La Plume d'Aliocha

07/09/2015

Réfugiés : une faillite politico-médiatique française

Filed under: questions d'avenir,Réflexions libres — laplumedaliocha @ 20:48

D’un côté, il y ces images de milliers de réfugiés aux frontières de l’Europe, ils arrivent par bateau, quand ils ne sont pas morts noyés en route, en camion, en train, à pied. Leur voyage est semé de cadavres, hanté par les images de la guerre qu’ils ont fuie, scandée par cette question terrible : où aller, avec quel argent, dans quelles conditions ? Où trouver la force de tout recommencer dans un lieu inconnu quand on a perdu ses racines, abandonné sa maison, une partie des siens ? De l’autre, il y a la machine médiatique qui diffuse jusqu’à la nausée la photo de l’enfant mort sur la plage tout en pataugeant dans ses travers. Par exemple sa passion des sondages. 55% des français seraient opposés à ce que la France, à l’instar de l’Allemagne, assouplisse les conditions d’octroi du statut de réfugié. La suite de l’article nous explique que les répondants sont en revanche favorables aux quotas : « Les Français estiment vraisemblablement qu’avec de tels quotas notre pays se verrait dispensé d’une partie de cette mission d’accueil quand d’autres, plus égoïstes que nous, se verraient contraints de prendre leur part dans l’accueil de « la misère du monde » ». Et l’article de conclure timidement. « Selon les statistiques officielles, pourtant, la France accueille beaucoup moins de migrants que ses voisins les plus proches, notamment l’Allemagne et le Royaume-Uni ».

Défaillance des médias

Leur a-t-on donné, aux mystérieux français qui soi-disant nous représentent,  cette infographie du Monde, les a-t-on laissés réfléchir plusieurs heures avant de se prononcer ? A l’évidence non, sinon ils n’auraient pas répondu que les pays plus égoïstes que nous doivent prendre leur part, vu que la France fait justement partie des pays qui accordent le moins de réponses positives aux demandes d’asile : entre 9 et 30% contre plus de 75% en Suède, plus de 50% en Italie et entre 30 et 50% en Allemagne et en Grande-Bretagne. En fait, il n’y a personne en Europe de plus « égoïste » que nous…Quand on prend conscience de cela, on songe que ce sondage est terrifiant dans ce qu’il révèle de l’abrutissement politico-médiatique qui nous affecte.

Faute de discours politique fort de la part d’un pouvoir inspiré, on laisse libre cours aux légendes urbaines du type « la France accueille toute la misère du monde quand les autres ne font rien », légendes qui nourrissent la peur, le repli sur soi et la xénophobie. J’ose espérer qu’il ne s’agit pas d’un sordide calcul politicien pour nourrir l’extrême-droite en vue des prochaines présidentielles, de la part d’un PS éreinté qui chercherait à handicaper la droit républicaine, mais il faut bien avouer que l’hypothèse ne saurait être exclue. Au passage, qu’on me permette de ne rien dire de la bouffonnerie qui consiste à fixer un cap une fois que celui-ci a été imposé par l’Europe…« La Commission européenne va proposer de répartir 120.000 réfugiés sur les deux prochaines années, ce qui représentera pour la France 24.000 personnes. Nous le ferons », a lancé ce matin François Hollande. Que Bruxelles ramène l’insolente France, celle qui n’a en or que ses nuits blanches,  aux contraintes économiques passe encore, mais qu’elle nous donne des leçons impératives de droits de l’homme devrait nous faire rougir de honte.

Le plus tragique au fond dans ce sondage, c’est qu’il se soit trouvé des gens pour poser cette question absurde pour ne pas dire scandaleuse et d’autres pour le réaliser. Cela montre bien la difficulté du système médiatique français à prendre la mesure des événements mondiaux. La photo du petit Aylan Kurdi, l’enfant mort échoué sur la plage, on l’a ratée. Nous sommes le seul grand pays en Europe à ne pas l’avoir publiée en Une le lendemain de sa diffusion (à l’exception du Monde, qui a eu le temps de réagir). La dimension des événements actuels, le système ne l’a pas encore comprise, sinon il ne poserait pas cette question imbécile. Face à des gens qui fuient la guerre et appellent au secours,  la question de savoir si on les accueille ou non ne peut moralement tout simplement pas se poser. D’ailleurs si on la ramène à une dimension plus accessible, chacun sait que ne pas porter secours à une personne danger est une faute morale et un délit pénal.  C’est évident dans la vie quotidienne. Mais curieusement, la même question transposée à l’échelle d’un pays n’appelle plus la même réponse. Soudain on réfléchit, on tergiverse : ils pourraient aller ailleurs ces gens-là, il n’y a plus de place, que les autres s’en occupent, on est déjà trop nombreux, le chômage, la crise économique. Ces tergiversations s’intercalent dans la distance qui nous sépare de la réalité, elles se nourrissent d’une incompréhension de la situation et d’un éloignement qui complique l’empathie naturelle qu’on ressentirait très concrètement en face d’une famille qu’il faudrait aider là, tout de suite, à côté de nous.

Médias et politiques au banc des accusés

Il y a des gens dont c’est le métier de combler cette distance entre l’événement et les citoyens : les journalistes. Si les sondages évoquent 55% de français hostiles à un assouplissement du régime de l’asile, ce n’est pas parce qu’ils sont des salauds, mais parce que nous faisons mal notre travail d’information. De même qu’il y a des gens qui ont choisi la lourde responsabilité de diriger un pays : les politiques.  Si les français pensent à 55% qu’ils ne doivent pas ouvrir les bras à ceux qui fuient la guerre, c’est parce que les politiques ne font pas leur boulot qui consiste, parce qu’ils ont le plus haut niveau d’information et parce qu’ils prétendent être capables d’emmener les autres derrière eux, à diagnostiquer une situation et fixer une direction.

Car si la question « faut-il porter secours ? » ne se pose pas, en revanche celle de « comment porter secours ? »est cruciale. Et celle-là est l’affaire du politique. Qu’accepter des demandeurs d’asile implique un effort, c’est certain. N’oublions pas cependant l’immense compensation que représente la joie de tendre la main, les allemands l’ont saisie et nous montrent la voie. Comme l’écrit ce matin Daniel Schneidermann :

« L’Allemagne vient de faire tomber un mur, un mur invisible, plus implacable encore que le mur de Berlin. « Une expérience a commencé. Elle va modifier plus profondément l’Allemagne que la réunification. Devant nous, c’est l’inconnu » dit un éditorial de la Zeit. Et un sociologue : « nous sommes les Américains de l’Europe, que nous le voulions ou non ». Ce sont les seuls mots adaptés à la situation. Oui, l’inconnu est devant nous et nous ne pouvons, humblement, que le reconnaître comme inconnu. Avec un pauvre réflexe simpliste, qui nous murmure qu’il est préférable, tant qu’à faire, d’entrer dans l’inconnu avec des fleurs et des ballons, plutôt qu’avec des chiens policiers ».

Que l’intégration de populations aux cultures différentes soit très complexe, c’est indéniable.  Qu’il faille trouver des solutions européennes, intelligentes, à long terme, prévoir les difficultés à venir, répartir les efforts selon la capacité des uns et des autres, engager des politiques de fond, mobiliser des moyens, opérer des choix, oui bien sûr. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi dans l’unique but de se donner bonne conscience. L’ampleur du phénomène interdit d’ailleurs les postures de ce genre. Chacun a compris qu’il s’agissait d’un bouleversement, notre conscience désormais est mondiale. Qu’avons nous fait pour tant de bien, nous français, anglais, italiens, espagnols ? Nous nous sommes donné la peine de naître dans un pays prospère qui connait une paix relative.  Et nous voudrions croire que nous avons le droit de repousser les réfugiés à l’extérieur de nos frontières ? Il n’existe pas de raisonnement susceptible de cautionner l’absence de main tendue à ceux que la loterie de la vie à fait naître du mauvais côté du monde. Au bout de notre main tendue, il y a un sourire.

Propulsé par WordPress.com.