La Plume d'Aliocha

21/11/2017

Mais de quel droit, Monsieur Enthoven ?

Filed under: Coup de griffe,questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:38

Un million d’auditeurs ont entendu le philosophe Raphaël Enthoven affirmer ce matin sur Europe 1  que les catholiques avaient modifié la célèbre prière du Notre Père par pure islamophobie. Il est exact qu’à compter du 3 décembre prochain, la phrase « Et ne nous soumet pas à la tentation » du Notre Père sera remplacée par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Tout le reste n’est qu’élucubrations. Mais observons la chronique de plus près :

  • R. Enthoven : « C’est un événement considérable à côté duquel une révision de la Constitution relève de l’anecdote !  C’est au sacré qu’on touche ici !  C’est l’éternel en VF qu’on retraduit !  C’est à la parole du Christ que l’on s’en prend puisque le Notre Père est transmis par Jésus en personne qui l’enseigne aux apôtres.
  • P. Cohen : Est-ce que cet événement considérable…. en quoi ça modifie le sens du texte ?
  • R. Enthoven  : ça modifie rien du tout, en fait.  Ou pas grand chose. L’argument est qu’en substituant « ne nous laisse pas entrer en tentation » à l’ancien « ne nous soumet pas à la tentation », on remplace une action, l’action de soumettre, par un laisser-faire, plus conforme nous dit-on à la valeur permissive du verbe araméen. Bon. A quoi on peut ajouter  effectivement que de cette façon dieu n’est plus présenté comme un tentateur mais comme le portier du vice (sic) qui peut laisser entrer ou non l’homme dont la chair est faible. Sauf que, pardon !  Le texte biblique dit exactement le contraire. Dans la première épitre aux Corinthiens, Paul attribue clairement à Dieu la responsabilité de la tentation afin de nous donner, dit-il,  les moyens d’en sortir et la force de la supporter. Et les évangiles rappellent que Jésus lui-même a connu la tentation. Alors qu’on dise « ne nous soumets pas à la tentation » ou « ne nous laisse pas entrer en tentation », dieu reste tentateur,  on dit la même chose.
  • P. Cohen : Dans ces conditions, si ça ne change rien, pourquoi avoir changé le texte….
  • R. Enthoven. : ….au risque de modifier les habitudes de millions de fidèles ? A mon avis Patrick pour une raison ou le ciel n’entre guère. Vous avez remarqué la ligne qu’on a changé : « ne nous SOUMET pas à la tentation ». Le problème ce n’est pas la tentation. Le problème c’est qu’on a supprimé le verbe soumettre, on a ôté du texte l’idée de soumission. Or longtemps avant que Houellebecq en fasse un roman, la première chose qu’on sait de l’islam, le seul truc que croient savoir les gens qui n’y connaissent absolument rien c’est que Islam, dit-on, signifie : soumission. La suppression inutile du verbe « soumettre » est juste, à mon sens, une façon pour l’Eglise de se prémunir contre tout suspicion de gémellité entre les deux cultes. Et les paranoïaques de l’islamophobie qui passent leur temps à la traquer chez les républicains exemplaires feraient bien de tendre l’oreille pour une fois dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là, sournoisement, contre l’Islam, crève les tympans quand on tend l’oreille. A compter du 3 décembre prochain, tous les fidèles francophones qui diront le Notre Père annoneront quotidiennement à mots couverts : « chez nous dieu ne soumet pas. Nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit ».
  • Le fin mot de l’info Raphaël ?
  • Une prière mérite mieux qu’un message subliminal ».

Si l’on décompose le « raisonnement » cela donne :  les deux formules sont équivalentes, ne diffère que le verbe « soumettre ». Or le verbe « soumettre » renvoie nécessairement et uniquement à l’Islam (Au terme de quelle démonstration ?). Donc si les catholiques suppriment « soumettre », c’est qu’ils le font à cause de l’Islam (Au terme de quelle démonstration ?). Et s’ils le font à cause de l’Islam c’est pour s’en démarquer (Au terme de quelle démonstration ?). Et s’ils s’en démarquent, ce ne peut être que par islamophobie (Au terme de quelle démonstration ?).

En réalité, et contrairement à ce qu’affirme le « philosophe », les deux formules de cette prière sont si peu équivalentes que les débats ayant abouti à cette nouvelle traduction remontent aux années 60. C’est ici. L’utilisation du verbe « soumettre » ne renvoie pas à l’Islam, mais au rapport que les catholiques entretiennent avec leurs propres écritures. De fait, l’intervention de ce « philosophe » relève de l’erreur de débutant : affirmer sans la démontrer l’existence d’une corrélation entre deux événements, ici la modification d’une prière catholique et l’Islam. Fort de cette corrélation non démontrée, en déduire l’existence d’un lien de causalité – affirmée mais non démontré – entre les deux mêmes événements, selon le processus suivant : puisque les catholiques modifient le Notre Père en même temps que le philosophe présuppose sans le démontrer que l’Islam est un problème,  c’est donc qu’ils modifient le Notre Père à cause de l’Islam. C’est aussi absurde que d’affirmer : on vend beaucoup de cartables en automne, les feuilles des arbres tombent en automne, donc les cartables ont été créés pour ramasser les feuilles d’arbres en automne. Et notre philosophe conclut cette série d’excentricités logiques par un splendide procès d’intention : l’Eglise est islamophobe.

On est ici à l’exact opposé de la philosophie. On n’éclaire pas, on obscurcit. On ne raisonne pas, on affirme au mépris des règles élémentaires de la logique. D’un point de vue journalistique puisque nous sommes dans une émission d’information, on n’informe pas, on désinforme en prétendant résoudre en moins de deux minutes à la radio des décennies de débat sur la traduction et le sens des mots. On accuse sans preuve. On jette de l’huile sur le feu. Accessoirement, on moque, on ironise, on tourne en dérision. Prétendre informer, éclairer, aide à penser est une responsabilité immense qu’on ne devrait exercer qu’en tremblant. Et en multipliant précautions de langage et nuances. En fait de quoi ce « philosophe » affirme sur un sujet hautement sensible et avec une désinvolture affolante qu’une religion agit dans le but de se distinguer d’une autre. En plus de dix ans d’observation quotidienne des médias, je n’ai jamais vu d’exemple aussi chimiquement pur de pollution médiatique. Ni d’aussi inexcusable.

 

Note 23/11 à 8h57 : Raphaël Enthoven retrouve sa conscience de philosophe et consacre toute une chronique à s’excuser d’avoir livré une opinion non démontrable au lieu d’éclairer le débat. C’est tout à son honneur et c’est à écouter ici 

 

 

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