avocats de l’autre. La défense ne nous avait pas habitués à tant de sobriété médiatique. Depuis 2012, date de la condamnation de Jérôme Kerviel et jusqu’ici, chaque échéance procédurale était précédée de révélations fracassantes, lesquelles entrainaient la curiosité renouvelée des médias le temps pour le trader de faire passer quelques messages importants à ses yeux.

Où l’on replaide le dossier pénal

Lorsque l’audience s’est ouverte à 13h15 le président a prévenu : les portables sont interdits, tout tweet ou sms sera considéré comme un enregistrement dont on sait que c’est formellement prohibé dans les audiences. Et tant pis si une lente mais inéluctable évolution des moeurs a installé les portables, tablettes et ordinateurs depuis maintenant des années dans les prétoires, en réglant au passage la différence pas si compliquée à opérer entre enregistrer et communiquer. Il restera toujours des présidents d’audience convaincus qu’ils peuvent s’y opposer. Puis il a demandé à David Koubbi de rappeler ses demandes, les voici :

  • 13 609 euros d’indemnités de licenciement,
  • 1 800 euros de préavis
  • 18 000 euros de congés payés
  • 324 383 euros au titre du licenciement sans cause réelle et sérieuse
  • 300 000 euros de bonus au titre de l’année 2007
  • 170 000 euros de préjudice moral pour procédure vexatoire
  • 4,9 milliards d’euros pour absence de bonne foi dans l’exécution du contrat de travail.

La dernière, on l’aura compris, relève de ce que Renaud Lecadre chez Libé qualifie fort justement « d’agitation procédurale ». Les autres montrent que derrière  les grands mots, la dénonciation de la finance et la repentance claironnante sur la route de Rome à Paris se cache bien une histoire de gros sous. Les supérieurs de Kerviel ont été licenciés avec de belles enveloppes, le trader entend avoir la sienne, oubliant au passage la différence entre avoir commis des délits à l’origine d’une catastrophe et avoir péché par manque de surveillance. Sous prétexte que la Société Générale allait tenter d’attraire le débat sur le terrain confortable et balisé de la faute pénale, alors que la faute en droit du travail est distincte et relève seule des prud’hommes, David Koubbi a entièrement replaidé ….le dossier pénal.  Cela aurait prêté à sourire si l’avocat ne mettait mal à l’aise son auditoire à force d’alterner les attaques ad personam contre ses adversaires et les dénonciations complotistes sur les juges à la botte et les politiques complices de cette sorcière de banque donc le masque finira bien un jour par tomber.

Hors sujet

A 14h33, soit au bout de 18 minutes, le président interrompt David Koubbi :

– Je ne peux pas vous empêcher de plaider mais nous n’avons toujours pas commencé le dossier.

–  Je croyais avoir entendu que nous avions une heure chacun, rétorque l’intéressé.

– Je n’ai jamais rien dit de tel, se défend le président.

– Bien joué ! lança une conseillère à l’avocat qui vient en effet de gagner une heure jamais accordée pour refaire devant les prud’hommes le procès perdu deux fois au pénal.

Si l’avocat tient tant à plaider le dossier pénal, c’est parce que la condamnation pèse lourd dans le dossier prud’homal. Difficile en effet de contester à un employeur le droit de licencier pour faute lourde un salarié déclaré coupable d’abus de confiance, faux et introduction frauduleuse de données qui a entraîné une perte spectaculaire et potentiellement mortelle de près de 5 milliards. Seulement voilà, l’avocat est persuadé que l’agitation médiatique de ces derniers mois va le servir. Car depuis 2013, il y a eu les révélations de la commandante Le Roy et les enregistrements sauvages de la procureure. D’ailleurs, il en profite pour glisser un semblant d’excuses concernant l’agitation orchestrée lors de la première audience en juillet 2013. Il n’en a plus besoin, explique-t-il puisque désormais lui et son client ne sont plus seuls à à parler d’erreur judiciaire.  Il y a aussi des juges, des journalistes, des politiques. (Et voilà comment une campagne médiatique bien orchestrée sert ensuite d’argument devant un tribunal).  Sur le fond, les arguments tiennent en trois phrases : on ne peut pas licencier Kerviel en 2008 pour des faits remontant à 2007 qui étaient connus dès lors qu’ils avaient donné lieu à des alertes. De même qu’en l’absence de mandat, on ne peut lui reprocher d’en avoir violé un. Enfin, la banque ne démontre pas l’intention de nuire qui caractérise la faute lourde.  Au terme de son exposé, l’avocat demande rien moins que de voir prononcé non pas un déclassement de faute lourde en faute grave, mais bien l’absence de cause réelle et sérieuse au licenciement.

Machiavélisme

En défense, la banque a simplement rappelé que la chose jugée au pénal s’impose au civil et que, précisément,  le juge pénal a constaté, sur la base notamment des aveux de Jérôme Kerviel, des faits « d’une exceptionnelle gravité » liés à la mise en place un « véritable système frauduleux » témoignant d’une « ingéniosité confinant au machiavélisme ». La faute est constituée, reste à la qualifier. Sur ce terrain, la banque est moins à l’aise car Jérôme Kerviel a toujours soutenu qu’il pensait agir dans l’intérêt de sa banque, ce qui fragilise la démonstration d’une faute lourde et renvoie à grave. Elle avance néanmoins qu’effrayé par son gain de 1,4 milliards fin 2007 qui allait mettre en lumière son activité frauduleuse (ce qui fut effectivement le cas), il n’a trouvé comme seule issue que de tout perdre pour que rien ne se voie, ce qui expliquerait que jusqu’à la dernière minute il ait inversé ses positions en pariant contre toute logique que la crise des subprimes était finie alors qu’elle ne faisait que commencer. Elle serait donc là l’intention de nuire : dans l’investissement de 50 milliards en parfaite connaissance de son caractère aberrant.

Après avoir annoncé dans un premier temps une décision sur le siège, le président a finalement renvoyé son délibéré au 7 juin.

Les quelques articles de presse qui ont évoqué l’audience titrent tous sur le fait que Kerviel demande 5 milliards. Fascinante erreur de perspective, il est vrai orchestrée par la défense Kerviel. En tauromachie, on agite un tissu sous le nez du taureau pour lui dissimuler le fait que le véritable ennemi c’est l’homme. Cela s’appelle un leurre. Il en est de même ici.  La vraie demande de Kerviel, la demande sérieuse, n’est évidemment pas celle de 5 milliards qu’il qualifie lui-même d’ironique. L’enjeu de tout ce cirque depuis 2008 est sous nos yeux. Il s’élève à un million d’euros, ce qui est conséquent si l’on se souvient que l’affaire lui a rapporté les droits sur son livre et ceux sur le film qui sortira le 22 juin, plus tous les à côtés de sa vie actuelle de people. Le reste n’est que fariboles. Et c’est ce trader revendiquant en particulier son bonus de 300 000 euros que Jean-Luc Mélenchon a revêtu du costume de Dreyfus et qu’il produit comme une bête de foire en le désignant à la foule comme la victime innocente d’un système bancaire pourri. La politique décidément est magicienne.

Mise à jour 8 juin : Le jugement des prud’hommes est accessible ici. Il considère que le licenciement de Jérome Kerviel est sans cause réelle et sérieuse et condamne SG à lui verser 450 000 euros dont 300 000 euros de bonus 2007. Il n’est pas inutile de relire l’arrêt de la Cour d’appel de Paris pour prendre la mesure de la manière dont le CPH « s’émancipe » d’une décision pénale définitive confirmée en cassation.  

01/03/2015

L’affaire du Carlton ou l’ambition libérale du moindre mal

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 15:45

images-2Epidémie de moraline,  rejet de la virilité excessive, procès suranné de la sodomie, voyeurisme, complot, manipulation des abolitionnistes de la prostitution…que n’a-t-on pas entendu de la part des supporters de DSK, à l’encontre de ceux qui n’applaudissaient pas sans condition à l’émergence de cette splendide vérité judiciaire – pas encore entérinée par un jugement toutefois – : DSK ignorait que les filles qu’on lui amenait lors de ses parties fines de sympathique libertin, étaient des prostituées. Pas de morale mais du droit, a déclaré d’entrée de jeu le président du tribunal, relayé par la défense que la position servait au-delà de toute espérance – amis avocats, combien de juges prennent leur décision d’un point de vue moral et la justifient ensuite juridiquement ? Tous ? On est d’accord. – puis par le parquet sous les applaudissements de la presse.

Par un étrange tour de passe-passe, on tenta de nous faire croire que si le tribunal s’interdisait de faire de la morale, le public le devait aussi. Et au nom de quoi serait-il interdit de s’interroger sur un homme politique – de gauche de surcroît- dont le comportement encourage consciemment ou non le trafic d’être humains et donc la grande criminalité ? Un homme politique de premier plan qui use contre monnaie sonnante et trébuchante versée par d’autres – en plus ! -, qui use donc, notamment, d’une mère de famille qui n’a plus que cet ultime recours pour nourrir ses enfants ?  Un homme politique dont la passion pour le sexe le place en situation de dépendance à l’égard d’une bande de notables provinciaux qui achètent à coup de corps de femmes de location l’avantage futur de connaître un président de la république de la manière la plus intime qui soit ? Rappelons-nous que l’intéressé a déjà par deux fois nuit de façon spectaculaire à l’image de la France, la première en harcelant une salariée du FMI alors qu’il présidait l’institution, la deuxième en se mettant dans une situation qui a abouti à le voir menottes au poignet dans le monde entier ? Et je passe sur le chef d’oeuvre de Marcela Iacub comparant l’intéressé à un porc, ainsi que sur la plainte jamais totalement éclaircie de Tristane Banon pour tentative de viol. Même l’infortuné avocat de cette dernière – il a perdu ce procès là comme d’autres….- a trouvé satisfaisant en termes de posture médiatique de prendre la défense de la vie privée de l’adversaire de sa cliente. C’est dire….

La tentation de la nuance

C’est dire si la peur d’un retour à l’ordre moral est forte. Si forte qu’elle pousse à préférer ce que le philosophe Jean-Claude Michéa  – féru d’Orwell et qui vient de rompre avec la gauche – appelle dans un livre remarquable sorti en 2007 « L’empire du moindre mal » (Flammarion poche coll. Champs Essais). J’ai alors cherché à comprendre ce qu’il pouvait y avoir de si terrifiant dans la morale, au point que l’on préfère s’accommoder de l’idée qu’un personnage comme DSK ait pu accéder aux fonctions suprêmes avec des faiblesses aussi dangereuses pour la fonction et un tel hiatus entre ses convictions politiques et son comportement. Ecartons le charme folklorique du french lover et l’approbation amusée et complice qu’inspire en France l’image de l’homme politique à la sexualité forcément débordante. Je me souviens au passage d’avoir entendu un affligeant philosophe expliquer sur un plateau que si Hollande avait une maitresse – Julie Gayet – c’était le signe qu’il était plus vigoureux qu’on ne le pensait, ce qui ouvrait tous les espoirs sur sa capacité à nous sortir de la crise. C’est dire le niveau de l’analyse politique chez certains…. Mettons aussi de côté la réaction soulagée de nombreux hommes terrifiés par les extrémistes féministes – avec raison – et qui ont soufflé lors du procès du Carlton en voyant qu’on pouvait encore aller aux putes ou sodomiser sa dulcinée sans se retrouver en taule. Je leur adresse une pensée émue, si j’étais un homme je pense que je renoncerais aux femmes tant le climat actuel est déprimant de puritanisme sur fond de guerre des sexes – et inversement. Le malheur, c’est que l’époque manque de subtilité car elle est dominée par des médias que leur instantanéité empêche absolument d’être subtils. Or on peut combattre le puritanisme et défendre la nécessité de conserver un référent moral, de même qu’on peut considérer qu’il n’est pas judicieux ou pas encore temps d’interdire la prostitution sans pour autant la défendre comme une liberté épanouissante, et on peut même critiquer le comportement d’un homme politique sans souhaiter que la désapprobation morale débouche sur une condamnation judiciaire qui ne serait pas juridiquement fondée. C’est très précisément ce que j’entends faire ici.

De Mandeville à Gleeden, une suite logique

Ce qui s’est joué autour du procès – le procès lui-même regarde la justice – c’est bien autre chose qu’un combat entre cul-serrés et amoureux des plaisirs de la vie. Ce qui s’est joué est très profondément un combat passionnant entre tenants du libéralisme et critiques des errements de ce libéralisme.  C’est bien pour cela d’ailleurs que nous avons vu droite et gauche réunies défendre en choeur DSK et lancer des grands cris de mépris à l’encontre des moralistes, des culs serrés, des réacs, des cathos, bref de tous ceux qui n’avaient jamais goûté au libertinage et voulaient attirer les autres dans le néant de leur ennui. Ce qui unissait alors droite et gauche, c’était la conviction commune qu’hors du libéralisme point de salut.  Pour ceux dont je suis qui apprécient de mesurer la part d’ombre des systèmes dans lesquels ils évoluent, et lisent notamment Dany-Robert Dufour (1), ce procès est apparu d’entrée de jeu comme l’illustration parfaite de la pensée du philosophe pour qui Sade est l’aboutissement logique et nécessaire de la loi du marché. Cette loi du marché qui, depuis Mandeville et sa fameuse fable des abeilles, considère que la somme des égoïsmes fait le bien commun et qui encourage donc à jouir de tout, tout le temps, y compris du corps de l’autre, et fut-ce au prix de sa souffrance voire de sa mort. Cette conviction, relayée par Adam Smith a mené à la société de consommation que nous connaissons aujourd’hui, explique DR Dufour, laquelle, après avoir chassé toute forme de pensée alternative, impose ses valeurs et même sa religion, celle du marché. En tant que philosophe de l’éducation, il dénonce d’ailleurs cette horreur qui consiste à inviter l’individu à jouir en permanence, alors même que toute la philosophie ou presque s’accordait jusqu’ici à considérer que c’est en permettant à l’individu de dominer ses passions qu’on lui offre la chance de s’émanciper et d’être vraiment libre. Ceci n’est rien d’autre que la définition de l’éducation. Le marché nous dit l’inverse : jouis, consomme, achète, transgresse, trompe (eh oui, on retrouve notre polémique Gleeden qui ne choque pas qu’une poignée de catholiques militants), le bonheur est au bout de cette course frénétique à la  jouissance. Nous savons bien hélas, pour l’avoir tous expérimenté, que l’achat, même lorsqu’il est dans nos moyens, n’apporte qu’une satisfaction superficielle et fugace, rapidement suivie d’un ennui ou d’un désespoir plus profond.

Sortir des guerres civiles, à tout prix

C’est donc à l’aune de cette conviction philosophique et non par rigidité morale ou jugement quelconque sur la sodomie que je me suis insurgée lors du procès DSK contre la bienveillance béate voire militante qui suintait de certains récits de l’affaire et de beaucoup de commentaires d’éditorialistes. Mais c’est en lisant Jean-Claude Michéa, que j’ai trouvé l’une des clefs de la divergence d’opinion entre les « libertins » et les « obscurantistes » dans mon genre. Dans l’empire du moindre mal, Michéa avance en effet l’hypothèse que le projet historique du libéralisme est de « sortir des guerres civiles idéologiques des XVI et XVIIeme siècles » dont la forme principale à l’époque où ce projet nait est la guerre de religion. Le droit au « repos historique » auquel aspire notre civilisation suppose d’éradiquer toute définition de la « vie bonne » car c’est précisément au nom de celle-ci que naissent les guerres. C’est pourquoi l’on préfère adhérer à l’idée selon laquelle la somme des égoïsmes individuels fabrique le bien commun, et l’on décide qu’économiquement le projet sera confié entre les mains du marché, tandis que le droit régulera les comportements sociaux. Deux mécaniques neutres, purement mécaniques justement, et censées permettre à chacun d’accéder au bonheur sur fond de neutralité.  Voilà me semble-t-il au nom de quelle conviction, on a chassé de l’affaire DSK tous ceux qui tentaient de gâcher la fête en parlant de morale. Cette idée est infiniment plus intéressante et respectable que le seul droit à faire tout et n’importe quoi qui semblait ressortir des positions de certains. Elle n’en est pas moins discutable.

L’idée de grande paix libérale, organisant la coexistence des égoïsmes individuels par la mécanique du marché et du droit, à défaut d’être exaltante, peut en effet séduire. Moi-même je pense placer la paix au-dessus de tout. La paix c’est un peu comme la santé,  la condition du reste. Je crains néanmoins, à observer autour de moi les gens vivre que ce ne soit pas forcément très convaincant en termes de résultat sur l’accession de chacun au bonheur. Au demeurant, il n’aura échappé à personne qu’elle ne tient pas cette paix, car il y a en ce moment même des gens qui ont visiblement échappé au conditionnement du marché (parce qu’ils étaient tenus à l’écart de ses bienfaits ?) et ont décidé de déclencher une guerre de religion à laquelle il nous faudra bien répondre. Pour le reste, je  renvoie ceux qui voudraient savoir pourquoi ce projet risque bien de ne pas aboutir à la lecture de Dany-Robert Dufour, Jean-Claude Michéa et Cornelius Castoriadis (2) et, plus ancien, mais plus que jamais d’actualité à Baudrillard et sa fabuleuse Société de consommation. Ces philosophes-là détiennent à mon avis quelques unes des clefs nécessaires à la compréhension de nos grands débats contemporains.

(1) Je recommande absolument tous ses livres. Le plus facile d’accès pour ceux qui n’ont pas envie de se po-longer dans une lecture aride est « Il était une fois le dernier homme » (Denoël). C’est un récit épistolaire très simple et absolument passionnant de l’histoire de l’homme où l’on retrouve les thèmes chers au philosophe. Le Divin marché (Folio), divisé en chapitre dédiés chacun à une conséquence de la société de consommation sur notre existence est également très facile à lire.  (2) « La culture de l’égoïsme » dialogue entre Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis – Ed. Climats – Flammarion 2012 – 103 pages 10 euros.

30/07/2014

Kerviel désincarcéré ? Petite mise au point

Depuis des semaines les soutiens de Jérôme Kerviel attendaient ce fameux 29 juillet, date à laquelle son avocat David Koubbi devait plaider une demande d’ aménagement de peine  devant le juge d’application des peines (JAP pour les intimes) à Fleury-Mérogis. Le 29 juillet au matin, les caméras de BFMTV, ITélé, ainsi que l’AFP et Europe 1  attendent de pied ferme devant la prison. Quand l’avocat sort enfin de l’audience, accompagné de deux confrères de son cabinet, il  annonce  aux journalistes que le JAP vient de rendre « une décision extrêmement courageuse » en faisant droit à la demande de la défense. L’avocat précise que son client va sortir de prison dans les tout prochains jours, à condition que le parquet ne fasse pas appel.

« Désincarcéré », Jérôme Kerviel verra sa peine de prison transformée en obligation de porter un bracelet électronique.

 

A titre anecdotique, sur Twitter les professionnels de la justice plaisantent sur ce « désincarcéré » qui ne figure pas dans les dictionnaires juridiques.

 Quelques minutes après ces déclarations, BFM TV annonce l’intention du parquet de faire appel.

C’est en fin de journée que l’on apprend finalement que la décision ne sera rendue que vendredi. L’information vient du parquet qui fait une mise au point par mail à la presse peu après 18 heures :

« La demande de libération conditionnelle précédée d’une mesure probatoire sous la forme d’un placement sous surveillance électronique a été soumise au Juge d’Application des Peines ce jour. La décision du juge a été mise en délibéré à la date du 1er août, date à laquelle elle sera notifiée au parquet.

 En l’état, le parquet d’Evry est dans l’attente de cette décision qui lui permettra de prendre connaissance des motivations retenues et d’exercer, le cas échéant, les voies de recours qui lui sont offertes ».  

Les médias ont le sentiment d’avoir été baladés et ne se gênent pas pour le faire sentir.

 BFM TV publie un correctif sur  un ton assez grinçant.

En réalité, comme le précise  David Koubbi aux journalistes, le juge a indiqué à l’audience qu’il allait donner une suite favorable à la demande. Le problème, c’est que tout à la joie de sa victoire, l’avocat a oublié qu’une décision de justice n’existe qu’à partir du moment où elle est rédigée. La prudence commandait donc de se taire, ou d’employer des précautions de langage de type conditionnel.

En fait de quoi, il annonce triomphalement qu’il a obtenu l’aménagement de la peine, que son client va sortir et reprendre une activité normale.

On peut imaginer à partir de là l’embarras du parquet dont les médias disent qu’il fait appel d’une décision considérée comme officiellement prononcée, alors que tout n’est encore qu’au stade de l’intention. Intention du JAP d’accéder à la demande d’aménagement, intention du parquet de faire appel.

De deux choses l’une, soit l’avocat en faisant ces déclarations aux médias a voulu « coincer » la justice en l’empêchant de se dédire ou de céder à une quelconque intervention, voire dissuader le parquet de faire appel (ce ne serait pas la première fois que la défense jouerait les médias contre la justice), soit c’est une simple maladresse. Si David Koubbi avait simplement dit en sortant, » j’ai bon espoir, mais attendons de connaître la décision vendredi », tout se serait passé normalement. Seulement voilà, ça n’aurait pas été l’affaire Kerviel….

Quant à savoir s’il est légitime ou non d’aménager la peine du trader, disons que les délinquants en col blanc condamnés à de la prison ferme en France ne sont pas légion. Si le cirque orchestré à la frontière au mois de mai dernier avait eu pour effet de dispenser le trader d’exécuter sa peine, cela aurait signifié que les médias triomphaient de l’institution judiciaire et il y aurait eu des raisons de s’indigner. Mais à partir du moment où tout se passe dans le cadre légal classique, rien ne semble s’opposer à cet aménagement, et il n’y a sans doute pas lieu de parler de « justice de classe » contrairement à ce qu’ont pu en dire quelques internautes dont Michel Onfray.

Il y a fort à parier que cet aménagement de peine sera récupéré par la défense pour nourrir le storytelling d’une justice ouvrant enfin les yeux et prête à déclencher le vrai procès, celui de la Société générale. Pourquoi pas ? Sauf qu’aucune des pièces avancées jusqu’à présent pour nourrir cette démonstration n’est convaincante. Pas plus l’aménagement de peine que le reste. Un aménagement de peine n’a en effet rien à voir, mais alors vraiment rien, avec une quelconque appréciation du JAP sur la pertinence du jugement à l’origine de l’incarcération. La décision à venir du JAP, si elle est conforme à celle annoncée prématurément, n’a rien non plus d’exceptionnellement courageux, sauf à entrer dans des scénarios complotistes plus ou moins délirants au terme desquels un juge en France risquerait sa vie ou même seulement son poste,  en contrariant une banque. Au demeurant, rien ne démontre que Société Générale soit contrariée à l’idée que son ex-trader finisse sa peine à l’air libre.

Ce dossier gagnerait à ce que ses protagonistes cessent d’en surjouer les épisodes. On finit par se croire dans OSS117, l’humour en moins.

22/05/2014

L’idéologie, poison mortel du journalisme

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 16:11
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C’est Airy Routier je crois qui a dit de l’affaire Kerviel qu’elle rendait fou.

A lire les critiques des médias, il faut croire qu’il avait vu juste.

Tenez, prenez par exemple Daniel Schneidermann, ancien journaliste au Monde, inventeur d’Arrêt sur images qui fut d’abord une émission de critique des médias avant de devenir un pure player de la toile. Voilà un spécialiste qui a démontré sa capacité à pointer les failles du système médiatique, les approximations de ses confrères, leurs petites misères et leurs grandes lâchetés. Jusqu’au moment où, observant le cirque médiatique de ce week-end autour de Jérôme Kerviel, le critique perd soudain une partie de son jugement. Entre Pascale Robert-Diard du Monde qui a assisté aux procès et dénonce dans un remarquable article les manipulations du trader, et Martine Orange de Mediapart qui se contente de poser des questions en insinuant qu’une justice aux ordres du système financier a fait de kerviel un bouc-émissaire, DS choisit sans hésiter d’accorder sa confiance à la deuxième. Au grand match des faits versus les suppositions, il opte donc, lui le gardien de l’éthique journalistique en faveur des accusations gratuites et non étayées.

Pour les non abonnés, voici un extrait :

« C’est pousser un peu loin la théorie du complot ? Peut-être. Reste que Martine Orange, dans ses papiers antérieurs, a scrupuleusement pointé tous les « éléments troublants » du dossier, ignorés ou semi-ignorés par la Justice (et les chroniqueurs judiciaires). A commencer par les très confortables indemnités de licenciement versées par la banque à tous les supérieurs de Kerviel, en échange de leur silence. Scène éclairante, relatée par Orange, au procès en appel. Après qu’un des supérieurs de Kerviel, Martial Rouyère, ait expliqué qu’il n’avait rien vu, rien entendu des manipulations de Kerviel, l’avocat du trader, David Koubbi, l’interpelle : « que se passera-t-il si vous parlez ? »Rouyère : « je dois rendre l’argent ». Tout est dit. Pourtant, dans les compte-rendus du Monde, le nom de Rouyère n’apparait pas. Pascale Robert-Diard a été plus inspirée par le cas d’un autre des supérieurs de Kerviel, lui aussi cité comme témoin au procès en appel, Eric Cordelle. Décrivant « la trajectoire brisée d’un polytechnicien », elle impute la cécité de Cordelle à une humiliante incompétence, plutôt qu’à une stratégie non dite d’encouragement. Loin, très loin des instrumentalisations, dans les profondeurs du dossier judiciaire, la question se résume à ça : au total, les supérieurs de Kerviel l’ont-ils laissé faire sous l’effet d’une politique implicite de profit maximal, ou parce qu’il les a magistralement trompés ? Après deux procès, et tant et tant d’articles, la question reste entière ».

Les indemnités de licenciement ? Elles ne sont un mystère que pour qui ignore les procédures de licenciement des cadres dans les grands groupes. S’agissant de Martial Rouyère, les chroniqueurs judiciaires ont été témoin de l’événement, mais ils l’ont tous replacé dans le contexte de stress de l’audience qui a fait répondre au témoin n’importe quoi. Quant à Cordelle, quiconque a assisté au procès a pu évaluer la sincérité de ce témoin qui est au fond la seule victime incontestable de cette affaire. Rapatrié du Japon, il a été placé là en attente d’un poste qui lui convienne, assuré par Rouyère (son N+1) que ses traders le formeraient et qu’il serait épaulé par sa hiérarchie. En réalité, il s’est appuyé sur Kerviel (!) et n’a jamais été réellement secondé par ceux qui devaient l’aider. La catastrophe était assurée.

Sans surprise, deux jours plus tard, le site de critique des médias Acrimed (extrême-gauche) aboutit à la même conclusion que Daniel Schneidermann. Ces esprits aiguisés ne peuvent pas un instant soutenir que les médias ont eu raison ce week-end de relayer comme ils l’ont fait l’évidente et absurde manipulation de Jérôme Kerviel.  Pour autant,  Acrimed conclut comme DS que ce sont sans doute les insinuations de Martine Orange qui sont plus proches du vrai journalisme éthique et sincère, respectable et digne de revendiquer le titre de « chiens de garde de la démocratie », que le récit et l’analyse des journalistes qui ont suivi le dossier.

« Il faut dire que les autres médias ne semblent guère faire mieux. Ainsi, dans un article publié le même jour, le Monde revient avec virulence sur la « superproduction hollywoodienne livrée clés en main aux chaînes d’information  » par Kerviel, décrit comme un véritable « Goliath médiatique » – et au Monde non plus on ne s’interrogera pas sur la responsabilité des médias dans cet emballement… médiatique autour de l’ex-trader ! L’article pointe aussi le « coup de génie » opéré par Kerviel lors de sa prétendue rencontre avec le pape, l’audience étant publique et la foule nombreuse (près de « 40 000 personnes  »).

Un goût de la vérité qui n’empêche pas la journaliste de présenter un peu plus loin Kerviel comme le « héros de la gauche de la gauche », omettant alors que les questionnements viennent de tous bords (Nicolas Dupont-Aignanune poignée de députés UMP, etc.). On appréciera également l’énumération des chefs d’inculpation de l’ex-trader, « renvoyé devant le tribunal pour abus de confiance, faux et usage de faux et introduction de données informatiques frauduleuses », le rappel de sa condamnation à trois ans de prison, prononcée en 2010, puis « confirmée par la cour d’appel de Paris » en 2012, et… l’omission du dernier procès, qui a vu une partie de la condamnation s’effondrer (les dommages et intérêts). Encore un sens aigu de la précision et de l’équilibre de l’information.

Encore une fois, il ne s’agit en aucune manière de se prononcer ici sur la culpabilité respective de Jérôme Kerviel et de la Société générale. Mais à se focaliser de la sorte sur les errements d’un seul et sur le grand barnum médiatique que sa « stratégie de communication » nourrit, les médias manquent à leur obligation d’informer. Surtout, ils esquivent, en le glissant sous le tapis d’une polémique aussi opportune que stérile, tout débat sur la responsabilité sociale de la banque française en particulier, et de façon plus générale, sur les dérives de la haute finance ».

On l’aura compris, tous les journalistes qui ont enquêté/assisté aux procès sont des incompétents et/ou des valets du système dès lors qu’ils ne souscrivent pas à la thèse de l’innocence de Jérôme Kerviel. Seule Martine Orange, dont tous les spécialistes de l’affaire aperçoivent sans difficultés qu’elle plonge à bras raccourcis dans le dossier de l’avocat de Kerviel sans jamais se soucier de challenger les propos forcément orientés du défenseur, trouve crédit à leurs yeux. Et tant pis si les questions soi-disant non résolues qu’elle soulève ne sont un mystère que pour elle. Puisque ses écrits vont dans le sens de « la banque est pourrie, la justice est aux ordres » cela suffit à en faire une journaliste indépendante digne du prix Albert Londres. Mais indépendante de quoi, exactement ? Certainement pas de son parti-pris idéologique qui, d’une certaine manière, apparaît comme un joug plus dangereux et plus insidieux que celui de la publicité ou de l’actionnaire envahissant dans les autres médias.

Les journalistes qui refusent de croire à la culpabilité de Jérôme Kerviel feraient mieux de prendre acte des décisions judiciaires au lieu de plonger dans le complotisme. La justice a fait parfaitement son travail sur la base des éléments qui lui ont été fournis dans le respect absolu de la procédure et de l’égalité des armes judiciaires. Il y avait en première instance 80 journalistes dans le prétoire pour en témoigner. S’il y a lieu de fouiller, ce n’est pas en recherchant quelque complot d’une « justice aux ordres du grand capital », mais en trouvant de nouveaux témoignages et éléments factuels qui auraient échappé à  la justice. Seulement voilà, ce travail là, personne ne veut  le faire. Je l’ai fait. Pendant deux ans. Et je n’ai rien trouvé en faveur du trader. Pour autant, à chaque fois que l’on m’interroge je réponds que je n’ai qu’une assurance raisonnable que la banque dit vrai, jusqu’à preuve du contraire. Ma connaissance du dossier me permet juste de confirmer que mes confrères chroniqueurs judiciaires sont fondés à dire que la justice a correctement fonctionné. Il faut croire que d’autres trouvent plus simple de tenter le journalisme de pari, celui qui n’avance aucun fait mais sème la suspicion en se disant que de toute façon il trouvera un public pour applaudir la dénonciation de ces salopes de banques, coupables, forcément coupables.

Que ceux qui se livrent à ce petit exercice discutable ne s’étonnent pas de la montée des extrémismes, c’est exactement ce genre de discours qui fabrique ce qu’ils prétendent, bien installés dans leurs paresseuses certitudes, combattre d’un doigt désinvolte en tapant sur leur clavier.

07/03/2014

Des dangers de l’approximation et aussi du silence

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ?,Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:47
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C’est intéressant d’observer une erreur au microscope puis de la suivre à la trace pour étudier la manière dont elle peut contaminer une information.  Tenez, prenons les derniers rebondissements de l’affaire Kerviel avec la visite au Vatican suivie d’un pèlerinage jusqu’à Paris. Pour ceux qui n’ont pas suivi, l’intérêt de Jérôme Kerviel pour le Pape s’est manifesté médiatiquement pour la première fois le 10 février dans le cadre d’une interview accordée au site catholique Aleteia et plus précisément au journaliste espagnol Jesus Colina. La phrase de titre « Je suis le monstre créé et recraché par la finance » va très vite tourner en boucle sur les réseaux sociaux. On retiendra aussi de cette « interview » très empathique cette formule à propos du Pape : « C’est pour moi l’image d’un phare qui montre un cap, seul à même de moraliser le système et de mettre en échec l’insupportable relégation de l’humain au second plan ». Le même jour, l’auteur de l’interview publie un autre article : les 3 leçons à tirer de l’affaire Kerviel. Précisons au passage que la première est fausse. Non, on ne l’a pas laissé faire tant qu’il gagnait vu qu’en juillet 2007 il avait engagé 30 milliards et perdait déjà plus de 2 milliards, or on ne l’a stoppé qu’en janvier 2008.   Décidément passionné par le dossier, le site publie un troisième article  le 18 février qui évoque à juste titre la question de la cupidité dans la finance et la situation humaine compliquée de Jérôme Kerviel mais n’apporte rien de fondamental.

Un rendez-vous, une entrevue, une audience ?

On en était là quand le mercredi 19 février on apprend sur RTL,  (David Koubbi, l’ avocat de Jérôme Kerviel,  est proche de l’animateur vedette de la station, Fogiel de sorte que la radio relaie souvent les arguments de la défense), bref, on apprend donc que : « Après avoir écrit au pape François, Jérôme Kerviel et son avocat ont été invités au Vatican ce mercredi matin. Un rendez-vous au cours duquel ils ont rencontré le souverain pontife ». Un court sujet du journaliste Jean-Alphonse Richard explique que la « rencontre » était organisée par le journaliste Arnaud Bedat – qui prépare par ailleurs un livre sur le Pape François- et que le Pape et Jérôme Kerviel accompagné de son avocat se sont parlé une bonne minute. C’était bouleversant, note le journaliste. Au passage, c’est lui qui a signé la photo qui a été reprise dans les médias, ainsi qu’en témoigne le crédit-photo sur cet article du Figaro.  Immédiatement, tous les sites de presse reproduisent l’information. L’Express annonce que : « D’après RTL Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale, aurait décroché une entrevue avec le pape François ce mercredi ». Pour Ouest France  : « Jérôme Kerviel aurait été convié, en compagnie de son avocat, au Vatican ce mercredi matin selon RTL. Il aurait au cours de cette visite pu rencontrer le pape François. L’ancien trader de la Société générale avait auparavant écrit une lettre au souverain pontife ». Le site du journal La Vie est plus précis sur le cadre de la rencontre (l’audience générale et non pas un rendez-vous), mais cite le comité de soutien et du coup retourne dans le flou :

« Jérôme Kerviel, l’ancien trader de la Société Générale accusé d’avoir fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale, s’est brièvement entretenu avec le pape François le 19 février 2014, à l’issue de l’audience générale place Saint-Pierreselon l’AgenceImedia qui a constaté la rencontre. Jérôme Kerviel était accompagné au Vatican de son avocat, Me David Koubbi, qui a également parlé avec le souverain pontife.

Dans un tweet, son comité de soutien explique que le Breton « avait écrit au pape la semaine dernière. Une lettre suffisamment convaincante pour que ce dernier le reçoive et s’entretienne avec lui. »

C’est Le Figaro qui le lendemain va apporter le correctif nécessaire dans des termes particulièrement clairs, évoquant un « coup médiatique » :

« Kerviel n’a pas été «reçu» par le Pape

Présenter «l’audience» que le pape François aurait accordée mercredi à Jérôme Kerviel et son avocat comme un geste particulier du Pape à leur égard, relève de la récupération d’image. Cet avocat et son client ont tout simplement réussi, lors de l’audience générale du mercredi qui accueillait 40.000 personnes, à se glisser au premier rang pour se faire photographier. Vérification faite par Le Figaro auprès du service concerné du Vatican, Kerviel ne se trouvait pas dans le carré des personnalités diverses à qui le Pape, sans toujours savoir à qui il s’adresse, sert la main, sous l’oeil des caméras et appareils photos. C’est donc un joli ou un désespéré coup médiatique qui a eu lieu plus qu’une bénédiction papale ».

C’est ainsi qu’un information lancée de façon approximative  et reprise ensuite par tous les sites de presse peut fabriquer dans l’esprit des lecteurs l’idée que le Pape a reçu et apporté son soutien au trader dans le cadre d’une affaire judiciaire en cours, condamnant de facto non pas « la finance » mais la Société Générale et au passage la justice française. C’est impensable sur le terrain diplomatique si on y réfléchit cinq minutes, mais qu’importe, le message, bien qu’ absurde, est passé.

Kerviel, propulsé messager du Pape par les médias

L’histoire aurait pu (du ?) s’arrêter là. Sauf que une semaine plus tard, nouveau rebondissement. C’est le quotidien gratuit 20 minutes qui donne le « la » en lançant l’information avec ce titre :

« Jérôme Kerviel marche entre Rome et Paris pour relayer la parole du Pape ». On y apprend qu’il a démarré à pied de Rome le 24 février et qu’il compte parcourir les 1400 kilomètres qui le séparent de Paris au rythme de 15 à 30 kilomètres par jour en faisant escale chez l’habitant pour dormir.  Source de l’article ? Des proches de Jérôme Kerviel. 20 Minutes a eu droit à une exclusivité. Dans le courant de la journée, une autre formule journalistique fait le tour des réseaux sociaux. « De retour du Vatican, Jérôme Kerviel entame une « marche contre la tyrannie des marchés » ». Puis viennent les honneurs du NY Times. Comme le remarque le site Arrêt sur images en fin de journée, on en vient à penser que Jérôme Kerviel est le porte-parole du Pape.

Au point que le Vatican se sent obligé de réagir ainsi que le rapporte le journal La Croix : 

« Si Jérôme Kerviel a pu s’approcher le 19 février du pape François, à l’occasion de l’audience publique donnée chaque mercredi place Saint-Pierre, et brièvement échanger avec lui, celui-ci ne lui a jamais accordé une audience, a rappelé mercredi 5 mars à La Croix l’entourage du pape, qui aurait lui-même été irrité de cette utilisation des images.

Chaque mercredi, après son audience générale, le pape s’attarde longuement sur la place Saint-Pierre, conversant un instant avec les personnes se trouvant sur son passage.

Le 19 février dernier, l’ex-courtier de la Société générale, Jérôme Kerviel, accompagné de son avocat, avait ainsi pu saluer le pape, réussissant même à s’entretenir brièvement avec lui, alors même qu’il n’était pas dans le carré réservé aux personnes présentées officiellement au pape en fin d’audience ».

Le Vatican aura donc été obligé d’opérer deux mises au point pour corriger les approximations médiatiques sur cette rencontre.

Et voilà comment, à coups de petites imprécisions disséminées ici et là, de faits un peu arrangés et d’événements indépendants les uns des autres mais habilement reliés entre eux, on parvient à dérouler une histoire.  Mais, objecterez-vous, le système s’est corrigé avec les mises au point réalisées par le Figaro et La Croix. En effet. Tard, bien trop tard. C’est la première impression qui compte, ensuite chacun passe à autre chose, en conservant à l’esprit un message biaisé. Seules les personnes particulièrement intéressées trouveront la bonne information. Et surtout, le correctif n’a pas surmonté la barrière de la langue si j’en crois l’article enamouré que consacre au sujet  le New-York Times. (Et qu’on ne vienne plus jamais me vanter le professionnalisme de la presse anglo-saxonne !).

Un si dangereux silence…

Cette affaire révèle une autre faille du système médiatique, fort inquiétante. Parmi les journalistes qui se sont intéressés à l’affaire depuis le départ et surtout qui ont suivi les deux procès, soit plusieurs dizaines de confrères, il n’y en a pas un seul qui ne sourie aujourd’hui à la vue de l’agitation médiatique orchestrée par la défense. Si je le dis, c’est parce que nous venons précisément  de nous réunir dans un cadre associatif et que nous avons discuté de ce sujet parmi d’autres puisqu’il faisait l’actualité. Pour ceux qui connaissent le dossier en effet, – et qui ont donc au minimum assisté aux deux procès qui ont duré trois semaines chacun et lu à peu près 300 pages de décisions de justice sans compter l’examen des pièces  et les interviews avec les parties, des experts etc. – l’intéressé a commis des infractions qu’il reconnait lui-même et a été condamné. C’est hélas ce qui arrive à des milliers de personnes chaque année en France. Si l’on s’en tient aux affaires de rogue traders, elles se finissent la plupart du temps en prison. Il n’y a donc ici rien d’exceptionnel, nulle trace avérée de de scandale, ni de complot. Seuls ceux qui débarquent en fin de dossier, de Jean-Luc Mélenchon à Denis Robert en passant par Martine Orange de Mediapart, et n’ont visiblement affaire qu’à une seule source, trouvent encore étranges, bizarres ou surprenants des éléments examinés par la justice sous toutes leurs coutures, en public et à deux reprises.  C’est Pascale Robert-Diard du Monde qui exprime le mieux  la différence de vues entre ceux qui ont travaillé sur l’affaire et les autres dans ce remarquable billet intitulé « Le paradoxe Kerviel ». Le seul aspect discutable du dossier c’est la condamnation à indemniser la banque à hauteur du préjudice, soit 4,9 milliards d’euros. En principe, la réparation intégrale du dommage par celui qui l’a occasionné parait une règle parfaitement équitable. Mais il arrive que dans des cas exceptionnels, l’application du droit aboutisse à un résultat dont la pertinence interroge. C’est le cas ici. Et la situation se trouve aggravée par le fait que le trader refuse de négocier avec la banque – qui n’a aucun intérêt en termes d’image à lui réclamer cette somme absurde – car il continue de s’accrocher à la thèse de la complicité et de contester la réalité de la perte. Voilà pourquoi les journalistes sourient, parce qu’ils savent tout cela et qu’ils prennent donc la juste mesure de cette agitation.

Mais alors pourquoi n’écrivent-ils pas ce que vous nous expliquez là, me demanderez-vous ? Parce que d’autres sujets les absorbent. Parce que celui-ci est un non sujet. Il n’y a pas d’information, c’est de la communication pure à quelques jours de l’arrêt de cassation qui risque de rendre sa peine de prison exécutable. Parce que le silence leur parait encore la meilleure réponse à opposer à une agitation absurde et même à certains égards assez détestable quand elle s’emploie à rallier de force le Pape à la cause d’un plaideur dans le cadre d’un procès en cours. Seulement voilà. Leurs titres, eux, ont besoin de faire du remplissage. De fait, si les chroniqueurs judiciaires et les journalistes d’investigation des grands médias se taisent, d’autres voix et d’autres plumes des mêmes supports relaient la dépêche AFP et donnent ainsi une audience imméritée et absolument pas nuancée à une campagne de communication fort discutable. Il faut dire que cela permet de pondre un sujet à peu de frais. Il suffit de prendre la dépêche et d’y ajouter trois phrases tirées des déclarations du comité de soutien sur twitter. La presse étrangère embraye sans disposer d’informations contradictoires, ni en chercher par elle-même d’ailleurs – . C’est un autre travers du système. A part les journalistes spécialisés en matière de justice, les autres ignorent superbement le fait que dans un procès, il y a plusieurs parties et donc plusieurs versions de la réalité et qu’on ne saurait par conséquent n’ en relayer qu’une seule, sauf à livrer une information tronquée. Et voilà comment le silence des spécialistes d’un dossier contribue à laisser prospérer des informations de fort médiocre qualité pour ne pas dire franchement erronées.

04/07/2013

Au Bar des Gamins

Conseil des Prud’hommes de Paris, 4 juillet, 8h30. Une petite foule de supporters de Jérôme Kerviel et de journalistes se presse devant l’entrée du Conseil des Prud’hommes, rue Louis Blanc, pas très loin du mythique Hôtel du Nord. Quelques pancartes bricolées à la va-vite crient Kerviel est innocent, ou encore Sauvons le droit du Travail. Télés et radios sont sur le pied de guerre. Il faut dire que depuis quelques temps, Jérôme Kerviel et son équipe chauffent leur public. Roland Agret, patron haut en couleur d’une association de victimes d’erreurs judiciaires comme il le fut lui-même, a pris fait et cause pour le trader en avril. Depuis lors, il publie des billets enflammés sur son blog pour soutenir le soldat Kerviel. L’homme prévient : la banque, qu’il surnomme la Gloutonne, va  « rendre gorge » car Jérôme Kerviel et son avocat David Koubbi en ont « autant dans la tête que dans le pantalon » et ne se coucheront pas devant « les mécaniques surpuissantes du monstre ». Le langage est fleuri, le bonhomme très sympathique, au point qu’on se demande ce qu’il vient faire dans cette galère. Jérôme Kerviel de son côté ranime le dossier judiciaire en déposant une plainte pour faux et usage de faux contre Société Générale le 18 juin tandis que, dans le même temps, il prépare son audience du 4 juillet devant les Prud’hommes. Mediapart, mystérieusement informé du contenu des enregistrements objets de la plainte secoue un peu plus la torpeur médiatique  en sortant une série d’articles sur l’affaire à partir du 20 juin. Rien de neuf au demeurant mais qu’importe, le scénario d’une banque complice fait encore rêver ceux qui espèrent déboulonner la finance et peut-être aussi la sarkozie.  Le même jour, Jean-Luc Mélenchon publie sur son blog un billet intitulé « Kerviel est innocent » dans lequel il prend ouvertement la défense du trader, n’hésitant pas à la comparer avec Dreyfus.  Bien sûr, ça grince un peu dans les rangs de l’extrême-gauche car la cause est idéologiquement contestable. Songez donc, brandir le drapeau rouge pour défendre un trader, ça fait désordre. Jean-Luc Mélenchon assume et même il en rajoute un couche le 26 juin. Pour lui, c’est sûr, Kerviel et Dreyfus, même combat.  Il a ouvert la voie, d’autres politiques se rallient à la cause Kerviel. Julien Bayou, d’Europe Ecologie Les Verts, dès le 21 juin, Gérard Filoche, PS, puis Clémentine Autain le 28 juin. Sans compter les associations, type ATTAC et Sauvons les riches qui annoncent leur ralliement via le comité de soutien de Jérôme Kerviel la veille de l’audience. Même l’économiste vedette de la toile rebelle, Paul Jorion, prend fait et cause pour Jérôme Kerviel en sortant sur son blog le billet d’un anonyme qui explique en quoi Kerviel est le Dreyfus d’aujourd’hui.  L’affaire Kerviel était morte, la voici soudain ressuscitée. Si ce n’est pas un plan com’, ça y ressemble.

« Allons accueillir Jérôme ! »

Mais revenons à notre audience. En attendant l’arrivée de Jérôme Kerviel, les micros se délectent des échanges entre Roland Agret, Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autain. Moitié on, moitié off, on discute, on s’explique, on se confie sur ce drôle d’engagement en faveur d’un trader. C’est le grand procès de la finance qui se joue sur ce trottoir parisien. Soudain,  l’adrénaline journalistique explose : Jérôme Kerviel arrive ! C’est la course poursuite sur le trottoir. Au milieu de la marée de micros et de caméras, on aperçoit la chevelure flamboyante de l’associé de David Koubbi. Les projecteurs éclairent un instant le visage de la star du jour, puis la houle enfle et l’emporte. Devant le Tribunal, Jean-Luc Mélenchon lance : « Jérôme vient d’arriver, allons l’accueillir ». Instinct médiatique, quand tu nous tiens….Et voici que les politiques marchent à la rencontre de leur poulain. On se congratule. Parvenus à l’entrée du conseil, Jérôme Kerviel et David Koubbi font quelques déclarations à la presse. Pendant ce temps, les avocats de la banque pénètrent discrètement dans le bâtiment. Il est déjà 9 heures, les parties montent dans le bureau de conciliation. Pour les journalistes, l’attente commence. L’avocat de Jérôme Kerviel a émis dit-on de nouvelles demandes mardi soir, du coup la banque s’apprête à solliciter un renvoi faute d’avoir eu le temps d’étudier ces nouveaux éléments. L’affaire ne devrait donc pas durer longtemps, se rassure-t-on.  Des militants de Sauvons les riches, grimpés sur une échelle, accrochent sur la façade du Conseil un papier peint représentant un mur de briques. L’un d’entre eux tient un paquet de faux billets dans les mains. On songe qu’ils vont sans doute édifier un mur de l’argent, mais non, ils s’en tiennent aux briques et expliquent : ce mur, c’est celui de la finance qui nous empêche de comprendre la réalité de l’affaire. On a envie de leur dire que les décisions de justice sont publiques, de même que l’essentiel du dossier; la finance n’a pas besoin de se cacher derrière un mur, il lui suffit de compter sur la paresse intellectuelle de ses détracteurs. Sauvons les riches a toutefois un mérite. De tous les supporters de Kerviel, ses membres sont les seuls à ne pas être venus crier son innocence. La justice l’a condamné admettent-ils, nous, on proteste contre le délire de la finance. Bien vu.

Escroquerie capitale

L’heure tourne, personne ne sort. Et pour cause, contre toute attente, le Conseil a rejeté la demande de renvoi. 10h30 : Jérôme Kerviel et son avocat apparaissent enfin à la porte, la mine défaite. Leurs demandes ont été refusées. Jérôme Kerviel confie : « je suis dégoûté, je ne sais plus en quoi croire aujourd’hui ». Quelques cris résonnent dans le public « Société Générale, escroquerie capitale », « Kerviel innocent ». Un militant de Sauvons les riches jette ses faux billets en l’air, dans l’indifférence générale.   Tandis que l’équipe Kerviel  s’éloigne en direction du canal St Martin, entourée d’une horde de journalistes, les avocats de la banque décompressent discrètement au fond du bâtiment. Ils n’ont pas obtenu le renvoi, mais ils ont gagné bien mieux. La demande d’expertise sur les 4,9 milliards est rejetée, le reste des demandes aussi. Rendez-vous est fixé par le conseil le 14 mars pour aborder le fond du dossier, à savoir la légitimité du licenciement et les indemnités diverses réclamées par le trader pour un montant avoisinant quand même les 900 000 euros. Au bout de la rue, Jérôme Kerviel et Jean-Luc Mélenchon s’arrachent à la horde des journalistes et entrent dans un bistrot. Sur l’enseigne, il est écrit : Au Bar des Gamins. Et l’on songe avec amusement qu’un jour peut-être, on lira dans les manuels d’histoire : le 4 juillet 2013, dans un café du 10ème arrondissement situé quai de Valmy, le co-président du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon et le célèbre trader Jérôme Kerviel ont déclenché le mouvement de résistance qui allait entraîner l’explosion de la finance mondiale et du système capitaliste.

18/11/2012

Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule…

Il faut que je vous parle d’un livre, toutes affaires cessantes. Stéphane Durand-Souffland, chroniqueur judiciaire du Figaro, publie chez Denoël Frissons d’Assises, l’instant où le procès bascule. Quatorze grandes affaires judiciaires, depuis Guy Georges jusqu’à Bissonnet en passant par Clearstream, donnent chacune lieu à un chapitre où l’auteur, après avoir résumé les faits, décrit le moment où le procès bascule. Le retournement, l’instant de vérité arraché par une victime, un juré, un avocat qui pose enfin la question clef. On y découvre Besse, truand repenti, entamant un dialogue de haute volée sur le crime et la rédemption avec l’avocat général, la reine Badaoui avouant enfin qu’elle a menti. On s’embourbe dans les mensonges d’Emile Louis protégeant la « bestiole » qui sommeille en lui ou encore dans l’affolant déni de David Hotyat, s’inventant deux fantômes terrifiants de criminels pour supporter le souvenir du massacre de la famille Flactif. Et l’on retient ses larmes quand les jurés tendent comme un seul homme leurs mouchoirs à l’accusé qui s’effondre dans son box.

Il y a quelque chose de fascinant dans les procès d’assises. Peut-être le fait d’effleurer le grand mystère de l’âme humaine…Lorsqu’on a en plus la chance de pouvoir, à défaut d’y assister, lire les récits de professionnels de haut niveau, l’intérêt de l’exercice rivalise alors avec les grandes oeuvres littéraires, en tout cas à l’époque où les écrivains puisaient dans les faits divers l’inspiration qui leur permettait de donner naissance à des chefs d’oeuvres.

On l’ignore souvent, mais ce journalisme là est éprouvant. J’ai souvenir d’un très bel article du chroniqueur de France 2, Dominique Verdeilhan, dans le premier numéro de la revue Crimes et Châtiments (Les affres du chroniqueur judiciaire) racontant sa visite du lieu sordide où Marc Dutroux enfermait ses petites victimes et qui fut leur tombeau. Le journaliste en sort bouleversé et retourne au tribunal, claquemuré dans le silence, muet d’horreur. L’heure arrive de faire sa chronique en direct : une minute,  une minute pour synthétiser cliniquement l’information du jour. Une minute à tenir…avant de pouvoir enfin aller marcher seul et pleurer pour évacuer l’insoutenable spectacle dont il a été le témoin… J’ai été troublée de retrouver sous la plume de Stéphane Durand-Souffland, dans l’introduction de son livre, la même description de la solitude du chroniqueur judiciaire qui porte au fond de lui les traces indélébiles des drames qu’il a observés et auxquels bien souvent, il a participé à son corps défendant.

Nous sommes à Toulouse pour le procès de Patrice Alègre. La mère d’une des victimes, dont on dit qu’elle dort sur la tombe de sa fille, pousse soudain un cri déchirant à l’audience, raconte Stéphane Durand-Souffland, « un cri de bête blessée, un cri de chanteuse de Fado, rien qu’à son évocation des frissons me parcourent. De retour à l’hôtel, je m’assieds derrière mon ordinateur et, voulant retranscrire fidèlement les paroles de cette femme, je relis mes notes. Tout en écrivant, je sens couler les larmes brulantes de mes yeux, je les revois tomber sur mon clavier, j’entends le silence de ma chambre comme un écho interdit au cri des Assises, je me souviens de Toulouse noire sous la pluie, je me dis que c’est bien d’avoir pleuré après l’audience seulement ». Je n’ai pas lu l’article du journaliste sur cette audience, mais je gage qu’il n’y avait pas trace de larmes dans celui-ci. Informer interdit de pleurer.

Car informer en l’espèce ne consiste pas à titiller la fibre émotionnelle du lecteur, c’est parvenir à synthétiser dans un espace souvent dérisoire (article ou temps d’antenne radio/TV), une journée d’audience dense, riche de rebondissements, d’émotions, de drames mais aussi de querelles d’experts, de mensonges, de dénis, identifier la pièce essentielle qui, ajoutée aux autres, finira par édifier la vérité judiciaire. Ceux qui y parviennent se comptent sur les doigts d’une seule main, tant l’exercice est difficile…Chapeau !

Pour les lecteurs qui veulent en savoir plus, voici une interview vidéo du journaliste. Je vous renvoie également à ses chroniques savoureuses du procès Kerviel, en lien dans ce billet.

Note : aux passionnés de chronique judiciaire, je rappelle la publication par Le Monde de ses récits de grands procès, et les articles fabuleux de Joseph Kessel sur les procès Pétain, Eichmann et Nuremberg. Je vous renvoie aussi à l’interview sur ce blog de Didier Specq, chroniqueur judiciaire de Nord Eclair.

28/10/2012

Le contradictoire, talon d’Achille des médias

Filed under: Comment ça marche ?,Débats — laplumedaliocha @ 15:34

L’affaire dite des « tournantes » (1), celle de l’étude Séralini sur les OGM et le procès Kerviel soulèvent, dans un espace de temps très réduit, la même question passionnante : celle du contradictoire dans les médias. Qu’est-ce donc que le contradictoire me direz-vous ? Une règle que les juristes connaissent bien et qui offre la meilleure garantie possible de l’équilibre dans un débat judiciaire propice à l’élaboration d’une décision éclairée que l’on appelle : jugement. En permettant à chaque partie de produire ses preuves, d’avancer ses arguments et de discuter ceux du contradicteur, on assure l’égalité des armes, et l’on donne la possibilité à celui qui doit se prononcer de le faire en toute connaissance de cause.

Or, que voit-on lorsque les médias s’emparent de sujets hautement polémiques comme les affaires judiciaires ou encore les grandes questions scientifiques touchant la santé publique ? Une machine médiatique qui s’emballe et se retrouve ballotée au rythme de la communication des uns et des autres. « Quelle honte ! » ont hurlé les associations féministes à la suite du verdict prononcé dans l’affaire des tournantes. Personne n’a assisté au procès puisque celui-ci s’est déroulé à huis clos. Qu’importe. Les médias avides de commentaires et de réactions tendent le micro à celui qui veut s’exprimer. Qu’il soit bien informé et compétent pour répondre importe certes, les journalistes ne sont pas des abrutis, qu’il soit objectif, c’est moins important, voire carrément sans intérêt. Si d’autres avis sont en mesure de s’exprimer, il y a une chance de limiter les dégâts. A supposer bien sûr que l’on table sur un public constamment branché sur les médias, apte à saisir tous les avis contradictoires dispersés entre chaines de télé, stations de radios et presse écrite, d’en dresser la synthèse et d’en tirer un avis éclairé. Un tel public n’existe pas. Au demeurant, le système n’est pas fait pour encourager ce type de démarche. Il fonctionne au contraire à l’émotion, appelle la déclaration simpliste et fracassante, plussoie le jugement à l’emporte-pièce. Les raisonnements sages et mesurés ne buzzent pas, or, pour vivre, les médias doivent buzzer. Au demeurant, dans l’affaire des Tournantes, je n’ai pas entendu autre chose que des critiques. De gens qui ne savaient pas.

Les médias, quatrième degré de juridiction ?

Si l’on reste un instant sur le terrain judiciaire, on observe le même phénomène dans l’affaire Kerviel. Jérôme Kerviel et son avocat courent les radios et les télévisions depuis le 24 octobre, date de l’arrêt de la cour d’appel de Paris qui a confirmé en tous points la condamnation de l’ex-trader : RTL, Journal de 20 heures sur France 2, On n’est pas couché. A chaque fois, l’ex-trader exprime son incompréhension de la décision, tandis que son avocat surenchérit en pointant  les aspects à son sens critiquables du raisonnement des juges. Il faut croire que les médias sont devenus le quatrième degré de juridiction de notre système judiciaire. Evidemment, il ne viendrait à l’esprit de personne dans une démocratie d’empêcher un condamné de crier à l’injustice.

L’ennui, c’est que les magistrats ainsi mis en cause, et derrière eux l’institution judiciaire, ne peuvent pas se défendre car il n’est pas d’usage pour un juge de commenter sa décision. Il y a donc bien ici inégalité des armes – médiatiques – entre un prévenu condamné qui critique la justice et des juges sommés de se taire. Dans ce dossier, seule la Société Générale pourrait  à la rigueur s’exprimer et, en justifiant la décision qui va dans son sens, défendre par ricochet la justice. Pour des raisons qui la regardent et qui ne sont guère surprenantes, elle se tait. Nous n’avons donc ici que l’avis d’une partie. Très bruyant. Agitant les mécanismes émotionnels dont les principaux sont la haine de la finance, la méfiance à l’égard des institutions, et la sympathie naturelle que suscite l’homme seul contre le reste du monde. Ces sentiments ne sont pas absurdes, mais dieu qu’ils sont dangereux lorsqu’ils sont manipulés par des personnes qui ont intérêt à tout, sauf à faire appel au raisonnement et à l’objectivité. Il faut bien admettre qu’hier soir sur le plateau de Ruquier, les questions posées à Jérôme Kerviel et à son avocat étaient plutôt sensées et tentaient de rétablir une distance objective. Mais le format de l’émission penchait si fort dans le sens inverse que je doute qu’elles soient parvenues à mettre un bémol au discours servi par l’ex-trader. Par ailleurs, sur la compréhension générale du dossier, je ne suis pas sûre que le travail des chroniqueurs judiciaires suffise, malgré leur immense talent – je pense au Monde, au Figaro et à l’Obs – à contrebalancer l’idée force qui ressort de cette affaire complexe : la justice est folle de condamner un homme à 5 milliards de dommages intérêts, elle est aux ordres, elle protège le système et les banques. Evidemment, pour se forger sa propre opinion, on peut aussi lire les 105 pages de l’arrêt.

La science aussi impose le contradictoire

Que ce soit l’affaire des Tournantes ou celle de Kerviel, les deux dossiers ont jeté le même discrédit médiatique sur la justice. Si l’on songeait un instant à stopper la machine et à prendre la mesure des ravages que l’on occasionne dans l’esprit des citoyens français en leur donnant en permanence et à tort le sentiment que leur justice est au choix folle ou à la botte, on serait pris de vertige. Heureusement, un scandale chasse l’autre. Au suivant !

Passons aux OGM. Pour que les choses soient bien claires, je mange bio depuis toujours, je suis par nature allergique à toute forme de système, critique à l’égard des thèses officielles, et profondément convaincue enfin que la vérité scientifique d’aujourd’hui pourra se révéler demain une erreur. Pour autant, je pense qu’on ne peut lire qu’avec le plus grand intérêt – sous l’angle de la critique des médias – le texte signé par 6 académies scientifiques en réaction à l’étude Séralini montrant sur tous les médias des rats atteints de tumeurs aux proportions gigantesques, présentées comme la conséquence de l’ingestion d’OGM. Le document, signalé par @si qui à mon avis n’en tire pas toutes les conclusions utiles est ici (PDF), en voici un extrait :

« La médiatisation de l’article de G.E. Séralini et son impact sur l’opinion ont été d’autant plus importants que ces travaux concernent la sécurité de notre alimentation, sujet auquel les Français sont très sensibles. Les médias télévisés ont largement repris des images chocs qui n’ont pu que frapper les téléspectateurs. Ils ont ainsi contribué à alimenter des peurs totalement irrationnelles dans la mesure où les résultats présentés n’ont aucune validité scientifique.

Pour limiter de telles dérives, les six Académies recommandent la création auprès du Président du Conseil supérieur de l’audiovisuel d’un « Haut comité de la science et de la technologie ». La mission de ce Haut comité serait d’attirer l’attention du Président du CSA sur la médiatisation de travaux scientifiques remettant en cause des savoirs partagés par la très grande majorité de la communauté scientifique internationale sans que les responsables de chaînes de télévision ou de radios se soient auparavant assurés de leur validité, alors que la diffusion de ce qui pourrait s’avérer par la suite comme « une fausse nouvelle » aura profondément et indûment influencé les Français, parfois de manière irréversible. Ce Comité qui dans le cas le plus fréquent ne pourrait fonctionner qu’a posteriori, devrait être très réactif dans la mesure où les problèmes qu’il aurait à analyser nécessitent souvent des réponses rapides ».

Cette déclaration a le mérite de soulever une excellente question sur le terrain de l’éthique. La réserve que j’émettrais c’est qu’il faut prendre garde, compte-tenu de l’importance des enjeux économiques attachés à ces dossiers, de ne pas instaurer une censure susceptible de protéger les firmes internationales – et l’ego des chercheurs en vogue- sous prétexte d’éviter les dérives médiatiques.

Que nous enseignent au fond ces affaires ? Que tout le monde aujourd’hui a compris le fonctionnement des médias et en joue. Leur goût du spectaculaire, leur obligation de travailler dans l’urgence, leur manque de moyens. Que vous soyez puissant ou misérable, vous pouvez désormais vous emparer d’un micro pour délivrer votre vérité. Quelque part c’est un progrès. Mais il a son revers : balloter le public au gré des émotions contradictoires, semer le trouble dans les esprits, engloutir la raison sous le sentiment. De fait, seuls les esprits les plus éclairés et les plus vigilants auront une chance d’exploiter toutes les ressources de cette nouvelle expression de l' »information » pour en sortir enrichis. Les autres ne seront que des cerveaux disponibles que la communication remplira de ses messages toxiques. A moins bien entendu que les médias ne s’interrogent sur le nouveau monde dans lequel ils évoluent et s’aperçoivent enfin qu’ils ne sont plus que des pions entre les mains de gens qui jouent de leurs travers…

(1) Il est reproché aux journalistes d’utiliser le terme de « tournantes » au lieu de viol collectif et de donner ainsi une image édulcorée de la réalité de ces horreurs. Après réflexion, je maintiens personnellement l’usage de ce terme qui me semble désigner un phénomène bien précis dont il me semble que tout le monde comprend à quoi il renvoie. 

Mise à jour 29/10 à 18h13 : Laurent Ruquier a bien fait d’inviter Jérôme Kerviel et David Koubbi : 1,9 millions de téléspectateurs. Je défie quiconque de venir encore me dire que si les médias produisaient des choses intelligentes le public serait au rendez-vous.

29/06/2012

L’affaire Kerviel, ce cauchemar sans fin

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:33
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Palais de Justice, jeudi 28 juin, 13h30 : On connaissait David Koubbi avec une canne, voici qu’il est arrivé le jour fatidique des plaidoiries le visage orné d’un cocard coquard ! Cette apparence de gueule cassée de la défense sied plutôt bien au jeune premier. Sa souffrance quasi-christique est tellement cinématographique qu’il apparait décidément urgent de transformer cette histoire en film. Pourquoi d’ailleurs ne pas confier un rôle féminin à Tristane Banon, arrivée au palais au bras de l’avocat ? Elle s’est installée au premier rang parmi les anonymes car il n’y a, hélas, pas de carré VIP dans une salle d’audience.  Du coup, on cherche des yeux l’actrice de X, Clara Morgane, également cliente de David Koubbi et soutien attendri de Jérôme Kerviel. Elle n’est pas là, c’est dommage, elle aurait ajouté au spectacle. Ainsi va la nouvelle équipe de défense de Jérôme Kerviel, on se croirait à la table d’une pipole botoxée dans une boite branchée.

Salle comble

Le procès fait salle comble, tout le monde est venu écouter la star. C’est même la foule des grands jours sur le balcon réservé à la presse. D’une main ornée de bracelets en argent mon voisin, qui a des allures de mannequin, efface une poussière imaginaire sur son soulier de prix parfaitement ciré. C’est un confrère de la radio venu entendre David Koubbi, « par simple curiosité personnelle » me confie-t-il. On se demande bien ce que cette foule de visiteurs occasionnels peut espérer comprendre de ce procès si compliqué en ne daignant assister qu’au tour de show de l’avocat « vu à la télévision« .  Même les bancs de la défense sont pleins à craquer. Le fan club de David Koubbi, sans doute. Les filles ont des chevelures et des talons vertigineux, les garçons sont lustrés comme des pouliches à Longchamp. Tout ce petit monde fleure bon la jeunesse branchée. Jérôme Kerviel, c’est leur distraction du moment, le trader le plus célèbre du monde, la star de l’actualité qu’on expose à ses amis comme un trophée. Demain sans doute ils l’auront oublié, mais aujourd’hui ils sont là pour le soutenir…et se montrer. Les caméras sont présentes, c’est donc l’endroit où il faut être. Ce petit monde turbulent détonne avec les avocats blanchis sous le harnais de la Société Générale qui défendent l’institution vieille de 120 ans avec discrétion et doigté. Il détonne plus encore face aux juges aguerris qui s’appliquent depuis un mois à comprendre un dossier d’une technicité à pleurer. Quant aux chroniqueurs judiciaires, peu sensibles aux paillettes, ils se demandent ce que ce transfuge de la Jet Set est venu faire dans une affaire financière aussi grave.

C’est l’associé de David Koubbi qui assure la première partie du spectacle, il faut bien chauffer la salle. On sent qu’il tente de prendre son envol, mais sans jamais parvenir à quitter un ton sourd et monocorde qui contraste singulièrement avec l’indignation que l’on croit saisir dans le propos lorsqu’on parvient à se concentrer. Dommage, son faux air de vicking avait suscité à tort l’espoir d’une plaidoirie tonitruante.  Trois quart d’heure plus tard, c’est au tour du jeune collaborateur du cabinet de plaider. Brun, le physique fluet d’un adolescent, la chevelure rebelle, il est fier, dit-il, à 26 ans, d’intervenir dans une telle affaire. On frissonne pour Jérôme Kerviel. Le voici embarqué dans un exposé technique sur la qualification des infractions. Le jeune homme s’applique, tort tord le droit à l’extrême pour le faire coller à sa démonstration. Sans doute croit-il en ce qu’il dit, mais il ne parvient pas à atteindre son auditoire. La présidente soulage tout le monde en décidant une pause. Il est déjà 15h30. Deux heures d’audience, c’est long quand on s’ennuie dans une salle bourrée de monde et étouffante de chaleur.

Fantasme d’insomniaque

15h45 : La grand moment est arrivé : David Koubbi entre en piste. Il vibre, il attaque, la banque, la presse, la justice et d’autres choses encore. Tout le monde y passe. Il interpelle la Cour, exige que l’on juge « Monsieur » Jérôme Kerviel. Le discours est séduisant, l’avocat inspiré. Et l’on songe à la phrase assassine d’une caricature de Daumier : « vous avez perdu votre procès, mais vous avez eu le plaisir de m’entendre plaider ». Il parle pour un public imaginaire, à l’évidence plus proche des lecteurs de Voici que des très sérieux magistrats composant la Cour. Il est aussi la voix de Jérôme Kerviel, celle qui a plaidé la manipulation et parle désormais de son honneur. Et pourtant les avocats le savent bien, la bonne plaidoirie n’est pas celle qui plait au client, moins encore celle qui va séduire le public, c’est celle qu’impose la défense et qui s’avère généralement beaucoup moins chatoyante qu’on ne le souhaiterait.

Le trader rêve, l’avocat fantasme. L’un s’est imaginé en Gordon Gekko, l’autre se prend pour Moro-Giafferi. Quel équipage ! Ils se sont unis il y a tout juste trois mois pour le meilleur et pour le pire. Depuis lors, la défense n’a eu de cesse de se tirer dans les pieds. D’abord en interrogeant maladroitement les témoins, au point que chacune de leurs réponses venait apporter de l’eau au moulin de la banque qui n’en espérait pas tant. Ensuite en dégainant la thèse de la manipulation. Et l’on se rappelle ces sorties  d’audience où, tandis que la presse – pourtant friande de rebondissements – quittait la salle sceptique, l’avocat et le trader se tapaient dans la main en signe de victoire avant d’aller fanfaronner sur les marches du palais. Dans le film qu’ils se jouaient à eux-mêmes, il ne manquait que le ralenti et la musique ; on les ajoutera au montage. Hélas, une fois exposée sous la lumière crue de l’analyse judiciaire, la théorie de la manipulation est apparue pour ce qu’elle était : un fantasme d’insomniaque qui aurait abusé de littérature complotiste sur Internet. Jérôme Kerviel se doute-t-il qu’il vient de perdre son meilleur atout, faute d’avoir su le jouer comme il fallait ? Qui peut croire encore que la banque savait, alors que le scénario d’une Société Générale complice apparait en définitive plus extravagant  que celui de la banque aveugle ? Qu’importe ! L’avocat poursuit sa course maladroite en claudiquant appuyé sur sa canne. A croire que son étrange client lui a transmis le virus de la fuite en avant. Il a irrité tout le monde durant trois semaines à commencer par la cour, n’a convaincu personne, en a voulu à la presse de le dire…Chut !  Ecoutez donc ses amis applaudir à la fin de sa plaidoirie, envers et contre tous les usages judiciaires : c’est bien la preuve qu’il est bon ! Hé oui, tout comme les gains mirifiques de Jérôme Kerviel sur les marchés en 2007 ont incité celui-ci à croire qu’il était un trader invicible. Tout comme l’incompréhension du public et les doutes d’une poignée de financiers quant à la sincérité de la banque ont convaincu l’ex-trader qu’il pouvait avancer sur le terrain du complot. Tout comme le soutien inconditionnel de leur fan club a conforté l’avocat et son client dans l’idée qu’ils avaient retourné la situation à leur avantage. Cette affaire, c’est un rêve fou sans cesse ranimé, une suite de mirages, un long cauchemar.

Au fond, il aurait mieux valu que l’ex-trader se défende tout seul. C’est dans les rares moments où Jérôme Kerviel a pris la parole que la défense a semblé marquer des points. Au début du procès lorsque, interrogé par la présidente, il s’est expliqué sur ses actes. Après l’intervention de Daniel Bouton aussi, quand il a fissuré l’armure, évoquant son éducation, sa mère malade, sa confiance dans la justice. Et puis hier, quand il a enfin demandé pardon. A défaut de convaincre, il a révélé cette part d’humanité qui faisait si cruellement défaut jusque ici à sa défense. La brutalité du jugement de première instance est un autre atout : qui sait si avec le recul, la cour ne va pas tempérer la responsabilité du trader en apercevant celle de la banque qui n’a pas su l’arrêter à temps ? Cela suffira-t-il à corriger les effets ravageurs d’une défense calamiteuse ? Réponse le 24 octobre. Si le jugement est adouci, gageons que l’avocat fanfaronnera. Dans le cas contraire, il sera toujours temps de crier au complot. Après tout, il a déjà dénoncé la banque machiavélique, la presse méprisant les faits, le gouvernement indifférent au sort du trader, il ne manque plus dans ce tableau que la justice aux ordres. Le public va adorer !

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