La Plume d'Aliocha

23/01/2019

Sous le signe du mépris

Filed under: Non classé — laplumedaliocha @ 21:16

Ainsi donc, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes, animera avec Cyril Hanouna vendredi soir prochain un numéro spécial de Balance ton poste consacré au Grand débat sur C8. Les plus de 20 ans frissonnent. Quand on a connu Apostrophes, Les Dossiers de l’écran, le Grand Echiquier, 7 sur 7 ou l’Heure de vérité, de toute façon on trouve la télévision actuelle à peu près in-regardable. Mais les plus jeunes aussi, visiblement, sursautent. Il y a de quoi. La chaine (propriété de Vincent Bolloré) rémunère chaque année à hauteur 50 millions d’euros la société de production de Cyril Hanouna pour Touche pas à mon poste et quelques autres prestations. L’animateur aux 6 millions d’abonnés sur Twitter défraie régulièrement la chronique. Vulgaire, mégalomane, gourou, homophobe, sexiste, colérique….on ne compte plus les accusations dont « Baba » est l’objet, la principale étant qu’il anime l’émission la plus incontestablement décébrante du PAF. Au point que C8 a écopé d’une amende de 3 millions d’euros du très peu répressif CSA à cause d’un de ses canulars  homophobe et de trois semaines d’interdiction de publicité en raison de deux autres blagues douteuses (ces décisions ont été partiellement annulées par le Conseil d’Etat). Le CSA hurle, la caravane Hanouna passe. L’animateur continue de séduire son (très nombreux) public à coups de plaisanteries aussi fines que de mettre des nouilles dans le slip d’un invité.

Audimat

Mais que va faire Marlène Schiappa dans cette galère ? Est-ce le rôle d’une secrétaire d’Etat d’animer non pas une émission de télé mais la pire émission de télé du PAF,  la plus vulgaire, la plus décérébrante ?  Cette question en appelle une autre :  que va faire la secrétaire d’Etat à l’égalité Hommes femmes dans une émission régulièrement stigmatisée pour des prises de positions sexistes et homophobes ? Et que dire du fait d’aller parler de la difficulté de vivre de son travail chez un zozo qui fait fortune en servant de la malbouffe médiatique au plus grand nombre ? On aimerait savoir quel communicant a recommandé pareille extravagance. L’association de l’image d’un ministre à cette horreur médiatique est une bourde sidérante. En tout cas aux yeux de tous ceux qui ont ce qu’on appelle des « valeurs » et qui pensent que la politique a de la dignité, de sorte qu’elle ne saurait se vautrer dans le divertissement. Mais si l’on se place sur le terrain de la pure stratégie de communication, cela prend du sens. L’émission est très suivie, beaucoup commentée, bref, elle jouit d’une audience exceptionnelle. Or le gouvernement doit vendre son grand débat national. Et quand on a quelque chose à vendre, on va chercher son public là où il se trouve. Un auteur de roman se rend à La Grande Librairie, un acteur en promotion de son film chez Ruquier, un ostreiculteur breton accorde une interview au Télégramme ou à France 3 région, un politique mis en cause dans un scandale s’explique au JDD, un lanceur d’alerte aura tout intérêt à s’exprimer dans Médiapart etc….

Vous avez dit mépris de classe ?

Interpellée au Sénat sur sa participation à cette émission, la secrétaire d’Etat a accusé ses détracteurs de mépris de classe, expliquant en substance que ceux qui regardent Hanouna sont des citoyens au même titre que ceux qui regardent Arte et qui écoutent France Culture. Par un splendide exercice de rhétorique d’inversion (plus connue sous la formule : c’est celui qui dit qui l’est), elle a accusé ses détracteurs d’être à l’origine, par leur mépris, du mouvement des gilets jaunes, se donnant au passage le beau rôle de celle qui a compris comment parler au peuple.  Et de conclure : je crois qu’on ne répond pas à des problème de 2019 avec des solutions de 1999. Ainsi donc Hanouna constituerait la pointe de la modernité en termes de communication politique. Voilà qui promet. Un peu avant, la secrétaire d’Etat s’était comparée à Galilée, conspué parce qu’il était trop en avance sur son temps. Comprendre que participer à Balance ton poste, ça ne dérange que le bourgeois réactionnaire accroché à ses certitudes moisies. Vive la politique du futur accessible sur tous vos écrans dès vendredi prochain ! Benjamin Griveaux quant à lui a volé à son secours pour affirmer qu’il n’y a pas de lieu de débat interdit dans la République.  En réalité, personne n’a évidemment parlé d’interdiction. Ce qu’aucun d’eux ne veut admettre, c’est que le problème réside dans le fait de mêler le sérieux de la politique avec un divertissement potache, tendance vulgaire. C’est le mélange des genres qui heurte. Certes, il n’est pas nouveau. Les politiques déjà se bousculent chez Ruquier le samedi soir, une émission dont le niveau n’est pas nettement supérieur à celle d’Hanouna. Mais il atteint là, vu la réputation sulfureuse de l’animateur, un niveau inédit. Pour nombre de communicants, ces émissions consternantes sont incontournables car elles drainent un public important. Un public différent de l’élite. Un public populaire. Précisément la cible du Grand Débat. Car ces décérébrés qui rigolent devant Touche pas à mon poste sont assimilés dans l’inconscient de l’élite politique et de ses éminences grises les communicants aux gilets jaunes. Vu ainsi, le choix de participer à l’émission apparait parfaitement logique. Et même lumineux. Quand les cons des ronds-point se reposent, ils branchent Hanouna. Donc, il faut aller leur parler sur le plateau d’Hanouna. Mais au fait, qui se rend coupable ici de mépris de classe ? Ceux qui défendent une certaine vision de la dignité en soulignant l’évidente incompatibilité entre le format de l’émission et  la gravité des questions traitées par la politique, ou ceux qui vont y faire les guignols pour ramener des électeurs ? 

Abrutissement collectif

Cette regrettable information n’aurait pas mérité la peine d’un billet si elle ne révélait de manière assez spectaculaire les tendances de fond qui façonnent notre société sans que l’on s’en aperçoive. A commencer par l’abrutissement collectif que le petit peuple des communicants et des médias au sens large contribue à aggraver chaque jour. Les gens qui font profession de communiquer savent que la règle numéro 1 consiste à faire simple pour être accessible au plus grand nombre. Au fond, ce serait plutôt louable et même démocratiquement vertueux, si cette contrainte n’amenait  assez vite certains d’entre eux à déraper dans des sentiments peu avouables. A force de faire simple, ils finissent par se convaincre que c’est parce que leur public est sot. Et à force de penser cela, ils en conçoivent le plus souverain des mépris à l’égard de celui-ci. Ce qui aboutit à ce paradoxe que ceux qui font profession de communiquer passent leurs journées à se triturer l’esprit pour dire des âneries à des imbéciles. Le fait qu’on les paie grassement pour cela et que le monde moderne soit aux pieds de ces nouveaux gourous ne lasse pas de m’émerveiller. Le résultat de tout ceci, c’est que communicants et les médias tirent  le niveau toujours plus bas, puis, lorsqu’ils arrivent à vendre leur nourriture frelatée au plus grand nombre, s’offrent le luxe suprême de mépriser ceux que précisément ils avilissent pour se remplir les poches. Nouvel exemple de rhétorique de l’inversion. Entre celui qui sert de la merde et celui qui la consomme, qui est le plus coupable ? On peut à mon avis ici parler de perversion sans craindre d’exagérer.  Sans oublier de dénoncer l’évident populisme. Ce populisme que l’élite précisément redoute si fort sans s’apercevoir qu’elle le fabrique sur un rythme industriel. Si j’étais un gilet jaune, je crois que me déguiserais en Jacquouille la fripouille pour passer dans l’émission de vendredi. A ce stade en effet, je ne vois pas d’autre réponse possible que la dérision la plus décapante. Question de survie. 

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6 commentaires »

  1. Quel naufrage ! J’ai bien peur que cela signe la fin de l’aventure pour ce radeau de la méduse. Cette équipe devait faire table rase du passé, des vieilles lunes et des vieilles badernes : elle ne fait qu’acheter de fracturer ce qui était déjà bien entamé. Ci-gît la fille idée que d’autres ont caressée avant eux, comme on sent la queue de Mickey, vous passer entre les doigts aux manèges des fêtes foraines : cette illusion qui veut qu’on puisse dissoudre le peuple. Les gifles ne les ont pas seulement réveilles, elles les ont aussi sonnés, tout gringalets qu’ils sont, tout freluquets qu’on les voit désormais. H’ai bien peur que cette coterie soit allée plus loin que vous ne le pensez, et qu’elle ait donné vie à un Golem qui risque d’être bien difficile à arrêter. Puisse je ciel nous venir en aide, tant notre basse-cour semble peuplée de canards sans tête.

    Commentaire par Zarga — 23/01/2019 @ 22:55

  2. Macron continue d’enterrer la France avec ce procédé ,comme avec les traités de Marrakech et d’Aix la Chappelle
    Lambda

    Commentaire par Lambda — 24/01/2019 @ 09:09

  3. D’accord avec le propos sur les communicants avec une nuance : ces gourous ou simples conseillers proposent. Le décideur de l’action demeure le politique. Son rôle à lui est de réfléchir aux propositions qui lui sont faites et de décider.

    Commentaire par Olivier Genevois — 24/01/2019 @ 11:56

  4. Ha ! « L’heure de vérité » avec son célèbre générique musical introductif « Live and let die » (Paul Mc Cartney). Pas faux ! Albert du Roy et Henri de Virieu c’était autre chose : nostalgie quand tu nous tiens !

    Cela étant, « le mélange des genres » (monde des arts et lettres de la politique et du show business) n’est pas nouveau dans les émissions de TV quand on sait que Thierry Ardisson que je classe désormais au même niveau qu’un Cyril Hanouna aujourd’hui a pu demander à un premier ministre si « s**** c’était tromper ? ». Donc pas plus qu’hier Schiappa n’échappera aux médias TV « épris de crasse »

    Commentaire par Ardrich — 24/01/2019 @ 15:59

  5. @Ardrich
    Juste pour dire que de Virieu, c’était « François-Henri ».

    Commentaire par xc — 25/01/2019 @ 19:07

  6. J’avais pourtant pensé François-Henri. J’ai écrit trop vite…Merci xc !

    Commentaire par Ardrich — 25/01/2019 @ 21:21


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