La Plume d'Aliocha

21/02/2017

Affaire Mehdi Meklat, ou la leçon de bienveillance médiatique

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:19

Il était temps ! Il était même grand temps que le système médiatique ait mal, qu’il souffre de la honte,  du lynchage, du déshonneur pour comprendre enfin ce que cela fait. L’affaire dite Mehdi Meklat en ce sens est salutaire. Elle commence comme un conte de fées. C’est l’histoire d’un jeune du 93  qui écrit sur le Bondy Blog en 2008 avec  un pote, on les appelles les Kids, des journalistes le repèrent, le voici chroniqueur radio, il journalise, réalise, publie un roman, puis deux. Mehdi devient le porte-drapeau de tous ceux qui pensent que la France est raciste et cherchent des raisons de lui balancer à la gueule qu’elle se trompe. Et soudain c’est la catastrophe. Le poète des citées, la mascotte des médias, le romancier du 93  dévoile lui-même qu’il est l’auteur d’un compte Twitter ordurier, raciste, antisémite, misogyne, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps. Amusant pseudo qui renvoie immédiatement l’imaginaire au fameux urinoir de Marcel Duchamp. Et au vaste courant d’escroquerie artistique aussi qui suivit le geste artistique initial…Mais passons.

Catastrophe ! Une grande partie du système médiatique s’effondre sur lui-même, vaincu par la déferlante des critiques. Depuis l’animatrice Pascale Clarck sur Europe 1 jusqu’aux éditions du Seuil, en passant par Mediapart et les Inrocks, tous ceux qui ont encensé Mehdi sont sommés de s’expliquer sur le point de savoir pourquoi ils ont nourri, promu, encensé celui qui se révèle incarner tout ce qu’habituellement ils stigmatisent, haïssent, passent au karcher impitoyable de leur bonne conscience et de leur hygiénisme parfois hystérique. Dans un premier temps ils ont condamné. Puis ils se sont mis  à réfléchir et à défendre. En particulier, Claude Askolovitch que le climat électoral délétère avait fini hélas par rendre aussi bête et hargneux que les autres et qui, joie, a renoué avec sa si belle intelligence quand il s’est agi de défendre. On leur pardonne. Car du fond de leur désespoir a jailli la plus belle des lumières, celle de la bienveillance. Cette lumière qui leur fait si cruellement défaut quand ils désignent à la vindicte ce qui n’a pas l’heur de penser exactement comme eux. Voici que les habituels procureurs de nos reins et de nos coeurs se transforment en avocats de la défense enflammés et magnifiques. Il nous faut comprendre, disent-ils, la face obscure et torturée du poète. Mais nous, la cohorte des anonymes modérés, on le sait.

Comme eux lorsqu’ils défendent Mehdi, nous pensons que l’homme est complexe, qu’il peut passer du sublime à l’abject en restant un et donc défendable. Comme eux nous croyons en la rédemption. Comme eux nous sommes tentés de penser que le système médiatique en fait trop, que l’affaire ne méritait pas forcément tant de hurlements. Comme eux nous finissons pas crier au complot quand ça va trop loin…

Mais s’en souviendront-ils quand passera devant leurs yeux un nouveau sujet d’indignation contre ce qui ne pense pas comme ils le voudraient ?

Si oui, ils seront pardonnés, mais dans le cas contraire on leur rappellera que nous exigeons de leur part, au bénéfice de tous les lynchés médiatiques, de tous les perdants de la présomption d’innocence, de toutes les idoles qu’on déboulonne, la même bienveillance avec laquelle ils se sont absous de leurs propres fautes.

Exactement la même bienveillance.

Publicités

Le caca sort du cucul

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:23

unknown-1On ne saluera jamais assez le mal que se donnent les médias pour informer les foules. Tenez par exemple, on pouvait lire hier (et sans doute encore aujourd’hui) un excellent article de Slate sur une affaire de la plus haute importance. Les scientifiques ont découvert un moyen astucieux de connaitre les animaux les plus sauvages : ils traquent leurs excréments. Et oui, certaines bêtes ont beau être passées reines dans l’art d’échapper à la curiosité des hommes, elles laissent sur leur passage une trace, peu flatteuse mais hautement instructive. Tout  à la joie de livrer cette précieuse information à ses lecteurs, le journaliste de Slate a du songer tout à coup que « Les scientifiques traquent la fèces des animaux » était abscons et que « La science découvre le bronze » ne convenait pas non plus. Non, pour attirer le lecteur et plus encore le clic, il fallait être habile. Il opta donc pour « Le caca, la clef vers une meilleure connaissance des animaux insaisissables ? ». Le caca….Evidemment tout lecteur de plus de 8 ans se trouve immédiatement interpellé par ce mot régressif. Cé Ki ka fait caca ? Et clic donc pour répondre à cet irrésistible questionnement. D’ailleurs, en faisant une recherche pour retrouver ce précieux document lu via twitter, j’ai constaté que le sujet passionnait Slate. capture-decran-2017-02-21-a-08-54-57

On objectera que ça n’élève pas forcément le niveau du discours public. En effet, mais les journalistes ont bien raison d’adapter leur discours. Les études sont formelles : notre QI baisse. Moins 4 points en dix ans. Non ce n’est pas la faute de la télévision ni des médias mais de notre environnement. Les pesticides c’est décidément mauvais pour tout, même l’intelligence. Mais il y a une autre nouvelle, plus mauvaise encore. Les chinois sont en tête à plus de 100, nous à 98. Ne pensez pas : c’est cool, on n’est pas loin. Cela nous mène au 9e rang, tout près de la queue du peloton. Les italiens nous devancent, mais on pouvait s’en douter à voir comme ils savent embellir tout ce qu’ils touchent. Même les perfides anglais sont plus malins que nous ce qui ne lasse d’étonner au vu de leur affligeante gastronomie.  En clair, le français lumière du monde, inventeur de l’époisses, des droits de l’homme, de la bonne littérature, des espadrilles et du code du travail, le français donc, chant d’espérance à l’aube d’une ère sans cesse nouvelle a le cerveau plus près du fumier dans lequel il patauge que du ciel vers lequel il lance son cri de gallinacé matinal.

capture-decran-2017-02-21-a-08-59-27

Voilà pourquoi les médias, initiés aux grands secrets du monde, se donnent tant de mal pour mettre leur discours à la portée des cerveaux débiles de leurs lecteurs. Ne leur reprochez donc plus de vous abrutir, ils font ce qu’ils peuvent au contraire pour maintenir péniblement un semblant d’information et de divertissement dans un monde rempli d’imbéciles.  Il est temps également de demander pardon aux politiques de les avoir accusés de nous égarer alors qu’ils déploient de trésors d’ingéniosité pour convaincre les épais crétins que nous sommes de voter pour eux. L’un nous amuse d’un hologramme. Un autre transforme sa campagne en thriller juridique pour retenir notre attention. Un troisième, inspiré par le génie marketing, nous propose un avenir beau comme un spot de pub dans lequel le Christ descendrait de sa croix sous les ovations de son public pour s’en aller régner sur le France.  Mais me direz-vous, pourquoi le titre de ce billet ? J’informe mon bon ami, j’informe, tant que mon QI et celui de mon aimable public est encore à même de former des phrases et de les lire. Un jour viendra où ce titre je ne le comprendrai plus et vous non plus.

Note en forme de cadeau :  je signale que ce billet a été pour moi l’occasion de découvrir que cucul est un doublement hypocoristique, ce qui est une autre manière de dire affectueux. C’est ici. 

18/02/2017

Le petit automate de la pensée

Filed under: Coup de griffe,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:29

images-3Il est né avec la toile. Certains prétendent qu’il descendrait directement du pilier de comptoir, mais j’en doute. Contrairement au pilier de comptoir, le petit automate de la pensée qui peuple Internet n’a pas de pote. C’est un franc-tireur qui chasse en meute avec d’autres franc-tireurs qu’il ne connait pas mais qui pensent comme lui. L’alcool ne semble pas être l’excuse de sa violence. Le petit automate de la pensée sur Internet se reconnait au fait qu’il voit la vie en blanc (lui-même) et noir (ceux qui ne pensent pas comme lui et sont donc responsables du malheur du monde). Enfin, penser est un bien grand mot. Le petit automate a en fait adhéré il ne sait plus très bien quand ni pourquoi au camp du bien, dont il défend bec et ongles les valeurs et préceptes. Il est pour le bien et contre le mal selon une codification qui lui est propre mais qu’il juge universelle.

Pourquoi automate me direz-vous ? Parce qu’il surgit mécaniquement et répète inlassablement les même gestes, comme ces figurines des horloges anciennes. A ceci près qu’il est moins ingénieux et distrayant. On le dirait animé par ces petites feuilles à trous qui font chanter les orgues de barbarie : un trou, une note, quelques tours de manivelle et la musique simplette du discours jaillit sous le clavier. C’est toujours la même et pour cause, il est bien incapable de sortir de la ligne codée qui a façonné ce qui lui sert de pensée.

On le reconnait aisément à la force de ses certitudes. Il vous résume en 140 signes un raisonnement qui, à d’autres, prendrait mille pages. Il a même la place dans un si court espace d’ajouter « Point barre ». Mais il ne faut pas le sous-estimer, c’est un redoutable rhéteur quoique presque toujours sophiste. Il vous sert un argument de droit, vous le contrez il vous rétorque « de tout façon c’est moral », vous le contrez encore, il change de pied et vous assène « mais en vérité c’est électoral » et si vous le contrez de nouveau, il revient au point un. A supposer qu’il soit mal luné, vous n’aurez même pas l’honneur d’être contredit, car maniant avec maestria la matraque ad hominem, il vous assènera que vous n’êtes pas digne d’être lu ou entendu car n’étant pas de son avis, ou même juste pas totalement, vous êtes donc idiot, de mauvaise foi, vendu, idéologisé, inculte, manipulé, manipulateur…..

N’allez pas croire pour autant qu’il n’aime pas la discussion. Tout au contraire. Il adore échanger avec les gens qui sont d’accord avec lui. Alors il déploie les plumes rutilantes de son argumentation devant un public conquis et béat qui félicite, confirme, surenchérit. C’est l’extase. A le lire dans cet état, vous lui confiriez vos économies et votre dernier-né à garder. Mais attention, pour peu qu’il voit passer une nouvelle qui heurte son catéchisme, il se change en monstre de foire tapant ici et là à coups de gourdins, à moins que, la colère le cédant au sadisme, il n’opte pour la flèche de l’humour assassin. Car il n’aime rien tant que tourner l’objet de sa vertueuse indignation en ridicule.C’est d’ailleurs là qu’il excelle. A le lire tout est grotesque et prétexte à moquerie.  Il faut dire qu’il est si grand et le monde si petit.

C’est une autre caractéristique du petit automate de la pensée, il mesure environ dix fois la taille de son ego, laquelle est généralement cent fois supérieure à l’intérêt objectif de ce qu’apporte sa contribution à la toile. Sa force, il la tient de ses certitudes, de ses automatismes et….du groupe. Car le petit automate de la pensée est malin. Avant d’exprimer une indignation (l’idée en effet chez lui s’exprime presque toujours par l’indignation de constater que le monde a parfois à l’insolence de s’émanciper de ses valeurs et automatismes), il commence par humer l’air du temps. Et c’est seulement quand il est sûr d’intégrer par l’expression de son opinion un groupe préconstitué et assez puissant qu’il se met à hurler. N’essayez pas alors de le contrer, passez votre chemin, il n’y a strictement rien à faire pour qu’il s’arrête. C’est là sa grande différence avec le pilier de comptoir, on ne peut pas lui payer un coup pour qu’il s’apaise.

16/02/2017

Twitter, ce petit musée des horreurs de l’information

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:17

images-2C’est un fait, Twitter est devenu irrespirable. En témoignent ceux qui régulièrement annoncent la fermeture de leur compte…pour revenir un peu plus tard, comme on revient à la cigarette, avec un plaisir mêlé de défaite et de dégout. S’il n’était pas addictif, je gage que l’outil aurait d’ailleurs disparu. Seulement voilà, on s’habitue à cet appendice artificiel du monde et de son ego, à ce pandémonium de plus en plus bruyant et agressif d’où émerge parfois – mais désormais si rarement – un bon mot, un éclat de rire, une information inédite, un lien vaguement intéressant.

Hélas, il faut se rendre à l’évidence, Twitter que l’on utilisait à sa création pour échanger le meilleur est devenu le lieu de concentration du pire. Une sorte de musée des horreurs de l’information. Un bouillon de culture infâme où l’on trouve tous les virus de la pensée : la mauvaise foi, le mépris, l’arrogance, la haine, la bêtise, la paresse, l’ignorance, la dénonciation….Fini les tweets émerveillés signalant un article de plus de 10 lignes qui traite une information inédite ou nourrit une réflexion de fond. Terminé le temps des blagues potaches, des conversations à plusieurs sur un sujet d’actualité, du partage de liens pour approfondir cette question dans un climat de curiosité pacifique.

Est-ce l’expression d’un malaise de société ou une simple pathologie twitteresque, toujours est-il que le militantisme a remplacé la recherche, le slogan tient lieu de réflexion, l’invective de discussion. Aussi et surtout, chacun ayant compris que l’ironie et la méchanceté avaient plus de chances de recueillir des applaudissements – et donc les précieux abonnés qui flattent l’ego – que toute autre chose,  on n’y signale plus que les sottises, les petites phrases, les événements considérés comme scandaleux. Tout le monde y dénonce la sottise de tout le monde, s’indigne, hurle, ironise, tourne en ridicule. Ceci ne va évidemment pas dans le sens du dialogue et de l’ouverture d’esprit. C’est alors un cercle vicieux qui s’enclenche, la pensée synthétisée en 140 signes trouve toujours dans cette foule d’esprits excités, soupçonneux et malveillants un inconnu et même un habitué pour s’offenser de l’idée exprimée, en dénoncer l’imbécillité présumée, les sombres intentions cachées. On voit y apparaître de drôles de nouveaux crimes, par exemple celui d’incitation à la modération. Cela consiste au beau milieu d’un lynchage à lancer un appel au calme. Comment ? On ne s’indigne pas, mais c’est donc qu’on cautionne et si l’on cautionne on est l’ennemi ! Haro, crie la meute, changeant soudain de proie…

Il fallait s’y attendre. Twitter découvre à ses dépens pourquoi les médias ne parlent jamais que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Parce que c’est précisément cela qui intéresse le public. Preuve en est que lorsque le public devient lui-même acteur du système médiatique, il nourrit ce-dernier du pire. Et l’élève dépasse le maître…Car les concepteurs de l’oiseau bleu ont ajouté un ingrédient qui contribue largement à ce dévoiement : l’ego. Sur Twitter, rapporter une information sur une sale petite phrase, un scandale, une horreur quelconque ne rapporte pas d’argent, mais quelque chose d’un attrait comparable : des abonnés, des applaudissements, des mentions de l’existence du twittos auprès d’un auditoire plus ou moins large.  C’est ainsi que l’oiseau bleu au physique joufflu qui gazouillait joliment sur sa branche s’est transformé en sinistre charognard….

15/02/2017

Affaire Fillon, et si on se calmait ?

Filed under: Comment ça marche ?,Justice,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:59

unknownL’information relative à une affaire judiciaire fait partie des plus sensibles, mais aussi des plus sujettes à retentissement. C’est surtout dans ces affaires là que les risques d’incompréhension, de mauvaise interprétation, voire de contresens sont les plus élevés, chez les journalistes, pas tous formés à la matière juridique et judiciaire, et chez le public. C’est si vrai qu’on ne compte plus les colloques et articles sur le thème « Justice et médias ». Voici quelques éléments de réflexion pour gérer cette information avec recul et discernement.

  • Les trois défauts du procès médiatique  :  il est partial, mal renseigné et déséquilibré. Partial, car il débute par une révélation à charge qui colore ensuite toute le déroulement de l’affaire, non sans avoir au passage déterminé l’opinion publique dans le sens de la culpabilité. Le procès médiatique est également mal renseigné car les journalistes n’ont jamais la totalité du dossier. Or eux-mêmes ne sont pas toujours conscients du fait qu’ils manquent d’éléments pour faire une présentation exacte de l’affaire. Ils peuvent donc égarer leurs lecteurs le plus sincèrement du monde. C’est ainsi  qu’à propos de l’affaire Kerviel, un confrère m’avait dit un jour, « Ah, mais la banque savait, j’ai publié un mail qui montrait qu’il informait son supérieur ». UN MAIL. Sur un dossier de plusieurs dizaines de tomes, contenant des milliers de pièces, dans une affaire ultra complexe techniquement. Inutile de rappeler que la justice qui, elle, a lu plusieurs fois tout le dossier a conclu à l’ignorance de la banque… Le procès médiatique enfin est déséquilibré en raison des deux  défauts précédemment cités. L’accusé on le sait, dans ce type de contexte, est toujours, toujours considéré comme coupable malgré les « présumé » que la presse accole à son nom et l’usage du conditionnel. Et sa parole est absolument inaudible. Les procès médiatiques tournent donc bien souvent au lynchage, n’en déplaise aux beaux esprits, dès lors qu’un individu est présenté comme coupable et que sa défense est mécaniquement rendue inaudible. Le tout bien avant d’avoir été jugé conformément aux principes démocratiques, agités par les mêmes beaux esprits mais uniquement dans les causes qu’ils estiment justes.

images

  • La procédure judiciaire est devenue un outil stratégique :  Qu’on en veuille à un concurrent, à un ex-conjoint ou à un rival politique, la justice est une arme particulièrement efficace.  Le résultat de l’action judiciaire importe peu, ce qui est recherché dans le maniement de cette arme la plupart du temps c’est l’accusation infamante d’avoir commis un délit ou un crime, l’excitation que cela déclenche chez les médias, la condamnation immédiate du public, et la déstabilisation de l’adversaire. Et quand tout cela est validé par le déclenchement de la machine judiciaire, c’est le succès total ! C’est alors qu’on voit sortir dans la presse des PV d’auditions auxquels, dans le cas Fillon, les journalistes ont donc accès mais pas la défense. D’où  viennent-ils ? Laissons répondre Eric Dupond-Moretti.

 

  • La machine médiatique : on a pu lire ici et là que ceux qui se tenaient sur la réserve vis à vis de l’emballement médiatique, dans l’affaire Fillon comme dans d’autres, remettaient en cause le rôle du journalisme en démocratie. Allons donc…Personne ne dit que le Canard n’aurait pas du sortir ses informations. Et personne ne dit non plus qu’ayant obtenu  les PV d’audition, le Monde aurait du les garder secrets. Tout au plus peut-on regretter que des personnes soumises au secret de l’enquête aient pu ne pas le respecter.  Se méfier d’un brutal mouvement collectif relève de la simple prudence, surtout en ces temps où les réseaux sociaux soufflent sur des médias qui n’avaient vraiment pas besoin de ça pour atteindre l’incandescence. Le journalisme est indispensable à la démocratie, l’emballement médiatique est sa maladie mortelle. Souvenons-nous des affaires Gregory ou plus récemment Outreau et même Sauvage. Les médias peuvent avoir un effet calamiteux dans une procédure judiciaire quand ils ont déjà condamné alors que la justice débute à peine son travail, ou bien à l’inverse lorsqu’ils innocentent sur la foi d’informations partiales des personnes condamnées. Dans ces cas-là, ils court-circuitent les institutions démocratiques sans avoir eux-mêmes une quelconque légitimité à le faire. Dénoncer un dysfonctionnement est une chose, contrecarrer une institution qui a correctement fonctionné pour substituer la loi médiatique à la loi républicaine en est une autre.

 

  • Les associations, la question de principe et le cas particulier : Dans l’affaire Sauvage, on nous a expliqué très savamment avec l’aide de modèles étrangers que la justice ne comprenait rien, qu’il existait une légitime défense différée liée à la spécificité de la souffrance des femmes battues. L’argument est parfaitement intéressant sur le principe, mais deux jurys populaires qui ont eu connaissance du dossier, entendu les experts, l’accusée, le parquet, les avocats, ont considéré que non, il n’y avait pas ici de légitime défense. C’est l’un des pièges classiques dans une affaire judiciaire médiatisée : confondre la question de principe et le dossier particulier. On peut être le plus ardent militant de la défense des femmes et trouver la condamnation de J. Sauvage fondée parce que dans un palais de justice on juge toujours un individu, jamais une question de principe.

images-1

  • L’expert et la vérité : Je ne connais aucune règle de droit qui ne soit sujette à interprétations multiples au moment de s’appliquer aux faits. Comme l’expliquait le philosophe Chaim Perelman,  la logique juridique est une dialogique, elle ne mène pas à une vérité comparable à une vérité scientifique mais à une conviction au terme d’un débat contradictoire. Par conséquent lorsqu’un avocat, un professeur de droit ou un juge pèse de tout son poids  dans les médias pour dire c’est ainsi et pas autrement,  il faut avoir le réflexe de considérer que son collègue pourra  démontrer l’inverse avec autant d’aisance et de conviction. Ce qui est regrettable dans ces périodesd’excitation médiatique, c’est le nombre d’experts qui se font passer pour objectifs alors qu’ils adoptent un point de vue dominant ou de rupture en fonction de leurs convictions idéologiques, des rapports de force existants avec leurs collègues ou tout simplement pour se faire remarquer des médias. Et je ne parle pas de la cohorte  des taiseux qui souvent pourraient éclairer utilement un débat mais n’ont pas envie de ruiner leur carrière en livrant un point de vue qui dérange la doxa du moment. Il convient donc d’écouter les experts mais avec distance, comme le reste. Et d’attendre que le tribunal tranche.

 

  • La source de l’information. Celui qui donne une information à un journaliste susceptible de déclencher une procédure judiciaire et un scandale médiatique a toujours un intérêt à le faire. Cela peut être pour la plus grande gloire de la vérité, mais c’est assez rare. Le journalisme n’est pas toujours un métier propre, c’est ainsi, il faut s’y faire. Cette source donne  une couleur à l’information. Elle arrive généralement avec des documents et les bonnes lunettes pour les lire : « quel scandale, mon bon ami, il est cuit ! ». Un journaliste n’est pas un policier ou un juge, on ne lui demande qu’un minimum de précautions et de vérifications. Mais qu’au moins le public en soit informé et apprenne  à consommer cette information avec le recul nécessaire. Par exemple, dans l’affaire Kerviel, l’un des derniers scoops a consisté à révéler –  enregistrements pirates à l’appui – que les avocats de la Société Générale parlaient au parquet. Scandale ! explique-t-on au public, la grosse méchante banque fait pression sur la justice.  En fait non, demandez à n’importe quel avocat, il vous expliquera qu’il parle au procureur et que c’est normal, les professionnels de la justice travaillent ensemble et donc discutent ensemble, dans et hors de la salle d’audience.

 

Voilà donc les deux ou trois choses à savoir sur l’information relative à une affaire judiciaire. Elles expliquent pourquoi il faut observer avec distance  l’affaire Fillon comme toutes les autres. Au demeurant, quand on interroge des juristes en off, ils sont nombreux à confier que ces accusations concernent juridiquement des faits absolument dérisoires. « Du pipi de chat » m’a même dit l’un d’entre eux. Oui mais ils sont moralement graves, m’objecte-t-on. Ah ? Pour les détracteurs de Fillon c’est certain, on leur aurait dit qu’il avait encaissé l’excédent de monnaie rendue par erreur à la boulangerie en 1971 ou oublié les étrennes de sa gardienne en 97 et 98, qu’ils hurleraient tout autant. C’est normal, c’est la politique. L’élection était perdue pour la Gauche, elle tient le moyen miraculeux de revenir en course (mais avec le risque de faire élire Marine Le Pen), pourquoi s’en priver ? On attend toujours la liste exhaustive de tous les parlementaires mais aussi des membres du gouvernement qui font travailler directement leurs proches ou leur ont trouvé facilement des postes plus ou moins bidons chez des gens trop heureux de contracter une créance ou de rembourser une dette à un puissant de ce pays. Mais alors, à défaut de pouvoir les condamner tous, il faudrait n’en condamner aucun, m’objectera-t-on encore ? C’est un bien grand malheur en effet que ce pays dérape dans la régulation démocratique par le scandale. On a le droit d’observer cela avec regret, me semble-t-il. On peut voir dans cette affaire qui sort à un moment si bien choisi, que plusieurs médias feuilletonnent à l’infini et qui perturbe gravement le débat politique une avancée de la démocratie. On peut aussi considérer que c’est en réalité le signe d’une très grave pathologie. C’est mon cas.

Propulsé par WordPress.com.