La Plume d'Aliocha

28/09/2017

Mandat de dépôt

Filed under: Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:40

Tribunal correctionnel de Paris 28 septembre, une audience parmi d’autres. Le tribunal lit son jugement à l’encontre de trois prévenus poursuivis pour… je ne vous dirai pas quoi, ce n’est pas le sujet. Les deux premiers ont écopé de prison avec sursis pour l’un, aménageable pour l’autre. Tous comparaissent libres. Le troisième s’avance à la barre. Derrière lui une dizaine de robes noires. Sur le côté, autant de journalistes.

La magistrate égrène sur un ton dur la liste des faits que le jugement retient contre lui. Il y croit encore sans doute, qu’il sortira libre. Astreint à des obligations, dans le viseur de la justice, incertain sur l’aménagement ou pas de sa peine de prison, mais libre. Il le faut. Il doit se dire qu’il ne supportera pas l’autre scénario, celui qu’il ne nomme pas. Ce serait d’autant plus injuste que les autres vont repartir du palais de justice, respirer l’air, sentir la pluie, retrouver ce soir leur chez eux, leurs proches, leur lit toutes ces choses importantes ou dérisoires qui constituent un refuge. Mais il lui trouve le ton vraiment dur à la juge, et puis la liste des reproches s’allonge un peu trop. Son avocat l’a prévenu sans doute. Il a du lui dire : ne paniquez pas si vous entendez le mot prison, la peine peut être prononcée avec sursis, ou être susceptible d’aménagement. Mais il a du lui dire aussi sur un ton plus doux, plus prudent, sur le ton que l’on prend pour annoncer une nouvelle grave : théoriquement, le tribunal peut prononcer un mandat de dépôt, il faut vous y attendre, dans ce cas vous irez en prison à l’issue de l’audience.

La juge poursuit sa lecture, son ton se durcit davantage. C’est comme dans un songe, n’a-t-elle pas dit 3 ans de prison ferme à l’instant ? Une vague brulante envahit son corps, suivie d’un froid glacial. Il chancèle. Tout va si site. Mandat de dépôt. Elle a dit mandat de dépôt. Tout se brouille. Les gendarmes postés au fond de la salle s’avancent, il sont plusieurs, en polo bleu ciel barré du mot gendarmerie, ils sont combien ? Peu importe. L’homme à la barre est en plein désarroi, il est tout seul soudain. Son avocat s’approche, on sent qu’il est sonné. Son choc à lui n’est pas le même que celui de son client, mais il est violent. La robe qu’il porte a perdu face aux uniformes bleus et le plus terrible c’est que ça se voit. L’avocat reste tout près mais il doit céder son terrain, il n’y a plus désormais que l’homme seul entouré de gendarmes. L’air vibre de sa détresse, il tient sa veste à la main et ne sait qu’en faire. En même temps que son cerveau s’est soudain voilé n’apercevant plus que le tunnel noir et glacé de la prison, il est en train de comprendre qu’il vient de perdre jusqu’à l’infime liberté de porter ses affaires et d’en disposer à sa guise. Et le spectateur dans le coin de la salle ressent à la vue de cette homme en détresse une angoisse primale, il vient de toucher presque physiquement la liberté au moment où elle s’échappait du prétoire.

Les gendarmes sont d’un calme absolu. Ils ont saisi la panique de l’homme, ils lui opposent leur savoir-faire d’hommes entraînés aux situations extrêmes. Et c’est avec une assurance presque douce que l’un d’entre eux sort les menottes. Tandis qu’un autre prend la veste, cette veste d’homme libre, celle qu’il ne va plus pouvoir porter. Les bracelets se referment sans bruit sur les poignets tendus. Même pas le cliquetis qu’on entend dans les films. L’homme a les yeux pleins de larmes, son ami au fond de la salle s’est rapproché, « appelle ma mère » lance le condamné. Oui répond l’ami aux yeux pleins de flammes qui secoue la tête dans un mouvement de protestation mêlé de dégout et de rage. Le tribunal s’est déjà retiré. L’avocat, blême, prononce les quelques mots de réconfort qui parviendront ou pas à restaurer un semblant d’équilibre dans une vie qui vient de basculer.  Le public sort par la grande porte, celle par laquelle il est entré, la porte des hommes libres. Le condamné lui est entraîné vers la porte latérale qui mène au dépôt. Celle où l’on s’avance seul, menotté et encadré de gendarmes. Cela n’a duré que quelques secondes. Mais ce sont ces secondes d’une violence inouïe où les mots du juge se changent instantanément en réalité. C’est ce qu’on appelle un mandat de dépôt à l’audience.

Publicités

02/09/2017

Contrepoison

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:17

Notre époque, comme toutes les époques, est toxique. L’un des éléments de cette toxicité et non des moindres, réside dans les médias. J’entends « médias » au sens des outils techniques et de ce qu’on en fait. Personne n’est coupable et tout le monde l’est à la fois. Ce blog compris. Et aussi son auteur qui, en tant que journaliste et blogueuse, contribue deux fois à la loghorreite du monde. Fort heureusement, je découvre qu’il existe un contrepoison pur et parfait à la toxicité médiatique : le poète mystique Christian Bobin.

Je n’ai pas toujours aimé Christian Bobin. Je l’ai même détesté pendant plus de 20 ans. Mon premier patron, un avocat, dont j’ai compris avec le temps qu’il avait fait une dépression au moment où nous travaillions ensemble, ne venait jamais au bureau avant 15 heures (dans le meilleur des cas). Et alors il criait – parfois – dans les couloirs « il faut lire Bobin ». Nous savions qu’il passait ses matinées à fabriquer des oeuvres d’art avec des objets de récupération, à écouter le chant du rossignol quand l’un d’entre eux s’égarait dans la cour de son immeuble et, à défaut l’ave maria en boucle. Et nous savions aussi qu’il lisait Bobin. C’est pourquoi, ses collaborateurs dont j’étais détestaient en vrac Gounod, les arts plastiques, les bennes à ordures qui servaient de source de matière première aux oeuvres, et Bobin.

J’ai feuilleté Bobin a librairie durant deux décennies. A chaque fois je reposais le livre, quelqu’il soit. Jusqu’au jour où j’ai vécu une immense douleur. De celle dont on se demande, même longtemps après, comment il se fait qu’elle ne vous ai pas tué instantanément. On ne meurt pas de chagrin, ou beaucoup plus tard et très lentement. Et j’ai ouvert, par habitude, un livre de Bobin, dans une librairie. Ce jour-là, alors que je ne pouvais plus rien lire parce que le moindre mot me déchirait comme une lame, la très pure simplicité de la poésie de Bobin s’est posée sur moi comme l’aile d’un ange.

Depuis, je le lis à période régulière. On ne lit pas Bobin à n’importe quel moment, on ne le lit pas tout le temps. Il faut en avoir besoin, c’est-à-dire y être disponible. En écoutant son interview hier sur Radio Classique, entrecoupée par Chopin, Bach et Arvo Part, mais aussi pas d’atroces publicités, j’ai songé qu’il n’était pas qu’un ange de l’entre deux monde qu’on appelle dans les moments tragiques, mais aussi l’opposé pur et parfait de la logorrhée médiatique. Une respiration, un silence, une fenêtre ouverte. C’est pourquoi je voulais partager cette interview ici. Ecoutez-le. C’est un moment de grâce pure. Chaque mot est important et en même temps léger comme une plume. Chaque réflexion est essentielle. Et en plus c’est rempli de silences.

https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/christian-bobin-force-simple-de-poesie/

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.