La Plume d'Aliocha

05/11/2017

La robe en lambeaux

Filed under: Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:48

Dans l’affaire Merah, de l’avis général, la cour d’assises de Paris est parvenue à tenir éloignée la pression de l’opinion publique. Mais celle qui, selon le célèbre mot de Moro-Giafferi, au pied du Golgotha tendait les clous aux bourreaux, a plus d’un tour dans son sac. Ignorée par les juges, elle s’est vengée sur l’avocat. En le menaçant durant le procès. En l’insultant et le huant après le verdict. En lui demandant des comptes dès le lendemain matin à la matinale de France Inter. Certes, Eric Dupond-Moretti s’est rendu à cette émission de son plein gré. On se gardera de faire de la psychologie de comptoir en affirmant qu’il aime les arènes, au moins l’observateur le plus distrait peut-il affirmer qu’il ne se défile pas quand il s’agit d’y entrer. Il était venu parler de la place de la victime, du poids de l’opinion publique, de l’image de l’institution judiciaire et du fait que le terrorisme nous a anesthésiés. En pratique, il n’a rien dit de tout cela car il a été sommé de se justifier d’avoir défendu Merah, critique qui s’est focalisée sur un tout petit instant d’audience, celui où l’avocat a osé dire que Madame Merah était aussi une mère qui avait perdu un enfant. Sacrilège aux yeux de Nicolas Demorand qui crie à l’obscénité. La réponse d’EDM est exemplaire « le chagrin des victimes ne peut pas être confiscatoire. Une mère, même si elle a mis au monde un enfant qui est le dernier des derniers, peut avoir de la peine et que vous ne compreniez pas ça m’étonne beaucoup. Ce qui est obscène, c’est de dénier à cette femme le fait d’être une mère, ce n’est pas une vache qui a vélé  Monsieur, Votre question est obscène ».  Un peu plus tard, à l’occasion des questions des auditeurs, le journaliste revenait à la charge, porté par une opinion qu’il devinait favorable. Une partie civile a dit à EDM qu’il était méchant, c’est donc bien qu’il l’a été ! Et comme il n’arrivait pas à prendre le dessus sur son invité, il a fini par sortir l’arme fatale, l’enfant assassiné avec une tétine dans la bouche. L’appel à l’émotion contre la raison est une des ficelles préférées de ces manipulateurs qu’on nomme populistes.

Anesthésie

Ainsi l’opinion publique est-elle venue brutalement exiger qu’on lui rende des comptes, pour une phrase qu’elle n’a pas entendue mais qu’on lui a rapportée dans un contexte qu’elle croit connaître à travers les récits qu’on lui en a fait mais dont elle ignore en réalité tout. Les dossiers exceptionnels comme celui-ci possèdent cette vertu, par leur intensité paroxystique, de rendre visibles les courants souterrains qui animent une société. Ici, l’affaire révèle une méconnaissance du rôle de l’avocat pas très surprenante mais néanmoins inquiétante dans un état de droit.  Sans doute cette méconnaissance se nourrit-elle en l’espèce de ce que l’avocat était venu dénoncer en vain : l’anesthésie engendrée par le terrorisme, autrement dit cette incapacité des citoyens à identifier et résister aux atteintes portées à leurs valeurs communes au nom d’une promesse illusoire de sécurité. La fameuse question « mais comment faites-vous pour défendre des monstres ? » mille fois entendue dans les dîners en ville a encore de longs et tristes jours devant elle. Il est à craindre d’ailleurs que la tendance ne s’aggrave. Comment en effet expliquer les vertus du contradictoire et du respect de l’autre à des internautes dressés malgré eux par les outils que la Silicon Valley met généreusement à leur disposition au confort de l’opinion unique et au plaisir douteux de s’entourer d’une cour qui les plébiscite en permanence. Ces internautes qui ne connaissent souvent du débat que sa version dévoyée que constitue le troll, figure emblématique du sophisme, de la mauvaise foi et de l’agressivité dont le jeu aussi arrogant qu’imbécile consiste à faire déraper les discussions sur Internet en infligeant une contradiction guignolesque à ses interlocuteurs. Bien sûr il y a aussi la place de la victime dans le procès pénal. Ce qui nous renvoie de manière plus générale à la place de la victime ou prétendue telle dans une démocratie et à ces groupes de pression qui transforment tranquillement celle-ci en oligarchie de fait.

Sous le vent mauvais des réseaux sociaux

Mais cette affaire et le traitement qui a été infligé à EDM est peut-être également le signe d’un nouveau danger qui pèse sur l’avocat. Que le public hurle après la défense sa rage que la solution judiciaire ne soit pas conforme à ses désirs n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau en revanche et dont il convient de se méfier, c’est la puissance conquise par les médias. Ce qui est nouveau, c’est cette opinion publique hautement incendiaire sur laquelle souffle en permanence le vent parfois bon mais trop souvent mauvais des réseaux sociaux. Dans ce contexte, il va falloir veiller avec toute l’attention possible à préserver l’exceptionnelle liberté d’expression qui règne dans un prétoire. Cette liberté organisée par la procédure qui impose à chacun d’écouter l’autre sans l’interrompre et permet de tout dire, absolument tout sans craindre une quelconque censure. Avocats et magistrats se rendent-ils compte du trésor dont ils ont la garde ? Or, en écoutant EDM se défendre sur France Inter, comment ne pas craindre que la dictature de l’opinion ne triomphe un jour de la  liberté d’expression judiciaire ? Comment être sûr qu’un jour un avocat moins fort que EDM ne sorte broyé de la tornade médiatique ? Qu’un autre ne se censure au sein même du prétoire, par peur de déclencher un tsunami ? Ou plus insidieux encore, que l’opinion publique ne prenne le contrôle de la parole judiciaire par la tyrannie molle de la peur du scandale comme elle l’a fait sur tant de sujets du débat public ? Qui peut garantir que la justice sera toujours assez forte pour résister à la puissance de feu des médias et à une opinion chauffée à blanc ? Qui peut affirmer que le procès intenté par l’émotion à la raison, par le populisme à l’état de droit, par l’ignorance au savoir se terminera toujours par le victoire de l’intelligence sur l’obscurantisme ?

Au procès Merah, l’opinion publique a eu beau tirer sur la manche du juge, elle n’a rien obtenu ; alors pleine de colère et de dépit elle s’en est allée déchiqueter la robe de l’avocat. EDM a dit à l’antenne que le procès de Nuremberg, souvent cité par les parties civiles lors du procès Merah, était plus digne notamment parce que nul n’avait songé à contester la présence des avocats. Il a précisé plus tard dans une interview qu’à Nuremberg on n’avait pas non plus traité les accusés d’animaux. Quel constat terrifiant.

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