La Plume d'Aliocha

02/12/2017

Quand les avocats s’effraient de leur propre liberté d’expression

Filed under: Coup de griffe,Justice — laplumedaliocha @ 15:00

L’incident est passé relativement inaperçu, et pourtant il est porteur d’une inquiétante symbolique. Comme il est d’usage, le barreau de Paris organisait vendredi 1er décembre sa rentrée solennelle au cours de laquelle s’expriment ses représentants, quelques invités prestigieux et surtout les deux premiers secrétaires de la Conférence du stage, autrement dit les deux meilleurs jeunes orateurs de l’année.

Habituellement, les  discours se succèdent, uniquement séparés par les applaudissements de la salle. Mais hier, rien ne s’est passé comme d’habitude. Au lieu d’entendre le deuxième secrétaire, le délégué du bâtonnier a pris la parole pour dire ceci :

« La conférence vous le savez est le symbole de l’éloquence de notre jeunesse, mais elle est également et surtout un espace de liberté. Si d’aventure un discours était susceptible de heurter certains d’entre vous, le barreau de Paris, tout en demeurent soucieux de préserver la liberté d’expression, entend préciser que les propos tenus le sont sous la responsabilité de celui qui les tient et surtout tiennent aux particularités de cet exercice difficile. Je vous remercie. La parole est maintenant à Monsieur Jérémie Nataf, deuxième secrétaire de la Conférence ».

Jérémie Nataf a consacré son discours à Helie Denoix de Saint Marc, résistant, rescapé de Buchenwald, combattant en Indochine au sein de la Légion étrangère, mais aussi membre du putsch des généraux en Algérie en avril 1961, ce qui lui vaudra une condamnation à dix ans de prison. Etait-ce donc si dérangeant de parler de cet homme que le barreau se soit cru obligé de prononcer une mise en garde ? Existerait-il donc aux yeux des avocats des causes absolument indéfendables, fut-ce à l’occasion d’un simple exercice oratoire ?

La liberté d’expression qui règne dans le monde judiciaire est incomparablement supérieure à celle pratiquée dans les médias et le débat public. Pour une raison très simple : celui qui s’exprime a la garantie d’être écouté respectueusement jusqu’au bout de son propos, sans interruption, ni insulte ni menace. Nul ne lui dicte ce qu’il doit dire, personne n’a le droit de lui interdire de s’exprimer. Cette liberté là est un territoire sacré de la démocratie. Entourer son exercice de précautions, n’est-ce pas admettre implicitement qu’elle puisse être discutée, critiquée et, à terme, remise en cause ? N’est-ce pas la livrer au péril mortel de la tyrannie des susceptibilités réelles ou feintes, aux caprices de l’opinion, aux pressions diverses et variées ? Il y a moins d’un mois, les attaques à l’encontre de Eric Dupond-Moretti poussaient à s’interroger ici même sur la capacité de résistance du système judiciaire à la censure de l’opinion. Hélas, on dirait bien que la forteresse déjà se fissure….

Note : L’épisode décrit dans ce billet peut être visionné sur la vidéo de la rentrée solennelle accessible ici, à partir de la minute 54.

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28 commentaires »

  1. Ne dramatisez pas: à mon avis, dans notre monde de sensibilités exacerbées qui tweetent et couinent dans tous les sens et à tous moments, le barreau a simplement appliquer une sorte principe de précaution rhétorique … Mieux vaut en faire trop que pas assez. Mais la liberté de parole des uns et des autres restera intact !

    Commentaire par Alang — 02/12/2017 @ 18:57

  2.  » Cette liberté là est un territoire sacré de la démocratie. Entourer son exercice de précautions, n’est-ce pas admettre implicitement qu’elle puisse être discutée, critiquée et, à terme, remise en cause ? N’est-ce pas la livrer au péril mortel de la tyrannie des susceptibilités réelles ou feintes, aux caprices de l’opinion, aux pressions diverses et variées ? »

    Ce ne sont pas les précautions oratoires qui menacent la liberté de parole des avocats, mais le fait qu’en France, le Judiciaire n’est pas un pouvoir. Seulement une autorité. Et que cela ne dérange presque personne.
    Si on ne veut pas mettre de barrière pour défendre une institution, il ne faut pas s’étonner que ce qu’elle défend puisse être renversé aussi facilement que le loup emporte en soufflant la maison de papier d’un petit cochon.

    Commentaire par Noblejoué — 02/12/2017 @ 19:09

  3. Cette peur de la liberté d’expression en une telle circonstance est en effet étonnante, inquiétante.
    Mais qu’est-ce qui faisait si peur au bâtonnier ? Quel était le sujet tabou dont il se protégeait ainsi ? Que s’apprêtait à dire Jérémie Nataf pour justifier une aussi inhabituelle et aussi choquante mise en garde ?
    Je vais écouter son discours…

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 02/12/2017 @ 23:01

  4. @Alang : oui, je suis d’accord avec vous sur la menace hystérique des réseaux et la nécessité de s’en prémunir, mais vous voyez bien que l’opinion publique et sa dangereuse manie de vouloir censurer à tout bout de champ s’est bien infiltrée dans la place puisqu’il faut lui payer le tribu d’une formule à son endroit.

    Commentaire par laplumedaliocha — 03/12/2017 @ 09:22

  5. @Noblejoué : je le pensais, mais j’en reviens, en pratique sa faiblesse n’est qu’apparente. Je vous rappelle qu’elle a, par son intervention couplée à celle des médias, modifié profondément l’élection présidentielle. Au-delà de cet épisode, il y a longtemps que le juge n’est plus la bouche de la loi mais modifie la loi et donc se situe au moins au même rang que le législateur.

    @DMB : rien, il n’y avait rien dans ce discours justifiant une crainte quelconque. C’est un homme dont la famille a quitté l’Algérie lors de l’indépendance et qui n’y a jamais mis les pieds et qui raconte à son fils l’histoire de Denoix de Saint Marc que lui racontait son père et qui évoque à travers ce récit la nostalgie d’un pays qu’il ne connait pas

    Commentaire par laplumedaliocha — 03/12/2017 @ 09:35

  6. @ laplumedaliocha

    Très intéressant. Je vais y réfléchir.

    Commentaire par Noblejoué — 03/12/2017 @ 15:33

  7. J’ai écouté le discours de Jérémie Nataf.
    J’y ai entendu les propos d’un père à son fils. En effet. Il s’agit bien de cela. Mais pas seulement. J’y ai entendu aussi et surtout, à travers 70 années (1943-2011) de la vie d’Hélie de St-Marc, 70 années de la vie de la France, avec ses horreurs, ses hontes, ses trahisons, ses reniements, ses abandons… Il y a de quoi en être remué. On comprend, sans la justifier, la mise garde du bâtonnier : la vérité est toujours difficile à entendre !… Il est d’autant plus important et d’autant plus difficile de la dire.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 03/12/2017 @ 16:26

  8. Je n’ai pas compris le sens de ce billet. Quel est le problème ? Qu’est-ce qui est gênant dans la mise au point du bâtonnier ? En quoi ça pose problème de dire que les propos sont tenus sous la responsabilité de celui qui les tient ? En quoi ça empêche le jeune bavard d’extrême droite de dire ce qu’il a à dire ? Il s’est exprimé librement, non ?

    Commentaire par Michel Davesnes — 04/12/2017 @ 03:06

  9. @ Denis Monod-Broca
    La vérité ? Quelle vérité ?
    http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fcvuh.free.fr%2Fspip.php%3Farticle126

    Commentaire par Michel Davesnes — 04/12/2017 @ 03:44

  10. @ Michel Davesnes

    Merci pour le papier sur Denoix de St-Marc.
    Quelle vérité ? Vaste question…
    Le fait est, me semble-t-il, que la collaboration, la guerre d’Indochine, l’expédition de Suez, la guerre d’Algérie, la bataille d’Alger… n’ajoutent guère à la grandeur de la France.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 04/12/2017 @ 08:15

  11. La liberté d’expression laissée aux avocats concerne la défense de leurs clients. Hors ce cadre, il n’y a pas de raison de leur laisser plus de liberté qu’au reste de la population (ou de laisser moins de liberté d’expression au reste de la population…). Ceci dit, le Bâtonnier pouvait-il raisonnablement craindre que les discours sortent de la salle où ils ont été prononcés et provoquent une polémique ? En d’autres temps, j’aurais dit qu’une telle crainte était exagérée. Mais la haute technologie moderne pouvait donner à penser le contraire. Crainte manifestement infondée.

    Commentaire par xc — 04/12/2017 @ 08:30

  12. Je rejoins Michel Davesnes en @ 8

    Pour ma part j’y verrai plutôt une « déclaration de style » comme il existe des clauses de style. Une institution peut LIBREMENT dégager sa responsabilité d’ailleurs on trouve des déclarations du genre : « « L’Université n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans cette thèse : ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur».

    Commentaire par Ardrich — 04/12/2017 @ 09:29

  13. @ Ardrich

    Oui ! Plus précisément, je crois que cela sent l’influence du cinéma. Attention, vous allez voir un truc qui n’engage pas l’entreprise mais juste le cinéaste, pas folle la guêpe, la maison de production.

    Commentaire par Noblejoué — 04/12/2017 @ 15:40

  14. @ Noblejoué

    Attention ! Plus prosaïquement, on sait que le patronyme évoqué par Jérémie Nataf 2ème secrétaire de la Conf. a fait l’objet d’une polémique de sorte que, me semble-t-il, il appartenait au délégué du bâtonnier d’ailleurs non sans une pointe d’humour puisque par la « formule bâtarde consacrée » il a su déclencher le rire de l’aréopage de juristes pas dupes de cette protection orale laquelle paradoxalement était moins, pour le coup, une protection juridique.

    Commentaire par Ardrich — 04/12/2017 @ 19:16

  15. Ooops ! Lire : il appartenait au bâtonnier d’y faire subtilement allusion…

    Commentaire par Ardrich — 04/12/2017 @ 19:21

  16. @ Ardich

    En fait, je pense que l’explication est multi-causale, comme le plus souvent…. Heureux qui trouve une cause et se laisse instruire par les causes des autres !

    Commentaire par Noblejoué — 04/12/2017 @ 19:54

  17. @laplumedaliocha (message 4). « L’opinion publique et sa manie de … » : mais j’ai bien peur, Ms Laplume, que les réseaux sociaux ont fait disparaître ce personnage qu’était l’opinion publique. C’est d’ailleurs un des très grand problème de l’époque, et pour longtemps. Et ça réinstalle dans le spectacle social (je veux dire « sociétal » pour être mieux compris !)les minorités qui sont maintenant plus puissantes que les « majorités », lorsqu’elles sont actives ou mieux hyper-actives – l’Agit Prop a remplacé la démocratie libérale et le marché. Mais là, oooops, je m’égare.

    Commentaire par Alang — 04/12/2017 @ 19:57

  18. @ Noblejoué

    Pour le dire autrement, en effet, « La transparence avance masquée, et ce paradoxe fait d’elle l’une des mythologies les plus insidieuses de notre temps » (« La dictature de la transparence – Mazarine Pingeot – Nouvelles Mythologies – Robert Laffont avril 2016)

    Commentaire par Ardrich — 04/12/2017 @ 20:39

  19. Ce qui m’étonne le plus est que les esprits éclairés prennent seulement conscience de la perte de nos libertés. Que ce soit flagrant dans tous les domaines pour celui ( ou celle! ) qui a un peu vécu est évident, mais pour les jeunes génerations il semble que les nouvelles contraintes et les « formatisations » actuelles soient inscrite dans une normalité qu’ils ne remarquent même pas. Habituée à être »connectée  » l’humanité est robotisée et se trouve de plus en plus conditionnée à une conduite et une façon de penser dans l’esprit de ses gouvernants et de l’air du temps.
    Même l’opposition et la controverse est soumise à des règles et des limites à ne pas dépasser , nous en sommes arrivés au point où il faut s’excuser de penser par soi-même avec des mots devenus tabous et un courant qui n’obéit pas aux normes en place.
    Vous appelez-ça être libre?
    Moi non.

    Commentaire par Scaramouche — 05/12/2017 @ 10:18

  20. @Scaramouche : dieux que vous êtes pessimiste et dramatique. La liberté est toujours « située » écrivait G. Balandier. De ce point de vue, la liberté, non ce n’était pas mieux avant et surtout quels progrès réalisés ces 150 dernières années ! On peut dire que le développement fort, désordonné et aléatoire des opinons exprimés sur internet débouche au contraire sur l’impossibilité pour les gouvernants de façonner ou de conditionner les conduites, précisément parce que l’humanité est « connectée ». Il m’arrive de frémir à la pensée que le monde de demain, à cause justement de l’absence de conditionnements ou en raison de l’extrême abondance des opinions contraires et en conflit, souffrira d’un excès d’absence de consensus et d’une insuffisance de Pouvoir et d’outils de gouvernement. Dans mes plus vilains rêves, je vois d’ailleurs que ce moment arrive. Quel est le pouvoir de nos gouvernements sur les hommes et sur les choses … ? Bof, pas grand chose, non ?

    Commentaire par Alang — 05/12/2017 @ 18:38

  21. Je continue à penser que cette précaution oratoire du bâtonnier – plutôt de son délégué – avant le discours de Jérémie Nattaf trouve son origine dans nos sentiments vis-à-vis de l’Algérie, dans notre malaise individuel et collectif dès qu’il s’agit de l’Algérie, des relations entre la France et l’Algérie, de la colonisation, de la décolonisation…
    Il n’empêche. Il aurait mieux fait de s’abstenir. La liberté d’expression est la liberté d’expression et chacun est assez grand pour se faire sa propre opinion de tels ou tels propos.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 08/12/2017 @ 14:23

  22. Serait heureux d’interroger le délégué du Bâtonnier sur cette précaution dont on ne sait si elle est oratoire ou politique mais qui en tous les cas, était parfaitement malvenue. Le propos de notre jeune confrère (que je n’ai pas écouté) de toute façon n’engageait que lui. St. Alamowitch

    Commentaire par salamowitch — 10/12/2017 @ 17:40

  23. @Michel Davesnes – merci pour le lien vers le papier de Manceron

    Commentaire par salamowitch — 10/12/2017 @ 17:44

  24. Je ne comprends pas pourquoi on fait tout un foin parce que le bâtonnier a fait une petite mise au point avant les interventions. Que je sache, les 2 jeunes orateurs ont pu s’exprimer comme ils le souhaitaient. On se formalise pour le rappel d’une évidence (« chacun est responsable de ses propos ») alors qu’il y a de la censure dans tous les coins et notamment dans la presse, un secteur largement contrôlé par l’oligarchie et où il n’y a jamais eu autant de concentration ni aussi peu de pluralisme. Ce n’est pas pour rien que la France a basculé au 43 ème rang mondial au classement de la liberté de la presse (d’après Reporters sans frontières).

    Commentaire par Michel Davesnes — 10/12/2017 @ 19:18

  25. Michel Davesnes, le problème dans cette mise au point est justement qu’il rappelle une évidence. Il n’y a jamais besoin de rappeler une évidence. Si on le fait c’est que ce n’est plus une évidence.
    Que la question puisse seulement se poser est inquiétant. Et qu’un bâtonnier, devant des avocats, donc dans un contexte où la liberté d’expression, plus que presque partout ailleurs, devrait rester une évidence indiscutable, me paraît un symptôme de bien mauvaise santé de cette liberté. Je partage donc pleinement la préoccupation de notre hôtesse.

    Commentaire par Humpty-Dumpty — 11/12/2017 @ 17:16

  26. J’aurais dû être plus précis et dire  » Il a rappelé ce qui devrait être une évidence ». Il y a toujours besoin de faire des rappels. D’autant plus que nous sommes dans une période de remise en cause de tout ce qu’on croyait acquis, comme par exemple la protection des salariés avec le code du travail, qui est en train d’être démantibulée. Même le droit à l’avortement, que l’on croyait aller de soi, pourrait être remis en cause si une droite dirigée par Wauquiez arrivait au pouvoir. Si les évidences ne le sont pas, ou ne le sont plus, comme vous dites, c’est une raison de plus pour les rappeler.

    Commentaire par Michel Davesnes — 12/12/2017 @ 16:13

  27. A nouveau je partage pleinement le commentaire de Michel Davesnes : j’incline même à penser qu’en ironisant sur cette précaution oratoire, paradoxalement, le délégué du bâtonnier donne à l’institution, à l’ère des réseaux sociaux et sa « dictature de la transparence », un caractère moins « confidentiel » en rappelant, précisément, à un plus large public qu’elle ne saurait se confondre, à l’évidence, avec la libre expression de l’impétrant.

    Commentaire par Ardrich — 13/12/2017 @ 13:17

  28. @ Michel Davesnes

    Il faut toujours se méfier des évidences, toujours préférer le doute à l’évidence.
    Combien d’évidences se sont révélées fausses, mensongères, destructrices !?…
    Le fait même que le « droit à l’avortement » soit vu comme une évidence invite à en douter. L’avortement a déjà été, au cours des âges, autorisé puis interdit. Cela pourrait se poursuivre. Sommes-nous tellement plus malins, tellement plus lucides que nos pères ?…

    Mais la liberté n’est pas une évidence. Tant mieux peut-être… Elle se manifeste, ou pas. Le bâtonnier, en éprouvant le besoin de ce rappel, l’ébranle.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 23/12/2017 @ 18:31


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