La Plume d'Aliocha

06/01/2018

Mot à maux

Filed under: Mon amie la com',Réflexions libres — laplumedaliocha @ 17:10

Le réel me lasse. Voici donc un conte pour commencer l’année. Très belle année à tous !

 

Cela arriva un soir sans crier gare. On retrouva des milliers de mots échoués au bas des pages des livres et des magazines.  C’était une étrange épidémie. « On dirait des baleines échouées », commenta un marin rêveur qui fumait sa pipe. Seulement voilà, les baleines échouées, on les remet à la mer, mais les mots effondrés, on en fait quoi ? Quelques écrivains et journalistes retroussèrent leurs manches et tentèrent de remonter les mots en haut des pages. Rien à faire, ils retombaient en bas.  On appela des imprimeurs et même des typographes. Ils se penchèrent sur les tas de mots inertes, tels de vieux magiciens observant des grimoires. « On n’a jamais vu ça !» lancèrent-ils en choeur avant de s’en aller en levant très haut des bras au ciel. Et les mots hissés sur les pages continuaient de tomber en bas. Plus personne ne pouvait écrire de phrases, elles s’effondraient lamentablement, dans un impossible fatras de mots, de points et de virgules. On courut dans les bibliothèques ouvrir des centaines de livres. C’était toujours pareil, les pages étaient blanches, et les mots qui avaient servi à les écrire reposaient en bas, sous forme de tas. Il était devenu impossible d’écrire. Heureusement on pouvait encore parler. C’était bien embarrassant quand même car beaucoup de choses se font par écrit. On ne pouvait plus fixer les histoires, ni signer de contrats, ni rédiger d’affiches. Partout les mots s’effondraient.

Soudain, quelqu’un eut une idée. Il y avait longtemps de cela, la légende disait que les mots étaient nés d’une mère, la pensée, qui les avait choyés et distribués aux hommes. Elle en inventait de toute formes et de toutes couleurs et les semait aux vents. C’est ainsi qu’étaient nées les langues.  Au début, la mère des mots aimait dessiner, c’était quand elle était toute jeune. Elle avait tracé des oiseaux, des hommes à tête de chiens, des scarabées et des bateaux toutes voiles dehors. Puis elle s’était amusée à inventer un langage à elle, qui ne ressemblait à rien de connu dans le monde réel et qu’elle déclinait à l’infini. Elle cherchait toujours la plus jolie façon d’exprimer les choses et n’était jamais satisfaite. Elle jouait avec les formes, les sons. Un jour, lassée sans doute, elle avait cessé et on ne l’avait plus revue. Les mots avaient commencé leur vie propre, les hommes s’en étaient emparés et tout avait fort bien prospéré jusqu’à ce jour funeste où les mots s’étaient effondrés. « Ils sont malades, ou fatigués ou les deux », diagnostiqua une vieux sage vêtu d’un curieux manteau bleu étoilé. Mais personne ne l’écoutât. Les spécialistes estimaient que c’était un problème d’attraction terrestre. On proposa de retourner les livres. En vain, les mots retombèrent en bas des pages, autrement dit en haut. Et réciproquement. D’autre invoquèrent l’humidité, la pression atmosphérique, un poison inconnu qui se diffuserait dans le papier. On fit des tests et des analyses. Et puis on refit encore des tests. Toujours en vain. Personne ne comprenait rien. La vie sans écrit devenait sacrément compliquée.

Alors quelqu’un eut l’idée d’aller chercher le sage au manteau bleu étoilé. Il vivait seul dans un phare où il tournait abondamment en rond, « ça m’aide à réfléchir » disait-il, et il tournait, la tête penchée en avant, les mains dans le dos, sa longue robe trainant sur le parquet.  « Les mots sont malades », déclara-t-il à la foule venue le consulter. « Ils sont malades par votre faute », cria-t-il en pointant un doigt accusateur.  Les gens se regardaient effarés et vaguement inquiets. « Avez-vous noté, reprit-il, que certains mots demeurent accrochés à leur place sur les pages ? » On avait constaté en effet que des mots tenaient en place, des mots surannés, si peu employés qu’on n’était pas bien sûr de connaitre leur sens. Et cela ajoutait au mystère. « Les bavards en tous genres ont finit par abimer les mots à force de les user souvent et parfois de les torturer. Certains sont tout simplement fatigués et sur le point de mourir. D’autres blessés. Il y en a même qui ont perdu leur sens ». Le sage se tut et se remit à tourner. Plus vite. Sa longue robe balayait le sol et faisait voler une drôle de poussière dorée. Tout le monde l’observait en silence. On ne savait que faire, rester, partir ? Le problème n’était pas résolu. Il fallait que le sage explique comment soigner les mots. C’est là que Balthazar – c’était son nom – s’arrêta brusquement. « Il faut aller chercher d’urgence Dame Pensée ! Vite, courez ! » Les gens se regardèrent. Ils voulaient bien courir chercher Dame Pensée, mais c’était qui d’abord Dame Pensée et on la trouvait où ? Balthazar tendit le doigt vers le mur : une carte lumineuse apparut. On y reconnaissait la région et tout au bout du bout, en un lieu que nul n’avait jamais osé explorer une croix désignait la demeure de Dame Pensée. C’était la reine déchue du royaume du Savoir, vaincue il y a des années de cela par la sorcière de la communication nommée Dame Com.  « Elle seule connait le remède pour soigner les mots, trouvez-là et apportez-lui les mots malades, accidentés et même les mourants. Sauvez les mots ! » hurla Balthazar. Puis il s’effondra épuisé au milieu de son phare dans un bruissement d’étoffe et un nuage d’or.

Le soir-même une troupe s’en allât chercher la maison de Dame Pensée. On avait chargé les mots les plus gravement malades sur des chariots en considérant que, quelle que soit l’humeur de cette dame, elle ne pourrait pas laisser les mots mourir devant sa porte.  Le voyage fut moins long et compliqué que prévu. On parvint en moins d’une semaine à la lisière de la terre inconnue où surgissait au loin sur un promontoire rocheux le château à moitié en ruine de Dame Pensée.  Mais au moment d’approcher, la troupe fut accueillie par une armée. On crut d’abord qu’il s’agissait de la garde de Dame Pensée. En réalité, c’était un bataillon posté par Dame Com pour interdire  l’accès à son ennemie de toujours.  Quelqu’un se rappela alors que Balthazar avait délivré un conseil incompréhensible mais qu’on avait noté. « Si buisson d’armes du rencontres, souffle fort à l’encontre ». La foule souffla. Et le bataillon s’évanouit.  Dame pensée,  vint à la rencontre des visiteurs. C’était une petite dame replète avec un bonnet pointu qui lui donnait des allures de gentille fée. Elle ne salua pas le chef qui s’avançait vers elle, mais courut en poussant des hauts cris vers les charrettes. « Mes enfants, qu’est-il arrivé à mes enfants ?! » Les mots avaient en effet un aspect pitoyable. Le voyage ne les avait pas arrangés. Empilés les uns sur les autres, affligés de blessures diverses, ils gémissaient à coeur fendre. « Dame Com a osé abimer les mots. Saleté ! », murmura Dame Pensée puis elle cria : « Portez les à l’intérieur. Un par un. Qu’est ce qui m’a fichu cette charrette infernale ! Les mots sont rares, précieux, il faut les traiter comme des princes. Sans eux l’homme n’est rien de plus qu’une bête ! »A l’intérieur, on improvisa un hôpital de campagne. A gauche, la salle de chirurgie pour réparer les mots blessés, à droite la salle de remise en forme pour revigorer les mots usés. Au premier étage enfin, on poussa le lit de Dame Pensée pour installer une dizaine de petites bassines. Personne n’osa demander à quoi cela pouvait bien servir.  Dans la salle réservée aux mots blessés, des typographes s’activaient. Leur travail, d’une grande minutie, consistait à restaurer les mots en reconstituant les lettres qui les composent avec un mélange d’encre et de papier mâché. Le programme pour soigner les mots usés consistait à les confier à des poètes qu’on avait convoqués en urgence. Ils avaient la lourde tâche d’effacer l’usure des mots pour leur rendre toute leur fraicheur. A l’étage Dame Pensée s’occupait en personne des mots qui avaient perdu leur sens. Soit on leur avait volé, soit eux-mêmes l’avait oublié à force d’être utilisés à tort et à travers. Sur un étagère, plusieurs flacons étranges étaient alignés. On pouvait lire sur les étiquettes : grec, latin, arabe, et tout un tas d’autres provenances. Dame Pensée installait le mot dans la baignoire, puis s’emparait sans hésiter d’un flacon qu’elle versait sur sa tête. Et c’était comme un baptême. Le mot, ragaillardi, bondissait de la baignoire et criait joyeusement : je sais qui je suis !

Trois mois plus tard, tous les mots se tenaient devant la porte, guéris et joyeux, et Dame Pensée les observait avec tendresse. Ceux qui les avaient amenés venaient les reprendre dans des charrettes qu’ils avaient recouvertes de velours et paré d’or car ils avaient enfin compris que les mots étaient précieux. Dame Pensée leur donna une ultime consigne : déposez les doucement dans les livres et laissez-leur la nuit pour se réhabituer. Demain matin si tout va bien ils seront de nouveau solidement accrochés sur les pages. « Pourrons-nous passer la garde de Dame Com sans danger », interrogea la foule ? « Soufflez dessus, le pouvoir de Dame Com n’est qu’un mirage ». L’armée était pourtant impressionnante. Des centaines de soldats dressaient leurs armes. Il y avait la garde rapprochée de Dame Com, puis l’infanterie du marketing et la cavalerie de la publicité. La foule souffla et les armées s’évanouirent en une fumée épaisse et poisseuse qui fit tousser tout le monde.  Le lendemain, les mots avaient regagné les livres et tout était rentré dans l’ordre.

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