La Plume d'Aliocha

02/09/2010

Kessel, génial chroniqueur judiciaire

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:49

Vous vous délectez des chroniques judiciaires de Pascale Robert-Diard ? Vous avez dévoré les grands procès racontés par les journalistes du Monde ? Alors ne manquez pas ce livre : Jugements derniers, Les procès Petain, de Nuremberg et Eichmann. L’auteur ? Joseph Kessel. Le journaliste a chroniqué ces procès pour France Soir. Et c’est avec fascination qu’on se plonge dans les 34 articles que rassemble le recueil. Ils ne s’enlisent jamais dans les aspects techniques des dossiers mais au contraire s’en émancipent  pour se concentrer sur l’humain, brossant le portrait des accusés et des juges ainsi que le ferait un peintre, décrivant les réactions de la salle, les émotions de l’auteur, ses interrogations. Ce n’est pas seulement le récit emprunt à la fois de hauteur et de sensibilité qui interpelle dans ces chroniques, c’est d’entendre la voix d’un observateur direct des événements, d’un homme qui n’a pas encore notre recul mais qui a pris la mesure de ce qui se joue devant lui. « Et nous tous qui, la gorge nouée, assistions dans l’ombre à ce spectacle, nous sentîmes que nous étions les témoins d’un instant unique dans la durée des hommes », conclut-il à la fin d’une audience lors du procès de Nuremberg.

Un képi lauré sur une table

Ainsi, le 24 juillet 1945, Pétain fit son entrée dans la salle d’audience : « Soudain, le silence…Par la petite porte, entre des gens assis, tassés les uns contre les autres et que des gardes écartent, paraît l’accusé. Il est en uniforme. Pour toute décoration, la médaille militaire. Il se tient droit. Il ne regarde rien, ni personne. Il va au vieux fauteuil, pose son képi lauré sur la petite table, s’assied. Le silence dure. On sent dans l’assistance une vibration, un frémissement, intenses. Quelle est la qualité de cette émotion ? Pitié ? Indignation ? Sympathie ? Haine ? Rien de tout cela il me semble. Mais une gêne, un malaise, une sorte de douleur abstraite qui ne s’adressent pas à l’homme qui vient de s’asseoir. Et qui le dépassent, et qui touchent à la gloire, au destin, à la patrie, aux grands symboles dont ce vieil homme assis dans ce vieux fauteuil porte le poids ». De Laval, venu témoigner, il écrit un peu plus tard  : « Sa laideur est presque fascinante. Cette laideur qui, avec ses énormes oreilles, sa grosse lèvre fléchissante, ses yeux reptiliens, ses bras qui ne décollent jamais du corps et ses mains anormales, ses mains trop faibles et trop petites, fait songer à quelque animal sans noblesse. L’étrange créature ». Et d’ajouter quelques lignes plus bas, impitoyable : « tout est non pas amoindri mais aveuli et comme déshonoré au sortir de cette bouche flasque, de cette lippe pendante ». Le procès durera moins d’un mois et je vous laisse découvrir le récit extraordinaire du verdict, prononcé le 15 août 1945 à 4h30 du matin au terme d’une attente de plusieurs heures dans les couloirs du Palais de justice dont Kessel dira : « c’était une sorte de songe pesant. L’attente s’étirait sans mesure. La meule du temps broyant les instants de cette nuit avec une lenteur infinie ».

Le rire de Goering

Quelques mois plus tard s’ouvre le procès de Nuremberg. Et Kessel nous livre le récit de scènes hallucinantes. Comme ce rire fou dont furent saisis Goering et Ribbentrop en évoquant le 16 mars 1938, ce jour où, au lendemain de l’Anschluss ils discutaient des faux témoignages à fournir aux anglais alors qu’ils se savaient écoutés par les services secrets britanniques :« A ce moment-là, il se passa quelque chose d’incroyable. Sur le banc des accusés Goering releva la tête et se mit à rire. D’un rire plein, entier, débridé, impossible à contenir. Et par-dessus l’épaule de Hess, il regarda Ribbentrop. Et celui-ci dont les lèvres ravinées et serrées étaient nouées comme par un cordon, regarda Goering, détendit sa bouche et se mit à rire, à son tour, franchement, largement. Six années avaient passé et quelles années ! Plus rien ne restait à ces hommes que leurs vies menacées. Mais les deux compères tragiques riaient encore de la façon dont ils avaient berné le monde et triché au jeu des peuples et du sang ». Mais c’est sans aucun doute le compte-rendu intitulé sobrement « Cinéma » qui marque le plus. Kessel y décrit la projection dans la salle d’audience d’un documentaire sur les camps de concentration. L’assistance est plongée dans une obscurité seulement éclairée par les images atroces qui défilent sur l’écran. Quand soudain surgit un second foyer lumineux, un projecteur qui illumine les 20 accusés. « Les accusés ne s’apercevaient pas que leurs visages se trouvaient tirés de l’ombre par une sorte de bain révélateur et que leur fresque hallucinante formait un point de mire obligé, une cible fatale ». Et le journaliste dévore ces visages du regard, tentant de saisir une expression, un remord. Comme il avait observé Pétain et comme il regardera Eichmann, interdit face à l’incroyable décalage entre les actes de ces hommes du temps de leur toute puissance et l’image qu’ils offrent devant leurs juges. Ce mystère auquel tous les chroniqueurs judiciaires sont confrontés et qui n’est autre que celui de l’âme humaine. Le documentaire tire à sa fin,  Kessel évoque de manière poignante les bulldozers qui nettoient les champs de cadavres.  « Alors Goering, vice-roi du IIIème Reich, serra ses machoires livides à les rompre. Le commandant en chef Keitel, dont les armées avaient ramassé tant d’hommes promis aux charniers, se couvrit les yeux d’une main tremblante. Un rictus de peur abjecte déforma les traits de Streicher, bourreau des juifs. Ribbentrop humecta ses lèvres desséchées. Une sombre rougeur couvrit les joues de von Papen, membre du Herren Klub et serviteur d’Hitler. Frank, qui avait décimé la Pologne, s’effondra en sanglots ».

Eichmann, l’homme araignée

En 1961 enfin, Joseph Kessel est appelé à couvrir le procès Eichmann à Jérusalem. Et il raconte le procès de celui qu’il appelle l’homme araignée, enfermé dans sa cage de verre  : « la maigreur réptilienne du corps, les arêtes à la fois aigues et fuyantes du visage, la bouche d’une minceur extrême, cruelle et fausse, les yeux cachés par les lunettes, mais attentifs, immobiles et aux aguets (…) Eichmann n’accorda par un regard à la salle, tira une chaise, s’assit. Toutefois ses mains ne trouvaient ni place ni repos. Ses lèvres effilées frémissaient sans cesse, et des crispations agitaient son visage émacié, livide ». D’Eichamnn il nous décrit la glaçante intelligence administrative, ordonnée, méticuleuse, qui maitrise le dossier pourtant volumineux jusque dans ses moindres détails. Et puis il y a sa façon de se dresser au garde à vous lorsqu’entrent ses juges et la manière dont il tente de se présenter en ami des juifs qui aurait tout fait pour pour qu’ils aient une terre. Jusqu’à cet instant du procès où il se révèle. On évoque la conférence de Wannse où fut décidée la « solution finale » et Eichmann d’expliquer : « vous comprenez, il n’y avait dans le château que des hommes très supérieurs à moi par leurs fonctions et leurs titres. Naturellement, j’étais heureux de me voir admis par eux sur un pied d’égalité. J’ai pris la mesure de mon rang moral, de la valeur de ma personnalité à la lumière de cette conférence. Son objet ne m’importait pas. C’était les grands dignitaires présents, les papes des services intéressés qui avaient à donner les ordres. Je n’avais qu’à obéir. Ma satisfaction était donc pure. L’homme dans la cage de verre conclut avec un parfait naturel : j’avais le sentiment qu’a pu avoir Ponce Pilate ».

Note : Jugements derniers, les procès Pétain, de Nuremberg et Eichmann – Texto, collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein – 237 pages, 6,50 euros. Pour en savoir plus sur cette collection, je vous invite à visiter le site. Et pour information, Jean-Claude Zylberstein a commencé sa carrière en tant que journaliste au Nouvel Observateur avant de devenir avocat spécialisé en propriété intellectuelle. Il a lancé plusieurs collections dont la fameuse « Grands détectives ».

28/01/2010

Profession : chroniqueur judiciaire

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:58

Didier Specq est chroniqueur judiciaire au quotidien Nord Eclair depuis 20 ans. Il est une figure du Palais de justice de Lille. Certains d’entre vous le connaissent pour avoir lu ses commentaires chez Eolas ou sur ce blog. Comme nous avions parlé récemment de la chronique judiciaire à l’occasion de la parution des Grands procès du Monde,  j’ai eu envie de l’interroger pour en savoir un peu plus sur le métier. Il m’a fait le plaisir d’accepter, voici donc le compte-rendu de notre discussion. Vous verrez que Didier Specq est assez sévère avec le traitement actuel des affaires judiciaires, dénonçant le manque de connaissance du terrain de certains de ses confrères qui contribue, à ses yeux, aux grands emballements médiatiques comme celui que nous avons connu dans l’affaire Outreau.


 

Aliocha : Comment êtes-vous devenu chroniqueur judiciaire ?

Didier Specq : J’ai commencé le journalisme en qualité de correspondant de Libération en 1975 à Lille, c’était la grande époque à Libé. Je couvrais toute l’actualité de la région et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser de près à la justice. Il faut dire que les magistrats venaient de créer le Syndicat de la magistrature, un syndicat de gauche dont tous les membres ou presque étaient nommés, à titre de rétorsion, dans le Nord et plus particulièrement à Béthune. Ces juges instruisaient les affaires différemment des magistrats classiques. J’ai commencé à saisir que d’une manière générale, les juges étaient influencés par l’actualité, par les effets générationnels aussi, mais finalement pas tant que ça par les clivages politiques. C’était intéressant de voir que des juges de gauche pouvaient être plus sévères avec les délinquants que des juges plus conservateurs, simplement parce que ces derniers croyaient peut-être davantage à la réhabilitation. De même, dans les affaires de pédophilie, on voit bien que les juges plus âgés et censés plus conservateurs sont aussi moins durs, peut-être parce qu’ils sont plus attentifs à la preuve et moins sensibles aux effets de mode. Ensuite, je suis passé au Matin du Nord qui était une émanation du Matin de Paris puis à Nord Matin, un titre du groupe Hersant, et enfin à Nord Eclair, il y a 20 ans, où cette fois j’ai été embauché comme chroniqueur judiciaire.

Quelle place occupe la chronique judiciaire dans la presse quotidienne régionale ?

Disons qu’elle passe après la politique, l’économie et la culture, mais qu’elle est sans doute plus estimée que les faits divers ou les informations locales. Comme les journalistes judiciaires acquièrent une spécialité de fait, dans un domaine très spécifique, qui nécessite des contacts, une connaissance de l’univers judiciaire etc. on les laisse faire, ce d’autant plus que les journalistes ne se battent pas pour ce genre de postes.

Pourquoi à votre avis la chronique judiciaire fait-elle si peu d’émules ?

Parce que ce n’est pas là qu’est le pouvoir en région. Et les journalistes aiment bien être proches du pouvoir. En province, il existe de petites baronnies, qui se renouvellent très peu. A Lille, les responsables par exemple du PS sont les mêmes qu’il y a 20 ans, ils sont juste un peu plus âgés. A l’inverse, le monde judiciaire se renouvelle, les juges bougent. Quant aux avocats, ils travaillent beaucoup et sont, comme les magistrats, un peu en marge des cercles du pouvoir.

Comment travaillez-vous au quotidien ?

J’ai une page réservée dans Nord Eclair, que j’alimente tous les jours et qui contient environ 5500 signes soit 4 ou 5 papiers avec un dessin d’illustration et le plus souvent une petite interview d’avocat. Nous sommes deux chroniqueurs judiciaires à avoir notre bureau au Palais de Lille, celui de la Voix du Nord et moi. Je passe donc ma journée au palais jusqu’aux alentours de 21h30, le temps d’assister aux audiences et ensuite d’écrire mes articles. Le journal boucle à minuit. Généralement, j’évoque 4 ou 5 affaires importantes qui ont été examinées dans la journée.

Dans une ville comme Lille, vous êtes amené à parler de gens que vous croisez dans la rue, cette proximité n’est-elle pas gênante ? N’avez-vous pas peur de représailles par exemple si un article déplait aux personnes mises en cause ?

Cela surprend les jeunes journalistes, mais je précise toujours l’identité complète des personnes condamnées à des peines de prison ferme. Pour les sursis, je m’en tiens au prénom. Evidemment quand il s’agit d’atteintes sexuelles sur mineurs, je ne donne pas le nom des parents, car cela reviendrait à porter atteinte à l’anonymat des victimes. Un jour j’avais été remplacé par un jeune confrère qui n’avait pas voulu préciser le nom d’un dealer. J’ai dû lui expliquer que c’était important de le dire aux lecteurs parce qu’il avait peut-être vendu de la drogue dans le square à côté de chez eux  et qu’ils seraient soulagés de le savoir en prison. Dans la presse nationale, on donne rarement des détails précis comme le nom de la rue où une personne a été arrêtée ou la description détaillée d’un véhicule, mais dans la presse quotidienne régionale, ce sont des détails importants, car les lecteurs savent de quoi on parle exactement, c’est leur rue, leur quartier, leur voisin de palier. Jusqu’à présent, je n’ai jamais connu d’incident grave, quelques menaces, des engueulades qui durent 5 minutes, rien de plus.

Pensez-vous que la chronique judiciaire a évolué depuis que vous avez commencé à la pratiquer ? Par exemple, si vous deviez aujourd’hui chroniquer le procès Petiot, diriez-vous comme le journaliste du Monde à l’époque qu’il a « un faciès de batracien » ?

Bien sûr qu’elle a évolué, en même temps que la société. Je crois que nous sommes devenus plus neutres dans notre manière d’écrire. Dans les années 70, on ne se gênait pas pour surenchérir, mais c’était aussi l’époque ou un couple non marié était qualifié de « faux ménage » et où les psychiatres disaient encore que l’homosexualité était une maladie. Les mentalités ont évolué et la chronique judiciaire aussi, nous sommes sans doute plus respectueux de la présomption d’innocence et, plus généralement, des droits des personnes.

Vous avez fait partie des très rares journalistes qui, lors de l’affaire Outreau, ont osé émettre des doutes sur la culpabilité des accusés, pourquoi ?

Je n’ai pas couvert cette affaire, elle intéressait d’autres journalistes de la rédaction, je les ai laissé faire. Et puis très vite j’ai été ecoeuré par la tournure médiatique que prenait le dossier. Il est évident qu’il y avait un effet de mode autour de la pédophilie et que celui-ci était en train de fabriquer un consensus autour de l’idée qu’il fallait condamner, même en l’absence de preuves. Très vite, j’ai eu du mal à croire que des gens de 40,50,60 ans se révèlent soudainement être des pédophiles alors qu’ils n’avaient pas de casier et qu’à part la parole des enfants, aucun élément, si petit soit-il, ne venait conforter la thèse de l’accusation. C’est particulièrement vrai pour le curé, le chauffeur de taxi ou encore l’huissier. Il n’y avait pas le plus petit éléments matériel, pas même une collection de photos d’enfants qui, à défaut de prouver leur culpabilité, aurait constitué un élément matériel appuyant les témoignages des enfants. Rien. Je l’ai écrit, mais cela n’a intéressé personne à l’époque.

Cela pose la question du rôle du journaliste. Doit-il croire sur parole les policiers, les juges, les avocats ? Doit-il enquêter lui-même ?

Il m’arrive d’enquêter mais il ne faut pas se leurrer, les informations qu’on recueille sont très parcellaires. Disons qu’il faut écouter les uns et les autres et savoir cultiver le doute. En 1998 par exemple, une affaire a fait grand bruit, on l’a appelée « l’affaire de la maison maudite ». Il s’agissait d’une jeune femme, violée par ses frères, qui auraient ensuite tué ses enfants à la naissance. Le parquet parlait d’au moins 4 nourrissons assassinés. Les avocats contestaient ce chiffre. Et il se trouve que quelques semaines plus tard, un médecin a conclu que cette jeune femme n’avait jamais été enceinte ! Voilà pourquoi le chroniqueur judiciaire doit apprendre à cultiver le doute et mettre en garde ses lecteurs contre les jugements à la va-vite. Voyez l’affaire Florence Cassez, plusieurs journalistes ont pris fait et cause pour elle au motif que la justice mexicaine serait forcément nulle et partiale. Au nom de quoi ? Le Mexique est un grand pays, si sa justice estime qu’il y a lieu à poursuites, on ne peut pas traiter cette décision par le mépris. Je ne dis pas qu’elle est coupable ou innocente, je n’en sais rien, simplement il faut laisser la justice suivre son cours et ne pas condamner la justice mexicaine, juste parce que c’est un pays qui prétend juger une de nos compatriotes. Je trouve qu’aujourd’hui, les journalistes vont trop vite, que leurs informations sont insuffisamment sourcées, qu’ils ne sont plus assez sur le terrain et surtout qu’ils tentent de faire entrer l’actualité dans un moule, dans un cliché qui correspond à ce qu’ils croient savoir du public, dans les sujets à la mode.

Dans un très beau billet, Benedicte Desforges, l’auteur du blog Police etc., lance un cri de colère contre l’indifférence des médias à l’égard de la mort d’un de ses collègues. Pensez-vous que cela ait un rapport avec cette volonté des journalistes de faire entrer l’actualité dans un moule ?

Evidemment. La mort d’un policier ne fait malheureusement pas partie des sujets à la mode. Par ailleurs, c’est un thème fortement connoté Front National, par conséquent les médias n’en parlent pas. Le grand sujet en ce moment, ce sont les femmes battues. Vous observerez que lorsqu’on a lancé le sujet, on nous disait qu’une femme mourait sous les coups de son mari tous les 4 jours, aujourd’hui on nous dit tous les 2 jours et demi. D’où viennent ces chiffres ? Il faut bien qu’il y ait des faits divers, des femmes retrouvées mortes, des enquêtes pour déterminer les causes de la mort, des coupables arrêtés. Je devrais donc voir ce type d’affaires aux Assises de Douai, or il n’y en a quasiment pas. Je ne dis pas que ça n’existe pas et encore moins que ce n’est pas un sujet grave, j’observe simplement que c’est un sujet dans l’air du temps, qui plait aux médias et sur lequel on entend tout et n’importe quoi. Je n’ai pas le sentiment personnellement que les relations entre hommes et femmes se caractérisent par une violence généralisée. Or, c’est bien l’impression que donne ce battage médiatique.

Les affaires judiciaires mettent souvent en scène des drames humains. N’est-ce pas difficile à vivre pour le chroniqueur judiciaire d’être ainsi le témoin régulier des « pathologies » de la société ?

Je suppose que les médecins sont heureux d’aller tous les matins exercer à l’hôpital, et pourtant ils sont confrontés à la maladie et à la mort, pourquoi le chroniqueur judiciaire ne serait-il pas heureux d’aller au palais ? Vous savez, c’est un lieu où se déroulent des drames certes,  mais où l’on rit aussi beaucoup. En plus la communauté judiciaire est assez brillante, vivante, intéressante, le palais est un endroit que j’aime beaucoup.

Le président du Tribunal de grande instance de Paris, Jacques Degrandi, a consacré son discours de rentrée il y a quelques jours aux rapports entre la justice et les médias, estimant qu’il fallait introduire davantage d’éthique pas seulement chez les journalistes mais aussi chez les juges et les avocats. Ses déclarations ont donné lieu à un article incendiaire sur Rue89. Qu’en pensez-vous ?

Je crois en effet qu’il y a un vrai problème dans la manière dont les médias traitent l’actualité judiciaire. Les journalistes débarquent pour une affaire médiatique, ils ne s’intéressent à rien d’autre et parfois, ils passent à côté du plus important. Prenons l’affaire de Lille plage par exemple. C’est un jeune homme un peu zinzin qui a agressé sexuellement un enfant de 7 ans. Il ne s’est rien passé de très grave mais ça a attiré l’attention des médias friands d’affaires pédophiles. Le même jour, dans la chambre du tribunal qui traite des crimes sexuels, il y avait plusieurs curés en soutane. Il s’agissait d’une affaire également de pédophilie mettant en cause des prêtres intégristes. Elle était autrement plus importante que l’affaire de Lille Plage, mais aucun journaliste venu sur place ne s’y est intéressé. Le procureur, qui a une vue d’ensemble des dossiers, aurait bien voulu relativiser l’importance de l’affaire Lille Plage mais il ne pouvait pas, il risquait qu’on ne retienne de ses réquisitions qu’une phrase donnant le sentiment que la pédophilie n’était pas grave aux yeux du parquet de Lille. On voit au passage l’influence que peut avoir la présence des journalistes sur le déroulement des débats eux-mêmes. Voyez l’affaire de l’enlèvement du petit Enis par Francis Evrard. Evidemment que c’est un problème de prescrire du viagra à un délinquant sexuel récidiviste. Mais il se trouve que, là encore, l’enfant n’a pas subi de sévices importants. Par conséquent, la surmédiatisation de l’affaire risque de faire bien plus de ravages que l’enlèvement. Etonnamment, personne n’a demandé le huis clos qui est pourtant de droit dans ce type d’affaires. Pas plus d’ailleurs que le huis clos n’a été réclamé dans l’affaire Outreau. Tout le monde voulait donner à ce procès un retentissement médiatique maximum. Le procureur a même fait visiter aux journalistes les installations qui leur étaient dédiées au tribunal de Saint Omer avant les débats, comme s’il se réjouissait à l’avance de préparer « un grand procès » !

Vous évoquez « les journalistes », comme si le chroniqueur judiciaire était différent de ses confrères. Pourtant, vous êtes aussi un journaliste ?

Bien sûr. Quand j’évoque les journalistes, je veux parler des généralistes qui débarquent quelque part, ne connaissent pas le contexte, et ne cherchent pas à le connaître, ce qui entraine un effet moutonnier et fabrique des emballements médiatiques comme celui auquel on a assisté à Outreau. Le chroniqueur judiciaire sait conserver ses distances, il apprend à douter mais aussi à relativiser à force d’observer tous les jours le fonctionnement de la justice, ce qui n’est pas le cas des journalistes non spécialisés qui débarquent pour un seul dossier. Ceux-là ont des avis à l’emporte-pièce sur tout, la main de Thierry Henry, l’innocence de Florence Cassez. Ils cherchent surtout la photo sur les marches du palais et ne s’intéressent à rien d’autre. L’essentiel dans ce métier, c’est le terrain, il faut y aller, et faire l’effort de le connaître et de le comprendre. Or, j’ai peur que ce soit de moins en moins le cas aujourd’hui.

Comment imaginez-vous l’avenir de la chronique judiciaire ?

Elle s’est étiolée ces dernières années, mais je pense que la presse, et en particulier la presse quotidienne régionale, va y revenir. C’est un lieu d’analyse du réel très important, un peu comme un conseil municipal, on y prend la température de la société.

08/01/2010

Cent chroniques judiciaires du Monde

Filed under: Coup de chapeau !,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 11:17

Le journal Le Monde a eu l’excellente idée de publier un ouvrage rassemblant les articles de ses chroniqueurs judiciaires sur les grands procès en France depuis 1944. Vous y trouverez un article par affaire, illustré de très belles photos qui sont de véritables documents historiques et accompagné  de précisions sur le dossier  ainsi que sur l’auteur du compte-rendu d’audience. De quoi entamer un passionnant voyage dans l’histoire mais aussi au coeur du monde judiciaire et surtout de l’humain. Du procès Petiot (Ah! Le regard de Petiot) qui ressucite au passage le grand René Floriot, cette légende du barreau dont le récit des exploits a bercé mon enfance, à Clearstream, Pascale Robert-Diard  et Didier Rioux ont fouillé  dans les archives du grand quotidien pour retrouver ces trésors journalistiques. C’est Pascale qui a eu la gentillesse de me l’adresser, qu’elle en soit ici remerciée. Je l’ai ouvert un soir tard en rentrant d’un dîner et ne l’ai laché que de force, trois heures plus tard parce qu’il fallait bien travailler le lendemain. J’étais saisie, électrisée, emportée au fil des affaires, bondissant de l’une à l’autre, émue par un témoignage, enchantée par une prouesse de style, fascinée par une photo.

Du « faciès de batracien » de Petiot à « l’incandescence » de Villepin, 60 ans de justice

Comme le souligne Laurent Greilsamer dans sa préface, la force du Monde en matière de chronique judiciaire, c’est qu’il parait en milieu de journée. Dès lors, quand les autres chroniqueurs doivent quitter la salle avant la fin de l’audience pour boucler leur article du lendemain matin, ceux du Monde restent jusqu’au bout et assistent parfois, comme ce fut le cas dans l’affaire Outreau, à des retournements majeurs qui échappent à leurs confrères. L’autre grande force, sur laquelle les auteurs glissent pudiquement mais qu’il faut bien révéler ici, c’est la qualité des regards et des plumes. Quand Henri Magnan décrit l’entrée de Petiot dans la salle et qu’il évoque son« faciès de batracien où tout semble flétri, fané, éteint », on croit soudain le voir se dresser devant nous, cet homme qui a « la mort dans les yeux« , on croit entendre son « flot gluant de parole ». Et le lecteur solitaire soudain s’installe dans la salle bruissante de monde, écoute craquer le parquet sous les pas des avocats, respire l’air lourd du prétoire où se rejoue en un acte la tragédie de la condition humaine.  Et lorsque, un demi-siècle plus tard, Pascale Robert-Diard nous dépeint le choc Villepin-Rondot dans le dossier Clearstream, on reste le souffle suspendu : « Soudain il n’y a plus que ces deux-là. Le général et l’ancien premier ministre. Le militaire et l’homme politique. Le témoin et le prévenu. La rigueur, la sécheresse, la prudente économie de l’un. La passion, l’incandescence, la puissance dialectique de l’autre. Philippe Rondot et Dominique de Villepin font face au tribunal. Deux mètres à peine les séparent, la même tension les unit. S’il fallait ne retenir qu’un seul moment des trois semaines déjà écoulées du procès Cleartream, ce serait cette confrontation de deux hommes, le premier jouant son honneur, le second son destin ».

« Grandeurs et misères des procès »

Le chroniqueur judiciaire ne sort aucun scoop, il ne découvre rien qui ne soit public,   il est juste là où les appareils d’enregistrement n’ont pas droit de cité, où ses lecteurs trop nombreux et surtout occupés ailleurs n’ont pas la possibilité de se rendre, armé de son seul stylo, installé sur une banquette de bois inconfortable, immergé dans un drame qui n’est pas le sien mais qu’il fera nôtre à travers son récit. Il est nos yeux et nos oreilles, et il observe pour en rendre compte cette chose étonnante qu’est un procès.  « Le sang, s’il reste dans les mémoires, a séché. Le fait divers a été lavé, nettoyé de ses scories. L’histoire terrible ou surprenante, sacndaleuse ou fascinante, est devenue présentable: le crime a été passé au tamis policier, judiciaire, médiatique. (…) Grandeurs et misères des procès. Le crime est mis à distance et ressuscité. L’audience strictement codifiée, permet tout à la fois de le revivre et de l’exorciser. C’est une affaire de passion dans laquelle la politique et l’histoire ne sont jamais loin » écrit joliment Laurent Greilsamer.

Les passionnés d’histoire plongeront avec intérêt dans ces documents qui ressuscitent à travers des procès que nous connaissons et d’autres que nous avons oubliés, notre passé proche mais révèlent aussi l’évolution de la société, des moeurs et de la justice elle-même. Les gens de justice apprécieront d’ouvrir le grand livre de leur mémoire collective. Mes confrères salueront sans doute la performance journalistique et peut-être ce livre, dans la tourmente que nous traversons, leur rappellera-t-il la valeur de notre métier et leur donnera-t-il envie de porter encore très loin et très longtemps le flambeau du journalisme. Pour ma part, au-delà de toutes ces vertus, j’ai trouvé que c’était un extraordinaire concentré d’humanité. Au fil des pages, c’est nous que nous découvrons, nos passions, nos rêves nos errements et nos douleurs.

Note : voyez ce billet d’Eolas sur l’une des affaires racontées dans le livre. Par ailleurs, je signale que Le monde a sorti également les 100 grands reportages parus dans ses colonnes entre 1944 et 2009. Références : Le Monde – Les grands procès – Editions Les Arènes. 566 pages, 24,80 euros et Le Monde – Les grands reportages. Editions Les Arènes- 568 pages, 24,80 euros.

Mise à jour du 12 janvier : voyez également l’article de Pascale Robert-Diard, signalé par Karam que je remercie au passage. Elle y décrit le rôle du chroniqueur juidciaire.

11/10/2012

Tournantes : fiasco judiciaire ou médiatique ?

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 22:31
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Je ne connais pas d’exercice plus sot que celui consistant à faire réagir un politique, ou toute autre personnalité, sur un dossier dont il ne sait strictement rien. La chose atteint même des sommets d’abrutissement collectif lorsqu’il s’agit de justice.  L’affaire dite des « tournantes » nous en a donné aujourd’hui un triste exemple. Le verdict, présenté comme léger au vu du récit que l’on connait des faits via les médias (1), et dénoncé tant par les accusés que par les victimes, a donné lieu à un concert de réactions sans autre intérêt que de pisser de la copie pour les journalistes, de se mettre en valeur pour les politiques et de se faire entendre pour les associations. Notez, c’est déjà ça. Le public s’en trouve-t-il mieux informé ? Hélas non, mais qui s’en soucie ? Une déclaration, c’est une information. Elle est con ? On s’en fout.

Le procès s’est déroulé à huis clos. Par conséquent, nul ne sait ce qui s’y est passé, sauf les intéressés et leurs conseils.  Les avocats se livrent donc à leur jeu favori, plaider sur les marches du palais ce qu’ils ont perdu à l’audience. Convaincre l’opinion publique, faute d’avoir convaincu la cour. Sauf que ce n’est pas l’opinion publique qui juge. Elle n’a que le pouvoir de lyncher. Ils tentent donc de sauver leurs clients du lynchage. C’est de la com’, rien de plus. Les politiques répondent ce qu’ils pensent que les journalistes veulent entendre. Les associations s’indignent. Encore de la com’.

Comme tout le monde, j’ignore tout du dossier, mais je sais deux ou trois choses de la justice. Par exemple que le récit même circonstancié des faits dans la presse n’est qu’un pale  reflet de la réalité d’un dossier judiciaire. Et c’est encore heureux quand il est fidèle. Que l’exécutif n’a pas à interférer dans les affaires de justice, au nom du bon vieux principe de séparation des pouvoirs et, plus prosaïquement, parce qu’il n’a pas le même niveau d’information que le juge. Il ne sait pas mieux que vous et moi ce qui s’est passé dans ce prétoire. Qu’importe, on fait quand même réagir la ministre de la justice, le secrétaire du PS, la ministre des droits de la femme et celle de la santé.

Trop heureuses de trouver une tribune, les associations s’emparent du micro pour dire que c’est un mauvais signal envoyé à la société. La justice n’a pas à envoyer de signal à la collectivité, elle doit juger un dossier. Elle ne s’intéresse pas au général, mais observe le cas particulier. Et c’est heureux, parce que rien ne fait plus frissonner un avocat que l’homme condamné pour l’exemple, c’est-à-dire pour tout, sauf pour ce qu’il a fait. Elle ne condamne pas sans preuve, même dans les affaires dont le récit, assurément monstrueux, indigne une société toute entière, a fortiori parce qu’il s’inscrit en cohérence avec des pratiques dont on connait la sinistre réalité. La justice n’est pas responsable du fait que dans certains quartiers des gamins violent des gamines en essayant de se persuader qu’elles aiment ça. Elle ne fait qu’hériter des pots cassés et tenter de gérer ces horreurs en appliquant la loi. La bonne question à poser aux politiques, si vraiment on veut extraire d’une affaire spécifique un débat de société c’est : que faire pour lutter contre les tournantes et ce qu’elles impliquent d’ignorance crasse des rudiments les plus élémentaires du respect de l’autre et de soi-même, avant même de parler de morale, d’éducation sexuelle ou de respect de la femme.

On m’objectera que c’est un progrès démocratique  de pouvoir critiquer les institutions. Assurément. Encore faut-il avoir les éléments en main pour réaliser une critique éclairée. Alors autant se le mettre tout de suite dans la tête, nous n’avons pas le minimum de connaissance du dossier qui nous permettrait d’avoir un avis. S’il s’agit de dire que les tournantes c’est monstrueux, on peut. Mais si l’exercice consiste à prétendre savoir mieux que la cour ce qui s’est passé en l’espèce et lors du procès, mieux vaut se taire. Surtout lorsque le procès s’est déroulé à huis clos. Certains accusés sont condamnés, ils protestent, c’est naturel. Les victimes pensent que les sanctions ne sont pas assez lourdes, c’est naturel aussi. Les associations gueulent, rien de plus classique. Les politiques tergiversent, compatissent, promettent on ne sait trop quoi, c’est leur rôle médiatique, à l’opposé malheureusement de leur mandat. Le rôle des médias c’est de mettre tout cela en perspective. Or je n’ai lu que des retranscriptions de diatribes.

Il serait temps pour les journalistes de réfléchir au traitement des affaires judiciaires. Un procès de ce calibre, c’est 7 ans d’instruction, des milliers de pages de témoignages, d’enquête, d’expertise. Et puis ensuite, des heures d’audience. Et là-dessus des journalistes débarquent, tendent le micro, recueillent quelques avis dans l’émotion de l’instant et lancent au public que le verdict est nul ? Ils parlent de fiasco ? Allons, soyons raisonnables. La presse est un contrepouvoir, m’objectera-t-on encore. Théoriquement, mais dans l’affaire Outreau par exemple, il a fonctionné ? Pas que je sache. Que des journalistes se lancent dans une contre-enquête, qu’ils travaillent des semaines, des mois ou des années pour montrer qu’il y a eu ici une défaillance du système judiciaire, oui, mille fois oui, c’est ça notre boulot, mais exciter la foule sur la foi de réactions émotionnelles et partisanes, recueillies dans les minutes qui suivent le verdict, c’est tout simplement nul.

(1) je mets volontairement en lien le récit le plus touchant de l’affaire que j’ai pu trouver. L’histoire est émouvante aux larmes, et révoltante, je n’en disconviens pas, mais cela ne reste qu’un témoignage même si c’est atroce de le dire.  Il faut ensuite s’imposer de penser qu’il ne s’agit que d’une version des faits et s’efforcer d’imaginer la défense. C’est alors, et alors seulement, qu’on peut tenter de raisonner sur une affaire judiciaire. Ceux qui ont vu le remarquable film Polisse comprendront.

Mise à jour 13 octobre 10h20 : Eolas apporte ses lumières sur l’affaire et fournit quelques hypothèses expliquant le verdict. C’était le papier à faire plutôt que de partir comme un seul homme dans le vent de l’indignation. Hélas, nous faisons un métier de bruit et d’adrénaline, ce qui explique en partie le cirque d’avant-hier. S’il y avait eu des chroniqueurs judiciaires dans la salle, je gage que nous aurions entendu quelques voix plus calmes et plus éclairées, comme lorsque Pascale Robert-Diard a expliqué la condamnation de Kerviel à 4,9 milliards en octobre 2010. L’ennui, avec de telles réactions médiatiques hurlant sans savoir que la justice est nulle, c’est qu’on désespère un peu plus les français sur le fonctionnement de leurs institutions. A tort. Et que le temps ainsi mal utilisé ne l’est pas à travailler sur les vrais problèmes. Voilà pourquoi je parle ici de fiasco. Dans la presse, nous disons souvent que nous manquons de moyens. C’est sans doute vrai. Mais il y a du gaspillage aussi.

Mise à jour 22h20 : le point de vue d’un juge sur la difficulté de juger. Merci à H de l’avoir signalé en commentaire.

19/06/2016

La mécanique perverse de l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel,Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 15:44

Ainsi donc, si j’en crois le site Arrêt sur Images, un « bras de fer » opposerait les chroniqueurs judiciaires de la presse traditionnelle à « une poignée de journalistes économiques » dont Martine Orange. L’auteur, Anne-Sohie Jacques, a lu la presse autour du procès en appel de l’affaire Kerviel et en propose une analyse sur le site surnommé des « boeuf-carottes » de la profession. Je précise qu’elle n’a appelé aucun de ces journalistes. Comme j’ai beaucoup d’estime pour Anne-Sophie,  je ne saurais lui en vouloir de s’être à mon avis trompée d’analyse. Surtout dans un dossier aussi délirant. Mais je ne peux pas laisser son article sans réponse.

L’idée-force de celui-ci, c’est que les deux clans n’ont pas assisté au même procès, tant leurs récits sont différents. En réalité le fil rouge qui transparait à la fin de l’article, c’est que seule Martine Orange a vu la Vérité. Extrait :

« Quant au deuxième jour du procès, pour Orange, c’est plié : « brusquement, le brouillard qui entoure ce dossier depuis plus de huit ans a commencé à se déchirer. Des témoins sont venus raconter à la barre des faits qui n’avaient jamais été entendus auparavant. Les juges eux-mêmes ont semblé mesurer une réalité qu’ils n’avaient jamais perçue dans les enquêtes judiciaires et les jugements d’appel ». Parmi les pièces déchirant le brouillard, des extraits de l’enregistrement du vice-procureur de la République Chantal de Leiris avec la commandante de la brigade financière qui a enquêté sur l’affaire, Nathalie Leroy. Un enregistrement d’une conversation privée effectuée dans un café parisien – donc illégale – et révélé par Mediapart comme nous le racontions ici« .

Comment je sais que c’est la Vérité pour Arrêt sur Images ? Vous allez voir. L’article poursuit son analyse :

« Patatras : au troisième jour, l’avocat général lâche son réquisitoire surprise. Si Mediapart n’a encore rien publié sur le sujet à l’heure où nous écrivons, comment ont réagi les chroniqueurs judiciaires du Monde et du Figaro ? Robert-Diard est bonne joueuse et salue le réquisitoire qui « remet chacun à sa place » en donnant « une lecture équilibrée de l’affaire Kerviel, qui semblait s’être définitivement perdue au fil des procédures successives : il écarte le brouillard médiatique savamment entretenu par l’ancien trader, qui se présente comme un innocent […] manipulé à son insu par la banque. Il place aussi et enfin la banque face à ses propres responsabilités. Il y a un coupable, Jérôme Kerviel, et un responsable, la Société générale. Si elle est partagée par la cour d’appel de Versailles, cette lecture pourrait enfin contribuer à apaiser une affaire qui n’a que trop duré. » Pour Durand-Souffland, en revanche, la pilule semble amère ».

En réalité, le réquisitoire n’était une surprise pour aucun chroniqueur judiciaire. J’ai assisté au procès avec eux. Nous savions tous qu’on s’acheminait vers au minium un partage de responsabilité pour une raison très simple : c’est ce que la Cour de cassation invitait la cour d’appel à faire, au terme d’un revirement de jurisprudence survenu en 2014 précisément dans cette affaire. Jusque là, les juges avaient envisagé l’hypothèse de ce partage de responsabilité, mais l’avait écarté car le droit les en empêchait. La cour de cassation en 2014 leur ouvre cette possibilité, il devient donc logique que l’avocat général requiert en ce sens, ce d’autant plus qu’il n’a pas manifesté une tendresse particulière pour la banque durant les débats. Ni pour Jérôme Kerviel d’ailleurs. Et c’est ainsi qu’il a longuement rappelé en première partie de son propos que Jérôme Kerviel était entièrement et définitivement coupable des faits qui lui étaient reprochés. Je dis bien entièrement et définitivement. Et comme si cela ne suffisait pas, il a insisté « il ne fait pas de doute que le responsable premier et direct du préjudice est Jérôme Kerviel ».

Symbole

Toutefois, poursuit l’avocat général, la négligence de la banque à été telle que cela lui interdit de réclamer l’indemnisation qui lui est due. Et c’est au terme de ce raisonnement que le parquet conclut à l’annulation totale de la réparation de 4,9 milliards. S’il y a eu une surprise, modérée, elle se situe dans cette conclusion radicale, les uns et les autres penchant plutôt pour une division par deux. Au demeurant, et on oublie trop souvent de le dire, c’est sans intérêt pratique, puisque Jérôme Kerviel ne paiera ni 4,9 milliards, ni 2, 5 milliards d’euros. Nous sommes ici sur le terrain du symbole, avec éventuellement des conséquences fiscales pour la banque, mais cela reste encore à juridiquement à démontrer. Si la Cour, qui rendra son arrêt le 23 septembre et peut parfaitement ne pas suivre l’avocat général, voulait être vraiment sévère avec Jérôme Kerviel et peut-être tempérer l’ardeur avec laquelle il dépense l’argent du contribuable dans un combat judiciaire sans fin, elle le condamnerait au million symbolique (vu les montants en jeu, l’euro se fait million) ou à toute autre somme raisonnablement supportable par un individu car alors  celle-là pourrait lui être réclamée. Quand je parle de combat judiciaire sans fin, c’est que les conclusions de l’avocat général ne conviennent pas au trader, qui continue d’accuser la banque de n’avoir rien perdu et demandait en fin d’audience que la justice ordonne une expertise pour vérifier des pertes qui ont déjà été constatées par la commission bancaire, les commissaires aux comptes et  validées par le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke. Il a raison, il ne paie pas son avocat et la justice est gratuite en France. Pourquoi se priver ?

Toujours est-il que pour Arrêt sur images, les chroniqueurs judiciaires qualifiés d’anti-Kerviel,  ne peuvent  qu’être déçus, humiliés, de voir que l’avocat général ne va pas dans leur sens. Pascale Robert-Diard reçoit un bon point : elle est bonne joueuse (ce qui sous-entend qu’elle a perdu). Il n’est pas inutile de rappeler que loin d’avoir perdu, elle avait anticipé la chose dès 2014. A l’inverse, le journaliste du Figaro (valet du système ? Pro-banque ? anti-salarié ? ) n’arrive pas à avaler la pilule amère (de la défaite ?). En réalité, l’un comme l’autre ne font que rendre compte des débats. C’est tout l’honneur, et je pèse le mot, de la chronique judiciaire de s’en tenir systématiquement et religieusement à la description de ce qui se déroule dans le prétoire sous ses yeux. Evidemment résumer en 5 000 signes une journée d’audience nécessite de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le propos utile de la gesticulation, l’argument de fond du sentiment non étayé, le retournement et le simple effet d’audience. C’est ce que font les chroniqueurs judiciaires, dont singulièrement on semble vouloir retourner contre eux leur propre compétence, comme si le fait de connaître une matière vous rendait coupable de ne je ne sais quel crime d’aveuglement tandis que l’ignorant serait élevé au rang de voyant inspiré.

Ce qui nous amène à Martine Orange dont j’observe qu’elle incarne seule les « journalistes économiques » censés s’opposer aux chroniqueurs judiciaires de la presse traditionnelle évoqués au début de l’article d’@si. Elle seule relate en détail les témoignages des deux témoins de la défense y voyant « des faits jamais entendus auparavant ». Et si. Ils ont été entendus en 2012. J’en parle ici et . Ils n’ont rien dit de plus cette fois-ci. Ils n’ont fait que redévelopper des raisonnements excentriques sur l’innocence de Kerviel, l’hypothèse d’un desk fantôme et autres joyeusetés fort bien comparées par Stéphane Durand-Souffland avec le film Matrix. Voilà pourquoi les chroniqueurs judiciaires n’ont perdu ni leur temps ni celui de leurs lecteurs à rendre compte de ces éléments déjà explorés par la justice et déjà écartés pour défaut total de fondement factuel et insulte à la logique la plus élémentaire.

Co-production médiaticojudiciaire

Ils ne se sont pas étendus non plus sur les enregistrements pour les mêmes raisons. Certes, je conçois que pour un journaliste non habitué des prétoires, entendre un enregistrement pirate d’une conversation privée entre une policière et une procureure donne le frisson. Surtout quand ce journaliste non habitué des prétoires connait parfaitement l’auteur de l’enregistrement et les enregistrements dont son organe de presse s’est largement fait l’écho (Voir cet article et tous les autres).  J’ajoute que je tiens d’Edwy Plenel lui-même l’information selon laquelle il a personnellement encouragé cette policière à confier ses doutes et assuré sa protection en appuyant ses démarches auprès de sa hiérarchie par des articles sur son site.  Comment s’étonner dès lors de  l’enthousiasme avec lequel Martine Orange rend compte de ce nouveau rebondissement  dans un feuilleton médiatique co-produit depuis des années par la défense de Kerviel et Mediapart ?  Hélas, ces enregistrements n’ont aucun intérêt. D’abord parce qu’ils n’ont aucun rapport avec la question dont est saisie la cour d’appel et ne pourraient éventuellement intéresser qu’une procédure en révision. Ensuite, parce que sur le fond ils se résument à des propos hasardeux de bistrot dont le caractère scandaleux est largement survendu. On y apprend qu’un avocat de la banque a parlé au parquet, ce qui ne fait frissonner d’horreur que les complotistes étrangers à la machine judiciaire. En France magistrats et avocats se parlent. Eh oui ! Il y est dit aussi que la banque aurait rédigé l’ordonnance de renvoi à la place du parquet. C’est dire le niveau de la conversation, car comme me l’a fait observer un confrère quand le comité de soutien de Kerviel nous a complaisamment donné la retranscription des bandes avant de les diffuser, l’ordonnance de renvoi, c’est le juge d’instruction qui la rédige et pas le parquet qui, lui, écrit le réquisitoire. Je ne l’avais pas relevé tant ce genre de méthode nauséabonde perturbe la réflexion.  Ici l’ordonnance de renvoi a été signée par Renaud Van Ruymbeke. Mais peut-être est-ce lui que l’on accuse d’avoir délégué sont instruction à la banque et la rédaction de son ordonnance du renvoi aux avocats de cette dernière ? Précisons que la magistrate enregistrée à son insu a constitué avocat, que celui-ci s’est présenté à l’audience de la Cour de Versailles le jour où la défense à fait écouter les bandes et a déclaré qu’aux yeux de sa cliente cet enregistrement était délictueux, de même que son utilisation à l’audience.

Populisme mortel

Bref, on l’aura compris, il y a d’un côté des chroniqueurs judiciaires qui ne sont ni pour ni contre Jérôme Kerviel mais qui relatent simplement les points saillants des débats, et puis il y a une journaliste dite d’investigation à qui son combat pour le trader et contre la banque donne une fausse apparence d’objectivité et même d’héroïsme journalistique. Elle est dans le camp du bien puisqu’elle se dresse contre la méchante banque et renvoie donc mécaniquement ses confrères dans le camp du mal. Le malheur dans cette histoire, et j’avais déjà eu l’occasion de le dire, c’est que les boeufs-carotte de la profession se permettent de distribuer des mauvais points à qui ne leur sert pas la thèse séduisante qu’ils veulent entendre. Ce qui les amène à saluer des articles qui se bornent à accumuler les insinuations et à semer la suspicion sur ceux qui font leur travail avec  exigence. Cette injustice flagrante  est emblématique de cette affaire et se retrouve à tous les niveaux.  Personnellement, elle a pour moi un nom : perversion. C’est sans doute le lot de toutes les affaires judiciaires qui ont le malheur de cristalliser des fantasmes collectifs, en l’espèce la haine des banques.  Je ne m’y habitue pas.

Accessoirement, on se souvient que Mediapart et Arrêt sur Images ont été partenaires commerciaux, que leur dirigeants un temps ennemis car Edwy Plenel a licencié Daniel Schneidermann quand celui-ci alors journaliste au  Monde a osé chroniquer « La Face cachée du monde », se sont réconciliés publiquement et qu’ils partagent le même pari journalistique d’un site payant et indépendant sur la toile contre la presse traditionnelle réputée à la botte du grand capital.  Tout ça pour montrer qu’en cherchant un peu, on trouve toujours des liens entre les personnes susceptibles de créer le doute sur l’objectivité de leurs analyses. Beaucoup de lecteurs ne sont pas dupes. Et à ce niveau de lassitude, je dirais bien : tant pis pour les autres. A ceci près que la pollution intellectuelle occasionnée par ce maljournalisme empreint de croyances faciles et d’idéologie  alimente un populisme que je crois possiblement mortel. Quand il subsiste des inconnues dans un dossier, je conçois que deux visions s’affrontent, mais quand il n’y a plus d’inconnues – ce qui ets le cas en l’espèce – , le fait qu’on en fabrique d’artificielles puis que l’on vante les vertus professionnelles de ceux qui agitent des fantasmes contre ceux qui rendent compte des faits me révolte. Et ça ne va pas s’améliorer. Un éditeur me disait il n’y a pas longtemps : « vous écrivez bien, trouvez-moi un sujet de livre anti-élites, c’est ça qui marche en ce moment ». Et comme il me savait un peu au fait de l’affaire Kerviel, il me confiait, « si vous pouvez me sortir un livre disant qu’il est innocent, je vous édite tout de suite ». J’ai décliné ces deux juteuses propositions. D’autres à l’inverse surfent allégrement sur le « tous pourris » qui satisfait leur vision idéologique du monde autant que leur portefeuille.  Je les laisse face à leur conscience. De mon côté, si je continue à écrire sur l’affaire Kerviel, ce n’est pas, comme m’en accusent une poignée d’illuminés hystériques et de confrères mal renseignés, parce que je serais anti-Kerviel. Au risque de contrarier ses adeptes,  Monsieur Kerviel m’indiffère totalement. C’est simplement par réflexe. J’ai horreur des inexactitudes et des fumisteries.

10/01/2016

Secrets de prétoires

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Mon amie la com',Salon littéraire — laplumedaliocha @ 14:53

Les amoureux de la chronique judiciaire ont de quoi se réjouir : deux livres y sont consacrés en ce mois de janvier. Tous deux ont été rédigés par des chroniqueuses judiciaires aguerries. Le premier par date de parution s’intitule « Les grands fauves du barreau » aux éditions Calmann-Levy. Il est signé d’Isabelle Horlans, journaliste justice depuis 30 ans et Valérie de Senneville, grand reporter aux Echos, spécialisée en justice et en économie (sortie le 13 janvier). Le deuxième, la Déposition, aux éditions L’Iconoclaste est signé de Pascale Robert-Diard, célèbre chroniqueuse judiciaire au Monde et blogueuse (sortie le 20 janvier).  

41KJMLR7gDL._SX327_BO1,204,203,200_Vaut-il mieux gagner dans le prétoire ou dans les médias ? Telle est la question à laquelle « Les grands fauves du barreau » tente d’apporter des éléments de réponse. Depuis qu’Emile Zola a fait basculer le cours de l’affaire Dreyfus avec son célèbre J’accuse, tous les avocats sont susceptibles d’être tentés de jouer la carte des médias pour défendre leurs clients. Ce d’autant plus que l’appétit de la presse pour les affaires judiciaires ne se dément pas. C’est Jacques Vergès qui, dans l’affaire Omar Raddad, a « inventé » l’usage contemporain de l’arme médiatique dans les procès en fabriquant à partir d’un coupable judiciaire un innocent médiatique. Les ténors du barreau ont embrayé, entrainant une révolution des usages.  « Les Kiejman, Vergès, Lombard, Leclerc et Soulez Larivière ont inauguré le procès moderne sans imaginer qu’ils créaient un monstre incontrôlable » notent les auteures. Ils ne sont pas seuls responsables. A la fin des années 70, la chronique judiciaire  s’est partiellement déplacée vers l’investigation chère à son « inventeur » Edwy Penel.

Haro sur le journalisme d’investigation idéologique !

Avec les travers que dénoncent les avocats interrogés dans le livre : la partialité, la course au scoop, la vision tronquée du dossier. Et les ténors de la place de dénoncer ces nouveaux juges d’instruction que sont devenus les journalistes (Me Jean Veil),  pratiquant un « journalisme idéologique » (Me Richard Malka), un « journalisme d’accusation » (Me Emmanuel Marsigny).  A mesure que la médiatisation des dossiers se fait de plus en plus violente et accusatrice, grandit la tentation (l’impérieuse nécessité ?) de plaider les dossiers autant dans la presse que devant les juges.  C’est ainsi que les procès se déplacent des prétoires vers les plateaux de télé. A travers les grandes affaires du moment, Kerviel, Bettencourt, DSK, le livre nous emmène dans les coulisses de cette nouvelle défense qui s’orchestre autant depuis les cabinets d’avocats que dans le secret des officines des communicants. Coup de maîtres et coups tordus émaillent le récit secret de ces grands procès tandis qu’une question lancinante rythme les pages de ce livre  : quel est l’impact exact des stratégies de manipulation des médias dans le cours de la justice ? Les confidences des grands communicants tendent à montrer que c’est moins la justice qu’ils tenteraient d’influencer que l’image du client qu’ils voudraient sauvegarder. Il y aurait donc une défense judiciaire dans les prétoires et une défense médiatique d’image dans la presse. Une pudique et modeste posture que chaque page du livre dément tant il apparait, et c’est assez terrifiant, que l’ambition cachée de tous ceux qui communiquent (prévenus, victimes, avocats, communicants, associations…) consiste bien, au-delà de l’opinion publique, à atteindre et influencer le juge. Quelques figures d’avocats amoureux du silence et de la discrétion apportent une réconfortante contradiction à la fièvre communicante dépeinte dans l’ouvrage. Citons François Martineau, avocat de la Société Générale dans l’affaire Kerviel, pour qui « la discrétion est souvent plus efficace, c’est un art qu’il faut savoir cultiver », ou bien encore Hervé Témime : « je n’ai jamais cru à la défense médiatique. Je ne connais pas d’exemple de procès gagnés grâce aux seuls médias ». Jusqu’à présent…est-on tenté de commenter. Tenez, jeudi prochain l’émission de France 2 « Complément d’enquête » se penche sur les soi-disant zones d’ombre de l’affaire Kerviel. A ma connaissance, aucun chroniqueur judiciaire ayant suivi le procès n’a été interrogé. Que pèsent une instruction, deux procès, 300 pages de décisions de justice, contre la tentation des médias à se rejouer indéfiniment le scénario de l’affaire Dreyfus pour faire de l’audimat ? Et tant pis si au passage, n’écoutant qu’une version de l’histoire, on accrédite l’image d’une justice folle ou aux ordres et que l’on aggrave le divorce entre les citoyens et leurs institutions. Vive le spectacle !

 

La déposition, ou l’affaire Agnelet vue de l’intérieur

 

9791095438021FSCe n’est pas un hasard si Pascale Robert-Diard est citée dans le livre ci-dessus pour avoir refusé que son journal soit instrumentalisé dans le procès Bettencourt par Me Metzner qui, en pleine affaire Kerviel, avait tenté de la convaincre de publier les enregistrements pirates de Liliane Bettencourt. Les chroniqueurs judiciaires sont rompus aux techniques d’influence des avocats, c’est une compétence professionnelle qui les tient à l’abri des manipulations, contrairement à certains de leurs cousins de l’investigation. Les deux métiers sont en principe séparés, mais il arrive qu’ils se rejoignent dans des circonstances exceptionnelles. C’est précisément un moment d’exception qui est à l’origine du magnifique récit intitulé »La déposition ».

Avril 2014 : au terme de son troisième procès, Maurice Agnelet est condamné pour le meurtre d’Agnès le Roux, l’héritière du Palais de la Méditerranée, disparue en 1977. Son corps n’a jamais été retrouvé, mais les soupçons pèsent sur cet avocat sulfureux de la famille qui était aussi à l’époque l’amant de la jeune femme. Débute alors une énigme judiciaire  passionnante qui va durer plus de 30 ans. Acquitté lors de son premier procès à Nice en 2006, Maurice Agnelet est condamné en appel à Aix-en-Provence l’année suivante. Son avocat dépose un recours devant la CEDH et gagne. Un troisième procès est organisé en 2014. Le 6 avril, coup de théâtre : l’un des fils de Maurice Agnelet, Guillaume,  qui avait défendu son père jusque là fait volte face et confie à la barre sa conviction que son père est coupable.   S’en suivent des moments d’une rare violence dans un prétoire lorsque Guillaume est confronté à sa mère qui continue de défendre l’innocence de Maurice Agnelet et le menacera quelques heures plus tard de se suicider. Le procès a été aussi marqué par  un geste magnifique d’Hervé Témime, avocat de la famille d’Agnès Le Roux. Bouleversé par cette famille qui implosait dans le prétoire, il a pris l’initiative de demander au président qu’on ne confronte pas Guillaume et son frère. Sous la plume de Pascale Robert-Diard, l’épisode arrache les larmes.

Bouleversée par cette affaire, la journaliste a écrit à Guillaume Agnelet à l’issue du procès, il lui a répondu. Les confidences de ce témoin hors normes permettent à l’auteur de reprendre l’histoire où le procès l’a laissée et de remonter le fil de ces trente années de mystère. On y découvre l’envers du décor, l’ambiance étouffante qui règne dans la famille, la personnalité singulière, tantôt séduisante, tantôt inquiétante de Maurice Agnelet, le désarroi de son épouse, l’amour angoissé de ses enfants. Nulle révélation fracassante, pas davantage de scoops et moins encore de racolage dans ce livre. Pascale Robert-Diard décrit avec une délicatesse de dentelière les interrogations et les douleurs d’une famille qui a vécu 30 ans sous le poids écrasant d’un secret partagé sans avoir jamais vraiment été avoué. On s’assoit aux côtés de la journaliste sur le banc dans la salle d’audience, on assiste tétanisé au retournement d’audience, puis l’on croise sur un quai de gare Guillaume Agnelet, on marche à sa suite pour découvrir la maison où il a vécu avec son père, on partage ses angoisses et sa rage quand la famille lui impose une insupportable omerta, puis sa délivrance quand enfin il parle. Très peu de livres de journalistes traitant de faits divers peuvent prétendre s’extraire du temps de l’actualité. La plupart sont condamnés au bout de quelques semaines, invalidés par les développements ultérieurs des faits qu’ils ont relatés, balayés par d’autres hochets médiatiques, bref, démodés. Il y a dans celui-ci tant d’amour de la justice et tant d’humanité, tant de finesse d’analyse et de grâce dans l’écriture qu’il mérite d’entrer dans la grande histoire du journalisme.

 

Informations transparence : nous appartenons toutes les 4 à la même association professionnelle, la très belle Association confraternelle de la presse judiciaire. Je n’aurais pas parlé différemment de ces livres si les auteures avaient été pour moi de parfaites étrangères, mais j’estime que ce point mérite d’être porté à l’attention des lecteurs du blog.

04/07/2015

Le système sur le banc des prévenus ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:48
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Daniel Schneidermann, se demande dans ce billet sur le site Arrêt sur images pourquoi toutes les grandes signatures de la chronique judiciaire ont couvert le procès de Dominique Cottrez, cette femme accusée d’avoir tué à la naissance 8 de ses enfants (1) plutôt que celui de François Pérol, l’actuel patron de BPCE poursuivi en correctionnelle pour avoir accepté de prendre la tête de ce groupe alors qu’il était le conseiller économique du président Sarkozy et donc soupçonné d’avoir piloté la fusion, ce qui relève de la prise illégale d’intérêts.

Vous avez dit « monstre » ?

Le procès Pérol soulève tant de questions d’intérêt général quand l’affaire Cottrez « n’a aucun autre intérêt que sa monstruosité intrinsèque », observe-t-il et d’ajouter que c’est ce hors normes qui a attiré les chroniqueurs vers le « chimiquement pur » plutôt que vers le procès économico-financier. On reconnait la  critique classique contre le goût pervers des médias pour le spectaculaire, aux dépens de l’événement moins attractif mais bien plus chargé de sens.  En filigrane, on devine une autre pique, celle-là à l’endroit des journalistes spécialisés qui, aveuglés par leur spécialisation, ne parviennent plus à distinguer l’intérêt général. Voilà qui a le mérite d’ouvrir la réflexion. Hélas les choses sont peut-être un peu plus complexes que ça. La fascination des chroniqueurs judiciaires pour la justice est guidée par la même curiosité qui poussait les grands écrivains du 19ème siècle à observer les faits divers : comprendre l’homme.  Or,  le procès Cottrez nous parle de l’humain  dans ses replis les plus intimes. Le crime est à l’innocence, ce que la maladie est à la santé, non pas une différence de nature mais de degré, une affaire d’équilibre rompu qui renvoie chacun de nous à ses failles. En ce sens l’affaire Cottrez, si monstrueuse puisse-t-elle apparaitre, est universelle. Au demeurant, elle s’inscrit dans une série assez sordide quoique heureusement limitée qui soulève peut-être une question de société. Toujours est-il qu’elle est intéressante.

Et elle l’est paradoxalement beaucoup plus que l’affaire Pérol. Laquelle est à périr d’ennui.  Je ne parle pas de l’ennui du spectateur déçu de manquer de spectacle, la justice n’est en aucun cas un divertissement. Je parle de l’ennui que l’on ressent en sachant d’avance qu’il ne peut rien sortir d’un procès annoncé comme celui du système Sarkozy et qui ne sera jamais, le président l’a précisé dès la première audience, que celui de  François Pérol. La seule question à laquelle le tribunal doit répondre est celle de savoir si l’apparent conflit d’intérêt est constitué d’une part et si, d’autre part, il dépasse la simple faute morale pour entrer dans le champ du délit pénal.  Et l’on voit bien que débarrassé de ses fantasmes, ce procès apparait bien aride. Oh bien sûr, le récit de l’intéressé (10 heures debout à la barre) a été l’occasion de plonger au coeur de la crise financière vue de l’Elysée quand il s’agissait par exemple pour la France de convaincre les Etats-Unis d’organiser un G20 à New-York. Bien sûr, on a un peu mieux compris, mais pas beaucoup, le fonctionnement du pouvoir, la porosité public/privé, le rapport entre la haute administration et le politique. On a ri jaune en découvrant les guignoleries de certains visiteurs du soir qui se haussent du col et finissent par convaincre tout le monde qu’ils ont de l’influence à force de le prétendre.

Bande de zozos

Ah le nombre de zozos soi-disant introduits à l’Elysée dont on a découvert les terrible ridicules ! La Bruyère se serait régalé. Par contraste, on a écouté religieusement le gouverneur de la Banque de France Christian Noyer et songé que  cet homme-là ressemble fort à cet animal mythique que l’on nomme haut fonctionnaire au sens noble du terme et que l’on croyait disparu. On a frémi d’intérêt en entendant Claude Guéant admettre que c’était bien Nicolas Sarkozy qui avait proposé le nom de Pérol pour prendre la tête de la future entité fusionnée. L’amorce d’un début de quelque chose de tangible, vite étouffé sous le discours policé des uns et des autres,  dont on ne saura jamais s’il exprime la vérité ou son déguisement sous le judiciairement correct.  On a vu surtout s’affronter deux logiques « pures », irréconciliables. Celle du haut fonctionnaire brillant qui s’est affranchi un peu ou beaucoup (le tribunal le dira) des règles éthiques avec la conviction de devoir sauver du cataclysme des établissements financiers français de premier plan au bord du gouffre, et celles des syndicats à l’origine de l’affaire, SUD et CGT, venus défendre l’attachement des salariés au modèle de la banque mutualiste qu’ils accusent Pérol et à travers lui Sarkozy d’avoir détruit. Le droit et l’éthique sont ici les otages d’un affrontement idéologique qui les dépasse.

Les procès de système n’existent pas

« Vous êtes les derniers garants de la démocratie. Tout repose sur vous, a lancé Jérôme Karsenti, l’avocat de la CGT, au tribunal au cours de sa plaidoirie. Le politique se laisse aller, si vous lui rappelez les règles, alors peut-être que le citoyen retrouvera confiance. Je regrette de demander ça à la justice, mais vous êtes le dernier rempart ».  Il regrette Karsenti, parce qu’en tant qu’avocat et  citoyen engagé, il sait bien qu’on fait peser sur la justice un fardeau  qui n’est pas le sien, qu’on lui demande de se substituer à tous les autres mécanismes démocratiques qui se sont grippés les uns après les autres alors que ce n’est pas son rôle et qu’au demeurant elle n’en n’a pas les moyens. Il sait bien que la 32ème chambre correctionnelle de Paris n’a ni le pouvoir ni la mission de purger les années Sarkozy, de barrer la route à l’ultra-libéralisme dont on accuse à tort ou à raison Perol d’avoir été le cheval de Troie au sein de BPCE, qu’elle ne peut pas rendre aux salariés la banque que le marché leur a arrachée, ni empêcher les burn out et les suicides que la CGT attribue au changement de management.  Il sait bien que cette cause là est bien trop grande pour les juges, qu’elle est de nature politique et que la pousser par défaut dans un prétoire engendre un procès aussi artificiel que décevant.  Quelque soit la décision du tribunal, les quelques pages de droit aride qui concluront ce procès n’ont pas le pouvoir de répondre aux attentes immenses de ceux qui s’obstinent à réclamer que les juges condamnent les systèmes quand ils ne font que juger les hommes.

Un procès d’autant plus décevant qu’en l’absence de preuve directe de l’implication active de François Pérol dans la fusion, les juges n’ont à leur disposition qu’un faisceau d’indices : des réunions – nombreuses -, des notes, la compétence et le salaire de Pérol qui rendent difficile de croire qu’il n’était là que pour informer, la réputation de l’hyperprésident qui interdit de penser qu’il ne s’est pas « emparé » du dossier. Et puisqu’on subodore qu’il s’en est emparé, on présume qu’il a décidé, et alors on en déduit que c’est son conseiller économique qui a tout organisé. Voilà à quoi ça ressemble, un dossier pénal quand on demande à la justice de faire de la politique.

Mais au fond, ceux qui ont déclenché l’affaire n’ont-ils pas déjà gagné ? Certains avancent que François Pérol serait sur le point de perdre son poste de président par le seul fait du procès. C’est souvent le cas avec ces procès « chimiquement impurs »,  leur issue  judiciaire est un détail comparé aux dommages occasionnés par l’explosion de la bombe médiatique qu’on déclenche en appuyant sur le bouton judiciaire.  En ce sens, la justice a rempli son rôle d’arme de guerre avant même d’avoir jugé. Comment s’étonner que les chroniqueurs judiciaires préfèrent le procès Cottrez ?

(1) Cliquez, papiers magnifiques !

11/05/2015

Faut-il chasser Internet des prétoires ?

Filed under: Droits et libertés,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:58

Pour éclairer le débat actuel autour d’Internet dans les salles d’audience initié par l’association de la presse judiciaire, je reproduis ici un article que j’ai  publié l’an dernier dans la revue du barreau de Paris Escalier A. Pour ceux qui n’ont pas suivi le débat lancé ce week-end, la Chancellerie envisage d’installer un système de brouillage pour empêcher l’usage d’Internet à l’intérieur des salles d’audience. Autre point de discorde entre journalistes et ministère, la présence de boxes réservés à la presse dans les salles d’audience n’est pas prévue, contrairement à ce qui existe à l’heure actuelle (situés en principe sur le côté de la salle, en face de l’emplacement réservé aux prévenus ou aux accusés). Enfin, la Chancellerie envisage de restreindre notre possibilité de circuler dans le palais.

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En dix ans, Internet a bouleversé le paysage médiatique. Pour le pire, comme en témoignent les difficultés de la presse papier, mais peut-être aussi pour le meilleur. Et si la toile offrait une deuxième vie à la Chronique judiciaire ?

Avril 2014. Les internautes suivent avec passion sur Twitter le procès Agnelet. Le 7 avril, Guillaume Agnelet vient de briser un secret de famille, il accuse son père d’avoir tué Agnès Le Roux.  S’en suit une confrontation hallucinante, le 9 avril entre le fils, sa mère sur écran par visioconférence et le père dans son box. « #Agnelet c’est encore plus terrible que tt ce que l’on peut imaginer, cette confrontation entre une mère, son fils, sous les yeux du père » twitte Pascale Robert-Diard du Monde. Twitter suspend son souffle. Et lorsqu’au terme de cette scène déchirante le président demande qu’on fasse entrer Thomas Agnelet pour le confronter à son frère, Pascale Robert-Diard twitte : « immense geste de Me Temime (NDLR : l’avocat de la partie civile) qui demande au président de ne pas confronter Thomas et Guillaume Agnelet. Trop de douleur ». C’est Olivier Toscer de l’Obs et Amaury Guibert de France Télévision qui auraient été les premiers à live twitter un procès : Clearstream en septembre 2009. « Quand on a commencé à parler de twitter un procès, au départ tout le monde s’est inquiété du risque de sensationnalisme, et c’est vrai qu’on a assisté à quelques bourdes. Depuis, chacun a publié le tweet dont il a eu honte et le système s’est régulé » analyse Pascale Robert-Diard. Le live-tweet de procès, c’est l’innovation la plus visible du moment, c’est loin d’être la seule.

En voie de disparition, les chroniqueurs ?

Si la justice semble en effet n’avoir jamais autant occupé les médias, le traitement de celle-ci a profondément évolué ces dernières années. Le chroniqueur judiciaire au sens strict, c’est-à-dire un journaliste dédié par sa rédaction au suivi intégral d’un procès de plusieurs jours, semaines ou mois est en voie de disparition. Alors qu’il y a 20 ans tous les titres de presse régionale et nationale avaient leur chroniqueur, il n’en reste plus que deux aujourd’hui : Pascale Robert-Diard au Monde et Stéphane Durand-Souffland au Figaro. « Il y a de moins en moins de place dans les médias traditionnels pour le suivi des procès. Quand aux journalistes affectés à la justice, on ne leur permet plus d’assister à un procès de bout en bout, ils viennent le premier jour, puis pour le témoin capital et enfin aux réquisitions et plaidoiries » regrette Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association confraternelle de la presse judiciaire. Même les procès historiques n’ont pas la puissance d’attrait nécessaire pour changer la donne. « Au  premier procès en France d’un Rwandais jugé pour sa participation au génocide de 1994, un procès à caractère historique, à part l’AFP aucun média n’était là en continu ». Le phénomène, lié au manque de temps et de moyens ne touche pas que la presse papier. Même la chronique judiciaire à la télévision se transforme en autre chose. « D’une certaine manière, c’est un peu la justice qui a tué la chronique judiciaire, confie Dominique Verdeilhan de France 2. Nombre d’affaires politico-financières ou de santé publique, par exemple le sang contaminé, ont fait beaucoup de bruit dans les phases d’enquête et d’instruction pour finalement déboucher sur rien sur le plan pénal. C’est pourquoi désormais on réfléchit à deux fois avant de couvrir une affaire judiciaire ». Comme ses confrères de presse écrite et radio, le journaliste a vu son métier évoluer. « Rester sept semaines à Dijon comme j’ai pu le faire pour l’affaire Gregory est aujourd’hui inconcevable. On nous demande de suivre de front plusieurs procès et plusieurs dossiers, et surtout de ne plus les raconter au jour le jour mais de leur donner une valeur pédagogique». Le traitement des procès n’est plus le fait exclusif des chroniqueurs judicaires relatant le procès par le menu, avec ses contradictions et ses clairs-obscurs. Les investigations médiatiques menées en parallèle des instructions mettent bruyamment en scène les enquêtes judiciaires. Avec les conséquences que l’on sait lorsque la montagne médiatique accouche d’une souris.   « Pour qui suit un procès à l’issue d’une instruction très médiatisée, la dichotomie entre le scandale qui s’est étalé durant des mois voire des années dans la presse et la réalité exposée dans le prétoire est fascinante. Le contradictoire de l’audience permet d’appréhender de façon moins univoque le scandale « scandaleux ».» analyse Pierre-Antoine Souchard.  Quant au traditionnel commentaire de sortie d’audience sur les marches du palais, il s’éclipse au profit de spectaculaires confessions publiques sur les plateaux de télévision (voir encadré). Pour certains, le véritable séisme qui a changé la chronique judiciaire, c’est la télévision. « La télévision a montré les protagonistes des affaires judiciaires et ceux-ci se sont alors sentis obligés de jouer un rôle. Cela a entraîné une nouvelle représentation de l’affaire judiciaire, différente du procès dans le prétoire, une représentation à la fois tronquée et spectaculaire. Par la suite, des pseudos journalistes de boites de production spécialisés dans le fait divers ont achevé de dévoyer le traitement de la justice en la travestissant en une téléréalité  » s’agace Jean-Charles Marchand qui a travaillé 25 ans à Radio Monte-Carlo et est aujourd’hui l’auteur des émissions Verdict sur France 5.

Internet à la rescousse

Il y a quelque chose d’inquiétant à voir ainsi le récit d’audience, factuel et contradictoire, céder peu à peu la place à des exercices dissymétriques de communication et de décryptage encouragés par le besoin continuel d’alimenter sites Internet, chaines d’informations en continu et émissions de divertissement. « Nous sommes passés d’une logique de sélection de l’information en raison de la place limitée dans un journal papier, au remplissage forcé d’une place illimitée sur le web » résume Stéphane Durand-Souffland. Mais ces évolutions n’ont pas que des inconvénients. L’aspect positif, c’est que la chronique judiciaire enserrée dans des formats de plus en plus étroits en presse écrite, à la radio (40 secondes aujourd’hui contre 2 minutes 30 dans les années 70) et à la télévision (de 50s à 1mn15) s’est redéployée sur la toile. « Fin 2006, la place accordée à la justice dans mon journal se réduit à mesure que la campagne présidentielle prend de l’ampleur. Je décide alors d’aller voir le site. Les journalistes web m’ont accueillie avec enthousiasme et c’est ainsi qu’est né le blog. Il fallait peut-être expérimenter ce détour par le web pour faire renaître la chronique judiciaire. En ce sens, Internet est une formidable opportunité  » se réjouit Pascale Robert Diard. Quant à Stéphane Durand-Souffland il a pris ses marques sur internet et s’y sent désormais comme chez lui. « Je préfère rédiger mes papiers pour internet, plutôt que de boucler un récit d’audience court à 18h30, cela me permet d’offrir au lecteur à 21 ou 22 heures un récit plus détaillé de la journée. Le site est devenu le lieu du récit d’audience, quant au papier, il se prête mieux  à l’analyse ». Pour ces journalistes, Internet pourrait bien être l’avenir de la chronique judiciaire, et pas seulement parce qu’il offre la place que le papier refuse. « La chronique judiciaire est une forme d’écriture journalistique très ancienne qui convient bien au web. On raconte une histoire, on peut insérer des dialogues, faire passer une émotion. Et puis avec les liens on s’épargne le rappel des faits. Le risque, c’est que le web a une mémoire différente du papier, il faut être encore plus prudent dans l’analyse car on vous oppose facilement vos précédents écrits » confie Valérie de Senneville grand reporter aux Echos qui a développé la chronique judiciaire des procès économiques dans le prolongement de la rubrique juridique créée à son arrivée en 2000. A côté des chroniqueurs du print, de la radio ou de la télévision qui trouvent sur la toile un deuxième lieu d’expression plus souple et plus libre, les sites Internet des journaux se dotent parfois de leur propre chroniqueur. C’est le cas de Anne-Sophie Hojlo, journaliste sur le site du nouvel Observateur. « Tout a commencé en 2010, je n’avais jamais fait de chronique judiciaire. Ma rédaction m’a envoyée live-tweeter le procès Pasqua devant la cour de justice. C’était un procès truculent, le LT a eu beaucoup de succès. Depuis, nous sommes deux journalistes société à la rédaction web à couvrir les procès». Comme ses confrères du print, elle confie devoir se battre pour convaincre de l’intérêt d’un procès et avoir du mal à en suivre l’intégralité car son champ d’intervention n’est pas réservé à la justice. Au sein de l’association de la presse judiciaire, cette année on compte 10 journalistes web sur les 182 membres de l’association. La relève ?

 

Le live-tweet, nouveau visage de la chronique judiciaire ?

Trois questions à Corinne Audouin, journaliste justice à France Inter

Quel est le premier procès que vous avez twitté ?

C’était en 2012,  le procès de l’affaire «  Marina », cette petite fille morte en 2009 sous les coups de ses parents. Un tweet de 140 signes, cela paraît court, mais le nombre de tweets est illimité, on peut donc exprimer beaucoup plus de choses qu’en une minute à la radio. Depuis le procès du Mans, j’ai développé ma propre technique du récit d’audience sur Twitter où je mêle les éléments de contexte, le compte-rendu des auditions de témoins entre guillemets, les résumés, et parfois un sentiment personnel. A la fin de l’audience, les tweets m’ont plus ou moins permis de préparer ma chronique radio car ils répondent aux mêmes exigences en termes d’écriture.

Peut-on tout twitter ?

Non, en LT comme dans la chronique judicaire classique, il y a des informations que nos taisons car elles relèvent de l’indicible et ne peuvent pas sortir du prétoire. C’est un savant dosage entre ce que l’on doit raconter de l’horreur au public pour qu’il comprenne le déroulement du procès et ce qu’il faut taire pour ne pas sombrer dans l’obscène. On ne raconte pas les autopsies par exemple. Dans le procès Bonnemaison, une femme a décrit à la barre l’agonie de son mari, j’ai résumé pour les lecteurs, sans entrer dans les détails

Pensez-vous qu’internet soit une chance pour la chronique judiciaire ?

Oui, et nous devons d’ailleurs en convaincre les magistrats car certains présidents d’Assises sont encore hostiles à la presse et en particulier au fait de twitter les audiences. Il y a une vraie complémentarité entre Internet et les autres médias. A France Inter, nous avons aussi un blog justice. Il nous offre la possibilité de raconter ce que nous voyons sur un ton plus personnel. On l’ignore, mais il arrive que les chroniqueurs judiciaires vivent assez mal la violence de certains procès, heureusement rares. Il y a des soirs où l’on pleure, des nuits où l’on dort mal, le blog permet notamment de libérer ce trop plein d’émotion en le partageant avec les lecteurs.

 

 

 

 

 

 

10/02/2015

DSK, la justice, l’ordre moral et la politique

Filed under: Droits et libertés,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:51
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220px-Girolamo_SavonarolaAinsi donc, il faudrait observer en silence. Suivre le procès dit du « Carlton » dans lequel une poignée de notables de Lille et une star politique sont accusés de proxénétisme aggravé, et ne rien dire. Sous peine, en émettant le plus léger froncement de sourcil, d’être accusé de vouloir instaurer un ordre moral à la manière du sombre Savonarole (ci-contre). Il faudrait de surcroit – on m’y a enjoint sur Twitter – prendre la défense de « l’homme à terre », autrement dit de DSK. Relayer l’hypothèse du possible complot. S’abstenir surtout à tout prix de juger le comportement sexuel de l’intéressé et de ses si gentils petits camarades. Ceux qui parlent au choix pour évoquer les femmes, de « négresses », de « dossiers » ou de « grosses ». Parce que voyez-vous le cul aujourd’hui, c’est un peu comme le culte hier, un truc sacré, intouchable, non pas une liberté mais La liberté fondamentale, la plus noble conquête de l’ homme occidental qui a déjà tout dompté et aborde le combat suprême : embrasser sa sexualité sans plus ni peur ni honte. Contre cet objectif si fabuleux, aucun obstacle ne sera toléré. A l’exception, parce qu’elles sont trop visionnaires pour être réellement comprises, des réflexions désespérées de Houellebecq ou, plus récemment, de l’inclassable et troublant auteur de la Fleur du capital.

Du droit, rien que du droit

Le président du tribunal correctionnel de Lille, qui a la lourde charge d’organiser les débats de l’affaire du Carlton, a posé les règles d’entrée de jeu, raconte Pascale Robert-Diard au soir de la première audience« Le tribunal, a-t-il déclaré, n’est pas le gardien de l’ordre moral, il est celui du droit et de sa bonne application. Il n’entend donc pas revenir sur ces détails, ces anecdotes, mais évoquer les faits pour les évaluer uniquement sous l’angle de la qualification pénale de proxénétisme aggravé », reprochée aux quatorze prévenus ». Saine réaction dans un dossier aussi glissant et médiatisé. La question qui se pose aux juges, la seule, est la suivante : DSK est-il juridiquement coupable de proxénétisme dans cette affaire ? Quant à ses pratiques sexuelles, on en pense ce qu’on veut, elles ne sont pas répréhensibles pénalement et doivent donc être tenues l’écart, pour ne pas influencer les débats judiciaires.

Pas de sensationnel

De leur côté, les chroniqueurs judiciaires ont évité volontairement jusqu’ici, comme à leur habitude – et c’est l’honneur de cette profession – de sombrer dans le graveleux et le sensationnel. Les professionnels de la chronique judiciaire font preuve d’une vigilance sans faille pour protéger l’anonymat d’une victime, taire un détail qui n’apporte rien à la compréhension du dossier mais pourrait faire du mal inutilement, rendre compte fidèlement des débats, restituer une phrase prononcée dans le prétoire au mot près (quitte à vérifier auprès des confrères ou à se taire en cas de doute), bref, c’est un journalisme haut de gamme et j’invite chacun à le vérifier  en confrontant les compte-rendus.  Vous trouverez éventuellement des différences de perception et d’angles – quoique minimes, les pros du prétoire voient généralement les mêmes lignes de force et saisissent les mêmes moments forts – mais à mon avis peu ou pas de divergences et moins encore d’oppositions. Les débats relatifs au vocabulaire sont également à leur honneur car ils montrent qu’il y a un travail dans le choix des mots, même si on peut discuter le résultat (ouvrez les liens, ce sont de vraies sources de réflexion).

De quoi peut-on donc débattre ?

Pour autant, si la justice et les chroniqueurs judiciaires s’astreignent à respecter les règles de leurs exercices respectifs,  tout particulièrement dans un dossier qui pousse à la dérive, rien n’empêche le citoyen de débattre de ce qu’on lui raconte. C’est même à nourrir le débat démocratique que sert, me semble-t-il, l’exercice de la liberté de la presse. Ne serait-ce pas une faute que de s’abstenir de s’emparer du sujet quand tant de professionnels font en sorte de nous donner les moyens d’en discuter ?

Or j’aperçois ici quelques sujets de débat.

Nous laisserons de côté les pratiques sexuelles dont je conviens volontiers qu’elles sont de nature privée même pour les personnages publics. Surtout que l’inénarrable Dodo La Saumure nous explique qu’on ne peut pas sacraliser la sodomie en autorisant le mariage homo et reprocher ensuite à DSK de la pratiquer sur un rythme industriel. Je n’invente rien sauf le rythme industriel, pour entendre l’orignal de cette merveille, c’est par ici. Si Dodo souhaite un jour arrêter d’exploiter des mères de famille aux abois en en faisant des objets sexuels qui pleurent pendant les sodomies, il pourra se reconvertir en dialoguiste de film, voire en souffleur d’arguments foireux pour avocats en panne d’inspiration.

Les pratiques sexuelles étant sagement mises de côté, que nous reste-t-il ?

L’essentiel.

Par exemple qu’un homme politique sujet à une passion frénétique (au sens étymologique du terme) puisse tomber dans les filets d’une bande de notables provinciaux franc-maçons qui voient dans cette aimable faiblesse (euphémisme) l’occasion de rencontrer l’intéressé, de satisfaire son besoin, par conséquent de le tenir par là, à l’instant et à long terme pour au choix, le faire chanter (pourquoi pas ?), obtenir de lui privilèges et passe-droits, grimper l’échelle sociale, se faire mousser, menacer, avilir, corrompre….N’oublions pas que DSK était le favori de la présidentielle. Et que nos compères le savaient. Il avaient même misé sur le candidat, le cadre d’Eiffage le confie sans problème. Celui-ci aurait-il été reconnaissant ou au contraire ingrat, nul ne le sait. Aurait-il cédé à une éventuelle pression ou résisté ? Toujours est-il que quand on s’est ému de voir François Hollande voyager à scooter pour retrouver dans un appartement appartenant à des gens bizarres une actrice, on ne peut que frémir en voyant un homme politique s’offrir ainsi à tous les chantages et toutes les pressions en étalant son goût de la sodomie à la chaine dans des rendez-vous libertins. Qui nous dit qu’il n’y a pas eu des photos de ces jolies rencontres à poil et à plusieurs  ?

Et que dire en termes d’engagement politique d’un homme qui défend des idées socialistes et dont l’exigeante passion l’amène, à l’insu de son plein gré – dit-il -, à sodomiser des mères de famille aux abois et d’autres femmes (je n’emploie pas « jeunes filles » c’est une expression de proxénète fayot à la barre du tribunal, ce que je ne suis pas) victimes de rien moins que de trafic d’êtres humains ? Il serait de droite, ce serait aussi grave, m’a-t-on objecté sur Twitter. Assurément. Mais je pointe ici un grave problème de cohérence entre le discours et les actes qui s’ajoute à la faute de base. Ainsi que me l’explique régulièrement un ami lettré, en démocratie, on peut difficilement critiquer une opinion, en revanche, il est possible de dénoncer une incohérence entre les idées affirmées et les actes. Ce que je fais ici. DSK peut sodomiser, autant qu’il veut. Mais pas des prostituées potentiellement victimes de traite des êtres humains. Pas des mères de famille qui n’ont plus que cette solution pour nourrir leurs gosses. Il ne le savait pas. Allons donc….Je gage que l’homme ne boit que des grands bordeaux et ne mange que de la viande de Salers. Mais à supposer même que ce ne soit pas le cas, tout homme politique a inscrit dans son ADN que « savoir c’est pouvoir ». Celui qui sait domine celui qui ignore. De sorte que l’homme politique est avide de savoir. Quand il ignore, c’est qu’il ressent un intérêt supérieur à ignorer. Ici il est évident et d’ailleurs affiché par ses camarades : ils lui cachaient, pour le protéger, qu’ils lui offraient des putes. Et DSK n’avait plus qu’à faire semblant d’ignorer aussi…

Et le journalisme politique dans tout ça…

On pourrait aussi utilement se demander comment ils se sentent aujourd’hui, après le FMI (souvenez-vous qu’il avait humilié la France en troussant une salariée du FMI) le Sofitel et le Carlton (oui ça fait beaucoup de complots contre un innocent), donc après ces illustrations d’une dangereuse faiblesse et d’une hasardeuse conviction politique, les journalistes politiques qui n’ont pas pris la mesure du personnage et qui ont minimisé au nom de la bien commode vie privée et de la crainte de l’ordre moral (qui semble être à l’air du temps ce que le père fouettard fut aux enfants, un monstre inventé pour avoir la paix) la réalité du candidat. Ils nous l’ont si bien vendu, qu’aujourd’hui encore il reste  une sorte de héros qui, s’il avait été élu, nous aurait tiré de la crise. Et qu’importe si sa société surendettée et  son associé suicidé tendent à invalider quelque peu le scénario du génial économiste….

Pour alimenter le débat et, au-delà de DSK, réfléchir sur la prostitution, il faut lire les témoignages des prostituées parties civiles. Celle qui dort dans une cave, en tenue de marchande de sexe roulée en boule dans un sac de couchage, toujours prête, au cas où il faudrait venir s’offrir au visiteur occasionnel et attendre d’être évaluée, choisie ou renvoyée à l’ombre. Ah, comme il doit être terrible ce sentiment de soulagement quand on n’est pas choisie, mêlé au regret de perdre de l’argent et à l’inquiétude alimentaire de risquer un jour de ne plus plaire au client. Le malheur, c’est compliqué, toute en nuance entre gris pale et noir. Il y a celle qui doit faire une pipe au marchand de chaussure nain pour 150 euros.  Il est juif, il ne veut pas qu’on sache qu’il se fait sucer par une arabe. Et puis le cas sordide de la fille saoule dans les chiottes qu’on ne sait combien de charmants messieurs se disputent à même le carrelage en appelant cela du « libertinage ». Des jeux  entre adultes consentants, plaident la défense et les beaux esprits pour qui éviter le« retour à l’ordre moral » (lequel , on n’en sait foutre rien !) justifie bien de sacrifier une pute  inconsciente et victime d’une tournante de luxe dans un restaurant chic. Après tout, c’est une pute, m’a-t-on encore faire observer sur twitter, elle n’avait qu’à pas se trouver là. C’est fascinant comme les donneurs de leçons peuvent avoir la morale souple quand il s’agit d’eux-mêmes ou de leurs protégés. En tout état de cause, voyez comme ils sont drôles les proxénètes.  Dodo, il cause comme Audiard. Et puis il est gentil avec ses filles, sur 80 euros de passe, il ne prend que 40 euros de commission d’apporteur d’affaires et 5 pour nettoyer la chambre. Sa chambre, elle se nettoie, le corps de la femme qui s’est laissé passer dessus pour nourrir ses enfants, il n’oubliera pas lui, ce genre de tâche ne se nettoie pas. Il s’en fout Dodo, grâce à lui, des connes à 25 de QI gagnent de quoi vivre, il est philanthrope Dodo, et même théologien qu’il dit, il a monté une association qu’il a appelé Marie-Madeleine, du nom de la pute magnifique de l’évangile que l’Eglise a faite sainte. Elle a séché les pieds du Christ avec ses cheveux, dans un acte sublime d’amour et de repentance. Mais qu’arrivera-t-il à celle qui n’a pas pu parler au directeur du FMI parce qu’elle l’avait en bouche ? Tout le monde n’a pas la chance de tomber sur Jésus.

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Un homme politique qui aspire à des responsabilités nationales dans une période aussi troublée cela impose des …..(je mets en garde les oreilles chastes, je vais prononcer un mot très choquant) …devoirs. Ce n’est pas ce procès-là qui se joue à Lille car un procès sert à déterminer s’il y a eu ou non des infractions à la loi de commises. Ne pas être à la hauteur d’une fonction ne constitue juridiquement ni un crime, ni un délit. Sodomiser des prostituées non plus, même si un doute a surgi au fil des débats sur le consentement de l’une d’entre elles et donc un soupçon de viol. C’est l’affaire de la justice. Le citoyen quant à lui est en droit de mener le débat sur tout le reste. Dans le respect des faits et sous réserve de ce que seront les conclusions judiciaires. Nous entrons dans un monde infiniment subtil. Il faut accepter d’en payer le prix : danser sur un fil au-dessus du vide. Débattre au milieu des interdits fondés ou non, réels ou imaginaires, sur fond d’incertitude, avec prudence et humilité. Mais débattre quand même, ne pas se laisser voler sa liberté de penser, sous aucun prétexte.

20/09/2013

Le journaliste, ce témoin pas comme les autres…

Filed under: Comment ça marche ?,Droits et libertés,Justice — laplumedaliocha @ 19:52
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imagesUn journaliste qui suit une affaire judiciaire est-il un témoin comme les autres lorsqu’il est cité dans un procès ? La question, loin d’être purement théorique, se pose en ce moment même à Frédéric Ploquin, grand reporter à Marianne : « J’ai eu la surprise d’apprendre que Ruddy Terranova avait demandé à son avocat Michel Konitz de me citer comme témoin dans le cadre du procès Achoui » confie-t-il.  Le procès, qui a lieu en ce moment devant les Assises de Paris, porte sur la tentative de meurtre à l’encontre de l’avocat à la sortie de son cabinet en juin 2007. Six personnes sont accusées. Le récit épique de l’agression est ici. Frédéric Ploquin est convoqué le 23 septembre à 11h30. Au-delà du caractère peu agréable de ce genre d’invitation dans une affaire liée au grand banditisme, le journaliste relève : « cette citation m’interdit de faire mon métier et de suivre les débats ». Et c’est là le hic. Un témoin n’a en effet le droit d’entrer dans la salle d’audience qu’au moment où il est appelé pour témoigner. Ensuite seulement, il sera autorisé à suivre les débats dans la salle comme n’importe quelle personne du public. Par conséquent, le journaliste ne peut pas assister au procès de l’affaire sur laquelle il a enquêté. Et même si, ensuite, il aura accès à la salle, il n’empêche qu’il aura manqué une grande partie des débats puisque le procès, commencé le 17 septembre, s’achève le 4 octobre. « Toute personne est libre de faire citer qui elle entend si elle considère que cela va dans le sens de sa défense, rappelle Pierre-Antoine Souchard, président de l’Association de la Presse judiciaireCependant, il semblerait, dans le cas de l’affaire Achoui, que cela s’apparente plus à une manœuvre d’intimidation. Frédéric Ploquin n’est témoin de rien, il est juste détenteur d’informations obtenues au cours de son enquête journalistique. Veut-on savoir qui sont ses sources ? »

Précédents

Ce n’est pas la première fois qu’un journaliste est convoqué à un procès en tant que témoin. Eric Pelletier de l’Express raconte : «Dans l’affaire Colonna, plusieurs journalistes du Monde et de Tf1ont été entendus, à l’instruction et aux Assises. A la limite, c’était compréhensible dans la mesure où l’équipe télé était la dernière à avoir vu Yvan Colonna » convient-il. Lors du procès aux Assises, un incident est venu illustrer le problème du témoin journaliste. Eric Dupond-Moretti, l’un des avocats de la défense, a reconnu dans la salle le journaliste du Monde par ailleurs cité comme témoin et a demandé à la Cour de constater le caractère irrégulier de la situation. On dit que ce seul fait ouvrait droit à cassation. « Nous avons été de mémoire trois journalistes (Le Figaro, Le Monde, L’Express) à être cités dans le procès en assises à Paris en première instance de l’attaque de fourgon blindé de Gentilly, se souvient encore Eric Pelletier.  C’était à la demande de la défense, comme Fredéric Ploquin dans l’affaire Achoui. Du point de vue de l’intérêt de la justice, un simple versement de nos articles au dossier aurait suffi. Il s’agissait en réalité pour Antonio Ferrara et ses amis de faire pression sur nous, et notamment l’Express car nous avions sorti une information sur des traces ADN ». Il n’est pas rare que des témoins refusent de se présenter devant un tribunal ou une Cour, au grand dam des avocats, le journaliste de l’Express ne ‘est pas défilé : « j’ai tenu à venir, même si ça m’entravait dans l’exercice de mon métier, pour accomplir mon devoir de citoyen. Avec le recul, je ne pense pas que cela ait servi la justice, en revanche, j’ai découvert les Assises de l’intérieur et en plus j’ai commencé par un propos liminaire qui m’a permis d’expliquer notre travail et les pressions dont nous faisions l’objet.  On m’a raconté plus tard que le président et les jurés  avaient été très intéressés par ces explications, ce qui explique qu’ils se soient montrés compréhensifs dans leurs questions».

« Tout ce que j’ai à dire est dans mes articles »

En réalité, quand on interroge les journalistes d’investigation, on découvre vite qu’ils sont nombreux à avoir connu l’expérience du témoignage en justice dans les affaires qu’ils couvraient : « J’ai été citée à comparaître devant la cour d’assises par la défense d’Elisabeth Cons-Boutboul, raconte Isabelle Horlans. J’ai expliqué en quoi avait consisté mon travail et répondu aux questions, en invoquant à deux reprises le secret des sources ou l’incohérence de ma présence à la barre. Cela reste un très mauvais souvenir ». Ce sentiment d’incohérence, d’inutilité, d’instrumentalisation revient souvent dans les témoignages. Et pour cause.  Dans la plupart des cas, ce sont les accusés qui ordonnent à leurs avocats de faire citer les journalistes, parfois sous la menace. Objectif ? Les intimider. Du coup, au Canard enchainé, on a trouvé la parade : « La position que nous adoptons au « Canard » en pareille circonstance tient en peu de mot, et c’est d’ailleurs l’avantage « Monsieur le Président, tout ce que j’ai à dire est dans mes articles. Tout ce qui n’est pas dans mes articles est soit couvert par le secret professionnel, soit non vérifié, et donc insusceptible de figurer dans un témoignage », explique Louis-Marie Horeau.  La formule a le mérite au passage de rappeler les règles déontologiques qui encadrent le métier.  Mais alors, serait-il finalement impossible à un journaliste d’apporter son concours à la justice ? En pratique, il existe des solutions pour respecter les contraintes pesant sur la presse, tout en répondant aux besoins du procès. Florence Sturm de France Culture en a fait l’expérience : « il y a quelques années des avocats ont voulu me citer dans un procès en cour d’assises spéciale sur un dossier de terrorisme basque. J’avais été destinataire d’une revendication téléphonique et susceptible de pouvoir identifier l’interlocuteur en question. Il se trouve que je devais couvrir le procès pour la radio qui m’employait, ce qui était incompatible avec le statut de témoin m’interdisant d’assister aux débats avant mon témoignage. Les avocats ont été compréhensifs, ils ont renoncé à une citation formelle. En revanche, j’ai été entendue à la barre, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président… ».

Traité de balance et détesté de tous

Que la citation du journaliste comme témoin réponde à un besoin sincère de la défense ou relève d’une simple stratégie d’intimidation, une chose est claire : « l’article 109 du code de procédure pénale prévoit qu’un journaliste entendu comme témoin par une juridiction est libre, encore heureux, de ne pas révéler l’origine des informations recueillies dans l’exercice de son activité, souligne Pierre-Antoine Souchard. Cette position peut toutefois être difficile à tenir aux assises car les enjeux sont lourds et les occupants du box n’ont jamais été récipiendaires du Premier prix de camaraderie. Alors, je comprends que l’on puisse se sentir bien seul à la barre ». S’il en est un qui a dû se sentir seul justement, c’est Victor Robert qui, au début des années 2000, s’est retrouvé 31 heures en garde à vue dans le cadre de l’enquête sur l’explosion du Mc Donald de Quévert en Bretagne (affaire dite « de Plévin« ) avant d’être appelé à témoigner au procès. Mis sous pression par les policiers, détesté par la famille de la victime autant que par les indépendantistes, qualifié de « balance » par une partie de ses confrères, le journaliste devenu l’ennemi de tout le monde a craqué et failli déchirer sa carte de presse.   « Je me souviens, j’étais alors rédactrice en chef à Canal+, il travaillait pour l’émission de Karl Zéro, nous nous sommes battus pour le faire sortir de garde à vue, ça a été un moment très dur pour lui, notamment en raison des attaques de certains confrères » confie Isabelle Horlans. Dans l’affaire Colonna, les magistrats de la cour d’assises n’ont pas hésité à citer dans les motivations de leur arrêt les déclarations de journalistes appelés à la barre en tant que témoins. Un dossier qui pose avec une particulière acuité la question de savoir quelle est la place des journalistes dans un procès, si tant est qu’il y en ait une…  « Cet exemple montre que la politique du Canard Enchainé est la plus pertinente. En garde à vue comme à la barre des témoins, les règles déontologiques sont les mêmes et l’article 109 du code de procédure pénale doit s’appliquer » conclut Dominique Paganelli, un journaliste qui a connu les joies de la garde à vue dans une affaire Corse à l’époque où il travaillait pour Canal Plus.

Note : Pour les amoureux de chronique judiciaire, je signale que le procès Achoui est suivi notamment par Pascale Robert-Diard et Stéphane Durand-Souffland. Un régal, comme toujours…

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